La crise du désir

par Jean-Louis Salasc

Joël Hillion vient de publier un nouvel essai (1). Pour lui, le désir est en crise, et cette crise est peu et mal identifiée. Le but de son essai est donc de lui trouver sa place, dans un tableau général où les crises ne manquent pas. Disons d’emblée que Joël  Hillion attribue un rôle centrale à la crise du désir ; nous pourrions presque employer la métaphore de « mère de toutes les crises », métaphore convenue que l’auteur évite fort heureusement.

Joël Hillion est un girardien de toujours. C’est bien sûr avec le prisme de la théorie mimétique qu’il analyse cette crise du désir. Il s’attache à révéler ses liens avec d’autres crises, comme l’impasse économique actuelle, ou encore ce qu’il nomme la « crise de l’intelligence ». En fin d’ouvrage, il s’efforce de dégager de ses analyses, sinon des solutions, du moins des pistes de réflexion.

Deux lignes de forces apparaissent dans cet essai : le thème de l’indifférenciation et le phénomène de la globalisalisation. René Girard a décrit comment la crise dans la communauté est corrélative, sinon consubstantielle, à une montée de l’indifférenciation. Joël Hillion s’adosse à cette lecture. Il montre à quel point les crises actuelles comportent cette caractéristique. Il  voit un symptôme révélateur dans nos incapacités à faire face à cette indifférenciation croissante : qu’il s’agisse du « repli identitaire », de la « fuite en avant » progressiste ou des leurres grossiers que nous acceptons : « Vous êtes unique (mais continuez à faire comme tout le monde) », nous assènent les publicités.

« Comme tout le monde » est à prendre au sens propre, puisque notre planète est devenue un village, sous l’effet des échanges, des moyens de transport et des outils de communication. Joël Hillion reprend et développe ici un point de vue issu de la théorie mimétique. Le mécanisme du bouc émissaire étant une expulsion, il implique l’existence d’un ailleurs, là où précisément l’expulser. Or, dans un monde globalisé, un monde qui se ramène à une unique tribu, cet ailleurs n’existe plus. L’expulsion du bouc émissaire n’est plus une possibilité face aux crises. D’autant, nous rappelle Joël Hillion, que le christianisme avait déjà largement entamé sa disqualification.

Amin Maalouf a noté un paradoxe dans son « Naufrage des civilisations » (2) : alors que la mondialisation rend les êtres humains de plus en plus proches les uns des autres, voici qu’ils s’exaspèrent dans la volonté de se différencier. En bon girardien, Joël Hillion répond à cette apparente contradiction ; car la rivalité mimétique s’instaure justement entre ceux qui sont les plus proches, ceux qui se « ressemblent » le plus.

En dépit de ce risque, Joël Hillion reste fermement attaché à un idéal d’unité de l’humanité, d’une civilisation globale. Il déplore que ce projet soit pour l’instant pris en otage par la sphère marchande et financière ; ce dont la conséquence est de maintenir le monde entier dans une forme d’archaïsme.

Voici un essai ambitieux, foisonnant, dans lequel Joël Hillion fait démonstration de sa verve et de son sens de la formule. En homme de conviction, il affiche ses points de vue avec une vigueur parfois abrupte. Il intègre dans sa démonstration des analyses classiques, comme l’emprise des marchés, la dissolution des valeurs et des tabous, ou la prévalence des croyances aux dépends de la science.

Il nous offre aussi plusieurs points de vue originaux. Par exemple, c’est un argument très girardien qu’il emploie pour récuser le transhumanisme : l’envahissement par la machine et  l’effacement progressif des corps menacent le phénomène même du mimétisme ; qui s’étiole également avec l’interface des écrans. Et perdre le mimétisme, c’est perdre notre humanité, puisqu’une exceptionnelle intensité mimétique est justement le propre de notre espèce.

Autre point de vue notable, les stratégies de victimisation. Les girardiens savent qu’il faut toujours écouter le point de vue de ceux qui sont persécutés. Mais Joël Hillion dénonce comment le souci des victimes est parfois perverti : un tel statut accordé de façon injustifié fabrique des tyrans (enfants-rois par exemple) ; et certains cyniques se l’octroient pour faire avancer d’autres visées que la seule justice.

Enfin, le chapitre consacré à la « crise de l’intelligence » propose une intuition à laquelle sera sensible  tout girardien qui se respecte : « La crise du désir est en réalité une crise des modèles ». Le lecteur en aimerait bien davantage sur ce thème, Joël Hillion reste allusif. La question a été approchée par Robert Redeker dans son essai « Les Sentinelles d’humanité » (3). Mais nous demeurons en attente d’un traitement approfondi par un spécialiste de la théorie mimétique.

(1) « La Crise du désir », par Joël Hillion, avril 2021, 234 pages, L’Harmattan,

(2) « Le Naufrage des civilisations », par Amin Maalouf, mars 2019, 377 pages, Grasset,

(3) « Les Sentinelles d’humanité », par Robert Redeker, janvier 2020, 284, Desclée de Brouwer (cf. https://emissaire.blog/2020/05/12/autour-de-la-theorie-mimetique/)

Batman et le Joker

« Ceci gâche tout ! Tu n’es plus maintenant qu’un « Bruce » dans un costume de chauve-souris » : le Joker est dépité par la révélation de l’identité de Batman.

Qui ne connait Batman, le justicier nocturne dont la tenue évoque la chauve-souris ? Il est, paraît-il, le préféré parmi tous les super-héros dont la culture populaire américaine a multiplié les figures depuis les années trente (Superman, Wonderwoman, Hulk, etc.) Bandes dessinées, films, séries de télévision, jeux vidéos, Batman est omniprésent.

Il est apparu en mars 1939. Ses créateurs se sont inspirés de Superman, Zorro et… Sherlock Holmes ! Comme tous ses congénères, il œuvre bien sûr dans le camp du bien, porte une tenue spécifique et son identité « dans le civil » est cachée. Batman pourtant se distingue par une caractéristique unique : il est un « homme comme tout le monde », il ne dispose d’aucun pouvoir exceptionnel ; sa maîtrise incomparable des arts martiaux est le fruit d’un entraînement laborieux. Il s’est donné pour mission de ramener la justice dans Gotham, une ville gangrenée par la corruption ; Batman capture les « méchants » et les traîne en justice sans jamais les tuer. Les « méchants » prennent souvent la forme de monstres : l’homme-pingouin, Catwoman, Mister Freeze, Double-Face, etc.

Le pire d’entre eux, et principal adversaire de Batman, est le Joker, un psychopathe qui prend plaisir à semer le chaos et la souffrance de façon gratuite. Visage livide du Clown Blanc, cheveux verts, le Joker a subi une mutilation du visage qui lui fait arborer un perpétuel et horrible sourire ; les auteurs ont puisé ce trait dans le roman de Victor Hugo,  « l’Homme qui rit ».

Batman s’est affirmé assez rapidement dans les bandes-dessinées. Après la guerre, la censure a demandé aux auteurs de modérer la noirceur des méfaits des « méchants ». Une série télévisée des années soixante fait basculer le mythe dans l’autodérision. Puis, dans les années 80/90, quatre films marquants redonnent du sérieux à Batman, tout en maintenant une certaine ironie et des univers fantaisistes. Enfin, entre 2005 et 2012, une trilogie de Christopher Nolan, avec  Christian Bale, devient franchement sérieuse et fait presque de Batman un héros tragique.

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La théorie mimétique engendre un critère d’évaluation des œuvres de fiction : ce critère est leur « contenu mimétique ».

Certaines œuvres passent à côté des mécanismes relationnels décrits par Girard. De ce fait, elles sonnent faux et restent artificielles ; elles ne véhiculent que des « mensonges romantiques ».

La deuxième catégorie nous touche davantage. Leurs œuvres y reflètent les lois du mimétisme ; elles nous sont plus proches, plus conformes à la « nature humaine », pour parler comme autrefois.

La troisième catégorie est celle des chefs d’œuvre. Non seulement ils reflètent parfaitement les lois du mimétisme, mais encore ils les révèlent. Ce sont les grands noms auxquels Girard revient constamment : Dostoïevski, Proust, Stendhal, Shakespeare, etc.

Dans quelle catégorie classer les fictions développées autour du personnage de Batman ? Comment se situent-elles à l’égard des mécanismes girardiens : méconnaissance, reflet ou révélation ?

Maxime Sacramento s’est penché pour la question. La revue iPhilo vient de publier une de ses analyses ; en voici le lien :

https://iphilo.fr/category/art-societe/

En complément, un lien vers une étude plus approfondie de Batman (où l’on retrouve des éléments de l’article précédent), toujours avec Maxime Sacramento, toujours avec de solides références girardiennes :

https://quidnovum.blogspot.com/p/monpremier-sappelle-bruce-mon-deuxieme.html

Les trois masques du persécuteur

par Jean-Louis Salasc

Les relations interindividuelles prennent parfois un tour pathologique, que le psychosociologue Stephen Karpman a décrit par un triangle célèbre : « bourreau », « victime » et « sauveur ». Son intensité dysfonctionnelle se situe dans une large palette, depuis de simples taquineries jusqu’aux conflits violents. Si ce schéma triangulaire présente une grande puissance descriptive, il ne dit rien par contre des motifs qui poussent les gens à entrer dans de tels jeux relationnels.

A cette question des motifs, le billet que voici propose une réponse. Elle s’appuie sur la théorie mimétique.

Cette réponse porte une conséquence notable : dans les jeux relationnels à la Karpman ne se trouvent que des « bourreaux ». Les termes de « victime » ou de « sauveur » ne désigneraient  ainsi que des rôles, des stratégies ou tactiques, plus ou moins conscientes.

Disons des masques, puisqu’ils servent à dissimuler le vrai visage, celui du persécuteur.

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La théorie mimétique se fonde sur une vision triangulaire du désir : le triangle qui s’établit entre un sujet, un médiateur et un objet. Cette similitude géométrique avec le modèle de Karpman n’a pas manqué d’éveiller la curiosité des girardiens (1). Elle se renforce encore avec la présence de « bourreaux » et de « victimes » chez Karpman, de « persécuteurs » et de « boucs émissaires » chez Girard.

La lecture que je vous propose est la suivante : le triangle de Karpman est une configuration particulière du triangle mimétique.

Remettons-nous à l’esprit l’une des caractéristiques de ce triangle : il est dynamique, il évolue avec le temps. Le premier moment est celui de la révélation par le médiateur de l’objet désirable aux yeux du sujet. Les réactions des personnes engagées peuvent être ensuite très diverses ; cette dynamique des comportements va donner au triangle mimétique de nombreuses configurations particulières : le sujet soumis (l’Eternel Mari), l’objet cultivant son narcissisme (Célimène), sujet et médiateur devenus rivaux (les deux Gentilshommes de Vérone), l’objet délaissé (Done Elvire), etc.  A mon sens, le triangle de Karpman est l’une de ces configurations.

Voyons comment établir ceci. La personne initiale, le sujet, ne sait que désirer. Un médiateur va lui désigner un objet : il devient ainsi son « sauveur », puisqu’il apporte une solution au manque que le sujet ressent.

Il arrive le plus souvent que le médiateur désigne l’objet par son propre désir à son égard ; tant le médiateur que le sujet désirent donc le même objet : voici la rivalité entre sujet et médiateur. Ce dernier devient pour le sujet un « modèle-obstacle », pour reprendre les termes de Girard. Obstacle : c’est-à-dire un « persécuteur », puisqu’il empêche l’accès du sujet à l’objet de son désir. Le sujet est donc « victime » d’un médiateur qui se trouve être à la fois son « bourreau » et son « sauveur ».

Les girardiens connaissent bien la symétrie réciproque produite par le mimétisme. Voyant le sujet désirer l’objet qu’il lui a désigné, le médiateur se trouve ainsi conforté, par le sujet, dans son propre désir. Le sujet devient ainsi, à son tour, le « sauveur » du médiateur, mais se révèle aussi son « modèle-obstacle », donc son « bourreau ».  Chacun des deux protagonistes engagés dans une rivalité mimétique est pour l’autre à la fois « bourreau », « sauveur » et « victime ».

Qu’en est-il de notre troisième larron, l’objet du désir des deux autres ? Tant qu’il entretient cette rivalité, qu’il ne fait pas de choix entre les rivaux, il est leur « bourreau ». Comme il incarne aussi la solution à leur quête de désir, il reste potentiellement et pour chacun d’eux, un « sauveur ». Mais le statut de « victime » le guette également, par un phénomène que Girard a mis en évidence : petit-à-petit, la rivalité elle-même focalise l’intérêt des rivaux, et l’objet du désir finit par être oublié et même disparaître. Comme dans les « vendettas » des cultures méditerranéennes : les familles sont ennemies jusqu’à la mort, et sans plus savoir pourquoi ; l’objet de la rivalité a disparu.

Ainsi donc, nous nous trouvons devant une configuration du triangle mimétique dans lesquels chacun des protagonistes est à la fois « bourreau », « victime » et « sauveur » des deux autres. C’est très exactement un triangle de Karpman.

Voici un extrait du film d’Yves Lavandier : « Oui, mais… », avec Emilie Dequenne et Gérard Jugnot. La scène illustre parfaitement comment les trois personnages sont à la fois « bourreaux », « victimes » et « sauveurs » les uns des autres. La mère s’oppose à ce que sa fille sorte avec un camarade qu’elle n’apprécie pas, prétendant ainsi la « sauver » ; le père rabroue la mère et se déclare favorable à ce que sa fille sorte (« bourreau » de l’une, « sauveur » de l’autre) ; le père s’en va (rejoindre sa maîtresse), la mère se saoule (manipulation victimaire) et la fille se sentant coupable, annule sa soirée et s’occupe de sa mère, devenant ainsi sa « victime » pour en être la « sauveuse » ; retour du père, sa fille lui reproche de ne pas s’occuper de sa femme (persécution), il répond qu’il a tout essayé (je suis une « victime » impuissante de ta mère) et que sa fille n’a qu’à essayer à son tour (attitude de « bourreau »).

La  lecture girardienne contribue à récuser une interprétation erronée du triangle de Karpman : l’interprétation essentialiste, celle où un protagoniste serait « par nature » un bourreau, un autre « par nature » une victime et le troisième « par nature » un sauveur. Il est vrai que les termes choisis par Karpman suscitent par eux-mêmes une telle lecture ; et un autre phénomène la favorise également : les acteurs peuvent avoir des stratégies préférentielles, se sentir plus à l’aise dans le rôle de la victime ou celui du sauveur.

En réalité, Karpman n’a cessé de souligner la circularité entre les trois rôles de « bourreau », « victime » et « sauveur » : chaque protagoniste peut en changer au cours d’une même interaction, parfois très rapidement, et même les incarner simultanément, ainsi que le montre l’extrait du film « Oui, mais… » La circularité entre les trois sommets des triangles est une manifestation du lien entre théorie mimétique et modèle de Karpman.

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Mais l’interprétation par la théorie mimétique ne se limite pas à confirmer le caractère circulaire et non essentialiste du modèle de Karpman. Rappelons-nous la promesse de l’introduction. La théorie mimétique va nous permettre de comprendre pourquoi les personnes entrent dans des jeux relationnels à la Karpman.

Et la question se pose en effet. Vu de l’extérieur, nous constatons que les échanges sont agressifs et violents, parfois à nu, parfois de façon cachée ; tous les protagonistes y sont perdants, au moins blessés, c’est un combat. Encore plus étonnant : les protagonistes y reviennent sans cesse. Quel est donc le mystérieux bénéfice de ces relations, où ne semblent s’échanger que violence verbale, mépris, blessures ? En vue de quoi les personnes supportent-elles tout cela et y retournent-elles ? D’autant plus que dans les cas de forte intensité, sont au rendez-vous souffrance et désordres psychiques.

En identifiant les jeux de Karpman comme une configuration du triangle mimétique, la réponse vient d’elle-même.

Girard nous a expliqué que chacun est à la recherche de son désir, c’est-à-dire de lui-même : c’est le désir métaphysique. Notre incapacité à désirer de façon autonome nous conduit paradoxalement à chercher des modèles pour nous découvrir nous-mêmes. Cette révélation passe le plus souvent par de nombreux médiateurs, que nous imitons chacun dans tel domaine, et la synthèse de ces différentes « imitations » devient notre personnalité propre. Mais certains ne se contentent pas d’imiter seulement un style vestimentaire ou une manière de s’exprimer : ils veulent imiter l’être même de leur modèle, ils veulent être comme lui, ils veulent être lui. Il s’agit de s’emparer de l’être de son modèle, de se l’approprier. Et comme l’être ne se partage pas, de le détruire ensuite. Pas nécessairement en allant jusqu’à sa destruction physique : il suffit de l’abaisser, l’asservir, l’humilier, lui faire perdre le sens de lui-même.

S’approprier, asservir, humilier, détruire : les actes mêmes qui définissent le persécuteur.

Dans la configuration « karpmanienne » du triangle mimétique, chacun des protagonistes, à la recherche de son désir, donc de son être, n’est rien d’autre qu’un bourreau. Il ne tente pas de se construire à partir de différents modèles, il veut prendre un raccourci et s’emparer de l’être de l’autre. Les postures de « victime » ou de « sauveur » ne sont que des masques pour dissimuler son intention véritable. La posture de victime manipule la culpabilité de l’autre ; celle de sauveur instrumentalise sa reconnaissance.

Les blessures que chacun reçoit et encourt ne suffisent à dissuader quiconque de reprendre indéfiniment la partie, car l’espoir de gain est le plus élevé qui soit : se trouver soi-même. Des personnes enferrées dans les jeux relationnels à la Karpman ressemblent à ces joueurs qui reviennent sans cesse à la table, dans l’espoir du gain merveilleux qui, non seulement annulera toutes les pertes passées, mais encore apportera le pactole suprême.

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Résumons-nous. En identifiant le triangle de Karpman comme configuration particulière  du triangle mimétique, nous sommes en mesure de proposer une explication au fait que des personnes entrent dans le jeu pourtant toxique que décrit ce triangle. Il s’agit de s’approprier l’être de son modèle, cet autre qui semble ne pas connaître, ou avoir surmonté, l’angoisse existentielle (2) et qui devient, justement pour cela, envié.

Cela signifie que le triangle de Karpman ne met en scène que des persécuteurs, certains optant pour le masque de « sauveur » et d’autres pour celui de « victime ». Il n’existe pas de « nature victimaire » ou de « tempérament de sauveur » ; tout au plus, se constatent des stratégies préférentielles.

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Bien sûr, ces conclusions concernent les jeux relationnels dysfonctionnels que cherche à appréhender Karpman. Ne sont pas en cause les situations comportant de véritables victimes, ou  lorsque des gens cherchent simplement à porter secours sans imposer leur vues, ou encore quand sont incriminés comme bourreaux des personnes qui jouent sans arrière-pensées leur rôle de régulateur (des parents qui empêchent leurs enfants de se mettre en danger, des professeurs qui réfrènent le chahut dans les classes, etc.)

Ceci conduit alors à une question cruciale : comment identifier l’existence ou non d’un jeu à la Karpman dans une situation donnée ? Comment distinguer un « vrai » sauveur d’un persécuteur masqué, une victime véritable d’un bourreau employant la stratégie victimaire ? Quels sont les indices ? Ils sont d’autant plus nécessaires que la question ne se présente pas de façon binaire : Karpman ou pas Karpman ; nous avons affaire à un continuum, depuis des relations saines jusqu’à des relations complètement toxiques, en passant par toutes sortes de degrés : allusions, moqueries, récriminations, mépris, accusations, etc.  

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D’autre part, il est loisible de se demander si le modèle de Karpman (donc le triangle mimétique) peut aider à la compréhension d’un certain nombre de phénomènes collectifs actuels, comme la « Cancel culture », le besoin identitaire et les crispations de plus en plus fortes entre groupes, communautés, entités, etc.

Certes, la transposition de mécanismes interindividuels à une échelle collective demande beaucoup de précautions. Certains sociologues la récusent même par principe (Max Weber si je ne me trompe). Cependant, il me semble que la théorie mimétique permet de le tenter.

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Ces deux questions (identifier un dysfonctionnement à la Karpman, utiliser ce modèle à une échelle collective) demandent tout de même quelques développements. Pour rester compatible avec le gabarit en usage dans notre blogue, je vous donne rendez-vous pour de futurs billets qui feront suite à celui-ci.

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(1) Le rapprochement entre triangle de Karpman et Théorie Mimétique a déjà fait l’objet d’articles dans ces colonnes :

https://emissaire.blog/?s=Le+triangle+dramatique

https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/

(2) De cette angoisse existentielle, Michel Henry nous fournit une remarquable analyse dans le septième chapitre de son livre « La Barbarie », intitulé « La Maladie de la vie ».

Du « comme si » au « comme lui »

par Olivier Joachim

Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.

Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.

Le modèle ou les modèles

Les usages courants du terme « modèle » recouvrent des sens aussi variés que le modèle réduit d’un système ou bien le prototype d’une série d’objets, mais aussi l’artiste et son modèle, c’est-à-dire son guide d’inspiration.

Dans la démarche scientifique, la modélisation tient un rôle déterminant. Elle tente d’élaborer un lien le plus rigoureux possible entre des phénomènes et un formalisme mathématique le mieux à même de les appréhender. C’est ainsi que Pierre Duhem propose dans son ouvrage « La théorie physique » une approche épistémologique de la notion de modèle en tant que méthode d’investigation. Dans cette version contemporaine, le modèle s’attache à décrire un phénomène, une réalité ou une région objective, dont il s’agit d’échafauder une structure dont on dira qu’elle est le modèle du phénomène considéré.

Par des liens analogiques, le modèle joue alors la fonction d’intermédiaire entre le champ théorique de la science en question et la manifestation du réel censée lui correspondre. On construit donc entre la région de notre connaissance et l’objet considéré un médiateur dont les effets analysés par correspondances valident ou invalident la pertinence des choix effectués. On invoque alors la plus ou moins grande fidélité du modèle.

Lors de cette action, il convient de valider l’importation des concepts retenus. En préliminaire à cette pratique, l’acceptation de l’existence de structures similaires autorisant les échanges entre les disciplines. Il s’agit de l’hypothèse fondamentale d’une philosophie du « comme si ».

De l’appui à l’obstacle

A la pointe de la science fourmillent les modèles. Grâce aux expériences, certains d’entre eux résistent, s’affinent et s’adaptent tandis que d’autres disparaissent tout simplement. Une fois stabilisé, le modèle reconnu le plus robuste sert d’appui à l’amélioration d’une théorie préexistante ou peut-être même à l’élaboration d’une nouvelle théorie. Finalement, lors d’une démarche réussie, le modèle s’efface pour laisser croître le champ de nos connaissances en direction de l’objet ou du phénomène étudié.

Cette analyse du modèle en termes de médiateur dessine donc une forme triangulaire aux sommets de laquelle se tiennent le savoir du chercheur, son objet d’investigation et le modèle qui, en bon intermédiaire, s’évanouit au fur et à mesure des progrès effectués. Ainsi, lors de cette avancée, le modèle a joué le rôle de point d’appui grâce auquel l’horizon des savoirs s’est élargi.

Mais le dialogue entre cette trinité peut s’avérer moins vertueux qu’il n’y paraît de prime abord. Deux raisons à cela.

D’une part, les hypothèses importées pour la modélisation peuvent ne pas s’adapter au phénomène étudié et, dans ce cas, le modèle échoue. Toutefois, l’échec n’est ici que partiel puisqu’il apporte, malgré tout, de précieuses informations et permet de reformuler le cadre des recherches.

Une autre raison peut constituer un obstacle plus sournois à la démarche intellectuelle. Il s’agit du cas où le modèle rencontre de vifs succès lors de sa conception. Dans son domaine premier, son apprentissage devient alors incontournable et, tant que les résultats qu’il produit s’avèrent intéressants, sa diffusion vers d’autres disciplines peut même se voir vivement encouragée. Pourvu que se dessinent de bonnes analogies, il se verra ainsi répliqué et décliné de telle sorte qu’en définitive, au lieu de s’effacer, il peut rigidifier voire assécher le champ théorique qu’il aurait dû fertiliser.

Voici ce que Gaston Bachelard écrivait dans son livre « La formation de l’esprit scientifique » à propos de cette pathologie du modèle vu comme obstacle épistémologique : « Celui-ci désigne ce qui vient se placer entre le désir de connaître du scientifique et l’objet qu’il étudie. Cet obstacle l’induit en erreur quant à ce qu’il croit pouvoir savoir du phénomène en question. »

Trop confiant dans les résultats qu’elle délivre, le scientifique se perd alors dans les méandres d’une modélisation par laquelle il peut finir par oublier jusqu’à l’origine même de son objectif initial.

Le modèle-appui s’est ainsi mué en modèle-obstacle. D’une médiation positive posée à la bonne distance entre la connaissance du scientifique et l’objet de sa recherche, une bascule s’effectue vers une construction abstrait et trop prégnante qui détourne du dessein premier. Et quand le simple détour devient une erreur d’interprétation, c’est toute la démarche analogique qu’il convient de revoir.

Mécanique et cosmologie

La cosmologie, qui longtemps a semblé devoir échapper à l’investigation scientifique, constitue un terrain favorable à l’illustration de ce que peut être un modèle-obstacle. C’est l’alliance de l’astronomie, de la géométrie et de la mécanique qui a permis son entrée dans le giron des sciences, devenant l’une des disciplines les plus ambitieuses de la pensée humaine.

Au deuxième siècle de notre ère, Claude Ptolémée marque en quelque sorte un point culminant de cette évolution. Dans son célèbre traité, « L’Almageste » le mouvement des astres y est expliqué par compositions de cercles géocentriques, les épicycles. S’accordant avec une prééminence de l’Homme au sein du cosmos, le modèle de Ptolémée a prévalu pendant plus de quinze siècles, détenant ainsi un record absolu de longévité.

Inutile de rappeler que ce modèle constitue presque l’archétype de l’obstacle épistémologique puisque quiconque osant le remettre en question pouvait, à la limite, le payer de sa vie. A ce point de tension extrême, où science et théologie s’entremêlent si étroitement, le tissu de la connaissance se raidit à un niveau tel qu’il ne peut plus évoluer que par de profondes déchirures.

Si le modèle de Copernic a fini par s’imposer, c’est sans aucun doute par les trop nombreuses observations que l’approche de Ptolémée ne parvenait plus à interpréter. Dans l’ouvrage de Copernic, « La révolution des orbes célestes », le mot révolution désigne donc moins la trajectoire héliocentrique d’un corps, que la destruction achevée d’un modèle, marquant ainsi l’avènement de nouveaux modes de pensée.

Dès lors, l’anéantissement du modèle signifiait aussi que l’on ne mourrait plus d’avoir voulu le dépasser.

Physique moderne

Lors de vifs débats, aux issues heureusement moins tragiques, les plus grands physiciens contemporains ont eu à entrer en conflit avec des modèles, les leurs ou ceux d’illustres collègues.

Au tournant du vingtième siècle, le modèle énergétiste de la réalité s’est ainsi fortement opposé à la vision atomiste, défendue notamment par le grand Boltzmann. Une fois le noyau atomique mis en évidence par Rutherford, il a fallu se résoudre à élaborer des représentations de la nature à des échelles si faibles qu’aucun de nos sens communs ne pouvait y prétendre accéder.

La tentation du « comme si » a alors promu un modèle puissant, bien qu’incorrect, le modèle planétaire de Bohr, par lequel l’atome a pris l’image d’un noyau positif et massif autour duquel orbitent de minuscules sphères de charge opposée, les électrons. Une vision nucléo-centrique où positions, vitesses et énergies ont été précisément calculées. Les bons accords énergétiques avec les expériences réalisées sur l’atome d’hydrogène ont figé dans les esprits l’image d’une gravitation réduite où l’infiniment grand se voyait rabattu sur l’infiniment petit.

A sa manière, le modèle de Bohr constitue un très bon exemple d’obstacle épistémologique. Il faudra en effet des nouvelles mesures et beaucoup d’imagination pour comprendre que les notions ainsi importées du monde dit classique ne prévalaient plus aux échelles atomiques. Cette remise en question a précipité ces régions inaccessibles à nos sensibilités vers des paysages abstraits faits de fonctions d’onde, d’opérateurs auto-adjoints et autres objets peuplant l’espace de Hilbert aux dimensions infinies.

De son côté, Albert Einstein peut se prévaloir d’avoir été le plus grand destructeur de modèles et, par conséquent, le plus génial inventeur de l’histoire de la physique. Il est celui qui a su remettre en question l’espace euclidien de Newton et le temps absolu qui y scandait l’évolution de toute chose.

Pour asseoir les premiers résultats de sa relativité restreinte, il a commencé par éliminer le modèle d’un éther luminifère dans lequel devait baigner l’univers. Remettant en question le caractère strictement ondulatoire de la lumière, il a affirmé de concert que le photon était doté d’une vitesse indépassable et invariante dans tout référentiel, et qu’il demeurait insensible à l’écoulement du temps.

Sa relativité générale a inauguré enfin un dialogue original entre la géométrie locale de l’univers et la masse des objets qui le peuplent. A son tour, le cosmos a été vu comme un objet, fait d’espace et de temps subtilement mêlés, structuré par la matière hébergée et à laquelle, en retour, il dicte les mouvements.

Niché au plus profond de son entendement, il est demeuré pourtant un dernier obstacle qui a échappé à cet esprit brillant. Un modèle qu’il n’avait effectivement pas questionné, celui d’un univers globalement statique et éternel. Intégrant ses équations, une constante était apparue à laquelle il n’a pas hésité à attribuer la seule valeur numérique compatible avec cette certitude.

Ainsi, parce qu’il s’est appuyé sur un modèle qu’il pensait inattaquable, il a manqué l’idée de l’expansion de l’univers, objet doté de sa propre histoire, avec un avenir à anticiper, un passé à écrire et, pourquoi pas, une naissance à expliquer.

L’abbé Georges Lemaître a utilisé peu après « l’hypothèse de l’atome primitif » pour décrire cet état originel comme si, à l’aube des années 30, pour éclairer la genèse de l’univers tout entier, il fallait recourir à la physique atomique, alors en plein essor. Merveille d’analogie, après l’atome planétaire voilà qu’émergeait l’univers atomique !

La comparaison, pour le meilleur et pour le pire

En science, cette tentation du « comme si » émane donc d’une irrépressible tendance à la comparaison. Très conscient des biais que peut engendrer le geste analogique et afin de surmonter les modèles-obstacles inhérents à l’acte même de connaître, Bachelard préconisait de « réaliser une catharsis intellectuelle et affective, de réformer son esprit, de refuser tout argument d’autorité et de laisser sa raison inquiète. »

Cette réflexion étendue à des aspects d’ordre psychologique ne rejoint-elle pas la théorie mimétique de René Girard ? En définitive, pour le meilleur et pour le pire, le recours au modèle paraît irréversiblement attaché aux fonctionnements humains. Certes, le geste analogique détient le secret de tout apprentissage mais, de l’appui à l’obstacle, la frontière est si mince qu’elle est souvent franchie sans être vraiment perçue. Par le conflit de rivalité qu’elle suscite, qu’il soit sentimental ou intellectuel, la médiation, parfois vertueuse, nous entraîne aussi dans la redoutable spirale de l’échec, sinon funeste, du moins totalement stérile.

A la limite, la manipulation volontaire de ce genre de processus peut aller jusqu’au détournement de la valeur même des idées à des fins idéologiques, avec les dérives que cela implique !

La science, confrontée au piège épistémologique du modèle-obstacle, montre donc une puissante inclination à la tentation du « comme si ». Elle rejoint ainsi la pathologie mimétique du « comme lui » et ses terribles conséquences révélées par René Girard tout au long de son œuvre.

Ecrivant ces lignes, pris dans les filets de la comparaison, je cherche en quelque sorte un invariant structural qui me fait réaliser que je cède à mon tour aux sirènes de l’analogie ! Terrible mécanisme !

Les leçons de vie de la Formule 1

par Géraldine Mosna-Savoye. Crédits : Clive Mason – Formula One / ContributeurGetty

Ce billet est la transcription d’une émission de Géraldine Mosna-Savoye, diffusée le 22 avril dernier sur France Culture, dans sa chronique Carnet de Philo : « Ce que j’ai appris sur les relations humaines en regardant des courses de F1 ».

Qu’avez-vous fait dimanche après-midi ? Je sais, dimanche, c’est déjà loin, mais j’en garde pourtant encore un vif souvenir… Car, pour ma part, j’étais devant la télé. Et plus précisément devant la Formule 1, le Grand Prix d’Emilie-Romagne. Jamais je n’aurais cru faire ça un jour dans ma vie… mais bon. C’est que j’ai découvert une série incroyable sur la F1. Qui s’appelle « Formula One, drive to survive », traduit en français par : « Pilotes de leur destin ». 

Je confirme : le titre n’est pas mensonger ; non seulement la mort ne cesse de planer sur chacun des épisodes, puisque chaque pilote joue littéralement sa vie lors d’une course, mais surtout parce que, durant les trois saisons disponibles, il est surtout question des pilotes en tant que tels : leurs caractères, enfin leur mental pardon, leurs histoires (surtout faites de sacrifices familiaux et d’entraînements), leurs obstinations, et surtout leurs rivalités. 

Car, pour ceux qui ne le savent pas, la Formule 1 compte vingt pilotes dans le monde, les écuries étant au nombre de dix, il y a donc, si vous me suivez bien : deux pilotes par écurie. Deux pilotes, donc, à la fois coéquipiers et concurrents directs. Deux pilotes qui doivent faire gagner leur écurie (Ferrari, Haas ou Mac Laren) mais qui doivent être, chacun, les meilleurs. Et je dois dire que cette tension entre équipe et rivalité, ça m’a passionnée. 

Coéquipier et rival

D’une certaine manière, on pourrait, c’est vrai, être assez blasé, voire critique, et même dégoûté, face à ce spectacle qui pousse jusqu’au bout la logique politique et économique du « chacun pour soi », chacun pour soi œuvrant pour tous, et surtout pour soi. 

Mais ce que j’ai trouvé vraiment frappant, c’est que cette tension était parfaitement assumée : le seul lien qui unit les pilotes d’une même équipe est de vouloir dépasser l’autre, l’écraser. 

Vous trouvez peut-être ça terrible, mais au moins les choses sont claires : ce qui fait tenir à l’autre ou ce qui le fait exister, dans ce cas-là, ce n’est même plus l’idée du collectif, une passion commune, ou la beauté du sport, mais l’idée paradoxale qu’il n’est là que pour être anéanti instantanément. Il n’existe que pour être nié, dépassé. 

Et ce qui m’a encore plus frappée, c’est que j’y ai retrouvé ce fait paradoxal mais courant, triste mais un peu vrai, où l’autre n’a parfois à nos yeux qu’une existence négative. 

L’amitié vache

C’est cette fille ou ce garçon populaire au collège à qui on en voulait d’être moche, cette personne sur les réseaux sociaux qu’on ne connaît pas mais que l’on scrute, que l’on guette uniquement dans le but de la détester un peu plus, ce troll qui vous sape mais vous connaît mieux que votre mère, et même cet ami qui semble tout faire mieux que nous et dont on se moque en secret dès la première chute. 

Voilà, sans dire que toute notre vie sociale a quelque chose de la Formule 1, il s’y joue quand même ce problème : non pas qu’il y ait de la haine, d’un côté, et de l’amour, de l’autre, non pas qu’il y ait des sentiments mêlés ou pire, un peu tièdes, mais que le lien à l’autre soit déjà fait de rivalité, de séparation, de rupture, ou ne soit peut-être fait que de ça… 

L’anthropologue et philosophe René Girard a exactement décrit ce mécanisme en parlant de l’amitié : « L’amitié est cette coïncidence parfaite de deux désirs. Mais l’envie et la jalousie ne sont pas autre chose. » 

Traduction : ce qui nous rapproche nous sépare aussi, et inversement ce qui nous sépare est aussi ce qui nous rapproche. 

Et j’aimerais insister là-dessus pour finir : ce que j’ai appris en regardant « Formula One : Pilotes de leur destin », c’est qu’on a peut-être tous quelque chose des pilotes de F1 ; pas tout le temps, pas avec tout le monde : mais on aime parfois les autres pour pouvoir les détester, encore faut-il s’en rendre compte…

Le lien vers l’émission :

https://www.franceculture.fr/emissions/carnet-de-philo/carnet-de-philo-du-jeudi-22-avril-2021

Michel Serres toujours présent

Voici deux ans nous quittait Michel Serres.

Olivier Joachim marque cette date en proposant un très bel hommage dans le magazine iPhilo. Il y déchiffre le fascinant jeu de convergences et divergences entre Michel Serres et René Girard.

Le lien vers cet article :

https://iphilo.fr/2021/06/01/michel-serres-et-rene-girard-points-de-vue-transcendants-olivier-joachim/

Michel Serres encore dans l’actualité avec la publication posthume de son dernier livre, consacré à La Fontaine. (1)

La Fondation Michel Serres-Institut de France, l’École normale supérieure – PSL et Le Pommier organisent à cette occasion un colloque par visioconférence le mardi 8 juin prochain à 16 heures. Le lien pour vous inscrire :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52249_non-1/la-fontaine-par-michel-serres.html

(1) Michel Serres : « La Fontaine, une rencontre par-delà le temps », édité et présenté par Jean-Charles Darmon, juin 2021, éditions Le Pommier, 432 pages

La dépossession de soi

L’Association Recherches Mimétiques poursuit sa publication de mini-vidéos destinées à présenter  en 2 minutes et de façon aisément abordable les concepts clefs de la Théorie Mimétique.

Après « Le Désir mimétique » et « La Rivalité mimétique », voici récemment mis en ligne le troisième épisode : « La Dépossession de soi ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56465/la-theorie-mimetique-de-rene-girard-en-2-mn.html

Ce troisième concept est par ailleurs excellemment illustré par un court-métrage de 27 minutes : « Influenceuse ». Il a été écrit et réalisé par Sandy Lobry, avec Lauréna Thellier et Alix Bénézech  dans les deux rôles principaux.

La forme et la mise en scène sont exceptionnelles ; la réalisatrice a recherché pour le spectateur une « expérience immersive », isomorphe au sujet même de son film. Ce court-métrage saisissant est absolument girardien.

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Quelques liens pour retrouver sur le site de l’ARM (Association Recherches Mimétiques) des conférences  récemment données.

Dans le cadre du cycle « Champs mimétiques » :

« Ce que la théorie mimétique peut dire aux managers », par Jean-Louis Salasc le 11 février 2021,

 « Mimétisme, empathie et éducation », par Joël Hillion le 25 mars 2021.

https://www.rene-girard.fr/57_p_55363/evenements.html

Les conférences du cycle « Violence et représentation » sont disponibles par le lien ci-après, notamment celle donnée par Olivier Rey le 10 avril dernier :

« Ce que la Pietà d’Avignon donne à voir et à entendre ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56464/violence-et-representation.html

Les cent jours de l’oncle Joe

par Jean-Louis Salasc

Les tensions internationales ne s’apaisent pas avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Certains commentateurs parlent de Nouvelle Guerre Froide. C’est oublier que durant la première, les sociétés occidentales, les démocraties libérales, apparaissait comme un modèle « désirable » pour les peuples du bloc adverse. Les Etats-Unis se sont faits le « médiateur » de ce modèle de société après la fin de la Guerre Froide. Contrairement à leurs espoirs, il ne s’est pas répandu sur le monde. Non seulement il s’est trouvé dévalué par les crises économiques et le terrorisme, mais encore certains le rejettent du fait même de se voir « imposer un modèle ». Ces mécanismes hautement girardiens expliquent peut-être, au moins en partie, les actuelles tensions internationales ; c’est la thèse de cette analyse. Le modèle occidental n’est plus spontanément aussi « désirable » hors de l’Occident : les administrations américaines semblent avoir du mal à s’en rendre compte et celle de Joe Biden n’y échappe pas.

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Depuis la prise de fonction de Joe Biden, les relations internationales semblent avoir élu domicile sur le cours central de Wimbledon. Tous les joueurs sont au filet, les « smashes » et « passing shots » fusent de tous côtés. Qu’on en juge.

26 janvier : la Norvège annule, pour cause de COVID, des manœuvres prévues en Arctique. Les Etats-Unis maintiennent sur place les mille « marines » qui avaient été envoyés sur place dans ce cadre.

5 février : la Russie expulse trois diplomates européens le jour même de la visite de Josep Borrell, haut représentation de l’UE pour les relations internationales.

8 février : l’USAF déploie quatre bombardiers B1 sur la base norvégienne d’Orland.

17 mars : Joe Biden qualifie Vladimir Poutine de « tueur » et assure qu’il « en paiera le prix ».

18 mars : la Russie rappelle son ambassadeur aux Etats-Unis.

18 et 19 mars : le secrétaire d’Etat américain (le ministre des affaires étrangères), Tony Blinken, reçoit à Anchorage une délégation diplomatique chinoise. C’est un échec : pas déclaration commune. Tony Blinken a entamé le sommet avec les droits de l’homme ; son homologue chinois, a répliqué vertement que la Chine n’accepte pas l’ingérence américaine dans ses affaires intérieures et qu’elle refuse d’être « prise de haut ».

24 mars : Volodymyr Zemlinsky, le président ukrainien, signe un décret déclarant que la politique officielle de son pays est la reconquête de la Crimée.

27 mars : la Chine et l’Iran signe un accord de coopération (en gestation depuis près d’un an). Il comporte un plan d’investissement de 400 milliards de dollars financés par la Chine sur 25 ans, en échange d’un approvisionnement pétrolier à prix stabilisé.

3 avril : on observe un déploiement de troupes russes à la frontière du Donbass (dix mille hommes, des chars, de l’artillerie lourde et des avions de chasse).

6 avril : Recep Tayyip Erdogan reçoit Charles Michel et Ursula van der Leyen, et humilie cette dernière en la faisant asseoir au rang des conseillers.

8 avril : la Russie annonce déployer (pour manœuvres) une force de débarquement amphibie (40 navires) au large de la côte sud-est de l’Ukraine.  14 avril : Joe Biden prend un train de sanctions contre la Russie et renvoie dix diplomates russes.

15 avril : la Russie annonce que Jack Sullivan, l’ambassadeur des Etats-Unis est rappelé pour consultation. Il conteste l’information et tente de rester ; il finit par partir le 20 avril.

16 avril : Volodymyr Zelensky est reçu par Emmanuel Macron (Angela Merkel participe en visio-conférence). Le président ukrainien demande un soutien à la France et l’Allemagne pour une intégration dans l’OTAN et une adhésion à l’UE. Le président français et la Chancelière refusent.

21 avril : discours traditionnel de Vladimir Poutine devant l’assemblée russe. Essentiellement consacrée à la situation interne, l’intervention aborde in fine le champ international. Le président russe indique notamment que « si les lignes rouges sont franchies », la Russie procédera à une « réponse asymétrique, rapide et dure ».

22 avril : le chef d’état major russe annonce le retour en cantonnement des troupes envoyées à la frontière du Donbass.

24 avril : Joe Biden reconnait le génocide arménien de 1915.

25 avril : Recep Tayyip Erdogan fait part de sa colère et annonce une rencontre avec le président américain en juin (prochain sommet de l’OTAN) pour évoquer le sujet.

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Une pareille séquence a suscité bien sûr beaucoup d’émotion dans les médias, passant du registre « au bord de la guerre » à « espoir de désescalade » en quelques jours.  De nombreuses prises de position ont recyclé les partis pris habituels, entre antiaméricanisme et russophobie ; l’approche en est toujours de chercher « Qui est le méchant ? ».

Or, cette approche nous  expose à un risque, celui de concentrer sur l’autre (ou un autre) la responsabilité de la crise, donc de en nous dédouaner. Attitude qui ne conduit qu’à renchérir la spirale de la réciprocité violente, comme l’a montré René Girard : l’autre étant le « vrai » méchant, nous sommes légitimes à mobiliser toutes nos forces pour le neutraliser, voire même moralement obligés de le faire.

Essayons donc de comprendre ce qui se passe sans tomber dans ce travers et en sollicitant, bien sûr, l’éclairage de la Théorie mimétique.

Pour cela, je vous propose de revenir à un article-programme (1) rédigé par Victoria Nuland et publié en juin 2020 : « Pinning down Putin », « Clouer Poutine au sol ». Victoria Nuland a fait carrière au département d’Etat (ministère des affaires étrangères américain) depuis 1984 ; de 2013 à 2017, elle était adjointe du secrétaire d’Etat. Elle était en première ligne à l’occasion de la  crise ukrainienne en 2014. Pendant le mandat de Donald Trump, elle a quitté le département d’Etat. Depuis février 2021, elle est sous-secrétaire d’Etat auprès de Tony Blinken. Elle fait partie des « faucons » ; elle est proche de Madeleine Albright et Hillary Clinton. Son mari est Robert Kagan, un historien et géopoliticien néoconservateur.

L’article de Victoria Nuland est sorti dans la revue Foreign Affairs, la référence aux Etats-Unis en matière de relations internationales. Il propose une analyse du comportement de la Russie sur la scène mondiale, formule un jugement négatif sur ce comportement et dresse un plan d’action pour ramener la Russie à une attitude « convenable ». Nul doute que Victoria Nuland, revenue aux affaires, n’oriente l’administration Biden selon ces préconisations (très probablement, son article faisait partie de son dossier de candidature).

Quelles sont ces préconisations ? Elles sont au nombre de cinq :

  1. D’abord, rassembler les alliés, dont l’OTAN,
  2. Manifester plus de fermeté à l’égard de la Russie,
  3. Renforcer les capacités de sécurité (c’est-à-dire le militaire),
  4. Communiquer directement avec le peuple russe, en particulier les jeunes,
  5. Enfin, proposer au président russe des accords mutuellement bénéfiques.

L’interprétation que je mets sur la table est que nous serions dans la première phase de ce programme : rassembler les alliés.

Et cela veut vraiment dire quelque chose : Emmanuel Macron déclare l’OTAN en « état de mort cérébrale » ;  l’Allemagne s’arc-boute sur le projet de gazoduc Nordstream 2 (qui la relie directement à la Russie en passant sous la Baltique), projet que Washington cherche à bloquer à coups de sanctions et de menaces ; Recep Tayyip Erdogan se méfie des Etats-Unis depuis la tentative de coup d’état de juillet 2016, la Turquie a « pris des initiatives » dans la guerre de Syrie et vient d’acheter des missiles antiaériens russes (un comble pour un membre de l’OTAN). A cela s’ajoute le reproche récurrent des administrations américaines : les alliés ne participent pas assez au financement.

La séquence de cent jours à laquelle nous venons d’assister peut se lire sans difficulté comme un resserrement des rangs de l’OTAN. Fin janvier, son patron Jens Stoltenberg publie un document d’orientation : OTAN 2030. Sans surprise, nous y retrouvons les deux premières préconisations de Victoria Nuland : augmentation du rythme et de l’intensité des manœuvres militaires, évolution du mode de commandement (fin de la règle de l’unanimité), efforts des budgets de défense des pays membres. Les administrations américaines ont en effet une certaine vision de ce que veut dire « resserrer les liens ». C’est Barak Obama qui l’a élégamment formulé dans une interview à Vox le 23 janvier 2015 : « De temps à autre, nous avons à tordre le bras aux pays qui ne voudraient pas faire ce que nous avons besoin qu’ils fassent ».

Quel meilleur moyen pour resserrer les rangs de que faire sentir le souffle de l’ennemi ? Joe Biden qualifie le président russe de « tueur » et assure son plein soutien à Volodymyr Zelinsky ; celui-ci, une semaine plus tard, signe le décret de « reconquête de la Crimée » et part inspecter les postes de commandements à la frontière du Donbass. Moscou finit par réagir et envoie des divisions, puis des forces navales ; Vladimir Poutine couronne le tout avec son discours de la « réponse asymétrique, rapide et dure ». Clap de fin. Joe Biden charge Emmanuel Macron et Angela Merkel d’expliquer à Volodymyr Zelinsky qu’il n’est pas question de l’accueillir dans l’OTAN. En effet, l’article 5 du Traité oblige les alliés à intervenir militairement si l’un des membres est attaqué. Les pays européens ne veulent pas d’une confrontation directe avec la Russie ; les Etats-Unis non plus : Victoria Nuland elle-même reconnaît que la Russie a pris un avantage en matière d’armement avec ses missiles hypersoniques (au-delà de Mach 6) et ses drones nucléaires sous-marins.

Le lendemain de son discours, le président russe retire ses troupes et le surlendemain, Joe Biden l’accueille au sommet de la Terre, comme si de rien n’était. L’opération est bénéfique pour chacun des deux : le président américain a défié Vladimir Poutine et renforcé ce faisant son statut  de « leader du monde libre » ; quant au président russe, il a pu constater qu’il faisait réellement peur, pour preuve Angela Merkel perdant son sang-froid et réclamant le « retrait des troupes russes » (qui se trouvaient sur leur propre sol).

L’oncle Joe enchaîne avec la Turquie, en reconnaissant le génocide arménien de 1915. Un camouflet pour Recep Tayyip Erdogan. La presse et l’opinion publique turque se déchaînent, mais leur président fait le service minimum et renvoie à une future rencontre avec Joe Biden à l’occasion du prochain sommet de l’OTAN en juin.

Selon cette interprétation, nous n’étions donc pas au « bord de la guerre », mais dans une opération de rassemblement du camp de l’Ouest. Pour autant, la « désescalade » n’en est pas une ; car le programme de Victoria Nuland implique une intensification des tensions au fur et à mesure que l’OTAN aura rattrapé (ou croira l’avoir fait) son retard sur la Russie.

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Et la Chine ? Joe Biden a révélé le fond de sa pensée dans une allocution le 29 avril : la Chine est un rival et la Russie un ennemi. Nuance. Il est vrai que dans le domaine économique, la Chine est le seul concurrent des Etats-Unis, la Russie n’est qu’une puissance économique moyenne. Mais la Chine est aussi une rivale dans le domaine institutionnel ; Xi Jiping ne manque pas une occasion de souligner les défaillances des démocraties, il vante les mérites de son approche internationale (dite « émergence harmonieuse ») et offre des perspectives de prospérité à de nombreux pays en développement, avec le projet des Routes de la Soie ou encore en Afrique. L’exemple de l’Iran est emblématique : les Etats-Unis contraignent, la Chine achète.

Même l’Union Européenne a fini par le comprendre. Le 13 mars 2019, une communication conjointe de la Commission au Conseil et au Parlement formule l’analyse suivante : la Chine « est un concurrent économique dans la course à la domination technologique et un rival systémique dans la promotion d’autres modèles de gouvernance ».

Modèle : voilà où René Girard vient nous aider à comprendre.

Il est possible en effet que les tensions géopolitiques actuelles viennent d’une question de « modèle ». L’article de Victoria Nuland en est l’expression involontaire. La structure de son analyse repose sur la conviction implicite que le modèle de société occidental (démocratie, libertés fondamentales, marché, société ouverte, etc.) reste spontanément « désirable ». Cette conviction imprègne une grande partie des élites américaines. C’est pourquoi Victoria Nuland pense que le simple fait de « présenter » aux jeunes Russes cette société suffirait à en faire des adeptes. Au fond, elle considère que si la Russie n’a pas basculé dans le camp occidental, c’est uniquement parce qu’un autocrate agressif empêche les Russes de tout simplement « prendre connaissance » des bienfaits du modèle américain. C’est oublier la décennie Eltsine, au cours de laquelle ses « conseillers américains » ont littéralement pillé le pays (cf. par exemple par Naomi Klein, la Stratégie du choc, 2007) .

Il est vrai que l’Occident a joué ce rôle du modèle désirable pendant la Guerre Froide, c’était le « rêve américain ». Après la Chute du Mur, il était le modèle d’organisation sociale vers lequel tous les pays ne pouvaient que converger. En langage girardien, l’Occident était à lui-même son propre médiateur.

Puis survinrent le 11 septembre, la crise de 2008, les interminables guerres américaines. Le modèle occidental est battu en brèche. Il n’est plus garant de sécurité et de prospérité. Le doute s’est même instillé sur le respect des valeurs de liberté : révélations de Julian Assange et Edward Snwoden, Barak Obama s’excusant à peine d’avoir mis sur écoute le téléphone portable d’Angela Merkel. Victoria Nuland le reconnait à demi-mots, en disant que le modèle démocratique a besoin d’être revigoré. Mais est-il possible de retrouver un statut de modèle de société désirable, de ressusciter le rêve américain ?

Les démocraties occidentales ont peut-être à faire face à la perte de leur statut combiné de « modèle » et de « médiateur ». Ou au moins se faire à l’idée qu’il se trouve des rivaux (« systémiques » comme dit la Commission européenne).

Et là, un autre piège les guette. Mais grâce à la théorie mimétique, nous sommes avertis : des rivaux finissent toujours par se ressembler. La crise du Coronavirus en a peut-être fourni un signe : comment se fait-il que nous ayons tous imité le confinement mis en place à Wuhan, alors qu’absolument aucun de nos plans d’urgence épidémique n’en prévoyait ?

Girard, toujours Girard.

(1) L’article original de Victoria Nuland, précédé d’une traduction réalisée par mes soins :

Une vision de polarisation et d’escalade en Bolivie

Photo de 2019, juste après l’annonce des résultats officiels des élections. On peut voir le cordon policier qui sépare les deux blocs de la population, presque tout à fait indifférenciés.

Par Fernando Iturralde, professeur à l’Universidad Catolica « San Pablo » en Bolivie

Dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Benoît Chantre, Achever Clausewitz, René Girard a essayé de nous mettre en garde face à l’inévitabilité du conflit du fait que l’indifférenciation augmente. Cette même indifférenciation était peut-être celle à propos de laquelle Nietzsche fit aussi quelques prophéties : le désert était en train de croître –disait-il– et l’heure de midi approchait. La perte de différences rendait le philosophe allemand inquiet pour le destin de l’Europe, pour les valeurs aristocratiques qu’il croyait que le Vieux Continent pourrait encore sauver. En fin de compte, c’est bien l’hégémonie démocratique et libérale dont est question dans les deux idées et c’est bien elle qui nous met globalement en situation d’indifférenciation et de désir de revenir aux valeurs traditionnelles de chaque État-nation.

            Nous pouvons voir clairement la réaction nationaliste dans les pays du Nord dit « riche », mais des réactions similaires existent depuis longtemps dans le Sud dit « pauvre ». Parmi ces pays, la Bolivie a un caractère particulier. Selon l’un de ses intellectuels contemporains, le sociologue Henry Oporto, le caractère national inclut le trait de la victimisation : les boliviens seraient une population prête à jouer la victime de tout et n’importe quoi. Ce trait de caractère, le taux de population auto-identifiée aux nations indigènes et le fait que ces populations furent, pour la grande partie de l’histoire du pays, les plus pauvres, donnent des ingrédients apparemment suffisants pour faire du populisme un destin manifeste. L’histoire bolivienne a connu déjà au moins trois grandes séquences de populisme mimétique : au XIXème siècle avec le président Belzu, à la moitié du XXème siècle avec Paz Estenssoro et le MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) et au début du XXIème siècle avec Evo Morales et le MAS (Mouvement Vers le Socialisme).

            En 2019, le parti ci-dessus et son président ont essayé de se faire réélire dans une élection qui augurait la fin de la démocratie représentative dans le pays. Nous pourrions même postuler que ce fut un pari très risqué de la part du gouvernement et des deux membres de son exécutif, Evo Morales, le président, et  Alvaro García, le vice-président. En 2016, un référendum organisé par le même gouvernement avait reçu une réponse négative à la proposition de modifier la Constitution (menée à terme et promulguée par le même parti au pouvoir, le MAS) pour donner la permission à Morales (et à d’autres présidents) d’être réélu de façon perpétuelle, sans limite de nombres de mandats. Déjà à l’époque, il y eut une situation de « empate técnico » (« match nul »), selon les mots choisis par l’ex-vice-président. C’est-à-dire que la population bolivienne était divisée entre deux orientations politiques mimétiquement polarisées : celle qui acceptait la continuation inconstitutionnel de Evo et celle qui ne l’acceptait pas. Le problème vint quand le parti au gouvernement, et spécifiquement le pouvoir exécutif, prit la décision de participer quand même aux élections de 2019.  

            N’était-ce pas faire une provocation à la guerre civile dans le pays ? N’était-ce pas dire à la population de défendre leurs positions jusqu’à la mort parce que c’était la défense de la démocratie même (et les deux côtés, plus tard, dirons défendre leur vote, c’est-à-dire, la démocratie) ? C’est à cette situation que l’attitude du parti MAS a conduit la Bolivie. Et c’est une analyse du discours des intellectuels de gauche (et quelques-uns de la droite) bolivienne que j’essaie de faire dans l’article que vous pouvez trouver dans ce lien. Ici, un bref résumé  des résultats que j’ai constatés. J’ai essayé de suivre l’ordre avec lequel j’expose la théorie mimétique à mes étudiants : la réciprocité polarisatrice, l’unanimité critique (sacrifice) et le cycle rituel (pacification et retour).

            García (l’ex-vice-président), Stefanoni, Bautista et Molina soutiennent que la situation des boliviens est comparable à un mouvement pendulaire; un aller et retour constant entre gauche et droite, indigènes et q’aras (le terme réservé aux héritiers des espagnols, par couleur de peau et par nom), ou bloc populaire et aliénés impérialistes. Les clivages sont fondamentaux ici, comme nous permettent de comprendre les théories de Luis Tapia ou de Roberto Farnetti. Les réciprocités négatives sont en train de faire escalade et, petit à petit, l’indifférenciation entre boliviens devient de plus en plus grande (ce qui est positif en dernière instance, car cela reflète l’existence matérielle d’une nouvelle classe moyenne).

René Girard avait dit que la confrontation aurait lieu à cause de l’indifférenciation ; il avait aussi remarqué que cette perte des différences venait des effets de la modernisation, c’est-à-dire, pour lui, de la sécularisation/christianisation du globe. La confrontation civile entre les boliviens comme classe moyenne est une possibilité lointaine grâce aux efforts d’éducation des gouvernements de Morales, mais les violences à l’encontre des indigènes de la part d’un gouvernement de droite finissent toujours par tuer les gens des classes plus démunies. Alors, l’appel à la guerre civile est un appel à la confrontation entre les classes les plus pauvres et à la mort de boliviens. Cette confrontation est illégitime puisque les membres du gouvernement du MAS étaient déjà et depuis quelques temps partie de l’élite du pays et non pas de véritables représentants du peuple indigène ou des pauvres.

            Ces mêmes intellectuels soutiennent que ce que la Bolivie a vécu, au moment où l’ex-président Morales fut évincé en octobre-novembre 2019, était quelque chose de similaire à un coup d’État sacrificiel qui a expulsé une espèce de messie des populations indigènes, des mouvements ouvriers et des luttes de la gauche bolivienne historique. Ceci apparait aussi dans un auteur que je n’avais pas lu au moment d’écrire l’article, Fernando Mayorga. Celui-ci soutient que Morales représente vraiment l’esprit corporatif et syndical du peuple bolivien et que c’est cela qui lui donne les facultés d’un grand gouvernant : la centralisation du pouvoir à l’exécutif ; le charisme ; et le fait que la décision définitive incombe au président (la personne même du président, pas la fonction). Bautista est l’intellectuel de gauche le plus explicite : grand lecteur de la théologie de la libération, il connaît à fond le travail de Hinkelammert, et parle de « sacrifice » en se référant au système capitaliste et de « bouc-émissaire » indigène pour faire référence à Evo Morales.

            Le dernier mouvement que quelques-uns des intellectuels analysés reprirent dans leurs descriptions de l’expulsion de l’ex-président bolivien est l’inclusion de la vision d’un cycle, d’une répétition dans l’histoire. Ce cycle est dépeint comme un destin, une nécessité de l’histoire ; c’est-à-dire qu’il ressemble à l’apparition d’une téléologie inscrite dans le passé et le futur du peuple bolivien. Ce destin est à la fois marqué par la nécessité d’une répétition constante de sa mise en place, d’une réitération du moment de sa constitution ou décision. D’une part, c’est le fait démocratique des élections ; mais d’autre part, c’est aussi la nécessité de faire de ce moment un moment de tension et de crise. Si la démocratie bolivienne était solide, cela ne causerait pas grand problème, mais comme elle ne l’est pas, cela peut devenir l’occasion d’une confrontation ouverte entre deux blocs de la population. Les intellectuels boliviens que j’ai étudiés semblent anticiper le conflit surtout du fait de la polarisation ethno-classiste et électorale. Alors, par le discours des intellectuels et les  analyses sur l’escalade du conflit chez Girard, on peut conclure que la conflagration aura lieu.

            Un dernier mot sur ce qui s’est passé dans le pays depuis que j’ai écrit l’article. Nous avons eu des élections qui ont reçu l’aval de l’Union Européenne et de l’OEA. Les résultats ont été favorables au parti de l’ex-président Morales avec un résultat très semblable à celui des dernières élections (celles qui ont été annulées par les accusations de fraude et l’appel à des nouvelles élections). Le MAS a gagné avec 55% en premier tour. Est-ce que cela veut dire qu’il y eut vraiment coup d’État et non pas fraude ? Quelques intellectuels que j’ai analysés sont aujourd’hui d’accord avec cette conclusion, mais elle est difficile à soutenir. En tout cas, une élection présidentielle gagnée avec ce pourcentage confirme la vision d’un conflit imminent entre ceux qui ont voté pour le MAS (55%) et le reste. Ceci est un problème de polarisation qui semble propre au système hautement présidentielle qui est celui de la démocratie bolivienne. Les boliviens pourront-ils s’éloigner de la guerre civile vers une solution pacifique grâce à l’intervention des institutions démocratiques et constitutionnelles, ou la crise économique due à la Covid-19 finira-t-elle par rendre tout effort vain ?

Carte des élections de 2020. Les résultats montrent encore un pays polarisé avec le risque d’une conflagration civile.

Mimétisme réflexif

par Olivier Joachim

Depuis Aristote, nous savons que l’homme est un animal mimétique, mais ce n’est que récemment que cette condition a été théorisée par René Girard. Les points de vue inédits qu’offrent les perspectives mimétiques n’en finissent pas d’éclairer les comportements humains, jusqu’à expliquer les mécanismes les plus insondables qui traversent nos sociétés.

Aujourd’hui, je vais voir à l’œuvre ce caractère dans les replis de mes plus profondes intimités. Je le sais en fait depuis toujours, mais je feins de l’ignorer ou plutôt je m’oblige à le faire. Quel que soit mon métier, quelle que soit ma condition, complices d’un temps qui m’enchaîne, les arcanes du mimétisme opèrent en moi. C’est probablement la vieillesse qui m’indique aujourd’hui la triste réalité. L’heure tourne, le mensonge s’use et l’urgence oblige à la lucidité.

Soumis aux cycles du corps et aux périodes des astres, je n’avais jamais prêté attention au caractère répétitif de mes gestes, de mes pensées ou de mes désirs. Et pourtant je dois admettre mes routines et ma redondance. Eduqué à certaines compétences, j’évolue dans un univers où s’exercent leurs pratiques et ceux que je côtoie se ressemblent, baignés de culture ou de traditions communes. 

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