Les quatre Cavaliers

par Jean-Louis Salasc

« Et ma vision se poursuivit.

Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, (…) apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne et il partit en vainqueur (…)

Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, (…) surgit un autre cheval, rouge feu ; celui qui le montait, on lui ordonna de bannir la paix hors de la terre, et de faire en sorte qu’on s’entr’égorgeât ; on lui donna une grande épée (…)

Lorsqu’il ouvrit le troisième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval noir ; celui qui le montait tenait une balance, et j’entendis comme une voix (…) : « un litre de blé pour un denier ; trois litres d’orge pour un denier ! Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas ! »

Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme la Mort ; et l’Hadès le suivait.

Alors, on leur donna le pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste et par les fauves de la terre ».

(Saint Jean, Apocalypse ou Livre des Révélations, 6-1 à 6-8)

« Briser le sceau » : c’est une métaphore pour « révéler ». Dans ce passage fameux, Jésus désigne les fléaux fondamentaux : volonté de domination, guerre, famine et épidémie. Avaient-ils vraiment besoin d’être révélés ? Personne n’a jamais douté de leur caractère funeste.

Ce message en fait nous dit deux autres choses.

La première est que ces fléaux surviennent ensemble. « On leur donna le pouvoir sur le quart de la terre » : le partage implique la simultanéité. En fait, ils forment un cycle : la volonté de domination produit les guerres, qui conduisent à la famine, et expose les populations aux épidémies. Sans chercher une quelconque valeur statistique, notons que l’histoire abonde en exemples. En pleine guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire la rivalité entre Sparte et Athènes pour la domination du monde grec, une épidémie de peste éclate à Athènes, et une disette s’ensuit (cf. Thucydide). En 1337, Edouard III d’Angleterre revendique la couronne de France et déclenche la Guerre de Cent Ans ; le royaume de France est vite submergé, la situation économique est déplorable ; le 1er novembre 1347, un navire entre au port de Marseille avec quelques pestiférés à bord : ce sera la Peste Noire, le tiers de la population européenne mourra. Quant à la première guerre mondiale et sa coïncidence avec la grippe espagnole, l’exemple parle de lui-même.

La seconde chose que dit le texte est révélé par le « on », qui donne à ces fléaux les instruments de leur puissance (« On » lui donna une couronne, « on » lui donna une grande épée, etc.) Dans d’autres traductions, ainsi qu’en anglais, la phrase est à la voix passive. C’est-à-dire que nous avons affaire à une « unanimité indifférenciée », ce que la langue française rend parfaitement par le « on », qui glisse aisément vers le « nous ». Ces fléaux nous frappent parce que nous les acceptons collectivement, voilà ce que suggère le texte. Quoi ? Mais une épidémie s’abat sur nous, tout comme une famine ; elles sont fortuites, nous ne les recherchons pas ! Et pourtant, nous en sommes d’une certaine manière la source, car dans le cycle dont il est question ci-dessus, c’est bien souvent la volonté de domination qui donne le départ de la chevauchée. Et cette « unanimité indifférenciée », c’est bien sûr celle que nous a enseigné René Girard.

Ce texte peut-il nous guider dans l’analyse de la situation actuelle ?

D’abord, une pandémie, qui vient de Chine. De façon fortuite ? Très probablement. Les hypothèses de complots pullulent : laboratoire secret, attaque biologique de la Chine par les Etats-Unis, mais aussi l’inverse, propagande russe, etc. Rien de tout cela ne résiste une seconde au filtre d’Occam.

Ensuite la famine.

Regardons de plus près le texte de Saint Jean. Il ne parle de famine que dans la récapitulation finale. Le troisième cavalier, sur le cheval noir, ne répand pas la disette : il fixe les prix. Un denier le litre de blé, un denier les trois litres d’orge. La famine est une conséquence, non seulement de la pénurie (Ne gâche pas ton huile et ton vin), mais aussi de prix fixés par une puissance inconnue. Qui, aujourd’hui, joue ce rôle ? Ce sont les banques centrales, avec la Réserve Fédérale des Etats-Unis comme chef de file. Certes, nombreux sont ceux qui se livrent à l’exercice : subventions, taxes, blocages de prix, réglementations, droits de douane,  etc. Mais ce sont là des ajustements locaux. L’ultime contrôle des prix, c’est celui imposé par le taux de refinancement du système bancaire, c’est-à-dire le taux fixé par les banques centrales. Or, ces taux sont aujourd’hui très bas, parfois négatifs. Ils conduisent à des prix qui n’ont plus de sens, c’est-à-dire qu’ils ne reflètent plus ni les valeurs de production, ni les valeurs d’échange, ni les valeurs d’usage. Ils condamnent également l’activité future ; car des taux faibles ou négatifs ruinent ou chassent les épargnants, ce qui compromet les investissements. Pas d’investissement, pas de production. Ici commence la disette.

Par contre, ce que des taux faibles ou négatifs n’arrêtent pas, ce sont les opérations spéculatives. Elles n’ont cessé de se développer depuis vingt ans, conduisant aux économies financiarisées que décrit, par exemple, Pierre-Yves Gomez (cf. son « Esprit malin du capitalisme », chroniqué dans nos colonnes). Cela dit, le recours au collectivisme n’apporte strictement rien. Les prix, fixés par l’état, n’y ont également aucun sens, comme en Chine où l’économie est dirigée par la NDRC (Commission du Développement et de la Réforme de l’Etat). Par exemple, pour les précieuses terres rares de nos téléphones portables et de nos éoliennes, la NDRC a fixé des prix qui permettent d’assurer à la Chine leur monopole mondial ; cela sans se soucier des travailleurs dans les mines, ni des dégâts sur l’environnement.

Passons à l’esprit de conquête.

Le texte de Saint Jean parle de « fauves », de « bêtes féroces » dans d’autres traductions. Sur la scène géopolitique, nous avons quelques candidats : l’aigle, l’ours ou le dragon.

Une partie des élites chinoises veut une revanche sur l’Occident, après un siècle d’humiliation consécutif aux Traités inégaux (1842 et 1861). Une autre partie d’entre elles se contente de souhaiter, plus sobrement, que la Chine retrouve sa place naturelle : le premier des Empires. Où se situe monsieur Xi ? Peu le savent. Mais depuis Deng Xiaoping, la Chine reste tactiquement fidèle au profil bas, à « l’émergence pacifique ». La réalité est beaucoup plus âpre, en témoigne la lutte pour les terres rares (cf. « La Guerre des métaux rares », de Guillaume Pitron).

La Russie rêve de retrouver son influence de la période soviétique. Elle y parvient un peu, notamment au Moyen Orient. Elle a développé un arsenal impressionnant, en particulier des armes hypersoniques et des drones sous-marins. Elle se récrie que leur vocation est purement défensive. C’est possible aujourd’hui. Mais depuis Clausewitz, nous connaissons la dialectique (très girardienne d’ailleurs) de l’attaquant et du défenseur.

Les Etats-Unis sont sortis de la Guerre Froide en position hégémonique. Comme le titre de « Leader du Monde Libre » est devenu caduc, ils se sont auto attribué celui de « Nation Indispensable ». Signe d’ivresse, signe d’hubris. L’Angleterre avait comme ligne stratégique la division entre les puissances continentales. Les Etats-Unis en ont hérité ; c’est la doctrine de Mackinder et Spyke : pour dominer le globe, il faut éviter toute entente sur le continent eurasiatique. Confiner la Chine, refouler la Russie, (s’)appuyer sur l’Europe, voilà le triptyque. Les Etats-Unis semblent  hésiter constamment entre deux options : celle de Brzezinski (« Je ménage la Chine, car l’ennemi est la Russie ») et celle de Kissinger (« Je m’entends avec la Russie car la Chine est la menace »). Le résultat est aujourd’hui que la Russie et la Chine multiplient les accords, y compris dans le domaine militaire avec l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai). Quant à l’Europe, l’administration américaine a une vision toute personnelle du mot « allié » : « Les Européens restent nos alliés, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons »  (Obama). Les Russes aussi se souviennent avec émotion de leur lune de miel avec les Etats-Unis : les conseillers américains de Boris Eltsine ont mis le pays en coupe réglé et l’ont conduit à la banqueroute en moins de dix ans (faillite de l’état russe en 1998).

Et l’Europe, la pacifique Europe ? Est-elle vraiment exempte de volonté de domination ? Aucun esprit de conquête dans l’idée que tout pays voisin a vocation à intégrer l’Union Européenne ? C’est-à-dire à se soumettre à des lois promulguées ailleurs, à obtempérer aux arrêts de la Cour de Justice Européenne ? Or chaque nouvel état membre fait apparaître de nouveaux voisins : quand et où le processus s’arrête-t-il ?

Le monde de l’Islam est également sujet à un désir d’affirmation de soi, sinon de domination. Mais il ne s’incarne pas dans une puissance prééminente : Iran, Turquie, Arabie séoudite sont en constante rivalité, tandis que l’Indonésie, le plus peuplé des états musulmans, est hors du périmètre.

Enfin, les guerres.

Elles ne manquent pas à l’échelle régionale : Syrie, Yémen, Ukraine actuellement. Mais nous n’avons pas d’affrontements militaires directs entre puissances géopolitiques. Ne croyons pas qu’il s’agit d’un acquis ; la tension monte. Donald Trump a nommément désigné la Russie comme ennemi dans l’actualisation de la doctrine stratégique américaine fin 2017. En mars 2018, Vladimir Poutine annonce l’entrée en service d’armes hypersoniques (missiles volant entre mach 8 et mach 20, indétectables au radar). En octobre, les Etats-Unis sortent du traité  de limitation des missiles de moyenne portée. Enfin, depuis quelque mois, les officiels du Pentagone instillent l’idée qu’un emploi tactique d’armes nucléaires à faible portée serait à envisager.

En ce moment-même, l’Europe entière est confinée pour cause de coronavirus, mais pas les 20 000 soldats de l’OTAN qui mènent des manœuvres terrestres, aériennes et navales dans dix pays membres. Le scénario est une guerre contre la Russie, leur nom est Defender Europe 2020.

Revenons au message de Saint Jean, qui réunit ces quatre fléaux. S’il est urgent et vital de trouver un traitement ou un vaccin contre le coronavirus, il serait peut-être également opportun d’en chercher contre ce que la rupture du premier sceau dévoile : l’esprit de domination.

Disputatio

à propos de l’article « A chacun son Apocalypse »

https://emissaire.blog/2020/03/24/a-chacun-son-apocalypse/

Note de l’administrateur :

Chère lectrice, cher lecteur, il arrive que nos contributeurs réguliers s’entre-déchirent à propos d’un article (c’est bien le moins pour des girardiens qui entendent démasquer le mimétisme). Nous vous proposons de publier ces joutes dans une nouvelle rubrique  : Disputatio. A vous de confirmer son intérêt par vos commentaires et vos « j’aime » (que nous pourrions d’ailleurs orthographier « gemme », car vos réactions nous sont précieuses). Bonne lecture de cette première.

  • Thierry Berlanda

Le pire est certes le nihilisme (ce que souligne l’article), Nietzsche l’avait déjà pointé (lui que des esprits courts et mal informés ont souvent taxé de nihiliste).

Sur Michel Henry, qui fit un travail de jeunesse sur Spinoza (auquel Jean-Louis fait allusion), précisons que l’accroissement de la vie dont il parle n’est pas l’accumulation d’objets, mais bien le pouvoir et le désir de la vie de s’éprouver elle-même toujours davantage. Nous avons une possibilité joyeuse de nous accroître, et une malheureuse, de loin la plus générale.

Quant à l’apocalypse, qui est l’effondrement des masques et donc, oui, une révélation, nous pouvons espérer, et aussi faire en sorte, chacun à notre place, qu’en ce sens elle advienne, mais elle ne peut sans doute concerner que l’humanité en genre, et non pas en nombre. A ce titre, le millénarisme fut à bon droit condamnée par le concile d’Ephèse en 431.

  • Hervé van Baren

L’usage abusif du terme « apocalypse » pour désigner des catastrophes de fin du monde est énervant. Les anglophones ont eu le bon goût d’appeler le dernier livre de la Bible : the Book of Revelation, évitant ainsi ce déplorable amalgame. Girard, je rejoins Jean-Louis là-dessus, ne donne pas dans le catastrophisme, il donne un sens anthropologique à la Révélation biblique.

Cependant, je crois qu’il serait naïf de penser que nous pourrons vaincre le mimétisme d’appropriation et le mécanisme victimaire facilement. Ce sont des invariants anthropologiques, cela fait partie de notre nature. La prise de conscience progressive des racines profondes de la violence ne signifie nullement la victoire contre celle-ci ; au contraire, comme le montre Girard, cette révélation est à l’origine d’une prolifération incontrôlée de la violence, qui menace l’humanité d’autodestruction. Contrairement à Jean-Louis, je ne crois pas en la possibilité pour l’humain de vaincre la violence « en progressant dans la compréhension, la maîtrise et le bon usage du mimétisme ». Cela, c’est la manière des humains, la voie raisonnable, et elle est impuissante face aux forces en jeu.

La condition pour échapper à cette fatalité porte un autre nom : c’est la conversion, le renoncement radical à nos idoles et à notre violence. J’entends les prophètes quand ils nous disent que cette conversion n’est pas à notre portée humaine. Elle n’est pas non plus une grâce divine qui serait accordée à quelques élus prédestinés ; c’est l’acte libre par excellence.

Il manque donc un membre à l’équation : c’est la notion de crise. Seule la crise peut nous mettre dans les conditions d’une conversion. Quelques versets choisis d’Isaïe 66 l’illustrent (7, 8, 9, 12, 14 ou 16).

  • Thierry Berlanda

D’accord avec Hervé, sur la critique des limites, humaines trop humaines, de ce que j’avais appelé le millénarisme dans ma réponse précédente à Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction : celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas, on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

  • Jean-Marc Bourdin

Dans la traduction anglaise de la Bible, comme nous le savons tous, l’Apocalypse de Jean est titré « Book of Revelation ». Nous avons préféré en France utiliser un mot non traduit et incompréhensible, encourageant le double sens de la vocation du livre et de la teneur du récit qu’il contient, voire amenant à entendre le second là où le premier aurait dû primer. Révélation a été le sens que René Girard privilégiait, mais je crois aussi qu’il a toujours aimé jouer avec les doubles sens des mots pour mieux les articuler alors même qu’ils semblaient opposés (pharmakon / poison et remède, gift / cadeau empoisonné, sang à la fois pur et impur, sacré comme violence et contention de la violence, l’autre du désir comme modèle et obstacle, etc.) ou sans rapport immédiat (bouc émissaire à la fois rituel hébreu et phénomène d’exclusion d’un par tous comme dans l’usage récent du vocable « déception », à la fois insatisfaction du désir et, comme en anglais en particulier mais aussi dans son sens principal jusqu’au 19ème siècle en français, tromperie, tricherie, voire aveuglement, ce qui nous ramène à l’idée de révélation qui est son contraire, l’enlèvement du voile qui empêche nos yeux de voir). J’imagine donc que l’apocalypse est chez René Girard l’articulation des deux sens du mot, à savoir la révélation des menaces que fait peser la violence destructrice, qu’elle soit spontanée ou amplification de phénomènes plus ou moins extérieurs à nos activités humaines, ou pour le dire plus simplement, révélation des mécanismes catastrophiques.

  • Christine Orsini

L’article de Jean-Louis Salasc propose par son contenu une analyse girardienne très nécessaire en ce moment, et dans sa forme, une pointe d’ironie. Il faudrait arrêter de n’être que grave et pontifiant en cette période de sidération… et de basculement des certitudes.

L’article d’Hervé van Baren en date du 17 mars dernier, intitulé « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique ») prépare l’esprit du lecteur à celui de Jean-Louis sur nos hantises de l’apocalypse et la façon paradoxale et salutaire de Girard d’être « apocalyptique ». Il vaut la peine d’y revenir après la lecture du papier de Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Dire qu’être obsédé par les catastrophes à venir permet « de ne plus avoir à penser » est un peu insultant pour quelqu’un comme Jean-Pierre Dupuy, dont tout l’effort consiste à montrer qu’il faut croire aux catastrophes, et même y penser très fort, pour avoir un chance de les éviter. Le cas du désastre sanitaire que nous allons vivre lui donne raison : le scénario de la pandémie virale était évoqué de manière très précise dans les documents officiels il y a une dizaine d’années, mais comme personne n’y croyait vraiment on a omis de renouveler les stocks de masques (parmi quelques autres inconséquences). Sa fameuse formule « nous nous croyons pas ce que nous savons » s’applique aussi parfaitement à la future apocalypse écologique, et les contradictions que tu mets en avant (bilan carbone des panneaux voltaïques, etc.) ont peu de rapport avec le sujet qui est de savoir s’il faut oui ou non se préparer à tout changer pour éviter de se trouver un jour en situation de dire, comme aujourd’hui avec les masques, « comment avons nous pu être aussi inconscients ».

  • Jean-Louis Salasc

Bernard, j’ai lu avec grand intérêt ta première intervention, où tu fais un approfondissement du sens de la révélation dans la vision girardienne.

La première partie de mon article est ironique. J’ai précisément cherché à fustiger ceux qui prennent prétexte des apocalypses pour faire avancer d’autres intentions plus ou moins avouables ; à démasquer les « Apollonius de Tyane » de notre temps (cf. le quatrième chapitre de « Je vois tomber Satan comme l’éclair »). Je ne pense vraiment pas que Jean-Pierre Dupuy en soit un. Comme quoi l’ironie est un art bien difficile…

  • Thierry Berlanda

J’apprécie beaucoup vos échanges avec Jean-Louis. Je ne les discute pas car je ne saurais trancher. Cela dit, Jean-Pierre Dupuy, je dois le reconnaître avec une effronterie que tu me pardonneras, Bernard, je l’espère, ne m’a jamais paru philosophiquement insurpassable. Certains mathématiciens disent en effet que tout ce qui peut arriver, un jour ou l’autre arrivera. C’est en fait une tautologie, car le problème est justement de bien discerner ce qui, en tant que tel, peut arriver. J’aimerais bien, en revanche, creuser l’idée que nous ne croyons pas que ce que nous savons. Cette idée a des résonances très profondes. En effet, je pense que nous ne croyons pas ce que nous savons car croire et savoir sont deux régimes de connaissance complètement hétérogènes. Personnellement, je n’ai jamais cru, par exemple, qu’un avion de 200 tonnes puisse voler, et pourtant je le sais. Nous n’avons à vrai dire de savoir que des choses extérieures ; croire (si l’on distingue bien la croyance de la superstition), au contraire, est une disposition qui nous donne accès à ce qui nous est le plus intérieur (le Soi). Et donc, non, nous ne croyons pas ce que nous savons, et il serait sans doute illusoire d’y prétendre car en aucun cas ce qui est intérieur ne peut être vu à l’extérieur (un sentiment, par exemple : avons-nous jamais vu une honte ou une joie ?)

A chacun son Apocalypse

par Jean-Louis Salasc

Au marché de la fin du monde, les étals sont bien fournis. Les uns choisiront la guerre nucléaire, les autres le réchauffement climatique. Vous pouvez opter pour l’effondrement économique ou la submersion migratoire de l’Occident par les pays dits du Sud. Cela ne vous va pas ? Pensez  alors au transhumanisme, rendant sous peu notre espèce caduque. Plus classique, le capitalisme, qui conduit l’humanité à sa perte depuis des siècles (la première société par actions fut le moulin du Bazacle à Toulouse, en 1372). A l’opposé, le collectivisme, avec les désastres, certes non aboutis, du bloc soviétique, mais qui poursuit ses efforts avec la Chine communiste. Ou bien la recherche scientifique : ainsi le dernier accélérateur à particules du CERN à Genève est réputé engendrer des petits « trous noirs », dont la sympathique propriété est d’absorber tout ce qui se trouve autour d’eux, y compris la lumière. Bien sûr, il reste toujours les épidémies, l’actuel Coronavirus en témoigne. Pensons aussi aux super volcans et aux météorites géantes ; au terrorisme ultra catholique, à l’abrutissement par les écrans ou encore la surpopulation. Bref, le choix est vaste, cette liste n’épuise pas l’offre.

Acquérir l’un de ces produits procure plusieurs avantages.

Le premier est de ne plus avoir à penser. En effet, chaque perspective apocalyptique propose un système de compréhension du monde, puisqu’elle identifie la vrai source du mal (en effet, quel mal plus absolu que la fin du monde, même si certains s’en réjouissent ?) Il suffit donc de suivre ses prescriptions, plus besoin de réfléchir.

Le deuxième avantage est celui du prestige social. Si l’essentiel de votre énergie passe à faire consciencieusement votre travail, à prendre soin de vos proches, à cultiver quelque passion ou divertissement, le couperet tombe : vous n’êtes qu’un plouc. Par contre, expliquez que vous êtes soucieux du réchauffement climatique, préoccupé par les équilibres géopolitiques, scandalisé par la mondialisation sauvage, angoissé par les risques sanitaires cachés derrière les promesses des nanotechnologies,  vigilant face à l’insidieuse influence idéologique de la Russie conservatrice, ou autre : vous tiendrez là vos galons de citoyen du monde.

Maintenant la question du tarif.

Il vous en coûtera d’abord de vous mettre en harmonie avec l’article que vous aurez choisi. Il est fâcheux d’avoir six enfants pour qui milite contre la surpopulation ; il faut bien devenir végétarien pour défendre la cause animale, etc. Evidemment, je n’envisage ici que les personnes sincères, pas les cyniques prophétisant une apocalypse dont ils tirent pour autrui des exigences desquelles ils s’exemptent.

Le deuxième prix à payer est le renoncement à une certaine cohérence intellectuelle. Une apocalypse occupe l’esprit de manière obsessionnelle, elle offre donc le risque de se muer en idéologie. Et toute idéologie bute plus ou moins vite sur la réalité ou sur ses contradictions. Un exemple ? Les panneaux photovoltaïques, réputés nous sauver du réchauffement climatique. Notre pays a dépensé plus de deux milliards d’euros par an depuis douze ans pour subventionner leur déploiement. Or, ces panneaux sont en verre ; il faut une température de 1 700 °C pour faire fondre la silice, ce que nos fournisseurs chinois réalisent dans des fours à charbon. Ces panneaux doivent donc d’abord « rembourser » les émissions de dioxyde de carbone dues à leur fabrication. En France, ce remboursement n’aura jamais lieu, car l’électricité de réseau y est essentiellement produite par l’hydraulique et le nucléaire, qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Nous dépensons ainsi plus de deux milliards d’euros par an pour augmenter les émissions de dioxyde de carbone (certes en Chine) et donc aggraver le réchauffement climatique. Où est passé la cohérence intellectuelle ?

Le troisième prix à payer est sans doute le plus élevé. S’abandonner à une apocalypse, c’est renoncer à toute espérance (là encore, parlons des gens sincères). Il ne s’agit pas de l’accablement qui peut nous saisir devant une accumulation de revers. Il s’agit du sentiment insidieux que plus rien n’a de sens ou de valeur, hormis une survie précaire. Or, vivre n’est pas seulement survivre. C’est se développer, grandir, évoluer, progresser, s’épanouir. « La loi de la vie, c’est l’accroissement » écrivait Michel Henry. Une apocalypse nous fascine, comme un lièvre devant des phares ; elle nous détourne de nous-mêmes, nous décourage de « persévérer dans notre être ».

Et la théorie mimétique ?

René Girard est souvent qualifié de « penseur apocalyptique ». Est-ce à dire qu’il propose un article de plus au grand bazar de la fin des temps ? Je crois que non ; il nous apporte bien autre chose.

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Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ?

par Jean-Louis Salasc

« Toujours chercher le quatrième », telle était la recommandation de Claude Lévi-Strauss face à un ensemble de trois éléments. Il s’appuyait en effet sur la notion mathématique de « groupe de Klein » pour décrire les systèmes d’échange dans une communauté ; et le nombre minimal d’éléments pour pouvoir définir un tel groupe est précisément de quatre. Or, la théorie mimétique s’illustre par un triangle, celui constitué par le sujet, l’objet du désir et le médiateur qui inspire ce désir. Où nous conduirait d’appliquer à ce triangle  la recommandation de Lévi-Strauss ?

Il nous faut donc joindre au trio mimétique une quatrième personne, bien distincte. Et pour cela, elle ne doit être ni médiateur, ni soumise à son influence, ni objet du désir. C’est donc un élément neutre (les adeptes des mathématiques apprécieront le charme de la coïncidence). Mais pourquoi donc l’ajouter si c’est un élément neutre ? Restons à trois personnes et tout ira bien.

Il existe cependant une très bonne raison de l’ajouter ;  cette quatrième personne tient un rôle dans le système relationnel mimétique : elle est celle qui n’est pas désignée par le médiateur. Le sujet ne sait où tourner son désir, le médiateur va lui désigner l’objet. Mais désigner, c’est distinguer. Et l’acte de distinguer exige d’avoir à faire un choix entre au moins deux éléments. Autrement dit, s’il ne se trouve qu’un seul objet possible, le rôle du médiateur est strictement tautologique : cela ne signifie pas grand chose que de désigner le seul choix existant. Mais grâce à notre quatrième personne, le rôle de médiateur devient substantiel, puisqu’il différencie l’un des deux objets possibles.

Troquer le triangle mimétique pour un carré ne remet pas en cause l’analyse girardienne du désir. Bien évidemment, l’objet du désir y est désigné parmi nombre de possibilités. Simplement, le triangle ne les représente pas.

A ce stade un petit croquis s’impose. Voici le triangle bien connu, dans lequel le médiateur désigne l’objet au sujet et suscite ainsi son désir :

Passons maintenant au carré ;  il montre les deux objets parmi lesquels le médiateur « choisit » :

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Cinéma, cinéma

L’Association Recherches Mimétiques est une amie du cinéma, en particulier celui dans lequel se décèlent des accents girardiens.

Ce message pour vous convier à une petite visite à notre page « L’émissaire fait son cinéma ». Elle a l’ambition de répertorier les films particulièrement illustratifs  de la théorie mimétique. Et nous comptons sur vous pour l’enrichir : le site vous permet de déposer des titres que vous aimez et où vous détectez « du Girard »…

Le lien vers la page : https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/

Ode à la joie

par Jean-Louis Salasc (à ma gauche, Haydn ; à ma droite, Beethoven)

2020 se présente. Notre fascination pour les chiffres ronds en fait une « année Beethoven », ce cher Ludwig étant né il y aura deux cinquante ans. Disques, émissions, concerts, hommages, conférences vont déferler. Qui était-il ? Un caractère ombrageux dont le testament est une « Ode à la Joie », un enfant battu et cependant prodige, une vie sentimentale mystérieuse, un musicien grand public (la Cinquième Symphonie) mais aussi abscons (la Grande Fugue), un esprit révolutionnaire et un ami de l’aristocratie, la gloire et la misanthropie, le paradoxe de la surdité : on trouve tout dans sa vie.

Et même un épisode… girardien.

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Le misanthrope, le libéral et le néo marxiste

par Jean-Louis Salasc

Conversation autour du dernier livre de Pierre-Yves Gomez

Le néo marxiste : Comment voyez-vous cet essai ?

Le libéral : La thèse est claire. Le monde entier serait  pris dans un paradigme, que l’auteur baptise « capitalisme spéculatif ». Il repose sur la foi absolue en une prospérité à venir, grâce à l’innovation et au changement, digitalisation et transhumanisme en tête. Du coup, nous pouvons joyeusement faire de la dette, puisque cette prospérité en résorbera les plus monstrueuses accumulations. L’auteur soutient sa thèse en racontant comment elle épouse les évolutions socio-économiques depuis les années soixante-dix.

Le misanthrope : Je lis tout autre chose. L’auteur veut dédouaner l’espèce humaine du saccage de la planète, pollution, épuisement des ressources, réchauffement climatique, disparition de la biodiversité. Pour cela, il en attribue la responsabilité à un système, en l’occurrence le capitalisme, que l’essor des fonds de pensions américains a financiarisé à outrance.  Défense illusoire : le capitalisme est une invention de l’humanité. Chacun est coupable ; l’auteur récuse toute idée de complot.

Le néo marxiste : Pour moi, ce livre n’est ni une thèse, ni un plaidoyer. C’est une description. Celle de la forme que prend le capitalisme avec les récents développements techniques et sociétaux. Capitalisme dont les vices fonciers sont démasqués depuis longtemps,  je n’ai pas besoin de le dire.

Le libéral : Allons, allons, restons sur le commentaire du livre.

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