Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ?

par Jean-Louis Salasc

« Toujours chercher le quatrième », telle était la recommandation de Claude Lévi-Strauss face à un ensemble de trois éléments. Il s’appuyait en effet sur la notion mathématique de « groupe de Klein » pour décrire les systèmes d’échange dans une communauté ; et le nombre minimal d’éléments pour pouvoir définir un tel groupe est précisément de quatre. Or, la théorie mimétique s’illustre par un triangle, celui constitué par le sujet, l’objet du désir et le médiateur qui inspire ce désir. Où nous conduirait d’appliquer à ce triangle  la recommandation de Lévi-Strauss ?

Il nous faut donc joindre au trio mimétique une quatrième personne, bien distincte. Et pour cela, elle ne doit être ni médiateur, ni soumise à son influence, ni objet du désir. C’est donc un élément neutre (les adeptes des mathématiques apprécieront le charme de la coïncidence). Mais pourquoi donc l’ajouter si c’est un élément neutre ? Restons à trois personnes et tout ira bien.

Il existe cependant une très bonne raison de l’ajouter ;  cette quatrième personne tient un rôle dans le système relationnel mimétique : elle est celle qui n’est pas désignée par le médiateur. Le sujet ne sait où tourner son désir, le médiateur va lui désigner l’objet. Mais désigner, c’est distinguer. Et l’acte de distinguer exige d’avoir à faire un choix entre au moins deux éléments. Autrement dit, s’il ne se trouve qu’un seul objet possible, le rôle du médiateur est strictement tautologique : cela ne signifie pas grand chose que de désigner le seul choix existant. Mais grâce à notre quatrième personne, le rôle de médiateur devient substantiel, puisqu’il différencie l’un des deux objets possibles.

Troquer le triangle mimétique pour un carré ne remet pas en cause l’analyse girardienne du désir. Bien évidemment, l’objet du désir y est désigné parmi nombre de possibilités. Simplement, le triangle ne les représente pas.

A ce stade un petit croquis s’impose. Voici le triangle bien connu, dans lequel le médiateur désigne l’objet au sujet et suscite ainsi son désir :

Passons maintenant au carré ;  il montre les deux objets parmi lesquels le médiateur « choisit » :

Bien sûr, nous pouvons multiplier les objets que le médiateur ne désigne pas. Mais il suffit d’un seul pour engendrer par récurrence cette multitude.

Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ? J’incline vers une réponse positive. J’espère que la troupe des girardiens ne me lynchera pas pour ainsi reconfigurer le schéma de synthèse de la théorie mimétique. Et sous l’inspiration de Lévi-Strauss par-dessus le marché. En réalité, je n’ai pas ajouté de personnage au triangle mimétique ; le carré ne fait que révéler ce quatrième, implicitement présent.

La pureté mathématique conduirait d’ailleurs plutôt à un tétraèdre, c’est-à-dire une pyramide à base triangulaire : elle comporte bien quatre sommets (nos quatre personnages), et ils s’y trouvent tous directement liés, ainsi que le montre le schéma suivant :

Vous voyez  que le triangle mimétique est bien inclus dans le schéma. Mais un tétraèdre nous emmène vers la géométrie dans l’espace, qui n’est pas toujours maniable aisément. Restons-en donc à la simplicité du carré.

A quoi bon ?

Ces considérations géométriques et girardiennes ont-elles une utilité ? J’en vois une, celle de faire le lien avec le deuxième grand concept de la pensée de Girard, le bouc émissaire. Souvent, les interlocuteurs à qui l’on expose la théorie comprennent bien le mimétisme d’une part, le bouc émissaire de l’autre, mais sont moins à l’aise pour faire la jonction entre les deux.  Le schéma du carré peut y aider ; voici comment.

Le bouc émissaire apporte une (pseudo) résolution à une crise de la communauté. Il faut donc une communauté, et cela commence à quatre, nous dit Lévi-Strauss. La fortune du structuralisme étant ce qu’elle est, ajoutons d’autres raisons, si possible endogènes à la théorie girardienne.

Le triangle  mimétique se transforme naturellement en triangle rivalitaire, avec un affrontement entre sujet et médiateur ; ils deviennent des « doubles » l’un de l’autre, et l’objet du désir perd son statut, les rivaux étant désormais obsédés (donc définis) par leur rivalité et non plus par le désir qui l’a déclenchée.

Où trouver alors un bouc émissaire pour dénouer cet affrontement ? En restant dans le triangle, nous n’avons qu’un seul candidat : l’objet (oublié) du désir. Certes, il arrive que des rivaux mettent fin à leur affrontement en détruisant ce qui est l’objet de leur rivalité. Mais il me semble qu’il s’agit là d’un  cas particulier, toutes les crises ne se résolvent pas ainsi : les guerres de religion ne se sont pas terminées par un recours soudain et unanime à l’athéisme.

Mais surtout, n’avoir qu’un seul candidat au rôle de bouc émissaire ne correspond pas à la vision girardienne, dans laquelle ce rôle peut tomber sur n’importe qui dans la communauté. Là encore, il nous faut bien ajouter une quatrième personne : s’il ne s’en trouve qu’une seule susceptible de devenir le bouc émissaire, alors précisément, ce ne sera pas n’importe qui. Il en faut bien deux au moins pour que le choix du bouc émissaire révèle son caractère arbitraire.

Nouveau petit schéma :

Le carré de notre premier paragraphe permettait une figuration complète du mécanisme mimétique ; celui-ci permet une figuration complète du mécanisme sacrificiel. Et c’est le même carré, transformé par l’apparition de la rivalité. Ainsi donc un schéma unique peut illustrer les deux points fondamentaux de la pensée de Girard.

Prenons l’exemple de l’histoire de Roméo et Juliette pour rendre tout ceci moins abstrait.

Deux familles ennemies : voici nos rivaux, les Capulet et les Montaigu. L’objet de leur rivalité n’est pas explicité par Shakespeare. Il n’est cependant pas bien difficile à deviner ; ce que recherche une famille riche et puissante, c’est le contrôle de la ville. L’objet oublié (ou dissimulé ?) de leur hostilité mutuelle, c’est le pouvoir, dont le personnage du Prince est l’incarnation.

Le système triangulaire ainsi formé est parfaitement stable, il n’offre pas la moindre perspective de résolution : aucune famille ne baissera la garde, ce qui ferait gagner l’autre ; aucune ne se ralliera au Prince, ce qui serait renoncer au pouvoir ; enfin, si Vérone n’est pas Florence, le Prince dispose quand même du machiavélisme minimal pour comprendre qu’il n’existe que par la rivalité des deux familles.

Même si l’une d’elle l’emportait, ce serait simplement l’issue d’un duel, pas un lynchage ; car le lynchage exige une foule face à la solitude du bouc émissaire. Pour trouver une résolution sacrificielle, il nous faut donc un nouveau protagoniste. Et notre quatrième, ce sera le couple de Roméo et de Juliette.

Ils sont centrés sur leur aventure intime, et ne sont pas dans le registre du pouvoir. Ils sont sortis de leurs familles respectives en transgressant l’hostilité ancestrale qui les sépare. Ils sont donc bien distincts du trio mimétique constitué par les Capulet, les Montaigu et le Prince. Leur mise à mort est voulue par chacune des deux familles, cette volonté s’incarne dans le personnage Tybalt ; elle est aussi voulue par un Prince qui n’assure pas la paix civile dans Vérone, et qui serait perdu devant l’union des deux familles. Ainsi, la mise à mort de Roméo et Juliette fait l’unanimité, c’est bien un lynchage. Bien sûr, Shakespeare achève le cycle par la sacralisation des deux amants, miraculeux auteurs posthumes de la réconciliation : éloges et statue d’or.

Ceci n’est qu’un exemple ; il montre comment ce « carré sacrificiel » peut faciliter une interprétation girardienne. A vous, chère lectrice, cher lecteur, d’en tester l’efficacité dans d’autres cas.

Il me reste à présenter des excuses pour avoir illustré ce billet d’une référence aux « Trois Mousquetaires », symbole trop facile du passage de trois à quatre. Surcroît d’outrecuidance, Alexandre Dumas penchant nettement vers le « Mensonge romantique » plutôt que vers la « Vérité romanesque ». En guise de rachat, j’invoquerai donc, à la suite de René Girard, la religion qui a renoncé au sacrifice et en a révélé la fausseté, la religion trinitaire, dont le symbole est une croix, celle que dessinent les deux diagonales… d’un carré.

Cinéma, cinéma

L’Association Recherches Mimétiques est une amie du cinéma, en particulier celui dans lequel se décèlent des accents girardiens.

Ce message pour vous convier à une petite visite à notre page « L’émissaire fait son cinéma ». Elle a l’ambition de répertorier les films particulièrement illustratifs  de la théorie mimétique. Et nous comptons sur vous pour l’enrichir : le site vous permet de déposer des titres que vous aimez et où vous détectez « du Girard »…

Le lien vers la page : https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/

Ode à la joie

par Jean-Louis Salasc (à ma gauche, Haydn ; à ma droite, Beethoven)

2020 se présente. Notre fascination pour les chiffres ronds en fait une « année Beethoven », ce cher Ludwig étant né il y aura deux cinquante ans. Disques, émissions, concerts, hommages, conférences vont déferler. Qui était-il ? Un caractère ombrageux dont le testament est une « Ode à la Joie », un enfant battu et cependant prodige, une vie sentimentale mystérieuse, un musicien grand public (la Cinquième Symphonie) mais aussi abscons (la Grande Fugue), un esprit révolutionnaire et un ami de l’aristocratie, la gloire et la misanthropie, le paradoxe de la surdité : on trouve tout dans sa vie.

Et même un épisode… girardien.

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Le misanthrope, le libéral et le néo marxiste

par Jean-Louis Salasc

Conversation autour du dernier livre de Pierre-Yves Gomez

Le néo marxiste : Comment voyez-vous cet essai ?

Le libéral : La thèse est claire. Le monde entier serait  pris dans un paradigme, que l’auteur baptise « capitalisme spéculatif ». Il repose sur la foi absolue en une prospérité à venir, grâce à l’innovation et au changement, digitalisation et transhumanisme en tête. Du coup, nous pouvons joyeusement faire de la dette, puisque cette prospérité en résorbera les plus monstrueuses accumulations. L’auteur soutient sa thèse en racontant comment elle épouse les évolutions socio-économiques depuis les années soixante-dix.

Le misanthrope : Je lis tout autre chose. L’auteur veut dédouaner l’espèce humaine du saccage de la planète, pollution, épuisement des ressources, réchauffement climatique, disparition de la biodiversité. Pour cela, il en attribue la responsabilité à un système, en l’occurrence le capitalisme, que l’essor des fonds de pensions américains a financiarisé à outrance.  Défense illusoire : le capitalisme est une invention de l’humanité. Chacun est coupable ; l’auteur récuse toute idée de complot.

Le néo marxiste : Pour moi, ce livre n’est ni une thèse, ni un plaidoyer. C’est une description. Celle de la forme que prend le capitalisme avec les récents développements techniques et sociétaux. Capitalisme dont les vices fonciers sont démasqués depuis longtemps,  je n’ai pas besoin de le dire.

Le libéral : Allons, allons, restons sur le commentaire du livre.

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Propriétés des triangles semblables

par Jean-Louis Salasc

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal : c’était l’avis de Platon, Descartes, Leibniz et quelques autres. Et si de plus la pensée girardienne se nichait au cœur de triangles semblables

J’apprécie beaucoup la clarté de Pascal Ide, dans ses ouvrages comme dans ses conférences. Fin 2018, il publie un nouvel essai : « Le Triangle maléfique ». Il y approfondit les mécanismes relationnels décrits par le psychologue Stephen Karpman, à la fin des années 60.  Ce dernier les résumait sous la forme d’un triangle reliant Victime, Bourreau et Sauveur. Ce paradigme a fait l’objet depuis d’une abondante littérature. Le livre de Pascal Ide la pulvérise. D’abord par sa rigueur à définir les différentes notions. Ensuite et surtout parce qu’il révèle la charge morale sous-jacente (charge  « éthique » pour les âmes sensibles) : il est bien question de subir ou commettre le mal, soit comme privation d’un bien (Saint-Augustin), soit comme violence aliénant notre liberté. Ni Karpman, ni l’imposante légion des comportementalistes ne sont jamais allés sur ce terrain. Pascal Ide est prêtre, médecin, docteur en philosophie et en théologie. A bon droit, il (re)baptise le triangle de Karpman : « Triangle maléfique ».

Bien sûr, il ne s’agit pas des situations où la victime est bien réelle ; où le sauveur cherche à rendre service sans s’imposer ; où le bourreau n’en est pas un, mais exerce le rôle légitime de régulateur (comme des parents indiquant les limites à leurs enfants). Il s’agit des jeux relationnels pervertis, dans lesquels l’un se victimise pour obtenir tel avantage, l’autre feint d’aider pour simplement tyranniser, et le dernier prend plaisir à persécuter autrui. Ces jeux se déroulent la plupart du temps de façon inconsciente.

Devant un schéma triangulaire, le girardien du rang tend l’oreille. Avec les mots de victime, bourreau, persécuteur, sauveur (surtout avec une majuscule), le gyrophare s’allume à pleine puissance. Mais passée cette réaction géométrico-pavlovienne, un premier examen douche tout enthousiasme. Le triangle mimétique fonde une anthropologie ; celui de Karpman est une grille de décodage des  jeux relationnels. Le premier s’interroge sur les fondements, le second est un outil de psychothérapeute. L’un est explicatif, l’autre descriptif. Pascal Ide reste bien sur ce registre, il propose au lecteur des clefs pratiques pour sortir de ces jeux.

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« Et William devint Shakespeare », de Joël Hillion

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par Jean-louis Salasc

Joël Hillion n’a pas froid aux yeux : compléter Girard, expliquer Shakespeare. C’est le programme de son dernier essai. Plus précisément, il cherche quand et comment le poète anglais a compris la nature « mimétique » du désir. En effet, René Girard avait établi Shakespeare comme visionnaire de la théorie mimétique dans son ouvrage, les « Feux de l’envie ». Joël Hillion, disciple de Girard et passionné de Shakespeare, s’inscrit bien sûr dans cette lignée.

Sa thèse est posée dès le début de l’ouvrage : le dramaturge anglais aurait vécu l’expérience intime d’un désir triangulaire ; les Sonnets en seraient à la fois le récit et la prise de conscience. Pour soutenir cette thèse, l’essai propose une lecture croisée des pièces et des sonnets. Celles composées après ceux-ci offriraient un « contenu mimétique » véritable, les précédentes pas, ou peu.

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