
“Je ne suis pas dans la tête de Vladimir Poutine” est devenu un des lieux communs auxquels recourent les experts en tous genres qui peuplent les plateaux des chaînes d’information en continu lorsqu’ils redoutent une prévision erronée sur la suite des événements dans la guerre menée en Ukraine par le président de la Fédération de Russie. “Ne faisons pas de psychologie” est une autre formulation de la même idée, une autre martingale pour limiter le risque de se tromper.
Pour autant, ici ou là, comme le prouve le dessin choisi pour illustrer ce billet, une proposition nous est faite de rapprocher les personnalités, les actions et les situations géopolitiques de Joseph Staline et Vladimir Poutine.
Bien sûr que comparaison n’est pas raison, mais tout cela nous invite à solliciter la psychologie interdividuelle pour nous autoriser à entrer dans la “tête” de Vladimir Poutine. Sans remonter à l’histoire de la Sainte Russie des tsars, le rapport de Poutine à Staline paraît effectivement prometteur. Sa réécriture de l’histoire de la seconde guerre mondiale gomme le pacte germano-soviétique que signèrent Hitler et Staline et en fait exclusivement le vainqueur de la guerre en 1945. Elle escamote aussi ses purges et ses crimes.
D’un point de vue russe, il est vrai que la décennie qui suit la fin de la guerre impose l’URSS comme l’une des deux puissances dominantes du monde. L’URSS non seulement atteint son extension maximale, très au-delà de la Russie tsariste, mais elle incorpore dans l’ensemble que formalisera le pacte de Varsovie en 1955 la Pologne, l’Albanie, la République démocratique allemande, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Roumanie. Elle équilibre la puissance nucléaire et spatiale américaine. Tel est l’héritage que laisse Staline, lequel, au-delà de cet immense pouvoir, exerce sur une partie de l’intelligentsia occidentale et asiatique une fascination qui fait perdre tout discernement à ceux que la boule à facettes du communisme fait rêver. Il est aussi une inspiration pour les mouvements de décolonisation.
Staline meurt le 5 mars 1953 à l’âge de 74 ans. Quelques mois auparavant naît le jeune Vladimir Poutine, en octobre 1952, comme s’il était appelé à le réincarner, lequel vient donc de fêter ses 70 ans. Durant son existence, il a vu s‘effondrer le mur de Berlin, s’émanciper les pays baltes et, plus ou moins, la plupart des autres républiques soviétiques, se dissoudre le pacte de Varsovie, échouer l’intervention de l’Afghanistan… Dans le même temps, la Chine voisine, un temps pôle mineur du communisme mondial, est devenue dix fois plus puissante en population, PIB et maîtrise des technologies de pointe. Bref, un désastre d’autant plus insupportable que Vladimir Poutine a les pleins pouvoirs depuis le début 2000, soit les deux-tiers de la période du déclin manifeste subi par son pays, si on le fait commencer à la chute du mur de Berlin. Il ne peut s’exonérer de toute responsabilité dans la tendance délétère.
Quel ressentiment pour cet homme quand il se compare à Staline qui disposa, lui, de 30 ans de pouvoir absolu, soit guère plus que lui, surtout s’il se maintient encore quelques années en vie et au pouvoir comme il y aspire vraisemblablement. Et l’héritage reçu de Lénine par Staline ne valait probablement pas davantage à l’échelle du monde où les empires européens demeuraient forts de leur victoire face à l’Allemagne en 1918 et les Etats-Unis s’étaient déjà installés à la tête de l’économie industrielle, que celui que Poutine laissera à son successeur. Si comme je le crois, Poutine voudrait trouver en Staline son modèle et, comme il nous est souvent dit, a été profondément traumatisé par la chute du mur de Berlin et de l’URSS auxquelles il assista aux premières loges, alors le temps lui est compté pour laisser une trace acceptable dans l’histoire de la grande Russie.
A défaut de regagner le terrain perdu, comment se rapprocher au moins un peu de Staline, ce médiateur externe dont il souhaite s’inspirer ? Staline est pour Poutine comme le légendaire Amadis de Gaule l’était pour Don Quichotte, se rêvant en chevalier héroïque alors même que le monde médiéval se dissolvait dans les premiers Etats-nations. Comment se faire un nouveau Staline, s’approprier une partie au moins de son prestige ? Dénazifier puisque ce fut le plus grand titre de gloire et dans les faits probablement le moins contestable de son modèle tant admiré. Et tant pis s’il faut beaucoup d’imagination, de mauvaise foi et de propagande pour trouver un nombre significatif de néo-nazis en Ukraine. Et puis augmenter le territoire rétréci et la population en décroissance de la Russie. La défaite électorale déniée de Loukachenko en Biélorussie fournit une première opportunité de réincorporer de facto une population russe dans la Fédération et, par voie de conséquence, de la renforcer. Mais ce gain, sans être négligeable, n’est pas à la hauteur que le modèle de Staline impose. Les gains en Transnistrie ou en Ossétie semblent de leur côté dérisoires. Non, seule l’Ukraine offre un champ d’action à la mesure du rêve de Grande Russie orthodoxe et slavophile qu’il caresse à défaut d’une Union soviétique hégémonique impossible à reconstituer dans le temps de vie et de pouvoir qu’il reste à Poutine.
Le succès de l’annexion de la Crimée et de l’inféodation d’une partie du Donetsk montrait la voie.
Et comment reproduire, même à échelle réduite, le miracle stalinien qui transforma une révolution chancelante en une puissance mondiale dominante et admirée ? Eh bien en faisant la guerre ! Certes Staline y fut précipité par l’impatience et la folie de son ex-allié Hitler et Poutine en a pris l’initiative sans y être réellement poussé par l’Ukraine qu’il occupait déjà en partie. Mais il a cru que, comme son modèle Staline, il imposerait sa volonté non seulement aux Ukrainiens qu’il “dénazifierait”, démilitariserait et vassaliserait tout en les assimilant sans possibilité de retour comme un certain nombre d’indices génocidaires tendent à le prouver. Et comment faire la guerre ? Comme Staline toujours : un déluge de feu, la politique de la terre brulée, le sacrifice des soldats autant que nécessaire, des déplacements massifs de population, etc.
Mais il semble bien que Poutine n’égalera pas Staline, ambition au demeurant impossible, pas plus que Don Quichotte n’était parvenu à reproduire les exploits prêtés à Amadis de Gaule par les romans de chevalerie qu’il lisait avec passion.
Et comme Don Quichotte s’attaquait aux moulins à vent de la Mancha, Poutine s’acharne à détruire les sources d’énergie de l’Ukraine. Si la situation n’était pas désastreuse et monstrueuse, il serait comique de voir l’aspirant Staline se ridiculiser en Don Quichotte.








