Sodoma de Frédéric Martel

par François Hien

Sodoma, de Frédéric Martel, est un livre parfois agaçant, et qui n’est pas constamment rigoureux. Il aligne au même niveau des éléments d’enquête incontestables, et des passages qui relèvent davantage de la supputation douteuse. Il offre trop de prises à la critique, et nul doute que ceux qui veulent que rien ne changent sauront exploiter ces faiblesses. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’opportunité qu’offre ce livre.

Il est incontestable que Martel a mené une enquête d’une ampleur inouïe. Les passages racoleurs ou complaisants de son ouvrage ne doivent en aucun cas nous distraire de ce que cette enquête révèle. Résumons : le clergé catholique est massivement homosexuel – pratiquant ou chaste ; plus on grimpe dans la hiérarchie catholique, plus le taux d’homosexuels est conséquent. Plus fascinant : les prélats dont l’enquête révèle non seulement les inclinations sexuelles, mais surtout les turpitudes, sont systématiquement ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux homosexuels. Le livre multiplie les exemples édifiants, les affaires étouffées, les témoignages concordants ; ce foisonnement de détails, certains touchants (la poignante vie sexuelle des prêtres décrite par les prostitués immigrés de Roma Termini), d’autres répugnants (le sadisme inouï de certains prélats), finit par déployer un paysage d’ensemble. Extrapolant à partir de l’enquête de Martel, j’aimerais décrire ici l’Eglise dont le livre m’a donné l’image.

Dans des sociétés normatives et autoritaires, des jeunes hommes découvraient dans la douleur leur singularité, un curieux goût condamné ; leur comportement était moqué, stigmatisé ; la carrière d’époux qu’on les incitait à embrasser leur semblait un long calvaire ; or, il suffisait qu’ils décident d’entrer dans les ordres pour qu’aussitôt, tout ce qui les desservait socialement devienne valorisant ; leur méfiance des femmes, qu’on prenait pour une incongruité, devenait une vertu ; leur goût de la compagnie des hommes ne posait plus problème. L’Eglise fut ce lieu où des hommes persécutés trouvèrent un abri contre la honte d’être soi. Ne pouvait-elle se rêver meilleure vocation ? Que l’Eglise soit le refuge des humiliés, rien de plus naturel. Que les homosexuels y soient sur-représentés n’a rien pour nous surprendre.

Cependant, ce n’est pas ainsi que ces prêtres vivaient leur trajectoire. L’écharde dans la chair continuait à les lancer. Ils tenaient quelques années dans la chasteté, heureux de triompher de leurs désirs « contre-nature » ; cependant, avec le temps qui passe, les vocations s’émoussent, les conduites s’assouplissent, la nécessité de se contraindre perd en évidence… Un jour, le pas est franchi, un geste qu’on n’a su retenir, un premier baiser à l’abri des regards. Dans le meilleur des cas, certains prêtres tombent amoureux et vivent en marge de leur sacerdoce une véritable liaison, déguisant en secrétaire particulier leur amant ; dans le pire des cas, certains ne trouvent d’autres moyens d’assouvir leur pulsion qu’en profanant les corps des adolescents qui leur sont confiés… Dans tous les cas, ces pratiques sont vécues dans la haine de soi et le refoulement.

On sait qu’un certain catholicisme doloriste se complait dans le masochisme et l’auto-dénigrement. Le Christ nous invite à regarder d’abord nos propres défauts ; ces homosexuels honteux tirent une conséquence perverse de cette invitation à la vigilance personnelle ; ils condamnent avec une virulence accrue ce qu’ils se haïssent de commettre dans le secret. Ils croient se racheter de leur faute en la dénonçant publiquement avec zèle. Et plus ils cèdent à leurs penchants, plus ils redoublent d’imprécation. Frédéric Martel en apporte de nombreux exemples : quand un évêque passe son temps à condamner les gays, il suffit de gratter un peu pour trouver d’abondants témoignages sur sa vie cachée homosexuelle. Ainsi, l’Eglise est-elle à la fois la plus grande communauté homosexuelle du monde, mais dans le même temps une institution violemment homophobe et réactionnaire – alors même que les Evangiles ne contiennent pas la moindre allusion à l’homosexualité, et invitent à la miséricorde.

Dans un passage du livre qui s’assume comme hypothétique, mais que j’ai trouvé assez convaincant, Benoît XVI est décrit comme un homosexuel qui aurait réussi toute sa vie à triompher de ses tendances. Indigné par les scandales sexuels dans l’Eglise, il avait conscience qu’ils étaient majoritairement le fait d’homosexuels : la plupart des actes de pédophilie commis par des prêtres relèvent plutôt de l’éphébophilie et concernent des jeunes garçons ; hors de l’Eglise, les proportions sont totalement inversées, et ce sont massivement les petites filles qui sont victimes de la pédophilie. Tirant conséquence de cette observation, Benoît XVI décida d’interdire la prêtrise aux homosexuels, mais aussi de sanctionner les évêques progressistes, dont la coupable indulgence à l’égard des gays lui semblait favoriser les abus sexuels ; Benoît XVI promouvait donc des cardinaux réactionnaires, dont l’homophobie virulente lui semblait la meilleure garantie contre les scandales ; or, pendant son pontificat, les révélations se sont enchaînées, qui toutes impliquaient précisément ces prélats semblant au-dessus de tout soupçon. Benoît XVI croyait se protéger des membres dépravés de l’Eglise en favorisant ses membres les plus conservateurs ; il n’avait pas compris qu’il s’agissait des mêmes hommes. Découragé par la multiplication des scandales, il finit par jeter l’éponge et démissionner. Le pape François a choisi la stratégie inverse : il placardise les cardinaux rétrogrades, il promeut les progressistes ; ces derniers comptent généralement, d’après Martel, parmi les rares hétérosexuels que compte le haut clergé. Désencombrés de la haine de soi qui obscurcit l’entendement des prêtres homosexuels, ils osent formuler une pastorale tolérante, et n’ont aucun besoin de donner des gages d’homophobie par crainte qu’on ne devine leur honteux secret.

Curieuse Eglise, donc. Cette institution est un refuge ; mais au fond, pour qu’elle le reste, pour que les secrets qu’elle abrite soient protégés, les hommes qui s’y sont réfugiés ont besoin de reproduire la violence dont ils furent victimes, de reconduire les jugements qui les firent souffrir… Curieuse Eglise dont les prêtres font payer au monde leur honte secrète.

Que conclure de tout cela ? Plusieurs choses.

D’abord que tout ceci ne doit pas nous surprendre. L’Eglise est la maison de Dieu, mais elle est aussi une institution humaine, l’une de ces puissances et principautés dont parlait le Christ. Il n’y avait aucune raison qu’elle échappe à la corruption, et personne ne pouvait espérer qu’elle ne soit composée que de saints. Il est évident qu’une institution favorisant la vie entre hommes, et imposant le célibat, deviendrait ce que Martel nous en décrit. Reste à définir les règles dont doit se doter l’Eglise pour n’être pas cela – pas que cela.

Deuxième réflexion : l’Eglise n’a pas d’autre choix que de devenir progressiste. Pour cesser d’être cette institution dévoyée, secouée par les scandales sexuels et les imprécations malsaines, elle doit suivre la voie proposée par le pape François. Cet assouplissement de la doctrine n’est pas seulement une nécessité pastorale, pour rester en phase avec le monde d’aujourd’hui ; si l’Eglise doit s’ouvrir, c’est avant tout pour se moraliser. Les positions conservatrices sont les alibis que se donnent des hommes qui ont besoin de l’Eglise comme couverture. Il ne faut pas leur refuser ce refuge ; mais il faut les empêcher de dévoyer l’Eglise pour couvrir leur honte.

L’Eglise doit être progressiste ou cesser d’être. Sombrer dans le scandale et la haine de soi, ou revenir à l’essentiel du message miséricordieux de Jésus. Les homosexuels doivent y conserver la place qu’ils y ont toujours prise, mais cette fois en pleine lumière, aux yeux de tous ; l’Eglise est le refuge de ceux que le monde rejette. Les homosexuels honteux profitent de cet asile, mais referment la porte derrière eux ; il faut rouvrir la porte.

 Troisième conclusion : nous devons être miséricordieux à l’égard de ces pauvres hommes confits dans leurs paradoxes. Le chemin de sainteté et d’imitation du Christ est une invitation, une vocation. Pas un piège à damnation. On peut tomber sur ce chemin. Il faut reprendre la route. Ces homosexuels honteux, homophobes à la mesure de leur haine de soi, ne doivent pas être condamnés, mais aidés. Ils sont certainement sincères ; ils croyaient assurer leur salut en compensant par la rigueur de leurs positions leurs mœurs transgressives. Leur écartèlement tient de l’héroïsme. Les attaquer serait les rigidifier encore dans leur intenable position. Il faut respecter ces existences à rebours de soi-même ; respecter et aimer ces hommes dévastés par le rejet de soi ; mais cesser de se laisser impressionner par eux. Cesser de se laisser conduire par eux. Leur dire : votre écartèlement ne doit pas devenir notre malédiction. Notre Eglise doit s’affranchir des impasses où nous conduisent vos positions singulières. Cela coûte trop cher à l’Eglise de servir de couverture à vos existences déchirées.

Oui, nous devons nous affranchir de l’autorité conservatrice de ces prêtres ; cela ne signifie pas entrer en sécession, faire rupture ; mais cela signifie mettre une distance. Savoir à quoi s’en tenir. Il arrive souvent qu’une famille évolue et que son patriarche soit le dernier à s’en rendre compte. Les enfants continuent à venir aux fêtes de famille ; ils laissent le père trôner au banquet, et échangent avec la mère des regards amusés quand il s’efforce de reconstituer son autorité perdue ; son apparence de pouvoir, il ne la doit plus à son autorité, mais à la mansuétude de ses proches, qui lui accordent d’en jouir encore un peu. Ce clergé gangréné par le mensonge et le péché, cette communauté d’hommes honteux et tragiques, nous pouvons la laisser mener nos prières et célébrer nos messes ; mais nous ne prendrons plus très au sérieux leurs imprécations, car nous savons ce qu’elles cachent ; et cette dissidence n’est pas grave. Il est préférable de savoir que son berger est imparfait. Face aux Tartuffe, mieux vaut être Dorine qu’Orgon.

Enfin, il nous est permis de rêver une autre Eglise. Tout s’est éclairé ; nous savons à quoi nous devons l’immobilisme de l’Eglise catholique. Nous savons que les justifications dogmatiques, plus ou moins convaincantes et toutes relatives, dissimulent la raison véritable du conservatisme clérical ; dès lors, pourquoi ne pas espérer une Eglise resserrée, appauvrie ; une Eglise de vocations authentiques, débarrassée de la honte de soi. Une Eglise où les femmes pourraient être ordonnées ; où l’obligation de célibat tomberait ; une Eglise qui deviendrait un phare moral, plutôt qu’une instance qui fait payer au monde ses contradictions… Cette Eglise, le prêtre et théologien anglais James Alison en propose déjà une sorte d’image. Prêtre homosexuel assumé, mis à l’écart par sa hiérarchie, il est ce que l’Eglise devrait être, et qu’elle ne peut être qu’à sa marge. Les girardiens connaissent Alison, dont l’œuvre est renversante. Il est particulièrement émouvant de le découvrir dans le livre de Frédéric Martel, cœur caché de l’enquête, antidote aux poisons révélés par le journaliste. L’Eglise est debout, quelque part à Madrid, là où James Alison célèbre l’eucharistie pour des marginaux que l’institution cléricale, ailleurs, rejette et condamne…

Droit pénal international : deux incriminations rivales

par Jean-Marc Bourdin

À un moment où se pose la question du traitement à réserver aux criminels de Daech, entre autres pour les crimes commis contre les Yézidis, où la Cour pénale internationale est déstabilisée tant du fait de ses résultats mitigés que de son incapacité à incriminer des actes commis par des soldats d’armées des grandes puissances, où le génocide des Tutsis est commémoré à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire avec la demande de faire la vérité sur l’implication de la France, il n’est pas inutile de se rappeler ce qui a été considéré depuis plus de 70 ans comme le comble de la violence et la manière dont le droit pénal international a tenté de la sanctionner et, par voie de conséquence, de la dissuader.

Un ouvrage exceptionnel publié dans sa traduction française en 2017 par les éditions Albin Michel sous le titre Retour à Lemberg (titre original : East-West Street) peut nous y aider. Son auteur est Philippe Sands, un avocat et professeur de droit, de nationalités anglaise et française.

Au terme d’enquêtes approfondies à partir d’indices réduits, il nous raconte l’histoire de quatre avocats et de leurs familles, du début du vingtième siècle à nos jours. Il a été frappé par le rôle singulier de la ville de Lemberg et de sa région (ville qui suivant les pays auxquels elle a été rattachée s’est appelée aussi Lvov, Lwow ou Lviv) dans la naissance de deux concepts majeurs du droit pénal international qui sont apparus à l’occasion des procès de Nuremberg après la deuxième guerre mondiale pour juger les criminels de guerre nazis les plus importants : Hersch Lauterpacht (1897-1960), qui a ajouté à la notion de crime de guerre, celle de crime contre l’humanité et Raphael Lemkin (1900-1959) qui lui a préféré celle de génocide, au prix d’un néologisme qui allait faire florès. Leur route a croisé celle de Hans Frank (1900-1946), qui fut l’avocat d’Adolf Hitler et participa à la médiatisation de ses procès lorsqu’il tentait de conquérir le pouvoir avant d’être gouverneur général de Pologne et, à ce titre, un des principaux inculpés et condamnés des procès de Nuremberg. Le quatrième avocat n’est autre que Philippe Sands lui-même, né en 1960, dont la génération est celle des enfants des survivants de la Shoah, qui mène l’enquête à la fois sur sa famille et sur les trois autres avocats précédemment mentionnés et leurs propres familles.

Parmi les multiples aspects remarquables de son ouvrage, j’ai été frappé par la quasi-rivalité mimétique entre les concepts juridiques de crimes contre l’humanité d’une part et de génocide de l’autre pour punir et prévenir les mêmes types de crimes.

L’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale entré en vigueur le 1er juillet 2002 définit onze actes constitutifs de crimes contre l’humanité, lorsqu’ils sont commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l’attaque » : le meurtre ; l’extermination ; la réduction en esclavage ; la déportation ou le transfert forcé de population ; l’emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ; la torture ; le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ; la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ; la disparition forcée de personnes ; le crime d’apartheid ; d’autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.

L’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l’assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948, affirme par ailleurs : « Dans la présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. » Cette définition a été reprise dans l’article 69 du Statut de Rome le 17 juillet 1998, l’acte fondateur de la Cour pénale internationale.

Ces deux définitions portent à première vue sur les mêmes types de crimes, sur les mêmes violences et les mêmes motivations de ces actes. En quelque sorte, elles tentent de s’approprier juridiquement les mêmes situations pour mieux les maîtriser. Mais leurs perspectives sont pourtant opposées. Pour Lauterpacht et Lemkin, la définition de leurs concepts respectifs était la mieux adaptée et la plus capable de faire entrer dans le droit positif tout un pan des violences extrêmes qui ont jalonné le vingtième siècle depuis le génocide arménien, à l’origine du concept imaginé par Lemkin.

Aux pages 445 et 446, dans l’épilogue de son ouvrage, Philipe Sands ramasse ainsi son appréciation de ces deux concepts pour mieux nous faire comprendre en quoi ils s’opposent : « Dans les années qui ont suivi le procès de Nuremberg, le terme de génocide a suscité un vif intérêt dans les cercles politiques et les débats publics. Il est devenu le crime des crimes, élevant la protection des groupes au-dessus de celle des individus. La puissance du terme forgé par Lemkin l’explique peut-être, mais, comme l’avait craint Lauterpacht, sa réception a entraîné une bataille entre victimes, une concurrence, où le crime contre l’humanité a été perçu comme le moindre des deux maux. Ce n’était pas seulement l’effet pervers des efforts menés en parallèle par Lauterpacht et Lemkin. Prouver le crime de génocide est difficile, […] administrer la preuve de l’intention de détruire un groupe ou une partie d’un groupe, comme l’exige la Convention sur le Génocide, peut avoir des conséquences psychologiques malheureuses. Cette exigence de la Convention accroît en effet le sens de la solidarité au sein du groupe des victimes et elle renforce, dans le même mouvement, les sentiments négatifs à l’égard du groupe auteur des crimes. Le « génocide », dont la cible est un groupe, tend à aiguiser le sentiment du « nous » contre « eux », il renforce l’identité collective, et peut créer le problème qu’il cherche précisément à résoudre : en montant un groupe contre un autre, il réduit les chances d’une réconciliation. Je crains qu’il ait ainsi affaibli notre conception du crime de guerre et du crime contre l’humanité, car le désir d’être reconnu comme victime d’un génocide est devenu « une composante essentielle de l’identité nationale », sans véritablement contribuer à la résolution des disputes historiques ou à la réduction du nombre des tueries de masse. […] »

Il conclut sur ce point : « C’est un défi sérieux pour notre système de droit international confronté à une tension tangible : d’une part, les gens se font tuer parce qu’ils appartiennent à un groupe ; d’autre part, en insistant sur le sentiment d’identité collective, la reconnaissance de cette appartenance par le droit rend le conflit entre groupes plus probable. »

Au terme de la deuxième guerre mondiale, la plus forte des montées aux extrêmes qu’ait sans doute connue l’humanité, nous aboutissons ainsi un double niveau de rivalité : celui induit par la guerre et les crimes qu’elle autorise, mais aussi, de manière plus inattendue, celle des concepts juridiques qui permettent de sanctionner certains crimes de guerre. Et dans l’hypothèse où la qualification de génocide est retenue, une concurrence entre les groupes de victimes est susceptible d’interférer.

La notion de groupe nous renvoie à celle des signes victimaires. Et l’individu fait songer à la victime isolée contre une violence collective majoritaire sinon unanime. Les crimes contre l’humanité choisissent de considérer toutes les victimes comme des individus, l’humanité étant également attaquée à travers chacun de ses membres, selon une approche universaliste, risquant de sous-évaluer le caractère particulièrement inacceptable de la sélection des victimes innocentes en raison de leur appartenance à un groupe. Le génocide met en avant le groupe, en insistant sur le caractère scandaleux du mode de sélection victimaire et de la volonté de faire disparaître un groupe humain de l’humanité, au risque de compliquer l’accusation par les juristes et d’encourager la poursuite des oppositions entre groupes antagonistes plutôt que leur réconciliation.

Je ne prétends pas trancher. Je vous soumets simplement le sujet de cette rivalité mimétique conceptuelle sur un sujet de la plus haute importance. Il me semble néanmoins à titre personnel que le point de vue à privilégier est celui de la vérité et de la réconciliation, de la réconciliation par la vérité.

Outre la lecture de Retour à Lemberg de Philippe Sands que je ne saurais trop conseiller, je recommande aux lecteurs qui veulent aller plus loin dans l’analyse mimétique du génocide Le sacrifice inutile de Paul Dumouchel paru en 2011 aux éditions Flammarion.

Philippe Barbarin est-il un bouc émissaire ?

par Pierre-Yves Gomez

Nous partageons ici l’interrogation publiée dans le Figaro par Pierre-Yves Gomez, professeur d’université d’économie qui enseigne à Lyon où il dirige notamment l’Institut français de gouvernement des entreprises en éminent penseur girardien qu’il est depuis les débuts de ses recherches. Une question qu’il faudrait effectivement se poser avant d’émettre nombre de jugements.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2019/03/29/31003-20190329ARTFIG00054-philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire.php

 

Du temps de travail dans la fonction publique

par Thierry Berlanda

L’Inspection Générale des Finances vient de remettre au ministre Darmanin un rapport selon lequel 310 000 fonctionnaires d’État (sur 1 100 000 agents) travailleraient moins de 1607 heures par an (la durée légale). Commentant cette information, le journaliste Jean-Michel Aphatie prétendait que personne ne saurait dire, en s’appuyant sur une statistique globale, si les fonctionnaires travaillent trop ou pas assez. Il ajoutait que pour mesurer correctement l’effectivité du travail, il faudrait vérifier que chaque membre de chaque service effectue un travail utile à la collectivité. Ce n’est pas mal vu, bien qu’à mon avis, dès lors qu’on cessera de confondre temps de travail et temps de présence, on pourrait avantageusement auditer aussi les unités de production du secteur privé.

On remarquera toutefois que JM Aphatie ne prend pas le problème à la racine. En effet, il ne sert à rien de produire une analyse de l’utilité sociale des agents service par service, si l’on n’a pas d’abord évalué celle des services eux-mêmes. Et selon quel critère mesurer l’utilité de tout un service, voire d’une direction, voire même d’un ministère ? Comment remonter à l’origine de la légitimité de toute structure, indépendamment de l’inertie et de ce que Sartre appelait la minéralisation bureaucratique de l’État ? Contrairement à ce qu’en pensent les gouvernements en général et l’actuel en particulier, cette évaluation ne doit pas procéder d’une exigence comptable. Couper dans le financement d’un service est abusif quand ce service est utile, et insuffisant quand il ne l’est pas.

Mais alors, qu’est-ce qu’être utile, pour un service ? C’est servir. Mais encore, servir à qui ou quoi ? A diminuer la pression de tout ce qui contraint la liberté. Quelle est-elle ? La possibilité pour chacun de se rejoindre à lui-même, conformément au mouvement de sa propre nature. Spinoza ne m’aurait pas démenti sur ce point, et Michel Henry le confirme : la seule liberté que nous ayons est aussi la seule dont on puisse nous priver, et dont souvent nous nous privons nous-mêmes, par ignorance ou manie : celle d’être soi.

Vous le voyez d’ici, notre auditeur de l’IGF, en train d’ausculter la pratique d’un appariteur de musée, d’un gardien de prison ou d’un préposé à la collecte de l’impôt, aux fins de déterminer l’effectivité du service qu’il rend à la noble cause de la liberté d’être soi ? L’hypothèse paraîtra farfelue, mais je gage qu’elle ne l’est pas davantage que celle adoptée par une tradition de cost killers (dont la minutie n’a d’ailleurs jamais été utile qu’à l’augmentation tendancielle des effectifs, ce qui justifierait que leur travail soit lui-même audité).

À défaut, il me semble clair, et même très voyant, que ce genre de rapport ne sert qu’à désigner un bouc émissaire aux fins que le corps social sorte de son délitement psycho-ontologique en se rassurant quant à ses propres vertu et utilité.

À un fonctionnaire, comme à un médecin de ville, un marchand de légumes ou un sportif de haut niveau, je conseille donc de ne jamais demander « Combien me coûtes-tu ? », mais « En quoi as-tu contribué à déverrouiller ce qui me tient éloigné de ma nature ? »

Quant à savoir en quoi consiste cette nature, c’est un autre sujet.

Dostoïevski encore et toujours

Le philosophe et journaliste Alexis Feertchak nous propose de nouveau sur le site iPhilo un article consacré à René Girard et, plus particulièrement en l’occurrence, à son analyse de l’oeuvre de Dostoïevski sous le titre « Dostoïevski lu par René Girard ou l’achèvement du roman moderne ». Nous le relayons avec plaisir.

https://iphilo.fr/2019/03/31/dostoievski-lu-par-rene-girard-ou-lachevement-du-roman-moderne/

Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes

Par Hervé van Baren

 

«  … A chacun d’eux ce qu’il s’est acquis comme péché. Celui d’entre eux qui s’est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment. »  Coran, Sourate 24, verset 11

The Verge, un magazine multimédia spécialisé dans les nouvelles technologies, publie sous le titre « The Trauma Floor » (l’étage des traumatismes) un article1 sur les ravages psychologiques que subissent les modérateurs de Facebook dans la pratique de leur métier.

L’auteur a interviewé plusieurs collaborateurs ou ex-collaborateurs de l’entreprise Cognizant, une des sociétés auxquelles Facebook sous-traite cette activité. Il y a actuellement 15 000 modérateurs travaillant pour Facebook dans le monde.

Facebook est né d’une intention louable : mettre le miracle numérique au service du vivre ensemble en constituant des réseaux de taille inédite, mettre à notre disposition un outil de socialisation à la puissance incomparable. Le postulat à la base de cette idée, c’est que nous ferions de cet outil le meilleur usage. On constate aujourd’hui que cet objectif a été réalisé partiellement. Des études montrent qu’à peu près 30% des « amis » sur Facebook sont de véritables amis2. Malheureusement, Facebook c’est aussi le lieu de la compétition féroce, du narcissisme exacerbé, de la recherche compulsive de « likes », des fausses nouvelles, de l’ultraviolence et des théories du complot, des règlements de compte et des lynchages numériques, de la récupération commerciale et de l’hégémonie publicitaire.

La réalité du mimétisme dément une fois de plus le mensonge romantique. L’échec des GAFAM3 à transformer le monde en un havre de paix a tout à voir avec la méconnaissance que Girard identifiait comme la condition à la survie du système sacrificiel. Les dirigeants des GAFAM ne sont absolument pas conscients de leur responsabilité dans des phénomènes qu’ils ont le plus grand mal à contenir. Ils sont dépassés par ce qu’ils ont créé, parce qu’ils ne connaissent pas les forces qui animent les sociétés humaines. Cette méconnaissance est illustrée par l’article. Pour lutter contre l’anarchie et la violence qui envahit son réseau, Marc Zuckerberg ne voit pas d’autre moyen que de sacrifier quelques milliers d’innocents à son rêve de monde parfait (et très lucratif).

Ce que l’article montre surtout, c’est l’impact sur notre psychisme de la violence et de la folie exposées sans restriction. Les modérateurs, soumis à un rythme infernal de visionnage de vidéos (jusqu’à 400 par jour), avalent chaque jour des théories du complot frisant le délire, des propos haineux, parfois des scènes de meurtre. Ils en sortent rarement indemnes.

Leurs symptômes s’apparentent au stress post-traumatique. Ils se protègent en se droguant, en buvant, en ayant des relations sexuelles sur leur lieu de travail. Ils deviennent paranoïaques, portent une arme à feu, s’enferment chez eux. Ils s’échangent les blagues les plus douteuses, racistes et offensantes, plaisantent sur leur prochain suicide…

L’article insiste sur l’effet de l’exposition permanente aux théories du complot. Ceux qui sont chargés de modérer les nombreuses vidéos qui s’échangent sur le sujet deviennent rapidement des complotistes eux-mêmes…

Certains sont victimes d’attaques de panique à la moindre détonation, ou lorsqu’ils voient un film avec une scène violente ou perturbante.

Pourtant, les modérateurs sont soumis à une sélection rigoureuse basée en partie sur leur capacité à résister aux images violentes.

Les modérateurs seraient-ils une nouvelle version du « porteur de faute » inventée par la société technicienne ? Ils ne sont pas des boucs émissaires au sens classique, personne (à part quelques rares internautes mécontents de leur censure) ne cherche à leur nuire. Ils sont victimes avant tout de leur propre mimétisme, qui les oblige bien malgré eux à s’imprégner de l’odeur nauséabonde de nos égouts émotionnels et psychiques. On peut tout de même s’interroger sur la façon dont ils sont traités : sous-payés, signataires d’une clause de confidentialité radicale, soumis à des conditions de travail pénibles, ils font partie des oubliés du miracle des géants du web. On peut se demander s’il n’y a pas là une preuve que les grandes entreprises technologiques procèdent plus d’une résurgence du système sacrificiel que des grands principes humanistes vantés par leurs communications officielles. Les modérateurs symbolisent l’échec de ces grands principes, la face obscure des GAFAM. Les reléguer au rang d’employés de seconde zone et les cacher aux regards revient à nier cette dimension.

Le phénomène est à la mesure d’internet, cette création humaine qui dès sa conception était destinée à échapper à l’humain. Internet est peut-être l’exemple le plus frappant d’un des paradoxes de la société technicienne : ce qui devait nous donner enfin le contrôle de nos vies et de notre histoire commune devient l’outil privilégié de la crise qui nous enlève tout contrôle. Jadis, dans le cadre étouffant de la culture, des lois et de la religion, du moins pouvions-nous avoir l’illusion de maîtriser un tant soit peu nos destins. Aujourd’hui, nous sommes plus libres que nous ne l’avons jamais été, mais le futur s’estompe et nos actes ne peuvent plus prétendre participer à un sens global. Avec internet, les possibilités sont infinies, mais les possibilités participant à la stabilité, au sens et au progrès se perdent dans la masse et s’égarent dans le chaos.

Devant ce grand écart entre nos orgueilleuses ambitions et leur échec patent, nous réagissons comme nous l’avons toujours fait : soit en nous obstinant dans notre erreur, soit en voulant rétablir le monde tel qu’il était avant la catastrophe. Le calvaire des modérateurs participe de la première solution. Internet est entre autres cette formidable caisse de résonance de nos peurs et de nos obsessions, et vouloir purger le système de ses remugles les plus infects est aussi efficace que d’empêcher un barrage de céder en maçonnant les fissures d’où l’eau s’écoule. Pour Marc Zuckerberg, se remettre en cause reviendrait à admettre que les fondements même de sa poule aux œufs d’or sont bancals ; cela lui est impossible. Pour ne pas devoir renoncer à sa chimère, il envoie des milliers d’éboueurs nettoyer les fosses septiques qui débordent.

Nous participons tous à ce phénomène, bien connu mais inédit dans sa dynamique comme dans son échelle. Les gilets jaunes en sont un autre exemple. En réclamant moins de taxes pour pouvoir continuer à polluer et à consommer, nous ne cherchons nullement à réformer un monde injuste et épuisé, seulement à le perpétuer.

Ce tableau bien sombre ne doit pas nous empêcher de voir la face lumineuse. Si les monstres tapis dans nos souterrains sortent au grand jour, il en va de même de la lumière que nous avions cachée sous le boisseau. L’article en est l’illustration. Qu’un site dédié aux nouvelles technologies puisse le publier, voilà qui en dit beaucoup sur les paradoxes de notre époque. Plus le mal sort de sa cachette, libéré des chaînes qui le retenaient vaille que vaille, moins nous le tolérons, et c’est cela la crise. Partout sur la planète des multitudes se lèvent pour le dénoncer. Le relâchement de la loi et du sacré permet aussi à notre meilleure part de s’exprimer.

Dire le mal c’est déjà lui ôter son pouvoir. Accepter de le regarder en face c’est déjà se libérer de son emprise. C’est le symbole de la croix, qui expose tout autant l’innocence de la victime émissaire que la violence de ses bourreaux. Girard l’avait bien compris quand il faisait allusion au diable crucifié de l’Enfer de Dante4. La sagesse juive le savait déjà quand elle écrivait :

Moïse fit un serpent d’airain, et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d’airain, conservait la vie. (Nombres 21, 9)

Ce que nous vivons c’est bien une apocalypse, une révélation. C’est le dévoilement de la part violente des rapports humains, de nos cultures, de nos institutions, de nos croyances, et c’est toujours ravageur. Le mot apocalypse ne désigne pas un événement précis, ni une ère délimitée de notre histoire, c’est un processus à l’œuvre depuis le commencement. La crise apocalyptique se déclenche inévitablement lorsque nous devenons conscients, parce que cette prise de conscience éclaire toujours tant la part lumineuse que la part obscure de ce qui nous était caché. Pourtant, au niveau historique, on ne peut que constater une augmentation exponentielle de la fréquence des scandales qui dévoilent la réalité de la violence. Partout dans le monde, nos médiocres petites ruses destinées à perpétuer l’ordre sacrificiel sont exposées. C’est MeToo, ce sont les Wikileaks, les Panama Papers, les scandales qui éclaboussent jusqu’aux plus sacrées de nos institutions. Nous restons sur l’image d’un monde décadent, mauvais ; en réalité il n’a jamais été aussi juste, aussi pacifique, aussi soucieux de l’humain. Paradoxalement, c’est cette ère de prospérité, de paix et de justice qui permet le dévoilement, parce que c’est la condition pour pouvoir y survivre.

C’est ainsi, je pense, qu’il faut lire l’Apocalypse de Jean. Il est surprenant que René Girard l’ait si peu commenté, y compris dans son dernier livre, Achever Clausewitz, apocalyptique s’il en est.

Les quatre cavaliers qui inaugurent les septénaires5 ne sont pas des maux nouveaux, ils existent depuis l’invention de la culture. La guerre, la religion, la justice dans leur dimension sacrificielle, et le principe qu’elles ont servi jusqu’à ce jour, la mort, inaugurent un mouvement d’ensemble qui voit chuter les uns après les autres les objets célestes. Tout cela perd son caractère sacré en même temps qu’est dévoilée leur violence intrinsèque. La prière des saints qui suit décrit si bien où nous en sommes :

9Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
10Ils criaient d’une voix forte :
Jusques à quand, Maître saint et véritable,
tarderas-tu à faire justice
et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
11Alors il leur fut donné à chacun une robe blanche,
et il leur fut dit de patienter encore un peu,
jusqu’à ce que fût au complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères,
qui doivent être mis à mort comme eux. (Apocalypse 6, 9-11)

La foule des innocents immolés à l’ordre violent des humains devient apparente. Nous sommes indignés et nous réclamons justice. Autant nous pouvons commencer à regarder le réel en face, autant nous ne sommes pas encore prêts à nous pardonner les uns les autres. Clairement, c’est toujours de justice rétributive qu’il est question dans ces versets. Ce passage n’est pas l’appel au martyre d’un Dieu sadique ; c’est l’état des lieux très précis d’un monde qui a pris le risque insensé d’exposer au grand jour ses souillures, sans pour autant renoncer à la violence. Or il est une évidence : ces ignominies sont notre héritage commun, pas l’apanage d’un petit nombre de pervers et de criminels. Le passage décrit la dynamique qui conduit de la révélation au tous contre tous, la crise mimétique et la montée aux extrêmes.

C’est pourquoi j’attache tant d’importance au contexte de l’article. Publié dans un E-magazine qui devrait se cantonner à l’adoration de ses dieux techniciens, il désigne le fruit pourri au sein même de son monde. C’est exemplaire de ce mouvement de fond, profondément nouveau, qui nous voit exposer notre violence, là où auparavant nous ne savions que dénoncer celle des autres.

A chaque fois que nous dénonçons l’injustice, nous devrions prendre grand soin de n’accuser personne, de ne pas chercher de victime émissaire, mais au contraire, de montrer que nous en sommes tous plus ou moins complices. L’auteur de l’article y parvient partiellement. Il cherche encore le scandale, mais il ne demande pas vengeance. Il expose le mal, mais il ne parvient pas encore à voir comment tous, pas nos comportements d’internautes, nous y participons. Il y a toujours des gentilles victimes, les modérateurs, et des méchants, Facebook et les internautes qui postent des vidéos abjectes, mais il comprend que, chacun à son niveau, ces internautes c’est nous, et que ce que le Réseau d’Amis est devenu, c’est ce que nous en avons fait.

1https://www.theverge.com/2019/2/25/18229714/cognizant-facebook-content-moderator-interviews-trauma-working-conditions-arizona

2https://atelier.bnpparibas/life-work/article/facebook-reseaux-amis-virtuels-correspondent-realite

3Acronyme pour désigner les géants du web : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

4René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, p. 183, Le Livre de Poche 2001

5Apocalypse 6, 1-8

On ne va pas se mentir

par Jean-Marc Bourdin

Ce n’est qu’une impression que je serai bien incapable de quantifier pour l’étayer, mais j’ai entendu ces derniers temps avec une fréquence qui ne m’avait pas frappé jusqu’à présent la locution « on ne va pas se mentir ». Le 12 mars 2019, elle était employée sur une radio nationale par une intervieweuse politique réputée. Il y a quelques jours, un malheureux footballeur interrogé après une non-qualification inattendue en « Ligue des champions » en avait fait également l’usage pour concéder que son équipe n’était pas au niveau. Dans les réponses données à de telles interpellations appelant à la vérité et la lucidité, l’adverbe « honnêtement » est aussi souvent présent. Comme si l’interlocuteur déniait par avance toute intention de travestir la réalité. Mais l’expérience montre que le déni préalable révèle souvent une réalité contraire. Car de deux choses l’une : chaque fois que l’on prononce le mot « honnêtement », cela peut signifier, soit qu’on ne respecte pas la vérité dans les autres occasions où on ne l’emploie pas, soit, plus probablement, qu’on l’emploie sciemment ou inconsciemment parce qu’on s’estime forcé de faire en l’occurrence une entorse à la vérité.

« On ne va pas se mentir » a également donné son titre à une émission télévisuelle de débat contradictoire programmée de 2012 à 2016 sur iTELE qui a contribué à la renommée de Léa Salamé, Audrey Pulvar et Marc Fauvelle, trois journalistes importants du paysage médiatique français. Là encore, l’ambition affichée par le titre de l’émission semblait à la mesure du doute qui planait sur la sincérité spontanée des politiques invités à débattre. Jonathan Swift avait, il est vrai, publié L’art du mensonge en politique, en 1733 (sous un nom d’emprunt !) où il affirmait, entre autres : « Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit ». Il concluait qu’un mensonge était combattu le plus efficacement par un autre mensonge. Bref, le mensonge serait, pour cette raison en particulier, une maladie sociale contagieuse. Dans le domaine politique, l’observation montre que cela ne fait guère de doute.

Après tout, nous sommes à l’ère des infox / fake news et de la post-vérité réunies. « On ne va pas se mentir » pourrait devenir une nouvelle formule de politesse précédant tout échange, en signe de bonne volonté, comme « bonjour » ou « avec plaisir », termes au demeurant aussi peu sûrs et parfois hypocrites qu’honnêtement… À croire que tout propos devrait désormais se concevoir comme une déposition lors d’un procès à laquelle préluderait un engagement à « dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ».

Dans la suite de ma journée, j’avais programmé d’aller voir (et écouter) au théâtre une pièce au titre qui faisait manifestement écho à ma préoccupation du moment : « Et si on ne se mentait plus » d’Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou. Le contenu de la pièce est ainsi résumé sur les sites qui promeuvent le spectacle : elle « raconte l’amitié de Lucien Guitry, Jules Renard, Tristan Bernard, Alfred Capus et Alphonse Allais. […] Lors de […] moments fraternels les répliques fusent et le vin coule à flots. Pourtant, en octobre 1901 ils font face à un tournant dans leur amitié : pendant que les uns doivent faire un choix entre la gloire et l’amitié, d’autres se demandent si, pour une femme, ils peuvent mentir à leurs amis. Et pour de l’argent ? Le mensonge, surtout en amitié, c’est ce qui met du poivre dans le sel de l’existence. » Si on ne mentait plus à nos proches…

Pour revenir à nos moutons girardiens, comme il est de coutume ici, rappelons-nous que le titre du premier ouvrage de René Girard oppose le « mensonge romantique » à la « vérité romanesque ». Or le « mensonge romantique » est avant tout un mensonge à soi-même auquel est opposée la lucidité des grands romanciers du désir. Il s’agit là d’auto-tromperie, d’auto-duperie, d’aveuglement, c’est-à-dire de « se mentir à soi-même ». La traduction anglaise du titre de l’essai – Desire, Deceit and the Novel – insiste d’ailleurs, au-delà de l’effet d’allitération, avec son deuxième terme sur ce point, deceit signifiant ici tromperie. Êtres désirant mimétiquement, nous avons en effet un gros problème avec la vérité et la lucidité. Notre méconnaissance qui peut aller jusqu’au déni s’oppose sans cesse à la reconnaissance de nos menteries.

Au-delà, notre époque communicationnelle de société du spectacle pousse à la langue de bois, au travestissement, à l’omission, à la tricherie. Tous les êtres médiatisés sont appelés à se justifier, interpelés sur leurs contradictions, rappelés à leur devoir de sincérité sur tous les sujets, y compris ceux qu’ils répugnent à aborder. Notre société contemporaine se veut toujours plus transparente dans une sorte d’escalade paradoxale de l’hypocrisie. L’estime de soi qu’il est également recommandé de rechercher en toutes circonstances pousse quant à elle dans le sens de travestissements de la vérité parfois salubres. Si on ne se mentait plus à soi-même, ne plongerait-on pas dans une spirale dépréciative autant que dépressionnaire ?

Jésus commençait toutefois il y a 2000 ans ses sentences les plus fortes par un solennel « En vérité, je vous le dis », sans doute pour obtenir l’attention de son auditoire. Mais il est vrai qu’il avait à dire, lui, des vérités d’Évangile. Et il avait ajouté chez Jean (8-32) : « la vérité vous rendra libres » ou, selon d’autres traductions, « la vérité fera de vous de hommes libres ». Il invitait aussi à l’examen de conscience entre la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le sien. Jésus nous conseille à l’évidence de ne pas / plus se mentir.

Je vous incite plus modestement à prêter attention, à défaut de donner crédit, à l’emploi en voie d’accroissement des expressions du type « on ne va pas se mentir » ou « honnêtement ». Je ne suis pas sûr qu’elles nous garantissent un accès direct à la vérité malgré ce qu’elles prétendent, mais elles peuvent certainement nous alerter sur quelques arrangements avec elle, délibérés ou inconscients. En ce qui me concerne, je vais essayer de bannir à l’avenir ces vocables de mes propos et d’éviter de la sorte la contagion qui s’amorce.