La liberté d’esprit

par Norbert Calderaro

Norbert Calderaro est Président de Tribunal administratif honoraire. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, dont « La Résistance spirituelle » (2020) dans la collection « Les Impliqués ».

Dans son livre mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard cite le passage suivant de Crime et châtiment où Fiodor Dostoïevski évoque son personnage Raskolnikov : 

Il lui semblait voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédent, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf quelques rares élus. Des trichines microscopiques, d’une espèce inconnue jusque-là, s’introduisaient dans l’organisme humain. Mais ces corpuscules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même déséquilibrés et fous. Toutefois, chose étrange, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrs de posséder la vérité. Jamais ils n’avaient eu pareille confiance en l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs théories scientifiques, de leurs principes moraux… Tous étaient en proie à l’angoisse et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun cependant croyait être seul à posséder la vérité et se désolait en considérant ses semblables. Chacun, à cette vue, se frappait la poitrine, se tordait les mains et pleurait… Ils ne pouvaient s’entendre sur les sanctions à prendre, sur le bien et le mal et ne savaient qui condamner ou absoudre. Ils s’entretuaient dans une sorte de fureur absurde.  

René Girard précise alors : 

Cette maladie est contagieuse et pourtant elle isole les individus ; elle les jette les uns contre les autres. Chacun se croit seul à posséder la vérité et chacun se désole en considérant ses voisins. Chacun condamne et absout selon sa propre loi. Aucun de ces symptômes ne nous est inconnu. C’est la maladie ontologique parvenue à son paroxysme qui suscite cette orgie de destruction. Le langage rassurant de la médecine microbienne et de la technologie débouche sur l’Apocalypse.  

Sans conteste, la pandémie de COVID 19, qui débuta en Europe au début de l’année 2020, a été une rupture historique majeure, détruisant définitivement toutes les idéologies et systèmes de pensée encore présents pour leur substituer, sous différents oripeaux, le néant pur et simple. 

Je m’explique : la pandémie, qui certes n’a pas été comparable à la peste noire dans son intensité comme dans le nombre de ses victimes, a été déniée par une importante minorité, refusant de voir la réalité des masques chirurgicaux portés par des populations diverses sous toutes les latitudes et sur tous les continents. Cette frange a refusé de voir qu’européens, asiatiques, arabes, africains, occidentaux et orientaux étaient logés à la même enseigne par un petit virus échappant à nos catégories antérieures et à notre arrogance de pensée. Et cette vulnérabilité similaire de tous les humains ne faisait que confirmer une réalité similaire et mondialisée de toutes et de tous qui, au fil des générations, par la généralisation des smartphones, l’uniformisation des modes et des soifs de consommation, a réellement nivelé toutes les anciennes aires civilisationnelles pour faire apparaître la figure d’un individu humain devenant un clone de toutes et de tous et une marionnette aliénée dans un monde de plus en plus mimétique qui fait de la seule recherche du profit, du pouvoir, de l’exploitation de l’autre et de la nature et du développement exponentiel de technologies énergivores et le plus souvent asservissantes, les seuls buts de l’existence humaine dans un monde où l’indifférence se répand. 

Et cette pandémie, en faisant de l’autre – en réalité de mon semblable – un contaminateur susceptible de m’infecter, ou, à l’inverse, ce qui revient au même, un esclave masqué détruisant ma liberté, a fait insidieusement de l’un pour l’autre un ennemi à abattre. 

Ainsi s’explique la terrible guerre fratricide russo-ukrainienne, certes en germe depuis longtemps, dans une Russie poutinienne nostalgique de son passé impérialiste comme dans l’arrogance américaine qui s’était, à tort, imaginé avoir, au début des années 90, gagné la Guerre froide lors de la chute du communisme en Europe. Mais la mèche qui a allumé ce redoutable incendie réside bien dans une montée généralisée des antagonismes et des rivalités mimétiques d’individus et de groupes humains se copiant les uns les autres, comme l’explique si bien René Girard dans toute son œuvre, de Mensonge romantique et Vérité romanesque à Achever Clausewitz. 

Plus que jamais, la liberté d’esprit exige aujourd’hui de se défaire des idéologies antagonistes droite-gauche, puis mondialistes-nationalistes qui sont toutes marquées d’incohérences car elles refusent d’aller à la racine de notre perte de sens spirituel et d’articuler réellement toute pratique politique avec les exigences de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix indissociablement liés comme le proclame le Psaume biblique 84 (ou 85). L’affadissement de la foi évangélique pascale comme le repli sur des positions identitaires moralisantes, ne permet plus à la plupart de ceux qui se disent encore chrétiens de maîtriser, faute d’une foi à la fois forte et généreuse envers les autres, ce déchaînement de passions démoniaques, comme le révèle trop bien le conflit fratricide inter-orthodoxe russo-ukrainien, mais encore aussi les différents positionnements politiques des catholiques lors des élections présidentielles de 2022. 

En finir avec Clausewitz ?

par Jean-Louis Salasc

Aujourd’hui et de longue date, Clausewitz est  une référence incontournable en matière de conflits et de stratégie. Guerre ou rumeur de guerre ? L’agora bruisse de son nom et de ses maximes. Pourtant, il a ses détracteurs. A tel point qu’un auteur américain s’est senti le devoir de prendre la défense de l’officier général prussien (a).

Comme sa pensée est au cœur de la vision géopolitique de René Girard, un examen s’impose et il n’est pas anodin. 

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L’essentiel des critiques de Clausewitz se focalisent sur la place qu’il donne à la « grande bataille d’anéantissement ». Pour lui, la guerre converge vers ce moment où les adversaires ont concentré leurs forces, et celui qui parvient à anéantir celles de l’autre peut alors lui imposer sa volonté. Beaucoup considèrent que Clausewitz « oublie » ainsi d’autres formes de guerre, comme Basil Liddell Hart, qui développe l’idée des stratégies indirectes. André Beaufre (b) élargit encore le spectre et ajoute, à la guerre selon Clausewitz : la guérilla, les guerres par pressions diverses et la guerre d’influence.  

Il semble que l’histoire récente donne raison aux détracteurs de Clausewitz : guerres de décolonisation, guerres par procuration, sanctions économiques, déstabilisations financières, démarches d’influence (théorie du « soft power »), etc. Même si nombre de « batailles » ont eu lieu depuis la dernière guerre, l’histoire des conflits ne se ramène pas à leur liste. L’URSS s’est effondrée sans affrontement clausewitzien ; les décolonisations se sont faites par un mélange de guérillas, de jeux d’influence et de pressions ; la domination économique du Japon a été brisée par la crise financière de 1997 (Clinton obligea le Japon à maintenir un yen fort et à ouvrir le pays aux importations).

En 1999, deux officiers de l’armée chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, publient « La Guerre hors limites ». Il s’agit d’une analyse de la première guerre du Golfe (1991) et de perspectives sur les guerres à venir. Le titre évoque irrésistiblement la guerre absolue et la montée aux extrêmes, chères à Clausewitz. Mais le contenu lui tourne complètement le dos ; c’est un retour à Sun Tzu : « L’art de la guerre est l’art de la duperie », « Le vrai stratège l’emporte avant même d’avoir livré bataille », « Le mieux est de s’emparer de l’ennemi intact, le détruire n’est qu’un pis-aller », « La meilleure stratégie est de s’attaquer aux plans de l’adversaire », etc.

L’absence de « limites », énoncé par le titre, ne correspond pas à une augmentation sans fin des capacités de destruction et de l’intensité guerrière. Selon les auteurs, la confrontation se déroulera sur de nombreux terrains autres que le champ de bataille, et le « hors limites » ne traduit que cette extension. Cela illustre parfaitement l’un des points soulignés par André Beaufre trente ans plus tôt, la guerre par toutes sortes de pressions.

Toutes ces différentes formes de guerre ne sont ni une découverte récente, ni une exclusivité chinoise. Dans son ouvrage « La Grande Stratégie de l’empire byzantin », Edward Luttwak montre que les préceptes stratégiques des Byzantins n’ont rien à envier à  ceux de Sun Tzu. Ils se situent aux antipodes de l’idéal de Clausewitz de soumettre l’adversaire en détruisant ses forces : ci-dessous quelques extraits à titre d’édification (c). Bien sûr, Byzance a fini défaite ; elle aura seulement duré un millénaire. Autre exemple avec la Guerre de cent ans. Charles V vécut tout jeune le désastre de Crécy. Il en tira la leçon et refusera toute bataille rangée ; il ordonna à Du Gesclin de mener une stratégie de harcèlement, c’est-à-dire une guérilla ; qui fut couronnée de succès. En conséquence de quoi personne n’est capable de nommer la moindre victoire du plus légendaire des maréchaux français.

André Beaufre reproche à Clausewitz d’avoir restreint la conception de la guerre à la seule stratégie d’anéantissement des forces de l’adversaire, fasciné qu’il était par les succès de Napoléon. Cette conception s’imposa naturellement au sein de l’état-major prussien (fondé par Clausewitz et Scharnhorst au lendemain de l’humiliation infligée à la Prusse lors de la double bataille d’Iéna et Auerstedt), puis gagna tous les états-majors européens. Cela conduisit l’Europe à la triple déflagration de 1870, 1914 et 1940. Beaufre conclut : « L’erreur intellectuelle de Clausewitz a probablement coûté à l’Europe sa prééminence dans le monde ».

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Si donc nous suivons les conclusions d’André Beaufre, quelles en sont les conséquences sur les travaux de René Girard dans « Achever Clausewitz » ?

Le sujet est assez massif ; ce billet se limitera donc à en inventorier quelques points clefs.  

Dans son ouvrage, René Girard fait converger deux idées. L’une lui appartient en propre : le mécanisme du bouc émissaire ayant été révélé (par la passion du Christ), l’humanité ne dispose plus d’outils pour juguler le cycle de la violence réciproque. L’autre appartient à Clausewitz : la guerre possède une dynamique propre, la montée aux extrêmes, qui échappe au contrôle par le politique, et tend à la guerre absolue, c’est-à-dire la situation où chacun des adversaires mobilise toutes ses ressources en vue d’anéantir l’autre.

Girard en conclut que nous vivons des temps apocalyptiques, une explosion de violence se présentant comme un horizon inéluctable, avec des armes de destruction globales capables de détruire toute la planète.

Si nous adoptons le point de vue des détracteurs de Clausewitz, cet horizon demeure une possibilité, mais il n’est plus inéluctable. D’autres scénarios apparaissent, comme celui dans lequel une puissance cherche à soumettre des régions, mais sans s’engager frontalement ni passer par le levier de la menace de destruction.

Voici donc le premier point de notre recensement des questions soulevées par une vision non clausewitzienne.

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Le deuxième point est celui de la conception même de la guerre. Pour Clausewitz, c’est un duel, et René Girard reprend cette vision. Cela se comprend : le duel fait irrésistiblement penser à la rivalité mimétique, tout comme la montée aux extrêmes ressemble furieusement à la spirale de la violence réciproque.

Or cette vision de la guerre comme duel ne va pas de soi, et pour de nombreuses raisons. N’en retenons que la multiplicité des protagonistes. Il est vrai que l’histoire de l’Europe a montré, en 1914,  comment une telle multiplicité pouvait se cristalliser en deux blocs ; le terme de duel retrouve alors une pertinence.

Mais les alliés d’un jour sont les adversaires du lendemain. Lors de la guerre de Sept ans, les adversaires étaient les alliés de la guerre de Succession d’Autriche, dix ans plus tôt. Le pacte germano-soviétique dura deux ans à peine. Il fallut encore moins de temps pour que la Guerre froide s’enchaîne à la fin de la seconde Guerre mondiale, faisant des alliés d’hier les adversaires d’aujourd’hui.

Le général Mark Milley, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a publiquement déclaré, à l’automne 2021,  que la période d’hégémonie américaine était terminée. Le rapport des puissances est désormais selon lui, « tripolaire » : Chine, Russie et Etats-Unis. Et il ajoute : « C’est plus compliqué ». Certains sont tentés de ressusciter le schéma de deux blocs que la Guerre froide avait proposé ; ils opposent ainsi l’Occident à un ensemble conduit par la Chine et la Russie, via l’Organisation de Coopération de Shanghai. Mais c’est oublier que Chine et Russie ne sont unies que par un antagonisme commun à l’égard des Etats-Unis. En réalité, ces deux pays sont des rivaux structurels.

C’est oublier aussi d’autres acteurs, qui jouent des partitions régionales et pratiquent le renversement d’alliance avec brio. Prenons seulement l’exemple de la Turquie, qui ne cesse de se fâcher et de se réconcilier avec à peu près tout le monde, Etats-Unis, Russie, Israël, Union européenne, etc.

Dans un tel système géopolitique, le concept de duel n’est pas forcément la clef. Voilà donc le deuxième point de notre inventaire.

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Il est vrai que Clausewitz demeure impressionnant par sa dimension « prophétique ». Il semble tracer d’avance l’histoire des guerres européennes de la fin du XIXème siècle et du XXème. Mais il est loisible de se demander s’il ne s’agit pas là de « prophéties auto réalisatrices ». La Prusse fut humiliée par Napoléon à Iéna, et de cette humiliation naquit, justement par l’entremise de Clausewitz, un état-major tourné vers la revanche. Et une revanche « mimétique », nous pouvons le dire, puisqu’il s’agissait d’employer la stratégie même de Napoléon, celle d’anéantir les forces de l’ennemi en provoquant leur concentration. C’est la guerre totale. Cette conception a petit-à-petit gagné tous les états-majors européens. Elle explique en partie la formation des alliances (Triple Alliance et Triple Entente : encore un indice girardien, les rivaux finissent par se ressembler). Quand tous les protagonistes ne conçoivent plus qu’une seule manière de faire la guerre, ils la font de cette façon ; ce qui peut expliquer l’effroyable hécatombe des trois conflits.

Il est frappant de constater que Girard et Beaufre se rejoignent très exactement sur l’analyse de cette période, qui va d’Iéna à la fin de la seconde Guerre mondiale. Reste que pour l’un, René Girard, cette séquence est le prototype de tous les conflits, y compris de ceux à venir. Pour André Beaufre, elle est un embranchement de l’histoire, dans laquelle l’Europe s’est égarée ; et elle aura payé cher cet égarement.

Voilà donc notre troisième point de « l’inventaire » des questions soulevées par la vision clausewitzienne de Girard.

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Il reste un quatrième point.

Dans l’un des chapitres d’« Achever Clausewitz », René Girard décrit combien le stratège prussien était saisi par un mélange d’admiration et de haine à l’égard de Napoléon ; à quel point il était envahi précisément par une jalousie mimétique. Il aurait voulu être son rival, et le vaincre en utilisant justement les méthodes que Clausewitz estimait être le seul à avoir vraiment comprises. Dans son traité, l’officier général prussien en arrive à expliquer comment Napoléon aurait pu remporter des batailles qu’il a perdues, et Clausewitz estime qu’il les a perdues parce qu’il a oublié ses propres principes. Bref, Clausewitz est plus napoléonien que Napoléon lui-même, il se voit comme étant au fond le « vrai Napoléon ».

Cette vision de l’homme Clausewitz, vision très girardienne et très mimétique, ne semble pas faire débat. Une récente biographie (2016), due à Bruno Colson (« Clausewitz », chez Perrin), dresse exactement le même portrait, Colson étant d’ailleurs plutôt favorable au stratège prussien.

La question à se poser est alors la suivante : jusqu’à quel point pouvons-nous suivre un auteur aussi fortement gouverné par le ressentiment ? N’avons-nous pas des distances à prendre avec les leçons qu’il professe ? L’objectivité de ses analyses n’est-elle pas sujette à caution ?

Nous pouvons comprendre que René Girard « recrute » la pensée de Clausewitz comme illustration de la théorie mimétique. N’oublions pas cependant que Girard lui-même considère Clausewitz comme inconséquent : il estime que l’officier général prussien a bien perçu la nature du phénomène de montée aux extrêmes, mais qu’il n’a pas su ou osé en tirer toutes les conclusions. Ce qui d’ailleurs conduit au titre lui-même du livre de Girard.

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Aujourd’hui même, une guerre terriblement destructrice se déroule en Ukraine. Accrédite-t-elle la vision de Clausewitz ? La réponse n’est pas aisée. Deux éléments portent à le croire ; d’une part, l’objectif annoncée par Vladimir Poutine de  « démilitariser l’Ukraine », c’est-à-dire d’anéantir ses forces, ce à quoi l’armée russe s’emploie actuellement. L’autre élément réside dans le but attribué par Joe Biden à l’action de l’OTAN ; son conseiller à la sécurité l’a exprimé ainsi le 25 avril dernier : « Nous voulons voir la Russie tellement affaiblie qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. » Là encore, il s’agit d’anéantir les forces de l’adversaire.

Mais d’autres éléments contredisent cette lecture clausewitzienne. L’affrontement entre OTAN et Russie est indirect, les deux puissances ne s’affrontent pas sur le champ de bataille : l’Ukraine combat par procuration pour l’OTAN, qui réaffirme qu’elle n’enverra pas de troupes. Par contre, sur un autre champ, le conflit fait rage : le bloc occidental inflige à la Russie des sanctions économiques considérables ; la Russie réplique avec le levier des hydrocarbures et des matières premières (paiement du gaz en roubles). Le jeu des influences diplomatiques bat son plein ; la grande majorité des pays a condamné l’agression russe, mais beaucoup restent sur une position de neutralité (par exemple, les Etats-Unis et la Grande Bretagne harcèlent l’Inde pour qu’elle rejoigne le camp occidental et la prise de sanctions). La bataille de la communication a été remportée haut la main par le président Zelinski, tout au moins en occident ; ce qui lui permet d’obtenir du Congrès américain une aide militaire de 33 milliards de dollars (un chiffre incroyable, cinq ou six années du budget de défense de l’Ukraine). Enfin, sur l’élément central d’une escalade, à savoir la question nucléaire, les Etats-Unis et la Grande Bretagne gardent (pour l’instant) un flegme total face aux menaces régulièrement proférées par le président russe.

Si un embrasement généralisé est possible, est-il pour autant inéluctable ? C’est avec cette question que nous retrouvons René Girard.

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De mon point de vue, « Achever Clausewitz » est un très grand livre. Non parce qu’il serait un catéchisme de géopolitique mimétique, mais précisément parce qu’il soulève toutes les questions que nous avons vues et qu’il remet en débat, volontairement ou pas, le prestige dont jouit le stratège prussien et les préconisations induites par ses principes.

Les commentateurs n’omettent jamais de préciser que dans le titre de Girard, « Achever » est à prendre au sens de « pousser à son terme ». L’autre acception reste cependant portée par le mot, et chaque lecteur garde la liberté de lui en attribuer une part.

(Illustration : André Beaufre, René Girard, Carl von Clausewitz)

(a) Christopher Bassford : « The Great Tradition of Trashing Clausewitz », 1994 (« La grande Tradition de dénigrer Clausewitz »).

(b) André Beaufre : « Introduction à la stratégie », 1963, Hachette Pluriel pour l’édition actuelle.

(c) Quelques maximes de stratégie des Byzantins (citées par Luttwak) :

1. Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans toutes les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment.

2. Rassemblez toute l’information possible sur l’ennemi et son état d’esprit, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements.

3. Faites campagne avec vigueur, à l’offensive comme à la défensive, mais attaquez surtout avec de petites unités ; mettez l’accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens.

4. Remplacez la bataille d’attrition par la « non-bataille » de la manœuvre.

5. Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés, dont l’intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties.

6. La subversion est la meilleure voie vers la victoire.

7. Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles qui contournent les points forts les plus marqués de l’ennemi et exploitent ses faiblesses.

Il faut sauver le soldat Petrov (partie II)

Stanislav Petrov

La suite de l’essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, essai initialement publié par la Revue politique et parlementaire.

Selon René Girard (Stanford), le sacré dans l’histoire de l’humanité contient la violence dans les deux sens du mot, violence qui fait barrage à la violence par des moyens violents : tellement vrai jusqu’à Hiroshima mais pas plus. Dupuy (Stanford) dit ceci : « La violence sans haine délivrée par le nucléaire est si inhumaine qu’elle en devient une transcendance prométhéenne (qui échappe à toutes dimensions humaines) ». Un livre important était publié en 1955 dont le titre était ‘’Les dangers de la science‘’, signé par des scientifiques dont Albert Einstein. L’objet de l’ouvrage était d’alerter le monde sur les dangers de l’utilisation de la bombe atomique pour résoudre des conflits, conviction que le grand savant nourrissait depuis 1940. Depuis Hiroshima, tant d’années se sont écoulées sans que le message ait été compris. A ce jour, neuf pays ont l’arme nucléaire, sans compter ceux qui ambitionnent de la posséder, terrorisme compris. Admettons avec Einstein que c’est bien la complicité entre la science et les hommes qui a produit cette capacité de violence d’une autre dimension.

Le passage à l’acte de la prolifération nucléaire est acté en 1949 lorsque l’URSS expérimente sa première bombe.

La logique infernale de l’équilibre par la terreur nucléaire a fourni les candidats à la prolifération. Jusqu’à ce jour, l’équilibre n’a pas encore été trahi sans qu’aucune preuve n’ait jamais accrédité le fait que le nucléaire était nécessaire et suffisant pour assurer l’équilibre, sauf à penser vraiment que la logique de pensée du dirigeant face à la décision de frapper nucléaire est systématiquement auto-invalidante.

En 1947, des universitaires atomiques de Chicago ont créé la Doomsday Clock (l’Horloge de l’Apocalypse) sur laquelle minuit représente la fin du monde en tenant compte de tous les éléments qui perturbent le fonctionnement de la planète. En 1947, le délai avant la fin du monde était fixé à 7 minutes, l’horloge marquant 23h53. La fin de la Guerre froide lui a fait monter le délai létal à 17 minutes. En 2007, l’horloge était à 5 minutes de minuit. Mais la situation s’est depuis tellement dégradée, que le délai s’est réduit jusqu’à atteindre le délai de 1 minute 67 avant minuit en 2021. Il est à redouter que ce délai soit encore raccourci à la lumière des derniers bruits de guerre en 2022.

Oui, le spectre de la guerre nucléaire est à nouveau prégnant et envisagé comme une suite logique. Face à cette situation dramatique, on peut observer deux postures différentes voire complémentaires dans le camp occidental. A tout seigneur tout honneur, hommage au peuple, aux anonymes, aux sans grade qui dans le brouhaha des informations multiples et brouillonnes ont fait le choix prioritaire d’écouter les souffrants, les victimes, c’est-à-dire les populations ukrainiennes sous les feux de la guerre : collectes, acheminement de vivres, accueil de réfugiés. Le peuple occidental s’est concentré sur cette seule mission faute d’avoir les moyens d’arrêter la cause de cette misère. Une autre catégorie de personnes est identifiée comme les responsables politiques et administratifs du monde Occidental, personnages eux-mêmes soumis à deux attitudes différentes. Il y a d’abord les anciens responsables qui ne sont plus aux commandes mais qui font autorité et dont les avis sont recherchés. Ces personnages font la part des choses et expliquent la genèse du conflit avec le recul des sages qui n’ont pas à apporter de solutions immédiates au problème. En revanche, tous les responsables au pouvoir de l’Occident sont contraints à une réaction commune, immédiate et récurrente d’indignation et de condamnation face à toutes les informations terribles et insoutenables de cette guerre qui est arrivée. Il n’y a qu’un coupable, l’attaquant dont tous les discours et commentaires s’accordent à dire que faute de pouvoir l’affronter, il convient de le sanctionner économiquement et de le priver de relations avec le monde.

Cette mesure bien rodée de sanctions et d’interdictions a gagné un niveau jamais atteint qui marginalise aujourd’hui un pays dans son entier.

Or l’analyse des partitions de populations occidentales (peuple et dirigeants), des décideurs (passés, aux commandes) est aussi valable pour la Russie. Les sanctions sans précédent vont véritablement ostraciser le peuple russe plus que leurs dirigeants qui seront pourvus toujours de l’essentiel et qui seront totalement protégés. Qui sera puni plus que le peuple russe ? Ce peuple russe qui a lui-même historiquement tant souffert. Notre histoire récente nous démontre que la voix du peuple est de nature à pouvoir changer les choses en s’opposant lui-même avec succès à toute tyrannie ou déviance d’un responsable politique. Or, il faut reconnaître que les sanctions décidées par l’Occident, frappant essentiellement le peuple russe au titre d’un possible joker renversant ainsi sa gouvernance, peuvent produire un effet contraire et pousser ce peuple slave à faire corps jusqu’au bout avec sa gouvernance.

Qui sommes-nous pour condamner le Bolchoï à ne plus délivrer au monde ses merveilles culturelles, son message de beauté, qui inspire la paix ? On est toujours meilleur après avoir assisté au Lac des cygnes de Tchaïkovski. Le ballet russe du Bolchoï, comme les écrivains et musiciens russes, appartiennent au peuple-monde, pas au politique. Qui sommes-nous pour punir si sévèrement ce peuple russe auquel nous devons le véritable héros du vingtième siècle, un petit russe, un gilet jaune de là-bas : le lieutenant-colonel Stanislas Petrov ?

Son histoire, trop longtemps occultée, a été connue grâce à un réalisateur allemand, Karl Schumacher (quel retour de l’histoire !). Stanislas Petrov est né le 9 septembre 1939 à Vladivostok dans le Pacifique, province russe perdue à plus de 6000 km de Moscou. Son père avait été un aviateur militaire qui suite à un accident était resté totalement handicapé. Sa mère était infirmière. Le couple disposait de peu de moyens pour vivre et ils firent le choix d’envoyer leur fils Stanislas à l’académie militaire pour qu’il fasse des études. On note son passage par Kiev dans une école d’ingénieurs, puis il est définitivement affecté dans les Forces aériennes soviétiques à la surveillance électronique de l’espace soviétique. 1983, après Cuba en 1962, est l’année de tous les dangers entre les deux blocs. En septembre 1983, un chasseur soviétique abat délibérément un avion de ligne sud-coréen qui était rentré par inadvertance dans l’espace soviétique. Le bilan est de 269 victimes dont 39 américains et un membre du Congrès américain. Dans la même année, le Président Reagan lance la Guerre des étoiles et installe des Pershing 2 (capables d’atteindre Moscou) en Allemagne.

Le lieutenant-colonel Stanislas Petrov rejoint le 25 septembre 1983 le bunker de surveillance électronique dit Serpukhov, pour y passer la nuit comme officier d’astreinte.

Quelques minutes après minuit ce 26 septembre 1983, apparaît sur les écrans un signal accompagné d’une sirène d’alerte indiquant qu’un missile est parti des USA en direction de l’URSS. Stupeur ! Cette première alerte est suivie par deux, trois puis cinq traces sur les écrans, de même nature que le premier : cinq missiles américains se dirigent vers l’URSS. Panique ! Stanislas Petrov a une mission très claire et incontournable : constater et rendre compte aux fins que les mesures adéquates soient prises immédiatement. L’information confirmée par la technique et le traitement qu’il doit en faire ce soir-là le tétanisent à juste titre. Il ne dispose que de quelques minutes pour confirmer l’alerte et déclencher, il le sait, la riposte soviétique. Stanislas Petrov confirmera qu’il s’est trouvé alors en état de choc. En clair, la machine humaine commence là à prendre le pas sur le pixel et les bits. Il dira plus tard qu’il « avait l’information de nature à déterminer le cours de l’action ». Petrov s’accorde du temps (contrairement à ses consignes) et à une idée (idées interdites dans ses consignes) selon laquelle si les Etats-Unis veulent détruire l’URSS, pourquoi n’envoyer que cinq missiles ? Au fond de son âme, de son cœur, il joue la défaillance de la technique face au possible déclenchement de l’Apocalypse. Petrov gagne vingt minutes d’attente, contre toutes les consignes de sa mission car elles rendent inefficaces toute riposte soviétique. Or ce temps joué et volé au système lui apporte la confirmation de l’inanité de l’alerte, donc l’erreur électronique ; les radars de basse altitude confirment qu’il n’y a pas d’arrivées de missiles dans la sphère soviétique.

Petrov a bravé seul le servage d’un système qui joue aux dés avec l’apocalypse et l’humanité.

Stanislas Petrov est un simple être humain, modeste, sans grade, un homme du peuple russe, du peuple tout court. Seuls dans l’instant, ses camarades sans grade du bunker ont reconnu son geste et l’ont félicité. Ce ne fut pas le cas de sa hiérarchie militaire qui lui infligea des blâmes pour des raisons futiles au regard de la portée de la décision sublime qu’il avait prise ce soir-là. Stanislas Petrov fut même mis à la retraite anticipée avec une retraite de misère. Quelle leçon ! Il est à peu près évident que si le lieutenant-colonel Petrov avait rendu compte, sa hiérarchie, dans laquelle se trouvaient des responsables importants, des généraux, sûrement auraient appliqué rigoureusement les consignes au nom du système comme pour l’avion sud-coréen. L’extraordinaire décision de Petrov a été portée à la connaissance du monde par le réalisateur allemand sous le titre de ‘’l’homme qui a sauvé le monde’’. Oui, mais c’est tellement plus encore. Il transmet un message sublime : l’être humain est plus fort que l’automatisme. L’homme doit toujours rester maître de son destin en réveillant sa conscience et le meilleur de lui-même. Petrov a trouvé les forces ultimes propres à engager sa décision historique en s’accordant à lui-même du temps, un espace-temps disproportionné dans l’enjeu pour lequel il était missionné. Ce temps donné à sa conscience lui a donné les ressources nécessaires pour déjouer le système et gagner. Sully (Sullenberger) était ce pilote américain qui, le 15 janvier 2009, fait amerrir son avion Airbus sur la rivière Hudson au motif d’une panne des moteurs de l’avion. Le pilote sauve ainsi les 165 personnes à bord en n’appliquant pas les consignes qui lui avaient été dictées. Sully avait commencé sa carrière comme pilote de chasse avant d’intégrer l’aviation civile. Il avait un parcours professionnel brillant, mais humble et modeste dans la vie quotidienne, adepte notamment des travaux pratiques.

A l’instar de Stanislas Petrov, Sully a contourné un système pour déjouer sa prescription au profit d’une décision purement humaine.

Dans les 18 mois qui ont suivi l’exploit du pilote, le Bureau des transports américains n’a cessé de le poursuivre au motif qu’il n’avait pas appliqué la procédure du système, à savoir regagner un aéroport : interdiction de vol, diminution de sa retraite, etc. La vérité est arrivée lorsque Sully a réussi à démontrer qu’il avait pris cette décision par l’exploitation d’un temps court propre à lui, propre à sa réflexion, propre à sa conscience, temps qui avait échappé tant au logiciel du système qu’au logiciel de reconstitution du vol pour le tribunal. Ce temps humain exceptionnel destiné à la ressource profonde de l’être humain, à sa conscience, à sa transcendance, a permis à Petrov, comme à Sully, d’accéder à leur propre force d’âme, les guidant vers la voie de la meilleure décision à prendre contre la volonté mécanique de ce qui peut apparaître comme deux alliés, un système au service de la hiérarchie ou une hiérarchie au service d’un système. Petrov a dit cette phrase qui résume bien le propos : « The right man in the right place ». Un concept qui verbalise si bien cette solution de continuité qui peut exister entre les objectifs de la gouvernance et la conscience du peuple auquel appartient le ‘’right man’’. Vérité d’aujourd’hui et d’avenir !

Il est temps de revenir à Clausewitz pour comprendre, à travers ses lumineuses analyses du brouillard de la guerre, ce qui aujourd’hui a changé tant dans le processus de montée aux extrêmes que dans les conséquences de la capacité présente de destruction au service des hommes. L’essence du concept clausewitzien, qui prouve que la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens, n’est pas compréhensible si l’on ne cite pas cet autre concept fondateur : l’étonnante trinité. Clausewitz, fort d’une étude approfondie des campagnes napoléoniennes, de Valmy (1791) et de Iéna (1806) en particulier, avait défini trois éléments distincts mais fondamentaux pour la conduite de la guerre : le peuple ou la passion, le stratège ou le militaire, le politique ou l’entendement.

Le processus conduisant à la guerre fonctionnait à son sens de cette manière : le peuple était soumis au stratège qui lui-même était soumis au politique, l’entendement.

La révolution française a perturbé durablement cette logique, comme l’avait énoncé le grand poète Goethe en participant du côté prussien à la bataille de Valmy : « De ce lieu (Valmy) et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire. » Clausewitz a perçu avec effroi les conséquences possibles de ces nouveaux paramètres, sans toutefois oser les exprimer car touchant à l’ordre trinitaire qu’il avait défini. Il faudra attendre les réflexions et les analyses d’un de nos plus grands penseurs, René Girard, exprimées dans un ouvrage dont le titre résume tout : ‘’Achever Clausewitz‘’. Que nous apprend Girard, que Clausewitz lui-même avait pressenti en dissertant sur cette nouvelle forme de montée aux extrêmes des belligérants ? Girard nous incite à prendre en compte, pour comprendre les nouveaux conflits, l’inversion de l’ordre clausewitzien de cette étonnante trinité : le peuple (la passion) domine le stratège qui lui-même domine le politique, l’entendement. Cette inversion de l’étonnante trinité caractérise toute une époque récente de conflits dont la finalité montante est la montée aux extrêmes. Mais l’arrivée de la puissance nucléaire est de nature à modifier à nouveau cet ordre trinitaire clausewitzien. Un premier constat est qu’il est difficile de contrer cette croyance qui attribue au nucléaire l’apparente stabilité entre des puissances rivales, avec les propos de Mac Namara disant que nous avons eu de la chance pendant la Guerre froide.

Une date à présent historiquement importante : le 24 février 2022, attaque de l’Ukraine par la Russie. Les paramètres sont totalement différents de ceux qui ont encadré la période de la Guerre froide, car un pays détenteur de l’arme atomique attaque sévèrement un pays dont l’armement est classique : l’hypothèse de l’emploi de l’arme nucléaire sous différentes formes est engagée. Avec l’amiral Pierre Vaudier, chef d’Etat-major de la marine française, nous pouvons adhérer à cette idée qu’il formule « d’être entrés dans une nouvelle ère nucléaire » qu’il dénomme ‘’troisième âge nucléaire’’. Dans cette continuité de pensée et pour formaliser cet état de fait avec l’étonnante trinité, il convient de constater que l’ordre de cette dernière est à nouveau modifié.

Dans le brouillard nucléaire et son emploi, il apparaît que le politique fusionne dans son mode de fonctionnement avec le stratège en charge de la logistique et de la mise en œuvre nucléaire.

Demeure alors une seule autre entité clausewitzienne, le peuple. Ne restent de cette étonnante trinité, par le fait nucléaire, que deux entités. Un couple cette fois étonnant car étanche. En clair, le peuple n’est plus concerné par des décisions ultimes de sa gouvernance dans le processus nucléaire alors que le peuple (les peuples) est le seul enjeu.

Conclusion

En conclusion de ce petit essai inspiré par une situation exceptionnelle et l’expérience partagée avec une très petite minorité d’hommes ayant servi l’arme nucléaire par l’auteur de ces lignes, il convient de proposer quelques paramètres fondamentaux qui peuvent effectivement caractériser cette troisième ère nucléaire. Premièrement, une puissance nucléaire (la seconde en puissance) attaque classiquement un pays sans arme nucléaire tout en menaçant les éventuels alliés dudit pays attaqué. Dans ces circonstances, même avec une évaluation d’un sur mille que le conflit puisse dégénérer vers le nucléaire, impossible pour le politique d’évacuer et de négliger le sujet.

Dans tous les cas de figure, une prise de conscience nouvelle émergera de cette période tant pour les doctrines d’emploi du nucléaire qu’au regard de l’entité (ou l’identité) peuple.

Comme cela a été décrit, un tir tactique russe déverrouillerait dangereusement pour l’avenir les blocages politiques d’intervention de certaines puissances pour régler des problèmes latents et conflictuels. Ne parlons pas d’un conflit nucléaire généralisé qui détruirait une partie de la planète. Cela conforte cette thèse portée par cet essai que l’arme nucléaire n’est pas une arme de la guerre classique. Notons cette déclaration du Président Macron, affirmant en juillet 2020 à l’Ecole de guerre que l’arme atomique ne peut être assimilée avec la bataille. Le passage à l’acte de frappe nucléaire est inspiré par des paramètres irrationnels. Hiroshima, Nagasaki, cibles ultimes choisies par le président américain Truman pour frapper nucléairement le Japon. Truman a-t-il vraiment pris une décision ou plus simplement choisi l’arme nucléaire parce qu’elle était là ? Ne doit-on pas craindre l’humeur ou la santé de Kim Jong-un, le président nord-coréen, de nature à déclencher un conflit nucléaire ? Enfin sommes-nous aussi potentiellement des victimes en devenir par le fâcheux hasard d’un bug technologique voire d’un hacking, qui déclencherait les conditions d’entrée en conflit nucléaire, sauf à être défié par un homme capable de sauver l’humanité comme Stanislas Petrov ?

Le passage au feu nucléaire concerne un nombre restreint de personnes d’une gouvernance, une élite contrainte de se soumettre à un système sans lequel l’arme nucléaire ne peut pas être mise en œuvre.

La situation, humainement, ne doit jamais être considérée comme désespérée car des hommes inspirés, dont Stanislas Petrov, ont su dans des circonstances exceptionnelles, selon René Girard, stopper le mimétisme de la violence. En 1962, un an après l’échec de la tentative de débarquement dans la Baie des Cochons pour tenter de renverser Fidel Castro, les soviétiques finissent d’installer à Cuba 36 missiles chargés nucléaires capables d’atteindre les USA. C’est alors que Fidel Castro envoie un courrier au Président Kroutchev de l‘URSS pour l’enjoindre d’utiliser ses armes contre les USA. Kroutchev lui répond en ces termes : « (..) Cher camarade Fidel, j’estime votre suggestion erronée (..) prélude à une guerre thermonucléaire mondiale (..) Cuba aurait été le premier à brûler sous les feux de la guerre ». On peut imaginer que la proposition insensée de Fidel n’aurait pas eu l’accord des cubains s’ils avaient été consultés. La réponse de Kroutchev, apparemment sage, n’est inspirée que par l’intérêt de l’URSS ne pouvant être mis en péril pour un petit allié irrationnel.

Le président Kennedy, lors de la crise de Cuba, au motif des mêmes missiles nucléaires menaçant les USA, a su déjouer Armageddon par des qualités d’homme d’état qui doivent servir à jamais d’exemple et de modèle. Il était impossible, en 1962 et toujours pour les USA, d’accepter que des armes nucléaires soviétiques soient implantées aux frontières de l’Amérique, d’où l’alternative de la menace nucléaire envers l’URSS pour que cette dernière rapatrie ses armes nucléaires. Kennedy avait quatorze personnes autour de lui pour prendre la décision finale, personnes civiles et militaires qui illustrent bien la composition contemporaine de la trinité clausewitzienne fusionnant le politique au stratège. Robert Kennedy livre dans ses mémoires que sur les quatorze participants de grande valeur réunis à cette réunion autour du Président Kennedy, six étaient pour déclencher une guerre nucléaire. L’historien Sherwin écrit : « Si Kennedy avait accepté les recommandations de l’Etat-major, il aurait involontairement provoqué une guerre nucléaire ». Le Président Kennedy a cherché pour conforter sa décision les réponses à deux questions : pourquoi les russes ont-ils agi de cette manière ? Comment laisser une porte de sortie à Kroutchev ? Deux enseignements doivent retenir notre attention.

La fusion du politique et du stratège n’est pas souhaitable car la politique et la guerre seraient ainsi mêlées alors que l’une doit être la conséquence de l’autre. Le militaire est dans son rôle de vouloir utiliser l’arme la plus puissante dont il dispose à partir du moment où cette arme est déclarée arme de bataille.

Comme pour Truman, l’arme est là. Enfin nous avons ici et historiquement la preuve de la valeur et de la pérennité de l’étonnante trinité de Clausewitz, car Kennedy reprend la main et impose l’entendement au stratège et au peuple. Dans le même temps stratégique de l’affrontement est-ouest, il faut retenir cet exemple de suprématie de l’entendement dû au génie français, l’attitude du Général de Gaulle pour résoudre la grave crise de Berlin (1958 -1963). L’origine de la crise est une demande soviétique formulée par le Président Kroutchev aux alliés de devoir quitter Berlin et donc de laisser l’ensemble de l’Allemagne de l’Est sous domination soviétique, sous peine de différentes menaces y compris celle nucléaire. Tous les historiens s’accordent à dire que le chef d’état le plus ferme de l’Occident pendant cette périlleuse période fut le général de Gaulle, opposant officiellement la force nucléaire occidentale contre la force nucléaire soviétique avec ce commentaire à un ambassadeur russe : « Eh bien, si cela se fait, nous mourrons tous ». Cette fermeté gaullienne s’est appuyée sur une véritable coopération intra-occidentale mais largement couplée à l’appel à la détente vers l’Union soviétique. Les discours du général de Gaulle de cette époque sont plein de leçons pour notre époque concernant l’affrontement des blocs, sur le risque nucléaire. Le général fustige tous les anathèmes verbaux à l’égard des soviétiques qui détournent du sujet et ‘’dans le même temps’’ prône la détente, l’échange, qui doivent conduire à l’apaisement dans le monde. Il n’attaque jamais le peuple russe qu’il sait européen, mais le système soviétique qui les domine, oui. Le général de Gaulle, qui a gagné cette guerre de Berlin avant la guerre, est un des principaux artisans de la bonne fin de cette crise dite de Berlin en appliquant le concept trinitaire de Clausewitz : le politique conduit.

Le monde a changé en ce temps du 21ème siècle où une guerre improbable gronde en Europe, où la menace nucléaire réapparaît, où une guerre économique intense épaule le conflit.

Un premier constat nous oblige à penser que l’absence de fermeté occidentale est un des facteurs du passage à l’acte russe. La fermeté a été remplacée par un certain laxisme occidental vis-à-vis d’une réclamation récurrente russe, laxisme doublé de bravades et de provocations plus que de mesures et de discussions. La résistance des ukrainiens est admirable, individuelle, exemplaire mais force est de constater qu’elle compense la force de dissuasion d’une armée structurée et puissante qui aurait forcément compté dans le calcul russe de se faire entendre par une attaque de l’Ukraine.

Globalement, c’est bien cette absence de fermeté et de discussions du côté occidental qui a créé les conditions favorables en temps et circonstances du déchaînement guerrier de l’ours russe. Cette fermeté occidentale non exercée à temps se manifeste aujourd’hui sous des aspects divers, dispersés et parfois contradictoires. Chaque pays a sa propre attitude vis-à-vis de la Russie et organise qui ses appels téléphoniques, qui ses visites sur le terrain, qui ses aides chiffrées. Les USA s’abîment en anathèmes et insultes pour compenser en interne comme en externe le fait que ce conflit doit se faire sans eux. Le courageux président de l’Ukraine tance l’Occident et sermonne l’ONU. Dans cette course à la fermeté, qui peut se réjouir de l’annonce d’un budget de 100 milliards d’euros pour l’armée allemande, non pas qu’il faille douter de la démocratique Allemagne (‘’nos cousins’’ disaient le Général), mais de se poser la question de savoir si l’on ne rentre pas dans une nouvelle compétition à savoir qui aura la plus grosse armée, la France étant sur le podium mais battue avec un budget de 50 milliards d’euros ? Enfin peu glorieuse est cette fermeté joyeuse et triomphante qui déclare la guerre économique totale à la Russie.

Oui aux sanctions dans un système économique mondialisé qui vise le politique et la gouvernance globale de la Fédération de Russie. Non à cette course aux sanctions qui est mesurée à l’aune du degré d’appauvrissement du peuple russe, en spéculant sur le fait qu’il, ce peuple russe, soit conduit à se débarrasser même violemment de ses dirigeants actuels.

Mauvaise pioche si l’on en croit tous les connaisseurs de l’âme russe qui, ne niant pas l’existence d’une opposition en Russie, nous expliquent que ce peuple rodé à la souffrance peut en accepter une de plus et choisir faute d’autre alternative de faire corps avec sa gouvernance. En suivant l’évolution dans le temps du concept trinitaire clausewitzien, on constate avec le fait nucléaire la création d’une solution de continuité qui rend binaire le concept trinitaire : d’un même côté le politique et le stratège, et de l’autre le peuple. Ce dernier, le peuple non seulement ne participe pas à la conduite de l’entendement mais dans les faits en est l’enjeu : c’est lui qui est sanctionné à la place de l’entendement, c’est lui qui est détruit en cas de conflit nucléaire.

Que souhaiter dans cette situation grave et désordonnée ?

D’abord, repenser tout le processus nucléaire en réunissant régulièrement les nations ayant l’arme nucléaire aux fins d’édicter de nouvelles règles et surtout des chambres de dialogue engageant directement les dirigeants.

Ensuite, repenser sous toutes les formes avec toutes les forces de la nation ce qu’implique cet objectif visionnaire qu’est le concept de ‘’gagner la guerre avant la guerre’’.

Enfin, comprendre l’inanité et l’inhumanité à vouloir faire souffrir un peuple en lieu et place de ses dirigeants et de leurs décisions, sachant notamment que le peuple est justement l’enjeu souffrant de toutes ses bravades, de plus en plus ignorant des intentions de sa propre gouvernance a fortiori dans cette ère nucléaire. C’est pourquoi il convient de rappeler le titre de cet essai : ‘’Sauver le soldat Petrov’’, cet homme du peuple russe qui a sauvé le monde, qui nous incite aujourd’hui à respecter ce peuple et tous ses Petrov, comme tous les Petrov asiatiques, africains, indiens, blancs du monde.

Il faut sauver le soldat Petrov (partie I)

Stanislav Petrov

Nous reprenons un essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, initialement paru dans le Revue politique et parlementaire).

Période improbable, incertaine, période stressante, sans horizon pour les populations qui depuis des mois, des années, à présent, privées de leurs repères basiques voire personnels, n’ont pas d’autre choix que de confier leur sort et la conduite de leur vie quotidienne aux directives de gouvernances politiques, elles-mêmes partagées et en déficit de confiance.

Que croire, qui croire, comment penser juste alors que bombardées chaque jour d’informations contradictoires, les populations subissent de façon concomitante trois crises majeures : la guerre, le réchauffement de la planète, la pandémie ? La particularité contemporaine de ces trois crises est qu’elles sont moins locales que mondialisées en ce sens qu’elles impactent sous des formes diverses l’ensemble des populations du globe. Il faut comprendre cette situation présente à l’aune de l’imbrication certaine de ces crises tant par leurs causes que par leurs effets (la peur) en particulier sur les postures et décisions des gouvernances. Il est évident que ces trois crises deviennent des menaces pour les populations imputables au côté ‘’Janus négatif‘’ de ce monde. Les entrées sont multiples mais corrélées : homme malade, terre souffrante, violence exacerbée. Le premier lien qui saute aux yeux est la finalité létale de tous ces maux : la mort rendue possible par le naturel ou l’artificiel (l’homme). Il n’est jamais trop tard pour canaliser toutes les énergies, les dynamismes, les pensées, les solutions dans un brainstorming mondialisé en vue d’endiguer puis stopper ce tsunami à répliques avant qu’il n’embrase le monde définitivement.

Parlons de la guerre

Les pays ont institué un forum mondial de l’économie à Davos pour régler ensemble et en commun les problèmes les plus urgents de la planète. Pour traiter des problèmes de la guerre, pourquoi ne pas rêver d’un Davos ou un équivalent qui réunirait des responsables militaires de tous les pays avec un sujet unique : comment faire et garantir la paix ? Le militaire digne de ce nom a pour vocation d’être le premier rempart, au prix de sa vie, de nature à assurer la protection de ses concitoyens contre une violence extérieure menaçant le pays.

‘’Si vis pacem para bellum’’. Si tu veux la paix, prépare la guerre.

Ce concept énoncé par les penseurs de l’époque romaine et qui n’a pris à ce jour aucune ride est en soi une véritable philosophie. Toute la noblesse et le devoir de l’état de soldat sont liés aux entretiens et perfectionnements continus aux fins de maintenir un niveau de défense en mesure de dissuader tout agresseur potentiel ou prédateur. Comment ne pas saluer la déclaration du nouveau chef d’état-major de l’armée française, le général Burkhart qui définit sa doctrine pour la Défense française comme suit : « Il faut gagner la guerre avant la guerre » ? Cet objectif est aussi empreint de philosophie, puisqu’il vise la non-guerre par une certaine posture qui concerne l’ensemble des citoyens à observer dans l’avant-guerre. Le général poursuit avec un commentaire important tant il convient à la situation présente : « Avant, les conflits s’inscrivaient dans un schéma ‘’paix- crise- guerre‘’, désormais c’est plutôt ‘’compétition, contestation, affrontement’’ ».

Changement d’époque. Clausewitz l’avait pressenti et le philosophe René Girard l’a démontré. La formule historique de Clausewitz déclarant que la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens est possible à son sens par le bon fonctionnement de ce qu’il appellera l’étonnante trinité : le peuple se soumet au militaire qui lui-même se soumet au politique. Changement d’époque : la formule ne marche plus dans le même sens, tel est le premier enseignement de la guerre actuelle.

Parlons de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine

Certes les médias, écrits et parlés, ont abondé de commentaires, fait des hypothèses, proposé des analyses, envisagé des solutions si diverses sur un sujet éloigné de leurs préoccupations quotidiennes sociétales que l’auditeur s’en est trouvé désorienté. Petit à petit dans les rédactions a été prise en compte l’opinion de responsables militaires, qui ont apporté à l’analyse des jugements professionnels et factuels. Cette source d’inspiration guide cet essai pour aider à comprendre cette guerre, suggérer des principes d’action et n’espérer in fine que dégager une voie vers la paix.

Le 24 février 2021, après avoir concentré des troupes nombreuses autour des frontières de l’Ukraine, la Russie, malgré les réunions, les conciliabules, les avertissements, a attaqué l’Ukraine. La raison évoquée pour justifier cette agression a été une promesse non tenue par les occidentaux faite au président Gorbatchev au moment de la fin de la guerre froide (1991) de ne pas étendre l’Otan, l’organisation militaire occidentale, jusqu’aux frontières de la Russie. L’Ukraine libérée du joug soviétique, séduite par la vie occidentale, a forgé année après année son indépendance vis-à-vis de la Russie en se rapprochant de l’Union européenne jusqu’à souhaiter l’intégrer et partant, d’être un jour membre de l’Otan sur le plan militaire. On ne peut oublier que la Russie avait averti depuis de nombreuses années qu’elle n’accepterait pas cet état de fait. Le temps passant n’a rien effacé et l’impensable est arrivé.

Ce choix du passage à l’acte russe en ce début d’année 2022 est fatalement stratégique : opportunité de temps, de circonstances, de moyens, de forces en présence, de politique.

Le premier constat incombe à l’Occident de devoir verbaliser, malgré les bonnes informations des services, son échec à n’avoir pu empêcher ce conflit : ultime leçon clamée par le général Burkhart : « Il faut gagner la guerre avant la guerre ».

Que nous dit donc cette guerre ?

Certes rien de bon en primo analyse : mais cette guerre draine des paramètres nouveaux caractéristiques d’une situation jamais vue à ce jour et d’un potentiel de dangerosité extrême. Ce conflit démarre de façon classique : la guerre débute par une déclaration de guerre (pas tout à fait dans ce conflit ; affaire de sémantique), puis naît la guerre avec son cortège de dégâts et atrocités pour théoriquement aboutir au cessez-le-feu et, in fine la paix. Le dernier exemple : le conflit (2020) entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, lequel après six mille morts, s’achevait sur la signature d’un accord entre les deux partis. En revanche, il apparaît que ce conflit n’a rien de classique à l’aune des éléments suivants : le pays agresseur possédant l’arme nucléaire attaque son voisin au motif de sa proximité complice avec une alliance de pays dont trois d’entre eux ont l’arme nucléaire. Ce conflit perd sa virginité classique le 27 février 2022 avec ces propos du président de la Russie : « J’ordonne au ministre de la Défense et chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion en régime spécial d’alerte au combat ». Cette déclaration inquiétante est corroborée par plus angoissant à l’attention de ceux qui pourraient être tentés d’intervenir de l’extérieur, menacés alors de subir « (…) de telles conséquences que vous n’avez jamais vues dans votre histoire. »

De ce que l’on sait des procédures russes sur le nucléaire, on estime à quatre niveaux leur montée en puissance. La déclaration du 27 février place le curseur au niveau deux, dit ‘’niveau d’alerte’’, le troisième niveau étant celui dit du ‘’danger militaire’’ et le dernier étant celui de ‘’la guerre’’. Le processus enclenché est confirmé à l’occasion de la déclaration du ministre de l’économie Bruno Lemaire, décrétant la guerre économique à la Russie et se faisant reprendre solennellement par Dimitri Medvedev, ancien président de Russie avec ces termes : « Faites attention à vos discours, messieurs, et n’oubliez pas que les guerres économiques se sont souvent transformées en guerre réelle. »

Ces déclarations à la suite, dès la première semaine de combat, donnent une signification grave et inédite à cette guerre qui ne peut plus être classique au regard de cette menace exprimée de violences possibles jamais vues dans l’histoire.

L’intrusion nucléaire subliminale dans ce conflit change sa nature et fait entrevoir un cheminement de l’affrontement classique à l’apocalypse nucléaire. Le commun des mortels a le droit de croire, pour vivre sereinement, à un coup de bluff de la part du président russe, mais cette posture est interdite aux responsables politiques et militaires. En effet, il est de leur responsabilité pour leurs peuples d’intégrer ces menaces dans toutes leurs dimensions y compris celles générées par leurs propres négligences et erreurs, aux fins de mieux appréhender un monde inconnu.

Quel monde ?

Un monde irrationnel et déraisonné où la vie réelle n’a plus d’avenir, puisque l’échange de politesses n’est alors plus envisageable que par des bordées d’engins nucléaires propres à exterminer l’humanité. Le nucléaire tue la relation humaine. La bombe atomique est à la guerre classique ce qu’est le quantique à la physique classique. Le langage des médias s’adapte au phénomène avec ce titre d’un quotidien : « Quelle est la probabilité que ce conflit devienne nucléaire ? » La guerre classique est affaire de rapport de forces, de stratégies et d’enjeux politiques ; tous éléments qui se pèsent et se mesurent. En revanche, pour situer la possibilité du nucléaire, un raisonnement rationnel n’étant pas adapté, il faut convoquer les probabilités pour situer cet évènement court et programmé capable de déclencher l’apocalypse.

La France est aussi devenue une puissance nucléaire (1960) par la volonté du général de Gaulle à des fins fondamentalement politiques et du rang à retrouver pour notre pays. Ce sont évidemment les militaires qui sont responsables des composants, de la logistique et de la mise en œuvre de la chaîne nucléaire dont le service est fait de processus à suivre et d’opérations programmées hors du champ intellectuel et décisionnel. L’auteur de ces lignes a servi dans les années 1970 une arme nucléaire tactique de conception américaine dite ‘’Honest John’’. Ce système d’arme était composé d’une rampe de lancement à partir de laquelle une roquette pouvait délivrer à 40 kilomètres une charge nucléaire de 20 kilotonnes, c’est-à-dire une puissance équivalente à la bombe d’Hiroshima. La rampe était servie par une équipe commandée par un officier, un lieutenant en général. La séquence de tir entre l’assemblage de la roquette, son transport et son chargement pour le tir nécessitait sept heures. En revanche, la séquence de tir occupait la dernière heure du processus qui était de la responsabilité de ce lieutenant, chef de rampe. Nous fûmes quelques officiers à nous poser un vrai grand problème existentiel dont nous avions cherché la réponse auprès de notre hiérarchie, en l’occurrence le colonel commandant ce régiment composé de quatre rampes. Le questionnement était le suivant : « Si nous, lieutenants responsables d’une rampe, rentrons dans le processus de la dernière heure avant le tir et que nous perdons en ce même temps la liaison avec notre hiérarchie, quelle est notre conduite à tenir ? » Après consultation, le colonel, chef de corps nous fit la réponse suivante : « Vous tirez quand même ! »

Pour les jeunes officiers que nous étions, conscients de nos devoirs et responsabilités, cette réponse fut improbable et insensée. En fait, il fallait comprendre que les règles du combat classique étaient appliquées au nucléaire parce que ce moyen apocalyptique leur avait été confié en tant qu’arme nouvelle, certes un peu plus efficace que les autres. Ce raisonnement qui imposait le tir nucléaire sans confirmation ni de l’objectif ni des circonstances était le produit, à l’époque, d’une procédure militaire pensée par un occident civilisé et démocratique. Que penser alors du processus de tir nucléaire en système soviétique ?

La gesticulation nucléaire est servie par des hommes, mais sa finalité destructrice et mortifère obéit à un système.

Impossible, pour un militaire responsable à son niveau d’un maillon de la chaîne conduisant à délivrer une arme nucléaire, de ne pas être confronté à sa propre réflexion et à celles des autres. Des penseurs comme Jean-Pierre Dupuy (Stanford), Gunther Anders, Barton Bernstein, Anna Arendt et d’autres, ont de façon concomitante avec les opératifs du nucléaire tenté de théoriser le processus qui conduit à déclencher le feu nucléaire. Dupuy insiste beaucoup sur les enseignements glaçants apportés par Mac Namara (ancien secrétaire à la Défense des Etats-Unis) dans sa réponse à la question qui lui a été posée de savoir pourquoi le conflit nucléaire n’a pas eu lieu pendant la guerre froide, sachant que l’on recense à ce jour un minimum de dix alertes qui auraient pu déclencher ce conflit. Oui, la réponse de Mac Namara a été « We lucked out » (traduction triviale : « Coup de bol »). Cette réponse fait appel au hasard heureux, donc à nouveau aux probabilités. Est-ce à dire que la possibilité du passage à l’acte de l’apocalypse nucléaire échappe à la raison, mais relève de l’irrationnel, du probable ? Hiroshima, Nagasaki, Truman, quitte ou double, pile ou face ? Le général Le May, chef de la compagnie des bombardements stratégiques dans le Pacifique, déclare en 1944 en commentaire du résultat du feu nucléaire américain : « Si nous avions perdu la guerre, nous aurions été jugés. » On est toujours dans le jeu de pile ou face ! La ‘’fortune morale’’ de cette campagne a été validée par le bon résultat (victoire américaine) d’un jeu binaire. Barton Bernstein, professeur à Stanford, déclare selon lui que la décision la plus importante de l’histoire moderne (Président Truman et l’arme nucléaire) n’aura même pas été une décision : la bombe était là, elle s’est imposée.

La puissance nucléaire gomme tous les calculs tactiques pratiqués dans la guerre classique. Elle s’impose comme le feu sacré de Zeus que Prométhée n’a eu de cesse que de dérober aux dieux, vol dont il paiera le prix instantanément dans une expiation cruelle. Gunther Anders, philosophe allemand, a des mots pour traduire cet état de soumission : « Parce que dépassés certains seuils, notre pouvoir de faire excède infiniment notre capacité de sentir et d’imaginer ».

Depuis le 24 février 2022, ce conflit sur terre européenne replace le feu nucléaire dans la réflexion de tout responsable.

Certes, il y a un relent de guerre froide, sauf à penser que cette fois le feu couve, avec ses farces et attrapes venimeuses, à la frontière même des deux camps, l’Occident et la Russie : le pire est possible. Dans ce contexte, usons de l’oxymore suivant : « La menace nucléaire est une réalité mais son embrasement est impossible. » Le premier mois de conflit justifie cet optimisme : mais ce dernier peut-il perdurer ?

Quelles sont en termes de puissance nucléaire l’état des forces en présence ? La Russie aurait quelque 6 000 têtes nucléaires, les USA 5 000, le Royaume-Uni 200 et la France 290. Il est clair que la supériorité nucléaire est du côté occidental. Mais aujourd’hui en logique de dégât possible nucléaire, le quantitatif a moins de valeur que le qualitatif : l’apocalypse peut être déclenchée par un seul tir dont la trajectoire échappe aux contre-mesures et atteint un objectif crucial (une capitale, par exemple).

Raisonnons russe

Les forces nucléaires sont en alerte (niveau 2) depuis plusieurs semaines aux fins de menacer l’Otan des conséquences d’une intervention directe dans le conflit. Pour ponctuer cette menace, les russes ont envoyé le 18 mars un missile véloce sur un dépôt de munitions et de carburant ukrainien qu’ils ont détruit. C’est aussi un message à deux volets : il faut noter que les russes disposent bien de la dernière génération de missiles (hyper véloces et peu vulnérables), d’autre part la proximité de l’impact de la frontière polonaise n’est pas non plus neutre. La menace se fait plus précise en cette seconde semaine d’avril, avec un appel-semonce en direction du gouvernement américain, formulé par le président russe annonçant des ‘’conséquences imprévisibles’’ si l’implication par la fourniture d’armes perdure : cette information indique l’augmentation régulière du degré d’adrénaline, sûrement lié à la perte du croiseur russe en mer d’Azov.

Certains analystes considèrent que l’aventure russe tourne au fiasco (pertes considérables, repli de l’armée, logistique défaillante…) et que le cessez-le-feu est proche, qui stabiliserait la frontière entre l’Ukraine et le Donbass sans accorder Marioupol aux russes.

D’autres analystes, à l’aune des revers subis par l’armée russe, des accusations d’atrocités russes contre la population civile, couplés aux terribles sanctions économiques, a pour effet immédiat d’antagoniser l’ensemble de cet immense pays jusqu’à rendre de plus en plus solidaire le peuple russe avec ses gouvernants. Vijay Maheshwan, journaliste et auteur américain vivant à Moscou, écrit ceci : « J’espère que Moscou va être ébranlé. Mais j’ai le sentiment qu’ils (les russes) vont plutôt endurer la souffrance et la peur et trouver un sens profond aux épreuves qui leur sont imposées. » Selon les paramètres énoncés de cette dernière analyse, le peuple russe acculé, humilié, est en train de faire corps avec ses dirigeants, faute d’autres ouvertures, attitude qui conforte le possible du pire et ce dans une longue tradition de l’âme slave. Le 14 septembre 1812, Napoléon arrivait avec la Grande Armée devant Moscou mais cette dernière capitale de la grande Russie était vidée de ses habitants et incendiée. Le Guardian appelle à la plus grande prudence avec un article de Pavel Podvig, spécialiste mondial des forces nucléaires russes : « Honnêtement, je suis inquiet ».

La Russie a officiellement une panoplie d’armes adaptées à différentes situations envisageables. C’est aussi le cas du nucléaire, car la Russie intègre dans ses moyens d’artillerie la frappe nucléaire tactique. Elle dispose de canons 287 Pion, tirant des obus de 203 mm jusqu’à une distance de 35 kilomètres. Ces obus peuvent être nucléaires et limités à un kilotonne, à savoir 20 fois moins puissants que la bombe d’Hiroshima. L’objectif désigné pour une telle arme destinée au champ de bataille peut être une concentration de troupes, une installation militaire, un aérodrome, voire permettre à une unité importante russe en difficulté de se dégager. Le coup porté par des missiles au croiseur Moksva, qui a provoqué sa perte, est d’une ampleur comparable aux dégâts d’un obus nucléaire d’un kilotonne. La Russie dispose aussi de missiles chargés entre 360 et 800 kilotonnes, ce qui est considérable et terrifiant. Le général d’Armée Marc Milley, chef d’Etat-major des Armées des Etats-Unis a déclaré que « la Russie est le seul pays au monde à avoir la capacité nucléaire capable de détruire les Etats-Unis. »

Imaginons un scénario « soft », probablement enregistré avec d’autres dans tous les dossiers secrets des Etats constituant l’Otan et particulièrement européens. Les armes, missiles, chars et canons promis par les occidentaux, par le premier ministre britannique en particulier, vont nécessairement stationner en Ukraine sur un lieu de rassemblement avant leur dispersion vers les zones d’engagement de l’armée ukrainienne. Le stockage sera nécessairement important et visible, du moins détectable dans une base choisie sûrement pas trop éloignée de la frontière. Cela devient alors une cible idéale et les conditions d’ingérence contre la Russie sont réunies pour un tir russe nucléaire tactique, dont les dégâts importants peuvent être limités pour la population civile.

Une concentration importante de troupes ukrainiennes en préparation d’une attaque sur un point sensible réunirait aussi tous les critères pour être éligible à une frappe nucléaire tactique.

Prévision, spéculation certes, mais si cela arrivait, quelle sera la réaction de l’Occident, et de l’Otan en particulier ? Seuls les Etats-Unis alors ont la capacité de réagir en frappant par exemple de manière limitée un établissement militaire russe. Le feraient–ils ? On peut estimer que non, sachant que le territoire étasunien n’est pas visé et que la frappe n’a pas touché un pays de l’Otan.

Poursuivons le scénario dantesque avec cette probabilité de non-intervention de l’Otan après un premier tir nucléaire tactique de la Russie. Une dégradation est possible en fonction de difficultés rencontrées pour l’Armée russe, dont elle rendrait responsable l’Occident par fourniture de matériels de guerre et armes. Si l’Occident est visé, deux pays européens hors Otan peuvent devenir des cibles de frappe tactique au prétexte de leur rôle de place tournante de fourniture de matériels à l’Ukraine : la Suède et la Finlande. Enfin, il ne faut pas exclure un tir classique sur une base polonaise accusée aussi de concentrer des matériels de guerre pour l’Ukraine. Face à cette théorie de scénarios, typiquement, dans l’espace européen, qui peut imaginer les Etats-Unis et l’Otan risquant leur propre destruction pour punir la Russie ? Les conséquences d’un premier tir nucléaire sur un champ de bataille seraient considérables pour l’avenir mondial des conflits. L’impuissance de l’Otan à sanctionner ce tir serait de nature à casser ce verrou nucléaire imposé par la guerre froide et l’Occident sur l’ensemble des théâtres de guerre. Un premier tir et ses conséquences apporteraient des arguments et paramètres, voire un permis à faire à des pays qui, eux, n’en ont pas fini avec la guerre, comme la Chine et l’Inde : possibilité d’embrasement à terme par mutualisation mondialisée de l’expérience russe. Il faut admettre qu’un tir nucléaire sur le sol européen dans ces conditions mettrait en première ligne réactive l’Europe elle-même et seule, malgré les gesticulations étasuniennes, donc le couple franco-anglais. La France et le Royaume-Uni ont abandonné le service d’engins tactiques, sachant que la mission de leurs forces nucléaires est fondamentalement d’ordre dissuasif.

Que ferait la France ?

La France a signé et ratifié le 2 octobre 2000 le statut de Rome de la Cour pénale internationale, statut qui réprime les violations des droits humains et du droit international humanitaire les plus graves et définit les crimes internationaux fondamentaux comme suit : « le génocide et les crimes contre l’humanité ». Cet engagement est très clair pour l’amiral François Jourdier : « La mise en œuvre de la dissuasion (concept français) dans le but de destruction de villes ou l’élimination de populations n’est pas conforme aux droits des conflits armés. »

Cette ratification du statut de Rome est incompatible avec une décision présidentielle de riposter selon le concept français de dissuasion à une attaque russe en Europe, voire en France.

Il est important de noter quel a été l’impact mondial de ce statut de Rome. On note que trente-deux états dont les USA et la Russie ont signé le statut de Rome mais ne l’ont pas ratifié : ces deux puissances de concert gardent donc toute leur liberté stratégique nucléaire. Intéressant aussi de noter que deux pays ne l’ont même pas signé ; la Chine et l’Inde. Cela signifie, in fine, que la France et le Royaume-Uni n’ont plus les armes légales selon les règles des conflits armés pour appliquer le concept original de dissuasion. Que la situation dégénère en Ukraine (elle se dégrade de jour en jour : perte du cuirassé !) jusqu’à ce que la Russie annonce avoir la preuve de l’implication directe de l’Otan contre son armée, affirmation ouvrant ainsi la voie au grattage d’une étincelle nucléaire d’une autre nature : la vitrification d’une ville européenne. Comme on l’a constaté, seuls les USA ont la possibilité et le droit légal d’intervenir en détruisant en représailles une ville russe, par exemple. Ce scénario n’est pas la guerre totale selon les doctrines diverses des pays ayant l’arme nucléaire, mais il peut être vraisemblable et sûrement envisagé. Sachant que dans le temps des représailles étasuniennes, une ville américaine serait elle-même vitrifiée, on peut facilement imaginer que les Etats-Unis ne prendraient pas ce risque ni celui de détruire la Russie qui déclencherait aussi l’apocalypse aux Etats-Unis.

Cette crise remet beaucoup de concepts, de postures et de graves problèmes éthiques en perspective. La réalité et l’actualité mettent en lumière le fait que la justification de l’équilibre par le nucléaire (guerre froide) est un très mauvais argument car ce processus prométhéen a pour compensation la négation de toutes les valeurs qui font l’humanisme. Il faut oser démontrer et affirmer que la foudre nucléaire n’est pas la guerre. Dans les faits, les gouvernances ont joué avec l’honneur des militaires en leur confiant le service de ces foudres qui ne nécessite ni intelligence, ni pensée morale, juste un servage, le servage d’un système. La logique du déclenchement du feu nucléaire peut être schématisée par une attitude et un objet ; une humeur et un bouton. Ce type de processus est dans les mains à ce jour d’un certain Kim Jong-un. A présent avec les enseignements de l’autopsie du processus nucléaire, aucun sentiment humain, aucune morale, aucune philosophie, aucune religion ne peuvent justifier et vouloir intégrer ce système dans le fonctionnement de l’Humanité. Danger il y a ! La seule espérance réside dans le fait que ce processus s’auto-invalide dans l’esprit des responsables.

Les apocalypses en question

par Benoît Hamot

Lecteur de Girard depuis la parution de « des choses cachées… », j’ai également été saisi par cette interprétation puissante du texte évangélique, et je l’ai adoptée, avec l’ensemble de la théorie mimétique qui constitue ma colonne vertébrale intellectuelle. En revenant sur certaines interprétations girardiennes, je reviens donc en même temps sur des conceptions qui m’habitaient. Je comprends donc que d’autres lecteurs de Girard puissent les soutenir. Cela étant précisé, ma critique peut continuer, je pense, sans scandaliser personne. Je ne cherche nullement à affirmer une différence, ce qui serait puéril.

Des apocalypses, il y en eut beaucoup. L’apocalypse de Pierre connut un succès majeur dès le IIe siècle, avant d’être considéré comme apocryphe à partir du IVe siècle, puis de tomber dans l’oubli. Oubli très relatif, car son influence – et notamment les descriptions terrifiantes des tourments de l’enfer appliqués aux damnés – s’étend à l’ensemble de la littérature occidentale, à commencer par l’épopée de Dante, les tableaux de Jérôme Bosch, et jusqu’au cinéma catastrophiste américain, à grand renfort d’effets spéciaux. Adolphe Lods publia une traduction de l’apocalypse et de l’évangile de Pierre après la découverte à la fin du XIXe siècle d’un manuscrit en langue grecque, il note :

« Cette conception, courante encore aujourd’hui, des enfers, l’apocalypse de Pierre n’a pas pu la puiser dans les traditions juives ou chrétiennes : c’est un emprunt aux fables qui circulaient dans le monde païen, en Grèce, en Égypte, à Rome. Il y a bien certains traits qui semblent être d’origine évangélique ou biblique, et la liste des crimes punis dans le séjour des damnés a une couleur chrétienne indéniable ; mais l’ensemble du tableau, l’idée même de ces tourments ingénieusement mis en rapport avec les péchés commis, rappelle bien plutôt les supplices du Tartare. L’apocalypse de Pierre paraît avoir été l’un des principaux véhicules des conceptions grecques sur la vie d’outre-tombe. »[1]

Précisément, le judaïsme est sans doute la seule religion qui ne dise rien sur « la vie d’outre-tombe », et les textes apocryphes ou gnostiques, que la religion catholique a eu l’intelligence et le soin d’écarter des textes canoniques, ont pour particularité de prédire ou de décrire un avenir individuel « d’outre-tombe » et un avenir collectif bien connu sous le nom de « parousie » : retour du Christ en gloire et résurrection des morts. Les textes apocryphes en font notamment grand cas, témoignant de cette attente imminente d’une « fin du monde » et d’un « jugement dernier » très présents au tout début du christianisme. Les dissensions internes étaient alors violentes entre les courants « asiatiques » et gnostiques – cherchant à concilier conceptions antiques et christianisme – et ce qui deviendra le catholicisme. Cette attente de la parousie réapparut régulièrement au cours des siècles (peste noire…).

L’invention de la force de dissuasion nucléaire, la logique de la terreur, le retour de « religions séculaires » totalitaires : cet état des lieux semble avoir conduit René Girard à établir un parallèle entre les textes apocalyptiques canoniques (essentiellement évangéliques) et la situation actuelle. Quelques disciples moins prudents ont interprété l’évangile de Jean dans ce sens, ce que Girard s’était prudemment abstenu de faire (à quelques détails près cependant). Girard a sans doute été influencé par I. Illich et J-P. Dupuy, dans sa tentative de déchiffrer le monde actuel et ses menaces. Mais le « catastrophisme éclairé » de Dupuy n’est en rien « apocalyptique » – dans le sens eschatologique du terme –, bien qu’il fasse référence au prophétisme juif, et notamment au livre de Jonas, et Illich, bien que prêtre catholique, développe une argumentation ancrée sur son expérience immédiate de la modernité. Pourtant, Girard tient à mettre en relation textes apocalyptiques et situation contemporaine.

Apocalypse signifie « révélation », mais dans le sens d’un message divin révélé à travers des visions, des rêves, des apparitions, des voix venues d’ailleurs. Dieu « révèle » quelque chose d’important à un homme, qui devient de ce fait prophète, éprouve la nécessité de transmettre le message à ses proches. Il s’agit généralement d’un avertissement : certains évènements critiques sont imminents, et le récepteur de la révélation doit l’annoncer à ses proches et provoquer une réaction en conséquence, afin de se sauver collectivement. Tel est le cas de l’apocalypse de Jean indiquant la nature des forces en présence dans la terrible guerre qui s’annonce, et la nécessité de fuir Jérusalem promise à la destruction.

Cette nécessité de fuite ou d’écart par rapport à une situation de violence relève de la logique dégagée par Blaise Pascal, rappelée fort à propos par Christine Orsini et Benoît Chantre : « Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. » Ce principe était déjà clairement exprimé dans l’évangile de Jean, où Jésus déclare devant Ponce Pilate : « Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage de la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » et la réponse de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn .18, 37) montre assez clairement l’étendue de l’incompréhension, et l’étanchéité entre les voies de la vérité et celles du pouvoir et de sa violence constitutive. Ces voies sont parallèles dans le sens où elles ne se rencontrent jamais, sinon pour se nier l’une l’autre, comme le souligne très justement Christine Orsini.

Mais il existe d’autres apocalypses, dont celle (sans doute faussement) attribuée à Pierre et qui ont une toute autre prétention. Il s’agit de visions eschatologiques. Elles servent, et ont toujours servi le pouvoir politique et religieux, mais également certains projets industriels, comme la conquête spatiale suivie de la colonisation de planètes, la cryogénie et la résurrection des morts portés par le cosmisme et le transhumanisme, comme le montre Michel Eltchaninoff[2]. Elles soutiennent les projets impérialistes à travers une représentation du monde comme terrain de lutte entre des forces mimétiquement opposées. Empire « du bien » contre Empire « du mal », ces positions étant bien entendu interchangeables en pratique. Ce n’est pas un hasard si Georges W. Bush est le seul homme d’État à avoir « pu prendre la mesure de son âme » en regardant son « ami » Vladimir Poutine « dans les yeux ». Tous deux se posent en fervents convertis – évangélique d’un côté, orthodoxe de l’autre – et en défenseurs de l’Empire du Bien menacé, et Poutine a beau jeu de justifier en 2001, devant son « ami », que la guerre de Tchétchénie concernait un adversaire islamique commun[3], personnifiant le Mal. Le fondement de leur idéologie est religieuse et politique, mais d’une religion pervertie par un fond païen, basé sur la crainte et sur la violence, une religion ennemie de la vérité, c’est-à-dire de ce qui se passe réellement dans le présent ou l’avenir proche, prévisible, au profit d’un projet eschatologique.

Cela se traduit politiquement par la négation du réel et la négation de l’autre. En l’occurrence, c’est l’actuelle négation de l’existence même de l’Ukraine, et donc des Ukrainiens, qui ne peuvent dès lors être considérés que comme les marionnettes de l’Empire du Mal, c’est-à-dire de l’Empire du Bien mimétiquement opposé… Le même processus s’est joué pour l’Empire américain à propos du Vietnam, suivi du même échec : car le Vietnam existait, et les Vietnamiens luttaient pour continuer à exister dans leur patrie, et non pour défendre le projet de l’Empire du Bien (ou du Mal) opposé : le communisme. Les Vietnamiens comme les Ukrainiens ne sont pas des marionnettes, et la guerre actuelle ressemble par maints aspects à la guerre du Vietnam. L’Afghanistan et l’Irak n’ont pas eu cette chance : il n’y avait pas de peuple suffisamment uni pour défendre une patrie divisées entre tribus et factions, patrie dont l’existence, de fait, n’apparait pas évidente.

Revenant à Girard et l’Apocalypse, il me semble que si l’analyse des rivalités mimétiques entre les Empires est susceptible d’être menée avec réalisme avec l’outil de la théorie mimétique, pourquoi convoquer des textes anciens initialement destinés à prévenir leurs contemporains sur un avenir proche ? En faisant passer ces textes pour des prévisions à très long terme, on risque de tomber dans le piège politique qui consiste à construire une eschatologie pour justifier une action en vue d’un « avenir radieux », promis par ces mêmes textes, après avoir triomphé des « forces du Mal », en s’appuyant sur l’origine présumée divine de ces apocalypses (c’est-à-dire le fait mystérieux de la révélation). Le problème, c’est que ce procédé se passe de toute démonstration et de toute justification s’appuyant sur le réel, c’est à dire sur le présent, le sensible, le prochain. En convoquant ces textes pour les détourner de leur sens initial, ne risque-on pas de provoquer un mélange indigeste entre une idéologie gnostique, de type apocalypse de Pierre, clairement eschatologique, et une pensée chrétienne ancrée dans le souci du prochain et l’analyse d’une réalité présente, politique et menaçante ?

Le même écueil menace ceux qui ne retiendraient qu’une approche purement mécanique, froidement logique de la théorie mimétique, ce qui peut aboutir à des affirmations délirantes, ce dont Luc-Laurent Salvador nous a donné un exemple édifiant. Le « mimétisme » est appliqué avec la même abstraction que la « dialectique » chère aux derniers marxistes, qui comme chacun sait, permet de tout expliquer, et donc de tout justifier… La théorie déconnectée du réel permet ainsi de conserver intacte les «  religions séculaires » – selon l’expression de Marcel Gauchet – qui n’en finissent plus de couver sous les cendres qu’elles ont provoquées.

Appréhender le réel, c’était, me semble-il, ce qui guidait la recherche mené par René Girard, et c’est là où se révèle son génie. Alors dans quel sens faut-il entendre son attachement à « l’apocalypse » ? Il serait parfaitement soutenable d’admettre que René Girard a reçu une révélation – c’est à dire une apocalypse dans le sens originel du terme –, ou autrement dit : opéré une conversion au christianisme sous l’impulsion d’une communication divine. Son œuvre n’aura été qu’une longue tentative pour la transmettre à ses proches, c’est-à-dire à « quiconque est de la vérité ». Mais si l’on suit cette option avec conséquence, il faudrait demander au Vatican d’entamer une procédure préparatoire en canonisation, ou tout au moins, une reconnaissance officielle de la valeur théologique de son œuvre. On s’oppose alors aux nombreux détracteurs, y compris chrétiens comme Pierre Manent, qui considèrent qu’à partir de la parution de « des choses cachées… », l’œuvre girardienne n’a plus aucune valeur intellectuelle, qu’elle entre dans le domaine du délire mystique. Seules les recherches girardiennes précédant cette date auraient un réel intérêt scientifique : d’où la « profonde déception » de ce philosophe, lecteur précoce de son œuvre, à l’encontre de René Girard.

Pour ma part, je considère que la théorie mimétique a une valeur scientifique et une importance comparable à la théorie de l’évolution de Charles Darwin, ou autrement dit, qu’elle pose de nouvelles bases pour l’ensemble des sciences humaines. Si dans le domaine de la biologie, la théorie de l’évolution et la théorie de la sélection naturelle ont sensiblement évolué par rapport aux conceptions initiales de leur auteur, c’est-à-dire qu’elles se sont perfectionnées avec les travaux de ses successeurs, il ne pourra en être autrement de la théorie mimétique. Pour la dégager de son ornière apocalyptique, c’est-à-dire de l’ambiguïté dans laquelle Girard nous a laissés – révélation sur les conséquences d’une situation donnée ou discours eschatologique ? – il faut accepter le fait de sa conversion personnelle en lien avec l’élaboration de son hypothèse scientifique. En l’acceptant, nous pouvons alors saisir et dégager ce qui pourrait être de l’ordre d’une confusion. Car je ne vois pour ma part aucune contradiction entre une démarche authentiquement scientifique et la réalité d’une révélation divine si l’on prend au sérieux la réponse de Jésus : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix. ». Car la science n’est rien d’autre qu’une recherche de la vérité. 

Il me semble que Girard, comme chacun de nous, est un homme de son temps, et qu’il reste jusqu’au bout imprégné de ses premières influences que Philippe Muray, dont il était proche, nommait « dixneuvièmistes » dans son ouvrage principal (Le XIXe siècle à travers les âges). Si Nietzche, Hölderlin, Wagner, Dostoïevski… ont bien été les grands « voyants » de la catastrophe totalitaire du XXe siècle à venir, elle aurait précisément à voir avec l’apocalypse dans le sens girardien du terme, que je crois impropre ou pour le moins anhistorique. Cette lecture interprétative girardienne revient à transposer les périls traversés par la petite communauté nazoréenne, restée dans Jérusalem au bord d’une guerre civile et guerre de libération mêlées, aux périls que nous traversons depuis l’invention de « la bombe » – évènement déclencheur de la pensée apocalyptique chez Girard –, suivie par l’évidence des périls annoncés par la catastrophe écologique. On peut comprendre que le succès d’une œuvre se nourrisse d’images fortes, influençant depuis deux millénaires la culture commune, mais si l’ambition girardienne est bien scientifique, il faut oser poursuivre son œuvre et préciser certains détails historiques à ce propos, ce qui ne remet nullement en cause les fondamentaux de la théorie mimétique.

Ainsi, il est tout à fait possible de souscrire à la pensée de Christine Orsini dans sa réponse du 2 avril, éminemment girardienne, tout en supprimant le terme « apocalyptique », car nous n’en avons tout simplement pas besoin :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence, c’est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée apocalyptique, exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition apocalyptique est centrale dans la théorie mimétique et c’est pourquoi elle entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

On obtient alors :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition centrale dans la théorie mimétique entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

Il reste la question épineuse soulevée par cette proposition : « donner du sens à l’Histoire », qui, selon la façon dont on l’interprète, peut être rapprochée d’une pensée eschatologique, qui assigne une direction (une ligne) et donc une fin à l’Histoire (un point de fuite). Or il est évident que nous ne connaissons pas l’avenir, bien que, ou précisément parce que, nous le construisons librement, avec ou sans l’intervention de Dieu. Cela nous apparait désormais comme une évidence, y compris du point du vue chrétien. Le personnage du deus ex machina appartient définitivement à la tragédie grecque. De ce fait, nous avons appris à nous méfier de nous-mêmes et a fortiori, de tous nos architectes en chef et autres metteurs en scène, et c’est en fin de compte cette méfiance radicale à l’égard de nous-mêmes qui a le plus de chance de nous réunir désormais. Si ce n’était pas le cas, l’article profondément pessimiste de J-L. Salasc – »L’éternel retour » – n’aurait pas produit une quasi-unanimité sur ce blogue.

Pour ma part, je ne pense pas que Girard ait été un pessimiste ou un optimiste – un tenant du « pire » ou de son « envers lumineux » –, mais que sa vision était avant tout portée par l’espérance. L’espérance que la vérité finira par triompher à travers les épreuves que nous ne pouvons éviter, et dont la guerre mondiale qui commence, avec le désastre écologique qui s’installe, sont les manifestations les plus tangibles.


[1] LODS A. (1893) L’évangile et l’apocalypse de Pierre, Paris, Ernest Leroux, fr.wikisource.org, p.109

[2] ELCHANINOFF M. (2022) Lénine a marché sur la lune, Actes Sud

[3] Voir l’article du Monde du 01 juillet 2001 Bush-Poutine, les yeux dans les yeux.

Petite nature

par Joël Hillion

Le film du jeune réalisateur Samuel Theis aborde un sujet brûlant et essentiel dans la relation maître-élève. Il n’y a pas d’apprentissage sans une bonne dose de mimétisme, surtout à l’école primaire. Le bon élève veut ressembler à son maître. Le désir d’être (comme son maître) se sublime généralement en admiration, en désir d’apprendre toujours plus, désir d’en savoir autant que le maître. Il se peut aussi que le désir s’attache à la personne du maître. C’est le cas des enfants en manque d’affection, en recherche d’un modèle « sécure ».

C’est ce qui arrive au petit Johnny, le héros de Petite nature. Ce désir d’identification se double alors d’un besoin irrépressible d’être aimé. Et pour cela, l’enfant se rend « aimable ». Pour peu qu’il ait quelque talent, il devient vite le « chouchou » du prof. Johnny, de ce point de vue, remplit toutes les cases. Se sachant aimé du maître, son admiration jusque-là naturelle se change en séduction. Comme le dit l’instituteur dans le film, il s’y mêle nécessairement quelque affect. L’amour peut être une forme sublimée du désir, ou se changer en un attrait plus charnel, plus immédiat. Les jeunes enfants peuvent être « entiers », sans mesure, poussés par leur seuls « affects ». Dans Petite nature, l’enfant se croit en capacité de conquérir totalement son maître, corps et esprit. Et le drame est inévitable.

L’enseignant, dans le film, remarquablement joué par Antoine Reinartz, fait preuve d’une maîtrise et d’une responsabilité exemplaires. Il n’empêche cependant pas la tentative de résolution sacrificielle du désir incontrôlable : l’enfant rejeté est la victime idéale, c’est lui qui se sacrifie.

Sur un thème aussi difficile, le réalisateur fait preuve d’une extrême pudeur, voire sans doute d’un excès de prudence. Ce qu’il tente d’exprimer est plus évoqué que démontré. Il illustre une passion dévorante par beaucoup de litotes. Son jeune acteur, Aliocha Reinert, joue parfaitement son rôle, avec finesse et intelligence. Mais devant la description d’une passion impossible, le réalisateur se retient, à l’image de l’instituteur que la ferveur de l’enfant pour lui affole.

Je sais combien il est difficile de faire face à de telles situations. Dans mes années d’enseignement, et avec mon approche poétique, musicale, et avec aussi ma personnalité, j’ai plusieurs fois observé des comportements de séduction appuyée de la part de mes élèves, garçons ou filles. Il s’en est même trouvé un, une fois, qui m’a déclaré, en pleine classe : « Vous ne voudriez pas m’adopter ? » Je lui ai fait remarquer que j’avais déjà des enfants. Il commenta seulement : « Je veux parler d’une adoption spirituelle. » La plupart du temps, les élèves savent parfaitement quel jeu ils jouent.

Quant aux enseignants, ils doivent savoir à quoi s’en tenir. J’ai été fou amoureux de ma prof de français en classe de première… Cela m’a sûrement servi dans la suite de ma carrière. J’avais expérimenté le mécanisme mimétique avant même d’avoir lu René Girard !

Les enseignants n’ont pas d’autre tâche que celle d’être des « modèles », ils doivent en avoir une conscience claire, ils doivent se rappeler ce « mécanisme », ils doivent savoir garder leur place, et ne jamais se départir de leur responsabilité d’adulte. Dommage que la théorie mimétique ne soit pas enseignée aux futurs maîtres et aux futures maîtresses d’école.

Le cosmisme et la « guerre sainte » du couple Poutine-Cyrille

par Benoît Hamot

J’ai lu avec un grand intérêt le livre de Michel Eltchaninoff : « Lénine a marché sur la lune. La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes », qui vient de sortir chez Actes Sud. Ce livre est une clé pour comprendre ce qui habite non seulement l’esprit malade de Vladimir Poutine, mais aussi  le soutien du peuple russe, qui quoi qu’on en dise, maintient au pouvoir depuis si longtemps un paranoïaque avéré.

Je n’en ferai pas un résumé, ce serait dommage ; ce livre très bien documenté se lit comme un roman. Je peux seulement dévoiler comment les thèmes principaux du cosmisme selon Fiodorov, chrétien orthodoxe, qui correspondait avec Dostoïevski, ont influencé les bolcheviques, nombre de scientifiques russes, et jusqu’aux transhumanistes américains. Pour Fiodorov, l’activité humaine peut « organiser la vie cosmique, surmonter la mort et ressusciter les cadavres ». Ce fond idéologique et religieux influence certainement l’alliance « sacrée » entre Poutine et Cyrille : le patriarche de Moscou.

Ce qui me conduit à recommander cette lecture sur un site consacré à l’œuvre de René Girard est la question de l’Apocalypse, ou plutôt d’une lecture qui semble rassembler les lecteurs de ce blogue autour de l’interprétation donnée par Girard sur ce thème. Je l’ai dit et redit ; c’est un point de désaccord en ce qui me concerne, puisqu’il me semble évident que les textes apocalyptiques (et en particulier celui de Jean) concernent la destruction de Jérusalem et de son temple en 70. Voir l’Apocalypse (dans les deux sens du terme, destruction physique et révélation) à chaque fois que se présente un contexte de violence ou de confusion extrême (bien que révélatrice d’une panique mimétique) me semble non seulement erroné, mais également dangereusement proche de la folie du couple Poutine-Cyrille (ce dernier a récemment déclaré : « nous ne sommes pas en guerre contre l’Ukraine, mais contre l’Occident »). Ces deux illuminés qui veulent détruire pour qu’émerge « l’homme nouveau » n’ont évidemment rien à voir avec l’Apocalypse telle que l’envisageait Girard, mais je crois profondément qu’il faut nous dégager de cette eschatologie chrétienne qui a soutenu tant de projets sectaires ou totalitaires. En répétant à l’envi que l’Apocalypse est l’actualité, on finit par trouver une forme de justification à la violence, ou plus précisément d’explication rassurante dans le genre « c’était écrit ». Le christianisme n’est, à mon sens, ni fataliste, ni eschatologique.

Il s’agit aussi de comprendre notre aveuglement collectif devant des évènements clairement annoncés par les mots et par les actes de Vladimir Poutine. Récemment encore, Eric Zemmour a produit un très beau lapsus : « Je vois ce que je crois ! ». Il est urgent de ne pas lui emboîter le pas…

L’éternel retour…

par Jean-Louis Salasc

En Ukraine aujourd’hui, des gens souffrent et des innocents périssent. Ont-ils voulu ce conflit ? Non. De quoi sont-ils coupables ? De rien. Nous éprouvons pour eux une immense commisération ; mais peut-être leur devons-nous davantage.

Les quatre cercles du conflit

A en croire Michel Mourre, l’antagonisme entre impérialisme russe et nationalisme ukrainien remonte à la fin du dix-septième siècle. A partir de 1386, l’Ukraine avait été intégrée dans le royaume polono-lituanien. Les habitants du sud, les Cosaques Zaporogues, jouissaient alors d’une certaine autonomie, en échange de laquelle ils protégeaient le royaume des incursions des Tatars. Mais la Pologne chercha à latiniser les Ukrainiens, ce qui provoqua des révoltes. En 1654, les Cosaques se placèrent sous la protection du Tsar. La déception vint rapidement. Le traité qui garantissait leurs libertés traditionnelles ne fut pas respecté ; Catherine II prononça la dissolution de la « Sietch » (l’organe politique central des Cosaques). La suite de l’histoire est une succession de tensions (répression tsariste au XIXème siècle) et d’apaisements (front commun face à l’armée allemande pendant la seconde guerre mondiale).

Le premier cercle de la crise actuelle est la résurgence, cristallisée dans le Donbass, de cet antagonisme pluriséculaire. Comme l’ont souligné René Girard et Russel Jacoby (1), l’hostilité la plus féroce naît précisément entre proches. Au chapitre de la proximité, Ukrainiens et Russes sont imbattables : même origine (les Varègues), même matrice politico-historique  (premier royaume kiévien des Xème et XIème siècles), langues voisines, familles entremêlées. En 2014, les événements de la place Maidan amènent au pouvoir une équipe à laquelle sont hostiles les communautés russophones de Lougansk et Donetsk. Elles se constituent alors en républiques autoproclamées ; l’Ukraine les bombarde, elles répliquent. Le bilan de ces huit années est de treize mille morts et un million et demi de réfugiés (source : ONU).

Dans ce premier cercle figure également la Russie. Elle soutient les républiques autoproclamées, avec l’argument de protéger des populations russophones. Et de fait, l’Ukraine a passé une loi interdisant l’emploi du russe (la loi de 2017 incitant à l’enseignement de la langue ukrainienne devient le 25 avril 2021 un décret interdisant d’enseigner le russe). Lointaine revanche sur l’interdiction faite au XIXème siècle par le tsar d’employer la langue ukrainienne.

 L’Union Européenne entre en scène avec le deuxième cercle. Depuis la Révolution orange de 2004, l’Ukraine se tourne vers l’ouest et y cherche des alliés ; des alliés, pour ne pas dire un protecteur. Ce sera l’Union Européenne. L’Ukraine étant trop éloignée des critères d’adhésion, notamment en matière de corruption, l’UE propose à défaut un accord d’association, négocié entre 2007 et 2012. Le président ukrainien de l’époque joue à faire monter les enchères entre Russie et UE. Fin 2013, au moment de signer l’accord d’association, il se récuse et annonce rejoindre l’Union Economique Eurasiatique pilotée par Moscou : cela déclenche les événements de la place Maidan et la mise en place du nouveau pouvoir, favorable à l’intégration dans l’Union Européenne.

Notons l’effet de mimétisme entre l’UE et l’Union Economique Eurasiatique, qui comporte le Kazakhstan, la Biélorussie, l’Arménie, le Kirghizistan et la Russie. Ces pays se sont explicitement inspirés de la Communauté Economique Européenne pour construire une union douanière en vue d’un marché unifié.

Le troisième cercle fait apparaître les Etats-Unis. Que viennent-ils faire ici ? La réponse figure dans un ouvrage de Zbigniew Brzezinski, ancien secrétaire d’état (le ministre des affaires étrangères aux Etats-Unis), « le Grand Echiquier », paru en 1997. Il y expose les conditions du maintien de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis (le « garant de la stabilité internationale » en langage plus fleuri), hégémonie héritée de l’effondrement de l’URSS. Parmi ces conditions, la plus importante est de maintenir endiguée et même de refouler la Russie, ce pour quoi le levier idéal est l’Ukraine. Brzezinski prévoyait son intégration dans l’OTAN et dans l’Union Européenne pour la décennie 2005-2015. Cette doctrine (la « doctrine Brzezinski ») reste d’actualité, comme en témoigne l’article-programme de Victoria Nuland  en août 2020, six mois avant sa nomination comme secrétaire d’état adjoint : « L’Ukraine est un champ de bataille que les Etats-Unis ne doivent pas céder à Poutine. » (cf. un précédent billet : « Les cent Jours de l’oncle Joe »).

Il est loisible de penser que les Etats-Unis n’agissent que par idéalisme et conviction, pour défendre et diffuser la démocratie.  Il est également loisible  de moduler cette vision. Voici quelques extraits du « Grand Echiquier » :

« L’Eurasie demeure l’échiquier sur lequel se joue la primauté mondiale ».

« L’Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l’Amérique ».

« L’Europe de l’Ouest reste un protectorat américain et ses états rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires ».

Et enfin, dans un remarquable effort d’humilité : « Pour la première fois dans l’histoire, un état unique est devenu une véritable puissance globale ; pour la première fois dans l’histoire, un état non eurasien domine le monde ; pour la première fois dans l’histoire, la scène principale du monde, l’Eurasie, est dominée par un état non eurasien ».

En  version grand public, cela donne la célèbre phrase de Bill Clinton, reprise par Barak Obama : « Les Etats-Unis sont la nation indispensable » (quel sort attend celles qui ne le seraient pas ?)

Ce troisième cercle est un choc des volontés : les Etats-Unis veulent conserver leur prééminence mondiale ; la Russie ne veut pas devenir un vassal. La légitimité de ces volontés ? C’est un débat sans fin ; la Russie ressasse le pillage et l’abaissement qu’elle a subi pendant la décennie Eltsine (point documenté par exemple dans « La Stratégie du choc » de Naomi Klein) et les Etats-Unis se présentent en champion de la démocratie.  Attitude éminemment mimétique de se proposer soi-même comme le modèle à suivre.

Ce choc des volontés fait surgir un nouvel acteur, la Chine, ce qui engendre un quatrième cercle. Pékin partage avec Moscou le refus de l’hégémonie américaine. Elle y ajoute un désir de revanche. La Chine s’est toujours considérée comme la plus ancienne et la première des nations. Or, les puissances occidentales se sont imposées à elle au XIXème siècle lors des « Guerres de l’opium », conclues par les Traités inégaux, dans lesquels l’occident imposait ses desiderata (entre autre de faire perdurer le commerce de l’opium, qui causait des ravages dans la population chinoise). Selon les spécialistes, la classe dirigeante à Pékin se répartit en deux factions, celle qui souhaite simplement que la Chine retrouve sa première place et celle qui, par surcroît, veut « faire payer » l’occident pour l’humiliation subie au XIXème siècle. Nul ne sait à laquelle appartient Xi Jinping. Toujours est-il que le gouvernement chinois a explicitement fixé l’échéance de 2049 (le centenaire du parti communiste) pour s’affirmer comme la première puissance mondiale.

Un conflit mimétique

Ces quatre cercles s’emboîtent les uns dans les autres pour constituer une spirale. Nous pouvons légitimement la qualifier de mimétique. Car les classes dirigeantes de ces tous ces pays  sont enfermées dans les rivalités et les ressentiments. L’Ukraine est à la recherche de son identité et sa gémellité russe y est un obstacle. La Russie ne surmonte pas l’effondrement de l’empire soviétique et la perte de la place qu’il lui procurait parmi les nations. L’Europe refoule (au sens psychanalytique) sa vassalité. Les Etats-Unis ne parviennent  pas à résoudre le « double bind » qu’ils s’infligent à eux-mêmes : servir de modèle à la terre entière mais demeurer la nation exceptionnelle. La Chine est travaillée par l’esprit de revanche.

Les spirales de rivalité mimétique n’engendrent que des antagonismes et des violences. Et d’abord, vis-à-vis de soi-même.

En Ukraine, l’armée russe fait mourir des quasi-russes. L’Union Européenne met en danger sa propre économie par les sanctions contre la Russie. Les Etats-Unis trahissent leur vocation à défendre la démocratie et le droit. Ce n’est pas nouveau. Quelques exemples au hasard : seconde guerre d’Irak déclenchée sans mandat de l’ONU ; pas d’excuses de la part de Barak Obama quand furent révélées la mise sur écoute par le renseignement américain du portable personnel d’Angela Merkel ; chantage pour obtenir l’acquisition d’Alstom par General Electric.

Le contexte de l’invasion russe en Ukraine donne lieu à un nouvel exemple. Depuis l’ère Chavez- Maduro, le Venezuela est sur la liste noire des Etats-Unis ; le pays est sous sanctions économiques et les Etats-Unis soutiennent Juan Guido, un sénateur adversaire de Nicolàs Maduro, et qui s’est proclamé vainqueur des dernières élections présidentielles du Venezuela ; il est désormais en exil. Or, depuis le récent embargo américain sur le pétrole russe, il manque aux Etats-Unis, non pas des volumes, mais une qualité spécifique d’huile que l’on ne trouve qu’en Russie et au Venezuela. Du jour au lendemain, le régime vénézuélien est devenu fréquentable : une mission américaine s’est rendue à Caracas le 6 mars dernier pour négocier des livraisons de ce fameux pétrole, dont précédemment la défense de la démocratie interdisait l’usage ; elle a proposé un relèvement partiel des sanctions. Flexible sur les principes, intransigeante quant à ses intérêts ; par ce type d’attitude, Washington porte atteinte à la seule justification en faveur de sa prééminence : la défense de la démocratie, du droit et de la liberté.

Quant à la Chine, son esprit de revanche la conduit également à des options autodestructrices. Elle a choisi comme stratégie économique le mercantilisme : « je fabrique et vous (l’occident) vous êtes les clients ». Depuis le XVIIIème siècle, nous savons que c’est une stratégie suicidaire, car elle détruit les capacités productives des « clients » et les ruine : à quoi bon un client ruiné ? (2)

Mais ces spirales mimétiques conduisent bien sûr à porter atteinte aux autres. En Ukraine actuellement, ces atteintes prennent la forme violente d’une agression militaire. Mais bien d’autres formes existent. L’une d’entre elles consiste à frapper son adversaire par acteur interposé, à faire faire le « sale travail » par quelqu’un d’autre. Celui qui instrumentalise autrui au service de ses propres intérêts (ou de ses propres fantasmes) est-il moins condamnable que celui qui se livre lui-même à la brutalité de la guerre ? L’hypocrisie mérite-t-elle un bonus ?

Le conflit actuel donne maints exemples de cette instrumentalisation. Le Donbass n’est qu’un prétexte pour la Russie de neutraliser l’Ukraine. Celle-ci n’est qu’un levier au service des Etats-Unis pour refouler la Russie. L’Union Européenne n’est que la « tête de pont » des Etats-Unis pour contrôler l’Eurasie.

Et la Russie est bien près de n’être qu’une « brute utile » au profit de Pékin. Malgré leur « solide amitié » sans cesse réaffirmée, ces deux pays ne sont complices que par leur hostilité commune aux Etats-Unis. Structurellement, la Russie est une proie pour son voisin : elle est gorgée de ressources et pauvre de population (l’extrême orient russe compte moins de dix millions d’habitants). L’offensive de Moscou sur l’Ukraine apporte de nombreux bénéfices à la Chine :

  • la tranquillité militaire, car les Etats-Unis ne peuvent tenir deux fronts simultanés contre les deuxième et troisième puissances militaires mondiales,
  • un accès prioritaire et meilleur marché aux matières premières russes,
  • la remise en cause du dollar comme monnaie exclusive des transactions internationales (3),
  • l’affaiblissement de la Russie, déconsidérée et frappée par les sanctions économiques ; cela procure à la Chine la primauté dans le camp des adversaires de l’hégémonie américaine.

Tous les rivaux entretiennent la spirale

Se pose alors la question suivante : dans cette guerre en Ukraine, quelles sont les parts de responsabilité respectives entre le mécanisme girardien des spirales de réciprocité violente et la malfaisance intrinsèque du maître du Kremlin ?

A cette question, les opinions publiques occidentales répondent par le deuxième terme, et de façon exclusive. Les dirigeants aussi, tout au moins publiquement. La russophobie est de saison ; elle n’est pas seulement autorisée, elle est obligatoire. Jusqu’à pousser à la démission Tugan Sokhiev, le chef de l’orchestre du Capitole de Toulouse ; annuler des conférences sur Dostoïevski ; vandaliser des établissements russes, etc.

Cette réaction d’effroi et d’émotion est bien naturelle devant l’irruption  de la violence.

Mais en rester là et se livrer à son exaspération fait oublier les spirales de réciprocité hostile. Nous ancrons alors dans nos esprits que la source de la violence à une origine unique, le Kremlin ; pour le dire d’une autre façon, que nous sommes totalement innocents de ce qui se passe. Or, ce sentiment d’innocence est le plus sûr moyen d’entrer le cercle de la violence ou d’en amplifier l’intensité : car il nous permet de devenir à notre tour violents en toute bonne conscience.

C’est ainsi qu’un sénateur américain a réclamé l’assassinat de Vladimir Poutine et que nos médias ont disserté de la question avec une parfaite décontraction. Qu’un de nos ministres annonce comme objectif l’effondrement de l’économie russe. Que le président Biden pose comme seule issue l’éviction de Vladimir Poutine. Ces attitudes nous enferment dans la spirale de la violence réciproque et constituent le plus sûr moyen de ne pas mettre fin aux hostilités.

Or notre sentiment d’innocence dans ce conflit est-il justifié ? Quelques citations :

  • George Kennan (un des stratèges de la Guerre froide) en 1998 : « L’élargissement de l’OTAN est une erreur tragique ».
  • Henry Kissinger en 2014 : « L’Ukraine ne devrait pas rejoindre l’OTAN ».
  • John Maersheimer (géopoliticien célèbre et professeur à l’université de Chicago) en 2015 : « Nous n’avons pas cessé nos efforts pour que l’Ukraine fasse partie de l’Occident […] Le résultat final est que l’Ukraine va être détruite […] Ce que nous faisons encourage en fait ce résultat ».
  • Jack Matlock (dernier ambassadeur américain en URSS) en 1997 : « L’expansion de l’OTAN a été la plus profonde bévue stratégique commise depuis la fin de la Guerre froide ».
  • Noam Chomsky en 2015 : « Clinton a étendu l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Le nouveau gouvernement ukrainien a voté en faveur de l’adhésion à l’OTAN. Le président Porochenko (*) ne protégeait pas l’Ukraine, mais la menaçait d’une guerre majeure ».
  • Jeffrey Sachs (haut conseiller auprès de l’ONU) en 2021 : « L’élargissement de l’OTAN est tout à fait malavisé et risqué. Les vrais amis de l’Ukraine et de la paix mondiale devraient appeler à un compromis des États-Unis et de l’OTAN avec la Russie ».
  • Jeffrey Sachs trois jours avant l’attaque russe : « En 2008, le président George W. Bush a été particulièrement imprudent en ouvrant la porte à l’adhésion de l’Ukraine (et de la Géorgie) à l’OTAN ».
  • Bill Burns (ex ambassadeur en Russie, actuellement directeur de la CIA) en 2008 : « Je n’ai encore trouvé personne qui considère l’Ukraine dans l’OTAN comme autre chose qu’un défi direct aux intérêts russes ».
  • Malcolm Fraser (ex premier ministre australien) en 2014 : « Le mouvement vers l’est [de l’OTAN] est provocateur, imprudent et […] conduit à un problème difficile et extraordinairement dangereux ».
  • Robert Mc Namara (secrétaire à la Défense de JFK et L. Johnson) en 1997 : « L’effort mené par les États-Unis pour étendre l’OTAN est une erreur politique de proportion historique », « Il favorise l’instabilité en Europe. C’est une position marginale et traîtresse ».
  • Roderic Lyne (ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie) en 2021 : « [Pousser] l’Ukraine dans l’OTAN […] est stupide à tous les niveaux ». « Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c’est le meilleur moyen de le faire ».

(*) Prédécesseur de Volodymyr Zelenski comme président de l’Ukraine.

Sortir de la réciprocité violente

Les dirigeants occidentaux ont trompé l’Ukraine. Ils l’ont instrumentalisé et encouragé dans la voie des tensions avec la Russie. En témoigne un rapport de 2019 de la Rand Corporation, une officine de conseil pour le Pentagone : « Overextending and unbalancing Russia », (« Epuiser et déséquilibrer la Russie ») ; nous pouvons y lire : « Fournir des armes létales à l’Ukraine exploiterait le plus grand point de vulnérabilité extérieur de la Russie ». L’Ukraine est le point faible de la Russie (nous retrouvons la doctrine « Brzezinski ») et le seul intérêt qu’elle présente aux yeux des stratèges américains est de pouvoir « l’exploiter » pour affaiblir Moscou.  Le terme d’instrumentalisation n’est pas galvaudé. Beaucoup traitent aujourd’hui Vladimir Poutine de paranoïaque ; mais des phrases comme celle-ci  ne sont pas de nature à l’atténuer.  

Nos médias passent leurs journées à célébrer l’héroïsme du président Zelinski. De quel réconfort lui sont ces belles paroles ? Il se sentait invité dans l’OTAN, à défaut d’en être membre : l’OTAN ne s’engagera pas. Il se croyait attendu dans l’UE : celle-ci diffère la candidature ukrainienne. Il réclame des avions : les Etats-Unis refusent d’en fournir. Il demande une intensification des livraisons d’armes : certains pays s’en dispensent et l’Allemagne « n’a plus de stock » (!).

Josep Borrell est le haut-représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité. Voici ce qu’il déclare le 10 mars dernier sur LCI : « Il y a sont des choses que nous avons proposées et que nous n’avons pas pu mettre en œuvre, comme, par exemple, la promesse que l’Ukraine et la Géorgie feront partie de l’OTAN. Je pense que c’est une erreur de faire des promesses que vous ne pouvez pas tenir ».

Il est louable de reconnaître ses erreurs. Mais des ukrainiens (et des soldats russes aussi) sont en train de payer cette « erreur » de leur vie. « Erreur » dont les classes dirigeantes étaient prévenues et dont le caractère funeste avait été identifié de longue date (cf. la liste de citations qui précède).

Alors Monsieur Borrell aurait peut être pu aller jusqu’à présenter des excuses ; jusqu’à reconnaître au peuple ukrainien le droit d’être à lui-même sa propre finalité, et non de servir de « levier », de « pivot » ou de « champ de bataille » aux rivalités des classes dirigeantes de divers pays ; jusqu’à  en donner l’exemple au président russe, plutôt que le rejoindre dans les surenchères.

Nul ne sait comment la paix reviendra, mais il est douteux que les postures actuelles des dirigeants occidentaux, et largement approuvées par les opinions publiques, produisent d’autres effets que d’alimenter l’éternel retour de la violence.

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(1) Russel Jacoby, « Les Ressorts de la violence », Belfond, 2014
(2) Par exemple, Jean-Marc Daniel, « Histoire de la pensée économique », Pearson, 2010
(3) Le statut du dollar est l’un des trois piliers de l’hégémonie américaine, avec le complexe militaire et le contrôle des approvisionnements énergétiques.

Faites vos jeux

par Jean-Louis Salasc

René Girard ne s’est pas appesanti sur la question des jeux. Roger Caillois en propose une classification ; elle fait penser aux concepts principaux de la théorie mimétique. Y aurait-il ici la piste d’une intégration des jeux dans la vision girardienne ?

Roger Caillois, dans son essai « Des Jeux et des hommes », classe l’ensemble des jeux en quatre catégories : ceux organisant une compétition, ceux fondés sur le hasard, les jeux de simulacre et ceux dans lesquels les joueurs recherchent un vertige (1). Il donne à ces catégories des noms qui ne se sont guère imposés : respectivement Agon, Aléa, Mimicry et Ilinx. « Mimicry » signifie « mimétisme » en anglais. Le girardien du rang ne réagit que mollement : le jeu est affaire humaine, rien de plus normal que d’y croiser l’anthropologie mimétique.

Mais « dans un ordre différent », ce « quarté » attire soudain son attention. Simulacre, compétition, vertige et hasard ; ou plutôt, avec un usage prudent des synonymes : mimétisme, rivalité, vertige et hasard (2). Voilà qui démarre exactement comme le cycle girardien : désir mimétique, rivalité, crise mimétique, lynchage du bouc émissaire.

Est-il possible de mener jusqu’au bout le parallèle entre la classification de Caillois et les principaux concepts de la  théorie mimétique ? Si c’est le cas, quelle signification ce parallèle peut-il revêtir ?

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« A ma gauche » : mimétisme, rivalité, vertige et hasard ; « à ma droite » : désir mimétique, rivalité, crise mimétique, lynchage du bouc émissaire.

La similitude des deux premiers termes est évidente. Celle des troisièmes, vertige et crise mimétique, l’est presqu’autant. Car qui est pris dans la crise mimétique n’est plus lui-même, il est dépossédé de son libre arbitre et n’agit plus que conformément à la foule. Et c’est précisément dans l’oubli de soi-même que Roger Caillois identifie l’essence de la catégorie de jeux qu’il nomme Ilinx, la recherche du vertige.

Reste le quatrième terme. Pour achever le parallèle entre les catégories de Caillois et le cycle mimétique, il nous va falloir faire parler les mots : à première vue en effet, lancer les dés ou acheter un billet de loterie semble bien loin du lynchage d’une victime émissaire.

Pourtant, deux caractéristiques communes invitent au rapprochement. La première est le rôle du hasard. Il est bien entendu l’essence même des jeux qui portent son nom. Or, c’est également lui qui préside à la désignation d’un bouc émissaire.

Pas tout à fait, direz-vous. René Girard a relevé des critères rendant certaines victimes émissaires plus « convenables » que d’autres : jumeaux, estropiés, prisonniers, étrangers, etc. D’une manière générale, ceux qui sont isolés et ne peuvent susciter de représailles. D’autre part, la pratique « moderne » (disons pour la période historique) de désignation des boucs émissaires révèle un tropisme particulier : joignant l’utile à l’agréable, les accusateurs incriminent volontiers comme victimes expiatoires des personnes ou des groupes envers lesquels ils nourrissent des griefs particuliers.

Mais ces réserves n’extirpent pas le hasard du choix des victimes sacrificielles.

Une deuxième caractéristique rapproche le jeu de hasard du bouc émissaire : l’ambivalence de son statut, conjuguant haine et adoration. La victime d’un lynchage sacrificiel est simultanément un objet d’idolâtrie, pour avoir mystérieusement ramené la paix dans la communauté ; et un objet de détestation, l’unanimité s’étant faite pour voir en lui le fauteur de la crise. Le joueur connait lui aussi cette double valorisation. Il est un héros si le destin le désigne, un paria dans le cas contraire. Le vainqueur d’un banco est auréolé de gloire, on admire son audace, on s’interroge sur le lien invisible et secret qui l’unit au hasard ; tandis que le perdant n’est plus rien, sinon ruiné.

Approfondissons encore ce rapprochement. Dans un jeu de hasard, le joueur ne mobilise ni aptitude ni talent ni savoir-faire ; par principe, le résultat est totalement indépendant de toute action de sa part. De même, le bouc émissaire n’a aucune responsabilité dans la survenue de la crise, le retour de la paix n’est pas du à quelque mystérieuse faculté qu’il aurait exercée, mais seulement d’avoir servi de réceptacle à la violence dont la communauté s’est déchargée sur lui.

Cependant, ce rapprochement trouve sa limite : en effet, il n’existe aucune crise dont le résultat d’un jeu de hasard soit la résolution. Le jeu de hasard ressemble au mécanisme du bouc émissaire, mais il n’en est pas un puisque son résultat ne résout aucune crise.

La même observation vaut également pour les autres catégories. Ainsi, un jeu de compétition figure une rivalité mimétique, mais elle n’en constitue pas une ; pour preuve la poignée de main rituelle entre les adversaires à la fin des matches. Dans les jeux de simulacres, les joueurs sont conscients qu’ils imitent ; ils ne sont pas saisis par le désir métaphysique de s’approprier l’être même de leur modèle. Quant aux jeux de recherche du vertige, le joueur sait qu’ils ont un terme ou qu’il dispose de la possibilité de « revenir à lui » à sa guise.

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Les observations précédentes fournissent un indice pour interpréter ce parallèle. Les quatre catégories de jeux ressemblent aux moments-clefs de la théorie mimétique, mais elles ne sont pas régies par ses mécanismes ; elles en sont des images, pas des effets. Si elles étaient régies par les lois de la théorie girardienne, nous trouverions des désirs d’appropriation dans les jeux de simulacre, des rivalités mimétiques dans les jeux de compétition, aucune limite dans les jeux de vertige et une crise préalable dans les jeux de hasard. Et nous avons constaté que ce n’est pas le cas.

Prenons quelques exemples pour préciser cette idée que les jeux ressemblent aux moments-clefs, sans en être cependant des effets.

Lorsque deux joueurs d’échec s’affrontent, la rivalité est bien là. Mais elle est limitée dans le temps ; elle est circonscrite à l’objet du jeu ; les « représailles » acceptables sont définies par les règles ; enfin, c’est l’organisation  du tournoi qui désigne les adversaires : aucune partie n’est issue d’un rapport de médiation girardien entre les joueurs. Sauf bien sûr pour qui affronte le champion légendaire qu’il idolâtre, mais cela ne se produit pas tous les jours.

Un alpiniste amateur à la recherche de sensations fortes va solliciter un guide de haute montagne, et celui-ci saura jusqu’où ne pas aller trop loin pour son client. Voilà donc encore une notion de limite. Et d’autre part, il décide de s’engager dans ce loisir, il n’y est pas entraîné par un contexte de crise mimétique. Il est possible, sinon probable, que cette passion pour l’escalade lui ait été inspirée mimétiquement : mais c’est la course en montagne qui le sort de lui-même, pas la contagion d’une foule en crise.

Les jeux d’aléa ont aussi leur limite, c’est la mise. Un joueur peut la perdre, mais le jeu ne va pas jusqu’à son exécution. Et comme nous l’avons déjà noté, le fait de jouer ne répond pas à la nécessité collective de résoudre une crise mimétique.

Rappelons les caractéristiques des jeux, tels que les énoncent Roger Caillois ou Johan Huizanga (3). Ce sont des activités fictives, bien distinctes de la vie courante ; chacun est libre de s’y adonner ou pas, mais s’il le fait, ce sera dans le respect de règles strictes et de limites précises, en particulier de temps et de lieu ; leur but n’est pas productif, les joueurs y recherchent de l’incertitude, du suspens, de la tension et de la joie.

Que signifient donc les jeux, ces activités qui mettent en scène les moments-clefs de la théorie mimétique, qui les représentent, qui leur ressemblent, et qui pourtant échappent à ses lois : pas de désir d’appropriation, pas de montée aux extrêmes, pas de crise mimétique, pas de lynchage ?

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Compte-tenu du gabarit des articles de ce blogue, nous nous bornerons à suggérer quelques réponses, sans prétendre à leur exhaustivité.

La première est que cette ressemblance ne signifie rien : trouver des traces du mimétisme dans les jeux n’est que tautologique, puisque le mimétisme est partout. C’est une réponse un peu formelle et plutôt globale, mais elle reste concevable.

Une deuxième réponse est celle de la contemplation. Les jeux nous permettent de nous évader, pour un instant, dans un monde fictif. Mais un monde qui est bien le nôtre, puisque nous y retrouvons les mécanismes du mimétisme : imitation d’un modèle (jeux de simulacre), rivalité (jeux de compétition), oubli de soi (jeux de vertige), choix d’une victime expiatoire (jeux de hasard). Or, de ce monde fictif sont bannis les versants négatifs de l’anthropologie girardienne : personne n’est exécuté, l’oubli de soi ne passe pas par l’abandon au sein une foule furieuse, les adversaires dans le jeu ne sont pas des ennemis véritables, et nous ne cherchons pas à nous approprier l’être de ceux que nous imitons. Au fond, cette deuxième réponse consiste à vivre uniquement, l’espace d’un instant, la face lumineuse du désir mimétique.

Une troisième réponse est également possible, c’est celle du défoulement. Ce qui la suggère est l’invention des sports, à quoi les anglo-saxons ont explicitement attribué la mission d’épuiser notre agressivité. Et pour une bonne part, si l’on suit René Girard, celle-ci résulte des processus du mimétisme. Cependant, cette réponse est sujette à caution. Il n’est pas évident que l’habitude d’un simulacre, tels les jeux de rôle, érode le mimétisme de nos désirs ; ni que la pratique intense du saut à l’élastique n’atténue notre propension à suivre une foule en colère.

Dans une quatrième réponse, les jeux consistent à apprivoiser le mimétisme. Les rites et les tabous servent à tenir le mimétisme à distance, ainsi que l’a montré René Girard. Or, les jeux ont indiscutablement une dimension cérémonielle et  reposent sur des règles qui peuvent être vues comme autant de tabous. Dès lors, rien n’empêche de considérer un jeu comme un moment où nous nous exerçons à vivre selon les lois du mimétisme tout en évitant ses versants néfastes grâce aux ses règles. C’est s’exercer à les respecter ; c’est apprendre, non pas à sortir des lois du mimétisme, mais à les maîtriser en nous-mêmes.

Il existe encore une autre réponse, la cinquième, celle de la captivité. Les mécanismes girardiens sont en nous d’une telle prégnance que nous ne parvenons pas à en sortir, même pour un simple moment de détente et de divertissement. Cette remarque nous entraîne sur la piste du rejet et de la condamnation des jeux par certains. Non seulement futiles, les jeux peuvent aussi se révéler néfastes par leur porosité avec les mécanismes mimétiques du monde réel. Pas de victime physique, disions-nous, dans les jeux de hasard : sauf à la roulette russe. Pas d’appropriation de l’être de nos modèles : sauf en cas d’addiction aux jeux de rôle, où  se perd le sens de la réalité. Pas d’animosité mimétique entre des compétiteurs sportifs : sauf quand le football fait naître la haine entre les supporters de deux clubs. Jouer à se faire peur est sympathique lorsqu’il s’agit de la balançoire ou du parcours dans la maison hantée : c’est moins le cas lorsque cela débouche sur la confrontation américano-russe à propos de l’Ukraine (tel est le tribut de cet article à l’actualité).

Pour proposer d’autres interprétations du parallèle entre les catégories de Caillois et les moments clefs de Girard, n’hésitez pas bien sûr à déposer des commentaires.

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Comment terminer (et non conclure) cet article, sinon par un petit jeu ?

Rendez-vous sur la page contact de notre blogue :
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Indiquez laquelle des cinq interprétations du parallèle a votre préférence (une seule réponse possible). Le (ou les) vainqueur(s) sera (seront) celui (ceux) dont le choix est conforme à la majorité des réponses (mimétisme oblige). Résultat lors d’une prochaine chronique.

Faites vos jeux.

Rien ne va plus…

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(1) Roger Caillois, « Des Jeux et des hommes », 1958. Ci-joint un résumé de l’ouvrage :

(2) Girard pose lui-même ce parallèle dans « Des Choses cachées… », Livre 1, Chapitre III, paragraphe D. Il privilégie les jeux de hasard et en tire argument quant au concept de bouc émissaire, sans suivre la piste de la nature des jeux.

 (3) Johan Huizanga, « Homo ludens », 1938

Problèmes du système judiciaire en Bolivie

par Fernando Iturralde, enseignant à l’Université Catholique de La Paz, Bolivie
(illustration : l’ex-présidente Jeanine Añez en prison préventive depuis mars 2021).

Le problème de l’instrumentalisation politique du système judiciaire bolivien a été signalé par le rapport du GIEI (Groupe Interdisciplinaire d’Experts Indépendants) et par l’organisation Human Rights Watch (HRW), suite à la crise politique survenue après les élections présidentielles de 2019, aux persécutions politiques menées par le gouvernement de Jeanine Añez et aux arrestations rapides de figures politiques importantes de ce même gouvernement provisoire, une fois que le MAS (Movimiento al Socialismo) fut retourné au pouvoir. De façon similaire, la page sur la Bolivie dans le site du Freedom House mentionne la même situation, mais signale une première cause possible de ce problème : le système judiciaire bolivien aurait une particularité remarquable, il serait le seul système du monde à mettre les membres du pouvoir judiciaire au scrutin populaire. Les membres du Tribunal Constitutionnel Plurinational (TCP) comme ceux de la Cour Suprême sont d’abord choisis par l’approbation aux deux tiers du pouvoir législatif, puis soumis à la décision d’une majorité simple de la population.

Cette particularité est le résultat d’une réforme mise en place en 2010, qui avait plusieurs objectifs. D’une part, elle cherchait à « démocratiser » la justice, non seulement en soumettant le pouvoir judiciaire à l’élection populaire, mais aussi par le fait qu’elle devait en finir avec le monopole de la corruption du système par les élites économiques (déterminées par l’héritage colonial). En réalité, elle fut plutôt une stratégie du parti au pouvoir à ce moment, le MAS, pour utiliser la justice à des fins politiques. Peut-être les deux objectifs étaient-elles liés : les idéologues du MAS pensaient que la véritable solution à la corruption par l’argent de la justice était sa dépendance au pouvoir d’un gouvernement populaire, un gouvernement des classes auparavant exclues du pouvoir.

Si c’est le cas, alors il faudrait voir dans cette stratégie quelque chose de semblable à celle des partis d’extrême gauche : la seule façon de faire face au pouvoir historique d’une classe, c’est de s’emparer des institutions que cette classe a mises en place à son propre profit. Dans ce sens, le problème en dernière instance serait un problème de classe, historique et colonial. C’est-à-dire que la lutte pour s’approprier le système judiciaire serait une lutte pour faire justice au niveau historique. Il s’agirait de mettre fin aux inégalités et disparités qui ont prévalu jusqu’à l’entrée du MAS au gouvernement. En termes mimétiques, ce gouvernement représenterait la réponse à une réciprocité négative qui fut entamée et perpétuée par d’autres. On comprend bien que cette perspective dépend d’une vision de l’histoire comme réciprocité négative entre deux blocs, de telle façon que tout soit légitime dans cette lutte, même l’appropriation de la justice.

 Notons que la polarisation politique (qui pourrait être aussi celle de classe ou d’appartenance ethnico-culturelle) tend vers l’appropriation du système judiciaire ; en conséquence, il faut penser que c’est sur cet objet de désir que les rivaux vont devenir des doubles. Il faut alors se demander : pourquoi le système judiciaire ne peut jamais devenir indépendant des élites de pouvoir ? Serait-ce à cause d’une incapacité de la population et des juges pour entrer dans la modernité ? Ou, au contraire, serait-ce peut-être le signe d’une entrée trop rapide dans une modernité incomplète ?

 S’il faut lutter pour s’approprier la justice et les appareils d’État (les institutions politiques), c’est bien parce que c’est par là que s’exerce le pouvoir réel, véritable. C’est une part de la lutte mimétique pour l’objet du désir qui représente le plus le pouvoir : l’État. Mais ce qui se cache derrière ce désir d’appropriation (et c’est la leçon qu’on peut tirer des évènements récents de l´histoire politique bolivienne) est la possibilité d’avoir à sa disposition non seulement le pouvoir militaire (soumis au pouvoir exécutif) mais aussi le pouvoir policier (appelé par la Constitution à défendre et protéger la société). C’est la violence des pouvoirs coercitifs de l’État qui est en jeu dans la lutte mimétique pour le pouvoir judiciaire.

Ici, on peut introduire des éléments de la théorie mimétique pour éclairer ces problèmes sociaux : les rivaux vont s’imiter de plus en plus dans la réciprocité violente qui les réunit autour de l’objet. Cette réciprocité est responsable de l’indifférenciation croissante entre les deux groupes. À partir d’un certain moment, le désir des rivaux de se différencier prendra le relais du désir de l’objet de telle façon que la rivalité autour du pouvoir de l’État et du pouvoir judiciaire cache en vérité la coïncidence dans le désir de ceux qui s’opposent. Les identités ethniques, culturelles, de classe, idéologiques, de droite et de gauche ne font que détourner notre attention d’un seul et unique désir : s’emparer du pouvoir de l’Etat et du pouvoir judiciaire pour se défaire du double devenu monstrueux. La véritable question l’impartialité de la justice reste comme un tréfonds dont personne ne se souvient et que personne ne veut vraiment atteindre. L’obtention des faveurs du système judiciaire –comme s’il s’agissait d’une divinité ou d’une violence sacrée (telle le kudos commenté dans La violence et le sacré)– garantit la victoire sur l’ennemi, mais cette victoire ne peut être que provisoire et annonce le retour de la vengeance.

Une preuve du fonctionnement mimétique que nous décrivons ici en ce qui concerne la justice bolivienne se trouve dans ce qui s’est passé durant le gouvernement provisoire de Jeanine Añez : au lieu de s’occuper de préparer les nouvelles élections, le plus vite possible (pour ne pas perdre le peu de légitimité qu’il avait), les membres du gouvernement se sont occupés eux aussi de persécuter judiciairement les leaders du MAS. Ainsi, une première hypothèse explicative à partir de la théorie mimétique de cette crise de la justice bolivienne serait cette réciprocité négative qui, déjà déclenchée depuis quelques années, continue à indifférencier les fonctions des institutions démocratiques.

Une autre approche du problème vient d’un article de Jean-Pierre Dupuy, dans son livre de 1982, Ordres et désordres. Nous nous référons au texte « Randonnées carnavalesques », qui traite des relations que les brésiliens ont avec leur bureaucratie. L’article nous explique la différence entre les deux modalités du rapport que les gens établissent avec leurs institutions : un rapport moderne, et un qui n’est pas tout à fait modernisé. Les activités quotidiennes des pays peu modernisés ne sont pas tout à fait délivrées d’un rapport d’autorité encore lié au sacré. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’anonymat des institutions, mais plutôt des liens de réciprocité avec des « leaders charismatiques » :

« La notion d’association volontaire, instaurée par un contrat librement établi entre ses membres, […] n’a jamais vraiment fait le poids devant les diverses formes de clientélisme qui réunissent autour d’un leader plus ou moins charismatique une masse hiérarchisée de féaux serviteurs. »

Cela voudrait dire que le processus de désacralisation qui permettrait de sortir de ce type de relations ne fut jamais accompli ou du moins mené avec succès jusqu’au seuil nécessaire. Dans ce cas, l’annulation des liens de solidarité réciproque dont parle Paul Dumouchel dans Le sacrifice inutile (2011) serait un réquisit pour l’épanouissement de l’indifférence, ce nouveau sacré moderne qui met un obstacle à la contagion des violences interpersonnelles. Toute lutte interindividuelle capable de mener à des questions judiciaires, serait aussi une lutte qui impliquerait des gens au pouvoir (ou leurs partis politiques) et ses luttes pourraient se propager par contagion au sein de la population. Si le contrôle de la justice ne finit pas de sortir des mains des élites – vieilles, nouvelles, économiques ou politiques –, c’est parce que la population bolivienne agit encore sous des logiques de loyauté traditionnelle en fonction des groupes qui occupent le pouvoir.

A partir de ces deux lignes de pensée, la question serait de savoir jusqu’à quel point le pouvoir indifférenciateur de l’argent est préférable au pouvoir politique de type traditionnel dans des sociétés comme la Bolivie. Si auparavant c’était bien l’argent qui commandait la justice et aujourd’hui ce sont les appartenances politiques, on pourrait croire qu’il y a eu une sorte d’involution historique ou un retour en arrière par rapport aux critères de la modernité occidentale. Mais si nous optons pour cette possibilité, nous laissons de côté le fait que la corruption de la justice par l’argent peut être encore une façon de survivre des pratiques clientélistes et prémodernes, mais sous les apparences de modernité qu’apportent les échanges monétaires.

La dernière approche du problème du système judiciaire bolivien à partir de la théorie mimétique se trouve dans la communication que Paul Dumouchel fit récemment à propos des démocraties et leur affaiblissement. Lors des questions, le conférencier rappela au public l’importance que la différence spécifique du système judiciaire bien institutionnalisé avait pour le Girard de La violence et le sacré. En effet, la discussion culturelle pourrait bien se réduire à cette remarque près : les sociétés sans pouvoir judiciaire indépendant de ses conflits internes sont des sociétés condamnées à la réciprocité négative. Une indépendance du pouvoir judiciaire par rapport au pouvoir politique serait préférable, mais ceci semble très difficile à mettre en place puisque la population même a l’habitude de résoudre ses rivalités interindividuelles par l’intermédiaire des leaders charismatiques et des cercles fermés d’appartenance.

Nous comprenons que la justice en Bolivie reste encore trop soumise aux élites de pouvoir du pays. Ceci pourrait s’expliquer soit parce que les formes prémodernes des liens de solidarité et loyauté continuent à régir la population, soit parce que la modernisation mercantile n’a pas fini de s’établir au pays. Dans tous les cas, il s’agirait de contenir des violences qui, de toute autre façon, exploseraient dans une indifférenciation dangereuse. Le problème qui surgit ici, est que nous retombons dans l’argument utilisé communément pour défendre des systèmes autoritaires censés maintenir la paix. Dans les cas des invasions de l’Irak et de la Libye, par exemple, des gens disaient que sans Saddam Hussein et sans Kadhafi, il n’y aurait pas de paix. Faudrait-il alors croire qu’il y a des populations culturellement et historiquement déterminées à désirer pour elles des gouvernements autoritaires (comme semble le suggérer Emmanuel Todd, par exemple, dans le cas de la Russie et Poutine) ? La culture ou l’histoire de certaines populations pourraient-elles être à l’origine de ce désir qui préfère sacrifier l’institutionnalisation démocratique moderne au nom d’une stabilité que seule peut garantir une autorité forte ?

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