Pour saluer Jacques Bouveresse

par Jean-Louis Salasc

Voici un mois s’est éteint Jacques Bouveresse, à l’âge quatre-vingts ans. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, il mena une brillante carrière universitaire : Panthéon-Sorbonne, CNRS, université de Genève, Collège de France. Il publia une quarantaine d’ouvrages ; il était un ami de Pierre Bourdieu.

Il ne s’agit pas ici de donner une idée de sa pensée ni de rendre compte de son influence (l’auteur de ces lignes en est bien incapable). Vu la vocation de notre blogue, la question est celle de ses accointances avec la pensée girardienne. A priori, peu de choses à en dire. Jacques Bouveresse ne s’était pas emparé de la théorie mimétique ; si ce n’est une bonne connaissance de « Mensonge romantique et vérité romanesque », selon le témoignage de Benoît Chantre. Un colloque Girard-Bourdieu, organisé par l’université d’Aix-Marseille en 2014, est l’une des rares traces de lien, Jacques Bouveresse étant en l’occurrence membre du comité scientifique (1).

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La crise du désir

par Jean-Louis Salasc

Joël Hillion vient de publier un nouvel essai (1). Pour lui, le désir est en crise, et cette crise est peu et mal identifiée. Le but de son essai est donc de lui trouver sa place, dans un tableau général où les crises ne manquent pas. Disons d’emblée que Joël  Hillion attribue un rôle centrale à la crise du désir ; nous pourrions presque employer la métaphore de « mère de toutes les crises », métaphore convenue que l’auteur évite fort heureusement.

Joël Hillion est un girardien de toujours. C’est bien sûr avec le prisme de la théorie mimétique qu’il analyse cette crise du désir. Il s’attache à révéler ses liens avec d’autres crises, comme l’impasse économique actuelle, ou encore ce qu’il nomme la « crise de l’intelligence ». En fin d’ouvrage, il s’efforce de dégager de ses analyses, sinon des solutions, du moins des pistes de réflexion.

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Batman et le Joker

« Ceci gâche tout ! Tu n’es plus maintenant qu’un « Bruce » dans un costume de chauve-souris » : le Joker est dépité par la révélation de l’identité de Batman.

Qui ne connait Batman, le justicier nocturne dont la tenue évoque la chauve-souris ? Il est, paraît-il, le préféré parmi tous les super-héros dont la culture populaire américaine a multiplié les figures depuis les années trente (Superman, Wonderwoman, Hulk, etc.) Bandes dessinées, films, séries de télévision, jeux vidéos, Batman est omniprésent.

Il est apparu en mars 1939. Ses créateurs se sont inspirés de Superman, Zorro et… Sherlock Holmes ! Comme tous ses congénères, il œuvre bien sûr dans le camp du bien, porte une tenue spécifique et son identité « dans le civil » est cachée. Batman pourtant se distingue par une caractéristique unique : il est un « homme comme tout le monde », il ne dispose d’aucun pouvoir exceptionnel ; sa maîtrise incomparable des arts martiaux est le fruit d’un entraînement laborieux. Il s’est donné pour mission de ramener la justice dans Gotham, une ville gangrenée par la corruption ; Batman capture les « méchants » et les traîne en justice sans jamais les tuer. Les « méchants » prennent souvent la forme de monstres : l’homme-pingouin, Catwoman, Mister Freeze, Double-Face, etc.

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Les trois masques du persécuteur

par Jean-Louis Salasc

Les relations interindividuelles prennent parfois un tour pathologique, que le psychosociologue Stephen Karpman a décrit par un triangle célèbre : « bourreau », « victime » et « sauveur ». Son intensité dysfonctionnelle se situe dans une large palette, depuis de simples taquineries jusqu’aux conflits violents. Si ce schéma triangulaire présente une grande puissance descriptive, il ne dit rien par contre des motifs qui poussent les gens à entrer dans de tels jeux relationnels.

A cette question des motifs, le billet que voici propose une réponse. Elle s’appuie sur la théorie mimétique.

Cette réponse porte une conséquence notable : dans les jeux relationnels à la Karpman ne se trouvent que des « bourreaux ». Les termes de « victime » ou de « sauveur » ne désigneraient  ainsi que des rôles, des stratégies ou tactiques, plus ou moins conscientes.

Disons des masques, puisqu’ils servent à dissimuler le vrai visage, celui du persécuteur.

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Du « comme si » au « comme lui »

par Olivier Joachim

Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.

Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.

Le modèle ou les modèles

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Les leçons de vie de la Formule 1

par Géraldine Mosna-Savoye. Crédits : Clive Mason – Formula One / ContributeurGetty

Ce billet est la transcription d’une émission de Géraldine Mosna-Savoye, diffusée le 22 avril dernier sur France Culture, dans sa chronique Carnet de Philo : « Ce que j’ai appris sur les relations humaines en regardant des courses de F1 ».

Qu’avez-vous fait dimanche après-midi ? Je sais, dimanche, c’est déjà loin, mais j’en garde pourtant encore un vif souvenir… Car, pour ma part, j’étais devant la télé. Et plus précisément devant la Formule 1, le Grand Prix d’Emilie-Romagne. Jamais je n’aurais cru faire ça un jour dans ma vie… mais bon. C’est que j’ai découvert une série incroyable sur la F1. Qui s’appelle « Formula One, drive to survive », traduit en français par : « Pilotes de leur destin ». 

Je confirme : le titre n’est pas mensonger ; non seulement la mort ne cesse de planer sur chacun des épisodes, puisque chaque pilote joue littéralement sa vie lors d’une course, mais surtout parce que, durant les trois saisons disponibles, il est surtout question des pilotes en tant que tels : leurs caractères, enfin leur mental pardon, leurs histoires (surtout faites de sacrifices familiaux et d’entraînements), leurs obstinations, et surtout leurs rivalités. 

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Michel Serres toujours présent

Voici deux ans nous quittait Michel Serres.

Olivier Joachim marque cette date en proposant un très bel hommage dans le magazine iPhilo. Il y déchiffre le fascinant jeu de convergences et divergences entre Michel Serres et René Girard.

Le lien vers cet article :

https://iphilo.fr/2021/06/01/michel-serres-et-rene-girard-points-de-vue-transcendants-olivier-joachim/

Michel Serres encore dans l’actualité avec la publication posthume de son dernier livre, consacré à La Fontaine. (1)

La Fondation Michel Serres-Institut de France, l’École normale supérieure – PSL et Le Pommier organisent à cette occasion un colloque par visioconférence le mardi 8 juin prochain à 16 heures. Le lien pour vous inscrire :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52249_non-1/la-fontaine-par-michel-serres.html

(1) Michel Serres : « La Fontaine, une rencontre par-delà le temps », édité et présenté par Jean-Charles Darmon, juin 2021, éditions Le Pommier, 432 pages

La dépossession de soi

L’Association Recherches Mimétiques poursuit sa publication de mini-vidéos destinées à présenter  en 2 minutes et de façon aisément abordable les concepts clefs de la Théorie Mimétique.

Après « Le Désir mimétique » et « La Rivalité mimétique », voici récemment mis en ligne le troisième épisode : « La Dépossession de soi ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56465/la-theorie-mimetique-de-rene-girard-en-2-mn.html

Ce troisième concept est par ailleurs excellemment illustré par un court-métrage de 27 minutes : « Influenceuse ». Il a été écrit et réalisé par Sandy Lobry, avec Lauréna Thellier et Alix Bénézech  dans les deux rôles principaux.

La forme et la mise en scène sont exceptionnelles ; la réalisatrice a recherché pour le spectateur une « expérience immersive », isomorphe au sujet même de son film. Ce court-métrage saisissant est absolument girardien.

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Quelques liens pour retrouver sur le site de l’ARM (Association Recherches Mimétiques) des conférences  récemment données.

Dans le cadre du cycle « Champs mimétiques » :

« Ce que la théorie mimétique peut dire aux managers », par Jean-Louis Salasc le 11 février 2021,

 « Mimétisme, empathie et éducation », par Joël Hillion le 25 mars 2021.

https://www.rene-girard.fr/57_p_55363/evenements.html

Les conférences du cycle « Violence et représentation » sont disponibles par le lien ci-après, notamment celle donnée par Olivier Rey le 10 avril dernier :

« Ce que la Pietà d’Avignon donne à voir et à entendre ».

https://www.rene-girard.fr/57_p_56464/violence-et-representation.html

Les cent jours de l’oncle Joe

par Jean-Louis Salasc

Les tensions internationales ne s’apaisent pas avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Certains commentateurs parlent de Nouvelle Guerre Froide. C’est oublier que durant la première, les sociétés occidentales, les démocraties libérales, apparaissait comme un modèle « désirable » pour les peuples du bloc adverse. Les Etats-Unis se sont faits le « médiateur » de ce modèle de société après la fin de la Guerre Froide. Contrairement à leurs espoirs, il ne s’est pas répandu sur le monde. Non seulement il s’est trouvé dévalué par les crises économiques et le terrorisme, mais encore certains le rejettent du fait même de se voir « imposer un modèle ». Ces mécanismes hautement girardiens expliquent peut-être, au moins en partie, les actuelles tensions internationales ; c’est la thèse de cette analyse. Le modèle occidental n’est plus spontanément aussi « désirable » hors de l’Occident : les administrations américaines semblent avoir du mal à s’en rendre compte et celle de Joe Biden n’y échappe pas.

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Depuis la prise de fonction de Joe Biden, les relations internationales semblent avoir élu domicile sur le cours central de Wimbledon. Tous les joueurs sont au filet, les « smashes » et « passing shots » fusent de tous côtés. Qu’on en juge.

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Une vision de polarisation et d’escalade en Bolivie

Photo de 2019, juste après l’annonce des résultats officiels des élections. On peut voir le cordon policier qui sépare les deux blocs de la population, presque tout à fait indifférenciés.

Par Fernando Iturralde, professeur à l’Universidad Catolica « San Pablo » en Bolivie

Dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Benoît Chantre, Achever Clausewitz, René Girard a essayé de nous mettre en garde face à l’inévitabilité du conflit du fait que l’indifférenciation augmente. Cette même indifférenciation était peut-être celle à propos de laquelle Nietzsche fit aussi quelques prophéties : le désert était en train de croître –disait-il– et l’heure de midi approchait. La perte de différences rendait le philosophe allemand inquiet pour le destin de l’Europe, pour les valeurs aristocratiques qu’il croyait que le Vieux Continent pourrait encore sauver. En fin de compte, c’est bien l’hégémonie démocratique et libérale dont est question dans les deux idées et c’est bien elle qui nous met globalement en situation d’indifférenciation et de désir de revenir aux valeurs traditionnelles de chaque État-nation.

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