Mimétisme et cordonnerie

Abel et Caïn, Etéocle et Polynice, Rémus et Romulus : autant d’exemples de frères ennemis dont René Girard a éclairé l’hostilité réciproque par le mimétisme et la théorie du double « monstrueux ».

L’histoire récente nous offre un cas dont les ressorts sont similaires, même si la dimension en est quelque peu prosaïque et l’intensité insuffisante pour aboutir au meurtre : le cas des frères Dassler, Rudolf et Adolf, nés respectivement en 1898 et en 1900. Leur père est cordonnier dans la paisible bourgade d’Herzogenaurach (débrouillez-vous pour la prononciation), au nord de la Bavière.

Tous deux rejoignent l’activité familiale. L’aîné est un créateur, passionné de chaussures de sport et il invente en 1924 la chaussure à crampons destinée aux footballeurs. Le cadet est un génie du marketing et de la gestion. Belle complémentarité en première lecture, mais qui ne résistera pas à la rivalité mimétique. Après le football, ils s’intéressent à tous les sports : tennis, course à pied, etc. Dès les Jeux olympiques de 1936, la quasi-totalité des athlètes sont équipés des chaussures de la firme des « Frères Dassler ».

Mais la brouille était depuis longtemps en gestation et éclate avec l’aventure nationale socialiste. Rudolf accuse Adolf de l’avoir dénoncé comme SS auprès des Américains.

En 1948, c’est la rupture. Les deux frères se séparent et fondent chacun une entreprise, mais en restant dans la même ville et en persévérant dans la même activité : rivalité totale.

Adolf Dassler baptise sa société « Adidas » ; Adi comme diminutif d’Adolf et « das » comme contraction de Dassler. Rudolf quant à lui opte d’abord pour Ruda (Rudi est le diminutif de Rudolf et vous voyez parfaitement d’où vient le « da »), puis le fait évoluer en « Puma ».

Ces deux marques vont dès lors dominer leur marché. Elles se livrent une guerre commerciale d’une incroyable férocité, à coup de procès et en s’arrachant les champions comme des trophées : Pelé ou Boris Backer chez Puma, Mohamed Ali ou Stan Smith chez Adidas (recherche effrénée de médiateurs girardiens en direction des clients). Cela durera jusque dans les années 80, au cours desquels la firme américaine Nike les reléguera aux deuxièmes et troisièmes places.

Deux remarques pour compléter la touche mimétique de l’affaire : l’hostilité entre Adolf et Rudolf s’est propagée à leurs enfants et héritiers respectifs, qui aujourd’hui encore ne se parlent toujours pas ; alors que les uns comme les autres ont perdu le contrôle des firmes familiales.

La discorde s’est également répandue à Herzogenaurach : les habitants, les édiles, les commerces, tous devaient choisir leur camp, et le boucher étiqueté « Puma » ne servait pas les familles d’obédience « Adidas ».

Une petite vidéo pour illustrer cette saga :

Dans le palais des miroirs

par Jean-Louis Salasc

René Girard enrôlé par le féminisme radical ?

Liv Strömquist est l’une des figures de ce mouvement. Elle s’exprime via la bande dessinée ; elle a publié une douzaine d’ouvrages depuis 2005. Leur style caustique et percutant a rencontré le succès et deux d’entre eux ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

« Dans le palais des miroirs » est sorti fin 2021. Liv Strömquist  y interroge l’idéal contemporain de la beauté féminine, alimenté par le culte de l’image qui règne sur nos sociétés.

Liv Strömquist est diplômée en sciences politiques et prend toujours soin d’adosser ses analyses à de solides références : Simone Weil, Zygmunt Baumann, Byung Chul Han, etc. Dans son dernier opus, c’est René Girard qui est sollicité et Liv Strömquist y propose une présentation rafraichissante de la théorie mimétique.

Le site de son éditeur, les éditions Rackham, offre gracieusement un extrait de cette bande dessinée. Nous y retrouvons René Girard en personne. Voici cet extrait de trente pages :

Liv Strömquist est suédoise, elle née en 1978 ; elle dessine depuis l’âge de huit ans. Elle est également journaliste et animatrice de radio et de télévision.

« Dans le Palais des miroirs » de Liv Strömquist, octobre 2021, aux éditions Rackham, collection le Signe Noir, 168 pages en couleur.

Charulata

par Benoît Hamot

Trois films de Satyajit Ray sont actuellement visibles (sur arte.tv), dont Charulata, un chef-d’œuvre absolu, tant du point de vue de la forme, du jeu des acteurs, et pour ce qui nous intéresse plus particulièrement ici : une analyse particulièrement subtile des relations de désir et de rivalité.

La comparaison avec « L’éternel Mari », ce court roman de Dostoïevski que Girard considérait comme une illustration limpide du « désir triangulaire », pivot de l’hypothèse mimétique, s’impose à ses lecteurs. Néanmoins, Ray adopte un point de vue diamétralement opposé. Les personnages de Dostoïevski, à la psychologie sommaire, sortes de pantins plongés dans la brume, se débattent sans amour, sans même se reconnaître. Le triangle est voué à se reproduire, chaque personnage restant en quelque sorte rivé à son rôle, condamné d’avance à une damnation sans appel. Dostoïevski, joueur lui-même, sait que l’on joue pour perdre. Le modèle-obstacle a gagné d’avance, mais on ne cesse de buter contre lui, comme une mouche attirée par la lumière au-delà de la vitre. Mais il en va tout autrement dans l’œuvre de Ray. Si la structure triangulaire du désir est fixe et pathologique chez Dostoïevski, elle est mouvante, évolutive chez Ray, car elle conduit à l’amour. La spirale mimétique est ascendante.

Pourtant, le déroulement du drame filmé traverse en apparence des étapes similaires à celles du roman russe. Les deux rivaux, le mari (Bhupati) et l’amant potentiel (Amal) se livrent à un bras de fer au cours duquel, en gagnant la partie, Bhupati croit pouvoir assurer sa maîtrise d’une situation qu’il a sciemment provoquée. Mais la lutte est sincèrement amicale, il s’agit précisément de s’assurer de ses différences, à la fois respectueuses et hiérarchiques, quand le combat entre les rivaux du roman russe obéit à la fascination des doubles, à une haine féroce pouvant les mener à la mort.

Le triangle amoureux « positif » du film de Ray connaît bien entendu des drames, sans quoi cette histoire ne serait ni crédible, ni même intéressante. La présence et l’action « négative » d’un couple extérieur permet d’introduire le double catalyseur précipitant la révélation de l’amour. La jeune femme (Manda) devient une rivale pour Charu (diminutif de Charulata), provoquant son désir jaloux vers Amal. Son mari (Umapada), devenu comptable de l’entreprise de presse dirigée par Bhupati, tient en quelque sorte la place de Judas : il provoque par sa trahison la ruine du journal, mais cette épreuve permettra au couple Charu-Bhupati de se retrouver, l’advenue d’un amour plus grand, plus conscient de l’existence de l’autre, de sa différence et de ses qualités. Bhupati et Charu parviendront alors à accepter leurs différences, qui semblaient d’emblée irréconciliable, à travers la création d’un nouveau journal, dans lequel ils publieront ensemble, lui des articles politiques en anglais, et elle, des poèmes en bengali.

Après le départ d’Umapada (le traître), de Manda (la rivale) et d’Amal (l’aimé), le couple se retrouve seul. Dans la scène de la plage où Bhupati et Charu se parlent enfin et décident de ce nouveau projet, à la question de sa femme qui lui demande innocemment : « Tu y arriveras ? », son mari répond par l’appel à un nouveau personnage tiers, sensé l’aider dans cette entreprise. Afin de refonder un triangle ? Mais ce Nishikanta ne viendra pas au rendez-vous… La scène suivante commence par l’image même de la structure triangulaire sous-jacente à l’intrigue : un long travelling ascendant, amorcé par un plan fixe sur le socle tripode d’un guéridon. L’image de cette base triangulée emplit d’emblée tout l’écran. Puis la caméra s’élève lentement le long du fût torsadé [1] de la table, aboutit à l’image fixe du plateau marqueté de la table circulaire, figurant les cases d’un échiquier sur lequel est posée la lettre cachetée adressée par Amal au couple ami. C’est cette lettre qui provoquera l’éclatement de la vérité du couple, et sa refondation dans l’amour. Mais je ne voudrais pas divulgâcher cette œuvre magnifique : chaque détail, chaque scène et chaque plan du film trouve sa justification dans l’économie du désir mimétique et de l’amour, précisément mise en place par Ray. Il faut voir et revoir le film pour les découvrir…

Cette analyse serait incomplète – mais elle ne prétend pas l’être, car tout chef-d’œuvre authentique reste inépuisable – sans évoquer plus précisément le personnage central de Charulata, à la fois prise par la passion amoureuse et poétesse distanciée, bouleversante d’intériorité, mais observatrice attentive du réel. Lorsque le film commence, elle nous fait observer des scènes de rue à travers sa paire de jumelles. On pourrait dire que Charu « se fait son cinéma » avant même l’invention du procédé cinématographique, car le film se déroule en 1880. Charu occupe la place du réalisateur, ou plus précisément, Ray se projette en elle à travers cette scène inaugurale [2]. Egalement scénariste et compositeur de la musique du film, Satyajit Ray semble vouloir nous prévenir d’emblée : « Charulata, c’est moi ».

Mais on pourrait tout aussi bien lui faire dire : « Bhupati, c’est moi », car les ressemblances sont frappantes entre sa pratique artisanale et très personnelle du cinéma, et ce qu’il nous montre des difficultés traversées par son personnage : la façon également toute artisanale dont le journaliste élabore et imprime directement son journal, dans sa maison, la passion qui l’anime (il parle de son entreprise comme la concurrente principale de son épouse), et enfin la question que Bhupati ne cesse de se poser tout au long du film :  comment concilier la poésie (l’imaginaire) et la politique (la réalité) ? Ces positions ne s’opposent-elles pas ? Cette question s’incarne dans les difficultés que le couple traverse. Plus largement, toute l’œuvre de Ray nous parle de la difficulté d’aimer, l’amour étant la seule quête digne d’être poursuivie.

D’un point de vue théorique, ce film répond avec une grande efficacité, difficile à égaler avec de simples mots, à la vaine recherche d’un certain nombre de disciples de Girard, pour la plupart anglo-saxons et d’influence puritaine, d’un « mimétisme positif » qui serait à opposer au « mimétisme négatif » prétendument prévalant dans sa théorie. Girard lui-même s’était montré particulièrement agacé par cette dérive [3].

Au cœur même de l’amour entre Charu et Amal s’exprime leur rivalité, elle porte sur l’écriture et la publication de leurs œuvres dans une prestigieuse revue de poésie. La rivalité est source de créativité et peut se vivre au grand jour [4]. Elle se cache seulement lorsque le sentiment d’impuissance d’un homme humilié par ses échecs (Umapada) le conduit à s’approprier frauduleusement le bien d’autrui. On devine que la tentation de s’emparer de l’argent est paradoxalement exacerbée par la confiance accordée par son bienfaiteur idéaliste (Bhupati), car sa position surplombante de grand bourgeois libéral fait ressentir plus cruellement encore une dépendance et une condition subalterne qu’Umapada n’accepte pas. Mais il serait présomptueux de vouloir isoler le Bien du Mal, afin de s’en protéger, et d’opposer en ce sens une rivalité créatrice d’un côté, une rivalité vénale de l’autre [5]. C’est aussi dans le but de provoquer chez ses victimes une prise de conscience de la réalité – réalité qui n’a effectivement rien d’idéal : par définition – que le délinquant agit.

Le mimétisme d’appropriation, que l’on pourrait trop hâtivement associer au « mimétisme négatif » des puritains, possède aussi sa part de vérité « positive ». Dans le film de Ray, c’est à travers cette épreuve que Bhupati parvient enfin à franchir le gouffre d’incompréhension qui le séparait des autres, et en particulier de son épouse. Cette distance que toutes ses bonnes intentions de militant politique humaniste et généreux ne parvenaient pas à réduire. Persuadé de se placer dans le camp du réel (la politique) quand Charu et Amal évoluaient dans un monde imaginaire (la poésie), Bhupati n’en revient pas de constater l’inversion de ces positions respectives. Il n’avait rien vu venir. « Cette leçon vaut bien un fromage ? » conclut finement le renard de la fable.

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[1]  Les colonnes torsadées, de même que les jumelles, sont deux motifs récurrents dans le film. Au moment le plus décisif pour Charu, alors que son mari bouleversé d’avoir découvert son amour pour Amal est sorti, elle se tient assise et silencieuse sur le lit à baldaquin, adossée à une colonne torsadée, et on devine que c’est au moment même où elle a fait le tour de ses pensées et prit sa décision qu’elle laisse sa tête reposer contre la colonne ; la spirale ascendante de la vie et de l’amour.

[2] L’identification amoureuse avec son actrice est d’autant plus probante que c’est au cours de ce film que Ray prendra pratiquement la place du cameraman, Subrata Mitra, qui finira par se fâcher et le quitter tout à fait par la suite. Dans la scène du jardin, la paire de jumelles de Charulata (Charu) se perd dans le feuillage, puis focalise sur une femme saluant de loin un homme qu’on imagine être le père de l’enfant qu’elle tient dans les bras, puis Charu, troublée, dirige son appareil sur le visage d’Amal. C’est à ce moment que son désir se focalise consciemment sur son objet. Mais cet objet du désir est également Charu elle-même, en mouvement sur une balançoire, et la fixation érotique a lieu par le biais du montage, par deux plans très courts (une fraction de seconde : Ray invente pratiquement le message subliminal…) sur son pied nu effleurant le sol. Ainsi, Charu découvre son désir pour Amal en même temps que le cameraman exprime son désir pour son actrice. Et l’on rapporte que Ray eut effectivement une aventure avec Madhabi Mukherjee dans ces années-là. Quoi qu’il en soit, ces images sont à ce point imprégnées de son regard amoureux que les spectateurs eux-mêmes ne peuvent sortir de cette projection sans en être eux-mêmes troublés… Le désir est mimétique, n’est-ce-pas ? Voir également à ce propos le témoignage de Jean-Pierre Dupuy sur Vertigo, d’Alfred Hitchcock (La Marque du sacré, p.255-280), où le phénomène se dédouble dans l’intrigue elle-même, puisque l’actrice Kim Novak joue le rôle occulte d’une actrice, ce qui produit un effet d’infini que Dupuy développe sous les termes d’auto-référence et d’auto-transcendance, en lien avec le sacré, ce qui lui permet de saisir quelques paradoxes.

[3] J’en fus notamment témoin au cours d’un certain Colloquium On Violence & Religion, organisé à Koblenz.

[4] Ceci peut aussi être mis en rapport avec l’excellent article de Jean-Louis Salasc, récemment paru sur ce site, au sujet de la rivalité Ravel-Debussy.

[5] Voir également Illich : « Si nous supprimons l’expérience du mal, nous supprimerons du même coup l’expérience du bien » (cité par Dupuy, La Marque du sacré, p.104), et bien entendu, Muray qui ne cessait de pester à la fin de sa vue contre « l’empire du bien ».

Chacun cherche son « qui »

Un entretien de Bertrand Vergely, initialement publié par Atlantico le 15 août 2021.

Lors d’une manifestation anti-pass sanitaire, une manifestante portait une pancarte où l’on pouvait lire « mais qui ? » ainsi que plusieurs noms majoritairement juifs. La portée antisémite de cet acte n’a pas fait débat et il a été largement condamné et sanctionné. Chaque couche de la société n’a-t-elle pas tendance à se trouver son bouc émissaire ? Y a-t-il des boucs émissaires que l’on n’identifie pas comme tels et donc des auteurs que l’on a plus de mal à sanctionner ? 

Bertrand Vergely : Le bouc émissaire dont René Girard a étudié le mécanisme repose sur trois éléments.  Le premier réside dans un meurtre collectif pratiqué à l’encontre d’une  victime innocente. Le second consiste  dans le mythe visant à camoufler ce meurtre en expliquant que la victime est coupable et mérite de mourir. Le troisième concerne  l’euphorie provoquée par le fait de tuer et de pouvoir se donner bonne conscience en tuant grâce au fait de transformer la victime en coupable. 

Au cours de la modernité,  le nazisme a été le modèle de cette logique en faisant des juifs le mal sur terre et du sacrifice des juifs à travers un meurtre de masse le moyen de purifier l’humanité de ce mal. Sur la pancarte brandie par une jeune enseignante lors d’une manifestation à Metz contre le passe sanitaire on pouvait lire  les noms de personnalités juives à la fois intellectuelles et économiques jugées responsables de mesures sanitaires qualifiées de liberticide. En dressant ainsi une liste de coupables, cette jeune enseignante a utilisé le procédé habituel alimentant la logique du bouc émissaire. Toutefois, il n’y a pas que l’extrême droite antisémite qui est adepte de cette logique. Le bouc émissaire est un phénomène large qui embrasse toute la société. 

Écoutons les discours qui se tiennent autour de nous en politique. Peu ou prou, tous reposent sur l’idée du sacrifice. Le monde allant mal à cause de telle ou telle partie de l’humanité, il ira mieux quand celle-ci aura été sacrifiée. 

On a du mal à identifier ces discours ainsi que leurs auteurs comme étant les responsables d’un phénomène de bouc émissaire. Rien de plus normal. Leur discours bénéficiant d’une certaine sympathie voire d’une sympathie certaine, la logique du bouc émissaire qui les imprègne passe inaperçue. 

La France admire la Révolution Française qui demeure l’acte fondateur de la République. Elle est persuadée que rien n’est plus évolué, plus humain, plus moral que cette révolution. Pourtant, on y retrouve les trois éléments constitutifs de la logique du bouc émissaire :

1. Des nobles et des prêtres tués par milliers.
2. Le mythe révolutionnaire expliquant qu’étant coupables, alors qu’ils n’avaient rien fait, ils méritaient de mourir.
3. La liesse collective lors de leur exécution. 

La Révolution Française a trempé les mains dans le sang des victimes de la terreur. Comme elle jouit d’un fort coefficient de sympathie, on ne dit rien ou on minimise le phénomène en passant très vite à autre chose.  

Durant tout le vingtième siècle, le mouvement anticapitaliste n’a cessé de soutenir des régimes totalitaires tuant des innocents par millions, en expliquant qu’étant coupables ils méritaient de mourir  et en se réjouissant de la répression à leur égard. L’anticapitalisme appelant à ce que le capitalisme crève et  parfois au meurtre des patrons a très bien passé et passe encore très bien. Jouissant d’un fort courant de sympathie, sa violence n’est nullement jugée répréhensible. Au contraire, saluée comme éclairée et éclairante, ses sympathisants n’hésitent pas à être offensifs en défendant avec aplomb les meurtres révolutionnaires. 

Actuellement, Emmanuel Macron est régulièrement soit brûlé soit guillotiné en effigie lors de manifestations où la foule applaudit en riant. On minimise ce meurtre symbolique. La haine à l’égard d’Emmanuel Macron étant devenue de bon ton, on s’étonne que ce geste puisse étonner. 

Quand la logique du bouc émissaire ne se nourrit pas du mythe révolutionnaire, elle tire sa substantifique moelle de toutes ces petites phrases que l’on entend tous les jours. 

Un jeune militant islamiste fait irruption dans une école juive où il tue entre autres une petite fille de quatre ans en lui logeant une balle en pleine tête. Il faut le comprendre : la France avait qu’à ne pas coloniser l’Algérie. 

Un attentat islamiste fait plus d’une centaine de morts au Bataclan en 2015. C’est normal. Les Français sont racistes. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. 

Des militants racialistes revendiquent le droit à un racisme anti-blanc. Ce n’est que justice.  Ils ont tant souffert à cause de l’esclavage. 

À propos de la logique du bouc émissaire, nous baignons dans l’hypocrisie. Le tueur, c’est toujours l’autre. Jamais soi.  Il faut ouvrir les yeux et arrêter de mentir. Le tueur c’est soi et pas l’autre à chaque fois que l’on dit : « C’est bien fait pour lui … Il l’a bien cherché … Il ne l’a pas volé ». Dans ces petites phrases que l’on entend tous les jours, il y a tout ce qui active la logique du bouc émissaire ; la joie de faire souffrir et de tuer.

Cette recherche du bouc émissaire témoigne-t-elle du délitement de notre société et du manque de socle commun ?  Le Covid est-il particulièrement propice à ce phénomène? 

Bertrand Vergely : Dans la société, il convient de distinguer deux sociétés. La première est   la société primaire reposant sur des mécanismes archaïques. La seconde est la société réelle reposant sur des principes élevés.  

La société primaire renvoie au phénomène des bandes. Pour se rassurer, les jeunes créent des agglutinations affectives où chacun trouve un semblant de reconnaissance pour peu qu’il obéisse aux codes et aux rites édictés par la bande. 

On parle de bandes pour désigner ces agglutinations affectives. Le terme est révélateur. On est bandé au sens de lié pour peu que l’on respecte la règle du lien qui organise la bande. 

Quand elles respectent la loi interdisant la violence, ces bandes vont de la bande de copains au groupe de supporters. Quand elles ne la respectent pas, elles donnent les bandes de voyous et de bandits. 

Les bandes délictueuses et délinquantes reposent sur la dualité amis-ennemis. La règle est simple. On fait partie de la bande en respectant ses règles ? On est un ami. On ne fait pas partie de la bande ? On est un ennemi. 

On ne peut pas dire que ces bandes ne sont pas sociales. Puisqu’elles permettent à des individus de se rassembler en constituant un groupe organisé, elles sont sociales. Toutefois, en étant primaires et exclusives, on ne peut pas dire qu’elles sont sociales. D’où leur limite et le fait que la véritable société est à chercher ailleurs, dans des formes d’organisations humaines faisant société non pas à partir d’agglutinations affectives, mais autour de pensées  morales, philosophiques et spirituelles capables d’emmener l’humanité vers le haut. 

Comme le monde contemporain est un monde de masses, il y a beaucoup de socialité primaire. Toutefois, malgré tout, la société se fonde encore sur des pensées capables de l’emmener vers le haut. Si cette socialité élevée n’existait pas, tout aurait sombré depuis longtemps dans la barbarie et le chaos. Or, tout n’a pas encore sombré dans la barbarie et le chaos.   

Durant le Covid, la France a connu une socialité respectable et digne, la société jouant globalement le jeu en respectant le confinement. Certes, elle n’avait pas le choix. Il n’empêche. Elle a accepté de ne pas avoir le choix en choisissant de ne pas avoir le choix. Aujourd’hui, à l’occasion du passe sanitaire, nous assistons à un phénomène qui a commencé bien avant les Gilets Jaunes, curieusement avec Emmanuel Macron. 

Quand celui-ci prend le pouvoir, il se présente comme un candidat antisystème. Il écrit un ouvrage appelé Révolution. Il casse l’opposition droite-gauche qui organisait la cinquième République, en créant un parti rassemblant des politiques de droite et de gauche.  

Quand les Gilets Jaunes apparaissent, que font-ils ? La même chose qu’Emmanuel Macron. Ils sont antisystème et au-delà de la gauche et de la droite. Ils croient être contre Emmanuel Macron dont ils brûlent l’effigie dans la liesse lors de manifestations avant de saccager les centres des grandes villes. Ils ne sont pas contre Emmanuel Macron. Ils sont dans un mimétisme à l’égard de celui-ci en voulant lui voler le leadership en matière d’antisystème. 

Aujourd’hui, avec le mouvement anti-vacc et anti-pass, rebelote. Que veut ce mouvement ? Devenir le nouveau leader du mouvement antisystème en se servant de la question du vaccin et du passe sanitaire pour cela.  

René Girard en analysant la logique du bouc émissaire a fait une découverte : le bouc émissaire prend sa source dans le mimétisme. Quand on est jaloux de quelqu’un, on le hait parce qu’on l’aime. Comme on le hait parce qu’on l’aime, on aime le haïr en le chargeant de tous les maux du monde. 

Les Gilets Jaunes et le mouvement anti-vacc et anti-pass haïssent Emmanuel Macron parce que secrètement ils en sont jaloux. Ils veulent lui ravir le leadership en matière d’antisystème. 

Depuis qu’Emmanuel Macron est arrivé, la société ne fait pas société autour d’une société élevée. Elle fait société autour de la bataille pour être le leader de l’antisystème. Cette manière de faire société a commencé avec Emmanuel Macron lui-même quand il s’est présenté comme étant le candidat antisystème. Elle se poursuit au-delà de lui et contre lui, les Gilets Jaunes et le mouvement anti-pass se présentant comme les porteurs de l’antisystème face à Emmanuel Macron devenu l’incarnation du système. 

D’où la transformation de l’espace social en une multiplicité de bandes. S’il y a la bande  présidentielle, la bande de la santé, il y a la bande des Gilets Jaunes, la bande des anti-vacc et celle des anti-pass. La France était la France des partis. Elle n’est plus la France des partis mais celle des bandes. On pense qu’elle est divisée. Elle ne l’est nullement. Fascinée par le fait d’être antisystème, elle se rassemble autour de la bataille pour en devenir les maîtres. 

Quels sont les risques que font peser sur la société française cette multiplication des boucs émissaires ?

Bertrand Vergely. Une société fait société autour de ce qu’il peut y avoir de plus élevé dans l’humanité. Rien n’étant plus élevé que les grandes figures morales, philosophiques, artistiques et spirituelles, une société se construit autour de ces grandes figures. 

Le contact avec ces figures révélant des trésors, une société fait société autour du partage de ces trésors. Lorsque l’on est gouverné par la logique du bouc émissaire, gouverné par la haine, l’obsession et la fantasme,  pensée, morale et esprit disparaissent. Disparaissant, on débouche sur un monde vide, régressif et obscur. 

Une société fait société autour de l’humanité vécue comme un tout. Lorsque la logique du bouc émissaire s’installe, là où il y a unité inspirée par le tout, il y a fragmentation et remplacement de l’humanité par la logique des camps. On était humain parce que l’on avait un esprit et une conscience. On devient humain parce que l’on est dans le bon camp face au camp ennemi. 

Enfin, on fait société parce que l’on a une vision large de la destinée humaine, fondée sur la volonté de participer à l’extraordinaire aventure du phénomène humain. Quand on est gouverné par la logique du bouc émissaire, là où il y a sens de l’histoire et du phénomène humain, il y a régression intellectuelle, morale et spirituelle. Au lieu d’être unie, la société devient  un patchwork de bandes et de réseaux identitaires, minoritaires et communautaristes avec chacun son bouc émissaire, son ennemi, sa haine. Là où il y avait le plaisir de converser, il y a la peur de s’exprimer et de parler ; les minorités faisant régner un climat de terreur idéologique sous prétexte de se protéger, on n’ose plus parler de rien. La moindre critique étant interprétée comme une atteinte au droit d’exister, on préfère se taire. Une société se fonde sur le fait de cultiver ce qu’elle a de meilleur dans tous les domaines. Quand le bouc émissaire installe sa logique, ce n’est plus la culture qui inspire les esprits, mais la brutalité grossière et aveugle. 

Debussy et Ravel

par Jean-Louis Salasc

Les trajectoires de ces deux grands compositeurs offrent un exemple, presque trop parfait, de la rivalité au sens de René Girard, la rivalité mimétique.

Claude Debussy naquit en 1862 et Maurice Ravel en 1875. Tous deux manifestent des dons musicaux précoces ; ils sont formés au Conservatoire de Paris, sans se croiser car Debussy a terminé ses études lorsque Ravel y entre.

La personnalité artistique de Ravel se manifeste assez vite : son premier chef d’œuvre date de 1901 ; c’est une pièce pour piano, Jeux d’eau. Debussy s’était rendu célèbre dans l’Europe entière en 1894 avec le Prélude à l’après-midi d’un faune.

L’un et l’autre vivent à Paris. Ils se connaissent de réputation, avant de se rencontrer en 1901. C’est d’abord une admiration réciproque. Ravel fut un de ceux qui assurèrent, en 1902, le triomphe de Pelléas et Mélisande, l’opéra de Debussy.

Ravel dira de Debussy : « C’est en entendant pour la première fois le Prélude à l’après-midi d’un faune que j’ai compris ce qu’était la musique ». Debussy écrit à Ravel en 1902 : « Monsieur, au nom des Dieux de la musique et au mien propre, ne touchez pas une seule note de votre quatuor » (allusion au quatuor à cordes que Ravel venait de composer).

Ces phrases ne sont pas tout à fait symétriques. Ravel manifeste son admiration, la plus grande possible pour un musicien, tandis que Debussy décerne un éloge, manière subtile de rester en surplomb. Car ils sont d’ores et déjà concurrents : les deux cultivent le même registre musical, celui de l’impressionnisme en musique (la notion est sujette à d’infinis débats, dont nous nous tiendrons à distance). Le qualificatif fut d’abord employé pour Debussy en 1899, à l’occasion de ses Nocturnes pour orchestre ; pour Ravel, ce fut deux ans plus tard, en 1901, avec sa pièce Jeux d’eau.

Pour se faire une idée de la proximité de leur esthétique, voici les scherzos de leurs quatuors à cordes respectifs, écrits en 1893 pour Debussy et 1902 pour Ravel.

Debussy : https://youtu.be/ovNLEtLJJQs

Ravel : https://youtu.be/ZhN0RRlLhDg

Cette concurrence pouvait-elle ménager la cordialité de leurs relations ? Après tout, un siècle et demi plus tôt, Mozart et Haydn avaient entretenu une amitié sans nuages, alors que le dicton qui courait à Vienne à l’époque était : « Le lundi, Haydn compose comme Mozart et le mardi, c’est Mozart qui compose comme Haydn ». On ne saurait mieux exprimer le mimétisme, qui dans ce cas, n’a pas conduit à la moindre rivalité.

Il n’en sera pas de même pour Debussy et Ravel.

Le 9 janvier 1904, à la Société Nationale de Musique, le pianiste Ricardo Vinès crée La Soirée dans Grenade, une pièce de Debussy. Elle obtient un grand succès et les commentateurs soulignent la trouvaille de génie qui signale cette œuvre : une note persistante dans l’aigu, sur un rythme de habanera (de tango si vous préférez). Le critique Pierre Lalo, qui détestait Ravel, en profita pour attribuer à Debussy l’absolue paternité de la « nouvelle école » (l’impressionnisme). Ravel, vexé, fit remarquer que la fameuse « trouvaille de génie » figurait déjà dans une Habanera pour deux pianos qu’il avait composée presque dix ans plus tôt, en 1895.

Le mieux est d’en juger par nos propres oreilles.

Voici La Soirée dans Grenade de Debussy : https://youtu.be/aL35EDbMQ3c

Et la Habanera pour deux pianos de Ravel : https://youtu.be/R5lik1vy1Ac

Cette polémique sur la paternité du style impressionniste envenime les relations entre les deux musiciens ; leurs entourages respectifs attisent les hostilités ; Ravel et Debussy s’éviteront désormais et ne se parleront plus.

La lecture girardienne est aisée. Deux compositeurs nourrissent d’abord une admiration mutuelle et cultivent la même esthétique. L’aîné se veut le précurseur, le cadet lui conteste ce rôle. L’antagonisme se révèle à l’occasion d’un incident insignifiant. Au passage, mentionnons que la « trouvaille de génie » de la note persistante dans l’aigu n’appartient ni à l’un ni à l’autre ; le véritable inventeur en est Alexandre Borodine trente ans plus tôt, dans les Steppes de l’Asie centrale, un poème symphonique où les violons tiennent obstinément une note aiguë qui figure l’infini d’un horizon inaccessible.

Dès lors, la concurrence fait rage. Voici deux tableaux qui donnent une idée de l’intensité du duel. Qui imite qui ?

Ravel dans le sillage de Debussy :

DebussyRavel
Piano :  
Pagodes (1903)
En bateau (1899)
Hommage à Rameau (1905)  
Jardins sous la pluie (1903)
Children’s corner (1906-1908)
Sarabande, passe-pied (1901-1905)
Toccata (1905)  
   
L’Impératrice des pagodes (1910)
Une Barque sur l’océan (1905)
Le Tombeau de Couperin (1917)  
Le Jardin féérique (1910)
Ma Mère l’Oye (1908-1910)  
Forlane, rigaudon (1917)
Toccata (1917)
Orchestre :  
Prélude à l’après-midi d’un faune (1894)
De l’Aube à midi sur la mer (1905)  
Fêtes (1899)
Nocturnes (1899)  
   
Daphnis et Chloé (1909)

Lever du jour (1909)  
Feria (1907)
Nocturne (1909)  
Musique de chambre :  
Quatuor à cordes (1893)
Sonate pour violon et piano (1917)  
   
Quatuor à cordes (1902)
Sonate pour violon et piano (1923)
Autres :
Colliwogg’s cake-walk (1908)
La Belle au bois dormant (1890)  
   
Five o’clock (1920)
Pavane de la Belle au bois dormant (1906)  

Debussy dans le sillage de Ravel :

RavelDebussy
Piano :  
Habanera (1895)
Jeux d’eau (1901
Ondine (1908)  
Oiseaux tristes (1905)
La Vallée des cloches (1905)
Alborada del gracioso (1905) (en français, la Sérénade du bouffon)  
Scarbo (1908)
Menuet antique (1895)    

La Soirée dans Grenade (1905)
Reflets dans l’eau (1905)
Ondine (1909)
Poissons d’or (1907)
Cloches à travers les feuilles (1907)
La Sérénade interrompue (1909)    

La Danse de Puck (1909)
Epigraphes antiques (1914)
Orchestre :
Rhapsodie espagnole (1907)
Prélude à la nuit (1907)  

Iberia (1908)
Les Parfums de la nuit (1908)  
Musique de chambre :
Trio pour violon, violoncelle et piano (1914)  

Sonate pour flûte, alto et harpe (1917)
Autres :
Le Noël des jouets (1905)
Les grands Vents d’outre-mer (1906) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)  

La Boîte à joujoux (1913)
Ce qu’a vu le vent d’Ouest (1910) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)

Le choc est parfois frontal. Témoins Ondine, deux pièces pour piano : Debussy en 1909, juste après Ravel en 1908. Ecoutons ce que cela donne.

D’abord l’Ondine de Ravel : https://youtu.be/94SrLeiKJ-0

Puis celle de Debussy : https://youtu.be/Kfq-8wA_oXg

Autre choc frontal, les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé. Tant Ravel que Debussy admiraient beaucoup le poète. En 1913, Ravel annonce travailler sur trois de ses poèmes : Soupir, Placet futile et Surgi de la croupe et du bond. Debussy s’empare de l’idée et compose trois mélodies pour voix et piano : Soupir, Placet futile et Eventail. Debussy gagnera la course ; ses mélodies sont créées en janvier 1914, celles de Ravel en mars.

Si regrettable que soit cette inimitié entre les deux musiciens, il est indéniable qu’elle n’a pas fait obstacle à leurs créativités respectives : pour l’un comme pour l’autre, les années 1901-1917 constituent l’apogée de leurs productions.

Et même, nous pouvons nous demander si cette inimitié ne les a pas stimulés.

La première Guerre mondiale se déclenche. Ravel veut servir. Il est réformé du fait  sa petite taille. Il insiste et obtient d’aller sur le front comme conducteur de camion. Il y tombe malade ; il est évacué puis opéré d’une péritonite dont il se remet difficilement. Pendant ce temps, Debussy affronte un cancer qui l’emporte en 1917. A ces épreuves s’ajoute le décès de la mère de Ravel : ce dernier sort de la guerre dans un état quasi-dépressif. Il n’arrive plus à composer. La disparition de Debussy fait de lui le plus grand compositeur français vivant, le chef de file de l’école impressionniste, mais avec quelle amertume !

Ravel finit par se remettre au travail, mais ses œuvres se raréfient. A quelques exceptions près, elles ont perdu leur bonheur de ton d’avant-guerre. Certaines sont carrément sinistres : comme la Valse, dans laquelle Ravel dépeint l’effondrement du « Monde d’hier » (pour reprendre la formule de Stefan Zweig) ; comme le Concerto pour la main gauche (le pianiste y affronte l’orchestre avec sa seule main gauche), concerto que l’un de ses grands interprètes, Samson François, qualifiait de « maléfique » ; ou encore comme Tzigane, pour violon et piano, une pièce dans laquelle Ravel se donne pour but d’écrire le morceau le plus difficile possible pour le violon.

Les musicologues ont noté combien, dans ses dernières années, Ravel avait besoin d’un obstacle pour stimuler son inspiration, il lui fallait une difficulté à résoudre : faire sonner un morceau techniquement difficile au violon ; donner l’illusion de deux mains au piano en en faisant jouer une seule, etc. Nous pouvons ajouter comme pièce à conviction l’œuvre-phare de Ravel, le Boléro : il s’agissait de composer un morceau d’un quart d’heure en se contentant de répéter une même mélodie. Encore un exemple avec la Sonate pour violon et violoncelle, dans laquelle Ravel cherche à obtenir la plénitude sonore du quatuor à cordes avec seulement deux instruments ; elle date de 1920 et Ravel l’a dédiée à la mémoire de Debussy…

Formulons la lecture girardienne. Pendant les grandes années 1901-1917, c’était Debussy l’obstacle ;  il était un modèle-obstacle au sens le plus strict du vocabulaire mimétique. Une fois Debussy parti, Ravel s’est retrouvé seul et désemparé. Ni son statut de plus grand compositeur français, ni ses tournées triomphales, ni la frénésie des Années folles n’auront stimulé sa force créatrice autant que la rivalité d’un pair qu’il n’a jamais cessé d’admirer.

Tocqueville contre« l’aristocratie manufacturière » ?

Actualité d’une pensée prophétique, par Benoît Hamot

« L’aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu’elle dirige; son but n’est point de gouverner celle-ci, mais de s’en servir (…)

L’aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l’aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui  précède. Entre l’ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n’y a pas d’association véritable.

Je pense qu’à tout prendre, l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses.

Toutefois, c’est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car, si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte [1]. »

Avant que Marx ait commencé à publier sa critique radicale du capitalisme, Tocqueville annonce déjà ce qui est advenu. Mais l’un comme l’autre négligent l’importance des sources d’énergie et de matières premières, dont cette nouvelle « aristocratie manufacturière » ne peut pourtant pas se passer. Si le capitalisme d’Etat souhaité par Marx – ou autrement dit, les divers « socialismes » – continue à menacer le Monde, on peut remarquer que ces dictatures concernent en premier lieu des pays tirant leurs revenus de leur sous-sol, et non du travail, placé à la source de la valeur pour Marx et les physiocrates. On comprend aisément pourquoi, car les ressources de la classe dirigeante ne dépendant pratiquement pas de l’activité économique des manufactures, le peuple, et les impôts que son travail est susceptible d’apporter, deviennent inutiles. C’est la « malédiction du pétrole ». La classe dirigeante ou oligarchie peut alors se passer du peuple, tout en engrangeant des bénéfices colossaux. Les principaux pays soutenant la Russie sont producteurs de pétrole, mais si ces économies de rente peuvent aisément survivre en l’absence de toute « aristocratie manufacturière », elles ne peuvent néanmoins se passer entièrement du peuple, qu’il faut bien occuper à quelque chose. La guerre fournit à la fois une solide occupation, un objectif commun et rassembleur, un moyen de canaliser la violence et d’éliminer les gêneurs, un moyen de détourner l’attention sur les injustices. Les économies non démocratiques sont également des économies de guerre.

Avec la guerre enclenchée par la Russie, les démocraties – au sein desquelles les membres d’une « aristocratie manufacturière » ont toujours été choyés au titre de « premiers de cordée » – réalisent brusquement non seulement leur dépendance aux matières premières, parmi lesquelles les principales sources d’énergie, mais aussi les conséquences désastreuses de cet état de fait : les sommes considérables versées à la Russie alimentent directement la guerre d’expansion et de destruction criminelle amorcée depuis la prise du pouvoir par Poutine. La Russie est – ou était jusqu’à présent – le premier exportateur mondial de gaz et le deuxième exportateur mondial de pétrole. Notre dépendance, alimentant directement cette violence, ne s’arrête pas là. Elle s’étend désormais au profit d’une « aristocratie manufacturière » chinoise, inséparable d’un projet politique de reconquête, ambition comparables à celle d’une Russie majoritairement acquise au projet poutinien : restaurer l’empire dans ses plus grandes largeurs. Nous avons beau jeu d’applaudir les dissidents et les courageux manifestants qui risquent leur vie au service de la vérité et de la paix – et il serait en effet pernicieux d’accuser un peuple, quel qu’il soit – mais nous négligeons toujours la force coalescente des idéologies. La guerre déclenchée par la Russie, dont le motif est clairement idéologique, entraîne, de fait, et cela après les coups de boutoir annonciateurs de la crise financière de 2008 et la pandémie qui continue à sévir, la fin de la mondialisation libérale. On considère avec un regain d’intérêt les thèses avancées par Ivan Illich.

Par conséquent, faut-il mettre en doute la prédiction citée en exergue, jugeant peu dangereuse l’expansion d’une « aristocratie manufacturière », qui serait pourtant « une des plus dures qui aient paru sur la terre » ?

Tocqueville est un adepte éclairé d’une formule désormais classique : « en même temps ». Toute recherche de vérité sait qu’elle ne peut éviter de rencontrer le paradoxe sur son passage. En effet, cette nouvelle aristocratie n’est pas dangereuse en soi, car sa dureté résulte de son éloignement vis-à-vis du peuple, c’est-à-dire de ceux qu’elle exploite en toute bonne conscience, puisqu’en tant que « premiers de cordée », ses membres reçoivent tous les honneurs et l’essentiel de la richesse. Mais Tocqueville ne pouvait sans doute pas prévoir l’importance prise entretemps par les religions séculières – le communisme et son double mimétique fasciste – c’est-à-dire les idéologies mêlant développement industriel et projet eschatologique. Or nous le constatons maintenant, c’est bien « par cette porte » –c’est-à-dire à travers notre dépendance à la consommation d’artefacts – que les ennemis de la démocratie la menacent désormais.

Pour approcher ce qui peut apparaitre à première vue comme une contradiction dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville, réputé « libéral », il faut évoquer deux autres prophètes majeurs de notre temps : Ivan Illich – ou le retournement contreproductif de nos institutions et de notre industrie – et René Girard – ou le retour d’une divinité de la violence sous la forme de « la bombe », sensée nous en protéger à condition d’y croire et de l’alimenter. Entre ces deux génies qui, bizarrement, semblent ne pas se connaitre (?), on n’oubliera pas la présence d’un passeur, d’un brillant second (poly-) technicien réglant finement les détails de leurs théories respectives : Jean-Pierre Dupuy. Nous n’oublierons pas non plus de signaler aussi que Tocqueville, Illich et Girard placent la révélation chrétienne au cœur de leur vision du monde et de leur œuvre. Cette exigence les place au-dessus, ou en dehors, de tout étiquetage politique. Cela est rarement soulevé à propos d’Alexis de Tocqueville, malgré ces quelques lignes, entre autres :

« Les religions donnent l’habitude générale de se comporter en vue de l’avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu’à la félicité de l’autre. C’est un de leurs plus grands côtés politiques.

Mais, à mesure que les lumières de la foi s’obscurcissent, la vue des hommes se resserre, et l’on dirait que chaque jour l’objet des actions humaines leur paraît plus proche. (…)

Dans ces pays où, par un concours malheureux, l’irréligion et la démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants doivent s’attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l’objet des actions humaines ; c’est leur grande affaire.

Il faut que, se renfermant dans l’esprit de son siècle et de son pays, le moraliste apprenne à s’y défendre. Que chaque jour il s’efforce de montrer à ses contemporains comment, au milieu même du mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu’ils ne le supposent de concevoir et d’exécuter de longues entreprises. Qu’il leur fasse voir que, bien que l’humanité ait changé de face, les méthodes à l’aide desquelles les hommes peuvent se procurer la prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n’est qu’en résistant à mille petites passions particulières de tous les jours, qu’on peut arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente. (…)

Je ne doute donc point qu’en habituant les citoyens à songer à l’avenir dans ce monde, on ne les rapprochât peu à peu, et sans qu’ils le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu’à un certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la foi [2]. »

Pour poursuivre en ce sens, mais aussi admirer l’actualité de cette pensée prophétique, considérons ces deux passages singuliers :

« Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites [3]. »

« Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m’environnent ? Ce que je redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions.

Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les développent et les renouvellent. Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l’amour de la propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m’empêcher de craindre que les hommes n’arrivent à ce point de regarder toute théorie nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et qu’ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu’on ne les entraîne. Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser [4]. »

Ces lignes semblent avoir été écrites à la suite– ce qui est une possibilité envisageable, l’introduction ayant été certainement composée après la rédaction de l’ouvrage –, pourtant, elles encadrent les quatre tomes de son essai principal : plusieurs centaines de pages les séparent. Cette « terreur religieuse », je la crois partagée par Illich et Girard également. Elle résulte à mon avis de la traversée d’une apocalypse, c’est à dire de l’expérience vécue d’une révélation divine, source vive, inépuisable et éternelle, mais forcément effrayante, tel Yahvé apparaissant dans un buisson ardent. Mais toute révélation religieuse implique aussi la vision claire et terrifiante de Satan et de son action pernicieuse (l’expulsion violente). Révélation vécue, dont chacun de ces trois auteurs de génie auront tenté de rendre compte à leur manière. Leurs œuvres sont des apocalypses pour qui sait les entendre.


[1] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, p. 327 (version Gallica)

[2] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, pp. 304-307(version Gallica)

[3] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T1. Introduction, p.8 (version Gallica)

[4] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.4, p. 203 (version Gallica)

La liberté d’esprit

par Norbert Calderaro

Norbert Calderaro est Président de Tribunal administratif honoraire. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, dont « La Résistance spirituelle » (2020) dans la collection « Les Impliqués ».

Dans son livre mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard cite le passage suivant de Crime et châtiment où Fiodor Dostoïevski évoque son personnage Raskolnikov : 

Il lui semblait voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédent, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf quelques rares élus. Des trichines microscopiques, d’une espèce inconnue jusque-là, s’introduisaient dans l’organisme humain. Mais ces corpuscules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même déséquilibrés et fous. Toutefois, chose étrange, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrs de posséder la vérité. Jamais ils n’avaient eu pareille confiance en l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs théories scientifiques, de leurs principes moraux… Tous étaient en proie à l’angoisse et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun cependant croyait être seul à posséder la vérité et se désolait en considérant ses semblables. Chacun, à cette vue, se frappait la poitrine, se tordait les mains et pleurait… Ils ne pouvaient s’entendre sur les sanctions à prendre, sur le bien et le mal et ne savaient qui condamner ou absoudre. Ils s’entretuaient dans une sorte de fureur absurde.  

René Girard précise alors : 

Cette maladie est contagieuse et pourtant elle isole les individus ; elle les jette les uns contre les autres. Chacun se croit seul à posséder la vérité et chacun se désole en considérant ses voisins. Chacun condamne et absout selon sa propre loi. Aucun de ces symptômes ne nous est inconnu. C’est la maladie ontologique parvenue à son paroxysme qui suscite cette orgie de destruction. Le langage rassurant de la médecine microbienne et de la technologie débouche sur l’Apocalypse.  

Sans conteste, la pandémie de COVID 19, qui débuta en Europe au début de l’année 2020, a été une rupture historique majeure, détruisant définitivement toutes les idéologies et systèmes de pensée encore présents pour leur substituer, sous différents oripeaux, le néant pur et simple. 

Je m’explique : la pandémie, qui certes n’a pas été comparable à la peste noire dans son intensité comme dans le nombre de ses victimes, a été déniée par une importante minorité, refusant de voir la réalité des masques chirurgicaux portés par des populations diverses sous toutes les latitudes et sur tous les continents. Cette frange a refusé de voir qu’européens, asiatiques, arabes, africains, occidentaux et orientaux étaient logés à la même enseigne par un petit virus échappant à nos catégories antérieures et à notre arrogance de pensée. Et cette vulnérabilité similaire de tous les humains ne faisait que confirmer une réalité similaire et mondialisée de toutes et de tous qui, au fil des générations, par la généralisation des smartphones, l’uniformisation des modes et des soifs de consommation, a réellement nivelé toutes les anciennes aires civilisationnelles pour faire apparaître la figure d’un individu humain devenant un clone de toutes et de tous et une marionnette aliénée dans un monde de plus en plus mimétique qui fait de la seule recherche du profit, du pouvoir, de l’exploitation de l’autre et de la nature et du développement exponentiel de technologies énergivores et le plus souvent asservissantes, les seuls buts de l’existence humaine dans un monde où l’indifférence se répand. 

Et cette pandémie, en faisant de l’autre – en réalité de mon semblable – un contaminateur susceptible de m’infecter, ou, à l’inverse, ce qui revient au même, un esclave masqué détruisant ma liberté, a fait insidieusement de l’un pour l’autre un ennemi à abattre. 

Ainsi s’explique la terrible guerre fratricide russo-ukrainienne, certes en germe depuis longtemps, dans une Russie poutinienne nostalgique de son passé impérialiste comme dans l’arrogance américaine qui s’était, à tort, imaginé avoir, au début des années 90, gagné la Guerre froide lors de la chute du communisme en Europe. Mais la mèche qui a allumé ce redoutable incendie réside bien dans une montée généralisée des antagonismes et des rivalités mimétiques d’individus et de groupes humains se copiant les uns les autres, comme l’explique si bien René Girard dans toute son œuvre, de Mensonge romantique et Vérité romanesque à Achever Clausewitz. 

Plus que jamais, la liberté d’esprit exige aujourd’hui de se défaire des idéologies antagonistes droite-gauche, puis mondialistes-nationalistes qui sont toutes marquées d’incohérences car elles refusent d’aller à la racine de notre perte de sens spirituel et d’articuler réellement toute pratique politique avec les exigences de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix indissociablement liés comme le proclame le Psaume biblique 84 (ou 85). L’affadissement de la foi évangélique pascale comme le repli sur des positions identitaires moralisantes, ne permet plus à la plupart de ceux qui se disent encore chrétiens de maîtriser, faute d’une foi à la fois forte et généreuse envers les autres, ce déchaînement de passions démoniaques, comme le révèle trop bien le conflit fratricide inter-orthodoxe russo-ukrainien, mais encore aussi les différents positionnements politiques des catholiques lors des élections présidentielles de 2022. 

En finir avec Clausewitz ?

par Jean-Louis Salasc

Aujourd’hui et de longue date, Clausewitz est  une référence incontournable en matière de conflits et de stratégie. Guerre ou rumeur de guerre ? L’agora bruisse de son nom et de ses maximes. Pourtant, il a ses détracteurs. A tel point qu’un auteur américain s’est senti le devoir de prendre la défense de l’officier général prussien (a).

Comme sa pensée est au cœur de la vision géopolitique de René Girard, un examen s’impose et il n’est pas anodin. 

*****

L’essentiel des critiques de Clausewitz se focalisent sur la place qu’il donne à la « grande bataille d’anéantissement ». Pour lui, la guerre converge vers ce moment où les adversaires ont concentré leurs forces, et celui qui parvient à anéantir celles de l’autre peut alors lui imposer sa volonté. Beaucoup considèrent que Clausewitz « oublie » ainsi d’autres formes de guerre, comme Basil Liddell Hart, qui développe l’idée des stratégies indirectes. André Beaufre (b) élargit encore le spectre et ajoute, à la guerre selon Clausewitz : la guérilla, les guerres par pressions diverses et la guerre d’influence.  

Il semble que l’histoire récente donne raison aux détracteurs de Clausewitz : guerres de décolonisation, guerres par procuration, sanctions économiques, déstabilisations financières, démarches d’influence (théorie du « soft power »), etc. Même si nombre de « batailles » ont eu lieu depuis la dernière guerre, l’histoire des conflits ne se ramène pas à leur liste. L’URSS s’est effondrée sans affrontement clausewitzien ; les décolonisations se sont faites par un mélange de guérillas, de jeux d’influence et de pressions ; la domination économique du Japon a été brisée par la crise financière de 1997 (Clinton obligea le Japon à maintenir un yen fort et à ouvrir le pays aux importations).

En 1999, deux officiers de l’armée chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, publient « La Guerre hors limites ». Il s’agit d’une analyse de la première guerre du Golfe (1991) et de perspectives sur les guerres à venir. Le titre évoque irrésistiblement la guerre absolue et la montée aux extrêmes, chères à Clausewitz. Mais le contenu lui tourne complètement le dos ; c’est un retour à Sun Tzu : « L’art de la guerre est l’art de la duperie », « Le vrai stratège l’emporte avant même d’avoir livré bataille », « Le mieux est de s’emparer de l’ennemi intact, le détruire n’est qu’un pis-aller », « La meilleure stratégie est de s’attaquer aux plans de l’adversaire », etc.

L’absence de « limites », énoncé par le titre, ne correspond pas à une augmentation sans fin des capacités de destruction et de l’intensité guerrière. Selon les auteurs, la confrontation se déroulera sur de nombreux terrains autres que le champ de bataille, et le « hors limites » ne traduit que cette extension. Cela illustre parfaitement l’un des points soulignés par André Beaufre trente ans plus tôt, la guerre par toutes sortes de pressions.

Toutes ces différentes formes de guerre ne sont ni une découverte récente, ni une exclusivité chinoise. Dans son ouvrage « La Grande Stratégie de l’empire byzantin », Edward Luttwak montre que les préceptes stratégiques des Byzantins n’ont rien à envier à  ceux de Sun Tzu. Ils se situent aux antipodes de l’idéal de Clausewitz de soumettre l’adversaire en détruisant ses forces : ci-dessous quelques extraits à titre d’édification (c). Bien sûr, Byzance a fini défaite ; elle aura seulement duré un millénaire. Autre exemple avec la Guerre de cent ans. Charles V vécut tout jeune le désastre de Crécy. Il en tira la leçon et refusera toute bataille rangée ; il ordonna à Du Gesclin de mener une stratégie de harcèlement, c’est-à-dire une guérilla ; qui fut couronnée de succès. En conséquence de quoi personne n’est capable de nommer la moindre victoire du plus légendaire des maréchaux français.

André Beaufre reproche à Clausewitz d’avoir restreint la conception de la guerre à la seule stratégie d’anéantissement des forces de l’adversaire, fasciné qu’il était par les succès de Napoléon. Cette conception s’imposa naturellement au sein de l’état-major prussien (fondé par Clausewitz et Scharnhorst au lendemain de l’humiliation infligée à la Prusse lors de la double bataille d’Iéna et Auerstedt), puis gagna tous les états-majors européens. Cela conduisit l’Europe à la triple déflagration de 1870, 1914 et 1940. Beaufre conclut : « L’erreur intellectuelle de Clausewitz a probablement coûté à l’Europe sa prééminence dans le monde ».

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Si donc nous suivons les conclusions d’André Beaufre, quelles en sont les conséquences sur les travaux de René Girard dans « Achever Clausewitz » ?

Le sujet est assez massif ; ce billet se limitera donc à en inventorier quelques points clefs.  

Dans son ouvrage, René Girard fait converger deux idées. L’une lui appartient en propre : le mécanisme du bouc émissaire ayant été révélé (par la passion du Christ), l’humanité ne dispose plus d’outils pour juguler le cycle de la violence réciproque. L’autre appartient à Clausewitz : la guerre possède une dynamique propre, la montée aux extrêmes, qui échappe au contrôle par le politique, et tend à la guerre absolue, c’est-à-dire la situation où chacun des adversaires mobilise toutes ses ressources en vue d’anéantir l’autre.

Girard en conclut que nous vivons des temps apocalyptiques, une explosion de violence se présentant comme un horizon inéluctable, avec des armes de destruction globales capables de détruire toute la planète.

Si nous adoptons le point de vue des détracteurs de Clausewitz, cet horizon demeure une possibilité, mais il n’est plus inéluctable. D’autres scénarios apparaissent, comme celui dans lequel une puissance cherche à soumettre des régions, mais sans s’engager frontalement ni passer par le levier de la menace de destruction.

Voici donc le premier point de notre recensement des questions soulevées par une vision non clausewitzienne.

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Le deuxième point est celui de la conception même de la guerre. Pour Clausewitz, c’est un duel, et René Girard reprend cette vision. Cela se comprend : le duel fait irrésistiblement penser à la rivalité mimétique, tout comme la montée aux extrêmes ressemble furieusement à la spirale de la violence réciproque.

Or cette vision de la guerre comme duel ne va pas de soi, et pour de nombreuses raisons. N’en retenons que la multiplicité des protagonistes. Il est vrai que l’histoire de l’Europe a montré, en 1914,  comment une telle multiplicité pouvait se cristalliser en deux blocs ; le terme de duel retrouve alors une pertinence.

Mais les alliés d’un jour sont les adversaires du lendemain. Lors de la guerre de Sept ans, les adversaires étaient les alliés de la guerre de Succession d’Autriche, dix ans plus tôt. Le pacte germano-soviétique dura deux ans à peine. Il fallut encore moins de temps pour que la Guerre froide s’enchaîne à la fin de la seconde Guerre mondiale, faisant des alliés d’hier les adversaires d’aujourd’hui.

Le général Mark Milley, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a publiquement déclaré, à l’automne 2021,  que la période d’hégémonie américaine était terminée. Le rapport des puissances est désormais selon lui, « tripolaire » : Chine, Russie et Etats-Unis. Et il ajoute : « C’est plus compliqué ». Certains sont tentés de ressusciter le schéma de deux blocs que la Guerre froide avait proposé ; ils opposent ainsi l’Occident à un ensemble conduit par la Chine et la Russie, via l’Organisation de Coopération de Shanghai. Mais c’est oublier que Chine et Russie ne sont unies que par un antagonisme commun à l’égard des Etats-Unis. En réalité, ces deux pays sont des rivaux structurels.

C’est oublier aussi d’autres acteurs, qui jouent des partitions régionales et pratiquent le renversement d’alliance avec brio. Prenons seulement l’exemple de la Turquie, qui ne cesse de se fâcher et de se réconcilier avec à peu près tout le monde, Etats-Unis, Russie, Israël, Union européenne, etc.

Dans un tel système géopolitique, le concept de duel n’est pas forcément la clef. Voilà donc le deuxième point de notre inventaire.

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Il est vrai que Clausewitz demeure impressionnant par sa dimension « prophétique ». Il semble tracer d’avance l’histoire des guerres européennes de la fin du XIXème siècle et du XXème. Mais il est loisible de se demander s’il ne s’agit pas là de « prophéties auto réalisatrices ». La Prusse fut humiliée par Napoléon à Iéna, et de cette humiliation naquit, justement par l’entremise de Clausewitz, un état-major tourné vers la revanche. Et une revanche « mimétique », nous pouvons le dire, puisqu’il s’agissait d’employer la stratégie même de Napoléon, celle d’anéantir les forces de l’ennemi en provoquant leur concentration. C’est la guerre totale. Cette conception a petit-à-petit gagné tous les états-majors européens. Elle explique en partie la formation des alliances (Triple Alliance et Triple Entente : encore un indice girardien, les rivaux finissent par se ressembler). Quand tous les protagonistes ne conçoivent plus qu’une seule manière de faire la guerre, ils la font de cette façon ; ce qui peut expliquer l’effroyable hécatombe des trois conflits.

Il est frappant de constater que Girard et Beaufre se rejoignent très exactement sur l’analyse de cette période, qui va d’Iéna à la fin de la seconde Guerre mondiale. Reste que pour l’un, René Girard, cette séquence est le prototype de tous les conflits, y compris de ceux à venir. Pour André Beaufre, elle est un embranchement de l’histoire, dans laquelle l’Europe s’est égarée ; et elle aura payé cher cet égarement.

Voilà donc notre troisième point de « l’inventaire » des questions soulevées par la vision clausewitzienne de Girard.

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Il reste un quatrième point.

Dans l’un des chapitres d’« Achever Clausewitz », René Girard décrit combien le stratège prussien était saisi par un mélange d’admiration et de haine à l’égard de Napoléon ; à quel point il était envahi précisément par une jalousie mimétique. Il aurait voulu être son rival, et le vaincre en utilisant justement les méthodes que Clausewitz estimait être le seul à avoir vraiment comprises. Dans son traité, l’officier général prussien en arrive à expliquer comment Napoléon aurait pu remporter des batailles qu’il a perdues, et Clausewitz estime qu’il les a perdues parce qu’il a oublié ses propres principes. Bref, Clausewitz est plus napoléonien que Napoléon lui-même, il se voit comme étant au fond le « vrai Napoléon ».

Cette vision de l’homme Clausewitz, vision très girardienne et très mimétique, ne semble pas faire débat. Une récente biographie (2016), due à Bruno Colson (« Clausewitz », chez Perrin), dresse exactement le même portrait, Colson étant d’ailleurs plutôt favorable au stratège prussien.

La question à se poser est alors la suivante : jusqu’à quel point pouvons-nous suivre un auteur aussi fortement gouverné par le ressentiment ? N’avons-nous pas des distances à prendre avec les leçons qu’il professe ? L’objectivité de ses analyses n’est-elle pas sujette à caution ?

Nous pouvons comprendre que René Girard « recrute » la pensée de Clausewitz comme illustration de la théorie mimétique. N’oublions pas cependant que Girard lui-même considère Clausewitz comme inconséquent : il estime que l’officier général prussien a bien perçu la nature du phénomène de montée aux extrêmes, mais qu’il n’a pas su ou osé en tirer toutes les conclusions. Ce qui d’ailleurs conduit au titre lui-même du livre de Girard.

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Aujourd’hui même, une guerre terriblement destructrice se déroule en Ukraine. Accrédite-t-elle la vision de Clausewitz ? La réponse n’est pas aisée. Deux éléments portent à le croire ; d’une part, l’objectif annoncée par Vladimir Poutine de  « démilitariser l’Ukraine », c’est-à-dire d’anéantir ses forces, ce à quoi l’armée russe s’emploie actuellement. L’autre élément réside dans le but attribué par Joe Biden à l’action de l’OTAN ; son conseiller à la sécurité l’a exprimé ainsi le 25 avril dernier : « Nous voulons voir la Russie tellement affaiblie qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. » Là encore, il s’agit d’anéantir les forces de l’adversaire.

Mais d’autres éléments contredisent cette lecture clausewitzienne. L’affrontement entre OTAN et Russie est indirect, les deux puissances ne s’affrontent pas sur le champ de bataille : l’Ukraine combat par procuration pour l’OTAN, qui réaffirme qu’elle n’enverra pas de troupes. Par contre, sur un autre champ, le conflit fait rage : le bloc occidental inflige à la Russie des sanctions économiques considérables ; la Russie réplique avec le levier des hydrocarbures et des matières premières (paiement du gaz en roubles). Le jeu des influences diplomatiques bat son plein ; la grande majorité des pays a condamné l’agression russe, mais beaucoup restent sur une position de neutralité (par exemple, les Etats-Unis et la Grande Bretagne harcèlent l’Inde pour qu’elle rejoigne le camp occidental et la prise de sanctions). La bataille de la communication a été remportée haut la main par le président Zelinski, tout au moins en occident ; ce qui lui permet d’obtenir du Congrès américain une aide militaire de 33 milliards de dollars (un chiffre incroyable, cinq ou six années du budget de défense de l’Ukraine). Enfin, sur l’élément central d’une escalade, à savoir la question nucléaire, les Etats-Unis et la Grande Bretagne gardent (pour l’instant) un flegme total face aux menaces régulièrement proférées par le président russe.

Si un embrasement généralisé est possible, est-il pour autant inéluctable ? C’est avec cette question que nous retrouvons René Girard.

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De mon point de vue, « Achever Clausewitz » est un très grand livre. Non parce qu’il serait un catéchisme de géopolitique mimétique, mais précisément parce qu’il soulève toutes les questions que nous avons vues et qu’il remet en débat, volontairement ou pas, le prestige dont jouit le stratège prussien et les préconisations induites par ses principes.

Les commentateurs n’omettent jamais de préciser que dans le titre de Girard, « Achever » est à prendre au sens de « pousser à son terme ». L’autre acception reste cependant portée par le mot, et chaque lecteur garde la liberté de lui en attribuer une part.

(Illustration : André Beaufre, René Girard, Carl von Clausewitz)

(a) Christopher Bassford : « The Great Tradition of Trashing Clausewitz », 1994 (« La grande Tradition de dénigrer Clausewitz »).

(b) André Beaufre : « Introduction à la stratégie », 1963, Hachette Pluriel pour l’édition actuelle.

(c) Quelques maximes de stratégie des Byzantins (citées par Luttwak) :

1. Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans toutes les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment.

2. Rassemblez toute l’information possible sur l’ennemi et son état d’esprit, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements.

3. Faites campagne avec vigueur, à l’offensive comme à la défensive, mais attaquez surtout avec de petites unités ; mettez l’accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens.

4. Remplacez la bataille d’attrition par la « non-bataille » de la manœuvre.

5. Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés, dont l’intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties.

6. La subversion est la meilleure voie vers la victoire.

7. Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles qui contournent les points forts les plus marqués de l’ennemi et exploitent ses faiblesses.

Il faut sauver le soldat Petrov (partie II)

Stanislav Petrov

La suite de l’essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, essai initialement publié par la Revue politique et parlementaire.

Selon René Girard (Stanford), le sacré dans l’histoire de l’humanité contient la violence dans les deux sens du mot, violence qui fait barrage à la violence par des moyens violents : tellement vrai jusqu’à Hiroshima mais pas plus. Dupuy (Stanford) dit ceci : « La violence sans haine délivrée par le nucléaire est si inhumaine qu’elle en devient une transcendance prométhéenne (qui échappe à toutes dimensions humaines) ». Un livre important était publié en 1955 dont le titre était ‘’Les dangers de la science‘’, signé par des scientifiques dont Albert Einstein. L’objet de l’ouvrage était d’alerter le monde sur les dangers de l’utilisation de la bombe atomique pour résoudre des conflits, conviction que le grand savant nourrissait depuis 1940. Depuis Hiroshima, tant d’années se sont écoulées sans que le message ait été compris. A ce jour, neuf pays ont l’arme nucléaire, sans compter ceux qui ambitionnent de la posséder, terrorisme compris. Admettons avec Einstein que c’est bien la complicité entre la science et les hommes qui a produit cette capacité de violence d’une autre dimension.

Le passage à l’acte de la prolifération nucléaire est acté en 1949 lorsque l’URSS expérimente sa première bombe.

La logique infernale de l’équilibre par la terreur nucléaire a fourni les candidats à la prolifération. Jusqu’à ce jour, l’équilibre n’a pas encore été trahi sans qu’aucune preuve n’ait jamais accrédité le fait que le nucléaire était nécessaire et suffisant pour assurer l’équilibre, sauf à penser vraiment que la logique de pensée du dirigeant face à la décision de frapper nucléaire est systématiquement auto-invalidante.

En 1947, des universitaires atomiques de Chicago ont créé la Doomsday Clock (l’Horloge de l’Apocalypse) sur laquelle minuit représente la fin du monde en tenant compte de tous les éléments qui perturbent le fonctionnement de la planète. En 1947, le délai avant la fin du monde était fixé à 7 minutes, l’horloge marquant 23h53. La fin de la Guerre froide lui a fait monter le délai létal à 17 minutes. En 2007, l’horloge était à 5 minutes de minuit. Mais la situation s’est depuis tellement dégradée, que le délai s’est réduit jusqu’à atteindre le délai de 1 minute 67 avant minuit en 2021. Il est à redouter que ce délai soit encore raccourci à la lumière des derniers bruits de guerre en 2022.

Oui, le spectre de la guerre nucléaire est à nouveau prégnant et envisagé comme une suite logique. Face à cette situation dramatique, on peut observer deux postures différentes voire complémentaires dans le camp occidental. A tout seigneur tout honneur, hommage au peuple, aux anonymes, aux sans grade qui dans le brouhaha des informations multiples et brouillonnes ont fait le choix prioritaire d’écouter les souffrants, les victimes, c’est-à-dire les populations ukrainiennes sous les feux de la guerre : collectes, acheminement de vivres, accueil de réfugiés. Le peuple occidental s’est concentré sur cette seule mission faute d’avoir les moyens d’arrêter la cause de cette misère. Une autre catégorie de personnes est identifiée comme les responsables politiques et administratifs du monde Occidental, personnages eux-mêmes soumis à deux attitudes différentes. Il y a d’abord les anciens responsables qui ne sont plus aux commandes mais qui font autorité et dont les avis sont recherchés. Ces personnages font la part des choses et expliquent la genèse du conflit avec le recul des sages qui n’ont pas à apporter de solutions immédiates au problème. En revanche, tous les responsables au pouvoir de l’Occident sont contraints à une réaction commune, immédiate et récurrente d’indignation et de condamnation face à toutes les informations terribles et insoutenables de cette guerre qui est arrivée. Il n’y a qu’un coupable, l’attaquant dont tous les discours et commentaires s’accordent à dire que faute de pouvoir l’affronter, il convient de le sanctionner économiquement et de le priver de relations avec le monde.

Cette mesure bien rodée de sanctions et d’interdictions a gagné un niveau jamais atteint qui marginalise aujourd’hui un pays dans son entier.

Or l’analyse des partitions de populations occidentales (peuple et dirigeants), des décideurs (passés, aux commandes) est aussi valable pour la Russie. Les sanctions sans précédent vont véritablement ostraciser le peuple russe plus que leurs dirigeants qui seront pourvus toujours de l’essentiel et qui seront totalement protégés. Qui sera puni plus que le peuple russe ? Ce peuple russe qui a lui-même historiquement tant souffert. Notre histoire récente nous démontre que la voix du peuple est de nature à pouvoir changer les choses en s’opposant lui-même avec succès à toute tyrannie ou déviance d’un responsable politique. Or, il faut reconnaître que les sanctions décidées par l’Occident, frappant essentiellement le peuple russe au titre d’un possible joker renversant ainsi sa gouvernance, peuvent produire un effet contraire et pousser ce peuple slave à faire corps jusqu’au bout avec sa gouvernance.

Qui sommes-nous pour condamner le Bolchoï à ne plus délivrer au monde ses merveilles culturelles, son message de beauté, qui inspire la paix ? On est toujours meilleur après avoir assisté au Lac des cygnes de Tchaïkovski. Le ballet russe du Bolchoï, comme les écrivains et musiciens russes, appartiennent au peuple-monde, pas au politique. Qui sommes-nous pour punir si sévèrement ce peuple russe auquel nous devons le véritable héros du vingtième siècle, un petit russe, un gilet jaune de là-bas : le lieutenant-colonel Stanislas Petrov ?

Son histoire, trop longtemps occultée, a été connue grâce à un réalisateur allemand, Karl Schumacher (quel retour de l’histoire !). Stanislas Petrov est né le 9 septembre 1939 à Vladivostok dans le Pacifique, province russe perdue à plus de 6000 km de Moscou. Son père avait été un aviateur militaire qui suite à un accident était resté totalement handicapé. Sa mère était infirmière. Le couple disposait de peu de moyens pour vivre et ils firent le choix d’envoyer leur fils Stanislas à l’académie militaire pour qu’il fasse des études. On note son passage par Kiev dans une école d’ingénieurs, puis il est définitivement affecté dans les Forces aériennes soviétiques à la surveillance électronique de l’espace soviétique. 1983, après Cuba en 1962, est l’année de tous les dangers entre les deux blocs. En septembre 1983, un chasseur soviétique abat délibérément un avion de ligne sud-coréen qui était rentré par inadvertance dans l’espace soviétique. Le bilan est de 269 victimes dont 39 américains et un membre du Congrès américain. Dans la même année, le Président Reagan lance la Guerre des étoiles et installe des Pershing 2 (capables d’atteindre Moscou) en Allemagne.

Le lieutenant-colonel Stanislas Petrov rejoint le 25 septembre 1983 le bunker de surveillance électronique dit Serpukhov, pour y passer la nuit comme officier d’astreinte.

Quelques minutes après minuit ce 26 septembre 1983, apparaît sur les écrans un signal accompagné d’une sirène d’alerte indiquant qu’un missile est parti des USA en direction de l’URSS. Stupeur ! Cette première alerte est suivie par deux, trois puis cinq traces sur les écrans, de même nature que le premier : cinq missiles américains se dirigent vers l’URSS. Panique ! Stanislas Petrov a une mission très claire et incontournable : constater et rendre compte aux fins que les mesures adéquates soient prises immédiatement. L’information confirmée par la technique et le traitement qu’il doit en faire ce soir-là le tétanisent à juste titre. Il ne dispose que de quelques minutes pour confirmer l’alerte et déclencher, il le sait, la riposte soviétique. Stanislas Petrov confirmera qu’il s’est trouvé alors en état de choc. En clair, la machine humaine commence là à prendre le pas sur le pixel et les bits. Il dira plus tard qu’il « avait l’information de nature à déterminer le cours de l’action ». Petrov s’accorde du temps (contrairement à ses consignes) et à une idée (idées interdites dans ses consignes) selon laquelle si les Etats-Unis veulent détruire l’URSS, pourquoi n’envoyer que cinq missiles ? Au fond de son âme, de son cœur, il joue la défaillance de la technique face au possible déclenchement de l’Apocalypse. Petrov gagne vingt minutes d’attente, contre toutes les consignes de sa mission car elles rendent inefficaces toute riposte soviétique. Or ce temps joué et volé au système lui apporte la confirmation de l’inanité de l’alerte, donc l’erreur électronique ; les radars de basse altitude confirment qu’il n’y a pas d’arrivées de missiles dans la sphère soviétique.

Petrov a bravé seul le servage d’un système qui joue aux dés avec l’apocalypse et l’humanité.

Stanislas Petrov est un simple être humain, modeste, sans grade, un homme du peuple russe, du peuple tout court. Seuls dans l’instant, ses camarades sans grade du bunker ont reconnu son geste et l’ont félicité. Ce ne fut pas le cas de sa hiérarchie militaire qui lui infligea des blâmes pour des raisons futiles au regard de la portée de la décision sublime qu’il avait prise ce soir-là. Stanislas Petrov fut même mis à la retraite anticipée avec une retraite de misère. Quelle leçon ! Il est à peu près évident que si le lieutenant-colonel Petrov avait rendu compte, sa hiérarchie, dans laquelle se trouvaient des responsables importants, des généraux, sûrement auraient appliqué rigoureusement les consignes au nom du système comme pour l’avion sud-coréen. L’extraordinaire décision de Petrov a été portée à la connaissance du monde par le réalisateur allemand sous le titre de ‘’l’homme qui a sauvé le monde’’. Oui, mais c’est tellement plus encore. Il transmet un message sublime : l’être humain est plus fort que l’automatisme. L’homme doit toujours rester maître de son destin en réveillant sa conscience et le meilleur de lui-même. Petrov a trouvé les forces ultimes propres à engager sa décision historique en s’accordant à lui-même du temps, un espace-temps disproportionné dans l’enjeu pour lequel il était missionné. Ce temps donné à sa conscience lui a donné les ressources nécessaires pour déjouer le système et gagner. Sully (Sullenberger) était ce pilote américain qui, le 15 janvier 2009, fait amerrir son avion Airbus sur la rivière Hudson au motif d’une panne des moteurs de l’avion. Le pilote sauve ainsi les 165 personnes à bord en n’appliquant pas les consignes qui lui avaient été dictées. Sully avait commencé sa carrière comme pilote de chasse avant d’intégrer l’aviation civile. Il avait un parcours professionnel brillant, mais humble et modeste dans la vie quotidienne, adepte notamment des travaux pratiques.

A l’instar de Stanislas Petrov, Sully a contourné un système pour déjouer sa prescription au profit d’une décision purement humaine.

Dans les 18 mois qui ont suivi l’exploit du pilote, le Bureau des transports américains n’a cessé de le poursuivre au motif qu’il n’avait pas appliqué la procédure du système, à savoir regagner un aéroport : interdiction de vol, diminution de sa retraite, etc. La vérité est arrivée lorsque Sully a réussi à démontrer qu’il avait pris cette décision par l’exploitation d’un temps court propre à lui, propre à sa réflexion, propre à sa conscience, temps qui avait échappé tant au logiciel du système qu’au logiciel de reconstitution du vol pour le tribunal. Ce temps humain exceptionnel destiné à la ressource profonde de l’être humain, à sa conscience, à sa transcendance, a permis à Petrov, comme à Sully, d’accéder à leur propre force d’âme, les guidant vers la voie de la meilleure décision à prendre contre la volonté mécanique de ce qui peut apparaître comme deux alliés, un système au service de la hiérarchie ou une hiérarchie au service d’un système. Petrov a dit cette phrase qui résume bien le propos : « The right man in the right place ». Un concept qui verbalise si bien cette solution de continuité qui peut exister entre les objectifs de la gouvernance et la conscience du peuple auquel appartient le ‘’right man’’. Vérité d’aujourd’hui et d’avenir !

Il est temps de revenir à Clausewitz pour comprendre, à travers ses lumineuses analyses du brouillard de la guerre, ce qui aujourd’hui a changé tant dans le processus de montée aux extrêmes que dans les conséquences de la capacité présente de destruction au service des hommes. L’essence du concept clausewitzien, qui prouve que la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens, n’est pas compréhensible si l’on ne cite pas cet autre concept fondateur : l’étonnante trinité. Clausewitz, fort d’une étude approfondie des campagnes napoléoniennes, de Valmy (1791) et de Iéna (1806) en particulier, avait défini trois éléments distincts mais fondamentaux pour la conduite de la guerre : le peuple ou la passion, le stratège ou le militaire, le politique ou l’entendement.

Le processus conduisant à la guerre fonctionnait à son sens de cette manière : le peuple était soumis au stratège qui lui-même était soumis au politique, l’entendement.

La révolution française a perturbé durablement cette logique, comme l’avait énoncé le grand poète Goethe en participant du côté prussien à la bataille de Valmy : « De ce lieu (Valmy) et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire. » Clausewitz a perçu avec effroi les conséquences possibles de ces nouveaux paramètres, sans toutefois oser les exprimer car touchant à l’ordre trinitaire qu’il avait défini. Il faudra attendre les réflexions et les analyses d’un de nos plus grands penseurs, René Girard, exprimées dans un ouvrage dont le titre résume tout : ‘’Achever Clausewitz‘’. Que nous apprend Girard, que Clausewitz lui-même avait pressenti en dissertant sur cette nouvelle forme de montée aux extrêmes des belligérants ? Girard nous incite à prendre en compte, pour comprendre les nouveaux conflits, l’inversion de l’ordre clausewitzien de cette étonnante trinité : le peuple (la passion) domine le stratège qui lui-même domine le politique, l’entendement. Cette inversion de l’étonnante trinité caractérise toute une époque récente de conflits dont la finalité montante est la montée aux extrêmes. Mais l’arrivée de la puissance nucléaire est de nature à modifier à nouveau cet ordre trinitaire clausewitzien. Un premier constat est qu’il est difficile de contrer cette croyance qui attribue au nucléaire l’apparente stabilité entre des puissances rivales, avec les propos de Mac Namara disant que nous avons eu de la chance pendant la Guerre froide.

Une date à présent historiquement importante : le 24 février 2022, attaque de l’Ukraine par la Russie. Les paramètres sont totalement différents de ceux qui ont encadré la période de la Guerre froide, car un pays détenteur de l’arme atomique attaque sévèrement un pays dont l’armement est classique : l’hypothèse de l’emploi de l’arme nucléaire sous différentes formes est engagée. Avec l’amiral Pierre Vaudier, chef d’Etat-major de la marine française, nous pouvons adhérer à cette idée qu’il formule « d’être entrés dans une nouvelle ère nucléaire » qu’il dénomme ‘’troisième âge nucléaire’’. Dans cette continuité de pensée et pour formaliser cet état de fait avec l’étonnante trinité, il convient de constater que l’ordre de cette dernière est à nouveau modifié.

Dans le brouillard nucléaire et son emploi, il apparaît que le politique fusionne dans son mode de fonctionnement avec le stratège en charge de la logistique et de la mise en œuvre nucléaire.

Demeure alors une seule autre entité clausewitzienne, le peuple. Ne restent de cette étonnante trinité, par le fait nucléaire, que deux entités. Un couple cette fois étonnant car étanche. En clair, le peuple n’est plus concerné par des décisions ultimes de sa gouvernance dans le processus nucléaire alors que le peuple (les peuples) est le seul enjeu.

Conclusion

En conclusion de ce petit essai inspiré par une situation exceptionnelle et l’expérience partagée avec une très petite minorité d’hommes ayant servi l’arme nucléaire par l’auteur de ces lignes, il convient de proposer quelques paramètres fondamentaux qui peuvent effectivement caractériser cette troisième ère nucléaire. Premièrement, une puissance nucléaire (la seconde en puissance) attaque classiquement un pays sans arme nucléaire tout en menaçant les éventuels alliés dudit pays attaqué. Dans ces circonstances, même avec une évaluation d’un sur mille que le conflit puisse dégénérer vers le nucléaire, impossible pour le politique d’évacuer et de négliger le sujet.

Dans tous les cas de figure, une prise de conscience nouvelle émergera de cette période tant pour les doctrines d’emploi du nucléaire qu’au regard de l’entité (ou l’identité) peuple.

Comme cela a été décrit, un tir tactique russe déverrouillerait dangereusement pour l’avenir les blocages politiques d’intervention de certaines puissances pour régler des problèmes latents et conflictuels. Ne parlons pas d’un conflit nucléaire généralisé qui détruirait une partie de la planète. Cela conforte cette thèse portée par cet essai que l’arme nucléaire n’est pas une arme de la guerre classique. Notons cette déclaration du Président Macron, affirmant en juillet 2020 à l’Ecole de guerre que l’arme atomique ne peut être assimilée avec la bataille. Le passage à l’acte de frappe nucléaire est inspiré par des paramètres irrationnels. Hiroshima, Nagasaki, cibles ultimes choisies par le président américain Truman pour frapper nucléairement le Japon. Truman a-t-il vraiment pris une décision ou plus simplement choisi l’arme nucléaire parce qu’elle était là ? Ne doit-on pas craindre l’humeur ou la santé de Kim Jong-un, le président nord-coréen, de nature à déclencher un conflit nucléaire ? Enfin sommes-nous aussi potentiellement des victimes en devenir par le fâcheux hasard d’un bug technologique voire d’un hacking, qui déclencherait les conditions d’entrée en conflit nucléaire, sauf à être défié par un homme capable de sauver l’humanité comme Stanislas Petrov ?

Le passage au feu nucléaire concerne un nombre restreint de personnes d’une gouvernance, une élite contrainte de se soumettre à un système sans lequel l’arme nucléaire ne peut pas être mise en œuvre.

La situation, humainement, ne doit jamais être considérée comme désespérée car des hommes inspirés, dont Stanislas Petrov, ont su dans des circonstances exceptionnelles, selon René Girard, stopper le mimétisme de la violence. En 1962, un an après l’échec de la tentative de débarquement dans la Baie des Cochons pour tenter de renverser Fidel Castro, les soviétiques finissent d’installer à Cuba 36 missiles chargés nucléaires capables d’atteindre les USA. C’est alors que Fidel Castro envoie un courrier au Président Kroutchev de l‘URSS pour l’enjoindre d’utiliser ses armes contre les USA. Kroutchev lui répond en ces termes : « (..) Cher camarade Fidel, j’estime votre suggestion erronée (..) prélude à une guerre thermonucléaire mondiale (..) Cuba aurait été le premier à brûler sous les feux de la guerre ». On peut imaginer que la proposition insensée de Fidel n’aurait pas eu l’accord des cubains s’ils avaient été consultés. La réponse de Kroutchev, apparemment sage, n’est inspirée que par l’intérêt de l’URSS ne pouvant être mis en péril pour un petit allié irrationnel.

Le président Kennedy, lors de la crise de Cuba, au motif des mêmes missiles nucléaires menaçant les USA, a su déjouer Armageddon par des qualités d’homme d’état qui doivent servir à jamais d’exemple et de modèle. Il était impossible, en 1962 et toujours pour les USA, d’accepter que des armes nucléaires soviétiques soient implantées aux frontières de l’Amérique, d’où l’alternative de la menace nucléaire envers l’URSS pour que cette dernière rapatrie ses armes nucléaires. Kennedy avait quatorze personnes autour de lui pour prendre la décision finale, personnes civiles et militaires qui illustrent bien la composition contemporaine de la trinité clausewitzienne fusionnant le politique au stratège. Robert Kennedy livre dans ses mémoires que sur les quatorze participants de grande valeur réunis à cette réunion autour du Président Kennedy, six étaient pour déclencher une guerre nucléaire. L’historien Sherwin écrit : « Si Kennedy avait accepté les recommandations de l’Etat-major, il aurait involontairement provoqué une guerre nucléaire ». Le Président Kennedy a cherché pour conforter sa décision les réponses à deux questions : pourquoi les russes ont-ils agi de cette manière ? Comment laisser une porte de sortie à Kroutchev ? Deux enseignements doivent retenir notre attention.

La fusion du politique et du stratège n’est pas souhaitable car la politique et la guerre seraient ainsi mêlées alors que l’une doit être la conséquence de l’autre. Le militaire est dans son rôle de vouloir utiliser l’arme la plus puissante dont il dispose à partir du moment où cette arme est déclarée arme de bataille.

Comme pour Truman, l’arme est là. Enfin nous avons ici et historiquement la preuve de la valeur et de la pérennité de l’étonnante trinité de Clausewitz, car Kennedy reprend la main et impose l’entendement au stratège et au peuple. Dans le même temps stratégique de l’affrontement est-ouest, il faut retenir cet exemple de suprématie de l’entendement dû au génie français, l’attitude du Général de Gaulle pour résoudre la grave crise de Berlin (1958 -1963). L’origine de la crise est une demande soviétique formulée par le Président Kroutchev aux alliés de devoir quitter Berlin et donc de laisser l’ensemble de l’Allemagne de l’Est sous domination soviétique, sous peine de différentes menaces y compris celle nucléaire. Tous les historiens s’accordent à dire que le chef d’état le plus ferme de l’Occident pendant cette périlleuse période fut le général de Gaulle, opposant officiellement la force nucléaire occidentale contre la force nucléaire soviétique avec ce commentaire à un ambassadeur russe : « Eh bien, si cela se fait, nous mourrons tous ». Cette fermeté gaullienne s’est appuyée sur une véritable coopération intra-occidentale mais largement couplée à l’appel à la détente vers l’Union soviétique. Les discours du général de Gaulle de cette époque sont plein de leçons pour notre époque concernant l’affrontement des blocs, sur le risque nucléaire. Le général fustige tous les anathèmes verbaux à l’égard des soviétiques qui détournent du sujet et ‘’dans le même temps’’ prône la détente, l’échange, qui doivent conduire à l’apaisement dans le monde. Il n’attaque jamais le peuple russe qu’il sait européen, mais le système soviétique qui les domine, oui. Le général de Gaulle, qui a gagné cette guerre de Berlin avant la guerre, est un des principaux artisans de la bonne fin de cette crise dite de Berlin en appliquant le concept trinitaire de Clausewitz : le politique conduit.

Le monde a changé en ce temps du 21ème siècle où une guerre improbable gronde en Europe, où la menace nucléaire réapparaît, où une guerre économique intense épaule le conflit.

Un premier constat nous oblige à penser que l’absence de fermeté occidentale est un des facteurs du passage à l’acte russe. La fermeté a été remplacée par un certain laxisme occidental vis-à-vis d’une réclamation récurrente russe, laxisme doublé de bravades et de provocations plus que de mesures et de discussions. La résistance des ukrainiens est admirable, individuelle, exemplaire mais force est de constater qu’elle compense la force de dissuasion d’une armée structurée et puissante qui aurait forcément compté dans le calcul russe de se faire entendre par une attaque de l’Ukraine.

Globalement, c’est bien cette absence de fermeté et de discussions du côté occidental qui a créé les conditions favorables en temps et circonstances du déchaînement guerrier de l’ours russe. Cette fermeté occidentale non exercée à temps se manifeste aujourd’hui sous des aspects divers, dispersés et parfois contradictoires. Chaque pays a sa propre attitude vis-à-vis de la Russie et organise qui ses appels téléphoniques, qui ses visites sur le terrain, qui ses aides chiffrées. Les USA s’abîment en anathèmes et insultes pour compenser en interne comme en externe le fait que ce conflit doit se faire sans eux. Le courageux président de l’Ukraine tance l’Occident et sermonne l’ONU. Dans cette course à la fermeté, qui peut se réjouir de l’annonce d’un budget de 100 milliards d’euros pour l’armée allemande, non pas qu’il faille douter de la démocratique Allemagne (‘’nos cousins’’ disaient le Général), mais de se poser la question de savoir si l’on ne rentre pas dans une nouvelle compétition à savoir qui aura la plus grosse armée, la France étant sur le podium mais battue avec un budget de 50 milliards d’euros ? Enfin peu glorieuse est cette fermeté joyeuse et triomphante qui déclare la guerre économique totale à la Russie.

Oui aux sanctions dans un système économique mondialisé qui vise le politique et la gouvernance globale de la Fédération de Russie. Non à cette course aux sanctions qui est mesurée à l’aune du degré d’appauvrissement du peuple russe, en spéculant sur le fait qu’il, ce peuple russe, soit conduit à se débarrasser même violemment de ses dirigeants actuels.

Mauvaise pioche si l’on en croit tous les connaisseurs de l’âme russe qui, ne niant pas l’existence d’une opposition en Russie, nous expliquent que ce peuple rodé à la souffrance peut en accepter une de plus et choisir faute d’autre alternative de faire corps avec sa gouvernance. En suivant l’évolution dans le temps du concept trinitaire clausewitzien, on constate avec le fait nucléaire la création d’une solution de continuité qui rend binaire le concept trinitaire : d’un même côté le politique et le stratège, et de l’autre le peuple. Ce dernier, le peuple non seulement ne participe pas à la conduite de l’entendement mais dans les faits en est l’enjeu : c’est lui qui est sanctionné à la place de l’entendement, c’est lui qui est détruit en cas de conflit nucléaire.

Que souhaiter dans cette situation grave et désordonnée ?

D’abord, repenser tout le processus nucléaire en réunissant régulièrement les nations ayant l’arme nucléaire aux fins d’édicter de nouvelles règles et surtout des chambres de dialogue engageant directement les dirigeants.

Ensuite, repenser sous toutes les formes avec toutes les forces de la nation ce qu’implique cet objectif visionnaire qu’est le concept de ‘’gagner la guerre avant la guerre’’.

Enfin, comprendre l’inanité et l’inhumanité à vouloir faire souffrir un peuple en lieu et place de ses dirigeants et de leurs décisions, sachant notamment que le peuple est justement l’enjeu souffrant de toutes ses bravades, de plus en plus ignorant des intentions de sa propre gouvernance a fortiori dans cette ère nucléaire. C’est pourquoi il convient de rappeler le titre de cet essai : ‘’Sauver le soldat Petrov’’, cet homme du peuple russe qui a sauvé le monde, qui nous incite aujourd’hui à respecter ce peuple et tous ses Petrov, comme tous les Petrov asiatiques, africains, indiens, blancs du monde.

Il faut sauver le soldat Petrov (partie I)

Stanislav Petrov

Nous reprenons un essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, initialement paru dans le Revue politique et parlementaire).

Période improbable, incertaine, période stressante, sans horizon pour les populations qui depuis des mois, des années, à présent, privées de leurs repères basiques voire personnels, n’ont pas d’autre choix que de confier leur sort et la conduite de leur vie quotidienne aux directives de gouvernances politiques, elles-mêmes partagées et en déficit de confiance.

Que croire, qui croire, comment penser juste alors que bombardées chaque jour d’informations contradictoires, les populations subissent de façon concomitante trois crises majeures : la guerre, le réchauffement de la planète, la pandémie ? La particularité contemporaine de ces trois crises est qu’elles sont moins locales que mondialisées en ce sens qu’elles impactent sous des formes diverses l’ensemble des populations du globe. Il faut comprendre cette situation présente à l’aune de l’imbrication certaine de ces crises tant par leurs causes que par leurs effets (la peur) en particulier sur les postures et décisions des gouvernances. Il est évident que ces trois crises deviennent des menaces pour les populations imputables au côté ‘’Janus négatif‘’ de ce monde. Les entrées sont multiples mais corrélées : homme malade, terre souffrante, violence exacerbée. Le premier lien qui saute aux yeux est la finalité létale de tous ces maux : la mort rendue possible par le naturel ou l’artificiel (l’homme). Il n’est jamais trop tard pour canaliser toutes les énergies, les dynamismes, les pensées, les solutions dans un brainstorming mondialisé en vue d’endiguer puis stopper ce tsunami à répliques avant qu’il n’embrase le monde définitivement.

Parlons de la guerre

Les pays ont institué un forum mondial de l’économie à Davos pour régler ensemble et en commun les problèmes les plus urgents de la planète. Pour traiter des problèmes de la guerre, pourquoi ne pas rêver d’un Davos ou un équivalent qui réunirait des responsables militaires de tous les pays avec un sujet unique : comment faire et garantir la paix ? Le militaire digne de ce nom a pour vocation d’être le premier rempart, au prix de sa vie, de nature à assurer la protection de ses concitoyens contre une violence extérieure menaçant le pays.

‘’Si vis pacem para bellum’’. Si tu veux la paix, prépare la guerre.

Ce concept énoncé par les penseurs de l’époque romaine et qui n’a pris à ce jour aucune ride est en soi une véritable philosophie. Toute la noblesse et le devoir de l’état de soldat sont liés aux entretiens et perfectionnements continus aux fins de maintenir un niveau de défense en mesure de dissuader tout agresseur potentiel ou prédateur. Comment ne pas saluer la déclaration du nouveau chef d’état-major de l’armée française, le général Burkhart qui définit sa doctrine pour la Défense française comme suit : « Il faut gagner la guerre avant la guerre » ? Cet objectif est aussi empreint de philosophie, puisqu’il vise la non-guerre par une certaine posture qui concerne l’ensemble des citoyens à observer dans l’avant-guerre. Le général poursuit avec un commentaire important tant il convient à la situation présente : « Avant, les conflits s’inscrivaient dans un schéma ‘’paix- crise- guerre‘’, désormais c’est plutôt ‘’compétition, contestation, affrontement’’ ».

Changement d’époque. Clausewitz l’avait pressenti et le philosophe René Girard l’a démontré. La formule historique de Clausewitz déclarant que la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens est possible à son sens par le bon fonctionnement de ce qu’il appellera l’étonnante trinité : le peuple se soumet au militaire qui lui-même se soumet au politique. Changement d’époque : la formule ne marche plus dans le même sens, tel est le premier enseignement de la guerre actuelle.

Parlons de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine

Certes les médias, écrits et parlés, ont abondé de commentaires, fait des hypothèses, proposé des analyses, envisagé des solutions si diverses sur un sujet éloigné de leurs préoccupations quotidiennes sociétales que l’auditeur s’en est trouvé désorienté. Petit à petit dans les rédactions a été prise en compte l’opinion de responsables militaires, qui ont apporté à l’analyse des jugements professionnels et factuels. Cette source d’inspiration guide cet essai pour aider à comprendre cette guerre, suggérer des principes d’action et n’espérer in fine que dégager une voie vers la paix.

Le 24 février 2021, après avoir concentré des troupes nombreuses autour des frontières de l’Ukraine, la Russie, malgré les réunions, les conciliabules, les avertissements, a attaqué l’Ukraine. La raison évoquée pour justifier cette agression a été une promesse non tenue par les occidentaux faite au président Gorbatchev au moment de la fin de la guerre froide (1991) de ne pas étendre l’Otan, l’organisation militaire occidentale, jusqu’aux frontières de la Russie. L’Ukraine libérée du joug soviétique, séduite par la vie occidentale, a forgé année après année son indépendance vis-à-vis de la Russie en se rapprochant de l’Union européenne jusqu’à souhaiter l’intégrer et partant, d’être un jour membre de l’Otan sur le plan militaire. On ne peut oublier que la Russie avait averti depuis de nombreuses années qu’elle n’accepterait pas cet état de fait. Le temps passant n’a rien effacé et l’impensable est arrivé.

Ce choix du passage à l’acte russe en ce début d’année 2022 est fatalement stratégique : opportunité de temps, de circonstances, de moyens, de forces en présence, de politique.

Le premier constat incombe à l’Occident de devoir verbaliser, malgré les bonnes informations des services, son échec à n’avoir pu empêcher ce conflit : ultime leçon clamée par le général Burkhart : « Il faut gagner la guerre avant la guerre ».

Que nous dit donc cette guerre ?

Certes rien de bon en primo analyse : mais cette guerre draine des paramètres nouveaux caractéristiques d’une situation jamais vue à ce jour et d’un potentiel de dangerosité extrême. Ce conflit démarre de façon classique : la guerre débute par une déclaration de guerre (pas tout à fait dans ce conflit ; affaire de sémantique), puis naît la guerre avec son cortège de dégâts et atrocités pour théoriquement aboutir au cessez-le-feu et, in fine la paix. Le dernier exemple : le conflit (2020) entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, lequel après six mille morts, s’achevait sur la signature d’un accord entre les deux partis. En revanche, il apparaît que ce conflit n’a rien de classique à l’aune des éléments suivants : le pays agresseur possédant l’arme nucléaire attaque son voisin au motif de sa proximité complice avec une alliance de pays dont trois d’entre eux ont l’arme nucléaire. Ce conflit perd sa virginité classique le 27 février 2022 avec ces propos du président de la Russie : « J’ordonne au ministre de la Défense et chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion en régime spécial d’alerte au combat ». Cette déclaration inquiétante est corroborée par plus angoissant à l’attention de ceux qui pourraient être tentés d’intervenir de l’extérieur, menacés alors de subir « (…) de telles conséquences que vous n’avez jamais vues dans votre histoire. »

De ce que l’on sait des procédures russes sur le nucléaire, on estime à quatre niveaux leur montée en puissance. La déclaration du 27 février place le curseur au niveau deux, dit ‘’niveau d’alerte’’, le troisième niveau étant celui dit du ‘’danger militaire’’ et le dernier étant celui de ‘’la guerre’’. Le processus enclenché est confirmé à l’occasion de la déclaration du ministre de l’économie Bruno Lemaire, décrétant la guerre économique à la Russie et se faisant reprendre solennellement par Dimitri Medvedev, ancien président de Russie avec ces termes : « Faites attention à vos discours, messieurs, et n’oubliez pas que les guerres économiques se sont souvent transformées en guerre réelle. »

Ces déclarations à la suite, dès la première semaine de combat, donnent une signification grave et inédite à cette guerre qui ne peut plus être classique au regard de cette menace exprimée de violences possibles jamais vues dans l’histoire.

L’intrusion nucléaire subliminale dans ce conflit change sa nature et fait entrevoir un cheminement de l’affrontement classique à l’apocalypse nucléaire. Le commun des mortels a le droit de croire, pour vivre sereinement, à un coup de bluff de la part du président russe, mais cette posture est interdite aux responsables politiques et militaires. En effet, il est de leur responsabilité pour leurs peuples d’intégrer ces menaces dans toutes leurs dimensions y compris celles générées par leurs propres négligences et erreurs, aux fins de mieux appréhender un monde inconnu.

Quel monde ?

Un monde irrationnel et déraisonné où la vie réelle n’a plus d’avenir, puisque l’échange de politesses n’est alors plus envisageable que par des bordées d’engins nucléaires propres à exterminer l’humanité. Le nucléaire tue la relation humaine. La bombe atomique est à la guerre classique ce qu’est le quantique à la physique classique. Le langage des médias s’adapte au phénomène avec ce titre d’un quotidien : « Quelle est la probabilité que ce conflit devienne nucléaire ? » La guerre classique est affaire de rapport de forces, de stratégies et d’enjeux politiques ; tous éléments qui se pèsent et se mesurent. En revanche, pour situer la possibilité du nucléaire, un raisonnement rationnel n’étant pas adapté, il faut convoquer les probabilités pour situer cet évènement court et programmé capable de déclencher l’apocalypse.

La France est aussi devenue une puissance nucléaire (1960) par la volonté du général de Gaulle à des fins fondamentalement politiques et du rang à retrouver pour notre pays. Ce sont évidemment les militaires qui sont responsables des composants, de la logistique et de la mise en œuvre de la chaîne nucléaire dont le service est fait de processus à suivre et d’opérations programmées hors du champ intellectuel et décisionnel. L’auteur de ces lignes a servi dans les années 1970 une arme nucléaire tactique de conception américaine dite ‘’Honest John’’. Ce système d’arme était composé d’une rampe de lancement à partir de laquelle une roquette pouvait délivrer à 40 kilomètres une charge nucléaire de 20 kilotonnes, c’est-à-dire une puissance équivalente à la bombe d’Hiroshima. La rampe était servie par une équipe commandée par un officier, un lieutenant en général. La séquence de tir entre l’assemblage de la roquette, son transport et son chargement pour le tir nécessitait sept heures. En revanche, la séquence de tir occupait la dernière heure du processus qui était de la responsabilité de ce lieutenant, chef de rampe. Nous fûmes quelques officiers à nous poser un vrai grand problème existentiel dont nous avions cherché la réponse auprès de notre hiérarchie, en l’occurrence le colonel commandant ce régiment composé de quatre rampes. Le questionnement était le suivant : « Si nous, lieutenants responsables d’une rampe, rentrons dans le processus de la dernière heure avant le tir et que nous perdons en ce même temps la liaison avec notre hiérarchie, quelle est notre conduite à tenir ? » Après consultation, le colonel, chef de corps nous fit la réponse suivante : « Vous tirez quand même ! »

Pour les jeunes officiers que nous étions, conscients de nos devoirs et responsabilités, cette réponse fut improbable et insensée. En fait, il fallait comprendre que les règles du combat classique étaient appliquées au nucléaire parce que ce moyen apocalyptique leur avait été confié en tant qu’arme nouvelle, certes un peu plus efficace que les autres. Ce raisonnement qui imposait le tir nucléaire sans confirmation ni de l’objectif ni des circonstances était le produit, à l’époque, d’une procédure militaire pensée par un occident civilisé et démocratique. Que penser alors du processus de tir nucléaire en système soviétique ?

La gesticulation nucléaire est servie par des hommes, mais sa finalité destructrice et mortifère obéit à un système.

Impossible, pour un militaire responsable à son niveau d’un maillon de la chaîne conduisant à délivrer une arme nucléaire, de ne pas être confronté à sa propre réflexion et à celles des autres. Des penseurs comme Jean-Pierre Dupuy (Stanford), Gunther Anders, Barton Bernstein, Anna Arendt et d’autres, ont de façon concomitante avec les opératifs du nucléaire tenté de théoriser le processus qui conduit à déclencher le feu nucléaire. Dupuy insiste beaucoup sur les enseignements glaçants apportés par Mac Namara (ancien secrétaire à la Défense des Etats-Unis) dans sa réponse à la question qui lui a été posée de savoir pourquoi le conflit nucléaire n’a pas eu lieu pendant la guerre froide, sachant que l’on recense à ce jour un minimum de dix alertes qui auraient pu déclencher ce conflit. Oui, la réponse de Mac Namara a été « We lucked out » (traduction triviale : « Coup de bol »). Cette réponse fait appel au hasard heureux, donc à nouveau aux probabilités. Est-ce à dire que la possibilité du passage à l’acte de l’apocalypse nucléaire échappe à la raison, mais relève de l’irrationnel, du probable ? Hiroshima, Nagasaki, Truman, quitte ou double, pile ou face ? Le général Le May, chef de la compagnie des bombardements stratégiques dans le Pacifique, déclare en 1944 en commentaire du résultat du feu nucléaire américain : « Si nous avions perdu la guerre, nous aurions été jugés. » On est toujours dans le jeu de pile ou face ! La ‘’fortune morale’’ de cette campagne a été validée par le bon résultat (victoire américaine) d’un jeu binaire. Barton Bernstein, professeur à Stanford, déclare selon lui que la décision la plus importante de l’histoire moderne (Président Truman et l’arme nucléaire) n’aura même pas été une décision : la bombe était là, elle s’est imposée.

La puissance nucléaire gomme tous les calculs tactiques pratiqués dans la guerre classique. Elle s’impose comme le feu sacré de Zeus que Prométhée n’a eu de cesse que de dérober aux dieux, vol dont il paiera le prix instantanément dans une expiation cruelle. Gunther Anders, philosophe allemand, a des mots pour traduire cet état de soumission : « Parce que dépassés certains seuils, notre pouvoir de faire excède infiniment notre capacité de sentir et d’imaginer ».

Depuis le 24 février 2022, ce conflit sur terre européenne replace le feu nucléaire dans la réflexion de tout responsable.

Certes, il y a un relent de guerre froide, sauf à penser que cette fois le feu couve, avec ses farces et attrapes venimeuses, à la frontière même des deux camps, l’Occident et la Russie : le pire est possible. Dans ce contexte, usons de l’oxymore suivant : « La menace nucléaire est une réalité mais son embrasement est impossible. » Le premier mois de conflit justifie cet optimisme : mais ce dernier peut-il perdurer ?

Quelles sont en termes de puissance nucléaire l’état des forces en présence ? La Russie aurait quelque 6 000 têtes nucléaires, les USA 5 000, le Royaume-Uni 200 et la France 290. Il est clair que la supériorité nucléaire est du côté occidental. Mais aujourd’hui en logique de dégât possible nucléaire, le quantitatif a moins de valeur que le qualitatif : l’apocalypse peut être déclenchée par un seul tir dont la trajectoire échappe aux contre-mesures et atteint un objectif crucial (une capitale, par exemple).

Raisonnons russe

Les forces nucléaires sont en alerte (niveau 2) depuis plusieurs semaines aux fins de menacer l’Otan des conséquences d’une intervention directe dans le conflit. Pour ponctuer cette menace, les russes ont envoyé le 18 mars un missile véloce sur un dépôt de munitions et de carburant ukrainien qu’ils ont détruit. C’est aussi un message à deux volets : il faut noter que les russes disposent bien de la dernière génération de missiles (hyper véloces et peu vulnérables), d’autre part la proximité de l’impact de la frontière polonaise n’est pas non plus neutre. La menace se fait plus précise en cette seconde semaine d’avril, avec un appel-semonce en direction du gouvernement américain, formulé par le président russe annonçant des ‘’conséquences imprévisibles’’ si l’implication par la fourniture d’armes perdure : cette information indique l’augmentation régulière du degré d’adrénaline, sûrement lié à la perte du croiseur russe en mer d’Azov.

Certains analystes considèrent que l’aventure russe tourne au fiasco (pertes considérables, repli de l’armée, logistique défaillante…) et que le cessez-le-feu est proche, qui stabiliserait la frontière entre l’Ukraine et le Donbass sans accorder Marioupol aux russes.

D’autres analystes, à l’aune des revers subis par l’armée russe, des accusations d’atrocités russes contre la population civile, couplés aux terribles sanctions économiques, a pour effet immédiat d’antagoniser l’ensemble de cet immense pays jusqu’à rendre de plus en plus solidaire le peuple russe avec ses gouvernants. Vijay Maheshwan, journaliste et auteur américain vivant à Moscou, écrit ceci : « J’espère que Moscou va être ébranlé. Mais j’ai le sentiment qu’ils (les russes) vont plutôt endurer la souffrance et la peur et trouver un sens profond aux épreuves qui leur sont imposées. » Selon les paramètres énoncés de cette dernière analyse, le peuple russe acculé, humilié, est en train de faire corps avec ses dirigeants, faute d’autres ouvertures, attitude qui conforte le possible du pire et ce dans une longue tradition de l’âme slave. Le 14 septembre 1812, Napoléon arrivait avec la Grande Armée devant Moscou mais cette dernière capitale de la grande Russie était vidée de ses habitants et incendiée. Le Guardian appelle à la plus grande prudence avec un article de Pavel Podvig, spécialiste mondial des forces nucléaires russes : « Honnêtement, je suis inquiet ».

La Russie a officiellement une panoplie d’armes adaptées à différentes situations envisageables. C’est aussi le cas du nucléaire, car la Russie intègre dans ses moyens d’artillerie la frappe nucléaire tactique. Elle dispose de canons 287 Pion, tirant des obus de 203 mm jusqu’à une distance de 35 kilomètres. Ces obus peuvent être nucléaires et limités à un kilotonne, à savoir 20 fois moins puissants que la bombe d’Hiroshima. L’objectif désigné pour une telle arme destinée au champ de bataille peut être une concentration de troupes, une installation militaire, un aérodrome, voire permettre à une unité importante russe en difficulté de se dégager. Le coup porté par des missiles au croiseur Moksva, qui a provoqué sa perte, est d’une ampleur comparable aux dégâts d’un obus nucléaire d’un kilotonne. La Russie dispose aussi de missiles chargés entre 360 et 800 kilotonnes, ce qui est considérable et terrifiant. Le général d’Armée Marc Milley, chef d’Etat-major des Armées des Etats-Unis a déclaré que « la Russie est le seul pays au monde à avoir la capacité nucléaire capable de détruire les Etats-Unis. »

Imaginons un scénario « soft », probablement enregistré avec d’autres dans tous les dossiers secrets des Etats constituant l’Otan et particulièrement européens. Les armes, missiles, chars et canons promis par les occidentaux, par le premier ministre britannique en particulier, vont nécessairement stationner en Ukraine sur un lieu de rassemblement avant leur dispersion vers les zones d’engagement de l’armée ukrainienne. Le stockage sera nécessairement important et visible, du moins détectable dans une base choisie sûrement pas trop éloignée de la frontière. Cela devient alors une cible idéale et les conditions d’ingérence contre la Russie sont réunies pour un tir russe nucléaire tactique, dont les dégâts importants peuvent être limités pour la population civile.

Une concentration importante de troupes ukrainiennes en préparation d’une attaque sur un point sensible réunirait aussi tous les critères pour être éligible à une frappe nucléaire tactique.

Prévision, spéculation certes, mais si cela arrivait, quelle sera la réaction de l’Occident, et de l’Otan en particulier ? Seuls les Etats-Unis alors ont la capacité de réagir en frappant par exemple de manière limitée un établissement militaire russe. Le feraient–ils ? On peut estimer que non, sachant que le territoire étasunien n’est pas visé et que la frappe n’a pas touché un pays de l’Otan.

Poursuivons le scénario dantesque avec cette probabilité de non-intervention de l’Otan après un premier tir nucléaire tactique de la Russie. Une dégradation est possible en fonction de difficultés rencontrées pour l’Armée russe, dont elle rendrait responsable l’Occident par fourniture de matériels de guerre et armes. Si l’Occident est visé, deux pays européens hors Otan peuvent devenir des cibles de frappe tactique au prétexte de leur rôle de place tournante de fourniture de matériels à l’Ukraine : la Suède et la Finlande. Enfin, il ne faut pas exclure un tir classique sur une base polonaise accusée aussi de concentrer des matériels de guerre pour l’Ukraine. Face à cette théorie de scénarios, typiquement, dans l’espace européen, qui peut imaginer les Etats-Unis et l’Otan risquant leur propre destruction pour punir la Russie ? Les conséquences d’un premier tir nucléaire sur un champ de bataille seraient considérables pour l’avenir mondial des conflits. L’impuissance de l’Otan à sanctionner ce tir serait de nature à casser ce verrou nucléaire imposé par la guerre froide et l’Occident sur l’ensemble des théâtres de guerre. Un premier tir et ses conséquences apporteraient des arguments et paramètres, voire un permis à faire à des pays qui, eux, n’en ont pas fini avec la guerre, comme la Chine et l’Inde : possibilité d’embrasement à terme par mutualisation mondialisée de l’expérience russe. Il faut admettre qu’un tir nucléaire sur le sol européen dans ces conditions mettrait en première ligne réactive l’Europe elle-même et seule, malgré les gesticulations étasuniennes, donc le couple franco-anglais. La France et le Royaume-Uni ont abandonné le service d’engins tactiques, sachant que la mission de leurs forces nucléaires est fondamentalement d’ordre dissuasif.

Que ferait la France ?

La France a signé et ratifié le 2 octobre 2000 le statut de Rome de la Cour pénale internationale, statut qui réprime les violations des droits humains et du droit international humanitaire les plus graves et définit les crimes internationaux fondamentaux comme suit : « le génocide et les crimes contre l’humanité ». Cet engagement est très clair pour l’amiral François Jourdier : « La mise en œuvre de la dissuasion (concept français) dans le but de destruction de villes ou l’élimination de populations n’est pas conforme aux droits des conflits armés. »

Cette ratification du statut de Rome est incompatible avec une décision présidentielle de riposter selon le concept français de dissuasion à une attaque russe en Europe, voire en France.

Il est important de noter quel a été l’impact mondial de ce statut de Rome. On note que trente-deux états dont les USA et la Russie ont signé le statut de Rome mais ne l’ont pas ratifié : ces deux puissances de concert gardent donc toute leur liberté stratégique nucléaire. Intéressant aussi de noter que deux pays ne l’ont même pas signé ; la Chine et l’Inde. Cela signifie, in fine, que la France et le Royaume-Uni n’ont plus les armes légales selon les règles des conflits armés pour appliquer le concept original de dissuasion. Que la situation dégénère en Ukraine (elle se dégrade de jour en jour : perte du cuirassé !) jusqu’à ce que la Russie annonce avoir la preuve de l’implication directe de l’Otan contre son armée, affirmation ouvrant ainsi la voie au grattage d’une étincelle nucléaire d’une autre nature : la vitrification d’une ville européenne. Comme on l’a constaté, seuls les USA ont la possibilité et le droit légal d’intervenir en détruisant en représailles une ville russe, par exemple. Ce scénario n’est pas la guerre totale selon les doctrines diverses des pays ayant l’arme nucléaire, mais il peut être vraisemblable et sûrement envisagé. Sachant que dans le temps des représailles étasuniennes, une ville américaine serait elle-même vitrifiée, on peut facilement imaginer que les Etats-Unis ne prendraient pas ce risque ni celui de détruire la Russie qui déclencherait aussi l’apocalypse aux Etats-Unis.

Cette crise remet beaucoup de concepts, de postures et de graves problèmes éthiques en perspective. La réalité et l’actualité mettent en lumière le fait que la justification de l’équilibre par le nucléaire (guerre froide) est un très mauvais argument car ce processus prométhéen a pour compensation la négation de toutes les valeurs qui font l’humanisme. Il faut oser démontrer et affirmer que la foudre nucléaire n’est pas la guerre. Dans les faits, les gouvernances ont joué avec l’honneur des militaires en leur confiant le service de ces foudres qui ne nécessite ni intelligence, ni pensée morale, juste un servage, le servage d’un système. La logique du déclenchement du feu nucléaire peut être schématisée par une attitude et un objet ; une humeur et un bouton. Ce type de processus est dans les mains à ce jour d’un certain Kim Jong-un. A présent avec les enseignements de l’autopsie du processus nucléaire, aucun sentiment humain, aucune morale, aucune philosophie, aucune religion ne peuvent justifier et vouloir intégrer ce système dans le fonctionnement de l’Humanité. Danger il y a ! La seule espérance réside dans le fait que ce processus s’auto-invalide dans l’esprit des responsables.

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