Les limites du concept de « médiation interne /externe »

par Benoît Hamot

J’ai toujours éprouvé une gêne par rapport à cette dialectique girardienne entre « médiation interne » et « médiation externe ». Si elle se vérifie expérimentalement (les exemples cités dans ma réponse à l’article « Mimétisme et cordonnerie » le confirment), elle pose néanmoins une frontière (externe-interne) extrêmement floue, impossible à établir formellement. Comment intégrer cette proposition dans l’architecture de la théorie mimétique ? Si toute dialectique est bien « une logique de l’apparence », selon Kant, cette distinction entre deux types de médiation peut-elle y échapper ?

Pour dire les choses plus simplement : pourquoi Ravel et Debussy s’imitent-ils, tout en s’évitant froidement, alors qu’ils auraient très bien pu ne pas bouder leur plaisir à ce jeu ? Et pourquoi Braque et Picasso peuvent-ils s’imiter au point de produire des œuvres interchangeables [1] et n’en éprouver aucune gêne ? Même remarque à propos de Vivaldi-Bach ou de Haydn-Mozart. Quand placer le moment, où situer cette frontière, qui une fois transgressée, transformerait une admiration réciproque en une rivalité pouvant déboucher sur de la violence ?

Comme toujours en théorie mimétique, il faut aller chercher un tiers, trianguler en quelque sorte une structure qui s’épuise rapidement dans une confrontation binaire. Ce peut être, comme Jean-Louis Salasc le montre dans son article sur Ravel-Debussy, le commentaire malveillant du critique Pierre Lalo, mais enfin, on comprend mal comment des esprits aussi cultivés que ces deux compositeurs ne soient pas parvenus à passer outre tant de médiocrité. Aussi, il me semble que la notion de tiers doive être étendue au contexte plus général de l’époque, de l’air du temps.

Au début du vingtième siècle, les effets pernicieux du positivisme dixneuvièmiste se sont largement étendus : on croit au progrès en art, et les diverses écoles prétendant créer du nouveau se succèdent, en voie rapide de création et de dissolution. Elles se présentent comme des factions, où l’on s’exclut mutuellement au nom de principes doctrinaux préalablement forgées, qui définissent des frontières inclusives (l’exclusion de Duchamp du Salon des indépendants de 1912 en témoigne a contrario). C’est en tant que postulants au titre de fondateur de l’impressionnisme en musique que Ravel et Debussy s’affrontent. Heureusement, le ridicule ne tue pas.

Mais alors, pourquoi Braque et Picasso ne se sont-ils pas affrontés pour le titre de fondateur du cubisme ? Ces peintres sont-ils plus intelligents que les musiciens précédemment évoqués ? C’est bien sûr possible [2], mais là encore, mieux vaut aller chercher de l’aide auprès d’un tiers. Il a pour nom Paul Cézanne : « notre père à tous » (Picasso), « une sorte de bon dieu de la peinture » (Matisse [3]). En élaborant ensemble ce qu’un critique nommera ensuite, par dérision, le « cubisme », Braque et Picasso ne songent pas à constituer une école, mais à approfondir l’enseignement d’un maître unanimement reconnu. A cette époque, Picasso gagnait correctement sa vie avec des images complaisantes (ses périodes bleues et roses…) et Braque exploitait les dernières lueurs de l’impressionnisme (le fauvisme). Ils comprirent qu’ils avaient tout à gagner en partageant leurs recherches formelles, et ils furent dès le début de leur entreprise généreusement soutenus par quelques mécènes éclairés (le prix des toiles cubistes est d’emblée très élevé : le mythe romantique de l’artiste pauvre et incompris est un mensonge bien connu).

Le public, les critiques et les collectionneurs tiennent une place très importante. Ces tiers peuvent induire une situation de concurrence, ou bien favoriser au contraire la recherche en commun, l’émulation positive. Pour ce qui concerne la musique, le public est vaste et peu engagé ; ce sont en majorité des consommateurs, et non des mécènes. La peinture exige l’engagement financier conséquent d’un nombre réduit d’amateurs éclairés, ce qui élimine l’effet de foule, si prégnant dans les concerts, au profit d’une réflexion commune (Gertrude Stein est un bon exemple).

Mais cet environnement culturel, jouant le rôle de tiers arbitrant la confrontation des doubles, s’entend dans une dimension plus vaste encore, littéralement historique, dont Tocqueville nous a révélé les arcanes. Il a profondément marqué la pensée de René Girard : « [Tocqueville] explique grosso modo qu’au moment de la Révolution des milliers de jeunes gens ont pensé qu’en abattant le roi, ils abattaient l’obstacle qui les empêchait d’ « être » celui qui avait pris leur place. Ils croyaient alors qu’ils allaient tous « être », et ils ne se rendaient pas compte que cet obstacle unique, lointain, relativement anodin, serait remplacé par tous les petits obstacles que chacun serait dorénavant pour tous les autres. C’est donc le passage du courtisan heureux, qui rit et s’amuse –parce que pour Stendhal, l’Ancien Régime, c’est le rire –, à la vanité triste. La Révolution, c’est la naissance du monde balzacien, où chacun est le rival de l’autre. Il y a là une découverte profonde et qui a nourri tout mon travail [4]. »

Durant l’Ancien Régime, Bach peut transposer les sonates de Vivaldi sans bouder son plaisir et sans crainte d’être accusé de plagiat [5], et il en est encore de même pour Mozart imitant Haydn. Cézanne joue en quelque sorte le rôle du roi sacré pour le petit groupe de peintres que le positivisme ambiant nommera « cubistes ». Car l’esprit du temps aime les classifications, à la manière des entomologistes, des Homais et autres Bouvard et Pécuchet. Cézanne agit comme un contrepoison. La rivalité ridicule au sujet de la place à prendre, celle d’un « fondateur » de la classe désignée par le critique, n’a plus lieu d’être. Tel un « bon dieu » ou un « notre père » surplombant la situation, Cézanne est placé au-dessus d’une prétention aussi puérile, sans pour autant se prétendre lui-même le fondateur de quoi que ce soit. En revendiquant la place du Musée du Louvre pour son œuvre (ce qui ne lui sera hélas pas accordé), Cézanne signifie au contraire son appartenance à une longue tradition, celle qui unit les peintres à travers les siècles.

Elargissons encore cet environnement au sein duquel se forment les relations mimétiques, les rivalités, les doubles. Pour un chrétien, c’est évidemment Jésus qui occupe la place du roi sacré, ou plus directement, celle du « bon dieu », que l’on peut, et que l’on doit même imiter ensemble, sans qu’aucune rivalité n’en découle. Cela n’a pas toujours été évident pour les disciples… « Une pensée leur vint à l’esprit : qui pouvait bien être le plus grand d’entre eux ? …» (Lc 9, 46, et Mc 9, 33, Mt 18, 1).

La question posée par la réalité empirique qui nous occupe, dans laquelle semble apparaître une dialectique nommée « médiation externe / médiation interne », se complique dès lors qu’on s’en approche, si bien que Girard a préféré la laisser de côté. Mais sans l’éviter pour autant, car cette question parcourt l’ensemble de son œuvre sans qu’il ait éprouvé le besoin de l’exprimer en une formulation aussi réductrice. On finira néanmoins par la voir ressurgir dans la tentative puritaine d’isoler un « bon mimétisme» (« good models and positive mimesis ») par rapport au « mauvais mimétisme» (rivalitaire) sensé déboucher sur une violence incontrôlable. J’ai montré dans mon article précédent, à propos du film « Charulata » de Satyajit Ray, à quel point cette distinction n’était pas seulement difficile à définir, mais qu’elle se révélait simplement impossible à pratiquer. Et si la dialectique qui nous occupe semble se matérialiser parfois, c’est uniquement pour des raisons statistiques évidentes : en les imitant, j’ai plus de chances d’entrer en rivalité avec mon voisin qu’avec tel acteur de cinéma… Nul besoin de la théorie mimétique pour expliquer le phénomène

S’acharner à rechercher la frontière entre le bien et le mal reviendrait en quelque sorte à céder à la tentation qui se présente au premier couple humain dans le mythe de le Genèse. En croquant le fruit défendu qui leur permettrait d’accéder précisément à cette connaissance du bien et du mal, convoitée par les idéologues – « Et vous serez comme des dieux… » – le couple mythique comprend bien vite que la promesse du serpent était non seulement illusoire, mais qu’elle est vouée à déboucher sur une violence démultipliée entre les hommes. Ces considérations, réputées religieuses ou morales, trouvent également un écho dans le domaine de l’art et des idées. Une idéologie, une école artistique, toutes ces organisations abstraites, mais qui prétendent connaître une limite entre ce qui doit être inclus et ce qui doit être rejeté, ignorent la présence bienveillante, surplombante et inaccessible du créateur invisible de l’univers.

Dans le domaine artistique, cela entraine une forme de modestie. Les prétendus « créateurs » autoproclamés d’œuvres culturelles feraient mieux d’admirer la Création : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! » Cette pensée de Blaise Pascal mérite d’être rappelée régulièrement, particulièrement à notre époque, et on peut remarquer que les peintres qui ont suivi l’enseignement de Cézanne se sont tous méfiés de l’abstraction, de l’art conceptuel et des écoles artistiques en général. Ils ont su garder leur liberté en approfondissant leur regard sur le monde.


[1] Je dois ici raconter une erreur que j’ai commise il y a fort longtemps. En pleine discussion avec mon ami peintre Philippe Bluzot, je prétendais pouvoir distinguer facilement une œuvre de Braque de la période cubiste d’une œuvre de Picasso – j’avoue avoir toujours préféré Braque et méprisé (injustement) la virtuosité (imitative) de Picasso –, et Philippe affirmait que la distinction était impossible. A court d’arguments, il eut l’idée de me présenter la reproduction d’un certain tableau, en cachant le nom de l’auteur. J’hésitais, pour finir par l’attribuer à Braque : il était de la main de Picasso. La discussion était close…

[2] Les musiciens, comme les mathématiciens, explorent un univers abstrait, chiffré, invisible, ce qui a tendance à les éloigner de certaines réalités plus tangibles. Leur intelligence n’est pas à mettre en question, mais une certaine forme, assez courante, d’inadaptation sociale ou de naïveté peut en découler. Ces observations n’engagent que moi…

[3] Je prends connaissance à l’instant de l’article de J-L Salasc sur la rivalité Picasso-Matisse, et il me semble aller dans le même sens que mon propos.

[4] René Girard (2008), La conversion de l’art, Carnet Nord, p. 17

[5] « Un compositeur pouvait arranger, réorchestrer et adapter la musique d’un collègue. Aujourd’hui, c’est illégal, mais à l’époque, le processus était perçu comme flatteur pour le compositeur copié. » Raar Schaad, cité dans l’excellent article : Bach plagiaire de Vivaldi ?

Picasso et Matisse : rivalité mimétique ?

Picasso et Matisse sont souvent présentés en contrepoint l’un à l’autre. Ils étaient à la fois concurrents et amis, s’échangeant des toiles et surtout des regards mutuels sur leurs œuvres respectives.

S’agit-il pour autant d’une rivalité mimétique, au sens que René Girard a donné à l’expression ? Sont-ils des doubles ?

Accréditent cette lecture le parallèle constamment fait entre les deux artistes, leur concurrence comme symboles de la modernité, leur amicale émulation et surtout un Picasso désemparé à la mort de Matisse. C’est aussi Matisse qui, par sa propre passion à leur égard, avait attiré l’attention de Picasso sur les arts premiers.

Cependant, plusieurs indices cadrent mal avec une interprétation girardienne. Gertrude Stein voit en Picasso le « pôle Nord » et en Matisse le « pôle Sud ». Ils s’influencent mutuellement, mais cherchent-ils vraiment à s’imiter ? On peut se laisser prendre par le doute lorsque Picasso dit : « Matisse peint de beaux et élégants tableaux » et que Matisse écrit : « Picasso est capricieux et imprévisible ».

Ils sont certes sur le même champ, celui de la « modernité » en peinture. Mais ce champ n’est-il pas plutôt vague ? Constitue-t-il un objet assez précis pour engendrer une rivalité mimétique ? N’offre-t-il pas suffisamment de place pour des chemins bien distincts ?

D’ailleurs, sans forcément adhérer à la vision de Judith Benhamou (« Picasso surpasse Matisse »), il faut bien avouer que, si Matisse fut très vite reconnu comme un immense artiste, le seul symbole de la modernité, en tout cas aux yeux du grand public, c’est Picasso.

Rivalité mimétique ou respect mutuel entre deux génies ?

Pour vous forger votre idée, voici une émission du magazine d’Annick Cojean, « Duels », émission consacrée à nos deux peintres et diffusée le 1er mai 2014 sur France 5 (plusieurs rediffusions depuis) :

Sur You Tube :

Sur Daily Motion avec une introduction nouvelle :

Mimétisme et cordonnerie

Abel et Caïn, Etéocle et Polynice, Rémus et Romulus : autant d’exemples de frères ennemis dont René Girard a éclairé l’hostilité réciproque par le mimétisme et la théorie du double « monstrueux ».

L’histoire récente nous offre un cas dont les ressorts sont similaires, même si la dimension en est quelque peu prosaïque et l’intensité insuffisante pour aboutir au meurtre : le cas des frères Dassler, Rudolf et Adolf, nés respectivement en 1898 et en 1900. Leur père est cordonnier dans la paisible bourgade d’Herzogenaurach (débrouillez-vous pour la prononciation), au nord de la Bavière.

Tous deux rejoignent l’activité familiale. L’aîné est un créateur, passionné de chaussures de sport et il invente en 1924 la chaussure à crampons destinée aux footballeurs. Le cadet est un génie du marketing et de la gestion. Belle complémentarité en première lecture, mais qui ne résistera pas à la rivalité mimétique. Après le football, ils s’intéressent à tous les sports : tennis, course à pied, etc. Dès les Jeux olympiques de 1936, la quasi-totalité des athlètes sont équipés des chaussures de la firme des « Frères Dassler ».

Mais la brouille était depuis longtemps en gestation et éclate avec l’aventure nationale socialiste. Rudolf accuse Adolf de l’avoir dénoncé comme SS auprès des Américains.

En 1948, c’est la rupture. Les deux frères se séparent et fondent chacun une entreprise, mais en restant dans la même ville et en persévérant dans la même activité : rivalité totale.

Adolf Dassler baptise sa société « Adidas » ; Adi comme diminutif d’Adolf et « das » comme contraction de Dassler. Rudolf quant à lui opte d’abord pour Ruda (Rudi est le diminutif de Rudolf et vous voyez parfaitement d’où vient le « da »), puis le fait évoluer en « Puma ».

Ces deux marques vont dès lors dominer leur marché. Elles se livrent une guerre commerciale d’une incroyable férocité, à coup de procès et en s’arrachant les champions comme des trophées : Pelé ou Boris Backer chez Puma, Mohamed Ali ou Stan Smith chez Adidas (recherche effrénée de médiateurs girardiens en direction des clients). Cela durera jusque dans les années 80, au cours desquels la firme américaine Nike les reléguera aux deuxièmes et troisièmes places.

Deux remarques pour compléter la touche mimétique de l’affaire : l’hostilité entre Adolf et Rudolf s’est propagée à leurs enfants et héritiers respectifs, qui aujourd’hui encore ne se parlent toujours pas ; alors que les uns comme les autres ont perdu le contrôle des firmes familiales.

La discorde s’est également répandue à Herzogenaurach : les habitants, les édiles, les commerces, tous devaient choisir leur camp, et le boucher étiqueté « Puma » ne servait pas les familles d’obédience « Adidas ».

Une petite vidéo pour illustrer cette saga :

Dans le palais des miroirs

par Jean-Louis Salasc

René Girard enrôlé par le féminisme radical ?

Liv Strömquist est l’une des figures de ce mouvement. Elle s’exprime via la bande dessinée ; elle a publié une douzaine d’ouvrages depuis 2005. Leur style caustique et percutant a rencontré le succès et deux d’entre eux ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

« Dans le palais des miroirs » est sorti fin 2021. Liv Strömquist  y interroge l’idéal contemporain de la beauté féminine, alimenté par le culte de l’image qui règne sur nos sociétés.

Liv Strömquist est diplômée en sciences politiques et prend toujours soin d’adosser ses analyses à de solides références : Simone Weil, Zygmunt Baumann, Byung Chul Han, etc. Dans son dernier opus, c’est René Girard qui est sollicité et Liv Strömquist y propose une présentation rafraichissante de la théorie mimétique.

Le site de son éditeur, les éditions Rackham, offre gracieusement un extrait de cette bande dessinée. Nous y retrouvons René Girard en personne. Voici cet extrait de trente pages :

Liv Strömquist est suédoise, elle née en 1978 ; elle dessine depuis l’âge de huit ans. Elle est également journaliste et animatrice de radio et de télévision.

« Dans le Palais des miroirs » de Liv Strömquist, octobre 2021, aux éditions Rackham, collection le Signe Noir, 168 pages en couleur.

Charulata

par Benoît Hamot

Trois films de Satyajit Ray sont actuellement visibles (sur arte.tv), dont Charulata, un chef-d’œuvre absolu, tant du point de vue de la forme, du jeu des acteurs, et pour ce qui nous intéresse plus particulièrement ici : une analyse particulièrement subtile des relations de désir et de rivalité.

La comparaison avec « L’éternel Mari », ce court roman de Dostoïevski que Girard considérait comme une illustration limpide du « désir triangulaire », pivot de l’hypothèse mimétique, s’impose à ses lecteurs. Néanmoins, Ray adopte un point de vue diamétralement opposé. Les personnages de Dostoïevski, à la psychologie sommaire, sortes de pantins plongés dans la brume, se débattent sans amour, sans même se reconnaître. Le triangle est voué à se reproduire, chaque personnage restant en quelque sorte rivé à son rôle, condamné d’avance à une damnation sans appel. Dostoïevski, joueur lui-même, sait que l’on joue pour perdre. Le modèle-obstacle a gagné d’avance, mais on ne cesse de buter contre lui, comme une mouche attirée par la lumière au-delà de la vitre. Mais il en va tout autrement dans l’œuvre de Ray. Si la structure triangulaire du désir est fixe et pathologique chez Dostoïevski, elle est mouvante, évolutive chez Ray, car elle conduit à l’amour. La spirale mimétique est ascendante.

Pourtant, le déroulement du drame filmé traverse en apparence des étapes similaires à celles du roman russe. Les deux rivaux, le mari (Bhupati) et l’amant potentiel (Amal) se livrent à un bras de fer au cours duquel, en gagnant la partie, Bhupati croit pouvoir assurer sa maîtrise d’une situation qu’il a sciemment provoquée. Mais la lutte est sincèrement amicale, il s’agit précisément de s’assurer de ses différences, à la fois respectueuses et hiérarchiques, quand le combat entre les rivaux du roman russe obéit à la fascination des doubles, à une haine féroce pouvant les mener à la mort.

Le triangle amoureux « positif » du film de Ray connaît bien entendu des drames, sans quoi cette histoire ne serait ni crédible, ni même intéressante. La présence et l’action « négative » d’un couple extérieur permet d’introduire le double catalyseur précipitant la révélation de l’amour. La jeune femme (Manda) devient une rivale pour Charu (diminutif de Charulata), provoquant son désir jaloux vers Amal. Son mari (Umapada), devenu comptable de l’entreprise de presse dirigée par Bhupati, tient en quelque sorte la place de Judas : il provoque par sa trahison la ruine du journal, mais cette épreuve permettra au couple Charu-Bhupati de se retrouver, l’advenue d’un amour plus grand, plus conscient de l’existence de l’autre, de sa différence et de ses qualités. Bhupati et Charu parviendront alors à accepter leurs différences, qui semblaient d’emblée irréconciliable, à travers la création d’un nouveau journal, dans lequel ils publieront ensemble, lui des articles politiques en anglais, et elle, des poèmes en bengali.

Après le départ d’Umapada (le traître), de Manda (la rivale) et d’Amal (l’aimé), le couple se retrouve seul. Dans la scène de la plage où Bhupati et Charu se parlent enfin et décident de ce nouveau projet, à la question de sa femme qui lui demande innocemment : « Tu y arriveras ? », son mari répond par l’appel à un nouveau personnage tiers, sensé l’aider dans cette entreprise. Afin de refonder un triangle ? Mais ce Nishikanta ne viendra pas au rendez-vous… La scène suivante commence par l’image même de la structure triangulaire sous-jacente à l’intrigue : un long travelling ascendant, amorcé par un plan fixe sur le socle tripode d’un guéridon. L’image de cette base triangulée emplit d’emblée tout l’écran. Puis la caméra s’élève lentement le long du fût torsadé [1] de la table, aboutit à l’image fixe du plateau marqueté de la table circulaire, figurant les cases d’un échiquier sur lequel est posée la lettre cachetée adressée par Amal au couple ami. C’est cette lettre qui provoquera l’éclatement de la vérité du couple, et sa refondation dans l’amour. Mais je ne voudrais pas divulgâcher cette œuvre magnifique : chaque détail, chaque scène et chaque plan du film trouve sa justification dans l’économie du désir mimétique et de l’amour, précisément mise en place par Ray. Il faut voir et revoir le film pour les découvrir…

Cette analyse serait incomplète – mais elle ne prétend pas l’être, car tout chef-d’œuvre authentique reste inépuisable – sans évoquer plus précisément le personnage central de Charulata, à la fois prise par la passion amoureuse et poétesse distanciée, bouleversante d’intériorité, mais observatrice attentive du réel. Lorsque le film commence, elle nous fait observer des scènes de rue à travers sa paire de jumelles. On pourrait dire que Charu « se fait son cinéma » avant même l’invention du procédé cinématographique, car le film se déroule en 1880. Charu occupe la place du réalisateur, ou plus précisément, Ray se projette en elle à travers cette scène inaugurale [2]. Egalement scénariste et compositeur de la musique du film, Satyajit Ray semble vouloir nous prévenir d’emblée : « Charulata, c’est moi ».

Mais on pourrait tout aussi bien lui faire dire : « Bhupati, c’est moi », car les ressemblances sont frappantes entre sa pratique artisanale et très personnelle du cinéma, et ce qu’il nous montre des difficultés traversées par son personnage : la façon également toute artisanale dont le journaliste élabore et imprime directement son journal, dans sa maison, la passion qui l’anime (il parle de son entreprise comme la concurrente principale de son épouse), et enfin la question que Bhupati ne cesse de se poser tout au long du film :  comment concilier la poésie (l’imaginaire) et la politique (la réalité) ? Ces positions ne s’opposent-elles pas ? Cette question s’incarne dans les difficultés que le couple traverse. Plus largement, toute l’œuvre de Ray nous parle de la difficulté d’aimer, l’amour étant la seule quête digne d’être poursuivie.

D’un point de vue théorique, ce film répond avec une grande efficacité, difficile à égaler avec de simples mots, à la vaine recherche d’un certain nombre de disciples de Girard, pour la plupart anglo-saxons et d’influence puritaine, d’un « mimétisme positif » qui serait à opposer au « mimétisme négatif » prétendument prévalant dans sa théorie. Girard lui-même s’était montré particulièrement agacé par cette dérive [3].

Au cœur même de l’amour entre Charu et Amal s’exprime leur rivalité, elle porte sur l’écriture et la publication de leurs œuvres dans une prestigieuse revue de poésie. La rivalité est source de créativité et peut se vivre au grand jour [4]. Elle se cache seulement lorsque le sentiment d’impuissance d’un homme humilié par ses échecs (Umapada) le conduit à s’approprier frauduleusement le bien d’autrui. On devine que la tentation de s’emparer de l’argent est paradoxalement exacerbée par la confiance accordée par son bienfaiteur idéaliste (Bhupati), car sa position surplombante de grand bourgeois libéral fait ressentir plus cruellement encore une dépendance et une condition subalterne qu’Umapada n’accepte pas. Mais il serait présomptueux de vouloir isoler le Bien du Mal, afin de s’en protéger, et d’opposer en ce sens une rivalité créatrice d’un côté, une rivalité vénale de l’autre [5]. C’est aussi dans le but de provoquer chez ses victimes une prise de conscience de la réalité – réalité qui n’a effectivement rien d’idéal : par définition – que le délinquant agit.

Le mimétisme d’appropriation, que l’on pourrait trop hâtivement associer au « mimétisme négatif » des puritains, possède aussi sa part de vérité « positive ». Dans le film de Ray, c’est à travers cette épreuve que Bhupati parvient enfin à franchir le gouffre d’incompréhension qui le séparait des autres, et en particulier de son épouse. Cette distance que toutes ses bonnes intentions de militant politique humaniste et généreux ne parvenaient pas à réduire. Persuadé de se placer dans le camp du réel (la politique) quand Charu et Amal évoluaient dans un monde imaginaire (la poésie), Bhupati n’en revient pas de constater l’inversion de ces positions respectives. Il n’avait rien vu venir. « Cette leçon vaut bien un fromage ? » conclut finement le renard de la fable.

*******

[1]  Les colonnes torsadées, de même que les jumelles, sont deux motifs récurrents dans le film. Au moment le plus décisif pour Charu, alors que son mari bouleversé d’avoir découvert son amour pour Amal est sorti, elle se tient assise et silencieuse sur le lit à baldaquin, adossée à une colonne torsadée, et on devine que c’est au moment même où elle a fait le tour de ses pensées et prit sa décision qu’elle laisse sa tête reposer contre la colonne ; la spirale ascendante de la vie et de l’amour.

[2] L’identification amoureuse avec son actrice est d’autant plus probante que c’est au cours de ce film que Ray prendra pratiquement la place du cameraman, Subrata Mitra, qui finira par se fâcher et le quitter tout à fait par la suite. Dans la scène du jardin, la paire de jumelles de Charulata (Charu) se perd dans le feuillage, puis focalise sur une femme saluant de loin un homme qu’on imagine être le père de l’enfant qu’elle tient dans les bras, puis Charu, troublée, dirige son appareil sur le visage d’Amal. C’est à ce moment que son désir se focalise consciemment sur son objet. Mais cet objet du désir est également Charu elle-même, en mouvement sur une balançoire, et la fixation érotique a lieu par le biais du montage, par deux plans très courts (une fraction de seconde : Ray invente pratiquement le message subliminal…) sur son pied nu effleurant le sol. Ainsi, Charu découvre son désir pour Amal en même temps que le cameraman exprime son désir pour son actrice. Et l’on rapporte que Ray eut effectivement une aventure avec Madhabi Mukherjee dans ces années-là. Quoi qu’il en soit, ces images sont à ce point imprégnées de son regard amoureux que les spectateurs eux-mêmes ne peuvent sortir de cette projection sans en être eux-mêmes troublés… Le désir est mimétique, n’est-ce-pas ? Voir également à ce propos le témoignage de Jean-Pierre Dupuy sur Vertigo, d’Alfred Hitchcock (La Marque du sacré, p.255-280), où le phénomène se dédouble dans l’intrigue elle-même, puisque l’actrice Kim Novak joue le rôle occulte d’une actrice, ce qui produit un effet d’infini que Dupuy développe sous les termes d’auto-référence et d’auto-transcendance, en lien avec le sacré, ce qui lui permet de saisir quelques paradoxes.

[3] J’en fus notamment témoin au cours d’un certain Colloquium On Violence & Religion, organisé à Koblenz.

[4] Ceci peut aussi être mis en rapport avec l’excellent article de Jean-Louis Salasc, récemment paru sur ce site, au sujet de la rivalité Ravel-Debussy.

[5] Voir également Illich : « Si nous supprimons l’expérience du mal, nous supprimerons du même coup l’expérience du bien » (cité par Dupuy, La Marque du sacré, p.104), et bien entendu, Muray qui ne cessait de pester à la fin de sa vue contre « l’empire du bien ».

Chacun cherche son « qui »

Un entretien de Bertrand Vergely, initialement publié par Atlantico le 15 août 2021.

Lors d’une manifestation anti-pass sanitaire, une manifestante portait une pancarte où l’on pouvait lire « mais qui ? » ainsi que plusieurs noms majoritairement juifs. La portée antisémite de cet acte n’a pas fait débat et il a été largement condamné et sanctionné. Chaque couche de la société n’a-t-elle pas tendance à se trouver son bouc émissaire ? Y a-t-il des boucs émissaires que l’on n’identifie pas comme tels et donc des auteurs que l’on a plus de mal à sanctionner ? 

Bertrand Vergely : Le bouc émissaire dont René Girard a étudié le mécanisme repose sur trois éléments.  Le premier réside dans un meurtre collectif pratiqué à l’encontre d’une  victime innocente. Le second consiste  dans le mythe visant à camoufler ce meurtre en expliquant que la victime est coupable et mérite de mourir. Le troisième concerne  l’euphorie provoquée par le fait de tuer et de pouvoir se donner bonne conscience en tuant grâce au fait de transformer la victime en coupable. 

Au cours de la modernité,  le nazisme a été le modèle de cette logique en faisant des juifs le mal sur terre et du sacrifice des juifs à travers un meurtre de masse le moyen de purifier l’humanité de ce mal. Sur la pancarte brandie par une jeune enseignante lors d’une manifestation à Metz contre le passe sanitaire on pouvait lire  les noms de personnalités juives à la fois intellectuelles et économiques jugées responsables de mesures sanitaires qualifiées de liberticide. En dressant ainsi une liste de coupables, cette jeune enseignante a utilisé le procédé habituel alimentant la logique du bouc émissaire. Toutefois, il n’y a pas que l’extrême droite antisémite qui est adepte de cette logique. Le bouc émissaire est un phénomène large qui embrasse toute la société. 

Écoutons les discours qui se tiennent autour de nous en politique. Peu ou prou, tous reposent sur l’idée du sacrifice. Le monde allant mal à cause de telle ou telle partie de l’humanité, il ira mieux quand celle-ci aura été sacrifiée. 

On a du mal à identifier ces discours ainsi que leurs auteurs comme étant les responsables d’un phénomène de bouc émissaire. Rien de plus normal. Leur discours bénéficiant d’une certaine sympathie voire d’une sympathie certaine, la logique du bouc émissaire qui les imprègne passe inaperçue. 

La France admire la Révolution Française qui demeure l’acte fondateur de la République. Elle est persuadée que rien n’est plus évolué, plus humain, plus moral que cette révolution. Pourtant, on y retrouve les trois éléments constitutifs de la logique du bouc émissaire :

1. Des nobles et des prêtres tués par milliers.
2. Le mythe révolutionnaire expliquant qu’étant coupables, alors qu’ils n’avaient rien fait, ils méritaient de mourir.
3. La liesse collective lors de leur exécution. 

La Révolution Française a trempé les mains dans le sang des victimes de la terreur. Comme elle jouit d’un fort coefficient de sympathie, on ne dit rien ou on minimise le phénomène en passant très vite à autre chose.  

Durant tout le vingtième siècle, le mouvement anticapitaliste n’a cessé de soutenir des régimes totalitaires tuant des innocents par millions, en expliquant qu’étant coupables ils méritaient de mourir  et en se réjouissant de la répression à leur égard. L’anticapitalisme appelant à ce que le capitalisme crève et  parfois au meurtre des patrons a très bien passé et passe encore très bien. Jouissant d’un fort courant de sympathie, sa violence n’est nullement jugée répréhensible. Au contraire, saluée comme éclairée et éclairante, ses sympathisants n’hésitent pas à être offensifs en défendant avec aplomb les meurtres révolutionnaires. 

Actuellement, Emmanuel Macron est régulièrement soit brûlé soit guillotiné en effigie lors de manifestations où la foule applaudit en riant. On minimise ce meurtre symbolique. La haine à l’égard d’Emmanuel Macron étant devenue de bon ton, on s’étonne que ce geste puisse étonner. 

Quand la logique du bouc émissaire ne se nourrit pas du mythe révolutionnaire, elle tire sa substantifique moelle de toutes ces petites phrases que l’on entend tous les jours. 

Un jeune militant islamiste fait irruption dans une école juive où il tue entre autres une petite fille de quatre ans en lui logeant une balle en pleine tête. Il faut le comprendre : la France avait qu’à ne pas coloniser l’Algérie. 

Un attentat islamiste fait plus d’une centaine de morts au Bataclan en 2015. C’est normal. Les Français sont racistes. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. 

Des militants racialistes revendiquent le droit à un racisme anti-blanc. Ce n’est que justice.  Ils ont tant souffert à cause de l’esclavage. 

À propos de la logique du bouc émissaire, nous baignons dans l’hypocrisie. Le tueur, c’est toujours l’autre. Jamais soi.  Il faut ouvrir les yeux et arrêter de mentir. Le tueur c’est soi et pas l’autre à chaque fois que l’on dit : « C’est bien fait pour lui … Il l’a bien cherché … Il ne l’a pas volé ». Dans ces petites phrases que l’on entend tous les jours, il y a tout ce qui active la logique du bouc émissaire ; la joie de faire souffrir et de tuer.

Cette recherche du bouc émissaire témoigne-t-elle du délitement de notre société et du manque de socle commun ?  Le Covid est-il particulièrement propice à ce phénomène? 

Bertrand Vergely : Dans la société, il convient de distinguer deux sociétés. La première est   la société primaire reposant sur des mécanismes archaïques. La seconde est la société réelle reposant sur des principes élevés.  

La société primaire renvoie au phénomène des bandes. Pour se rassurer, les jeunes créent des agglutinations affectives où chacun trouve un semblant de reconnaissance pour peu qu’il obéisse aux codes et aux rites édictés par la bande. 

On parle de bandes pour désigner ces agglutinations affectives. Le terme est révélateur. On est bandé au sens de lié pour peu que l’on respecte la règle du lien qui organise la bande. 

Quand elles respectent la loi interdisant la violence, ces bandes vont de la bande de copains au groupe de supporters. Quand elles ne la respectent pas, elles donnent les bandes de voyous et de bandits. 

Les bandes délictueuses et délinquantes reposent sur la dualité amis-ennemis. La règle est simple. On fait partie de la bande en respectant ses règles ? On est un ami. On ne fait pas partie de la bande ? On est un ennemi. 

On ne peut pas dire que ces bandes ne sont pas sociales. Puisqu’elles permettent à des individus de se rassembler en constituant un groupe organisé, elles sont sociales. Toutefois, en étant primaires et exclusives, on ne peut pas dire qu’elles sont sociales. D’où leur limite et le fait que la véritable société est à chercher ailleurs, dans des formes d’organisations humaines faisant société non pas à partir d’agglutinations affectives, mais autour de pensées  morales, philosophiques et spirituelles capables d’emmener l’humanité vers le haut. 

Comme le monde contemporain est un monde de masses, il y a beaucoup de socialité primaire. Toutefois, malgré tout, la société se fonde encore sur des pensées capables de l’emmener vers le haut. Si cette socialité élevée n’existait pas, tout aurait sombré depuis longtemps dans la barbarie et le chaos. Or, tout n’a pas encore sombré dans la barbarie et le chaos.   

Durant le Covid, la France a connu une socialité respectable et digne, la société jouant globalement le jeu en respectant le confinement. Certes, elle n’avait pas le choix. Il n’empêche. Elle a accepté de ne pas avoir le choix en choisissant de ne pas avoir le choix. Aujourd’hui, à l’occasion du passe sanitaire, nous assistons à un phénomène qui a commencé bien avant les Gilets Jaunes, curieusement avec Emmanuel Macron. 

Quand celui-ci prend le pouvoir, il se présente comme un candidat antisystème. Il écrit un ouvrage appelé Révolution. Il casse l’opposition droite-gauche qui organisait la cinquième République, en créant un parti rassemblant des politiques de droite et de gauche.  

Quand les Gilets Jaunes apparaissent, que font-ils ? La même chose qu’Emmanuel Macron. Ils sont antisystème et au-delà de la gauche et de la droite. Ils croient être contre Emmanuel Macron dont ils brûlent l’effigie dans la liesse lors de manifestations avant de saccager les centres des grandes villes. Ils ne sont pas contre Emmanuel Macron. Ils sont dans un mimétisme à l’égard de celui-ci en voulant lui voler le leadership en matière d’antisystème. 

Aujourd’hui, avec le mouvement anti-vacc et anti-pass, rebelote. Que veut ce mouvement ? Devenir le nouveau leader du mouvement antisystème en se servant de la question du vaccin et du passe sanitaire pour cela.  

René Girard en analysant la logique du bouc émissaire a fait une découverte : le bouc émissaire prend sa source dans le mimétisme. Quand on est jaloux de quelqu’un, on le hait parce qu’on l’aime. Comme on le hait parce qu’on l’aime, on aime le haïr en le chargeant de tous les maux du monde. 

Les Gilets Jaunes et le mouvement anti-vacc et anti-pass haïssent Emmanuel Macron parce que secrètement ils en sont jaloux. Ils veulent lui ravir le leadership en matière d’antisystème. 

Depuis qu’Emmanuel Macron est arrivé, la société ne fait pas société autour d’une société élevée. Elle fait société autour de la bataille pour être le leader de l’antisystème. Cette manière de faire société a commencé avec Emmanuel Macron lui-même quand il s’est présenté comme étant le candidat antisystème. Elle se poursuit au-delà de lui et contre lui, les Gilets Jaunes et le mouvement anti-pass se présentant comme les porteurs de l’antisystème face à Emmanuel Macron devenu l’incarnation du système. 

D’où la transformation de l’espace social en une multiplicité de bandes. S’il y a la bande  présidentielle, la bande de la santé, il y a la bande des Gilets Jaunes, la bande des anti-vacc et celle des anti-pass. La France était la France des partis. Elle n’est plus la France des partis mais celle des bandes. On pense qu’elle est divisée. Elle ne l’est nullement. Fascinée par le fait d’être antisystème, elle se rassemble autour de la bataille pour en devenir les maîtres. 

Quels sont les risques que font peser sur la société française cette multiplication des boucs émissaires ?

Bertrand Vergely. Une société fait société autour de ce qu’il peut y avoir de plus élevé dans l’humanité. Rien n’étant plus élevé que les grandes figures morales, philosophiques, artistiques et spirituelles, une société se construit autour de ces grandes figures. 

Le contact avec ces figures révélant des trésors, une société fait société autour du partage de ces trésors. Lorsque l’on est gouverné par la logique du bouc émissaire, gouverné par la haine, l’obsession et la fantasme,  pensée, morale et esprit disparaissent. Disparaissant, on débouche sur un monde vide, régressif et obscur. 

Une société fait société autour de l’humanité vécue comme un tout. Lorsque la logique du bouc émissaire s’installe, là où il y a unité inspirée par le tout, il y a fragmentation et remplacement de l’humanité par la logique des camps. On était humain parce que l’on avait un esprit et une conscience. On devient humain parce que l’on est dans le bon camp face au camp ennemi. 

Enfin, on fait société parce que l’on a une vision large de la destinée humaine, fondée sur la volonté de participer à l’extraordinaire aventure du phénomène humain. Quand on est gouverné par la logique du bouc émissaire, là où il y a sens de l’histoire et du phénomène humain, il y a régression intellectuelle, morale et spirituelle. Au lieu d’être unie, la société devient  un patchwork de bandes et de réseaux identitaires, minoritaires et communautaristes avec chacun son bouc émissaire, son ennemi, sa haine. Là où il y avait le plaisir de converser, il y a la peur de s’exprimer et de parler ; les minorités faisant régner un climat de terreur idéologique sous prétexte de se protéger, on n’ose plus parler de rien. La moindre critique étant interprétée comme une atteinte au droit d’exister, on préfère se taire. Une société se fonde sur le fait de cultiver ce qu’elle a de meilleur dans tous les domaines. Quand le bouc émissaire installe sa logique, ce n’est plus la culture qui inspire les esprits, mais la brutalité grossière et aveugle. 

Debussy et Ravel

par Jean-Louis Salasc

Les trajectoires de ces deux grands compositeurs offrent un exemple, presque trop parfait, de la rivalité au sens de René Girard, la rivalité mimétique.

Claude Debussy naquit en 1862 et Maurice Ravel en 1875. Tous deux manifestent des dons musicaux précoces ; ils sont formés au Conservatoire de Paris, sans se croiser car Debussy a terminé ses études lorsque Ravel y entre.

La personnalité artistique de Ravel se manifeste assez vite : son premier chef d’œuvre date de 1901 ; c’est une pièce pour piano, Jeux d’eau. Debussy s’était rendu célèbre dans l’Europe entière en 1894 avec le Prélude à l’après-midi d’un faune.

L’un et l’autre vivent à Paris. Ils se connaissent de réputation, avant de se rencontrer en 1901. C’est d’abord une admiration réciproque. Ravel fut un de ceux qui assurèrent, en 1902, le triomphe de Pelléas et Mélisande, l’opéra de Debussy.

Ravel dira de Debussy : « C’est en entendant pour la première fois le Prélude à l’après-midi d’un faune que j’ai compris ce qu’était la musique ». Debussy écrit à Ravel en 1902 : « Monsieur, au nom des Dieux de la musique et au mien propre, ne touchez pas une seule note de votre quatuor » (allusion au quatuor à cordes que Ravel venait de composer).

Ces phrases ne sont pas tout à fait symétriques. Ravel manifeste son admiration, la plus grande possible pour un musicien, tandis que Debussy décerne un éloge, manière subtile de rester en surplomb. Car ils sont d’ores et déjà concurrents : les deux cultivent le même registre musical, celui de l’impressionnisme en musique (la notion est sujette à d’infinis débats, dont nous nous tiendrons à distance). Le qualificatif fut d’abord employé pour Debussy en 1899, à l’occasion de ses Nocturnes pour orchestre ; pour Ravel, ce fut deux ans plus tard, en 1901, avec sa pièce Jeux d’eau.

Pour se faire une idée de la proximité de leur esthétique, voici les scherzos de leurs quatuors à cordes respectifs, écrits en 1893 pour Debussy et 1902 pour Ravel.

Debussy : https://youtu.be/ovNLEtLJJQs

Ravel : https://youtu.be/ZhN0RRlLhDg

Cette concurrence pouvait-elle ménager la cordialité de leurs relations ? Après tout, un siècle et demi plus tôt, Mozart et Haydn avaient entretenu une amitié sans nuages, alors que le dicton qui courait à Vienne à l’époque était : « Le lundi, Haydn compose comme Mozart et le mardi, c’est Mozart qui compose comme Haydn ». On ne saurait mieux exprimer le mimétisme, qui dans ce cas, n’a pas conduit à la moindre rivalité.

Il n’en sera pas de même pour Debussy et Ravel.

Le 9 janvier 1904, à la Société Nationale de Musique, le pianiste Ricardo Vinès crée La Soirée dans Grenade, une pièce de Debussy. Elle obtient un grand succès et les commentateurs soulignent la trouvaille de génie qui signale cette œuvre : une note persistante dans l’aigu, sur un rythme de habanera (de tango si vous préférez). Le critique Pierre Lalo, qui détestait Ravel, en profita pour attribuer à Debussy l’absolue paternité de la « nouvelle école » (l’impressionnisme). Ravel, vexé, fit remarquer que la fameuse « trouvaille de génie » figurait déjà dans une Habanera pour deux pianos qu’il avait composée presque dix ans plus tôt, en 1895.

Le mieux est d’en juger par nos propres oreilles.

Voici La Soirée dans Grenade de Debussy : https://youtu.be/aL35EDbMQ3c

Et la Habanera pour deux pianos de Ravel : https://youtu.be/R5lik1vy1Ac

Cette polémique sur la paternité du style impressionniste envenime les relations entre les deux musiciens ; leurs entourages respectifs attisent les hostilités ; Ravel et Debussy s’éviteront désormais et ne se parleront plus.

La lecture girardienne est aisée. Deux compositeurs nourrissent d’abord une admiration mutuelle et cultivent la même esthétique. L’aîné se veut le précurseur, le cadet lui conteste ce rôle. L’antagonisme se révèle à l’occasion d’un incident insignifiant. Au passage, mentionnons que la « trouvaille de génie » de la note persistante dans l’aigu n’appartient ni à l’un ni à l’autre ; le véritable inventeur en est Alexandre Borodine trente ans plus tôt, dans les Steppes de l’Asie centrale, un poème symphonique où les violons tiennent obstinément une note aiguë qui figure l’infini d’un horizon inaccessible.

Dès lors, la concurrence fait rage. Voici deux tableaux qui donnent une idée de l’intensité du duel. Qui imite qui ?

Ravel dans le sillage de Debussy :

DebussyRavel
Piano :  
Pagodes (1903)
En bateau (1899)
Hommage à Rameau (1905)  
Jardins sous la pluie (1903)
Children’s corner (1906-1908)
Sarabande, passe-pied (1901-1905)
Toccata (1905)  
   
L’Impératrice des pagodes (1910)
Une Barque sur l’océan (1905)
Le Tombeau de Couperin (1917)  
Le Jardin féérique (1910)
Ma Mère l’Oye (1908-1910)  
Forlane, rigaudon (1917)
Toccata (1917)
Orchestre :  
Prélude à l’après-midi d’un faune (1894)
De l’Aube à midi sur la mer (1905)  
Fêtes (1899)
Nocturnes (1899)  
   
Daphnis et Chloé (1909)

Lever du jour (1909)  
Feria (1907)
Nocturne (1909)  
Musique de chambre :  
Quatuor à cordes (1893)
Sonate pour violon et piano (1917)  
   
Quatuor à cordes (1902)
Sonate pour violon et piano (1923)
Autres :
Colliwogg’s cake-walk (1908)
La Belle au bois dormant (1890)  
   
Five o’clock (1920)
Pavane de la Belle au bois dormant (1906)  

Debussy dans le sillage de Ravel :

RavelDebussy
Piano :  
Habanera (1895)
Jeux d’eau (1901
Ondine (1908)  
Oiseaux tristes (1905)
La Vallée des cloches (1905)
Alborada del gracioso (1905) (en français, la Sérénade du bouffon)  
Scarbo (1908)
Menuet antique (1895)    

La Soirée dans Grenade (1905)
Reflets dans l’eau (1905)
Ondine (1909)
Poissons d’or (1907)
Cloches à travers les feuilles (1907)
La Sérénade interrompue (1909)    

La Danse de Puck (1909)
Epigraphes antiques (1914)
Orchestre :
Rhapsodie espagnole (1907)
Prélude à la nuit (1907)  

Iberia (1908)
Les Parfums de la nuit (1908)  
Musique de chambre :
Trio pour violon, violoncelle et piano (1914)  

Sonate pour flûte, alto et harpe (1917)
Autres :
Le Noël des jouets (1905)
Les grands Vents d’outre-mer (1906) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)  

La Boîte à joujoux (1913)
Ce qu’a vu le vent d’Ouest (1910) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)

Le choc est parfois frontal. Témoins Ondine, deux pièces pour piano : Debussy en 1909, juste après Ravel en 1908. Ecoutons ce que cela donne.

D’abord l’Ondine de Ravel : https://youtu.be/94SrLeiKJ-0

Puis celle de Debussy : https://youtu.be/Kfq-8wA_oXg

Autre choc frontal, les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé. Tant Ravel que Debussy admiraient beaucoup le poète. En 1913, Ravel annonce travailler sur trois de ses poèmes : Soupir, Placet futile et Surgi de la croupe et du bond. Debussy s’empare de l’idée et compose trois mélodies pour voix et piano : Soupir, Placet futile et Eventail. Debussy gagnera la course ; ses mélodies sont créées en janvier 1914, celles de Ravel en mars.

Si regrettable que soit cette inimitié entre les deux musiciens, il est indéniable qu’elle n’a pas fait obstacle à leurs créativités respectives : pour l’un comme pour l’autre, les années 1901-1917 constituent l’apogée de leurs productions.

Et même, nous pouvons nous demander si cette inimitié ne les a pas stimulés.

La première Guerre mondiale se déclenche. Ravel veut servir. Il est réformé du fait  sa petite taille. Il insiste et obtient d’aller sur le front comme conducteur de camion. Il y tombe malade ; il est évacué puis opéré d’une péritonite dont il se remet difficilement. Pendant ce temps, Debussy affronte un cancer qui l’emporte en 1917. A ces épreuves s’ajoute le décès de la mère de Ravel : ce dernier sort de la guerre dans un état quasi-dépressif. Il n’arrive plus à composer. La disparition de Debussy fait de lui le plus grand compositeur français vivant, le chef de file de l’école impressionniste, mais avec quelle amertume !

Ravel finit par se remettre au travail, mais ses œuvres se raréfient. A quelques exceptions près, elles ont perdu leur bonheur de ton d’avant-guerre. Certaines sont carrément sinistres : comme la Valse, dans laquelle Ravel dépeint l’effondrement du « Monde d’hier » (pour reprendre la formule de Stefan Zweig) ; comme le Concerto pour la main gauche (le pianiste y affronte l’orchestre avec sa seule main gauche), concerto que l’un de ses grands interprètes, Samson François, qualifiait de « maléfique » ; ou encore comme Tzigane, pour violon et piano, une pièce dans laquelle Ravel se donne pour but d’écrire le morceau le plus difficile possible pour le violon.

Les musicologues ont noté combien, dans ses dernières années, Ravel avait besoin d’un obstacle pour stimuler son inspiration, il lui fallait une difficulté à résoudre : faire sonner un morceau techniquement difficile au violon ; donner l’illusion de deux mains au piano en en faisant jouer une seule, etc. Nous pouvons ajouter comme pièce à conviction l’œuvre-phare de Ravel, le Boléro : il s’agissait de composer un morceau d’un quart d’heure en se contentant de répéter une même mélodie. Encore un exemple avec la Sonate pour violon et violoncelle, dans laquelle Ravel cherche à obtenir la plénitude sonore du quatuor à cordes avec seulement deux instruments ; elle date de 1920 et Ravel l’a dédiée à la mémoire de Debussy…

Formulons la lecture girardienne. Pendant les grandes années 1901-1917, c’était Debussy l’obstacle ;  il était un modèle-obstacle au sens le plus strict du vocabulaire mimétique. Une fois Debussy parti, Ravel s’est retrouvé seul et désemparé. Ni son statut de plus grand compositeur français, ni ses tournées triomphales, ni la frénésie des Années folles n’auront stimulé sa force créatrice autant que la rivalité d’un pair qu’il n’a jamais cessé d’admirer.

Tocqueville contre« l’aristocratie manufacturière » ?

Actualité d’une pensée prophétique, par Benoît Hamot

« L’aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu’elle dirige; son but n’est point de gouverner celle-ci, mais de s’en servir (…)

L’aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l’aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui  précède. Entre l’ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n’y a pas d’association véritable.

Je pense qu’à tout prendre, l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses.

Toutefois, c’est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car, si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte [1]. »

Avant que Marx ait commencé à publier sa critique radicale du capitalisme, Tocqueville annonce déjà ce qui est advenu. Mais l’un comme l’autre négligent l’importance des sources d’énergie et de matières premières, dont cette nouvelle « aristocratie manufacturière » ne peut pourtant pas se passer. Si le capitalisme d’Etat souhaité par Marx – ou autrement dit, les divers « socialismes » – continue à menacer le Monde, on peut remarquer que ces dictatures concernent en premier lieu des pays tirant leurs revenus de leur sous-sol, et non du travail, placé à la source de la valeur pour Marx et les physiocrates. On comprend aisément pourquoi, car les ressources de la classe dirigeante ne dépendant pratiquement pas de l’activité économique des manufactures, le peuple, et les impôts que son travail est susceptible d’apporter, deviennent inutiles. C’est la « malédiction du pétrole ». La classe dirigeante ou oligarchie peut alors se passer du peuple, tout en engrangeant des bénéfices colossaux. Les principaux pays soutenant la Russie sont producteurs de pétrole, mais si ces économies de rente peuvent aisément survivre en l’absence de toute « aristocratie manufacturière », elles ne peuvent néanmoins se passer entièrement du peuple, qu’il faut bien occuper à quelque chose. La guerre fournit à la fois une solide occupation, un objectif commun et rassembleur, un moyen de canaliser la violence et d’éliminer les gêneurs, un moyen de détourner l’attention sur les injustices. Les économies non démocratiques sont également des économies de guerre.

Avec la guerre enclenchée par la Russie, les démocraties – au sein desquelles les membres d’une « aristocratie manufacturière » ont toujours été choyés au titre de « premiers de cordée » – réalisent brusquement non seulement leur dépendance aux matières premières, parmi lesquelles les principales sources d’énergie, mais aussi les conséquences désastreuses de cet état de fait : les sommes considérables versées à la Russie alimentent directement la guerre d’expansion et de destruction criminelle amorcée depuis la prise du pouvoir par Poutine. La Russie est – ou était jusqu’à présent – le premier exportateur mondial de gaz et le deuxième exportateur mondial de pétrole. Notre dépendance, alimentant directement cette violence, ne s’arrête pas là. Elle s’étend désormais au profit d’une « aristocratie manufacturière » chinoise, inséparable d’un projet politique de reconquête, ambition comparables à celle d’une Russie majoritairement acquise au projet poutinien : restaurer l’empire dans ses plus grandes largeurs. Nous avons beau jeu d’applaudir les dissidents et les courageux manifestants qui risquent leur vie au service de la vérité et de la paix – et il serait en effet pernicieux d’accuser un peuple, quel qu’il soit – mais nous négligeons toujours la force coalescente des idéologies. La guerre déclenchée par la Russie, dont le motif est clairement idéologique, entraîne, de fait, et cela après les coups de boutoir annonciateurs de la crise financière de 2008 et la pandémie qui continue à sévir, la fin de la mondialisation libérale. On considère avec un regain d’intérêt les thèses avancées par Ivan Illich.

Par conséquent, faut-il mettre en doute la prédiction citée en exergue, jugeant peu dangereuse l’expansion d’une « aristocratie manufacturière », qui serait pourtant « une des plus dures qui aient paru sur la terre » ?

Tocqueville est un adepte éclairé d’une formule désormais classique : « en même temps ». Toute recherche de vérité sait qu’elle ne peut éviter de rencontrer le paradoxe sur son passage. En effet, cette nouvelle aristocratie n’est pas dangereuse en soi, car sa dureté résulte de son éloignement vis-à-vis du peuple, c’est-à-dire de ceux qu’elle exploite en toute bonne conscience, puisqu’en tant que « premiers de cordée », ses membres reçoivent tous les honneurs et l’essentiel de la richesse. Mais Tocqueville ne pouvait sans doute pas prévoir l’importance prise entretemps par les religions séculières – le communisme et son double mimétique fasciste – c’est-à-dire les idéologies mêlant développement industriel et projet eschatologique. Or nous le constatons maintenant, c’est bien « par cette porte » –c’est-à-dire à travers notre dépendance à la consommation d’artefacts – que les ennemis de la démocratie la menacent désormais.

Pour approcher ce qui peut apparaitre à première vue comme une contradiction dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville, réputé « libéral », il faut évoquer deux autres prophètes majeurs de notre temps : Ivan Illich – ou le retournement contreproductif de nos institutions et de notre industrie – et René Girard – ou le retour d’une divinité de la violence sous la forme de « la bombe », sensée nous en protéger à condition d’y croire et de l’alimenter. Entre ces deux génies qui, bizarrement, semblent ne pas se connaitre (?), on n’oubliera pas la présence d’un passeur, d’un brillant second (poly-) technicien réglant finement les détails de leurs théories respectives : Jean-Pierre Dupuy. Nous n’oublierons pas non plus de signaler aussi que Tocqueville, Illich et Girard placent la révélation chrétienne au cœur de leur vision du monde et de leur œuvre. Cette exigence les place au-dessus, ou en dehors, de tout étiquetage politique. Cela est rarement soulevé à propos d’Alexis de Tocqueville, malgré ces quelques lignes, entre autres :

« Les religions donnent l’habitude générale de se comporter en vue de l’avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu’à la félicité de l’autre. C’est un de leurs plus grands côtés politiques.

Mais, à mesure que les lumières de la foi s’obscurcissent, la vue des hommes se resserre, et l’on dirait que chaque jour l’objet des actions humaines leur paraît plus proche. (…)

Dans ces pays où, par un concours malheureux, l’irréligion et la démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants doivent s’attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l’objet des actions humaines ; c’est leur grande affaire.

Il faut que, se renfermant dans l’esprit de son siècle et de son pays, le moraliste apprenne à s’y défendre. Que chaque jour il s’efforce de montrer à ses contemporains comment, au milieu même du mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu’ils ne le supposent de concevoir et d’exécuter de longues entreprises. Qu’il leur fasse voir que, bien que l’humanité ait changé de face, les méthodes à l’aide desquelles les hommes peuvent se procurer la prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n’est qu’en résistant à mille petites passions particulières de tous les jours, qu’on peut arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente. (…)

Je ne doute donc point qu’en habituant les citoyens à songer à l’avenir dans ce monde, on ne les rapprochât peu à peu, et sans qu’ils le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu’à un certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la foi [2]. »

Pour poursuivre en ce sens, mais aussi admirer l’actualité de cette pensée prophétique, considérons ces deux passages singuliers :

« Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites [3]. »

« Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m’environnent ? Ce que je redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions.

Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les développent et les renouvellent. Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l’amour de la propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m’empêcher de craindre que les hommes n’arrivent à ce point de regarder toute théorie nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et qu’ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu’on ne les entraîne. Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser [4]. »

Ces lignes semblent avoir été écrites à la suite– ce qui est une possibilité envisageable, l’introduction ayant été certainement composée après la rédaction de l’ouvrage –, pourtant, elles encadrent les quatre tomes de son essai principal : plusieurs centaines de pages les séparent. Cette « terreur religieuse », je la crois partagée par Illich et Girard également. Elle résulte à mon avis de la traversée d’une apocalypse, c’est à dire de l’expérience vécue d’une révélation divine, source vive, inépuisable et éternelle, mais forcément effrayante, tel Yahvé apparaissant dans un buisson ardent. Mais toute révélation religieuse implique aussi la vision claire et terrifiante de Satan et de son action pernicieuse (l’expulsion violente). Révélation vécue, dont chacun de ces trois auteurs de génie auront tenté de rendre compte à leur manière. Leurs œuvres sont des apocalypses pour qui sait les entendre.


[1] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, p. 327 (version Gallica)

[2] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, pp. 304-307(version Gallica)

[3] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T1. Introduction, p.8 (version Gallica)

[4] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.4, p. 203 (version Gallica)

La liberté d’esprit

par Norbert Calderaro

Norbert Calderaro est Président de Tribunal administratif honoraire. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, dont « La Résistance spirituelle » (2020) dans la collection « Les Impliqués ».

Dans son livre mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard cite le passage suivant de Crime et châtiment où Fiodor Dostoïevski évoque son personnage Raskolnikov : 

Il lui semblait voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédent, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf quelques rares élus. Des trichines microscopiques, d’une espèce inconnue jusque-là, s’introduisaient dans l’organisme humain. Mais ces corpuscules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même déséquilibrés et fous. Toutefois, chose étrange, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrs de posséder la vérité. Jamais ils n’avaient eu pareille confiance en l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs théories scientifiques, de leurs principes moraux… Tous étaient en proie à l’angoisse et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun cependant croyait être seul à posséder la vérité et se désolait en considérant ses semblables. Chacun, à cette vue, se frappait la poitrine, se tordait les mains et pleurait… Ils ne pouvaient s’entendre sur les sanctions à prendre, sur le bien et le mal et ne savaient qui condamner ou absoudre. Ils s’entretuaient dans une sorte de fureur absurde.  

René Girard précise alors : 

Cette maladie est contagieuse et pourtant elle isole les individus ; elle les jette les uns contre les autres. Chacun se croit seul à posséder la vérité et chacun se désole en considérant ses voisins. Chacun condamne et absout selon sa propre loi. Aucun de ces symptômes ne nous est inconnu. C’est la maladie ontologique parvenue à son paroxysme qui suscite cette orgie de destruction. Le langage rassurant de la médecine microbienne et de la technologie débouche sur l’Apocalypse.  

Sans conteste, la pandémie de COVID 19, qui débuta en Europe au début de l’année 2020, a été une rupture historique majeure, détruisant définitivement toutes les idéologies et systèmes de pensée encore présents pour leur substituer, sous différents oripeaux, le néant pur et simple. 

Je m’explique : la pandémie, qui certes n’a pas été comparable à la peste noire dans son intensité comme dans le nombre de ses victimes, a été déniée par une importante minorité, refusant de voir la réalité des masques chirurgicaux portés par des populations diverses sous toutes les latitudes et sur tous les continents. Cette frange a refusé de voir qu’européens, asiatiques, arabes, africains, occidentaux et orientaux étaient logés à la même enseigne par un petit virus échappant à nos catégories antérieures et à notre arrogance de pensée. Et cette vulnérabilité similaire de tous les humains ne faisait que confirmer une réalité similaire et mondialisée de toutes et de tous qui, au fil des générations, par la généralisation des smartphones, l’uniformisation des modes et des soifs de consommation, a réellement nivelé toutes les anciennes aires civilisationnelles pour faire apparaître la figure d’un individu humain devenant un clone de toutes et de tous et une marionnette aliénée dans un monde de plus en plus mimétique qui fait de la seule recherche du profit, du pouvoir, de l’exploitation de l’autre et de la nature et du développement exponentiel de technologies énergivores et le plus souvent asservissantes, les seuls buts de l’existence humaine dans un monde où l’indifférence se répand. 

Et cette pandémie, en faisant de l’autre – en réalité de mon semblable – un contaminateur susceptible de m’infecter, ou, à l’inverse, ce qui revient au même, un esclave masqué détruisant ma liberté, a fait insidieusement de l’un pour l’autre un ennemi à abattre. 

Ainsi s’explique la terrible guerre fratricide russo-ukrainienne, certes en germe depuis longtemps, dans une Russie poutinienne nostalgique de son passé impérialiste comme dans l’arrogance américaine qui s’était, à tort, imaginé avoir, au début des années 90, gagné la Guerre froide lors de la chute du communisme en Europe. Mais la mèche qui a allumé ce redoutable incendie réside bien dans une montée généralisée des antagonismes et des rivalités mimétiques d’individus et de groupes humains se copiant les uns les autres, comme l’explique si bien René Girard dans toute son œuvre, de Mensonge romantique et Vérité romanesque à Achever Clausewitz. 

Plus que jamais, la liberté d’esprit exige aujourd’hui de se défaire des idéologies antagonistes droite-gauche, puis mondialistes-nationalistes qui sont toutes marquées d’incohérences car elles refusent d’aller à la racine de notre perte de sens spirituel et d’articuler réellement toute pratique politique avec les exigences de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix indissociablement liés comme le proclame le Psaume biblique 84 (ou 85). L’affadissement de la foi évangélique pascale comme le repli sur des positions identitaires moralisantes, ne permet plus à la plupart de ceux qui se disent encore chrétiens de maîtriser, faute d’une foi à la fois forte et généreuse envers les autres, ce déchaînement de passions démoniaques, comme le révèle trop bien le conflit fratricide inter-orthodoxe russo-ukrainien, mais encore aussi les différents positionnements politiques des catholiques lors des élections présidentielles de 2022. 

En finir avec Clausewitz ?

par Jean-Louis Salasc

Aujourd’hui et de longue date, Clausewitz est  une référence incontournable en matière de conflits et de stratégie. Guerre ou rumeur de guerre ? L’agora bruisse de son nom et de ses maximes. Pourtant, il a ses détracteurs. A tel point qu’un auteur américain s’est senti le devoir de prendre la défense de l’officier général prussien (a).

Comme sa pensée est au cœur de la vision géopolitique de René Girard, un examen s’impose et il n’est pas anodin. 

*****

L’essentiel des critiques de Clausewitz se focalisent sur la place qu’il donne à la « grande bataille d’anéantissement ». Pour lui, la guerre converge vers ce moment où les adversaires ont concentré leurs forces, et celui qui parvient à anéantir celles de l’autre peut alors lui imposer sa volonté. Beaucoup considèrent que Clausewitz « oublie » ainsi d’autres formes de guerre, comme Basil Liddell Hart, qui développe l’idée des stratégies indirectes. André Beaufre (b) élargit encore le spectre et ajoute, à la guerre selon Clausewitz : la guérilla, les guerres par pressions diverses et la guerre d’influence.  

Il semble que l’histoire récente donne raison aux détracteurs de Clausewitz : guerres de décolonisation, guerres par procuration, sanctions économiques, déstabilisations financières, démarches d’influence (théorie du « soft power »), etc. Même si nombre de « batailles » ont eu lieu depuis la dernière guerre, l’histoire des conflits ne se ramène pas à leur liste. L’URSS s’est effondrée sans affrontement clausewitzien ; les décolonisations se sont faites par un mélange de guérillas, de jeux d’influence et de pressions ; la domination économique du Japon a été brisée par la crise financière de 1997 (Clinton obligea le Japon à maintenir un yen fort et à ouvrir le pays aux importations).

En 1999, deux officiers de l’armée chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, publient « La Guerre hors limites ». Il s’agit d’une analyse de la première guerre du Golfe (1991) et de perspectives sur les guerres à venir. Le titre évoque irrésistiblement la guerre absolue et la montée aux extrêmes, chères à Clausewitz. Mais le contenu lui tourne complètement le dos ; c’est un retour à Sun Tzu : « L’art de la guerre est l’art de la duperie », « Le vrai stratège l’emporte avant même d’avoir livré bataille », « Le mieux est de s’emparer de l’ennemi intact, le détruire n’est qu’un pis-aller », « La meilleure stratégie est de s’attaquer aux plans de l’adversaire », etc.

L’absence de « limites », énoncé par le titre, ne correspond pas à une augmentation sans fin des capacités de destruction et de l’intensité guerrière. Selon les auteurs, la confrontation se déroulera sur de nombreux terrains autres que le champ de bataille, et le « hors limites » ne traduit que cette extension. Cela illustre parfaitement l’un des points soulignés par André Beaufre trente ans plus tôt, la guerre par toutes sortes de pressions.

Toutes ces différentes formes de guerre ne sont ni une découverte récente, ni une exclusivité chinoise. Dans son ouvrage « La Grande Stratégie de l’empire byzantin », Edward Luttwak montre que les préceptes stratégiques des Byzantins n’ont rien à envier à  ceux de Sun Tzu. Ils se situent aux antipodes de l’idéal de Clausewitz de soumettre l’adversaire en détruisant ses forces : ci-dessous quelques extraits à titre d’édification (c). Bien sûr, Byzance a fini défaite ; elle aura seulement duré un millénaire. Autre exemple avec la Guerre de cent ans. Charles V vécut tout jeune le désastre de Crécy. Il en tira la leçon et refusera toute bataille rangée ; il ordonna à Du Gesclin de mener une stratégie de harcèlement, c’est-à-dire une guérilla ; qui fut couronnée de succès. En conséquence de quoi personne n’est capable de nommer la moindre victoire du plus légendaire des maréchaux français.

André Beaufre reproche à Clausewitz d’avoir restreint la conception de la guerre à la seule stratégie d’anéantissement des forces de l’adversaire, fasciné qu’il était par les succès de Napoléon. Cette conception s’imposa naturellement au sein de l’état-major prussien (fondé par Clausewitz et Scharnhorst au lendemain de l’humiliation infligée à la Prusse lors de la double bataille d’Iéna et Auerstedt), puis gagna tous les états-majors européens. Cela conduisit l’Europe à la triple déflagration de 1870, 1914 et 1940. Beaufre conclut : « L’erreur intellectuelle de Clausewitz a probablement coûté à l’Europe sa prééminence dans le monde ».

*****

Si donc nous suivons les conclusions d’André Beaufre, quelles en sont les conséquences sur les travaux de René Girard dans « Achever Clausewitz » ?

Le sujet est assez massif ; ce billet se limitera donc à en inventorier quelques points clefs.  

Dans son ouvrage, René Girard fait converger deux idées. L’une lui appartient en propre : le mécanisme du bouc émissaire ayant été révélé (par la passion du Christ), l’humanité ne dispose plus d’outils pour juguler le cycle de la violence réciproque. L’autre appartient à Clausewitz : la guerre possède une dynamique propre, la montée aux extrêmes, qui échappe au contrôle par le politique, et tend à la guerre absolue, c’est-à-dire la situation où chacun des adversaires mobilise toutes ses ressources en vue d’anéantir l’autre.

Girard en conclut que nous vivons des temps apocalyptiques, une explosion de violence se présentant comme un horizon inéluctable, avec des armes de destruction globales capables de détruire toute la planète.

Si nous adoptons le point de vue des détracteurs de Clausewitz, cet horizon demeure une possibilité, mais il n’est plus inéluctable. D’autres scénarios apparaissent, comme celui dans lequel une puissance cherche à soumettre des régions, mais sans s’engager frontalement ni passer par le levier de la menace de destruction.

Voici donc le premier point de notre recensement des questions soulevées par une vision non clausewitzienne.

*****

Le deuxième point est celui de la conception même de la guerre. Pour Clausewitz, c’est un duel, et René Girard reprend cette vision. Cela se comprend : le duel fait irrésistiblement penser à la rivalité mimétique, tout comme la montée aux extrêmes ressemble furieusement à la spirale de la violence réciproque.

Or cette vision de la guerre comme duel ne va pas de soi, et pour de nombreuses raisons. N’en retenons que la multiplicité des protagonistes. Il est vrai que l’histoire de l’Europe a montré, en 1914,  comment une telle multiplicité pouvait se cristalliser en deux blocs ; le terme de duel retrouve alors une pertinence.

Mais les alliés d’un jour sont les adversaires du lendemain. Lors de la guerre de Sept ans, les adversaires étaient les alliés de la guerre de Succession d’Autriche, dix ans plus tôt. Le pacte germano-soviétique dura deux ans à peine. Il fallut encore moins de temps pour que la Guerre froide s’enchaîne à la fin de la seconde Guerre mondiale, faisant des alliés d’hier les adversaires d’aujourd’hui.

Le général Mark Milley, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a publiquement déclaré, à l’automne 2021,  que la période d’hégémonie américaine était terminée. Le rapport des puissances est désormais selon lui, « tripolaire » : Chine, Russie et Etats-Unis. Et il ajoute : « C’est plus compliqué ». Certains sont tentés de ressusciter le schéma de deux blocs que la Guerre froide avait proposé ; ils opposent ainsi l’Occident à un ensemble conduit par la Chine et la Russie, via l’Organisation de Coopération de Shanghai. Mais c’est oublier que Chine et Russie ne sont unies que par un antagonisme commun à l’égard des Etats-Unis. En réalité, ces deux pays sont des rivaux structurels.

C’est oublier aussi d’autres acteurs, qui jouent des partitions régionales et pratiquent le renversement d’alliance avec brio. Prenons seulement l’exemple de la Turquie, qui ne cesse de se fâcher et de se réconcilier avec à peu près tout le monde, Etats-Unis, Russie, Israël, Union européenne, etc.

Dans un tel système géopolitique, le concept de duel n’est pas forcément la clef. Voilà donc le deuxième point de notre inventaire.

*****

Il est vrai que Clausewitz demeure impressionnant par sa dimension « prophétique ». Il semble tracer d’avance l’histoire des guerres européennes de la fin du XIXème siècle et du XXème. Mais il est loisible de se demander s’il ne s’agit pas là de « prophéties auto réalisatrices ». La Prusse fut humiliée par Napoléon à Iéna, et de cette humiliation naquit, justement par l’entremise de Clausewitz, un état-major tourné vers la revanche. Et une revanche « mimétique », nous pouvons le dire, puisqu’il s’agissait d’employer la stratégie même de Napoléon, celle d’anéantir les forces de l’ennemi en provoquant leur concentration. C’est la guerre totale. Cette conception a petit-à-petit gagné tous les états-majors européens. Elle explique en partie la formation des alliances (Triple Alliance et Triple Entente : encore un indice girardien, les rivaux finissent par se ressembler). Quand tous les protagonistes ne conçoivent plus qu’une seule manière de faire la guerre, ils la font de cette façon ; ce qui peut expliquer l’effroyable hécatombe des trois conflits.

Il est frappant de constater que Girard et Beaufre se rejoignent très exactement sur l’analyse de cette période, qui va d’Iéna à la fin de la seconde Guerre mondiale. Reste que pour l’un, René Girard, cette séquence est le prototype de tous les conflits, y compris de ceux à venir. Pour André Beaufre, elle est un embranchement de l’histoire, dans laquelle l’Europe s’est égarée ; et elle aura payé cher cet égarement.

Voilà donc notre troisième point de « l’inventaire » des questions soulevées par la vision clausewitzienne de Girard.

*****

Il reste un quatrième point.

Dans l’un des chapitres d’« Achever Clausewitz », René Girard décrit combien le stratège prussien était saisi par un mélange d’admiration et de haine à l’égard de Napoléon ; à quel point il était envahi précisément par une jalousie mimétique. Il aurait voulu être son rival, et le vaincre en utilisant justement les méthodes que Clausewitz estimait être le seul à avoir vraiment comprises. Dans son traité, l’officier général prussien en arrive à expliquer comment Napoléon aurait pu remporter des batailles qu’il a perdues, et Clausewitz estime qu’il les a perdues parce qu’il a oublié ses propres principes. Bref, Clausewitz est plus napoléonien que Napoléon lui-même, il se voit comme étant au fond le « vrai Napoléon ».

Cette vision de l’homme Clausewitz, vision très girardienne et très mimétique, ne semble pas faire débat. Une récente biographie (2016), due à Bruno Colson (« Clausewitz », chez Perrin), dresse exactement le même portrait, Colson étant d’ailleurs plutôt favorable au stratège prussien.

La question à se poser est alors la suivante : jusqu’à quel point pouvons-nous suivre un auteur aussi fortement gouverné par le ressentiment ? N’avons-nous pas des distances à prendre avec les leçons qu’il professe ? L’objectivité de ses analyses n’est-elle pas sujette à caution ?

Nous pouvons comprendre que René Girard « recrute » la pensée de Clausewitz comme illustration de la théorie mimétique. N’oublions pas cependant que Girard lui-même considère Clausewitz comme inconséquent : il estime que l’officier général prussien a bien perçu la nature du phénomène de montée aux extrêmes, mais qu’il n’a pas su ou osé en tirer toutes les conclusions. Ce qui d’ailleurs conduit au titre lui-même du livre de Girard.

*****

Aujourd’hui même, une guerre terriblement destructrice se déroule en Ukraine. Accrédite-t-elle la vision de Clausewitz ? La réponse n’est pas aisée. Deux éléments portent à le croire ; d’une part, l’objectif annoncée par Vladimir Poutine de  « démilitariser l’Ukraine », c’est-à-dire d’anéantir ses forces, ce à quoi l’armée russe s’emploie actuellement. L’autre élément réside dans le but attribué par Joe Biden à l’action de l’OTAN ; son conseiller à la sécurité l’a exprimé ainsi le 25 avril dernier : « Nous voulons voir la Russie tellement affaiblie qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. » Là encore, il s’agit d’anéantir les forces de l’adversaire.

Mais d’autres éléments contredisent cette lecture clausewitzienne. L’affrontement entre OTAN et Russie est indirect, les deux puissances ne s’affrontent pas sur le champ de bataille : l’Ukraine combat par procuration pour l’OTAN, qui réaffirme qu’elle n’enverra pas de troupes. Par contre, sur un autre champ, le conflit fait rage : le bloc occidental inflige à la Russie des sanctions économiques considérables ; la Russie réplique avec le levier des hydrocarbures et des matières premières (paiement du gaz en roubles). Le jeu des influences diplomatiques bat son plein ; la grande majorité des pays a condamné l’agression russe, mais beaucoup restent sur une position de neutralité (par exemple, les Etats-Unis et la Grande Bretagne harcèlent l’Inde pour qu’elle rejoigne le camp occidental et la prise de sanctions). La bataille de la communication a été remportée haut la main par le président Zelinski, tout au moins en occident ; ce qui lui permet d’obtenir du Congrès américain une aide militaire de 33 milliards de dollars (un chiffre incroyable, cinq ou six années du budget de défense de l’Ukraine). Enfin, sur l’élément central d’une escalade, à savoir la question nucléaire, les Etats-Unis et la Grande Bretagne gardent (pour l’instant) un flegme total face aux menaces régulièrement proférées par le président russe.

Si un embrasement généralisé est possible, est-il pour autant inéluctable ? C’est avec cette question que nous retrouvons René Girard.

*****

De mon point de vue, « Achever Clausewitz » est un très grand livre. Non parce qu’il serait un catéchisme de géopolitique mimétique, mais précisément parce qu’il soulève toutes les questions que nous avons vues et qu’il remet en débat, volontairement ou pas, le prestige dont jouit le stratège prussien et les préconisations induites par ses principes.

Les commentateurs n’omettent jamais de préciser que dans le titre de Girard, « Achever » est à prendre au sens de « pousser à son terme ». L’autre acception reste cependant portée par le mot, et chaque lecteur garde la liberté de lui en attribuer une part.

(Illustration : André Beaufre, René Girard, Carl von Clausewitz)

(a) Christopher Bassford : « The Great Tradition of Trashing Clausewitz », 1994 (« La grande Tradition de dénigrer Clausewitz »).

(b) André Beaufre : « Introduction à la stratégie », 1963, Hachette Pluriel pour l’édition actuelle.

(c) Quelques maximes de stratégie des Byzantins (citées par Luttwak) :

1. Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans toutes les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment.

2. Rassemblez toute l’information possible sur l’ennemi et son état d’esprit, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements.

3. Faites campagne avec vigueur, à l’offensive comme à la défensive, mais attaquez surtout avec de petites unités ; mettez l’accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens.

4. Remplacez la bataille d’attrition par la « non-bataille » de la manœuvre.

5. Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés, dont l’intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties.

6. La subversion est la meilleure voie vers la victoire.

7. Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles qui contournent les points forts les plus marqués de l’ennemi et exploitent ses faiblesses.

%d blogueurs aiment cette page :