La destruction de la médecine

Gustav Klimt – La Médecine (détail)

par Jean-Michel Oughourlian

J’ai assisté au cours de ma longue carrière à la destruction progressive de la médecine que j’aimais et qui m’avait été enseignée par mes maîtres. Celle-ci a été rongée par un certain nombre de règlements, de normes, de précautions et d’idées « morales » politiquement correctes.

Par exemple, il faut que le médecin dise la vérité au malade ; c’est absurde, pour une raison simple : il ne connaît pas la vérité. En effet, ce que le malade considère comme vérité, c’est l’évolution de la maladie, c’est son avenir. Or, le médecin l’ignore. En médecine, en effet, la vérité est statistique : « Dans votre cas, Madame, vous avez 80 % de chance de guérir ». Ce que la patiente entend, c’est qu’elle doit guérir. Si elle se trouve dans les 20 %, elle pensera que le médecin lui a menti.

Le médecin n’est pas prophète et ne connaît pas l’avenir, et donc ne connaît pas la vérité que réclame le patient.

Il est également recommandé aux médecins de tout dire au patient. Mais en réalité, le médecin ne peut pas ou ne doit pas tout dire au patient, car le problème du médecin est de savoir ce que le patient est en mesure d’entendre. Il ne s’agit pas de lui asséner une « vérité » qui transfère sur le patient toute l’angoisse du médecin. Tel malade auquel le médecin avait « moralement » révélé sa tumeur au cerveau rentra chez lui et se tira une balle dans la tête.

On dit aussi que le médecin doit obtenir « le consentement éclairé du malade » au traitement qu’il lui prescrit.

Un éminent chirurgien me pria un jour de l’accompagner au tribunal : au bout de 14 ans de procédure, le jugement allait être prononcé.

Le Président s’adressa à la plaignante : « Le Professeur vous avait expliqué les bénéfices et les risques de l’intervention. Je vois qu’il vous avait prévenue que, suite à votre accident de voiture, votre épaule était écrasée et que malgré l’intervention, certains mouvements vous seraient impossibles. Je vois aussi que vous avez signé le formulaire préopératoire… »

« Oui, Monsieur le Président, le Professeur m’a expliqué, mais je n’ai rien compris ! »

J’ai moi-même vécu un drame du même type : la malade en face de moi est suicidaire, mélancolique, voulant mourir à tout prix et fébrile dans l’attente de la mort. Je suis très inquiet et finis par la convaincre d’entrer en clinique. Elle part pour la clinique en taxi, accompagnée de sa fille.

Je téléphone à la clinique et tombe sur une jeune interne soucieuse d’appliquer les règles et les procédures. Je lui explique la situation et lui dis : « Nous serons peut-être obligés de faire des électronarcoses à cette patiente, mais il ne faut pas le lui dire. Pour l’instant, elle vient pour des examens et j’arrive moi-même au plus tôt. »

La jeune interne, moralement rigoureuse, scrupuleuse, appartenant au camp du « bien », respectueuse des procédures et du protocole, considérant qu’il faut obtenir le « consentement éclairé du patient », ouvre la porte du taxi et dit à la patiente : « Madame, je dois vous dire que le traitement pourrait consister en des électrochocs. Je vous dois la vérité ». Cette jeune consœur, pleine de bons sentiments, avait oublié que si un malade mental est en mesure de donner son consentement éclairé au traitement, c’est qu’il n’est pas malade.

La patiente, choquée, remonte dans le taxi, claque la porte, rentre chez elle et se jette par la fenêtre.

Enfin, le médecin doit absolument appliquer le principe de précaution, au sens le plus strict et le plus étroit du terme. Or, en médecine et en psychiatrie, tout médicament a des effets secondaires. Ceux-ci d’ailleurs occupent plusieurs colonnes du feuillet contenu dans la boîte, alors que quelques lignes seulement décrivent les effets positifs que l’on peut en attendre.

On arrive alors à des inhibitions : le médecin a peur de prescrire un médicament qui pourrait guérir ou en tout cas améliorer, de peur des effets secondaires entraînant plaintes et procès.

Une patiente se présenta ainsi à ma consultation quelques années avant ma retraite. Elle était victime d’hallucinations auditives (insultée par des voix inconnues) et cénesthésiques : des appareils mystérieux lui envoyaient des rayons et des décharges électriques dans le corps, en particulier dans la région génitale, et elle souffrait beaucoup.

Elle avait matelassé ses fenêtres et se mettait des garnitures protectrices dans les régions les plus visées, mais les rayons et les ondes traversaient tous les obstacles. À son avis, seules des organisations étatiques, type KGB ou CIA, pouvaient disposer d’appareils aussi performants.

Je recommandais une entrée en clinique : refus de la patiente et de sa sœur qui l’accompagne, et qui me dit : « Donnez-lui plutôt un traitement et nous verrons dans quelques jours ».

Je lui prescris donc un traitement neuroleptique adapté à dose moyenne.

Le lendemain, je reçois un appel téléphonique d’un jeune confrère : « Je vois ce jour Madame X, votre patiente, que vous avez vue hier »

« Oui, et elle vous consulte aujourd’hui ? »

« Oui, car elle a vu sur Internet les effets secondaires de ce neuroleptique, en a été effrayée, a appelé son médecin traitant, qui me l’a adressée pour un second avis »

« Et qu’avez-vous fait ? »

« Évidemment, vous aviez prescrit le traitement approprié. Mais vous savez qu’il faut obéir au principe de précaution. J’ai donc prescrit un quart de Lexomil au coucher »

« Mais vous savez que cela ne changera rien »

« Oui, mais voyez-vous, sa maladie et ses symptômes sont à elle. Vous n’y êtes pour rien et moi non plus, mais si on lui donne un traitement approprié, tout ce qui pourra lui arriver sera dès lors de ma faute et je risque même un procès. »

« Merci, mon cher confrère. Vous m’éclairez beaucoup. Jusqu’à présent, j’ai essayé de soigner les malades. Visiblement, j’avais tort. Mais quel est le professeur qui vous a recommandé cette conduite à tenir ? »

« Ce n’est pas un professeur ni un médecin, c’est mon avocat ! »

Nous sommes arrivés au point que les malades et… les médecins redoutent dorénavant le traitement bien plus que la maladie.

Avec le débat sur la chloroquine, ils ont été rejoints par le gouvernement.

Qu’est-ce qu’un influenceur ?

par Imen Mehrzi

Imen Mehrzi est une journaliste tunisienne ; un de ses récents articles, publié dans le journal électronique Business News de Tunis, recourt aux concepts girardiens pour proposer une réflexion sur les influenceurs. Elle s’adresse aux milieux politiques et économiques.

Que signifie le mot « influenceur » ?  D’où vient ce terme et pourquoi est-il sur toutes les lèvres ?

« Influenceur » , c’est le nom que l’on donne à quelqu’un dont l’exposition sur les réseaux sociaux lui permet de relayer des opinions. Un « influenceur » a droit à ce statut si le nombre de personnes qui le suivent est jugé suffisant pour avoir le pouvoir d’affecter leurs goûts, leurs opinions et leurs comportements d’achat. Ce que confirme le Petit Robert qui propose comme définition au mot « influenceur » : « Personne qui influence l’opinion, la consommation par son audience sur les réseaux sociaux».

Le terme a émergé dans les années 90 pour désigner l’activité de certains blogueurs. On les a d’abord nommés « blogueurs d’influence », puis simplement « influenceurs ». Le terme est employé pour souligner la présence d’un médiateur entre les marques et les consommateurs. En effet, le néologisme n’est entré dans le Robert qu’en 2017, avec le verbe « retweeter » ou l’adjectif « europhobe ».

 Mais avant même l’avènement de l’Internet, ce phénomène plonge ses racines dans la Seconde Guerre mondiale, au moment où l’influence est devenue un objet de recherche dans le domaine des sciences humaines et sociales, notamment dans la lignée des analyses sur la propagande.

Parmi eux, les travaux du sociologue américain d’origine autrichienne, Paul Lazarsfeld. Celui-ci a analysé les raisons du changement d’opinion d’un échantillon à propos des élections et des produits commerciaux dans ses livres « The People’s Choice » (1944), puis dans «  Personal Influence » (coécrit avec son élève Elihu Katz, en 1955).

Il s’est penché sur l’impact des médias de masse et a montré l’importance des relations interpersonnelles dans la construction de l’opinion. Sa théorie de la «two-step flow of communication » (la communication à double étage) a établi qu’entre les médias et le public, agissent des « leaders d’opinion ». Ces derniers se distinguent par leur capacité de convaincre des personnes de même statut.

Or, les « leaders d’opinion » ne représentent pas forcément l’élite cultivée, mais plutôt des personnes ayant gagné de la crédibilité et « une autorité symbolique » dans le groupe social auquel ils appartiennent.

 De nos jours, qui que ce soit peut devenir soi-disant « leader d’opinion ». Pas besoin de faire autre chose que de se filmer et partager ses propres vidéos sur les réseaux sociaux, et être suivi par des millions de « followers » qui peuvent être influencés par ses avis même en disant n’importe quoi !

 Les réseaux sociaux, espace d’apparence 

Grâce à leurs vidéos, leur style de vie ou encore leurs photos parfois intimes, les influenceurs pourraient avoir un impact sur une communauté et devenir célèbres. Tout ce qui appartient à ce que la philosophe Hannah Arendt définit comme la vie privée – c’est-à-dire les besoins primaires et les relations personnelles et familiales – envahit l’espace public.

Derrière les publications des influenceurs, se cache un véritable business dirigé par les marques qui entendent profiter de leur communauté d’abonnés sur les réseaux sociaux. Cela dit, la vie privée n’est plus un besoin comme le théorise Arendt, mais quelque chose que l’on vend.

La philosophe allemande Hannah Arendt est morte il y a 45 ans et n’a jamais connu Internet. Mais, elle a théorisé le concept de « l’espace d’apparence » qui semble être valable pour expliquer le phénomène de visibilité sur les réseaux sociaux. C’est un espace dans lequel des discussions et des échanges ont lieu, ce qui permet non seulement de fonder la réalité commune mais aussi « la réalité de soi » (la propre identité). Les discussions s’articulent sur l’expression d’une expérience subjective dont le « partage avec autrui » et la « rétroaction obtenue » permettent de confirmer la réalité personnelle et modifier ou constituer la « réalité de soi ».

 L’exposition qui transforme nos désirs…

Sur Instagram ou YouTube, les influenceurs jouent le rôle d’un « médiateur » entre l’abonné et ses désirs dans une relation ternaire, qui est au cœur de la théorie de René Girard du désir mimétique. Le philosophe dit que « les hommes ont tendance à désirer les mêmes choses, non pas surtout en raison de leur rareté mais parce que l’imitation porte sur les désirs». L’idée, c’est qu’on désire ceci, non par soi-même, mais parce qu’on voit autrui le désirer. Entre l’individu et ce qu’il désire, la relation n’est pas binaire mais triangulaire ou ternaire.

Du point de vue de la théorie mimétique, les influenceurs sont des « médiateurs ». En se plaçant entre la marque et ses clients, l’influenceur teste et recommande, ou pas, le produit en donnant son avis devant des milliers d’abonnés.  « L’autorité symbolique » des influenceurs se mesure à la capacité de persuasion et au nombre de leurs « followers ».

Des nouveaux acteurs du désir mimétique, des leaders d’opinion ou tout simplement des médiateurs, ces concepts se présentent comme des lunettes de lecture de ce phénomène. Mais sommes-nous  réellement influencés par les « influenceurs » ? Sont-ils dotés de crédibilité et de légitimité même s’ils sont ouvertement sponsorisés et associés à des marques ? 

https://www.businessnews.com.tn/Quest-ce-quun-influenceur-,519,99584,3

La fraternité

par Jean-Michel Oughourlian

Lorsqu’on me parle de fraternité, je frémis. Sait-on bien de quoi l’on parle ? Les Français ayant inscrit le mot au fronton de leur temple pensent qu’il s’agit d’un acquis social ! Peut-être, mais pas définitif, et à acquérir, entretenir et inventer tous les jours.

La fraternité consanguine est mortifère : Caïn tue Abel dès la première génération de l’humanité. Il le tue par jalousie, parce que Dieu a accepté l’offrande d’Abel et pas celle de Caïn…

Étéocle et Polynice, frères jumeaux, s’entretuent et meurent en même temps, tués l’un par l’autre, au grand désespoir de leur sœur Antigone.

Romulus tue Remus, son frère, parce que celui-ci a osé franchir la ligne qu’il venait de tracer, délimitant la frontière de la future ville de Rome.

Tout au long de l’histoire, les guerres fratricides ont fait des millions de victimes : pensons aux guerres de religion, à la Saint-Barthélemy au cours de laquelle des Français ont massacré d’autres Français au motif d’une lecture différente de la Bible. Pensons aujourd’hui aux luttes meurtrières au sein de l’islam entre musulmans sunnites et chiites. Pensons à toutes les guerres civiles et aux massacres de populations entières par leurs « frères » aux idées politiques différentes.

La fraternité est-elle donc dangereuse ?

Il y a en fait deux sortes de fraternité qu’il faut bien distinguer : la fraternité naturelle, consanguine, héritée. Elle est mortifère, car la jalousie et la rivalité mimétique se portent tout naturellement sur le modèle le plus proche. Le célèbre psychiatre Ernst Kretschmer avait bien décrit ces formes de délire et de haine entre voisins, qu’il appelait des « délires de palier ».

Dans les familles, il est difficile et même irritant de voir son frère ou sa sœur réussir mieux que soi-même.

N’y aurait-il donc aucune fraternité positive et heureuse ? Une fraternité heureuse doit répondre à deux critères :

  • Être choisi
  • Être intégré dans un projet commun, avoir un but auquel adhèrent tous les « frères » et qu’ils ont librement choisi.

Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui des « frères d’armes », notamment, par exemple, des légionnaires : de nationalités, de langues et de cultures différentes, ils ont librement choisi leur engagement et se battent contre un ennemi commun.

Pensons aussi aux bâtisseurs de cathédrales ; compagnons aux métiers divers, mais travaillant tous au même projet, à la construction du même édifice, même s’ils ne le verront pas achevé de leur vivant : avec un but commun, un projet commun, un travail en commun, ils sont frères et la fraternité heureuse et affectueuse se forge dans la participation à un projet partagé, comme également dans l’affrontement contre un ennemi commun.

La notion d’ennemi est efficace pour forger une fraternité, mais elle peut en être une perversion. Dans la lutte des classes, les travailleurs ne s’appellent pas « frères », mais « camarades » et ils sont unis contre leurs ennemis de classes : les riches, les bourgeois, les patrons, les réactionnaires, tous traîtres à l’idéologie qui est la leur et qu’il faut massacrer en les envoyant au goulag ou à la longue marche de Mao.

Pour être positive, la fraternité doit donc s’organiser autour d’un projet commun, d’un travail commun et ne pas être cimentée par la haine d’un ennemi arbitrairement désigné en fonction des circonstances.

Pour construire une fraternité positive, il faut donc remplir, je le répète, deux conditions très strictes :

  • un projet commun, pratique, pragmatique, constructif, non idéologique, un projet de travail en commun, un projet d’« homo faber », car, comme je l’ai écrit ailleurs, le cerveau se fabrique en fabriquant : le geste de l’artisan, fruit d’un long travail d’apprentissage, développe, en effet, de nouveaux réseaux neuronaux et de nouvelles synapses,
  • un travail d’équipe, sans compétition, avec promotion assurée par le mérite.

Un travail sur soi destiné à se défendre de toute rivalité mimétique, de toute passion rivale, accompagne ces conditions.

L’expérience vécue du travail qui transforme : le tailleur de pierre, le sculpteur, voit, au fur et à mesure qu’avance son travail, émerger la statue qui était cachée dans le bloc de marbre et qui se dévoile peu à peu. Mais il s’aperçoit en même temps que lui-même s’est modifié et qu’un nouveau « moi », qu’il ne soupçonnait pas, s’est révélé au cours de ce travail.

Mais travailler sur soi, c’est travailler sur l’altérité, sur le rapport à l’autre. C’est ce rapport qui doit être modifié et purifié de toute rivalité. Cela est rendu possible par l’expérience d’un travail en équipe, bien dirigé par un guide plus savant, auquel sa science plus avancée confère l’autorité.

Annonce Cinéma

Cet écran pour vous signaler l’accueil de quatre nouveaux films dans notre anthologie de cinéma : les Liaisons dangereuses, Panique, Ridicule, Rocco et ses frères.

Deux d’entre eux font l’objet d’analyses inédites : Rocco et ses frères par Christine Orsini, Panique par Didier Desrimais.

Lien vers la page :https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/

J.K. Rowling à l’école des apprentis-sorciers

par Hervé van Baren

A la suite du remarquable et remarqué article de Jean-Marc Bourdin, arrêtons-nous un instant sur le sujet de la controverse qui a valu à l’autrice de Harry Potter la une des médias et une exposition médiatique peu favorable, pour dire le moins. Ce complément n’ajoute rien à l’article. La démarche de Jean-Marc Bourdin est la bonne : sortir du scandale, seule manière d’autoriser une analyse objective de l’événement, ce qui suppose de se détacher de l’objet du scandale, l’identité transsexuelle. Ce que nous cherchons à savoir ici, c’est si n’importe quel sujet aurait pu déclencher un scandale similaire ; autrement dit, en quoi le sujet est-il scandaleux ? La controverse était-elle inévitable ?

Rowling admet volontiers qu’elle avait prémédité son coup médiatique. Tout commence par un tweet mentionnant « les personnes qui ont des règles » au lieu de « les femmes ». La provocation est patente. Qu’est-ce qui pousse Rowling à s’exposer sur un sujet, la transsexualité, qui, a priori, ne la concerne pas directement, et qui, comme elle le sait pertinemment, ne lui vaudra que des coups ? Pour tenter de le comprendre, allons faire un tour du côté de son site web, dans lequel elle a publié un justificatif des tweets qui ont enflammé le web (1).

La controverse tourne autour de la « gender theory », qui défend l’idée que le « genre », l’identité sexuelle, est plus significatif que le « sexe » biologique. Au fil des tweets et en lisant son manifeste, il apparaît assez clairement que Rowling fait partie de celles et ceux qui n’adhèrent pas à cette thèse, et qu’elle est devenue progressivement une militante de cette contre-cause jugée réactionnaire.

Je devrais rester à distance respectable du pugilat. Je risque pourtant un avis. Il me paraît tout aussi stupide de nier la réalité de la différenciation sexuelle biologique que celle de l’identité sexuelle, et je constate que les deux ne sont pas toujours en phase. Je ne vois d’ailleurs pas de problème insurmontable à faire coexister les deux notions, ce qui ne semble pas l’avis de la majorité des intervenants dans le débat. On est soit pro-genre, soit pro-sexe ; pas de compromis possible lorsqu’on s’exprime sur le sujet.

Rowling est donc bien une militante de la cause du sexe biologique, et elle ne s’en cache pas. Fort bien, chacun ses idées. Reste à comprendre la violence extrême des réactions à ses prises de position. A partir de maintenant, chaussons les lunettes qui permettent de reconnaître la dimension mimétique dans ce qui apparaît comme un phénomène politique et sociétal.

Autant l’article de Jean-Marc Bourdin met en lumière le mécanisme de fabrication d’une foule, autant cette lecture des tweets et de leurs réponses fait surgir l’autre facette de la théorie mimétique : le désir. Dès que les passions s’enflamment, on peut se mettre en quête de l’objet de désir. Ici, il n’est pas difficile à identifier. C’est la féminité. Arrêtez, dit Rowling à longueur de tweets et autres textes, d’essayer de me voler cette identité qui me définit. Le message de l’autre camp est à l’inverse : permettez-nous d’acquérir cet objet si désirable qui nous est interdit.

Qu’on me comprenne bien, je ne nie absolument pas la réalité de la transsexualité, ni les souffrances qui l’accompagnent trop souvent par la méconnaissance et l’intolérance de la société. On peut naître dans le mauvais corps, je pense que c’est acquis. Mais cette réalité n’empêche nullement l’apparition d’un désir mimétique qui vient déformer la légitime revendication de vivre en accord avec son « genre ». On a vu le même phénomène de perversion d’un débat – et même d’impossibilité d’en débattre sereinement – avec le mariage pour tous. Que des lesbiennes et des gays puissent vivre leur relation sans se cacher honteusement, voilà une avancée qui aurait dû faire l’unanimité. Malheureusement, il ne s’agissait pas au premier chef de faire passer l’amour avant l’ordre traditionnel ; il ne s’agissait pas seulement de conquérir le droit de vivre en couple. Il fallait le même mariage que celui des couples traditionnels. Il fallait que toute différence soit gommée dans les textes légaux. Il fallait que le nom de cette union soit « mariage » pour tous. Autrement dit le même mariage pour tous. La légitime revendication s’est insidieusement transformée en lutte farouche pour la possession d’un objet désirable. La violence du débat prenait sa source dans la rivalité mimétique autour de l’objet du désir.

J.K. Rowling est humaine, c’est-à-dire mimétique. Les militants de la cause transsexuelle lui ont désigné quelque chose qu’elle possédait, sans se poser trop de questions, sereinement : sa féminité. L’objet est devenu éminemment désirable dès le moment où elle a eu l’impression qu’on essayait de le lui arracher. Pour ses adversaires, elle est devenue l’obstacle qui en interdisait l’accès. Les conditions au déchaînement de la violence étaient réunies.

Il faut aller un peu plus loin. Beaucoup de détracteurs de Rowling ne sont pas directement impliqués dans ce débat ; pourquoi se sentent-ils obligés d’y participer ? J’ai relevé, entre autres propos, ceux d’Emma Watson, l’actrice qui a joué le rôle d’Hermione dans les films de la saga Harry Potter. Je reproduis son tweet :

« Trans people are who they say they are and deserve to live their lives without being constantly questioned or told they aren’t who they say they are ». (Les personnes trans sont ce qu’elles disent qu’elles sont et ont le droit de vivre leur vie sans qu’on les remette constamment en cause ou qu’on leur dise qu’elles ne sont pas ce qu’elles disent qu’elles sont).

Voilà qui est bien remarquable, et tellement représentatif du discours progressiste contemporain. Il n’y a pas de réalité objective, il n’y a qu’une vérité subjective. Ce genre de propos permet de mieux apprécier la critique girardienne du relativisme… D’où viennent-ils ? Comment peut-on sérieusement postuler que la vérité émerge miraculeusement de nos petits egos (que tout désir surgit spontanément de la partie la plus intime de notre esprit), et qu’il n’y a aucun problème à ce que cette vérité-là soit l’exact opposé de celle du voisin ?

Bien que Girard nous ait appris que ces phénomènes étaient largement déterminés par la méconnaissance, je vais faire ici l’hypothèse que cette particularité de la modernité a pour origine une connaissance inconsciente, indicible. C’est la peur qui nous fait dire pareilles bêtises. Nous savons sans le savoir la force du désir mimétique. Nous sommes parfaitement informés de l’attrait irrésistible de tout objet désiré par d’autres. Nous avons aussi dénoncé la violence et l’injustice intrinsèque de tous les ordres que nous avions mis en place pour contenir la violence qui menace ; nous n’en voulons plus. Le relativisme et son rejeton, le politiquement correct, sont les remplaçants de ces barrages traditionnels. Emma Watson ne dit nullement à J.K. Rowling qu’elle a tort. Elle lui dit : quelle inconscience ! Comment peux-tu jouer ainsi avec le feu ? Pour les trans, ta féminité est un objet de désir, et tu veux leur interdire ? Fais comme moi, J.K., regarde ailleurs. N’en parle pas. Evite de prononcer les mots tabous, les mots qui exposent à la vue de tous ces objets maudits. Remplace-les par des mots neutres, des mots magiques qui leur enlèvent toute nocivité. Si tu dois absolument en parler, dis ce qu’il est convenu de dire. C’est peut-être stupide, mais c’est lisse, mou, inconsistant. C’est conçu pour ne pas blesser.

Il y a une intelligence du politiquement correct et du relativisme, et c’est l’intelligence de la peur. Elle est du même ordre que la terreur inspirée jadis par les jumeaux, par les ressemblances, par le non-respect des rites. Nous n’imaginons que trop bien l’enfer du tous contre tous.

Seul Girard permet d’éclairer, je pense, le paradoxe du progressisme. Comment la croyance en l’existence de sept milliards d’individualités parfaitement indépendantes, libres et maîtres de leurs vies, chacune capable de créer sa propre réalité, peut-elle muer en pensée unique, en discours formaté et hégémonique ? Cette croyance devrait mener à une différenciation inédite, au lieu de quoi on obtient l’indifférenciation suprême, celle qui gomme toutes les identités, culturelles, raciales, sexuelles… Le progressisme veut le paradis, il prépare l’enfer ; il aspire à la liberté, il impose de nouveaux totalitarismes. Tout cela par méconnaissance et déni de la force du désir qui, tant qu’il a pouvoir sur nous, rend cette indépendance chimérique.

(1) https://www.jkrowling.com/opinions/j-k-rowling-writes-about-her-reasons-for-speaking-out-on-sex-and-gender-issues/

Redéfinir l’article indéfini pluriel

par Jean-Marc Bourdin

Il m’arrive parfois de m’agacer pour un rien ou, soyons plus précis, pour un presque rien. Ainsi quand je lis, dans Le Monde, un gros titre tel que “Les fans de « Harry Potter » secoués par les propos jugés transphobes de J. K. Rowling”, je m’interroge sur le sens du premier mot : “Les”. Car, pour autant qu’il m’en souvienne, cet article défini pluriel est l’équivalent de “tous les” ou à la rigueur “l’ensemble des”, voire “la quasi-totalité des”. J’ai du mal à croire que cet immense ensemble soit unanimement “secoué par des propos jugés transphobes”. 

Si je pratique une arithmétique basique, je soustrais les fans qui n’ont pas eu connaissance desdits propos, puis je retranche parmi les au courant ceux qui n’ont pas conscience de ce qu’est la transphobie (ils doivent être assez nombreux parmi un lectorat qui commence et devient fan jeune et parce que la transphobie est une notion assez récente), et encore ceux qui savent ce que transphobie veut dire et qui ont lu les propos et les commentaires associés mais qui n’ont pas d’opinion sur la transphobie, ou qui considèrent qu’il s’agit là d’une attitude dont les victimes sont ultra-minoritaires et qui ne mérite pas de s’y attarder, voire sont eux-mêmes transphobiques et qui seraient prêts à se réjouir de partager une opinion prêtée à J. K. Rowling. Sans exagérer, je pense parvenir au terme de ma petite série d’opérations, que je pourrais sans doute poursuivre en définissant d’autres sous-ensembles (ce que vous pouvez bien sûr faire si cela vous amuse), à une grande majorité des fans d’Harry Potter.

Je poursuis ma lecture, pas trop longtemps parce qu’il s’agit d’un article réservé aux abonnés (tous les, mais seulement eux), ce que je ne suis pas. J’arrive ainsi au sous-titre, écrit comme il se doit avec une police de caractères un peu plus petite que le titre mais encore aisément visible, même pour quelqu’un de mon âge et je lis : “De nombreuses communautés qui font vivre l’univers du sorcier ont condamné les récentes publications en ligne de l’autrice de leur saga fétiche.” Donc, ce ne sont pas “tous les fans” mais de “nombreuses communautés”. Je continue à faire le tri en me demandant : où sont les fans qui n’appartiennent pas à une communauté ? et où sont les communautés qui n’ont pas été secouées ? Si je les réunis, cela doit faire “un certain nombre de fans”. Je manque de courage pour lire tout ce à quoi j’ai droit sans être abonné et je saute à un intertitre, lui aussi ami des presbytes, qui indique : “Condamnations d’acteurs et de fans”. Donc, il ne s’agit pas de la condamnation de l’ensemble des acteurs et de l’ensemble des fans mais de certains d’entre eux, tout au plus. 

Il existe dans notre langue une solution simple pour désigner un groupe dont le nombre et la proportion ne peuvent être définis et qui peut aller de quelques à la plupart en passant par certains : il s’agit de “des”, article justement qualifié d’indéfini. Quand une quantité ou une proportion est indéfinissable, il existe une manière simple de l’exprimer : l’article indéfini pluriel. 

Pourquoi m’agacé-je et vous ennuie-je avec mon baratin dans ce blogue consacré habituellement à de puissantes gloses girardiennes ? Pour plusieurs raisons. J’en viens maintenant à vous les exposer.  

D’abord parce que cet abus de langage, c’en est un que de substituer sciemment l’article défini pluriel à un article indéfini pluriel (cela s’appelle peut-être le sensationnalisme), permet de changer l’évaluation d’une situation en faisant en l’occurrence d’une opinion probablement minoritaire, une opinion majoritaire et même totalitaire (si “les” sous-entend “tous les”). Ensuite, ce mouvement n’est pas sans lien avec la constitution d’une foule. Et puis, cette opération langagière fait en l’espèce de l’ensemble des fans des identiques, adeptes d’une pensée unique. Il y a déjà de quoi se méfier. Enfin parce que leur idole, celle dont ils sont fans, J. K. Rowling, est présentée comme seule contre tous par cette opération qui loin d’être celle du Saint-Esprit, me semble l’oeuvre du Malin : pour un peu celle qui les réunit dans leur “fanitude” devrait être expulsée de leur communauté de communautés… comme Romulus ou Moïse, n’ayons pas peur des exemples légendaires. La maman d’Harry aurait-elle soudain rejoint Voldemort ? En y réfléchissant, elle avait déjà eu bien du mal à nous révéler l’homosexualité de Dumbledore. Tout cela se tient… 

Sur le fond, cela pose les problèmes du politiquement correct et de la liberté d’expression, mais je n’en parlerai pas ici. Le déboulonnage et le peinturlurage mimétiques de grands ou riches hommes du passé que le changement de contexte historique rend anachroniquement et soudainement insupportables soulèvent des difficultés d’un ordre semblable.

Il reste enfin une conclusion toute personnelle que je souhaite vous livrer : j’ai toujours eu du mal avec l’exigence d’unanimité des meurtres fondateurs et des sacrifices. J’en comprends bien l’intérêt logique, le passage du un contre un au tous contre tous, puis au tous contre un pour parvenir à l’ultime renversement du tous pour un et du un pour tous a quelque chose de sublime. Mais je crois qu’il y a toujours eu place (presque dès la fondation du monde) pour un reste limitant l’unanimité à une majorité voire à une simple minorité active et dissuasive de toute expression de réticence à accepter que le cercle des lyncheurs se forme. Reste une question : qu’est-ce qui permet qu’une réticence fermente en résistance ? 

La jeunesse

par Jean-Michel Oughourlian

En 1970, je fus chargé d’une mission d’étude par le laboratoire de psychologie pathologique de La Sorbonne. En 1969, en effet, on avait assisté à la naissance d’un  mouvement de contestation de la guerre au Vietnam au cours du fameux « summer love », rassemblement de jeunes habillés de fleurs, prônant le rejet de la guerre, le retour à la nature, et décidés à « faire l’amour, pas la guerre ».

En même temps, on avait assisté à une épidémie d’usage de drogue, le cannabis surtout (marijuana, haschich) et les hallucinogènes, notamment le LSD prôné par Timothy LEARY.

Ma mission consistait à me rendre à San Francisco pour visiter et étudier le fonctionnement des « free clinics » qui avaient éclos pour traiter les problèmes liés à l’usage des drogues. La plus célèbre était la Free Clinic dirigée par le Docteur David SMITH, rédacteur en chef du « Journal of psychedelic drugs ».

Je me rendis donc à San Francisco et me fis conduire par un taxi à cette clinique. J’arrivais devant une porte bariolée de toutes les couleurs et un jeune homme avec des colliers de fleurs autour du cou m’accueillit et me salua les mains jointes à la mode hindoue. Je demandais à voir le Docteur David SMITH et celui-ci arriva également en tenue de type hindoue, avec un collier de fleurs autour du cou.

J’étais ahuri et entamais ma visite et mes interviews. J’appris que le mouvement « hippie » traduisait justement cette aspiration de la jeunesse qui refusait la guerre et voulait faire l’amour en s’inspirant des philosophies orientales. L’usage du cannabis était le ciment de leur union et l’emblème de leur révolte. L’usage des hallucinogènes était censé leur faire connaître des états de conscience modifiés et leur faire faire des voyages « initiatiques » au-delà de la réalité quotidienne et banale.

J’appris ensuite que certains hippies passaient dans un second temps à l’usage des drogues « dures » : morphine, héroïne, cocaïne, etc. Pourquoi ? Cette escalade était-elle inévitable ? Le Docteur David SMITH et ses collaborateurs n’avaient pas de réponse à cette question et l’évolution des hippies en « junkies » les désolaient. À l’issue de ce voyage, je revins à Paris et me mis à lire toute la littérature consacrée à la drogue et à réfléchir à ce sujet. Je publiais le résultat de mes recherches en 1973 dans un livre : « La personne du toxicomane » (Éditions Privat).

Mon analyse, dans ce livre fruit de deux ans de lectures, de voyages, et de réflexions, était que nous étions en présence d’un phénomène nouveau, que j’appelais « les toxicomanies actuelles », qui se présentaient totalement différentes des toxicomanies « classiques », utilisées dans des rituels chamanistiques ou par des esthètes.

Ma conclusion était que les toxicomanies actuelles étaient des moyens d’éviter ou de conjurer la violence, que cette jeunesse sentait bouillonner en elle en réaction à la guerre du Vietnam et aux valeurs dominantes d’une société qu’ils rejetaient.

Il m’apparut que les drogues « douces » comme le cannabis apaisaient la violence, la faisaient disparaître en faisant « planer » les usagers. En même temps, ces drogues anesthésiaient l’énergie et le désir, et les hippies se laissaient vivre dans la nature et les fleurs.

Certains d’entre eux néanmoins, ne se suffisaient pas de ces drogues douces. Leur violence était trop grande. Alors, pour la conjurer, ils la retournaient contre eux-mêmes et se « shootaient » des drogues dures qui les faisaient expérimenter un orgasme généralisé à nul autre pareil, puis une période de manque uniquement consacrée à la recherche d’une nouvelle dose. Leur devise, tatouée sur leur avant-bras, représentait une seringue croisée avec un fusil crosse en l’air et une devise : « Plutôt se détruire qu’agresser ».

Depuis quelques années, je vois la violence resurgir dans notre société : les gilets jaunes d’abord, puis les blacks-blocs, puis les grèves interminables, puis la guerre au virus entraînant le confinement consistant à tenter de mettre un couvercle sur une marmite bouillonnante.

Mais comment réprimer l’envie de vivre, le besoin d’agir de cette jeunesse ? La vie étant un risque en elle-même, la jeunesse est sommée de ne pas prendre de risque et donc, d’une certaine manière, de ne pas vivre. Son seul but doit être dorénavant d’éviter de mourir ! Alors, la jeunesse, depuis quelques années, cherche à oublier : oublier de vivre, se saouler, se droguer, être ailleurs et s’en aller tout en restant là. La solution pour elle a toujours été la violence, laquelle revient aussitôt dans toute société lorsque le sacré s’en retire. Elle retourne aujourd’hui cette violence contre elle-même non seulement en se shootant, mais en s’explosant, en s’éclatant, en se défonçant, et tout cela, les drogues permettent de le faire tout en restant confiné dans sa chambre.

Mais dans une société désacralisée et désenchantée, la violence ne peut pas être confinée. La drogue ne suffira peut-être pas, cette fois, à conjurer la violence brutale et meurtrière. C’est la crainte que l’on peut avoir dans les semaines et les mois qui viennent lorsque le couvercle sera enlevé et que la crise économique et sociale fera bouillir les frustrations et les revendications sur fond de désespoir.

– « Serait-ce donc une révolte ? »

– « Non, Sire, une révolution ! »

Robin des Bois

par Christine Orsini

Cette crise sanitaire a beau être inédite et mondiale, elle prend des couleurs particulières, qu’elle emprunte largement aux crises nationales en cours. Ainsi, chez nous, la crise de confiance du « peuple » à l’égard des élites, telle qu’elle s’est manifestée, par exemple, dans la longue colère des « Gilets jaunes », s’incarne ces jours-ci dans une bataille d’opinions dont un éminent professeur de médecine est l’enjeu : le professeur Raoult prétend en effet représenter tous ceux qui n’ont jamais la parole, cela fait beaucoup de monde. Mais il se singularise aussi, dans son ordre qui est celui de la médecine, il joue « cavalier seul ». L’alliance paradoxale qu’on trouve chez lui entre une posture de « hors-la-loi » et une large audience populaire, le fait qu’il pense incarner l’idée du héros de Hegel (sic), l’homme providentiel appelé par les circonstances, et aussi le physique qu’il s’est choisi, anachronique dans le genre médiéval, tout cela ne fait-il pas penser irrésistiblement, à Robin des Bois ?

Personne ne sait très bien (c’est justement là que le bât blesse) si l’hydroxychloroquine est une médecine efficace, inutile ou même dangereuse, mais à peu près tout le monde a pris parti pour ou contre le professeur Raoult. C’est tout le charme de cette « polémique ». On est plus dans le romanesque que dans le débat scientifique. Je suis frappée par la violence (verbale) des détracteurs comme des promoteurs du nouveau héros de la science médicale : ça n’est pas tous les jours qu’on assiste à une nouvelle « affaire Galilée ». Dans notre monde moderne, la science est habituellement vénérée comme un champ de connaissances et de pratiques au-dessus de tout soupçon : on lui fait confiance, surtout quand il s’agit de la science médicale. Et voici que ce personnage fait entrer la médecine dans l’arène politique.

Il faut prendre de la distance. Il m’a donc semblé qu’en prenant le parti d’une analogie entre le professeur Raoult et Robin des Bois, on aurait un bon angle de vue sur cette affaire. Le parti pris n’est pas injurieux, Robin des Bois est le héros intemporel (il a été mis à toutes les sauces, constamment réactualisé) de la lutte du Bien contre le Mal et plus précisément  de la lutte contre l’injustice, quand celle-ci prend la forme de la coutume et du droit : c’est pourquoi Robin des Bois est « hors-la-loi », il prend la défense de ceux que la loi opprime, il vole les riches pour donner aux pauvres, il ruse avec les puissants, il les ridiculise en les réduisant à l’impuissance, il joue la solidarité, l’égalité de tous dans des liens fraternels, contre la hiérarchie sans pitié de la société (féodale, à l’origine du mythe).

Quel rapport avec le professeur Raoult ? Les ressemblances sont plus essentielles que les différences : l’arc et les flèches peuvent être remplacées par la technologie, l’important est de viser juste. Dans les deux cas, il s’agit de venir à bout d’une « peste », de ramener à la santé un organisme rongé par un virus mortel, que ce soit celui du Covid-19 ou celui de la violence intestine. Les réseaux sociaux sont à Raoult ce qu’est la forêt de Sherwood à Robin des Bois. Il s’agit d’un no man’s land où l’on peut se rendre invisible, pour le meilleur et le pire, en marge des institutions comme les médias officiels, les comités scientifiques ou les règles du savoir-vivre urbain. Et il peut y avoir foule : « Quand je fais une vidéo, j’ai trois fois le tirage du Monde », peut se vanter le médecin.

Le rapport subversif que le professeur Raoult entretient ouvertement avec les « corps constitués », scientifiques et autres, par exemple sa revendication d’une médecine de proximité, du droit de soigner dans l’urgence, « même si vous n’avez pas de traitement adéquat », est ce qui l’apparente le mieux à un hors-la-loi au grand cœur. Robin des Bois n’est-il pas le modèle d’une justice de proximité, de cette seule justice efficace qui consiste à réparer les injustices sociales avec les moyens du bord, sans perdre de temps ? La violence de ceux qui font feu de tout bois pour atteindre un objectif éminemment louable est seulement réactive, elle permet de débusquer la vraie violence, la source de toutes les autres, l’esprit de système, l’entêtement d’un « système » à persévérer dans son être alors qu’il est « en chute libre » (sic), son pouvoir réduit à un simulacre.

Bien sûr, le professeur Raoult divise les élites elles-mêmes et cela ne fait que renforcer son statut de « modèle » auprès des « antisystèmes ». On ignore forcément à l’heure du déconfinement progressif, quel sera le destin de sa potion magique ni si lui-même aura un rôle historique à jouer, comme il semble parfois s’y destiner. Attachons-nous moins à l’événement qu’à la façon dont il est raconté. Nous savons que la « vérité romanesque » n’est pas la vérité d’une histoire, mais celle d’une démythification, c’est-à-dire la révélation du « mensonge romantique ». Attachons-nous donc au mythe de Robin des Bois.

Ce qui frappe chez le héros tel que l’a incarné au cinéma Errol Flynn, c’est son élégance chevaleresque alors qu’il vit parmi les gueux. Le professeur marseillais, qui vit dans le monde civilisé des « mandarins » a un tout autre style : il se montre arrogant, injurieux à l’égard des journalistes qui l’interrogent, refusant complètement de se plier aux règles en vigueur dans ce type d’exercice. « Je ne comprends même pas la question que vous vous posez, … ce sont des questions à la con. » Il faut désarçonner l’adversaire : « Je m’en fous, s’écrie-t-il, de qui me soutient ! » Il est clair qu’il soigne son image, comme Robin des Bois. Il revendique d’incarner un héros à la française, « Bayard, d’Artagnan, Cyrano de Bergerac. C’est ça, nos héros, ne pas avoir peur, le panache… C’est ce qu’on aime ! C’est la France, c’est comme ça. »

A la question posée récemment par Hervé van Baren sur ce blogue : « Avons-nous besoin de héros ? », le médecin apporte une réponse positive en surjouant ce rôle jusqu’à la caricature : « Je suis une caricature de Français. » Nul doute qu’il serait flatté d’incarner le loup de la fable (1) refusant de rejoindre les « chiens de garde » du système, un animal sauvage avec le panache de Cyrano. Le professeur Raoult est avant tout un médecin, il reçoit les journalistes en blouse blanche et il aligne des chiffres pour attester du bien-fondé de ses méthodes. Mais il joue aussi avec les médias, toujours avides de scandales et, avec ses mauvaises manières, leur en donne pour leur argent. C’est un « démystificateur » qui refait du mythe autour de sa personne avec un certain à-propos.

Le professeur Raoult est un personnage romantique au sens strict que René Girard donne à cet adjectif dans « Mensonge romantique… ». Le mythe qu’il construit est un mensonge classique, pour ainsi dire : il est un « étranger », un être singulier, inclassable, inassimilable. Mais alors que les vrais mythes dissimulent la violence d’une persécution, le mythe du héros Raoult est celui d’un homme invulnérable, qui se met lui-même « hors-système ». Le système ? C’est comme l’enfer, c’est toujours « les autres ». Moi, je suis seul, eux, ils sont tous.  Ce cri d’orgueil n’est-il pas l’expression d’un colossal ressentiment ? (2)

  1. Voir, sur le blogue, l’article récent de Jean-Marc Bourdin : « Entre chien et loup »
  2. Toutes les citations en italiques sont de Didier Raoult, dans l’Express du 28 mai 2020, sauf la dernière, tirée du Sous-Sol de Dostoïevski.

Le rire déconfiné

par Jean-Louis Salasc

Vous aimez rire, comme tout le monde ou presque. Cependant, lorsque vous entrez dans la quête philosophique séante à toute honnête personne, l’inquiétude vous saisit. Platon juge le rire indigne et le bannit de sa république idéale. Aristote le trouve laid. Les Latins y voient un instrument moralisateur (« Castigat ridendo mores »). Pour Hobbes, c’est un mouvement de vanité et de mépris, comme pour Baldassare Castiglione.

Descartes convient que le rire est une expression de joie, mais reste réservé, car la moquerie est teintée de haine. La tradition chrétienne ne vous réconfortera pas davantage, souvenez-vous du « Nom de la rose » ; et des comédiens enterrés de nuit, Molière en tête. Un cas isolé, Spinoza : « Le rire est le signe d’une puissance de l’âme et de son épanouissement » ; bravo Baruch.

Faible secours de la part des Lumières. Voltaire donne une définition sympathique du rire, mais sa pratique en est acerbe, sinon cruelle ; c’est une arme, le ridicule tue. Kant tourne autour du pot ; il décortique le mécanisme du comique (le « soudain anéantissement d’une attente »), pour se ranger finalement à une position néo-cartésienne : à consommer avec modération.

Au siècle suivant, le dossier s’assombrit encore. Stendhal dénonce la tristesse de son époque. Le comique est pour Baudelaire un « signe satanique ». Vous vous dites : « Il ne manquerait plus qu’un Schopenhauer ne s’occupe du sujet ». Justement, il s’en est occupé. Ce qui donne : « Le rire est une subsomption, c’est tout ». Le nom officiel de cette conception est la Théorie de l’incongruité. Herbert Spencer nous l’explique : « L’âme occupée à de grandes choses se retrouve soudain face à des petites ». Traduction moins fleurie : le rire nous mène à la bassesse et la grossièreté.

Nietzsche fait du rire l’apanage des Dieux et des surhommes ; tant mieux pour eux. Que nous reste-t-il à faire ? Consulter Freud ? Pour lui, le rire est un défoulement et une régression. Un dernier espoir avec Bergson peut-être, le philosophe de l’élan vital ? Il considère que le rire est provoqué par « du mécanique plaqué sur du vivant » ; autrement dit, le comique vient du spectacle de la perte d’humanité…

Après une telle revue, de Platon à Bergson, pas besoin de coronavirus pour que le rire nous reste en travers du gosier. Ou que honte et confusion ne nous envahissent si nous nous y abandonnons.

Mais la théorie mimétique ? Quel secours pouvons-nous en espérer ?

Je perçois tout de suite votre sentiment dubitatif. Vous vous remémorez quelques ouvrages : « La Violence et le Sacré », « Je vois Satan tomber comme l’éclair », « Sanglantes origines », « La Route antique des hommes pervers », « Celui par qui le scandale arrive », « Achever Clausewitz » (avec un champignon nucléaire en couverture, histoire que le lecteur ne s’égare pas dans des interprétations folâtres). Avec de pareils titres, vous sentez confusément que vos muscles zygomatiques ne sont pas menacés de claquage. D’ailleurs, René Girard n’a pas abordé directement le sujet, sauf un bref essai compilé dans « La Voix méconnue du réel », essai plutôt périphérique dans sa production.

Et pourtant.

Mimétisme : le rire est contagieux, il se propage ; difficile de ne pas rire quand vos voisins s’esclaffent. L’imitation, la parodie, la caricature sont de grands déclencheurs du rire. Le comique de répétition est une forme d’imitation.

Triangle mimétique : dans le système Girard, la naissance du désir est schématisée par un triangle ; ses trois sommets sont le médiateur, le sujet et l’objet. Le désir apparaît chez le sujet, parce que le médiateur lui désigne l’objet à désirer. Or le schéma du rire est aussi un triangle : le rieur, l’objet risible et celui qui désigne l’objet risible. Les figures classiques de qui désigne l’objet risible sont bien connues : le raconteur d’histoires drôles, le clown blanc, l’humoriste, le blagueur ; ce peut être simplement votre voisin qui se met à rire et déclenche par là le vôtre.

Rivalité mimétique : le triangle mimétique peut engendrer la rivalité entre le médiateur et le sujet appelé à désirer. De manière analogue, les joutes entre gens d’esprit sont une rivalité : c’est à celui qui « mettra les rieurs de son côté », qui ridiculisera son adversaire, qui sera donc son « bourreau ». Son bourreau ? Tiens, tiens ! Le rire aura-t-il à voir avec l’autre pôle de la pensée girardienne, le sacrifice du bouc émissaire ?

« Crise du degree » et indifférenciation : dans la théorie mimétique, la contagion des rivalités engendre les crises de la communauté. Ces rivalités font que tout le monde ressemble à tout le monde, l’indifférenciation règne, les hiérarchies se dissolvent. Girard reprend à Shakespeare le terme de « crise du degree », à la signification plus large que le terme français de « hiérarchie », trop spécialisé (la connotation recherchée est plutôt « l’ordre du monde »).  Et précisément, le rire se joue des hiérarchies, les renverse : le Fou devient roi l’espace d’un instant.

Bouc émissaire : les sociétés archaïques surmontent la crise par le sacrifice d’un bouc émissaire, le plus souvent un infirme (Œdipe le boiteux), un marginal, des jumeaux. Au Moyen Age, pour égayer le chaland, les foires exposent des estropiés, des nains et autres femmes à barbe : troublante similitude avec les critères de choix des boucs émissaires.

Retour à la paix après le sacrifice : dans les sociétés modernes, le rite sacrificiel reste présent sous une forme atténué, la fête ; Caillois l’a écrit avant Girard. La fête peut-elle se passer du rire ? Le rire soulage, procure du bien-être, il engendre un moment de communion au sein du groupe. Tout comme la paix retrouvée après le lynchage du bouc émissaire ?

Sacralisation : le rire, à l’instar du  bouc émissaire, possède cet étrange statut d’apparaître à la fois maléfique et bénéfique ; la litanie des avis de nos philosophes en témoigne : accomplissement de l’âme pour l’un, signe démoniaque pour l’autre. Cette dualité engendre le sacré selon René Girard.

Le bilan de cette revue ? Vous constatez que le rire a un lien avec chacun des concepts clefs de la théorie mimétique. Je suis sans hostilité particulière à l’égard des coïncidences, mais là, ça fait tout de même beaucoup. Hercule Poirot serait extrêmement contrarié d’un tel excès d’indices.

Il s’agirait maintenant de mettre tout cela en ordre et de préciser comment le rire s’intègre dans la théorie mimétique. Après tout, elle est une anthropologie ; rien d’étonnant à ce qu’elle rende compte du phénomène éminemment humain qu’est le rire. Il serait même heureux qu’elle explique pourquoi les philosophes en ont eu des visions si souvent défavorables, au rebours de l’intuition courante.

Sans exagérer son ampleur, vous concevez que ce programme de travail excède les dimensions attendues des billets de ce blogue (libre de droits d’accès qui plus est). Nous laissons donc au lecteur l’immense plaisir de s’y consacrer lui-même.

 Livrons-nous tout de même à une petite étude de cas.

Soit l’un des principaux détonateurs du rire : un personnage affichant une « prétention au contrôle » (Bergson) est brusquement victime d’une occurrence des plus terre-à-terre.  C’est le pontife qui glisse sur une peau de banane, le dandy pris par le hoquet, le bobo dont la trottinette emplafonne un abribus… Comme dirait Schopenhauer, la subsomption est patente.

Le triangle mimétique se dessine aisément, c’est un classique : la personne « prétendant au contrôle » est à la fois le médiateur et l’objet désirable, puisqu’elle se propose elle-même comme modèle ; le sujet à qui s’adresse le médiateur est le spectateur, ce quidam quelconque présent à l’instant des faits.

L’incident survient ; voici notre triangle comique. Le rieur est le spectateur, la victime est le personnage se proposant comme exemple, et le « raconteur d’histoire » est la victime elle-même : par sa morgue initiale, elle a attiré l’attention sur elle. Elle cherchait à déclencher le désir mimétique du spectateur ; le rire de celui-ci est le signe que cette prétention est démasquée (terme fâcheux en ces temps de coronavirus, cependant le plus adéquat ici).

Quel enseignement tirer de cela? Pour le trouver, il nous faut passer par une des révélations majeures de René Girard : la circularité du désir.

Sujet désirant, médiateur, objet du désir ne sont pas des identités fixes ; ce sont des rôles qui tournent entre les individus engagés dans le triangle mimétique. Ignorer ou refuser cette circularité, c’est très précisément méconnaître son propre désir.

La leçon peut aussi s’appliquer au triangle comique. Les rôles y circulent tout autant.  La « prétention au contrôle » est pour notre personnage un moyen de marquer une supériorité sur les autres ; mépris qu’ils vont lui rendre en riant de sa mésaventure. Et voici maintenant les rieurs à leur tour dans le rôle de celui qui se sent supérieur : en grand danger donc de croire ce statut définitivement acquis pour eux. Sauf…

Sauf s’ils se souviennent de la circularité du triangle.

Comprendre la circularité dans le triangle comique, c’est accepter d’être soi-même risible. C’est  tout simplement l’humour, viatique souverain contre la vanité et l’esprit de domination. L’humour est la conscience de cette circularité que René Girard a mise en évidence dans le triangle mimétique, et que vous retrouvez dans le triangle comique.

Au passage, n’oublions pas que l’humour libère le rire de toute haine, mépris ou cruauté. Hobbes, Kant et Baudelaire peuvent désormais se marrer sereinement. Merci René Girard.

Disputatio : sociabilité et coronavirus

Jean-Marc Bourdin attire notre attention sur un article de Fabienne Martin-Juchat sur le site The Conversation : https://theconversation.com/maintenir-la-distance-tristesse-a-venir-dune-socialite-sans-contacts-135736

S’ensuit la « disputatio » suivante.

Jean-Marc Bourdin

René  Girard fait quelques développements bien sentis sur la politesse et rêvait plus largement d’une science des rapports humains. Voici un panorama très large des théories sur les rituels de politesse et une amorce de questionnement sur les conséquences des normes de distanciation que nous risquons d’avoir à subir durablement. De quoi réfléchir avec notre angle d’attaque préféré. 

Thierry Berlanda 

Je répondrais très poliment, et avec toutes les attentions que je vous dois et que volontiers je vous porte, que la codification nous décharne… et qu’il n’y a point de vivants s’ils ne sont de chair. Cela dit, cher Jean-Marc, ce que tu nous invites à lire me rappelle la sagesse de la décence (« common decency »), telle que décrite par Orwell, et que je traduirais par « savoir éthique immédiat », c’est-à-dire phénoménologiquement « d’avant le monde », c’est-à-dire immanent à la vie : une sorte de retenue, qui contraint de soi-même et par soi-même l’énergie expansive de cette même vie. Comme souvent, il ne s’agirait donc pas « d’implanter » cette sagesse dans la prétendue terre sauvage de nos psychés (ah, ravages du nominalisme anglais !), mais de la révéler à elle-même car elle est toujours déjà constitutive des dites psychés.

Christine Orsini

Chers amis, je ne crois guère pour ma part à une science des rapports humains dans le style de la réflexion de la professeure en communication…. Bon sang, quel jargon pour pas grand-chose ! Je crois en l’anthropologie girardienne pour l’essentiel, parce qu’en plus de faire progresser notre connaissance des autres, les très  lointains et les trop proches,  elle nous ramène à nous-mêmes, aux illusions dont doit se délivrer le « moi ». Aussi le commentaire de Thierry dit, en termes très savants, que c’est en soi et non dans des sciences du comportement qu’il faut aller chercher le vrai « savoir vivre ».

Et puis, cette « crise » sanitaire, même si elle doit durer un peu, est une « crise », je ne vois pas pourquoi nous devrions après son passage, modifier de façon significative nos relations. Si le bisou avec n’importe qui cesse d’être obligatoire, pour moi, ce sera un progrès.

Hervé van Baren 

Dans Huis clos, une fois les protagonistes informés sur leur sort (confinement !), Sartre met dans la bouche d’un de ses personnages quelque chose comme : « il va falloir être très poli ». Il me semble que la politesse participe de ces artifices que nous mettons en place pour contenir la violence, comme beaucoup de conventions. Elle est dans l’ordre de la loi, pas de la spontanéité. Elle me force à sourire et à souhaiter « bon jour » à cet infect individu que ma légitime ire me porterait plutôt à gifler. En ce sens, elle est très girardienne.

Pourtant, la pièce montre bien que la politesse ne retient que bien imparfaitement notre violence. Il est parfaitement possible d’humilier ou de blesser quelqu’un tout en gardant l’apparence de la civilité.

Même paradoxe, donc, que pour le sacrifice, et que vous exprimez si bien : la politesse en soi jamais ne vaincra notre violence, mais sans elle les portes de « l’enfer, c’est l’autre » sont ouvertes.

Thierry Berlanda

Hervé, je te contesterai amicalement sur un point. M’appuyant sur l’argument de mon précédent mail, si bien reformulé par Christine, je dirais que si la loi est extérieure à nous, et s’impose donc à nous en fixant des limites qui nous sont tout autant extérieures, la politesse et/ou la civilité, la « common decency » d’Orwell, ou disons la retenue, sont des principes immanents à la vie elle-même et nous sont donc complètement intérieurs. En revanche, je t’accorde volontiers que « intérieur » ne signifie pas « spontané ». Il m’étonnerait fort, d’ailleurs, qu’au détail près de la précision ci-dessus, nous ne soyons parfaitement d’accord.

Bernard Perret

Merci, Jean-Marc, de nous avoir branchés sur ce sujet. Une bonne occasion d’inviter à lire Norbert Elias, dont les analyses de sociologie historique s’interprètent bien à la lumière de l’anthropologie girardienne. La question de l’endiguement de la violence physique – par une combinaison d’autocontrôle (le savoir-vivre, la politesse) et de développement de formes non sanglantes de compétition (telles que, par exemple, la compétition pour assister en bonne place au coucher du roi) – y occupe une place centrale. Et j’ajoute un auteur, Charles Taylor, que j’ai eu besoin de relire ces dernières semaines. Dans l’âge séculier, il apporte à mon avis un complément intéressant à Elias en montrant que les processus sociologiques décrits par ce dernier (y compris bien sûr le développement des échanges marchands) se sont accompagnés d’un travail d’éducation morale (on pourrait même dire de formatage moral des individus) mené à l’origine au sein du christianisme (surtout en Occident, grâce à l’éducation et à des pratiques spirituelles de masse telles que la confession…) et qui a abouti au fil du temps à la laïcisation et à l’intériorisation d’une morale des devoirs à l’égard d’autrui, rendant possibles l’idée d’une morale rationnelle, l’anthropologie optimiste des Lumières (Rousseau, Kant, Adam Smith), puis un humanisme athée qui, sans cela, aurait été impensable. Par rapport à Girard, Taylor est intéressant car il montre que l’influence du christianisme sur les relations sociales ne se limite par au dévoilement des processus victimaires, il faut aussi prendre en compte une entreprise systématique et institutionnalisée de transformation morale dont les effets ont été considérables (mais qui a aussi rencontré des limites, c’est évident).   

Thierry Berlanda

 Bernard, j’ai bien sûr été très intéressé par ton mail. Je suis convaincu, comme toi, que l’humanisme athée, s’il n’avait été nativement que lui-même, c’est-à-dire s’il n’avait été un avatar décoloré de christianisme, n’aurait pu fonder aucune politesse, aucune civilité, aucune décence (au sens d’Orwell) ni d’ailleurs aucune éthique. J’adhère donc complètement à ton analyse du mix historique d’une retenue spontanée (ce que j’appelle avec Henry « les savoirs immédiats de la vie ») et, en gros, l’éducation. Mais je voudrais insister sur un point : il faut bien que l’éducation elle-même, humaniste athée ou non, soit précisément fondée dans et par les savoirs immédiats de la vie, sinon, en vertu même de ce que tu montres excellemment, comment pourrait-elle avoir cours ? Il reste donc qu’une des « choses cachées depuis la fondation du monde », et peut-être même en raison de la fondation du monde (car selon les phénoménologues de la vie, le monde est l’autre de la vie) soit cette décence même.

Ainsi, et pour cette même raison, je fais une différence entre exercer un pouvoir et l’effectuer. De ce point de vue, on parlera aussi bien des pouvoirs extérieurs (institutionnels par exemple) que des pouvoirs intérieurs, phénoménologiques, c’est-à-dire mes « je peux » : marcher, voir, prendre, caresser, frapper, etc. Or exercer mon pouvoir, c’est justement ne pas l’effectuer, mais le retenir. C’est vrai en politique internationale, en théorie de la dissuasion nucléaire, en quoi que ce soit d’autre et aussi en… amour. Ah ! Quel grand pouvoir exerce Roxane tant qu’elle n’effectue pas son pouvoir de dire oui ou non ! Mais dès qu’elle l’effectue, elle le perd, n’est-ce pas ? Je n’appelle pas pour autant les belles à nous faire languir indéfiniment (languir est précisément la preuve et l’épreuve de l’exercice d’un pouvoir), ni inversement les beaux à faire de même, mais cette structure fondamentale des pouvoirs humains me semblent cohérente à ton propos, et je voulais donc t’en faire part, et aussi aux amis présents. Comment y articuler Girard, je ne sais, mais je pressens que c’est jouable.

Bernard Perret

Dans tes réflexions, Thierry, il me semble que ce que tu dis sur le pouvoir qui s’exerce par la retenue n’est pas sans rapport avec les analyses de la coquetterie chez Girard, au moins dans le cas de l’amour (celui ou celle qui feint de ne se référer qu’à lui-même pour mieux fasciner et dominer l’autre).

Mais il faudrait regarder cela de plus près, car tu ne te places pas sur le plan du désir. Le pouvoir, qu’il s’exerce ou qu’il s’effectue, n’est-il pas toujours la réalisation d’un désir de domination ?

Thierry Berlanda

Merci Bernard pour la référence à la coquetterie chez Girard, j’irai y regarder de près. Quant aux pouvoirs, il se peut que les pouvoirs que j’appelle extérieurs, c’est-à-dire les pouvoir institutionnels ou socio-économiques, procèdent d’un désir de domination (je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas), mais les pouvoirs intérieurs, c’est-à-dire les « je peux » dont mon corps et mon esprit sont la somme, ils ne sont que l’expression de ce que la vie veut dans et par les vivants : vivre. C’est-à-dire marcher, sentir, ressentir, etc. bref toutes les occasions de se sentir vivant.