Michel Serres toujours présent

Voici deux ans nous quittait Michel Serres.

Olivier Joachim marque cette date en proposant un très bel hommage dans le magazine iPhilo. Il y déchiffre le fascinant jeu de convergences et divergences entre Michel Serres et René Girard.

Le lien vers cet article :

https://iphilo.fr/2021/06/01/michel-serres-et-rene-girard-points-de-vue-transcendants-olivier-joachim/

Michel Serres encore dans l’actualité avec la publication posthume de son dernier livre, consacré à La Fontaine. (1)

La Fondation Michel Serres-Institut de France, l’École normale supérieure – PSL et Le Pommier organisent à cette occasion un colloque par visioconférence le mardi 8 juin prochain à 16 heures. Le lien pour vous inscrire :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52249_non-1/la-fontaine-par-michel-serres.html

(1) Michel Serres : « La Fontaine, une rencontre par-delà le temps », édité et présenté par Jean-Charles Darmon, juin 2021, éditions Le Pommier, 432 pages

La dépossession de soi

L’Association Recherches Mimétiques poursuit sa publication de mini-vidéos destinées à présenter  en 2 minutes et de façon aisément abordable les concepts clefs de la Théorie Mimétique.

Après « Le Désir mimétique » et « La Rivalité mimétique », voici récemment mis en ligne le troisième épisode : « La Dépossession de soi ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56465/la-theorie-mimetique-de-rene-girard-en-2-mn.html

Ce troisième concept est par ailleurs excellemment illustré par un court-métrage de 27 minutes : « Influenceuse ». Il a été écrit et réalisé par Sandy Lobry, avec Lauréna Thellier et Alix Bénézech  dans les deux rôles principaux.

La forme et la mise en scène sont exceptionnelles ; la réalisatrice a recherché pour le spectateur une « expérience immersive », isomorphe au sujet même de son film. Ce court-métrage saisissant est absolument girardien.

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Quelques liens pour retrouver sur le site de l’ARM (Association Recherches Mimétiques) des conférences  récemment données.

Dans le cadre du cycle « Champs mimétiques » :

« Ce que la théorie mimétique peut dire aux managers », par Jean-Louis Salasc le 11 février 2021,

 « Mimétisme, empathie et éducation », par Joël Hillion le 25 mars 2021.

https://www.rene-girard.fr/57_p_55363/evenements.html

Les conférences du cycle « Violence et représentation » sont disponibles par le lien ci-après, notamment celle donnée par Olivier Rey le 10 avril dernier :

« Ce que la Pietà d’Avignon donne à voir et à entendre ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56464/violence-et-representation.html

Les cent jours de l’oncle Joe

par Jean-Louis Salasc

Les tensions internationales ne s’apaisent pas avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Certains commentateurs parlent de Nouvelle Guerre Froide. C’est oublier que durant la première, les sociétés occidentales, les démocraties libérales, apparaissait comme un modèle « désirable » pour les peuples du bloc adverse. Les Etats-Unis se sont faits le « médiateur » de ce modèle de société après la fin de la Guerre Froide. Contrairement à leurs espoirs, il ne s’est pas répandu sur le monde. Non seulement il s’est trouvé dévalué par les crises économiques et le terrorisme, mais encore certains le rejettent du fait même de se voir « imposer un modèle ». Ces mécanismes hautement girardiens expliquent peut-être, au moins en partie, les actuelles tensions internationales ; c’est la thèse de cette analyse. Le modèle occidental n’est plus spontanément aussi « désirable » hors de l’Occident : les administrations américaines semblent avoir du mal à s’en rendre compte et celle de Joe Biden n’y échappe pas.

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Depuis la prise de fonction de Joe Biden, les relations internationales semblent avoir élu domicile sur le cours central de Wimbledon. Tous les joueurs sont au filet, les « smashes » et « passing shots » fusent de tous côtés. Qu’on en juge.

26 janvier : la Norvège annule, pour cause de COVID, des manœuvres prévues en Arctique. Les Etats-Unis maintiennent sur place les mille « marines » qui avaient été envoyés sur place dans ce cadre.

5 février : la Russie expulse trois diplomates européens le jour même de la visite de Josep Borrell, haut représentation de l’UE pour les relations internationales.

8 février : l’USAF déploie quatre bombardiers B1 sur la base norvégienne d’Orland.

17 mars : Joe Biden qualifie Vladimir Poutine de « tueur » et assure qu’il « en paiera le prix ».

18 mars : la Russie rappelle son ambassadeur aux Etats-Unis.

18 et 19 mars : le secrétaire d’Etat américain (le ministre des affaires étrangères), Tony Blinken, reçoit à Anchorage une délégation diplomatique chinoise. C’est un échec : pas déclaration commune. Tony Blinken a entamé le sommet avec les droits de l’homme ; son homologue chinois, a répliqué vertement que la Chine n’accepte pas l’ingérence américaine dans ses affaires intérieures et qu’elle refuse d’être « prise de haut ».

24 mars : Volodymyr Zemlinsky, le président ukrainien, signe un décret déclarant que la politique officielle de son pays est la reconquête de la Crimée.

27 mars : la Chine et l’Iran signe un accord de coopération (en gestation depuis près d’un an). Il comporte un plan d’investissement de 400 milliards de dollars financés par la Chine sur 25 ans, en échange d’un approvisionnement pétrolier à prix stabilisé.

3 avril : on observe un déploiement de troupes russes à la frontière du Donbass (dix mille hommes, des chars, de l’artillerie lourde et des avions de chasse).

6 avril : Recep Tayyip Erdogan reçoit Charles Michel et Ursula van der Leyen, et humilie cette dernière en la faisant asseoir au rang des conseillers.

8 avril : la Russie annonce déployer (pour manœuvres) une force de débarquement amphibie (40 navires) au large de la côte sud-est de l’Ukraine.  14 avril : Joe Biden prend un train de sanctions contre la Russie et renvoie dix diplomates russes.

15 avril : la Russie annonce que Jack Sullivan, l’ambassadeur des Etats-Unis est rappelé pour consultation. Il conteste l’information et tente de rester ; il finit par partir le 20 avril.

16 avril : Volodymyr Zelensky est reçu par Emmanuel Macron (Angela Merkel participe en visio-conférence). Le président ukrainien demande un soutien à la France et l’Allemagne pour une intégration dans l’OTAN et une adhésion à l’UE. Le président français et la Chancelière refusent.

21 avril : discours traditionnel de Vladimir Poutine devant l’assemblée russe. Essentiellement consacrée à la situation interne, l’intervention aborde in fine le champ international. Le président russe indique notamment que « si les lignes rouges sont franchies », la Russie procédera à une « réponse asymétrique, rapide et dure ».

22 avril : le chef d’état major russe annonce le retour en cantonnement des troupes envoyées à la frontière du Donbass.

24 avril : Joe Biden reconnait le génocide arménien de 1915.

25 avril : Recep Tayyip Erdogan fait part de sa colère et annonce une rencontre avec le président américain en juin (prochain sommet de l’OTAN) pour évoquer le sujet.

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Une pareille séquence a suscité bien sûr beaucoup d’émotion dans les médias, passant du registre « au bord de la guerre » à « espoir de désescalade » en quelques jours.  De nombreuses prises de position ont recyclé les partis pris habituels, entre antiaméricanisme et russophobie ; l’approche en est toujours de chercher « Qui est le méchant ? ».

Or, cette approche nous  expose à un risque, celui de concentrer sur l’autre (ou un autre) la responsabilité de la crise, donc de en nous dédouaner. Attitude qui ne conduit qu’à renchérir la spirale de la réciprocité violente, comme l’a montré René Girard : l’autre étant le « vrai » méchant, nous sommes légitimes à mobiliser toutes nos forces pour le neutraliser, voire même moralement obligés de le faire.

Essayons donc de comprendre ce qui se passe sans tomber dans ce travers et en sollicitant, bien sûr, l’éclairage de la Théorie mimétique.

Pour cela, je vous propose de revenir à un article-programme (1) rédigé par Victoria Nuland et publié en juin 2020 : « Pinning down Putin », « Clouer Poutine au sol ». Victoria Nuland a fait carrière au département d’Etat (ministère des affaires étrangères américain) depuis 1984 ; de 2013 à 2017, elle était adjointe du secrétaire d’Etat. Elle était en première ligne à l’occasion de la  crise ukrainienne en 2014. Pendant le mandat de Donald Trump, elle a quitté le département d’Etat. Depuis février 2021, elle est sous-secrétaire d’Etat auprès de Tony Blinken. Elle fait partie des « faucons » ; elle est proche de Madeleine Albright et Hillary Clinton. Son mari est Robert Kagan, un historien et géopoliticien néoconservateur.

L’article de Victoria Nuland est sorti dans la revue Foreign Affairs, la référence aux Etats-Unis en matière de relations internationales. Il propose une analyse du comportement de la Russie sur la scène mondiale, formule un jugement négatif sur ce comportement et dresse un plan d’action pour ramener la Russie à une attitude « convenable ». Nul doute que Victoria Nuland, revenue aux affaires, n’oriente l’administration Biden selon ces préconisations (très probablement, son article faisait partie de son dossier de candidature).

Quelles sont ces préconisations ? Elles sont au nombre de cinq :

  1. D’abord, rassembler les alliés, dont l’OTAN,
  2. Manifester plus de fermeté à l’égard de la Russie,
  3. Renforcer les capacités de sécurité (c’est-à-dire le militaire),
  4. Communiquer directement avec le peuple russe, en particulier les jeunes,
  5. Enfin, proposer au président russe des accords mutuellement bénéfiques.

L’interprétation que je mets sur la table est que nous serions dans la première phase de ce programme : rassembler les alliés.

Et cela veut vraiment dire quelque chose : Emmanuel Macron déclare l’OTAN en « état de mort cérébrale » ;  l’Allemagne s’arc-boute sur le projet de gazoduc Nordstream 2 (qui la relie directement à la Russie en passant sous la Baltique), projet que Washington cherche à bloquer à coups de sanctions et de menaces ; Recep Tayyip Erdogan se méfie des Etats-Unis depuis la tentative de coup d’état de juillet 2016, la Turquie a « pris des initiatives » dans la guerre de Syrie et vient d’acheter des missiles antiaériens russes (un comble pour un membre de l’OTAN). A cela s’ajoute le reproche récurrent des administrations américaines : les alliés ne participent pas assez au financement.

La séquence de cent jours à laquelle nous venons d’assister peut se lire sans difficulté comme un resserrement des rangs de l’OTAN. Fin janvier, son patron Jens Stoltenberg publie un document d’orientation : OTAN 2030. Sans surprise, nous y retrouvons les deux premières préconisations de Victoria Nuland : augmentation du rythme et de l’intensité des manœuvres militaires, évolution du mode de commandement (fin de la règle de l’unanimité), efforts des budgets de défense des pays membres. Les administrations américaines ont en effet une certaine vision de ce que veut dire « resserrer les liens ». C’est Barak Obama qui l’a élégamment formulé dans une interview à Vox le 23 janvier 2015 : « De temps à autre, nous avons à tordre le bras aux pays qui ne voudraient pas faire ce que nous avons besoin qu’ils fassent ».

Quel meilleur moyen pour resserrer les rangs de que faire sentir le souffle de l’ennemi ? Joe Biden qualifie le président russe de « tueur » et assure son plein soutien à Volodymyr Zelinsky ; celui-ci, une semaine plus tard, signe le décret de « reconquête de la Crimée » et part inspecter les postes de commandements à la frontière du Donbass. Moscou finit par réagir et envoie des divisions, puis des forces navales ; Vladimir Poutine couronne le tout avec son discours de la « réponse asymétrique, rapide et dure ». Clap de fin. Joe Biden charge Emmanuel Macron et Angela Merkel d’expliquer à Volodymyr Zelinsky qu’il n’est pas question de l’accueillir dans l’OTAN. En effet, l’article 5 du Traité oblige les alliés à intervenir militairement si l’un des membres est attaqué. Les pays européens ne veulent pas d’une confrontation directe avec la Russie ; les Etats-Unis non plus : Victoria Nuland elle-même reconnaît que la Russie a pris un avantage en matière d’armement avec ses missiles hypersoniques (au-delà de Mach 6) et ses drones nucléaires sous-marins.

Le lendemain de son discours, le président russe retire ses troupes et le surlendemain, Joe Biden l’accueille au sommet de la Terre, comme si de rien n’était. L’opération est bénéfique pour chacun des deux : le président américain a défié Vladimir Poutine et renforcé ce faisant son statut  de « leader du monde libre » ; quant au président russe, il a pu constater qu’il faisait réellement peur, pour preuve Angela Merkel perdant son sang-froid et réclamant le « retrait des troupes russes » (qui se trouvaient sur leur propre sol).

L’oncle Joe enchaîne avec la Turquie, en reconnaissant le génocide arménien de 1915. Un camouflet pour Recep Tayyip Erdogan. La presse et l’opinion publique turque se déchaînent, mais leur président fait le service minimum et renvoie à une future rencontre avec Joe Biden à l’occasion du prochain sommet de l’OTAN en juin.

Selon cette interprétation, nous n’étions donc pas au « bord de la guerre », mais dans une opération de rassemblement du camp de l’Ouest. Pour autant, la « désescalade » n’en est pas une ; car le programme de Victoria Nuland implique une intensification des tensions au fur et à mesure que l’OTAN aura rattrapé (ou croira l’avoir fait) son retard sur la Russie.

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Et la Chine ? Joe Biden a révélé le fond de sa pensée dans une allocution le 29 avril : la Chine est un rival et la Russie un ennemi. Nuance. Il est vrai que dans le domaine économique, la Chine est le seul concurrent des Etats-Unis, la Russie n’est qu’une puissance économique moyenne. Mais la Chine est aussi une rivale dans le domaine institutionnel ; Xi Jiping ne manque pas une occasion de souligner les défaillances des démocraties, il vante les mérites de son approche internationale (dite « émergence harmonieuse ») et offre des perspectives de prospérité à de nombreux pays en développement, avec le projet des Routes de la Soie ou encore en Afrique. L’exemple de l’Iran est emblématique : les Etats-Unis contraignent, la Chine achète.

Même l’Union Européenne a fini par le comprendre. Le 13 mars 2019, une communication conjointe de la Commission au Conseil et au Parlement formule l’analyse suivante : la Chine « est un concurrent économique dans la course à la domination technologique et un rival systémique dans la promotion d’autres modèles de gouvernance ».

Modèle : voilà où René Girard vient nous aider à comprendre.

Il est possible en effet que les tensions géopolitiques actuelles viennent d’une question de « modèle ». L’article de Victoria Nuland en est l’expression involontaire. La structure de son analyse repose sur la conviction implicite que le modèle de société occidental (démocratie, libertés fondamentales, marché, société ouverte, etc.) reste spontanément « désirable ». Cette conviction imprègne une grande partie des élites américaines. C’est pourquoi Victoria Nuland pense que le simple fait de « présenter » aux jeunes Russes cette société suffirait à en faire des adeptes. Au fond, elle considère que si la Russie n’a pas basculé dans le camp occidental, c’est uniquement parce qu’un autocrate agressif empêche les Russes de tout simplement « prendre connaissance » des bienfaits du modèle américain. C’est oublier la décennie Eltsine, au cours de laquelle ses « conseillers américains » ont littéralement pillé le pays (cf. par exemple par Naomi Klein, la Stratégie du choc, 2007) .

Il est vrai que l’Occident a joué ce rôle du modèle désirable pendant la Guerre Froide, c’était le « rêve américain ». Après la Chute du Mur, il était le modèle d’organisation sociale vers lequel tous les pays ne pouvaient que converger. En langage girardien, l’Occident était à lui-même son propre médiateur.

Puis survinrent le 11 septembre, la crise de 2008, les interminables guerres américaines. Le modèle occidental est battu en brèche. Il n’est plus garant de sécurité et de prospérité. Le doute s’est même instillé sur le respect des valeurs de liberté : révélations de Julian Assange et Edward Snwoden, Barak Obama s’excusant à peine d’avoir mis sur écoute le téléphone portable d’Angela Merkel. Victoria Nuland le reconnait à demi-mots, en disant que le modèle démocratique a besoin d’être revigoré. Mais est-il possible de retrouver un statut de modèle de société désirable, de ressusciter le rêve américain ?

Les démocraties occidentales ont peut-être à faire face à la perte de leur statut combiné de « modèle » et de « médiateur ». Ou au moins se faire à l’idée qu’il se trouve des rivaux (« systémiques » comme dit la Commission européenne).

Et là, un autre piège les guette. Mais grâce à la théorie mimétique, nous sommes avertis : des rivaux finissent toujours par se ressembler. La crise du Coronavirus en a peut-être fourni un signe : comment se fait-il que nous ayons tous imité le confinement mis en place à Wuhan, alors qu’absolument aucun de nos plans d’urgence épidémique n’en prévoyait ?

Girard, toujours Girard.

(1) L’article original de Victoria Nuland, précédé d’une traduction réalisée par mes soins :

Une vision de polarisation et d’escalade en Bolivie

Photo de 2019, juste après l’annonce des résultats officiels des élections. On peut voir le cordon policier qui sépare les deux blocs de la population, presque tout à fait indifférenciés.

Par Fernando Iturralde, professeur à l’Universidad Catolica « San Pablo » en Bolivie

Dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Benoît Chantre, Achever Clausewitz, René Girard a essayé de nous mettre en garde face à l’inévitabilité du conflit du fait que l’indifférenciation augmente. Cette même indifférenciation était peut-être celle à propos de laquelle Nietzsche fit aussi quelques prophéties : le désert était en train de croître –disait-il– et l’heure de midi approchait. La perte de différences rendait le philosophe allemand inquiet pour le destin de l’Europe, pour les valeurs aristocratiques qu’il croyait que le Vieux Continent pourrait encore sauver. En fin de compte, c’est bien l’hégémonie démocratique et libérale dont est question dans les deux idées et c’est bien elle qui nous met globalement en situation d’indifférenciation et de désir de revenir aux valeurs traditionnelles de chaque État-nation.

            Nous pouvons voir clairement la réaction nationaliste dans les pays du Nord dit « riche », mais des réactions similaires existent depuis longtemps dans le Sud dit « pauvre ». Parmi ces pays, la Bolivie a un caractère particulier. Selon l’un de ses intellectuels contemporains, le sociologue Henry Oporto, le caractère national inclut le trait de la victimisation : les boliviens seraient une population prête à jouer la victime de tout et n’importe quoi. Ce trait de caractère, le taux de population auto-identifiée aux nations indigènes et le fait que ces populations furent, pour la grande partie de l’histoire du pays, les plus pauvres, donnent des ingrédients apparemment suffisants pour faire du populisme un destin manifeste. L’histoire bolivienne a connu déjà au moins trois grandes séquences de populisme mimétique : au XIXème siècle avec le président Belzu, à la moitié du XXème siècle avec Paz Estenssoro et le MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) et au début du XXIème siècle avec Evo Morales et le MAS (Mouvement Vers le Socialisme).

            En 2019, le parti ci-dessus et son président ont essayé de se faire réélire dans une élection qui augurait la fin de la démocratie représentative dans le pays. Nous pourrions même postuler que ce fut un pari très risqué de la part du gouvernement et des deux membres de son exécutif, Evo Morales, le président, et  Alvaro García, le vice-président. En 2016, un référendum organisé par le même gouvernement avait reçu une réponse négative à la proposition de modifier la Constitution (menée à terme et promulguée par le même parti au pouvoir, le MAS) pour donner la permission à Morales (et à d’autres présidents) d’être réélu de façon perpétuelle, sans limite de nombres de mandats. Déjà à l’époque, il y eut une situation de « empate técnico » (« match nul »), selon les mots choisis par l’ex-vice-président. C’est-à-dire que la population bolivienne était divisée entre deux orientations politiques mimétiquement polarisées : celle qui acceptait la continuation inconstitutionnel de Evo et celle qui ne l’acceptait pas. Le problème vint quand le parti au gouvernement, et spécifiquement le pouvoir exécutif, prit la décision de participer quand même aux élections de 2019.  

            N’était-ce pas faire une provocation à la guerre civile dans le pays ? N’était-ce pas dire à la population de défendre leurs positions jusqu’à la mort parce que c’était la défense de la démocratie même (et les deux côtés, plus tard, dirons défendre leur vote, c’est-à-dire, la démocratie) ? C’est à cette situation que l’attitude du parti MAS a conduit la Bolivie. Et c’est une analyse du discours des intellectuels de gauche (et quelques-uns de la droite) bolivienne que j’essaie de faire dans l’article que vous pouvez trouver dans ce lien. Ici, un bref résumé  des résultats que j’ai constatés. J’ai essayé de suivre l’ordre avec lequel j’expose la théorie mimétique à mes étudiants : la réciprocité polarisatrice, l’unanimité critique (sacrifice) et le cycle rituel (pacification et retour).

            García (l’ex-vice-président), Stefanoni, Bautista et Molina soutiennent que la situation des boliviens est comparable à un mouvement pendulaire; un aller et retour constant entre gauche et droite, indigènes et q’aras (le terme réservé aux héritiers des espagnols, par couleur de peau et par nom), ou bloc populaire et aliénés impérialistes. Les clivages sont fondamentaux ici, comme nous permettent de comprendre les théories de Luis Tapia ou de Roberto Farnetti. Les réciprocités négatives sont en train de faire escalade et, petit à petit, l’indifférenciation entre boliviens devient de plus en plus grande (ce qui est positif en dernière instance, car cela reflète l’existence matérielle d’une nouvelle classe moyenne).

René Girard avait dit que la confrontation aurait lieu à cause de l’indifférenciation ; il avait aussi remarqué que cette perte des différences venait des effets de la modernisation, c’est-à-dire, pour lui, de la sécularisation/christianisation du globe. La confrontation civile entre les boliviens comme classe moyenne est une possibilité lointaine grâce aux efforts d’éducation des gouvernements de Morales, mais les violences à l’encontre des indigènes de la part d’un gouvernement de droite finissent toujours par tuer les gens des classes plus démunies. Alors, l’appel à la guerre civile est un appel à la confrontation entre les classes les plus pauvres et à la mort de boliviens. Cette confrontation est illégitime puisque les membres du gouvernement du MAS étaient déjà et depuis quelques temps partie de l’élite du pays et non pas de véritables représentants du peuple indigène ou des pauvres.

            Ces mêmes intellectuels soutiennent que ce que la Bolivie a vécu, au moment où l’ex-président Morales fut évincé en octobre-novembre 2019, était quelque chose de similaire à un coup d’État sacrificiel qui a expulsé une espèce de messie des populations indigènes, des mouvements ouvriers et des luttes de la gauche bolivienne historique. Ceci apparait aussi dans un auteur que je n’avais pas lu au moment d’écrire l’article, Fernando Mayorga. Celui-ci soutient que Morales représente vraiment l’esprit corporatif et syndical du peuple bolivien et que c’est cela qui lui donne les facultés d’un grand gouvernant : la centralisation du pouvoir à l’exécutif ; le charisme ; et le fait que la décision définitive incombe au président (la personne même du président, pas la fonction). Bautista est l’intellectuel de gauche le plus explicite : grand lecteur de la théologie de la libération, il connaît à fond le travail de Hinkelammert, et parle de « sacrifice » en se référant au système capitaliste et de « bouc-émissaire » indigène pour faire référence à Evo Morales.

            Le dernier mouvement que quelques-uns des intellectuels analysés reprirent dans leurs descriptions de l’expulsion de l’ex-président bolivien est l’inclusion de la vision d’un cycle, d’une répétition dans l’histoire. Ce cycle est dépeint comme un destin, une nécessité de l’histoire ; c’est-à-dire qu’il ressemble à l’apparition d’une téléologie inscrite dans le passé et le futur du peuple bolivien. Ce destin est à la fois marqué par la nécessité d’une répétition constante de sa mise en place, d’une réitération du moment de sa constitution ou décision. D’une part, c’est le fait démocratique des élections ; mais d’autre part, c’est aussi la nécessité de faire de ce moment un moment de tension et de crise. Si la démocratie bolivienne était solide, cela ne causerait pas grand problème, mais comme elle ne l’est pas, cela peut devenir l’occasion d’une confrontation ouverte entre deux blocs de la population. Les intellectuels boliviens que j’ai étudiés semblent anticiper le conflit surtout du fait de la polarisation ethno-classiste et électorale. Alors, par le discours des intellectuels et les  analyses sur l’escalade du conflit chez Girard, on peut conclure que la conflagration aura lieu.

            Un dernier mot sur ce qui s’est passé dans le pays depuis que j’ai écrit l’article. Nous avons eu des élections qui ont reçu l’aval de l’Union Européenne et de l’OEA. Les résultats ont été favorables au parti de l’ex-président Morales avec un résultat très semblable à celui des dernières élections (celles qui ont été annulées par les accusations de fraude et l’appel à des nouvelles élections). Le MAS a gagné avec 55% en premier tour. Est-ce que cela veut dire qu’il y eut vraiment coup d’État et non pas fraude ? Quelques intellectuels que j’ai analysés sont aujourd’hui d’accord avec cette conclusion, mais elle est difficile à soutenir. En tout cas, une élection présidentielle gagnée avec ce pourcentage confirme la vision d’un conflit imminent entre ceux qui ont voté pour le MAS (55%) et le reste. Ceci est un problème de polarisation qui semble propre au système hautement présidentielle qui est celui de la démocratie bolivienne. Les boliviens pourront-ils s’éloigner de la guerre civile vers une solution pacifique grâce à l’intervention des institutions démocratiques et constitutionnelles, ou la crise économique due à la Covid-19 finira-t-elle par rendre tout effort vain ?

Carte des élections de 2020. Les résultats montrent encore un pays polarisé avec le risque d’une conflagration civile.

Mimétisme réflexif

par Olivier Joachim

Depuis Aristote, nous savons que l’homme est un animal mimétique, mais ce n’est que récemment que cette condition a été théorisée par René Girard. Les points de vue inédits qu’offrent les perspectives mimétiques n’en finissent pas d’éclairer les comportements humains, jusqu’à expliquer les mécanismes les plus insondables qui traversent nos sociétés.

Aujourd’hui, je vais voir à l’œuvre ce caractère dans les replis de mes plus profondes intimités. Je le sais en fait depuis toujours, mais je feins de l’ignorer ou plutôt je m’oblige à le faire. Quel que soit mon métier, quelle que soit ma condition, complices d’un temps qui m’enchaîne, les arcanes du mimétisme opèrent en moi. C’est probablement la vieillesse qui m’indique aujourd’hui la triste réalité. L’heure tourne, le mensonge s’use et l’urgence oblige à la lucidité.

Soumis aux cycles du corps et aux périodes des astres, je n’avais jamais prêté attention au caractère répétitif de mes gestes, de mes pensées ou de mes désirs. Et pourtant je dois admettre mes routines et ma redondance. Eduqué à certaines compétences, j’évolue dans un univers où s’exercent leurs pratiques et ceux que je côtoie se ressemblent, baignés de culture ou de traditions communes. 

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Le harcèlement scolaire

par Caroline

Cet article a été publié le mois dernier par Caroline sur son site apprendre-réviser-mémoriser.fr ; il commente un ouvrage de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier (1).

Désir mimétique et bouc émissaire pour rendre compte du harcèlement scolaire

Dans leur livre Les blessures de l’école – Harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter les situations, (1) Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier estiment que l’école, du fait de la vie en collectivité, est génératrice d’intimidation. Ils se réfèrent aux travaux de René Girard au sujet du désir mimétique. René Girard était un anthropologue et philosophe français et a développé la thèse selon laquelle les humains ne sont pas en quête d’un objet précis, mais qu’ils recherchent avant tout ce que les autres humains recherchent également. Le désir serait donc fondamentalement un processus imitatif : nous voulons ce que les autres estiment désirables. René Girard a également beaucoup travaillé sur la notion de bouc émissaire : selon lui, sous certaines conditions, les groupes humains vont désigner en leur sein une victime expiatoire transformant ainsi la menace du « tous contre tous » par la coalition du « tous contre un ». Cette désignation d’un bouc émissaire a une fonction sociale : se protéger de la propre violence du groupe.

Des conditions favorisent l’émergence du phénomène de bouc émissaire (et du harcèlement scolaire)

Les conditions favorables à l’émergence du phénomène de bouc émissaire prennent principalement naissance dans des situations de crise lorsque les institutions s’affaiblissent et cessent de jouer leur rôle. Dans ce contexte, les groupes sont potentiellement générateurs de violence. À l’école, l’affaiblissement des pouvoirs institutionnels a tendance à créer des mouvements de harcèlement.

Ainsi, les humains sont gouvernés par une “force obscure” qui les pousse à se fondre dans le désir des autres et, dans certaines conditions, le désir des autres est d’exclure l’un des membres du groupe pour protéger la survie du groupe et se protéger eux-mêmes de la violence des autres membres du groupe.

« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe puisque nous avons le même bouc émissaire ». – René Girard

Pourquoi les élèves “suiveurs” participent-ils au harcèlement ?

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Connaissez-vous Richard Thaler ?

par Jean-Louis Salasc

Richard Thaler est né en 1945, et a exercé comme professeur d’économie à l’université de Chicago. En 2017, il a reçu le prix Nobel d’économie, plus particulièrement pour ses travaux d’analyse comportementale des acteurs économiques. Richard Thaler avait publié en 2008, en collaboration avec Cass Sunstein : «Nudge : Improving Decisions about Heath, Wealth and Happiness » traduit en français par « Nudge – Emotions, habitudes, comportements : comment inspirer les bonnes décisions » ou dans d’autres éditions « Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision ».

« To nudge » est un verbe anglais, qui signifie « toucher ou pousser légèrement avec le coude de façon à attirer discrètement l’attention de quelqu’un » (Oxford Dictionary). La signification est identique pour le substantif « a nudge ». La traduction généralement retenue pour l’emploi de « nudge » ou « nudging » par Richard Thaler est « coup de pouce ». Cette substitution anatomique est cependant significative et bienvenue, car elle témoigne d’une bonne compréhension de la pensée des auteurs. Thaler et Sunstein sont en effet les chantres (pardon, les thuriféraires) d’une théorie économique et sociale, le paternalisme libéral.

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A propos de transcendances

par Olivier Joachim

Dans son ultime ouvrage paru en 2019 et intitulé « Relire le relié », Michel Serres évoque assez longuement la question de la transcendance ou des transcendances. Tout en réfléchissant à ces notions délicates, exposées dans le livre en première partie, il me paraît important d’en souligner la proximité avec l’œuvre de René Girard, cité d’ailleurs à la fin du livre, au chapitre consacré à la question de la violence.

Non philosophe moi-même, il est possible que mon propos sombre dans la banalité ou qu’il soit même erroné. Je prie le lecteur de m’en excuser, espérant simplement que ce document incitera à d’autres analyses et d’autres perspectives, plus rigoureuses et plus pertinentes.

Quelques précisions étymologiques pour commencer.

Si le préfixe trans- suggère le passage, le franchissement, le dépassement d’un horizon, le mot se termine par –scendance qui évoque un mouvement, une dynamique, une trajectoire. La transcendance désignerait donc le voyage vers un autre monde, mythique, formel, imaginaire, esthétique, symbolique situé au delà de nos perceptions immédiates.

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L’emballement mimétique

par Joël Hillion

Le mécanisme mimétique est spontané. Il conduit, dès la petite enfance, l’individu à « élire » un modèle sans le savoir. Si le modèle est « bon » ― son parent, son maître d’école, toute figure d’attachement fiable ―, le processus peut conduire à des « constructions » réussies. Ainsi fonctionnent l’admiration, la vocation. (1) C’est Victor Hugo écrivant sur son cahier d’écolier : « Je serai Chateaubriand ou rien. »

Mais le choix est aléatoire. Pour prévenir les incertitudes de « l’élection », les parents, les éducateurs orientent l’enfant vers les bons modèles ― ceux, en tout cas, qu’ils croient bons. Ainsi les contes, les fables, toutes les figures mythiques jouent le rôle de modèles (ou de repoussoirs selon les cas). Pour le meilleur et pour le pire. Le super-héros violent « pour les garçons », et Blanche-Neige la soumise « pour les filles ». Nous avons appris à nous méfier de ces modèles-là.

L’éducation réussie amène l’enfant à faire siennes les représentations qu’il a enregistrées et à les métamorphoser pour qu’elles deviennent sa personnalité propre. Victor Hugo n’est pas devenu Chateaubriand.

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Etoiles doubles : René Girard et Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Descartes et Pascal, Goethe et Schiller, Picasso et Dali,  Debussy et Ravel, Einstein et Bohr, Sartre et Camus… Notre histoire culturelle regorge de ces duos de génies, contemporains entre eux. Parfois amis, parfois ennemis, parfois les deux. Souvent concurrents sinon rivaux, parce que tournés vers un même objet : le piano pour Liszt et Chopin, le calcul infinitésimal pour Newton et Leibniz, etc. De ce phénomène, la théorie mimétique a bien sûr beaucoup à dire, mais ce n’est pas ici le propos. Il s’agit seulement de suggérer l’ajout d’un nouveau duo à cette liste déjà copieuse : Michel Henry et René Girard.

En quoi peuvent-ils être liés ?

Au chapitre des ressemblances, voici deux philosophes nés à un an d’intervalle ; l’un venu des confins de feu l’Empire français (Michel Henry est né à Haiphong), l’autre parti vers ceux des Etats-Unis (Girard termine sa carrière à Stanford). Tous deux solitaires, en marge de l’intelligentsia institutionnelle ; tous deux méconnus (bien que cela s’arrange un peu pour René Girard). Chacun a développé une vision très originale : Phénoménologie de la vie côté Michel Henry, Théorie mimétique côté René Girard. Ces visions, l’une comme l’autre, sont accordées au message chrétien : caractéristique fort notable quand la plupart des actuelles doxas le congédient. Enfin, tous deux écrivent puissamment et impressionnent par leur rigueur intellectuelle.

Au chapitre des oppositions, nous trouvons d’abord une différence de méthode. Michel Henry s’inscrit dans le courant phénoménologique. René Girard l’avait envisagé avant de l’abandonner assez vite. La pensée de Michel Henry s’épanouit progressivement à partir des intuitions qu’il expose dès sa thèse. Au contraire, René Girard moissonne de tous côtés : mythes, littérature, ethnologie, histoire, religions, pour converger vers la synthèse de la théorie mimétique.

Toujours au chapitre des divergences, nous avons le contenu même des deux théories. En hyper résumé, nous pourrions dire que Michel Henry est un penseur de l’intériorité, et René Girard un penseur de l’altérité. Ce dernier fonde sa théorie sur le mimétisme : il lui faut donc au moins un autre, celui que l’on imite. Quant à Michel Henry, le point départ de sa pensée est notre propre perception intérieure de nous-mêmes, dans laquelle il voit la certitude ultime.

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