Les mœurs, la mode et la morale

par Christine Orsini

Nous sommes plusieurs, sur ce blogue girardien, à nous intéresser à cette « grande première anthropologique » qu’est la prise de parole des victimes.La médiatisation de leurs souffrances et la condamnation unanime de leurs persécuteurs semblent ouvrir une nouvelle ère, pas forcément plus pacifique mais plus juste : la publicité faite à des violences privées est censée mettre fin à l’invisibilité des victimes et à l’impunité de leurs bourreaux.

Le scandale déclenché par la révélation du livre nécessaire de Camille Kouchner est double : on ne comprend pas que quelqu’un comme nous, qui n’a rien d’un monstre, ait pu commettre des actes monstrueux ; on n’admet pas le fait qu’il ait pu bénéficier de la plus parfaite impunité sociale. C’est incompréhensible, inadmissible et cela fait partie de la réalité quotidienne ! J’ai appris comme vous que l’inceste ou le viol sur mineur est pratiqué dans une famille sur dix : qui ne connaît pas ou ne pense pas connaître au moins dix familles, au sujet desquelles la question qu’on pourrait se poser tout simplement ne se pose pas, ne peut pas se poser ?

Un scandale fait des vagues. Certaines sont si fortes qu’elles peuvent emporter « le bébé avec l’eau du bain ». Dans une tribune du Figaro, Jacques Julliard relevait une contradiction entre d’une part, cette libération de la parole des victimes qui annonce selon lui un réel progrès des mœurs et d’autre part, un « retour à l’ordre moral », c’est-à-dire à la censure des idées et des conduites. Fallait-il censurer et virer un chroniqueur de bonne foi et d’un grand talent qui s’inquiétait du lynchage médiatique provoqué par le scandale de l’affaire Duhamel ? Une opinion scandalisée ne pèse pas le « pour » et le « contre » et peut-elle accepter d’entendre que dans une affaire de quasi-inceste, un vrai procès aurait pu permettre de répartir la responsabilité entre l’adulte et l’enfant ?

Un scandale, pour Girard lecteur des Evangiles, est un obstacle fascinant, et c’est pour avoir ignoré son pouvoir d’attraction et voulu éviter l’obstacle que l’académicien Finkielkraut s’est pris les pieds dedans. Avec plus de recul qu’il n’en a eu, essayons de tirer quelque enseignement de ce scandale. Prenons ceci comme point de départ : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas de scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât à la mer, que s’il scandalisait un de ces petits… » (Luc, 17 1, 2). Ne voyons pas dans cette malédiction une menace des foudres divines mais une prophétie. Dans l’affaire qui nous scandalise, cela laisse voir le livre de Camille Kouchner comme l’équivalent en pire, d’une pierre de moulin qu’on aurait attachée au cou du beau-père scandaleux pour le noyer.  La signification qui semble s’imposer est que le scandale et le châtiment ne font qu’un.  Cela suffit pour expliquer le silence des victimes qui vivent dans la peur d’être « celui par qui le scandale arrive ».

La théorie mimétique, dans un premier temps, ne m’a pas semblé d’un grand secours pour essayer de comprendre quelque chose à ces tragédies familiales. Tout d’abord, faut-il le rappeler, Girard ne s’occupe pas des violences privées ou accidentelles mais de la « violence essentielle » qui met en péril les communautés humaines. Ensuite, la théorie mimétique, très critique à cet égard envers la psychanalyse, tend à réduire le rôle du père dans la genèse des conflits intérieurs ou extérieurs qu’affrontent les fils : le fameux complexe d’Œdipe qui met en rivalité père et fils n’est qu’un cas particulier d’un conflit mimétique qui abolit toute hiérarchie, toute différence entre les rivaux jusqu’à en faire des « doubles ». La violence humaine est d’abord fratricide.

Cependant, il n’est pas sûr que le pouvoir patriarcal soit seul en cause dans les abus sexuels incestueux. Il se peut même que l’affaiblissement de son règne, dévoilé dès les comédies de Shakespeare, soit une cause déclenchante du passage à l’acte. Par contre, le tabou, lui, est patriarcal : le mal, selon l’utilitariste J. Bentham (1830) n’est pas l’acte incestueux lui-même mais sa révélation, qui risque de nuire à la famille, socle de la société. L’institution doit être protégée : elle s’est fragilisée en se montrant incapable de perpétuer ce que Girard nomme la médiation externe. Même quand ils sont encore des modèles, les pères ne sont plus imités : les jeunes gens du Songe d’une nuit d’été, délivrés de la tyrannie paternelle, se prétendent libres de leurs choix. En réalité, bien sûr, ils vont se prendre réciproquement comme modèles, au risque d’une indifférenciation croissante et de la perte de leur identité. La crise sans cesse aggravée de l’institution familiale ne reflète-t-elle pas la crise de la modernité telle que Girard la définit ? Une crise sans résolution sacrificielle collective, mais en privé ? Entre les deux guerres, André Gide avait inventé le cri de ralliement de l’individualisme bourgeois : « Familles, je vous hais, foyers clos, portes refermées… » Que se passe-t-il derrière ces portes refermées ?

Le témoignage de Camille Kouchner est parfait, à tous égards. Même si la génération post-soixante-huitarde de ses parents a eu d’autres maîtres à penser que le très démodé André Gide, son lieu de vie et surtout de vacances, c’était le contraire d’un « foyer clos » bardé d’habitudes et d’interdits, c’était la liberté totale, sans tabous, une liberté intellectuelle, physique et morale, d’innombrables jours et nuits d’été en communion avec la nature, adultes et enfants également dénudés, délivrés de leur rôle social : un « songe » shakespearien prolongé, avec ses sortilèges et ses enchantements. La comédie de Shakespeare, après quelques péripéties, finit en comédie. Ce songe-là a fini en tragédie.

Shakespeare et Girard ont montré le potentiel de violence que détient l’abolition des interdits, des différences et des repères sociaux. Dans le cas de ces prédateurs familiaux ultra « civilisés », on pourrait presqu’invoquer un effet de mode : la « révolution sexuelle » de la fin des années 60 a encouragé et célébré des transgressions que l’époque d’avant avait jugées tabous et que l’époque d’après pénalisera comme criminelles.

Peut-être qu’il y a un lien étroit entre la libération de la parole des victimes (à qui on a imposé en plus de la violence le silence) et le « retour à l’ordre moral ».  D’une part, cet ordre moral est une nouvelle mode, qui comme toutes les modes, fait juste le contraire de la précédente. La mode, dans les sociétés démocratiques, gouverne les mœurs et tient souvent lieu de morale, nous poussant à voir le bien dans ce qui se fait et le mal dans ce qui ne se fait pas. Il y a un temps pour tout : interdire, puis interdire d’interdire, puis interdire à nouveau. Libérer la parole des victimes, c’est interdire de facto des pratiques tacitement acceptées, voire jugées libératrices par la génération précédente.

D’autre part, la parole des victimes dérange un ordre existant. Toute « révolution » engendre une « réaction ». Le « retour à l’ordre moral » pour sa part n’est pas exempt de ressentiment et même d’esprit de vengeance. C’est surtout le bruyant retour de l’intolérance. Le témoignage de Camille Kouchner est parfait à mes yeux parce qu’il est juste une remontée du réel à la surface. Il révèle que le mal réside plus encore dans le déni de la faute que dans la faute elle-même ; or, c’est ce mal qui doit être extirpé, parce qu’il rend le pardon impossible.

Le vrai scandale est l’existence du mal moral. Et le pire mal, le pire scandale, on pense à Dostoïevski, est la souffrance infligée aux enfants. Que peut la morale ? Marcel Conche, qui se présentait comme un philosophe « grec », voulait fonder l’obligation morale sur l’absolue nécessité pour les forts de protéger les faibles : la succession des générations dépend du dévouement des parents pour leur progéniture. Mais une nécessité biologique et sociale n’est pas un impératif moral, qui est d’un autre ordre, dirait Pascal. Et si l’on préfère, pour fonder la morale, le principe plus individualiste selon lequel « il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse », sa pertinence peut être mise en doute concernant un abus sexuel, le prédateur se projetant sur sa victime.  Il se peut d’ailleurs que le professeur de droit (de DROIT !) se soit voulu « grec », lui aussi et qu’il se soit identifié au personnage de Pausanias dans le Banquet de Platon. Celui-ci est un juriste ami des puissants : spécialiste d’un Eros civilisé, il applique les règles en usage pour que la relation érotico-pédagogique entre un homme accompli (lui) et son disciple soit profitable aux deux parties et ne sombre pas dans la vulgarité. C’est le règne de la bienséance et du convenable. La vraie morale n’a évidemment rien à voir avec une éthique parmi d’autres possibles, elle transcende les cultures et les époques, du moins en principe.

Pour finir, l’approche la plus efficace du mal moral risque de se situer sur le terrain biblique et d’être girardienne ! Je vous la propose : le mal est incompréhensible sans le péché originel, mystère incompréhensible selon Pascal mais « sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. » Le péché originel est la doctrine de Saint Augustin, une interprétation de Genèse 3. Si Girard l’a adoptée, c’est parce qu’elle rend compte de notre expérience du mal : l’expérience à la fois individuelle et collective de notre impuissance face à un mal toujours déjà là, avant toute initiative humaine. L’homme de la chute, dit Girard, c’est l’homme. Et la chute, c’est le désir mimétique d’Adam et Eve et le meurtre d’Abel par Caïn, ces deux « histoires » résumant l’histoire de l’humanité.

Une des causes de la montée de l’intolérance se trouve peut-être dans la croyance en une originelle bonté ; le mal viendrait toujours d’ailleurs. Le péché originel nous donne l’humilité nécessaire pour nous reconnaître persécuteurs. Dans son livre sur Shakespeare, Girard souligne que la dépendance de tous à l’égard du péché, en atténuant le poids de notre culpabilité, nous rend plus indulgents à l’égard d’autrui. En conclusion, voici quelques lignes de Girard ; ce qu’il dit de l’orgueil luciférien éclaire puissamment, je trouve, « celui par qui le scandale arrive ».

« Plus encore que le sens commun chez Descartes, le péché originel est « la chose la mieux partagée » ; cette idée est sans doute la seule efficace contre la pire des tentations, celle d’une hubris qui conduit chaque homme à se vouloir unique, au sens d’abord d’un trésor inestimable à conquérir, et plus tard d’un intolérable fardeau dont nous essayons éperdument de nous décharger sur autrui. La victimisation de cet autrui est un effort pour détourner de soi le processus d’autodestruction auquel aboutit inévitablement le fiasco de l’orgueil luciférien. » Les feux de l’envie, Grasset 1990, p.397

Gongbang et Yoga du rire, deux illustrations de la puissance insoupçonnée de la mimesis

par Bernard Perret

En nous privant de rencontres directes avec nos semblables et d’interactions langagières informelles facilitées par le contact physique, la pandémie nous oblige à explorer plus systématiquement le pouvoir des images et des sons transmis par nos écrans et à découvrir des aspects insoupçonnés de la mimesis.

En voici deux exemples frappants.

En Corée du sud, un étudiant s’est filmé en train de lire ses manuels scolaires pour prouver à ses parents qu’il préparait sérieusement ses examens. Diffusée sur Youtube par la chaîne « The man sitting next to me », la vidéo a été vue par des milliers d’étudiants qui se sont aperçus qu’ils pouvaient trouver là une réelle incitation à travailler. Selon l’Express du 28 février, le concept serait en plein essor à travers le monde, y compris depuis peu en France, la chaîne américaine « The Strive studies » comptant plus de 320 000 abonnés et cumulant quasiment 20 millions de vues. Selon la sociologue Catherine Lejealle, citée par le journal, « on n’a besoin pas forcément d’un coach, mais de quelqu’un qui va s’entraîner avec vous pour tenir sur la longue durée. Ceux qui réussissent, c’est ceux qui ont travaillé avec les autres. Et l’aide des autres, ici, c’est regarder ces vidéos ou en poster ». Pour plus de détail sur le « gongbang » (c’est le nom de cette nouvelle pratique), voir :

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2021-02-23/le-gongbang-cette-nouvelle-mode-des-etudiants-du-monde-entier-pour-rompre-la-solitude-4b78355a-e447-4d36-9c77-23501053387c

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Le harcèlement scolaire

par Caroline

Cet article a été publié le mois dernier par Caroline sur son site apprendre-réviser-mémoriser.fr ; il commente un ouvrage de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier (1).

Désir mimétique et bouc émissaire pour rendre compte du harcèlement scolaire

Dans leur livre Les blessures de l’école – Harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter les situations, (1) Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier estiment que l’école, du fait de la vie en collectivité, est génératrice d’intimidation. Ils se réfèrent aux travaux de René Girard au sujet du désir mimétique. René Girard était un anthropologue et philosophe français et a développé la thèse selon laquelle les humains ne sont pas en quête d’un objet précis, mais qu’ils recherchent avant tout ce que les autres humains recherchent également. Le désir serait donc fondamentalement un processus imitatif : nous voulons ce que les autres estiment désirables. René Girard a également beaucoup travaillé sur la notion de bouc émissaire : selon lui, sous certaines conditions, les groupes humains vont désigner en leur sein une victime expiatoire transformant ainsi la menace du « tous contre tous » par la coalition du « tous contre un ». Cette désignation d’un bouc émissaire a une fonction sociale : se protéger de la propre violence du groupe.

Des conditions favorisent l’émergence du phénomène de bouc émissaire (et du harcèlement scolaire)

Les conditions favorables à l’émergence du phénomène de bouc émissaire prennent principalement naissance dans des situations de crise lorsque les institutions s’affaiblissent et cessent de jouer leur rôle. Dans ce contexte, les groupes sont potentiellement générateurs de violence. À l’école, l’affaiblissement des pouvoirs institutionnels a tendance à créer des mouvements de harcèlement.

Ainsi, les humains sont gouvernés par une “force obscure” qui les pousse à se fondre dans le désir des autres et, dans certaines conditions, le désir des autres est d’exclure l’un des membres du groupe pour protéger la survie du groupe et se protéger eux-mêmes de la violence des autres membres du groupe.

« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe puisque nous avons le même bouc émissaire ». – René Girard

Pourquoi les élèves “suiveurs” participent-ils au harcèlement ?

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Hold up déjoué

par Hervé van Baren

Le film Hold-up, récemment diffusé en ligne, défend les positions des opposants aux mesures contre le COVID 19, confinement, port du masque, fermeture des magasins, etc. Nous ne traiterons pas ici du film proprement dit mais du témoignage de Christophe Cossé, paru dans France-Soir (1), dans lequel il explique ce qui l’a motivé à produire le film. Tentons d’en analyser le langage et la rhétorique pour déterminer s’il défend bien, comme le prétend son auteur, la vérité et la liberté.

Le manifeste de Cossé commence par une citation de Kierkegaard : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir». L’auteur avoue donc d’emblée être plus dans une quête existentielle, une saga héroïque, que dans la recherche d’une vérité objective, démarche dont il va pourtant se réclamer tout au long du texte.

Cossé cite aussi le roman dystopique de George Orwell, 1984, par l’intermédiaire de Michel Onfray :

« Michel Onfray le rappelait dans son ouvrage « Théorie de la dictature », en rapprochant notre monde actuel de celui de 1984 : « On peut citer aussi l’inversion systématique du sens des mots, par exemple, la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour… qui reformate complètement les cerveaux » ».

La citation exacte d’Orwell : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », résume parfaitement le langage du film, caractérisé par une grande confusion entre les vices prêtés aux accusés et les méthodes utilisées par l’accusation. La violence de la charge cherche à passer pour vertueuse, la liberté revendiquée enferme dans des prisons mentales, paranoïaques et imperméables à toute critique, et surtout, le rejet de toute analyse sérieuse et objective au profit de prises de position les plus polémiques signalent la capitulation de la raison. Le reportage est violemment à charge.

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