Le fleuve de l’éternité

par Jean-Louis Salasc

Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !

Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.

*****

René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare.  Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »

William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »

RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »

WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »

RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »

WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »

RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique.  Une telle lecture est-elle correcte ? »

WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »

RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »

WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »

RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »

WS : « Pour tromper le monde, ressemblez-lui. »

RG : « C’est bien le problème : tout le monde veut ressembler à tout le monde. Tu connais le principe souvent cité par Emmanuel Lévinas : « Si tout le monde est d’accord pour condamner un prévenu, relâchez-le, il doit être innocent. » L’unanimité dans les groupes humains est rarement porteuse de vérité, elle n’est le plus souvent qu’un phénomène mimétique et tyrannique. »

WS : « Comme le train du monde me semble lassant, insipide, banal et stérile ! »

RG : « Les hommes ont toujours trouvé la paix à l’ombre de leur idoles, c’est-à-dire de leur propre violence sacralisée, et c’est à l’abri de la violence la plus extrême, aujourd’hui encore, qu’ils cherchent cette paix. C’est toujours la violence, en somme, qui empêche la violence de se déchaîner. »

WS : « L’enfer est vide, et les démons sont ici-bas. »

RG : « Chacun se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer. »

WS : « Il y a beaucoup plus dans le ciel et la terre, Girard,  que dans tous les rêves de ta philosophie. »

RG : « Ah non ! Epargne-moi tes sentences creuses et pontifiantes! »

WS (éclatant de rire) : « Tu as raison ! Tu me rappelles Wodehouse. »

RG : « Le créateur de Jeeves ? »

WS : « Oui. Ecoute ce qu’il écrit : « Shakespeare, ça sonne bien, mais ça ne veut rien dire ». Voilà le seul commentaire lucide de toute la littérature qu’on a pondu sur moi. »

RG : « Tu plaisantes ! C’était un gag. »

WS : « En vingt ans de carrière, j’ai sorti trente sept pièces, et des pièces de trois ou quatre heures,  pas  les cinquante pitoyables minutes de vos insignifiantes séries ; sans parler des poèmes, des sonnets, du boulot d’administrateur du Globe, de la production des représentations, du travail de mise en scène, des rôles à apprendre, du temps passé à flatter mes protecteurs : tu crois vraiment que j’avais le temps de méditer sur la signification profonde de ce que racontent mes personnages ? ».

RG : « Shakespeare, tu y vas fort ! Dans le déboulonnage des idoles, je ne crains personne. Mais là tu exagères ! Tes œuvres illuminent toute la civilisation, tout le monde y trouve ses références… »

WS : « Justement. Chacun y trouve ce qu’il a envie d’y trouver : la psychanalyse avec Hamlet, le marxisme avec Coriolan, le nihilisme avec Lear, le paganisme dans le Songe, l’impérialisme anglais d’Henry V, l’écologie avec Comme il vous plaira ; jusqu’à ta fichue French Theory avec… »

RG : « La French Theory ! Les déconstructeurs ! Mais les débats grandiloquents sur la mort de Dieu ou la mort de l’homme n’ont rien de radical, ils restent sacrificiels, en ceci qu’ils dissimulent la question de la vengeance, car c’est bien la vengeance interminable qui menace de retomber sur les hommes après la mort de toute divinité. »

WS : « Il n’est pas de barrière pour la vengeance. »

RG : « Tu vois bien que tu donnes dans la théorie mimétique ! »

WS : « T’ai-je dis le contraire ? »

RG : « Seul le désir de l’Autre peut engendrer le désir. »

WS : « L’œil ne voit pas lui-même ; il lui faut un reflet dans quelque autre chose. »

RG : « Nous sommes hypnotisés par des dieux dérisoires et notre souffrance redouble de les savoir dérisoires. »

WS : « Mais tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. »

RG : « Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique. Mais combien l’exercent ? »

WS : « J’en reste à mon point de vue : tu as trouvé dans mes œuvres ce que tu voulais y trouver, comme tous les autres, freudiens, marxistes et compagnie. »

RG : « Je m’inscris en faux. Je veux bien que les nihilistes se sentent chez eux pour quelques vers dans Macbeth ou Richard III… Mais pense à ton Jules César ; c’est un véritable récital de ma théorie ! Tout y est : le désir mimétique, la rivalité, le cycle de la vengeance, la crise et la guerre de tous contre tous, la destruction des hiérarchies, le massacre aveugle d’un innocent, la sacralisation de la victime… »

WS : « Je me suis contenté d’adapter Plutarque, presque ligne à ligne. »

RG : « Tu nous fais un numéro de fausse modestie. Tes ouvrages valent parce qu’ils sont imprégnés de mimétisme et des mécanismes sacrificiels qui en découlent. Et je vais te le prouver. »

WS : « Continue ».

RG : « Tu as suscité de nombreux imitateurs. Or, le résultat est affligeant. Tous ont cru faire du Shakespeare en multipliant les contrastes, les extrêmes, les passions débridées, l’hystérie, la violence, etc. Tout ce fatras que j’ai baptisé le mensonge romantique. »

WS : « Tu l’as dans mes pièces, tout ce fatras. »

RG : « Mais il s’y trouve quelque chose de plus : la vérité humaine. Ce qui a fait dire à Stendhal que tes œuvres étaient la plus parfaite image de la nature. »

WS : « Pourtant, on me reproche d’être incompréhensible! Les critiques ont même inventé une catégorie pour cela : « problem plays », « mystery plays »… Ils ne comprennent rien à l’intrigue, à la psychologie des personnages, à leurs contradictions… »

RG : « Justement ! Ce sont ces paradoxes qui rendent tes personnages si réels. Le mensonge romantique, c’est de faire croire à l’existence des bons, des méchants, des victimes, des sauveurs, etc. Alors que le vrai de l’humain, c’est l’ambivalence. Et à sa racine réside un paradoxe fondamental. Personne ne peut se passer de l’hyper mimétisme humain pour acquérir les comportements culturels. Mais cet hyper mimétisme engendre la rivalité. Et la rivalité n’est pas le fruit d’une convergence accidentelle de deux désirs sur le même objet : le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. Ainsi, l’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens, elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.  De ce mécanisme fondamental, tes pièces sont le reflet fidèle. Voilà pourquoi j’y vois une expression de la théorie mimétique. »

WS (du bout des lèvres) : « Si tu veux. Admettons. »

RG : « Je te sens dubitatif. »

WS (explosant soudain) : « Tu es tout même gonflé, Girard ! Je n’ai rien demandé à personne, et tu viens, comme ça, me dire que mes œuvres seraient une intuition de ta théorie, une manière de l’exprimer, certes un peu rustique et pas très claire, mais enfin on ne peut pas trop en demander à ce misérable Will, un bouseux du fond du XVIème siècle. Et tu me réclames un brevet ! »

RG (s’emportant à son tour) : « Pas du tout ! Tu m’inspires déférence et respect, au contraire ! Je me suis fendu d’un bouquin à ton sujet ! (2) Quatre cent cinquante pages ! Et je rends hommage à ton génie à chacune d’entre elles ! »

WS : « Il est plus aigu que la dent d’un serpent que d’avoir des enfants ingrats ! »

RG : « Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit. »

Stendhal (surgissant entre les deux protagonistes) : « Messieurs ! Messieurs ! Pas de dispute ! Pas vous deux ! Shakespeare et Girard, des rivaux mimétiques ! Ce serait la meilleure…  Vous n’avez pas tranché votre débat : tant pis. Restons-en là, l’heure est passée ; laissons le fleuve nous emporter à nouveau. »

RG : «  Pardon de ce manque de sang-froid. Je le regrette. »

WS : « Pardonner est une action plus noble et plus rare que celle de se venger. »

RG : « Il est inévitable qu’à un moment donné, même les meilleurs amis du monde croisent sur leur chemin un objet qu’ils ne peuvent ni ne souhaitent partager. »

WS (radouci) : «  Nous sommes donc des amis. En tout cas, Girard, je te remercie de ne pas m’avoir cassé les pieds avec les questions habituelles. »

RG : « C’est-à-dire ? »

WS : « Ce que mes visiteurs me demandent invariablement.  Etiez-vous un inverti ? Quelle était votre religion ? Et bien sûr, l’énormité : avez-vous vraiment écrit vos pièces ? Toi au moins, tu m’as rendu visite pour quelque chose d’intéressant. »

RG : « Trop aimable. »

Stendhal : « Puis-je, mon cher Shakespeare, au moment de nous séparer, vous faire une recommandation ? »

WS : « Bien sûr ! »

Stendhal : « Lisez donc les Feux de l’envie. »

*****

(1) Philip José Farmer, Le Monde du fleuve, Laffont, 1977

(2) René Girard, Shakespeare ou les Feux de l’envie, Grasset, 1990

A retrouver si vous le voulez, treize citations de Shakespeare et quatorze de Girard.

Une nouvelle guerre civile au Liban ? Le diable est dans le miroir…

par Régina Sniefer

Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.

« Et maintenant, ma femme et moi,
 nous restons tous deux assis devant le miroir,
et nous regardons sans le quitter une seule minute :
mon nez mange ma joue gauche,
mon menton coupé est tordu,
mais le visage de ma femme est ensorceleur ;
et une passion folle, sauvage m’envahit.
J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme
d’une voix à peine perceptible murmure :
« Comme je suis belle ! »
LE MIROIR DEFORMANT
Anton Tchékhov (1884)

Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.

Mémoires, miroir brisé
Ces « passés qui ne veulent pas passer »
Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung

Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ?  L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?

Guerres intestines et miroir des clones
«  Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient,
ils s’ouvrent sur les enfers. »
Jean COCTEAU, ORPHEE

Mais le miroir le plus effrayant et le plus diabolique est celui de la violence. Les marchands de guerres civiles veulent que l’Autre soit à leur image. Pour imposer le chaos, ils cherchent leur « double », qui est simplement le reflet exact de leur être. René Girard, philosophe et anthropologue de la violence, utilise le mot « double » pour ces individus qui s’imitent réciproquement. Il considère que la « violence a deux faces » et que « les extrêmes se touchent ». La violence pour lui « multiplie les effets de miroir entre les adversaires ». Quels sont ces effets de ce miroir ? Dans les situations de rivalité, les rivaux finissent par se ressembler. Ils sont possédés par une même violence destructrice, parce que chacun imite la violence de l’autre. «Tout les oppose car plus rien ne les sépare ». La similitude est alors à la base de la violence.

Dans le plus sombre surgit un point de lumière, une lueur d’espoir : certains Libanais sont lucides et ne tombent pas dans le piège. Ils n’hésitent pas à briser ce miroir qui risque de les rendre diablement semblables à ceux qui diffusent la culture de la peur et de l’exclusion. Ils ne veulent pas ressembler à ces êtres. Ces Libanais ne ferment pas leurs yeux. Mais surtout, ils ne ferment pas l’œil de leurs cœurs. Ils ne cessent de crier haut et fort que leur diversité est une richesse. Leurs actes continuent à s’inscrire dans la dimension du savoir, de l’être, de la dignité et de la création. Pour sortir de ce cycle du sang, de l’ignorance, des préjugés et des passions, ils s’arment d’éthique comme une clé puissante et essentielle pour débarrasser – définitivement – les Libanais d’un « ennemi intérieur » nommé la peur de l’Autre.

Regina Sneifer est une écrivaine et essayiste libanaise. Dernier ouvrage paru : « Une femme dans la tourmente de la Grande Syrie », Éditions Riveneuve, 2019.

Cet article est initialement publié par l’hebdomadaire en ligne afrique-asie.fr

https://www.afrique-asie.fr/une-nouvelle-guerre-civile-au-liban-le-diable-est-dans-le-miroir/

Il est également publié par  Proche-et-Moyen-Orient.ch

Des choses cachées depuis la fondation du Globe

par Joël Hillion

Ce jour le 3 octobre, mais en 1990, sortait Les Feux de l’envie, que René Girard avait publié en anglais sous le titre ‘A Theater of Envy’. Ce livre hors du commun présente la théorie mimétique, et propose simultanément une interprétation originale et puissante de l’œuvre de Shakespeare, interprétation précisément fondée sur cette théorie. Pour marquer cet anniversaire, Joël Hillion nous offre un florilège de citations du poète anglais qui illustrent à quel point ce dernier avait saisi les mécanismes que René Girard dévoilera.

René Girard, dès Mensonge romantique et vérité romanesque, reconnaît sa dette envers William Shakespeare. Aurait-il même découvert la théorie mimétique sans lui ? Interrogé dans Quand ces choses commenceront, il a cette confidence : « Chaque fois que je rouvre mon Shakespeare, je ne suis jamais déçu. […] Dans les comédies, c’est le désir mimétique qui marche le plus fort bien sûr, mais, dans les tragédies, Jules César surtout, c’est le mécanisme victimaire et le sacrifice. […] Ne me lancez pas sur Shakespeare, ou vous n’en finirez pas ! » C’est en reconnaissance de ce qu’il doit à Shakespeare qu’il a écrit Les Feux de l’envie.

 D’une certaine façon, René Girard a révélé ce que Shakespeare avait déjà conçu et exprimé avec ses mots, son langage poétique. Bien qu’il ait tout compris à la « théorie mimétique », Shakespeare ne pouvait évidemment pas en avoir « fixé » le vocabulaire. Il était poète et dramaturge, pas anthropologue. Des notions comme la « médiation interne », le « désir métaphysique » ou la « méconnaissance » sont présentes dans son œuvre mais les mots qu’il utilise sont différents des nôtres. Il arrive, ce faisant, que ses inventions soient lumineuses.

On ne peut pas lire ou entendre Shakespeare sans croiser, un peu partout, la « théorie des doubles », la « rivalité mimétique », les thèmes du désir et du sacrifice. Dans les seuls Sonnets, on peut trouver un trésor d’expressions parfaitement girardiennes enrichies du génie poétique de Shakespeare. En voici un petit florilège.

Le désir est appelé ‘envy, evermore enlarged’, « une envie toujours croissante » (sonnet 70, vers 12).

Le triangle mimétique est clairement décrit au sonnet 42, vers 6 : ‘Thou dost love her, because thou know’st I love her’, « Tu l’aimes parce que tu sais bien que je l’aime ».

Les phénomènes de substitutions, caractéristiques du désir mimétique, sont reconnus au sonnet 53, vers 1-2 :

‘What is your substance, whereof are you made,
That millions of strange shadows on you tend ?’

« De quelle étrange substance êtes-vous donc fait,
Qu’on voit des millions d’images vous ressembler ? »

Le double bind est clairement identifié (28, 5-6) :

‘And each (though enemies to either’s reign)
Do in consent shake hands to torture me.’

« Chacun à sa façon, bien qu’ennemi de l’autre,
Vient lui donner la main pour me persécuter. »

L’indifférenciation est condensée dans une formule définitive (62, 13) :

‘’Tis thee my self.’
« Mon moi c’est toi. »

Le bouc émissaire, la victime innocente, c’est le jeune homme sacrifié par sa maîtresse (134, 14) :

‘…he pays the whole.’
« …c’est lui qui paie pour tout. »

La méconnaissance est « analysée »avec beaucoup de précision (148, 1-4) :

‘O Me ! What eyes hath love put in my head,
Which have no correspondence with true sight,
Or if they have, where is my judgement fled,
That censures falsely what they see a right ?’

« Pauvre de moi, quels yeux l’amour m’a-t-il donnés
Pour que je sois aveugle à la réalité !
Et s’ils voient juste, où s’est enfui mon jugement
Qui s’interdit de voir et nie toute évidence ? »        

 Le ressentiment est décrit (88, 11) comme: ‘The injuries that to my self I do’, « Le mal que je me fais ».

Le pharmakon est exprimé lapidairement (119, 9) par l’expression ‘O benefit of ill !’, « Ah, le malheur est bon ! »

Continuons notre petit florilège en sollicitant maintenant diverses pièces.

Brutus s’enferme, il veut avoir raison « tout seul », il lui faut l’aide de Cassius pour qu’il puisse ouvrir les yeux de sa conscience :

Cassius. Since you know you cannot see yourself
So well as by reflection, I, your glass,
Will modestly discover to yourself
That of yourself which you yet know not of.

CASSIUS. ― Puisque vous savez que vous ne vous pouvez pas vous voir
Autrement que dans un reflet, je serai votre miroir,
Et modestement, je vous ferai découvrir
Ce que de vous-même vous ne savez pas encore.

Jules César, I, 2, 67-70.

Double empathie ; le chagrin de Roméo peine Benvolio (son ami, son double) et celle de Benvolio accable Roméo :

Romeo. Why, such is love’s transgression. ―
Griefs of mine own lie heavy in my breast ;
Which thou wilt propagate, to have it press’d
With more of thine : this love, that thou hast shown,
Doth add more grief to too-much of mine own.   

ROMÉO. ― Oui, l’amour ne connaît pas de barrières…
Les chagrins qui pèsent sur mon cœur,
Tu vas les augmenter sous le poids
Des tiens : cette affection, que tu manifestes,
Ajoute un chagrin de plus au trop-plein que j’avais déjà.

Roméo et Juliette, I, 1, l. 190-194.

Ulysse et le ‘degree’, dont René Girard a tiré tant de savantes conclusions :

Ulysses. O, when degree is shak’d,
Which is the ladder to all high designs,
Then enterprise is sick. How could communities,
Degrees in schools and brotherhoods in cities,
Paceful commerce from dividable shores,
The primogenitive and due of birth,
Prerogative of age, crowns, sceptres, laurels,
But by degree, stand an authentic place ?
Take but degree away, untune that string,
And, hark, what discord follows ! Each thing meets
In mere oppugnacy…

ULYSSE. ― Que la « bonne échelle » vienne à être bousculée,
Elle qui sert de mesure à tous les grands desseins,
Et toute l’entreprise est malade. Comment les communautés,
Les niveaux dans les écoles, les fraternités dans les villes,
Le commerce pacifique entre différentes rives,
Le droit d’aînesse dû à la naissance,
Les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers,
Sans cette mesure, pourraient-ils tenir à leur juste place ?
Écartez-vous d’un degré, désaccordez cette corde,
Et écoutez la cacophonie qui s’ensuit ! Tout, tout à coup,
Est réduit à l’affrontement…

Troïlus et Cressida, I, 3, 101-111.

« L’hypothèse mimétique » :

Timon. Twinn’d brothers of one womb,
Whose procreation, residence, and birth,
Scarce is dividant, touch them with several fortunes ;
The greater scorns the lesser : not nature,
(To whom all sores lay siege) can bear great fortune,
But by contempt of nature.

TIMON. ― Que deux jumeaux nés de la même matrice ―
Dont la conception, la gestation et la naissance
Sont quasi identiques ―, soient touchés par des fortunes différentes,
Et le plus grand méprisera le plus petit : il n’est pas dans notre nature
(Qui est affligée de tous les maux) de jouir d’une grande fortune
Sans mépriser notre semblable.

Timon d’Athènes, IV, 3, 3-8.

Le plus jaloux des deux n’est pas toujours celui qu’on croit :

Iago. I do suspect the lusty Moor
Hath leap’d into my seat ; the thought whereof
Doth like a poisonous mineral gnaw inwards ;
And nothing can, or shall, content my soul,
Till I am even’d with him, wife for wife.

IAGO. ―   Je soupçonne fort le luxurieux Maure
De jouir à ma place ; cette pensée,
Comme un poison minéral, me ronge de l’intérieur.
Rien ne peut, rien ne pourra calmer mon âme
Avant que je ne me sois égalé à lui, femme pour femme.    

Othello, II, 1, 297-301

Le mimétisme absolu dans sa violence absolue :

Donalbain. The near’ in blood,
The nearerblooby.

DONALBAIN. ― Plus près par le sang,
Plus près de faire couler le sang.

Macbeth, II, 3, 142-143.

Le « contre-modèle » (version ironique du mimétisme) :

Autolycus. I am a poor fellow, sir.
Camillo. Why, be so still ; here’s nobody will steal that from thee.

AUTOLYCUS. ― Je ne suis qu’un pauvre homme, monsieur.
CAMILLO. ― Eh bien, reste-le ! Personne ne te dérobera ton état.

Cymbeline, IV, 4, 634 et s.

Oxymore amoureux :

Miranda. I am a fool,
To weep at what I am glad of. […]
Ferdinand. Wherefore weep you ?
Miranda. At mine unworthiness, that dare not offer
What I desire to give, and much less take
What I shall die to want.

MIRANDA. ― Je suis folle
De pleurer de ce qui me comble de joie.
FERDINAND. ― Qu’est-ce qui vous fait pleurer ?
MIRANDA. ― J’ai honte de n’oser offrir
Ce que je désire donner, et plus encore de prendre
Ce que je meurs d’obtenir.

La Tempête, III, 1, 73-79.

Quand l’avenir nous échappe

Le dernier ouvrage de Bernard Perret vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer ; en voici l’avant propos.

Rattrapé et dépassé par l’événement

« Quand le projet de ce livre a été conçu, personne ne se doutait que la pandémie du Covid-19 allait prendre une dimension catastrophique et devenir l’un des événements majeurs de ce début de millénaire. Un événement dont on est loin d’avoir mesuré toutes les conséquences mais qui, à coup sûr, ébranle bien des certitudes.

Cette irruption de l’inattendu m’a placé en tant qu’auteur dans une situation délicate : il se trouve en effet que le thème central du livre que j’avais commencé d’écrire est le rôle des catastrophes dans l’évolution des sociétés. J’y développe l’idée que le processus de civilisation a toujours été le résultat imprévisible de réponses apportées en situation à des événements dramatiques ou à de nouveaux problèmes de coexistence sociale. Ce schème de pensée, que je qualifie, au risque assumé du malentendu, d’apocalyptique, me semble le seul à même de permettre l’intégration de ce que nous savons des menaces écologiques dans une vision sensée de l’avenir. Les virus n’étaient pas absents de mes premières réflexions, mais ils n’occupaient qu’une place modeste parmi d’autres scénarios catastrophes, après les inondations, les canicules, les famines et les incendies géants. Pas plus que d’autres, je n’avais anticipé ce que nous venons de vivre. Ce qui toutefois m’apparaissait déjà, c’est notre incapacité à nous transformer sans y être contraints, même lorsque les menaces dont nous avons connaissance annoncent des catastrophes quasi certaines.

Face au changement climatique, il est trop évident que nous ne ferons rien, ou pas grand-chose, tant que des catastrophes répétées n’auront pas rendu l’immobilisme intenable, incapables que nous sommes de reconnaître l’obsolescence de notre vision du progrès. Pour donner sens à ce constat quelque peu désespérant, il faut prendre du recul et considérer à la fois le rôle des événements imprévus dans l’histoire et celui des contraintes sociales dans le développement de la civilisation. Mon ambition était et demeure de développer ces deux thèmes dans les registres politique et philosophique, en prenant pour hypothèse que seul un discours politique assumant une dimension prophétique pourrait être à la hauteur de la situation. Qu’entendre ici par « prophétique » ? Essentiellement le fait de prendre acte des limites de la raison politique, non pour s’en délecter, mais pour transformer en énergie morale et en créativité la conscience aiguë d’un écart entre le nécessaire et le politiquement réaliste.

La crise sanitaire confère à ces questions une actualité et un relief nouveaux. Ce qui n’était qu’une projection dans un futur incertain s’est soudain concrétisé dans une réalité obsédante et anxiogène. Ce bouleversement imprévu n’a fait que renforcer ma détermination de suivre cette ligne de pensée, mais, en me faisant vivre une expérience en rapport direct avec le sujet du livre, il ne pouvait rester sans conséquence sur la hiérarchie et l’agencement des arguments. Toute la difficulté étant de penser un présent inquiétant sans perdre de vue ce qui se profile juste derrière et qui ne l’est pas moins. Difficulté d’autant plus grande qu’à la crise sanitaire va s’ajouter une crise économique et sociale encore plus longue et ravageuse, qui risque de faire passer l’écologie au second plan malgré les bonnes intentions affichées. En achevant cet ouvrage, il m’est d’ailleurs arrivé de me demander s’il était bien raisonnable de prétendre éclairer l’avenir dans un moment où le présent lui-même est si peu pensable et si lourd de menaces immédiates – une situation où nul ne sait pendant combien de temps nous devrons porter un masque dans l’espace public, éviter les rassemblements et limiter les contacts sociaux, ce qui, indépendamment de l’effet du renforcement inéluctable des contraintes écologiques, hypothèque le redémarrage de la consommation et donc la relance économique. Il n’est pourtant pas plus justifiable aujourd’hui qu’hier de se dérober au devoir d’anticiper les catastrophes avant qu’elles ne se produisent.

Ce serait mal comprendre l’objet de ce livre que d’y voir un scénario de transition écologique. Il a plutôt pour objectif paradoxal de faire apparaître notre incapacité à concevoir un tel scénario au vu de ce que l’on peut connaître du fonctionnement des sociétés contemporaines. Mais ce diagnostic pessimiste est contrebalancé par la conviction que nous ne cessons jamais de nous réinventer, individuellement et collectivement, sous la pression des événements. « Je n’étais pas du tout préparée à cela », disait une jeune infirmière, et elle n’est pas seule à l’avoir pensé.

Pourquoi, dès lors, vouloir scruter l’avenir ? Le meilleur service qu’un intellectuel puisse rendre à la collectivité, c’est de dessiner des figures d’un monde possible. Il n’est jamais inutile de produire des éléments d’imaginaire collectif qui pourront être utilisés le moment venu pour inventer des réponses à des crises que nous n’aurons pas su éviter. Car si ce livre invite à cultiver à l’égard de l’avenir une attitude d’attente ouverte sur l’inattendu, une espérance qui ne dépend pas d’une « croyance anticipatrice fondée sur l’expérience[1] », il n’en demeure pas moins nécessaire de s’y projeter en s’appuyant sur des pensées rationnelles. »

Bernard Perret


[1]    Vincent Delecroix, Apocalypse du politique, Desclée de Brouwer, 2020, p. 327.

Quand René Girard rencontre Shakespeare

par Daniel Laufer

Notre petite chronique Shakespeare/Girard reprend cette semaine un article de Daniel Laufer, publié en 2016 dans le Revue des Deux Mondes.

Shakespeare eût été bien étonné d’apprendre qu’il avait élaboré au travers de ses comédies comme de ses tragédies une théorie de la rivalité mimétique. C’est pourtant bien le génie de cette conception que René Girard lui attribue dans son magnifique ouvrage « Shakespeare Les Feux de l’envie » (1), et non à tort comme on va le voir.

Le propre des grands chefs-d’œuvre, c’est d’être inépuisables. Non pas que l’auteur prétende écrire une œuvre où il cacherait toutes sortes de trésors que les lecteurs ou les critiques mettront à jour avec plus ou moins de bonheur ; c’est son génie qui lui inspire la profondeur, à différents degrés et sur différents plans, de sa création, et cette profondeur lui est naturelle ; elle n’est pas calculée. Mais il faut réciproquement un œil de génie pour découvrir telle trame secrète qui innerve l’œuvre, comme Girard nous la fait découvrir d’abord dans Les deux gentilshommes de Vérone, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien, puis Comme il vous plaira, La nuit des Rois, d’une manière éclatante dans Troïlus et Cressida, et tout autant dans Timon d’Athènes, Hamlet, le Roi Lear, Jules César, le Marchand de Venise, Richard III, Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, le Conte d’hiver, enfin la Tempête… et même les Sonnets.

C’est à dessein que nous rappelons tous ces titres, car Girard ne s’est pas contenté d’évoquer la rivalité mimétique dans l’œuvre de Shakespeare au cours d’une démonstration académique, il jette le faisceau de son regard sur chacun des principaux protagonistes comme s’il devait être le metteur en scène de chacune de ces pièces.

« Don Quichotte ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. »

On n’échappe pas ici à un bref rappel de l’origine et la substance de la conception girardienne, si l’on veut comprendre sa lecture de Shakespeare. « Mensonge romantique et vérité romanesque » (2) s’ouvre sur la description du héros de Cervantès : Don Quichotte est celui qui a renoncé sans le savoir à son indépendance intellectuelle et morale, il ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. Ce désir de l’autre, on le retrouve dans toute la grande littérature : Mme Bovary, le Rouge et le noir, les snobs de Proust, les Stéphane Trofimovitch de Dostoïevski.

Lorsque la distance est grande entre le sujet et le modèle, ce que Girard appelle la médiation externe, aucune rivalité n’est possible avec le médiateur ; mais dès qu’il s’agit de médiation interne, c’est-à-dire dans les occurrences où sujets et modèles sont proches, comme dans le Rouge et le noir ou chez Flaubert… et bien sûr chez Shakespeare, le désir de l’autre ou le désir selon l’autre devient inévitablement rivalité mimétique.

Nous nous limiterons à un seul exemple, d’ailleurs choisi presque au hasard, tant foisonnent les dialogues d’un mimétisme…girardo-shakespearien :

« La théorie mimétique shakespearienne se déploie, écrit Girard, dans le Songe, de façon quasiment pédagogique : le discours d’Héléna traite d’abord de la nature ontologique du désir dont le modèle fait l’objet ; ensuite vient une conversation qui porte sur les moyens de mettre en œuvre ce désir.

Comment une jeune fille peut-elle se transmuer en sa médiatrice ? Il lui faut faire de sa propre existence une imitation mystique et scrupuleuse de sa divinité. Ayant cette dernière sous la main, c’est à elle [Hermia] qu’Héléna demande directement conseil :

Oh ! Apprends-moi tes façons d’être, et par quelle magie

Tu règles les battements de cœur de Démétrius ! (I,1)

Ainsi Girard conclut-il dans son introduction :

Shakespeare peut être aussi explicite que certains d’entre nous au sujet du désir mimétique et il a pour cela son propre vocabulaire, suffisamment proche du nôtre pour permettre une reconnaissance immédiate. Il parle de désir suggéré, de suggestion, de désir jaloux, de désir émulateur etc., mais le mot capital est celui d’envie, employé seul ou dans des expressions composées… L’envie convoite cette supériorité d’être… qui fait honte à l’envieux, surtout depuis l’avènement de l’orgueil métaphysique au temps de la Renaissance. »

C’est une lecture passionnante que de suivre les personnages shakespeariens en compagnie de Girard ; on a comme l’impression de les débusquer, d’atteindre leur être. Il nous paraît impossible aujourd’hui de monter n’importe quelle œuvre de William Shakespeare en faisant l’impasse sur cette révélation.

Metteurs en scène : à bon entendeur, salut !

  1. René Girard, Shakespeare Les feux de l’envie. Traduit de l’anglais par Bernard Vincent. Grasset éd. 1990. 437p.
  2. Les quatre ouvrages fondamentaux de René Girard, soit Mensonge romantique et vérité romanesque, La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire, ont été réédités en un volume chez Grasset en 2007, lequel comprend une large introduction de l’auteur, indispensable à qui veut avoir en main une synthèse de son œuvre.

Lien vers la publication initiale :

Don, sacrifice et violence (Mauss et Girard)

Cérémonie du Potlatch

par Christine Orsini

La dernière livraison du MAUSS contient les Actes d’une journée d’étude, le 16 mars 2019, sur le thème « Mauss, Girard et la violence », organisée par le MAUSS et l’ARM. Il n’est pas si fréquent que des chercheurs en sciences sociales et des anthropologues se réunissent pour présenter et discuter les thèses de Girard. Ils l’ont fait sérieusement (en connaissant tous à fond la théorie mimétique) et courtoisement (la plupart trouvent le système girardien « très séduisant »). La rencontre entre les girardiens et les chercheurs du MAUSS ne s’est pas déroulée sous le signe de la rivalité mais de la convivialité.

Pour pouvoir discuter, il faut un fonds commun : les girardiens partagent l’anti-utilitarisme qui caractérise le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales). Dans le paysage actuel des sciences sociales, dominées par l’économie, qui met au centre l’intérêt, les deux écoles de pensée sont fraternellement marginales. Le titre choisi par la revue du MAUSS « La Violence et le mal », a un accent girardien. Mauss ne thématise pas la violence mais, comme le dit Bernard Perret, « le caractère obligatoire du don s’inscrit sur un arrière-fond de violence ».  Et pour Mauss comme pour Girard, l’énigme anthropologique du social ne peut être résolue qu’en allant chercher, dans le plus lointain passé, des faits, des « invariants » qui transcendent la diversité des cultures, tels le don et le sacrifice. Ce sont des réponses au problème de la violence assez universelles pour permettre de penser le présent et même l’avenir à partir d’elles.

Le très fin historien de l’anthropologie qu’est Lucien Scubla navigue entre les deux « écoles » et ne voit pas les œuvres de Mauss et de Girard comme deux théories anthropologiques concurrentes. Seul Girard est un penseur systématique, un théoricien. Marcel Mauss s’est consacré à l’ethnographie. Dans le texte produit pour la revue, Scubla montre à partir d’exemples, que toute tentative pour éradiquer la violence en ouvre le déchaînement. Il faut combattre le mal et il ne peut l’être que par des institutions appropriées. Il est en cela plus proche du MAUSS que de la pensée apocalyptique de Girard.

Cependant, les MAUSSiens auraient pu intituler les actes de leur participation à cette journée : « Pourquoi nous ne sommes pas girardiens » et leurs critiques à l’égard de la théorie mimétique sont parfois radicales. Philippe Chanial résume ainsi la théorie mimétique : « La réciprocité, c’est le mal. » Non seulement Girard passerait à côté de toutes les formes de réciprocité positive, mais pour lui, les règles qui régissent le don (la bonne réciprocité) ne serviraient qu’à contenir la violence (la mauvaise réciprocité). Pour que les hommes d’un même groupe ne s’entretuent pas en convoitant les mêmes biens, il leur faut les échanger avec un autre groupe ou les détruire. En résumé, la théorie mimétique réduit le don à l’échange ou au sacrifice. Le désir mimétique fait de l’homme avant tout un prédateur.

Sur un plan plus personnel, existentiel, le chercheur du MAUSS reproche à Girard d’être un « désenchanteur ». Pour Girard, « donner n’est pas donner, aimer n’est pas aimer ». En révélant le mensonge archaïque après le mensonge romantique, l’anthropologie girardienne a puissamment éclairé la face obscure du social. Mais Chanial, quant à lui, veut qu’on reconnaisse la face lumineuse des relations humaines : « L’expérience du don, comme l’expérience amoureuse, est aussi celle de relations, de formes de générosités et réciprocités mêlées qui sont à elles-mêmes leur propre fin ». (1)

Le don plutôt que le sacrifice : c’est aussi le choix d’Alain Caillé. Dans son intervention, faisant une typologie des formes de violence à partir du don, il montre que dans bien des rituels violents, le sacrifice est absent. Quant au don, il ne se réduit pas au don de bien, au bienfait. D’abord, on peut donner le mal, « un coup de pied plutôt qu’un coup de main », on peut donner la mort. Ensuite, le cycle symbolique du don avec ses quatre moments : demander, donner, recevoir, rendre, ne prend sens que de son opposé, le cycle diabolique du refus de l’alliance et ses quatre moments : ignorer, prendre, refuser, garder. Les cycles s’interpénètrent, chaque moment du cycle symbolique mal effectué (on donne trop ou pas assez etc.) peut basculer dans son opposé du cycle diabolique.

Alain Caillé distingue l’opposé et le contraire du don : donner du mal est le contraire de donner du bien. Mais qu’il soit don de bien ou don de mal, le don s’effectue dans la réciprocité ; par exemple, dans les systèmes où la vengeance est ritualisée, les hommes de groupes ennemis qui se donnent alternativement la mort reconnaissent leur appartenance à une socialité et à une humanité communes. La symétrie vise à préserver un équilibre entre les familles, au fond à éviter le massacre. Par contre, prendre est l’opposé de donner. La violence devient absolue quand elle s’affranchit de toute réciprocité.

Côté girardien, Mark Anspach a rappelé comment la réciprocité au contraire menace le lien social. Les rivalités mimétiques engagent les hommes dans la « guerre de tous contre tous ».  La guerre intestine, le suicide collectif, c’est pour Girard ce qu’un groupe humain veut à tout prix éviter : tous les rituels et les interdits relèvent de cette hantise. A la violence réciproque doit se substituer une violence unanime (2). C’est le sens du rituel du sacrifice que Girard définit comme « une violence sans risque de vengeance ». Quant à la vengeance, elle est à la fois l’objet d’un interdit strict à l’intérieur et d’un devoir strict à l’extérieur. Girard n’hésite pas à voir la vengeance externe (la guerre), comme la chasse, sous un aspect sacrificiel ; du fait qu’en exportant la violence à l’extérieur, elle l’empêche de se répandre à l’intérieur, elle protège la communauté. En réalité, pour Girard, le sacrifice au sens propre, la destruction d’un bien ou d’une victime, n’est qu’un élément de tout un ensemble d’activités « sacrificielles » destinées à contrecarrer la mauvaise réciprocité des « frères ennemis ».

Selon Mark Anspach, les échanges agonistiques analysés par Mauss (l’escalade du don et du contre-don comme une escalade de coups destinés à terrasser ou à dominer l’adversaire) permettent d’éviter la violence ouverte. « Le but normal de l’échange de dons, dans toutes les sociétés », écrit Girard, « est d’empêcher les rivalités mimétiques de s’emballer. »  Le don serait donc un moyen d’apprivoiser la violence, une forme de sacrifice. A cet égard, il est important de noter que les tribus qui pratiquent le potlatch ne donnent et ne détruisent pas de simples objets de consommation mais des objets précieux auxquels les hommes s’identifient. C’est comme un « auto sacrifice ».

Bernard Perret enfonce le clou en présentant son intervention comme « une lecture girardienne de Mauss ». La dangerosité des rapports humains est en effet omniprésente chez Mauss. Le don archaïque désamorce le face à face menaçant des rivaux en imposant un écart temporel entre don et contre-don. Il a aussi une dimension agressive, permettant d’instaurer des hiérarchies. Donner, c’est affirmer sa supériorité sur celui qui ne peut enchérir ou « rendre ». On l’a vu plus haut, le caractère sacré des biens voués au don ou à la destruction permet de rapprocher le don du sacrifice. Mais si Mauss a parfaitement vu l’ambivalence du sacré, (« Il est criminel de tuer la victime parce qu’elle est sacrée… mais la victime ne serait pas sacrée si on ne la tuait pas »), Girard a été le premier à sortir de ce cercle en proposant, à partir du mécanisme victimaire, une théorie du sacrifice capable d’engendrer une théorie de la culture.

Pour conclure, on aurait envie de considérer, comme Bruno Viard, que les deux penseurs qui ont inspiré cette rencontre sont complémentaires, « car l’un fournit la meilleure origine de la violence, l’autre la meilleure origine de l’amitié ». Mais seul Girard est un penseur de l’origine. Il faut y insister : la vraie différence entre les deux « anthropologues en chambre » qui ont des méthodes d’approche voisines  (Paul Dumouchel) passe moins entre le don et le sacrifice qu’entre une œuvre très instructive sur le plan des faits, celle de Mauss et une « anthropologie fondamentale », celle de Girard. La première « distingue aussi finement que possible les formes rituelles les plus variées et les décrit dans toute leur spécificité » dit Mark Anspach. Il ajoute, pensant cette fois à la théorie girardienne : « A un moment donné, il faut bien recoller les morceaux et voir l’unité sous-jacente ». Ce moment fut la parution, en 1972, de La Violence et le Sacré.

Ce colloque a été entièrement filmé. > lien vers les enregistrements

  1. Girard s’occupe plus spécialement des dérives pathologiques du désir mimétique mais ne récuse pas l’existence de l’amour réciproque : ainsi, à la fin du Rouge et le Noir, le bonheur de Julien avec Madame de Rênal. Il est vrai que l’imminence de la mort a permis cette « conversion » de l’amant vaniteux en amoureux véritable.
  2. Si l’on s’en tient aux faits, sans tenir compte des différences d’époque et de culture, on peut rapprocher l’instruction des « procès de Moscou » sous Staline de l’anthropophagie rituelle des Tupinamba et de la mise à mort du roi sacré africain : dans ces cas précis et tant d’autres, on cherche à renforcer l’unanimité en obtenant le consentement de la victime.

Les enfants d’Apollonios

par Jean-Louis Salasc

Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.

Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.

Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».

Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?

Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).

Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…)  Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.

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Qu’ajoute Shakespeare à la théorie mimétique ?

par Joël Hillion

A suivre dans les semaines qui viennent quelques articles autour de Shakespeare…

Ayant compris très tôt que le désir mimétique, la rivalité entre pairs, la compétition des doubles, conduisent à une violence sans fin, Shakespeare expérimente, avec son théâtre, pendant la vingtaine d’années que dure sa carrière, toutes les « figures » de la crise mimétique. De La Comédie des erreurs (1592), et surtout des Deux Gentilhommes de Vérone (1594) au Conte d’hiver (1610), il étudie comment les crises se déclenchent et quelles en sont les conséquences. Elles sont toutes catastrophiques et les « résolutions » sont généralement sacrificielles. D’où la réputation de son théâtre qui serait essentiellement sanglant.

Les familles ennemies, Montaigu et Capulet, ne se réconcilient que sur la tombe de leurs enfants, et reconnaissent que c’est leur haine mutuelle qui les a poussées au sacrifice. Roméo et Juliette est écrite dans la première période de Shakespeare, vers 1595. Le dramaturge ne possède pas d’emblée les clés de la crise mimétique ― même s’il la met superbement en scène ― mais elle concentre déjà toute son attention et son talent.

Progressivement, le dramaturge va « travailler » sur des scenarii de moins en moins tragiques. Dans Beaucoup de bruit pour rien, comédie écrite vers 1599, les doubles abondent, s’opposent ; on frôle la tragédie la plus noire, mais il se trouve un intercesseur (Don Pedro) pour éviter le pire, pour dévier la violence fatale (Héro, la victime désignée, passe pour morte mais elle échappe finalement au sort classique des boucs émissaires). Dans le théâtre de Shakespeare, le dernier mort de mort violente ― dans une lapidation hystérique ―, c’est Coriolan (1607-1608).

Dans ses dernières « romances », toute fin cathartique a disparu. Beaucoup de lecteurs, et presque que tous les critiques, ne comprennent pas pourquoi et traitent ces pièces de « mystery plays ». Shakespeare achève sa carrière en mettant en scène une issue absolument non violente au drame des doubles, et il écrit La Tempête, en 1610. À la place du meurtre rituel, il n’y a aucune victime, aucun mort ; après la tempête mise en scène par Prospero ― une tempête qui est un condensé de crise mimétique ―, il n’y a pas de sacrifice autre que virtuel (la féérie à laquelle nous assistons). À la place, nous trouvons une scène de pardon mutuel (entre frères ennemis), un renoncement réciproque à la vengeance et une réconciliation finale : ‘O wonder ! O brave new world !’, s’écrie Miranda.

En moins de vingt ans, Shakespeare est donc passé de la violence gratuite qui nous fascine ― celle de Richard III, un tueur qui sème la terreur et en jouit jusqu’à l’extase (1592) ―, à la vision apaisée d’une humanité susceptible d’être « rachetée ». Ainsi essaie-t-il de nous convaincre, nous spectateurs, que la violence n’a pas toujours raison et que la « montée aux extrêmes » n’est pas inéluctable. Encore faut-il, comme Prospero, renoncer à notre magie (c’est-à-dire à notre méconnaissance), et ― plus difficile encore ― nous faut-il admettre que la violence n’est pas le fait du destin, des dieux jaloux, etc. mais que c’est bien nous qui en sommes responsables. Cela passe par une conversion semblable à celle redécouverte et décrite par René Girard, quatre siècles plus tard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

Optimisez votre cerveau

par Jean-Marc Bourdin

Désormais contributeur de notre blogue, Jean-Michel Oughourlian (JMO) est une des plus grandes figures de la théorie mimétique et le plus ancien parmi les fidèles de René Girard.

S’il avait commencé à s’intéresser à la pensée de René Girard très tôt dans ses recherches, ce dont témoigne la publication en 1974 de La personne du toxicomane, il participe très activement au livre d’entretiens déterminant de René Girard Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, lequel donne pour la première fois une vision complète des trois hypothèses sur lesquelles repose la théorie mimétique. A la suite de cette collaboration, JMO s’engage dans l’élaboration de sa propre déclinaison de la théorie du désir dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie et fonde sur elle sa pratique thérapeutique : il la nomme psychologie interdividuelle et, plus récemment, métapsychologie mimétique. Il publie dès 1982 Un mime nommé désir, sous-titré “Hystérie, transe, possession, adorcisme”, révélant par ce spectre large sa volonté d’unifier la compréhension de comportements et de situations psychologiques divers dans l’espace et le temps.

A partir de 1995, la découverte des neurones miroirs fournit des vérifications expérimentales à ses hypothèses et lui permet de présenter ses recherches sous un nouvel angle en proposant une nouvelle topique, non pas métaphysique mais physiologique, fondée sur l’organisation et le fonctionnement du cerveau tels que révélés par le PET Scan (Tomographie à Emission de Positons, procédé d’imagerie médicale dont le but est d’étudier l’activité d’un organe) : il ajoute à la distinction entre cerveau cognitif et cerveau émotionnel popularisée par Antonio Damasio, un cerveau mimétique qui nous met en relation avec les autres. Même si JMO estime aujourd’hui qu’il n’est pas localisable en un lieu exclusif, mais que tous nos neurones auraient une fonction miroir, Notre troisième cerveau (2013) entre dans une sorte de débat permanent avec les deux “autres” cerveaux : ce sont donc trois fonctions cérébrales qui se combinent, notre cerveau mimétique étant toujours à l’initiative, du fait de son rôle relationnel de perception. “Les deux autres cerveaux interviennent ensuite pour justifier et cautionner ce mouvement ou, au contraire, pour tenter de le freiner. Mais ils n’y parviennent pas toujours.” Dès lors, une nouvelle pratique de la psychothérapie est envisageable sur cette base théorique. Elle est susceptible de s’appuyer sur des objectivations fournies par les observations livrées par les PET Scans. Elle vise à mettre en harmonie ces trois cerveaux et éteindre les incendies qu’un rien dans la relation à l’autre est susceptible de déclencher à tout moment.

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La vraie mère

par Christine Orsini

La dernière livraison de la revue semestrielle du MAUSS est passionnante pour les girardiens. J’en ferai très bientôt une recension ici même. Intitulée « La violence et le mal, Girard, Mauss et quelques autres », elle contient principalement les actes d’un colloque (16 mars 2019), organisé par l’ARM, dont les participants ont mis en rapport la pensée de René Girard et celle de Marcel Mauss.

Dans son prologue, ce numéro du MAUSS revient sur une critique adressée à Girard par Jacques T. Godbout, un sociologue d’obédience maussienne, à propos du Jugement de Salomon. Critique à laquelle René Girard avait, une fois n’est pas coutume, répondu. Aimablement mais pas efficacement, puisqu’en 2020, Jacques Godbout, insatisfait de la réponse girardienne, apporte une réponse à cette réponse. Cette « réponse » ne peut s’adresser qu’à nous, lecteurs de Girard et qui plus est, girardiens. J’ai donc décidé de reprendre la discussion ici, dans l’intimité de ce blogue et en comptant sur le fait que beaucoup de nos abonnés connaissent déjà à la fois le texte biblique et la teneur de ce « débat », publié dans le numéro des Cahiers de l’Herne consacré à Girard. (1)

Comment en effet, ne pas réagir à la critique que Jacques Godbout, en 2008, adresse à la théorie mimétique : « Il n’y a pas d’amour possible dans ce système d’explication, seulement de la haine et du « désir » dont les conséquences sont nécessairement épouvantables », écrit-il. Pour apporter la preuve de ce qu’il avance, le sociologue s’empare de l’interprétation girardienne du Jugement de Salomon. On supposera cette fois que tous nos lecteurs savent de quoi il s’agit : le Jugement de Salomon est un texte présent à l’esprit de René Girard dans quasiment tous ses ouvrages, toutes ses conférences et toutes ses interviews ! En ce qui me concerne, depuis ma lecture des Choses cachées, je n’ai jamais pu lire et relire ce texte sans éprouver une certaine émotion. (2)

Sur quoi se fonde la critique que l’homme du MAUSS adresse à Girard ? Essentiellement sur le fait que Girard relativise l’amour maternel, le juge « secondaire » dans cette histoire de rivalité maternelle. (3) Cela peut paraître étrange, en effet. N’est-ce pas parce qu’elle est la « vraie mère » de l’enfant vivant que la bonne prostituée supplie le roi de ne pas trancher l’objet du litige en deux parties égales et de le donner tout entier à sa rivale ? La logique girardienne, selon Godbout, aurait nécessité que l’enfant fût tranché. Or, « la célèbre « sagesse du roi Salomon » réside précisément dans ce pari qu’il a fait que la logique de l’amour allait l’emporter et faire éclater la logique girardienne qu’il propose aux deux femmes. » Finalement, constate Godbout, Girard n’a pas vu que le seul personnage qui donne raison à sa théorie de la rivalité mimétique est la fausse mère mais, justement, à cause de cela, elle est perdante ! Girard n’a pas vu que la condition même de l’efficacité de la ruse royale est que sa théorie mimétique soit inopérante. Le roi et la « vraie mère » ont des conduites qui obéissent de toute évidence à une logique non girardienne. 

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