Le misanthrope, le libéral et le néo marxiste

par Jean-Louis Salasc

Conversation autour du dernier livre de Pierre-Yves Gomez

Le néo marxiste : Comment voyez-vous cet essai ?

Le libéral : La thèse est claire. Le monde entier serait  pris dans un paradigme, que l’auteur baptise « capitalisme spéculatif ». Il repose sur la foi absolue en une prospérité à venir, grâce à l’innovation et au changement, digitalisation et transhumanisme en tête. Du coup, nous pouvons joyeusement faire de la dette, puisque cette prospérité en résorbera les plus monstrueuses accumulations. L’auteur soutient sa thèse en racontant comment elle épouse les évolutions socio-économiques depuis les années soixante-dix.

Le misanthrope : Je lis tout autre chose. L’auteur veut dédouaner l’espèce humaine du saccage de la planète, pollution, épuisement des ressources, réchauffement climatique, disparition de la biodiversité. Pour cela, il en attribue la responsabilité à un système, en l’occurrence le capitalisme, que l’essor des fonds de pensions américains a financiarisé à outrance.  Défense illusoire : le capitalisme est une invention de l’humanité. Chacun est coupable ; l’auteur récuse toute idée de complot.

Le néo marxiste : Pour moi, ce livre n’est ni une thèse, ni un plaidoyer. C’est une description. Celle de la forme que prend le capitalisme avec les récents développements techniques et sociétaux. Capitalisme dont les vices fonciers sont démasqués depuis longtemps,  je n’ai pas besoin de le dire.

Le libéral : Allons, allons, restons sur le commentaire du livre.

Le néo marxiste : L’auteur explique par exemple comment certains se voient micro-entrepreneurs, alors qu’ils ne sont que les serfs de plateformes numériques.  C’est le récit mensonger du capitalisme actuel. Par contre, je récuse les paragraphes où l’auteur prévient sèchement contre « d’autres récits » alternatifs (vous devinez lesquels).

Le libéral : En somme, l’un comme l’autre, vous approuvez l’angle d’attaque (haro sur le capitalisme), mais rejetez les conclusions.

Le misanthrope : Monsieur le libéral, au lieu de prétendre résumer nos avis, vous feriez mieux de nous donner le vôtre !

Le néo marxiste : Oui, je suis curieux de ce que l’ami du capital pense de ce livre.

Le libéral : Au risque de vous surprendre, j’y vois des points positifs. D’abord, la confiance en l’être humain ; l’auteur y puise une sérénité (c’est son terme) qu’il commente dans les dernières pages. Pour un libéral,  cette confiance va de soi, mais je comprends qu’elle vous heurte, monsieur l’anthropophobe.

Le misanthrope : S’il vous plaît, pas de provocation !

Le libéral : Confiance en l’être humain donc. Je vois aussi une description juste de la situation, en particulier sur les illusions d’une résorption en douceur des amas de dettes.

Le misanthrope : Tiens ? Les dettes vous déplaisent ?

Le libéral : Me déplaisent les taux d’intérêt nuls ou négatifs. Keynes appelait à « l’euthanasie des rentiers » ; des taux pareils conduisent à celle de tous les épargnants ! Ces taux font disparaître les solutions pour placer leurs économies, que l’inflation va ronger petit-à-petit. C’est de la spoliation larvée. Vous savez que le libéralisme tient au respect de la propriété privée.

Le néo marxiste : Nous ne le savons que trop !

Le misanthrope : Ainsi, monsieur le libéral, vous approuvez un ouvrage dont le seul titre est une condamnation explicite de vos convictions ?

Le néo marxiste : En effet : ce titre ne vous a pas effarouché ? Le sens m’échappe de l’allusion à Max Weber (cf. son « Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme ») ; mais le mot « malin » n’est pas synonyme ici de « futé » : il faut le prendre dans son sens majorant, porteur du mal, vecteur de destruction.

Le libéral : C’est-à-dire…  diabolique ? Vous versez dans la théologie maintenant ? Pardon du sarcasme. Oui, le titre est assassin à mon goût. Mais regardez le tableau socio-économique brossé par l’auteur : mainmise mondiale d’une technocratie qui fixe la valeur de toute chose, idéologie de la promesse du lendemain, rejet des régulations traditionnelles (humanisme, familles, communautés, religions), primauté du matérialisme et de la consommation, propriété privée détruite par la dette et l’inflation monétaire, transhumanisme en vue d’un « homme nouveau ». Quand je considère ce tableau, d’autres mots que « capitalisme » me viennent à l’esprit, des mots qui vous sont chers, monsieur le néo marxiste.

Le néo marxiste : Quoi ! Quel culot phénoménal ! Vous vous moquez du monde !

Le misanthrope : Messieurs, messieurs ! Merci de vos polémiques : elles accréditent mon point de vue. En tout cas, elles donnent une idée de la richesse de cet essai.

Le libéral et le néo marxiste (en chœur) : Et peut-être l’envie de le lire…

Pierre-Yves Gomez : « L’Esprit malin du capitalisme », octobre 2019, Desclée de Brouwer, 299 pages

Pierre Yves Gomez a participé à l’Université d’été de l’ARM en 2014. Dans cette vidéo de 8mn, Pierre-Yves Gomez explique comment la pensée de René Girard intervient dans ses recherches :

Lien vers le site Pierre Yves Gomez, biographie et présentation du livre « L’Esprit malin du capitalisme » : https://pierre-yves-gomez.fr/lesprit-malin-du-capitalisme/

Propriétés des triangles semblables

par Jean-Louis Salasc

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal : c’était l’avis de Platon, Descartes, Leibniz et quelques autres. Et si de plus la pensée girardienne se nichait au cœur de triangles semblables

J’apprécie beaucoup la clarté de Pascal Ide, dans ses ouvrages comme dans ses conférences. Fin 2018, il publie un nouvel essai : « Le Triangle maléfique ». Il y approfondit les mécanismes relationnels décrits par le psychologue Stephen Karpman, à la fin des années 60.  Ce dernier les résumait sous la forme d’un triangle reliant Victime, Bourreau et Sauveur. Ce paradigme a fait l’objet depuis d’une abondante littérature. Le livre de Pascal Ide la pulvérise. D’abord par sa rigueur à définir les différentes notions. Ensuite et surtout parce qu’il révèle la charge morale sous-jacente (charge  « éthique » pour les âmes sensibles) : il est bien question de subir ou commettre le mal, soit comme privation d’un bien (Saint-Augustin), soit comme violence aliénant notre liberté. Ni Karpman, ni l’imposante légion des comportementalistes ne sont jamais allés sur ce terrain. Pascal Ide est prêtre, médecin, docteur en philosophie et en théologie. A bon droit, il (re)baptise le triangle de Karpman : « Triangle maléfique ».

Bien sûr, il ne s’agit pas des situations où la victime est bien réelle ; où le sauveur cherche à rendre service sans s’imposer ; où le bourreau n’en est pas un, mais exerce le rôle légitime de régulateur (comme des parents indiquant les limites à leurs enfants). Il s’agit des jeux relationnels pervertis, dans lesquels l’un se victimise pour obtenir tel avantage, l’autre feint d’aider pour simplement tyranniser, et le dernier prend plaisir à persécuter autrui. Ces jeux se déroulent la plupart du temps de façon inconsciente.

Devant un schéma triangulaire, le girardien du rang tend l’oreille. Avec les mots de victime, bourreau, persécuteur, sauveur (surtout avec une majuscule), le gyrophare s’allume à pleine puissance. Mais passée cette réaction géométrico-pavlovienne, un premier examen douche tout enthousiasme. Le triangle mimétique fonde une anthropologie ; celui de Karpman est une grille de décodage des  jeux relationnels. Le premier s’interroge sur les fondements, le second est un outil de psychothérapeute. L’un est explicatif, l’autre descriptif. Pascal Ide reste bien sur ce registre, il propose au lecteur des clefs pratiques pour sortir de ces jeux.

Et pourtant…

Ce qui continue à me chatouiller l’esprit, c’est la circularité commune aux deux triangles. Les girardiens sont familiers de la circularité du désir, qui passe entre le médiateur et le sujet, en fait des rivaux, contamine le reste de la communauté, etc. Or, une circularité similaire se retrouve dans le triangle maléfique. La victime devient bourreau et réciproquement ; le sauveur également. Il suffit de quelques échanges pour qu’une personne passe d’un rôle à l’autre. Pascal Ide ne cesse d’insister (comme Karpman d’ailleurs) sur le fait qu’il s’agit de rôles et non d’identités ; car l’erreur commune est bien celle-ci, il l’observe chez ses patients : prendre les termes de Victime, Sauveur et Bourreau pour des identités. Voilà une première similitude remarquable entre ces deux triangles.

Il s’en trouve une deuxième. L’essai de Pascal Ide comporte un court chapitre, le quatrième, dans lequel il esquisse une hypothèse sur l’origine du triangle maléfique. Celui-ci serait une perversion (un « détournement ») du cycle du don, tel que l’a mis en lumière Marcel Mauss : donner, recevoir, rendre. Dans le jeu pervers, la victime exige de recevoir, le sauveur impose son don et le bourreau refuse de rendre. Or, Girard a interprété le cycle du don comme un rituel destiné à se prémunir de la crise mimétique. S’il est dénaturé, c’est donc le champ libre aux rivalités, potentiellement à la violence. Voilà le deuxième lien profond entre nos deux triangles.

S’agit-il pour autant de triangles semblables ?

Il est vrai que la rivalité entre sauveur et bourreau à l’égard de la victime ressemble fort à celle entre le sujet et son médiateur. Il est vrai aussi que l’objet du désir, dans le triangle mimétique, est également une victime, ne serait-ce que parce que la rivalité entre sujet et médiateur le fait disparaître.

Néanmoins, je me contente ici de poser la conjecture et la mettre en débat, comptant sur des commentateurs mieux armés que moi en matière de psychologie et de philosophie pour éclairer la question.

Le « Triangle maléfique » aurait tout intérêt à se trouver adossé à une anthropologie solide comme la théorie mimétique. Celle-ci de son côté ne perdrait rien à englober un  outil pragmatique et bien connu, même si cette popularité conduit  parfois à des contresens et à une littérature quelque peu « ferroviaire ».

Et surtout, n’oublions pas que l’un comme l’autre touchent à l’enjeu de la violence, dont nous ne cessons de chercher à enrayer le cycle.

Qui donc sera le nouveau Thalès de ces deux triangles semblables, le désir triangulaire et le triangle maléfique ?

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal.

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Pascal Ide : « Le Triangle maléfique », octobre 2018, éditions Emmanuel, 328 pages

Sur le même thème, un article de Jean-Marc Bourdin en janvier 2018 :

https://emissaire.blog/?s=Le+triangle+dramatique