Quand René Girard rencontre Shakespeare

par Daniel Laufer

Notre petite chronique Shakespeare/Girard reprend cette semaine un article de Daniel Laufer, publié en 2016 dans le Revue des Deux Mondes.

Shakespeare eût été bien étonné d’apprendre qu’il avait élaboré au travers de ses comédies comme de ses tragédies une théorie de la rivalité mimétique. C’est pourtant bien le génie de cette conception que René Girard lui attribue dans son magnifique ouvrage « Shakespeare Les Feux de l’envie » (1), et non à tort comme on va le voir.

Le propre des grands chefs-d’œuvre, c’est d’être inépuisables. Non pas que l’auteur prétende écrire une œuvre où il cacherait toutes sortes de trésors que les lecteurs ou les critiques mettront à jour avec plus ou moins de bonheur ; c’est son génie qui lui inspire la profondeur, à différents degrés et sur différents plans, de sa création, et cette profondeur lui est naturelle ; elle n’est pas calculée. Mais il faut réciproquement un œil de génie pour découvrir telle trame secrète qui innerve l’œuvre, comme Girard nous la fait découvrir d’abord dans Les deux gentilshommes de Vérone, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien, puis Comme il vous plaira, La nuit des Rois, d’une manière éclatante dans Troïlus et Cressida, et tout autant dans Timon d’Athènes, Hamlet, le Roi Lear, Jules César, le Marchand de Venise, Richard III, Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, le Conte d’hiver, enfin la Tempête… et même les Sonnets.

C’est à dessein que nous rappelons tous ces titres, car Girard ne s’est pas contenté d’évoquer la rivalité mimétique dans l’œuvre de Shakespeare au cours d’une démonstration académique, il jette le faisceau de son regard sur chacun des principaux protagonistes comme s’il devait être le metteur en scène de chacune de ces pièces.

« Don Quichotte ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. »

On n’échappe pas ici à un bref rappel de l’origine et la substance de la conception girardienne, si l’on veut comprendre sa lecture de Shakespeare. « Mensonge romantique et vérité romanesque » (2) s’ouvre sur la description du héros de Cervantès : Don Quichotte est celui qui a renoncé sans le savoir à son indépendance intellectuelle et morale, il ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. Ce désir de l’autre, on le retrouve dans toute la grande littérature : Mme Bovary, le Rouge et le noir, les snobs de Proust, les Stéphane Trofimovitch de Dostoïevski.

Lorsque la distance est grande entre le sujet et le modèle, ce que Girard appelle la médiation externe, aucune rivalité n’est possible avec le médiateur ; mais dès qu’il s’agit de médiation interne, c’est-à-dire dans les occurrences où sujets et modèles sont proches, comme dans le Rouge et le noir ou chez Flaubert… et bien sûr chez Shakespeare, le désir de l’autre ou le désir selon l’autre devient inévitablement rivalité mimétique.

Nous nous limiterons à un seul exemple, d’ailleurs choisi presque au hasard, tant foisonnent les dialogues d’un mimétisme…girardo-shakespearien :

« La théorie mimétique shakespearienne se déploie, écrit Girard, dans le Songe, de façon quasiment pédagogique : le discours d’Héléna traite d’abord de la nature ontologique du désir dont le modèle fait l’objet ; ensuite vient une conversation qui porte sur les moyens de mettre en œuvre ce désir.

Comment une jeune fille peut-elle se transmuer en sa médiatrice ? Il lui faut faire de sa propre existence une imitation mystique et scrupuleuse de sa divinité. Ayant cette dernière sous la main, c’est à elle [Hermia] qu’Héléna demande directement conseil :

Oh ! Apprends-moi tes façons d’être, et par quelle magie

Tu règles les battements de cœur de Démétrius ! (I,1)

Ainsi Girard conclut-il dans son introduction :

Shakespeare peut être aussi explicite que certains d’entre nous au sujet du désir mimétique et il a pour cela son propre vocabulaire, suffisamment proche du nôtre pour permettre une reconnaissance immédiate. Il parle de désir suggéré, de suggestion, de désir jaloux, de désir émulateur etc., mais le mot capital est celui d’envie, employé seul ou dans des expressions composées… L’envie convoite cette supériorité d’être… qui fait honte à l’envieux, surtout depuis l’avènement de l’orgueil métaphysique au temps de la Renaissance. »

C’est une lecture passionnante que de suivre les personnages shakespeariens en compagnie de Girard ; on a comme l’impression de les débusquer, d’atteindre leur être. Il nous paraît impossible aujourd’hui de monter n’importe quelle œuvre de William Shakespeare en faisant l’impasse sur cette révélation.

Metteurs en scène : à bon entendeur, salut !

  1. René Girard, Shakespeare Les feux de l’envie. Traduit de l’anglais par Bernard Vincent. Grasset éd. 1990. 437p.
  2. Les quatre ouvrages fondamentaux de René Girard, soit Mensonge romantique et vérité romanesque, La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire, ont été réédités en un volume chez Grasset en 2007, lequel comprend une large introduction de l’auteur, indispensable à qui veut avoir en main une synthèse de son œuvre.

Lien vers la publication initiale :

Don, sacrifice et violence (Mauss et Girard)

Cérémonie du Potlatch

par Christine Orsini

La dernière livraison du MAUSS contient les Actes d’une journée d’étude, le 16 mars 2019, sur le thème « Mauss, Girard et la violence », organisée par le MAUSS et l’ARM. Il n’est pas si fréquent que des chercheurs en sciences sociales et des anthropologues se réunissent pour présenter et discuter les thèses de Girard. Ils l’ont fait sérieusement (en connaissant tous à fond la théorie mimétique) et courtoisement (la plupart trouvent le système girardien « très séduisant »). La rencontre entre les girardiens et les chercheurs du MAUSS ne s’est pas déroulée sous le signe de la rivalité mais de la convivialité.

Pour pouvoir discuter, il faut un fonds commun : les girardiens partagent l’anti-utilitarisme qui caractérise le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales). Dans le paysage actuel des sciences sociales, dominées par l’économie, qui met au centre l’intérêt, les deux écoles de pensée sont fraternellement marginales. Le titre choisi par la revue du MAUSS « La Violence et le mal », a un accent girardien. Mauss ne thématise pas la violence mais, comme le dit Bernard Perret, « le caractère obligatoire du don s’inscrit sur un arrière-fond de violence ».  Et pour Mauss comme pour Girard, l’énigme anthropologique du social ne peut être résolue qu’en allant chercher, dans le plus lointain passé, des faits, des « invariants » qui transcendent la diversité des cultures, tels le don et le sacrifice. Ce sont des réponses au problème de la violence assez universelles pour permettre de penser le présent et même l’avenir à partir d’elles.

Le très fin historien de l’anthropologie qu’est Lucien Scubla navigue entre les deux « écoles » et ne voit pas les œuvres de Mauss et de Girard comme deux théories anthropologiques concurrentes. Seul Girard est un penseur systématique, un théoricien. Marcel Mauss s’est consacré à l’ethnographie. Dans le texte produit pour la revue, Scubla montre à partir d’exemples, que toute tentative pour éradiquer la violence en ouvre le déchaînement. Il faut combattre le mal et il ne peut l’être que par des institutions appropriées. Il est en cela plus proche du MAUSS que de la pensée apocalyptique de Girard.

Cependant, les MAUSSiens auraient pu intituler les actes de leur participation à cette journée : « Pourquoi nous ne sommes pas girardiens » et leurs critiques à l’égard de la théorie mimétique sont parfois radicales. Philippe Chanial résume ainsi la théorie mimétique : « La réciprocité, c’est le mal. » Non seulement Girard passerait à côté de toutes les formes de réciprocité positive, mais pour lui, les règles qui régissent le don (la bonne réciprocité) ne serviraient qu’à contenir la violence (la mauvaise réciprocité). Pour que les hommes d’un même groupe ne s’entretuent pas en convoitant les mêmes biens, il leur faut les échanger avec un autre groupe ou les détruire. En résumé, la théorie mimétique réduit le don à l’échange ou au sacrifice. Le désir mimétique fait de l’homme avant tout un prédateur.

Sur un plan plus personnel, existentiel, le chercheur du MAUSS reproche à Girard d’être un « désenchanteur ». Pour Girard, « donner n’est pas donner, aimer n’est pas aimer ». En révélant le mensonge archaïque après le mensonge romantique, l’anthropologie girardienne a puissamment éclairé la face obscure du social. Mais Chanial, quant à lui, veut qu’on reconnaisse la face lumineuse des relations humaines : « L’expérience du don, comme l’expérience amoureuse, est aussi celle de relations, de formes de générosités et réciprocités mêlées qui sont à elles-mêmes leur propre fin ». (1)

Le don plutôt que le sacrifice : c’est aussi le choix d’Alain Caillé. Dans son intervention, faisant une typologie des formes de violence à partir du don, il montre que dans bien des rituels violents, le sacrifice est absent. Quant au don, il ne se réduit pas au don de bien, au bienfait. D’abord, on peut donner le mal, « un coup de pied plutôt qu’un coup de main », on peut donner la mort. Ensuite, le cycle symbolique du don avec ses quatre moments : demander, donner, recevoir, rendre, ne prend sens que de son opposé, le cycle diabolique du refus de l’alliance et ses quatre moments : ignorer, prendre, refuser, garder. Les cycles s’interpénètrent, chaque moment du cycle symbolique mal effectué (on donne trop ou pas assez etc.) peut basculer dans son opposé du cycle diabolique.

Alain Caillé distingue l’opposé et le contraire du don : donner du mal est le contraire de donner du bien. Mais qu’il soit don de bien ou don de mal, le don s’effectue dans la réciprocité ; par exemple, dans les systèmes où la vengeance est ritualisée, les hommes de groupes ennemis qui se donnent alternativement la mort reconnaissent leur appartenance à une socialité et à une humanité communes. La symétrie vise à préserver un équilibre entre les familles, au fond à éviter le massacre. Par contre, prendre est l’opposé de donner. La violence devient absolue quand elle s’affranchit de toute réciprocité.

Côté girardien, Mark Anspach a rappelé comment la réciprocité au contraire menace le lien social. Les rivalités mimétiques engagent les hommes dans la « guerre de tous contre tous ».  La guerre intestine, le suicide collectif, c’est pour Girard ce qu’un groupe humain veut à tout prix éviter : tous les rituels et les interdits relèvent de cette hantise. A la violence réciproque doit se substituer une violence unanime (2). C’est le sens du rituel du sacrifice que Girard définit comme « une violence sans risque de vengeance ». Quant à la vengeance, elle est à la fois l’objet d’un interdit strict à l’intérieur et d’un devoir strict à l’extérieur. Girard n’hésite pas à voir la vengeance externe (la guerre), comme la chasse, sous un aspect sacrificiel ; du fait qu’en exportant la violence à l’extérieur, elle l’empêche de se répandre à l’intérieur, elle protège la communauté. En réalité, pour Girard, le sacrifice au sens propre, la destruction d’un bien ou d’une victime, n’est qu’un élément de tout un ensemble d’activités « sacrificielles » destinées à contrecarrer la mauvaise réciprocité des « frères ennemis ».

Selon Mark Anspach, les échanges agonistiques analysés par Mauss (l’escalade du don et du contre-don comme une escalade de coups destinés à terrasser ou à dominer l’adversaire) permettent d’éviter la violence ouverte. « Le but normal de l’échange de dons, dans toutes les sociétés », écrit Girard, « est d’empêcher les rivalités mimétiques de s’emballer. »  Le don serait donc un moyen d’apprivoiser la violence, une forme de sacrifice. A cet égard, il est important de noter que les tribus qui pratiquent le potlatch ne donnent et ne détruisent pas de simples objets de consommation mais des objets précieux auxquels les hommes s’identifient. C’est comme un « auto sacrifice ».

Bernard Perret enfonce le clou en présentant son intervention comme « une lecture girardienne de Mauss ». La dangerosité des rapports humains est en effet omniprésente chez Mauss. Le don archaïque désamorce le face à face menaçant des rivaux en imposant un écart temporel entre don et contre-don. Il a aussi une dimension agressive, permettant d’instaurer des hiérarchies. Donner, c’est affirmer sa supériorité sur celui qui ne peut enchérir ou « rendre ». On l’a vu plus haut, le caractère sacré des biens voués au don ou à la destruction permet de rapprocher le don du sacrifice. Mais si Mauss a parfaitement vu l’ambivalence du sacré, (« Il est criminel de tuer la victime parce qu’elle est sacrée… mais la victime ne serait pas sacrée si on ne la tuait pas »), Girard a été le premier à sortir de ce cercle en proposant, à partir du mécanisme victimaire, une théorie du sacrifice capable d’engendrer une théorie de la culture.

Pour conclure, on aurait envie de considérer, comme Bruno Viard, que les deux penseurs qui ont inspiré cette rencontre sont complémentaires, « car l’un fournit la meilleure origine de la violence, l’autre la meilleure origine de l’amitié ». Mais seul Girard est un penseur de l’origine. Il faut y insister : la vraie différence entre les deux « anthropologues en chambre » qui ont des méthodes d’approche voisines  (Paul Dumouchel) passe moins entre le don et le sacrifice qu’entre une œuvre très instructive sur le plan des faits, celle de Mauss et une « anthropologie fondamentale », celle de Girard. La première « distingue aussi finement que possible les formes rituelles les plus variées et les décrit dans toute leur spécificité » dit Mark Anspach. Il ajoute, pensant cette fois à la théorie girardienne : « A un moment donné, il faut bien recoller les morceaux et voir l’unité sous-jacente ». Ce moment fut la parution, en 1972, de La Violence et le Sacré.

Ce colloque a été entièrement filmé. > lien vers les enregistrements

  1. Girard s’occupe plus spécialement des dérives pathologiques du désir mimétique mais ne récuse pas l’existence de l’amour réciproque : ainsi, à la fin du Rouge et le Noir, le bonheur de Julien avec Madame de Rênal. Il est vrai que l’imminence de la mort a permis cette « conversion » de l’amant vaniteux en amoureux véritable.
  2. Si l’on s’en tient aux faits, sans tenir compte des différences d’époque et de culture, on peut rapprocher l’instruction des « procès de Moscou » sous Staline de l’anthropophagie rituelle des Tupinamba et de la mise à mort du roi sacré africain : dans ces cas précis et tant d’autres, on cherche à renforcer l’unanimité en obtenant le consentement de la victime.

Les enfants d’Apollonios

par Jean-Louis Salasc

Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.

Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.

Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».

Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?

Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).

Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…)  Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.

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Qu’ajoute Shakespeare à la théorie mimétique ?

par Joël Hillion

A suivre dans les semaines qui viennent quelques articles autour de Shakespeare…

Ayant compris très tôt que le désir mimétique, la rivalité entre pairs, la compétition des doubles, conduisent à une violence sans fin, Shakespeare expérimente, avec son théâtre, pendant la vingtaine d’années que dure sa carrière, toutes les « figures » de la crise mimétique. De La Comédie des erreurs (1592), et surtout des Deux Gentilhommes de Vérone (1594) au Conte d’hiver (1610), il étudie comment les crises se déclenchent et quelles en sont les conséquences. Elles sont toutes catastrophiques et les « résolutions » sont généralement sacrificielles. D’où la réputation de son théâtre qui serait essentiellement sanglant.

Les familles ennemies, Montaigu et Capulet, ne se réconcilient que sur la tombe de leurs enfants, et reconnaissent que c’est leur haine mutuelle qui les a poussées au sacrifice. Roméo et Juliette est écrite dans la première période de Shakespeare, vers 1595. Le dramaturge ne possède pas d’emblée les clés de la crise mimétique ― même s’il la met superbement en scène ― mais elle concentre déjà toute son attention et son talent.

Progressivement, le dramaturge va « travailler » sur des scenarii de moins en moins tragiques. Dans Beaucoup de bruit pour rien, comédie écrite vers 1599, les doubles abondent, s’opposent ; on frôle la tragédie la plus noire, mais il se trouve un intercesseur (Don Pedro) pour éviter le pire, pour dévier la violence fatale (Héro, la victime désignée, passe pour morte mais elle échappe finalement au sort classique des boucs émissaires). Dans le théâtre de Shakespeare, le dernier mort de mort violente ― dans une lapidation hystérique ―, c’est Coriolan (1607-1608).

Dans ses dernières « romances », toute fin cathartique a disparu. Beaucoup de lecteurs, et presque que tous les critiques, ne comprennent pas pourquoi et traitent ces pièces de « mystery plays ». Shakespeare achève sa carrière en mettant en scène une issue absolument non violente au drame des doubles, et il écrit La Tempête, en 1610. À la place du meurtre rituel, il n’y a aucune victime, aucun mort ; après la tempête mise en scène par Prospero ― une tempête qui est un condensé de crise mimétique ―, il n’y a pas de sacrifice autre que virtuel (la féérie à laquelle nous assistons). À la place, nous trouvons une scène de pardon mutuel (entre frères ennemis), un renoncement réciproque à la vengeance et une réconciliation finale : ‘O wonder ! O brave new world !’, s’écrie Miranda.

En moins de vingt ans, Shakespeare est donc passé de la violence gratuite qui nous fascine ― celle de Richard III, un tueur qui sème la terreur et en jouit jusqu’à l’extase (1592) ―, à la vision apaisée d’une humanité susceptible d’être « rachetée ». Ainsi essaie-t-il de nous convaincre, nous spectateurs, que la violence n’a pas toujours raison et que la « montée aux extrêmes » n’est pas inéluctable. Encore faut-il, comme Prospero, renoncer à notre magie (c’est-à-dire à notre méconnaissance), et ― plus difficile encore ― nous faut-il admettre que la violence n’est pas le fait du destin, des dieux jaloux, etc. mais que c’est bien nous qui en sommes responsables. Cela passe par une conversion semblable à celle redécouverte et décrite par René Girard, quatre siècles plus tard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

Optimisez votre cerveau

par Jean-Marc Bourdin

Désormais contributeur de notre blogue, Jean-Michel Oughourlian (JMO) est une des plus grandes figures de la théorie mimétique et le plus ancien parmi les fidèles de René Girard.

S’il avait commencé à s’intéresser à la pensée de René Girard très tôt dans ses recherches, ce dont témoigne la publication en 1974 de La personne du toxicomane, il participe très activement au livre d’entretiens déterminant de René Girard Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, lequel donne pour la première fois une vision complète des trois hypothèses sur lesquelles repose la théorie mimétique. A la suite de cette collaboration, JMO s’engage dans l’élaboration de sa propre déclinaison de la théorie du désir dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie et fonde sur elle sa pratique thérapeutique : il la nomme psychologie interdividuelle et, plus récemment, métapsychologie mimétique. Il publie dès 1982 Un mime nommé désir, sous-titré “Hystérie, transe, possession, adorcisme”, révélant par ce spectre large sa volonté d’unifier la compréhension de comportements et de situations psychologiques divers dans l’espace et le temps.

A partir de 1995, la découverte des neurones miroirs fournit des vérifications expérimentales à ses hypothèses et lui permet de présenter ses recherches sous un nouvel angle en proposant une nouvelle topique, non pas métaphysique mais physiologique, fondée sur l’organisation et le fonctionnement du cerveau tels que révélés par le PET Scan (Tomographie à Emission de Positons, procédé d’imagerie médicale dont le but est d’étudier l’activité d’un organe) : il ajoute à la distinction entre cerveau cognitif et cerveau émotionnel popularisée par Antonio Damasio, un cerveau mimétique qui nous met en relation avec les autres. Même si JMO estime aujourd’hui qu’il n’est pas localisable en un lieu exclusif, mais que tous nos neurones auraient une fonction miroir, Notre troisième cerveau (2013) entre dans une sorte de débat permanent avec les deux “autres” cerveaux : ce sont donc trois fonctions cérébrales qui se combinent, notre cerveau mimétique étant toujours à l’initiative, du fait de son rôle relationnel de perception. “Les deux autres cerveaux interviennent ensuite pour justifier et cautionner ce mouvement ou, au contraire, pour tenter de le freiner. Mais ils n’y parviennent pas toujours.” Dès lors, une nouvelle pratique de la psychothérapie est envisageable sur cette base théorique. Elle est susceptible de s’appuyer sur des objectivations fournies par les observations livrées par les PET Scans. Elle vise à mettre en harmonie ces trois cerveaux et éteindre les incendies qu’un rien dans la relation à l’autre est susceptible de déclencher à tout moment.

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La vraie mère

par Christine Orsini

La dernière livraison de la revue semestrielle du MAUSS est passionnante pour les girardiens. J’en ferai très bientôt une recension ici même. Intitulée « La violence et le mal, Girard, Mauss et quelques autres », elle contient principalement les actes d’un colloque (16 mars 2019), organisé par l’ARM, dont les participants ont mis en rapport la pensée de René Girard et celle de Marcel Mauss.

Dans son prologue, ce numéro du MAUSS revient sur une critique adressée à Girard par Jacques T. Godbout, un sociologue d’obédience maussienne, à propos du Jugement de Salomon. Critique à laquelle René Girard avait, une fois n’est pas coutume, répondu. Aimablement mais pas efficacement, puisqu’en 2020, Jacques Godbout, insatisfait de la réponse girardienne, apporte une réponse à cette réponse. Cette « réponse » ne peut s’adresser qu’à nous, lecteurs de Girard et qui plus est, girardiens. J’ai donc décidé de reprendre la discussion ici, dans l’intimité de ce blogue et en comptant sur le fait que beaucoup de nos abonnés connaissent déjà à la fois le texte biblique et la teneur de ce « débat », publié dans le numéro des Cahiers de l’Herne consacré à Girard. (1)

Comment en effet, ne pas réagir à la critique que Jacques Godbout, en 2008, adresse à la théorie mimétique : « Il n’y a pas d’amour possible dans ce système d’explication, seulement de la haine et du « désir » dont les conséquences sont nécessairement épouvantables », écrit-il. Pour apporter la preuve de ce qu’il avance, le sociologue s’empare de l’interprétation girardienne du Jugement de Salomon. On supposera cette fois que tous nos lecteurs savent de quoi il s’agit : le Jugement de Salomon est un texte présent à l’esprit de René Girard dans quasiment tous ses ouvrages, toutes ses conférences et toutes ses interviews ! En ce qui me concerne, depuis ma lecture des Choses cachées, je n’ai jamais pu lire et relire ce texte sans éprouver une certaine émotion. (2)

Sur quoi se fonde la critique que l’homme du MAUSS adresse à Girard ? Essentiellement sur le fait que Girard relativise l’amour maternel, le juge « secondaire » dans cette histoire de rivalité maternelle. (3) Cela peut paraître étrange, en effet. N’est-ce pas parce qu’elle est la « vraie mère » de l’enfant vivant que la bonne prostituée supplie le roi de ne pas trancher l’objet du litige en deux parties égales et de le donner tout entier à sa rivale ? La logique girardienne, selon Godbout, aurait nécessité que l’enfant fût tranché. Or, « la célèbre « sagesse du roi Salomon » réside précisément dans ce pari qu’il a fait que la logique de l’amour allait l’emporter et faire éclater la logique girardienne qu’il propose aux deux femmes. » Finalement, constate Godbout, Girard n’a pas vu que le seul personnage qui donne raison à sa théorie de la rivalité mimétique est la fausse mère mais, justement, à cause de cela, elle est perdante ! Girard n’a pas vu que la condition même de l’efficacité de la ruse royale est que sa théorie mimétique soit inopérante. Le roi et la « vraie mère » ont des conduites qui obéissent de toute évidence à une logique non girardienne. 

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Crise sanitaire, crise sociale : à la recherche d’une nouvelle victime expiatoire ?

par Paula Garzon

Paula Garzon est une économiste franco-colombienne. Elle est diplômée de l’université de Paris-Dauphine et de l’ESSEC. Le site Blogazoi a publié le 5 juillet dernier l’une de ses analyses ; Paula y emploie les concepts de la théorie mimétique pour cerner la crise du Covid-19 et ses conséquences économiques et sociales. Cette analyse sera publiée en trois articles.

Dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, la France est un terrain propice à l’analyse des vieux réflexes explorés dans son œuvre par le philosophe René Girard. Dans ce pays, le débat public et les polémiques abondantes sur les réseaux sociaux fournissent d’innombrables illustrations de la théorie du bouc émissaire et de la recherche d’une victime expiatoire, éléments centraux de l’analyse girardienne.

La recherche de coupables idéaux, l’élaboration de complots afin d’évacuer la peur de l’inconnu : ces mécanismes girardiens sont déjà à l’œuvre. Le gouvernement est accusé de manipuler l’opinion, de dissimuler l’ampleur de la crise, de préparer un régime autoritaire. La pandémie serait un complot fomenté par la Chine. Le virus aurait été créé dans un laboratoire de la République Populaire. La liste des complots construits par des esprits inquiétés par l’incertitude de l’avenir est déjà très longue.

Cette analyse fera l’objet de trois articles. Le premier est consacré à une présentation succincte de la théorie girardienne ainsi qu’à l’explication des mécanismes psychologiques et physiologiques à l’œuvre en temps de crise (1/3). Dans le second article, on montrera que ces outils sont pertinents pour mieux cerner des comportements à l’œuvre dans la France de la crise du Covid-19. Des conflits de type girardien semblent déjà apparaître, des victimes expiatoires sont déjà désignées (2/3). Le dernier article sera consacré aux innovations que devront mettre en œuvre la société française et ses responsables politiques à l’issue de cette crise pour tenter d’échapper à la fatalité de la recherche de victimes expiatoires (3/3).

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Vive les sociétés d’admiration mutuelle !

par Jean-Marc Bourdin

Nous connaissons les sociétés anonymes (ce qui a quelque chose de remarquable puisqu’elles sont censées être anonymes, mais il est vrai qu’elles ont une raison sociale qui leur tient lieu de nom), les sociétés à responsabilité limitée (là aussi drôle d’idée que de limiter une responsabilité bien qu’il s’agisse peut-être d’une attitude à adopter souvent, en tout cas dès qu’il s’agit de l’imputer à autrui) ou encore les sociétés par actions simplifiées (attention, ce ne sont pas les actions qui sont ici simplifiées mais la constitution desdites sociétés qui semble pouvoir s’effectuer en moins d’une heure, toutefois je ne vous garantis pas, n’ayant pas essayé), etc. Mais mon propos n’est pas de vous faire un cours de droit commercial, au demeurant j’en serais bien incapable.

Je souhaite vous entretenir d’une autre catégorie de sociétés, qui ne relèvent pas du registre du commerce, les sociétés d’admiration mutuelle (SAM).

On trouve la trace du vocable sous quelques plumes prestigieuses qui mettaient en garde contre la succession frénétique des avant-gardes au début du siècle précédent. Voici ce qu’en dit une page trouvée sur Internet consacrée à Jean Cocteau et Raymond Radiguet :

“En mars 1920, face aux surenchères du dadaïsme et à « cet étrange suicide » de la littérature auquel s’emploient « d’enragés littérateurs » autour de Tzara et Breton (Le Rappel à l’ordre), Cocteau et Radiguet décident de lancer Le Coq. […]  Le vrai numéro 1 est daté du 1er mai. Erik Satie, Georges Auric, Darius Milhaud, Blaise Cendrars, Max Jacob, Lucien Daudet, Paul Morand, participent avec Cocteau et Radiguet à cette entreprise « française » et « parisienne » de rappel à l’ordre, qui va durer moins de huit mois (quatre numéros du printemps à l’hiver 1920). […] Plus radical que Cocteau, qui n’ose pas encore tourner complètement la page Dada (Le Coq imite le style typographique et polémique de 391, la revue de Picabia), Radiguet donne à la « revue » quelques-uns de ses articles les plus incisifs, notamment : « Depuis 1789 on me force à penser. J’en ai mal à la tête. » dans le vrai numéro inaugural (1er mai 1920). Nous montrons ici la première version de l’article, composée pour le « faux » premier numéro (1er avril 1920) sous le titre « aprèslecubismedadaaprèsdadalaligueantimoderne ».

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La destruction de la médecine

Gustav Klimt – La Médecine (détail)

par Jean-Michel Oughourlian

J’ai assisté au cours de ma longue carrière à la destruction progressive de la médecine que j’aimais et qui m’avait été enseignée par mes maîtres. Celle-ci a été rongée par un certain nombre de règlements, de normes, de précautions et d’idées « morales » politiquement correctes.

Par exemple, il faut que le médecin dise la vérité au malade ; c’est absurde, pour une raison simple : il ne connaît pas la vérité. En effet, ce que le malade considère comme vérité, c’est l’évolution de la maladie, c’est son avenir. Or, le médecin l’ignore. En médecine, en effet, la vérité est statistique : « Dans votre cas, Madame, vous avez 80 % de chance de guérir ». Ce que la patiente entend, c’est qu’elle doit guérir. Si elle se trouve dans les 20 %, elle pensera que le médecin lui a menti.

Le médecin n’est pas prophète et ne connaît pas l’avenir, et donc ne connaît pas la vérité que réclame le patient.

Il est également recommandé aux médecins de tout dire au patient. Mais en réalité, le médecin ne peut pas ou ne doit pas tout dire au patient, car le problème du médecin est de savoir ce que le patient est en mesure d’entendre. Il ne s’agit pas de lui asséner une « vérité » qui transfère sur le patient toute l’angoisse du médecin. Tel malade auquel le médecin avait « moralement » révélé sa tumeur au cerveau rentra chez lui et se tira une balle dans la tête.

On dit aussi que le médecin doit obtenir « le consentement éclairé du malade » au traitement qu’il lui prescrit.

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