Les grandes espérances du vingt-et-unième siècle

par Jean-Marc Bourdin

Trois grands types de figure semblent dominer notre début de siècle incertain : le djihadiste, le migrant et le startupper. Ils font régulièrement l’actualité et représentent sensiblement plus pour la société que leur poids effectif.

Le startupper a ses icônes : Jeff Bezos, supposé l’homme actuellement le plus riche du monde sur la base d’une capitalisation boursière, qui a réinventé le commerce avec Amazon ; ou encore Elon Musk qui, parti de l’application PayPal de paiement en ligne simplifiant les transactions simples, se veut le Thomas Edison du nouveau millénaire en multipliant les projets industriels plus ou moins réussis comme les lanceurs spatiaux SpaceX, la voiture électrique Tesla et les batteries qui vont avec ou encore le projet Hyperloop de transport terrestre à grande vitesse qu’il a mis à disposition de développeurs sans pour autant y investir. Mais le startupper de base a généralement un projet plus limité : concevoir et proposer une idée nouvelle s’appuyant sur des développements informatiques, robotiques ou issus des sciences du vivant, lever des fonds dans une phase souvent préalable à l’industrialisation et à la commercialisation à grande échelle, puis revendre parfois avant même d’avoir défini un modèle économique viable à une entreprise plus importante avec l’espoir de dégager un bénéfice de plusieurs millions d’euros ou de dollars.

Le migrant quitte un pays natal, que ce soit en raison d’une misère économique ou de menaces graves pesant sur sa vie et ses libertés, pour aller chercher un avenir dont il est persuadé qu’il ne peut être que meilleur, sinon dans l’immédiat pour lui, du moins pour sa descendance.

Quant au terroriste islamiste, c’est un point que j’ai déjà développé ailleurs[1], l’aspect déraisonnable de ses actes, particulièrement l’attentat-suicide ou même le départ en Syrie ou en Irak, doit être reconsidéré à la lumière de son espérance et de sa croyance : l’accès direct et avec privilèges au paradis pour tout martyr dont le sang a été versé au nom d’Allah (en pratique au cri d’Allahou akbar).

Ces trois profils ont un point commun immédiat : ils osent beaucoup plus que la plupart de leurs contemporains qui ne s’engagent pas dans de semblables aventures. Mais au-delà de cette audace, ils partagent aussi un même raisonnement. Celui du pari que Pascal proposait aux libertins : « Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » (…). Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » Dans la suite des développements, c’est la structure paradoxale du pari « rien (ou peu) à perdre, tout à gagner même si la probabilité est faible », quel qu’en soit l’enjeu, qui m’intéresse et non la construction d’un choix rationnel sur l’existence de Dieu [2].

La chose est évidente pour le djihadiste : il est « raisonnable » pour lui de considérer que s’il perd son pari, s’il se trompe dans sa croyance, il ne perd rien qu’une vie sans avenir, de surcroît celle d’un mauvais musulman qu’il est déjà et qu’il ne parviendra jamais à transformer suffisamment pour en tirer des satisfactions immédiates et différées ; et si son pari sur les délices du paradis et son accès à la fois garanti et facilité au martyr est gagné, il gagne tout, bien au-delà de toute espérance terrestre. Le commerce des biens de salut s’est toujours fondé sur cette logique. Il n’en allait pas différemment avec la quête des indulgences, aux Croisades et plus encore par les dons faits à l’Eglise que Luther dénonça avec éclat il y a six siècles.

Pour les migrants, les termes du pari ne sont guère différents : s’il perd, il ne perd qu’une vie de misère (et la somme versée aux passeurs), et s’il gagne l’autre rive selon une probabilité somme toute raisonnable, il peut espérer jouir des droits humains, accéder aux biens matériels et à la protection sociale de l’Etat-providence, ce qui, au vu de l’échelle qu’il s’est forgée par son expérience, s’apparente à un paradis terrestre. De surcroît, même si le gain est modeste et difficile à acquérir pour lui-même, l’accueil du pays hôte pouvant se révéler réticent, il a la conviction que ses enfants auront des opportunités et des capacités sans commune mesure avec celles qui auraient été les leurs dans son pays d’origine.

Reste le parcours rêvé du startupper de base. Il s’agit pour lui de miser peu au départ, de risquer au pire de ne pas rendre crédible son projet (la responsabilité limitée aux actions détenues de la société qu’il a fondée le protège sur le plan pécuniaire) dans l’espoir de rafler la mise, le plus souvent en un temps record et sans avoir eu à mener à bien l’industrialisation et la commercialisation de son idée. Beaucoup de startuppers dont nos dirigeants font grand cas sont dans cette logique de dégager rapidement un gros bénéfice qui pourra les mettre à l’abri du besoin et leur épargnera les souffrances d’une vie de labeur. S’ils perdent, ils auront perdu au pire le temps qu’ils auront consacré à leur start up, s’ils gagnent, ils auront gagné un temps libéré, le cas échéant pour le restant de leurs jours, dont ils pourront jouir selon leurs désirs. Bref, ils auront gagné une autonomie matérielle.

Au terme de cette brève exploration, on peut se demander si un tel pari n’est pas à l’origine de tout désir contemporain en acte : « désirer être l’autre tout en restant soi-même », comme le héros dostoïevskien ou proustien au comble du désir métaphysique selon René Girard, c’est faire le pari de rester au pire dans son insuffisance d’être et, au mieux, de gagner la plénitude d’être prêtée à l’autre. Le drame commence quand le désirant mise trop – autrement dit quand il estime avoir tout perdu s’il n’a rien gagné – et n’a pas la sagesse d’admettre qu’il ne perd rien en ne gagnant pas.

 

[1] https://trivent-publishing.eu/journals/pjcvI2/5.%20Jean-Marc%20Bourdin_FR.pdf

[2] Thierry Berlanda me signale en effet qu’il « ne pense pas que la motivation d’un djihadiste puisse ressortir à un calcul des risques, de type pari pascalien. Pascal d’ailleurs ne le prétend pas lui-même. La Pensée [citée], comme toutes les autres, est destinée aux libertins, afin de semer le trouble dans leurs certitudes, et finalement leur conseiller de faire le pari d’une « conduite » chrétienne plutôt que libertine. Ainsi, ce n’est pas le pari de la foi, mais celui du « bon sens », c’est-à-dire de la raison calculante, que Pascal propose aux libertins […]. »

L’hommage de Michel Zink à René Girard

Jeudi 18 octobre 2018, le nouveau membre de l’Académie Française Michel Zink, médiéviste, professeur au Collège de France, a rendu un bel hommage à son prédécesseur, René Girard :

http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/discours_de_m._michel_zink.pdf

A noter qu’il mentionne notre contributeur Bernard Perret et son dernier livre déjà présenté dans le blogue ainsi que Benoît Chantre à plusieurs reprises. Les voilà donc entrés pour un instant sous la coupole par la voix d’un immortel…

Le regard d’un ange dans un film d’époque

par Christine Orsini

Le film d’Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières, est inspiré et même imité de Diderot. Très différent du film de Bresson, Les dames du Bois de Boulogne, tourné en noir et blanc, en costumes modernes (1945) et dialogué par Cocteau, celui-ci est un film d’époque, l’époque des « Lumières », à la charnière de deux types de société, celle des privilèges et celle de l’égalité des droits : magnifiques décors intérieurs et extérieurs, magnifiques costumes dans des couleurs subtiles et très douces, magnifiques dialogues etc.

L’histoire de Madame de La Pommeraye, épisode de Jacques le fataliste, est présentée par Diderot comme « une vengeance amoureuse accomplie dans un esprit de justice ». Il y a dans la démarche de la marquise une revendication d’égalité des sexes.  Dans son épilogue, le philosophe fait l’apologie de ce personnage manipulateur et cruel, une femme prête à ruiner la réputation, donc la vie, de plusieurs personnes pour se dédommager de l’humiliation de ne plus inspirer de passion amoureuse à celui qu’elle continue d’aimer : « Un homme en poignarde un autre pour un geste, pour un démenti ; et il ne sera pas permis à une honnête femme perdue, déshonorée, trahie, de jeter le traître dans les bras d’une courtisane ? » Très fidèle à Diderot, Mouret fait dire à Cécile de France, qui incarne le personnage avec un gros capital de sympathie auprès du public : « Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer faire meilleure société ? »

Voici donc un film d’époque très actuel : son propos sonne terriblement juste à des oreilles contemporaines, après le séisme de l’affaire Weinstein.  Les âmes justes qui prennent le parti des victimes au point de les exonérer de peine quand elles se débarrassent de leur bourreau à coups de fusil verront dans Madame de la Pommeraye une héroïne : c’est Robin des Bois, elle ne commet des injustices au sens moral du terme (mensonges, menaces, instrumentalisation d’autrui etc.) que pour faire avancer la justice au sens moderne de l’égalité des conditions et des sexes.  Les hommes sont méchants, abusent de leur pouvoir, il faut leur rendre la pareille si l’on veut …que la peur change de camp ? Non, que la société soit « meilleure ».

René Girard nous a appris à lire dans l’esprit de vengeance non une forme de justice primitive, mais la source d’une violence interminable dont les sociétés archaïques se préservent religieusement. Il faut l’avouer, pour nous, la volonté de vengeance de la marquise relève plus d’une excessive réaction d’amour-propre que d’une stratégie politique. Elle le sait, d’ailleurs, dans cette entreprise, elle a plus à perdre qu’à gagner. Mais Diderot et ses partisans en tirent argument pour l’excuser tout à fait : « sa vengeance est atroce mais elle n’est souillée d’aucun motif d’intérêt. » Plût au ciel, dirait Rousseau, que les hommes aient le souci de leur intérêt plutôt que celui de leur gloire ou de leur réputation, le monde ne serait pas à feu et à sang ! Tant pis pour les méthodes, les défenseurs de la marquise en font une pionnière de la cause des femmes. Ils en font une héroïne parce qu’ils la voient d’abord comme une victime.

Dans cette aventure, les femmes sont toutes des victimes. Mademoiselle de Joncquières et sa mère sont victimes de la société. Ayant perdu tous leurs procès, pot de terre contre pot de fer, elles ne peuvent subsister que du commerce de leurs charmes. Et comme si leur malheur n’était pas assez grand, les voilà victimes collatérales de cet oxymore : une « vengeance amoureuse ». La marquise, en effet, serait une victime de l’amour dans ce thriller sentimental, dont on se plait à souligner : « le moment où tout bascule : tournant le dos à l’homme qu’elle aime, regardant par la fenêtre, elle semble détachée, alors que l’on croirait entendre son cœur se briser. »[1]

Et le marquis des Arcis ? On lui accordera difficilement le statut de victime. D’abord, parce qu’il est incarné par Edouard Baer, pétillant d’intelligence, de gaieté et de charme sincère. Ensuite, parce que son cœur, au lieu de se briser s’ouvre, au contraire, c’est le « happy end » du film. C’est un personnage très mimétique, en cela facile à manœuvrer. Comme Dom Juan, il ne semble s’attacher qu’aux femmes qui lui résistent : c’est dire combien ses attachements sont brefs. En fausse dévote vraiment soumise à sa mère, Mademoiselle de Joncquières va le rendre fou par la constance de ses refus. Mais le marquis est un Dom Juan factice. Le premier indice est qu’il tombe amoureux d’un regard, un seul, mais c’est le regard d’un ange. Ce n’est pas tant la résistance qu’on lui oppose que ce regard de véritable innocence qui le frappe comme la foudre : il en parle très bien. Le second indice, c’est qu’à la différence de la cour qu’il a faite à la marquise, bavarde et enjouée, où l’un et l’autre entretenaient déjà cette relation d’égal à égale qu’est une « amitié », il est voué, pour conquérir la jeune fille, à expérimenter la solitude et la dépendance. On le voit « hors de lui », en réalité, il est en chemin vers lui-même.

Il faut s’apercevoir ici que le film qui raconte l’histoire de Mme de La Pommeraye, a pour titre « Mademoiselle de Joncquières ». Or, pendant les trois quarts du film, cette demoiselle n’est qu’une ombre dont on sait seulement, par sa mère, qu’elle n’a aucun talent pour la galanterie. C’est au moment où l’intrigue se dénoue qu’elle se met enfin à exister.  D’abord, en refusant ce mariage, en se présentant comme quelqu’un qui a horreur du mensonge (son regard d’innocence était bien le reflet de son âme), ensuite, en préférant mourir plutôt que de profiter de la situation. Le marquis, dégrisé, s’en aperçoit. Le film a une fin conforme à celle du roman mais Diderot ne s’est occupé, pour la glorifier, que de la marquise. Il nous laisse dédaigneusement la courtisane[2].  En lui inventant ce nom qu’il donne au film, Mouret met l’accent sur l’émancipation par le mariage d’une courtisane malgré elle et d’un faux Dom Juan : il y a là un effet de surprise et une note optimiste qui tirent les cœurs vers le haut.

Proposons une lecture girardienne : il vient en effet à l’esprit que la conclusion du film, différant quelque peu, dans ses péripéties, de celle du récit, contient une mort, une résurrection et une conversion ! Diderot est trahi : le mariage manigancé pour perdre le marquis est ce qui va le sauver. L’épreuve par la mort révèle au marquis que sa femme est tout autre chose qu’une courtisane, c’est-à-dire une femme qui se vend pour vivre. Quand elle revient à la vie, la courtisane est morte, elle ressuscite comme marquise. Loin d’instrumentaliser le mariage, comme Dom Juan, le marquis le sacralise. Il lui devient possible d’interpréter sa vie passée de libertin à la lumière de celle de la courtisane, une vie dissipée, livrée au hasard des rencontres. Qu’a-t-il fait chez la marquise de La Pommeraye, toutes ces années, s’il ne cherchait un port d’attache ? Et, elle, que faisait-elle, en le mettant à l’épreuve, sinon obliger le marquis à y « mettre le prix », un prix trop élevé finalement. On peut donc voir dans cette fin heureuse une conversion par l’épreuve de la mort et le sacrement de mariage de deux âmes, qui ne prétendent pas être « justes » et qui aux deux extrémités de l’échelle sociale, ont également renoncé au monde des apparences et des appartenances pour se consacrer l’une à l’autre.  Le mot de la fin est laissé au marquis, on peut y voir une vengeance, mais il semble l’improviser avec sincérité : « Dites à la marquise toute ma reconnaissance. Sans elle, je n’aurais jamais rencontré ma femme ».

[1]Télérama, n°3583

[2] Diderot conclut son récit ainsi : « j’approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes. »

#WhyIDidntReport (pourquoi n’ai-je pas porté plainte à l’époque des faits)

par Jean-Marc Bourdin

Les deux dernières semaines viennent d’être marquées par le processus de confirmation de la nomination à la Cour suprême des Etats-Unis du juge Brett Kavanaugh par le Sénat sur la proposition du Président Donald Trump.

Un an après #MeToo, une nouvelle déflagration mimétique a été déclenchée par Donald Trump, celui dont nous avions dit ici en 2017, quelques temps après son élection qu’il était « L’homme qui arrive par le scandale ».

Mais il est aussi celui par qui la « scandalisation » permanente de notre monde, si vous me permettez ce néologisme, est arrivée. Rappelons-nous en effet qu’avant l’affaire Weinstein et l’effet planétaire du #MeToo, se déroulèrent, comme l’a noté justement Annette Lévy-Willard dans ses Chroniques d’une onde de choc. #MeToo secoue la planète, parues aux éditions de l’Observatoire / Humensis en juin 2018, les manifestations monstres du 21 janvier 2017. Elles adoptèrent pour symbole le bonnet rose à petites oreilles en réaction au « pussy » (la chatte) dont le nouveau Président des Etats-Unis avait prétendu qu’il était la partie du corps par laquelle il attrapait et soumettait les femmes.

De ce point de vue, Harvey Weinstein est bien un bouc émissaire : il est celui sur lequel se sont focalisées les accusations avec le plus d’éclat médiatique, notamment en raison du milieu professionnel de l’industrie cinématographique dans lequel il exerçait. En tout cas, il n’est certainement pas davantage que Donald Trump un propagandiste de ces violences faites aux femmes et du droit irrépressible à la toute-puissance. Avec l’hypocrisie qui sied à ceux qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité, il avait d’ailleurs participé aux manifestations du 21 janvier 2017 qui faisaient alors porter les accusations sur le Président des Etats-Unis intronisé la veille.

S’agissant de Donald Trump, on voit bien comment la question des scandales sexuels tend à prendre une place déterminante dans ses mises en accusation multiples. Notamment en raison de l’achat du silence de certaines de ses anciennes « conquêtes » au moment où leurs révélations auraient pu nuire à sa campagne électorale. Tout cela se mêle avec l’enquête sur la possible manipulation russe de l’élection à la présidence des Etats-Unis dans un salmigondis probablement inédit. L’indifférenciation si liée à la crise mimétique et à l’origine de sa résolution violente, efface toutes les catégories sous les coups répétés des abus de pouvoir.

Autre symptôme de l’indifférenciation à l’œuvre, la conception de la souveraineté mondiale par les Etats-Unis se traduit par l’extra-territorialité de sa législation monétaire qui lui permet d’imposer sa volonté aux autres pays qui croyaient voir leur souveraineté garantie par le droit international. Et leur président actuel éprouve sans aucune retenue un désir pseudo-narcissique de se montrer à ses contemporains en souverain du monde, communiquant quotidiennement par tweets et augmentant les droits de douane selon son bon plaisir.

Malgré cette omnipotence toujours revendiquée et assez souvent manifestée, sera-t-il toutefois à la merci d’un grand accusateur ou d’une coalition de traitres issus de la Maison Blanche comme dans la Rome impériale le furent nombre de Césars, rappelant une fois encore que la roche tarpéienne n’est jamais bien loin du Capitole ? L’avenir le dira. Ce n’est sans doute pas le plus important de ce qui se passe.

En effet, avant de voir jusqu’où iront les investigations et les mises en accusations du procureur spécial Mueller au terme d’une procédure judiciaire si éloignée de celle que nous connaissons en France, le sujet du moment est bien que Donald Trump a, en quelque sorte, repris directement la main dans l’affaire #MeToo. Il a en effet été directement à l’origine du nouveau #WhyIDidntReport. Tout part, ironiquement, de la procédure de nomination à la Cour Suprême d’un nouveau juge Brett Kavanaugh qui devrait assurer au conservatisme moral étatsunien une majorité de longue durée au sein de cette instance ; celle-ci fixe en effet la jurisprudence au fondement de tout droit anglo-saxon, donc détermine, souvent plus que la législation, ce qui est autorisé ou interdit dans tout le pays. Or la moralité de ce nouveau juge a été mise en cause par une accusation d’agression sexuelle par une de ses anciennes condisciples, Christine Blasey Ford. Donald Trump, qui a promu la candidature de Brett Kavanaugh, s’est fendu d’un de ses tweets qui donnent des sueurs froides à ses conseillers et réjouissent ses fervents soutiens : « I have no doubt that, if the attack on Dr. Ford was as bad as she says, charges would have been immediately filed with local Law Enforcement Authorities by either her or her loving parents. I ask that she bring those filings forward so that we can learn date, time, and place! » (Je ne doute pas que, si l’agression sur le docteur [Christine Blasey] Ford avait été aussi grave qu’elle le dit, une plainte aurait été aussitôt déposée auprès de la police locale par elle ou ses parents aimants. Je demande qu’elle témoigne de telle sorte que nous sachions le jour, l’heure et le lieu ! ma traduction). En effet, Mme Ford avait un temps hésité à témoigner devant la commission sénatoriale qui devait permettre d’entériner ou non la désignation de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

En agissant ainsi, Donald Trump s’est en quelque sorte réapproprié le scandale Weinstein en déclenchant en retour un nouvel hashtag au fort pouvoir de contagion mimétique : #WhyIDidntReport! Ce nouveau « moi aussi » porte cette fois sur les circonstances qui ont empêché ou dissuadé les victimes d’agressions sexuelles et de viols de porter plainte. Ce hashtag donne ainsi l’occasion d’un éclairage complémentaire sur l’impunité dont ont longtemps joui les agresseurs et les violeurs. Et permet de rappeler que seuls 0,5% des viols commis aboutissent à une condamnation à une peine de prison, notamment en raison du faible nombre dépôt de plaintes, lequel est lui-même déterminé en partie par la probabilité très réduite de déboucher sur une condamnation dans des situations de type parole contre parole. Remarquons au passage que de telles situations imposent au demeurant le mensonge à l’un des protagonistes et la difficulté pour l’autre à convaincre de la vérité ; et que la justice, sauf témoignages à charge ou à décharge probants, ne vaut guère mieux que l’ordalie pour faire émerger ce qui s’est réellement passé.

Comme me le fait remarquer un de mes relecteurs, « Donald Trump, en jouant avec les mécanismes mimétiques à partir de la connaissance toute instinctive qu’il en a, déclenche en cascade des phénomènes inédits de dévoilement du réel, ce qui serait à l’opposé de ce qu’il cherche à faire », lui qui est simultanément pourfendeur des infox (néologisme français pour traduire fake news) et émetteur de fausses informations. L’hilarité qu’il a déclenchée lors de la dernière assemblée générale des Nations Unies en vantant les progrès que son administration avait fait faire dans un temps record aux relations internationales, en fournit au demeurant un témoignage plaisant. Il est à la fois le roi et son fou tout en semblant jouir de ce dédoublement.

En agrégeant les épisodes dramatiques et cocasses qui se sont succédé à grande vitesse ces deux dernières années, entre indifférenciations inédites entre sexe, politique et droit mais aussi vérité et mensonge, d’une part, et réunions mimétiques de victimes qui deviennent des foules, d’autre part, nous tenons là les ingrédients d’une révolution globale, la première de son genre. L’espérance marxiste pourrait se réaliser sur un objet tout différent, celui d’une remise en cause profonde de la domination patriarcale, et grâce à des technologies qui ont rendu désormais possible une internationalisation des revendications. L’Etat de droit est-il encore une réponse adaptée à un tel contexte, comme il l’avait été pour réguler depuis un siècle et demi la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie, sa réussite la plus éclatante ? Il devra en tout cas, partout où il est saisi, tenter a minima de dire la vérité de ses normes alors qu’il est confronté à quatre abus qui se combinent : l’abus de pouvoir et l’abus de faiblesse, l’abus de droit et la dénonciation abusive qui forment la trame des affrontements juridictionnels qui vont se dérouler dans les années à venir en Occident, mais probablement au-delà, par exemple en Inde où le #MeToo semble désormais produire des effets.

I.A. pour Imitation Artificielle

par Hervé Van Baren

Google a fait récemment le buzz avec la présentation des dernières fonctionnalités de son assistant téléphonique. La vidéo présentée https://www.youtube.com/watch?v=D5VN56jQMWM est, de l’avis des médias spécialisés, bluffante. On y entend une conversation entre l’IA (l’Intelligence Artificielle) et une employée d’un salon de coiffure, puis d’un restaurant. L’IA a pour tâche de fixer un rendez-vous pour un humain bien réel. Il y a 70 ans, le mathématicien Alan Turing inventait le test qui porte son nom. Si une machine est capable de faire croire à un humain qu’elle est humaine, c’est qu’elle a atteint la conscience. Il semble bien, à entendre ces conversations, qu’on en soit là. Qu’en est-il vraiment ?

La seule chose qui rapproche l’IA d’un humain, c’est… l’imitation ! Dès lors, il n’était pas concevable de ne pas en parler dans ce blogue. L’algorithme qui gère la conversation s’appuie sur une technologie éprouvée, la reconnaissance vocale. Comment ça marche ? Un système d’IA est au départ une boîte vide (contenant l’algorithme proprement dit), qu’on remplit ensuite par expérience. La machine apprend en écoutant des milliers de phrases, et garde dans sa banque de données les informations pertinentes à la reconnaissance des mots. Au niveau du sens global de la phrase, même chose : l’IA s’appuie sur des règles grammaticales, mais surtout sur les expressions idiomatiques rencontrées pendant l’apprentissage. Pour ce qui est de l’expression, c’est le même principe : la machine écoute, retient et restitue. Je ne cherche pas à dénigrer la technologie, tout cela est extrêmement complexe, et les applications actuelles ont atteint un niveau de sophistication élevé. Mais la question qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est de savoir si on peut parler d’intelligence pour autant.

Les plus extrémistes des transhumanistes prédisent la « singularité », le moment où l’IA deviendra plus intelligente que l’humain et prendra sa place dans l’évolution. Ces savants ayant réalisé la prophétie girardienne du sujet ayant poussé le désir métaphysique dans ses derniers retranchements, le vide ontologique, ils ne sont pas le moins du monde perturbés par l’idée de la disparition de leur espèce. Il n’en va pas de même du quidam ordinaire qui s’effraye de ces prédictions. L’IA inspire la terreur ces jours-ci, et de brillants cerveaux appellent à un sursaut, une prise de conscience du danger avant qu’il ne soit trop tard. Or tout cela est proprement absurde.

Cette question ne peut se traiter sérieusement qu’au niveau philosophique. Le test de Turing, au départ une idée abstraite, est devenu réalité, et il nous faut à présent décider si Turing avait raison en posant l’équivalence entre l’imitation et la conscience. L’argument le plus fort pour réfuter cette hypothèse est celui de la chambre chinoise de Searle. Dans cette expérience de l’esprit, Searle imagine un homme ne parlant pas un mot de chinois, enfermé dans une pièce, et à qui on soumet des phrases en chinois pour traduction en anglais. L’homme dispose de toute une série de règles qu’il applique sans réfléchir aux messages entrants. Quand il a terminé, il soumet le résultat aux expérimentateurs. Pour ceux-ci, le traducteur a une maîtrise parfaite du chinois ; en réalité, il n’en comprend pas un mot.

D’un point de vue évolutionnaire, l’intelligence artificielle est une régression de plusieurs centaines de milliers d’années. Elle ramène l’esprit humain à une machine à imiter, fondamentalement bête à manger du foin. Le fantasme de l’IA sur-intelligente qui nous dépasse et nous élimine tient à un principe abstrait, l’émergence. Selon cette idée, le tout voit émerger des caractéristiques nouvelles inaccessibles à ses parties. Le corps humain, par exemple, est composé de cellules sans intelligence, or il donne naissance à l’esprit. Il suffirait par conséquent de construire un ordinateur qui, bien qu’idiot à l’échelle de ses composants élémentaires, atteindrait un degré de complexité tel qu’il deviendrait conscient. Autant le principe est intéressant, autant il est inapplicable aux IA actuelles. Pour que le principe d’émergence puisse avoir une quelconque valeur pratique, il faudrait connaître les lois fondamentales et l’architecture présidant à l’organisation d’un niveau de complexité donné à partir du niveau précédent ; or non seulement il y a plusieurs niveaux de complexité entre la cellule et l’esprit humain, mais nous sommes très loin de connaître toutes les lois qui lient ces niveaux. Il y a, par exemple, une gigantesque terra incognita entre nos connaissances sur le cerveau humain et notre expérience de la conscience. Les promoteurs de la machine consciente ignorent tout simplement cette contrainte, et se mettent à rêver d’un ordinateur qui deviendrait soudainement conscient, simplement en multipliant les capacités de traitement et de stockage de l’information et la quantité d’informations fournies. Cette idée relève de la pensée magique, pas de la science. Bien sûr, on ne peut pas dire qu’une telle machine est impossible théoriquement ; ce qu’on peut affirmer sans crainte, par contre, c’est qu’elle est inconcevable avec les connaissances actuelles.

Pour autant, est-il justifié d’avoir peur de l’IA ? Notons d’abord que cette peur s’apparente à la terreur qu’inspirait aux peuples archaïques la ressemblance. L’ « intelligence » de l’IA repose essentiellement sur l’imitation, et c’est la ressemblance qui nous fascine bien plus qu’une capacité cognitive évoluée, qui dans les faits n’existe pas. Or Girard nous a appris les dangers de cette indifférenciation, et la peur instinctive qu’elle déclenche en nous.

Il devient urgent de remettre les choses à l’endroit. Les prédictions scientistes des partisans de l’IA sont en grande partie fantasmatiques. L’erreur tragique est de les prendre au sérieux. Une fois de plus, nous évacuons le problème de notre violence en la faisant porter par l’autre, en l’occurrence la machine intelligente, fantasme sans substance, pour ne pas avoir à la contempler là où elle se trouve : en nous. Dans l’état des connaissances et de la technologie, aucune IA ne fera jamais violence de son plein gré, elle le fera sans état d’âme (et pour cause) si nous le lui ordonnons. L’IA, dans sa conception actuelle, n’est pas et ne sera jamais consciente, mais elle est assez sophistiquée pour devenir une extension de notre conscience à nous.

Les gourous transhumanistes sont les nouveaux scientistes. Ils veulent rendre l’humain meilleur en dopant ses capacités intellectuelles, en prolongeant son existence, en le rendant plus rapide, plus fort, plus connecté, voire en le remplaçant au profit d’une intelligence supérieure. Aucun gadget technologique ne rendra jamais l’humain meilleur. Ces enfants sans sagesse n’ont pas encore compris que rendre l’humain meilleur, c’est le rendre moins violent, et que cette gageure est inaccessible à la technique. Le seul accomplissement prévisible de l’humain augmenté, c’est sa capacité de nuisance décuplée s’il décide de mettre ses superpouvoirs au service de la violence. De ce côté-là, les militaires ont bien compris les possibilités qui s’ouvraient à eux.

Les armes futures seront des soldats augmentés et des robots sophistiqués qui décideront mécaniquement de qui peut vivre et qui doit mourir. Dès lors, la question du danger pour l’humanité de l’intelligence artificielle se ramène à la montée aux extrêmes, la vision apocalyptique de René Girard telle qu’il l’expose dans son dernier livre, Achever Clausewitz. Le danger n’a rien à voir avec une hypothétique indépendance des robots, il a tout à voir avec notre tendance à la rivalité violente et avec la spirale infernale d’une violence qui n’est plus retenue par les artifices traditionnels. On peut aussi convoquer ici Jacques Ellul et sa vision de la technique comme un monstre que nous avons créé et dont nous avons perdu le contrôle.

La question de la conscience des machines cache la bonne question, notre volonté et notre capacité à enfin devenir conscients nous-mêmes, c’est-à-dire maîtres de notre destin et de notre histoire. Une IA ne sera jamais ni pire ni meilleure que son maître (ou son programmeur). Il est temps de tuer dans l’œuf le nouveau mythe du « mauvais robot », parce qu’il est plus que temps de nous confronter à la réalité de notre violence et de réaliser que tous nos mythes ne sont que des excuses pour différer cet examen de conscience qui nous terrorise.

René Girard et le politique

Notre blogue adopte pour la livraison de ce jour une nouvelle formule, l’entretien, en l’occurrence avec un de nos contributeurs habituels, Jean-Marc Bourdin.

Blogue : Vous venez de publier en mai 2018 un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques. Il est composé de deux livres publiés aux éditions de L’Harmattan intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ? Pourquoi s’être lancé dans un tel projet ?

JMB : D’abord l’importance de l’œuvre de René Girard dans ma vie qui débute avec Des choses cachées…, probablement avant 1980, comme pour beaucoup de gens de ma génération. Ensuite le goût de la recherche, un désir que j’avais mis de côté à la même époque pour gagner ma vie par des moyens qui m’avaient alors semblé plus sûrs ! Vingt ans plus tard, j’ai commencé à écrire des essais. Et j’ai ressenti l’envie de retourner sur les bancs de l’Université, en quelque sorte pour achever ce que je n’y avais pas commencé !

Quant au projet lui-même, il tient à certaines préventions de René Girard et de ceux qu’on appelle les girardiens.

René Girard a en effet toujours proclamé son éloignement et sa naïveté, voire même un certain dédain, à l’égard de la philosophie.

Et mon sujet a de surcroît porté sur le politique qui est généralement considéré comme un angle mort de la théorie mimétique. Si la fécondité et la pertinence de la théorie mimétique ont pu être reconnues dans de nombreux domaines depuis les travaux fondateurs de Jean-Pierre Dupuy, Paul Dumouchel, Jean-Michel Oughourlian, Wolfgang Palaver et James Alison notamment, le politique n’a jamais été au centre des préoccupations de la majorité des émules de René Girard.

D’où le titre du premier tome, qualifiant René Girard de philosophe politique malgré lui. Une allusion à Molière qu’il citait volontiers. Le défi était tentant : faire de quelqu’un de sceptique vis-à-vis de la philosophie et du politique, un philosophe politique majeur de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Enfin la joyeuse indifférence de René Girard aux frontières disciplinaires est très séduisante. J’ai donc souhaité mettre en évidence l’expression girardienne de « science des rapports humains » et je l’ai choisie comme titre du second tome de cet essai. Je crois que cette science peut et doit prendre son essor. Elle a vocation à remembrer le champ des humanités autour de la connaissance des mécanismes en jeu dans ces rapports et de la contention de la violence.

Blogue : En menant cette recherche, qu’estimez-vous avoir apporté à la théorie mimétique, et donc à cette science des rapports humains ?

JMB : Apporter est un bien grand mot, même s’il me semble qu’il revient aux générations actuelles et à venir de chercheurs d’ajouter à la théorie, de la rapprocher d’autres pensées pour la renforcer et de développer certaines de ses virtualités. J’en indiquerai quatre qui me tiennent à cœur.

Tout d’abord pourquoi désirons-nous ? Y a-t-il quelque chose qui précède ? Les lecteurs de Girard laissent souvent cette question de côté, fascinés qu’ils sont par les mécanismes de la mimésis. Pourtant la réponse est là. Dans un de ses derniers écrits, il parle d’une « sorte d’Insuffisance d’être ». Ce point de départ est essentiel. Si l’origine de l’action est dans le désir, l’origine du désir est dans un manque d’être que nous espérons combler en nous appropriant ce qui semble faire la supériorité d’un autre. Cette insuffisance d’être se décline en insuffisance d’avoir, de pouvoir ou encore de savoir. Elle est à l’origine des relations que nous tissons avec autrui, de notre naissance à notre mort.

Deuxième point trop négligé, le rapport quasi-mécanique entre désir et déception dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le mot déception a deux sens : celui d’insatisfaction, voire de frustration, immédiate quand on a échoué ou différée si on a réussi (le « ce n’est que cela » stendhalien) ; mais aussi son sens premier jusqu’au 19ème siècle, celui de tromperie. Dans cette acception, ma déception est toujours une auto-duperie.

Du coup, et c’est ma troisième suggestion, l’opposition entre modèle et obstacle qui définit la rivalité chez Girard peut être articulée avec une autre qui réunit désir et déception. Cette matrice est très puissante. Elle peut se généraliser via la combinaison de prépositions que j’appelle relationnelles : pour et contre d’un côté, avec et sans de l’autre. Et, à partir de ces deux oppositions simples, une multiplicité de situations, politiques, économiques, religieuses, sociales, familiales, etc. deviennent intelligibles. D’un côté, cette analyse confirme la puissance et la cohérence de la théorie mimétique ; de l’autre, elle ouvre des possibilités considérables d’extension de la pensée girardienne.

J’ai enfin essayé de montrer que le mécanisme de la victime émissaire n’était pas le seul horizon de la pensée girardienne dans le domaine du politique, alors que cela a été jusqu’à présent l’approche privilégiée. Même si René Girard dit que l’esprit partisan n’est rien d’autre que de partager le même bouc émissaire, il me semble que nous avons aussi beaucoup à tirer de la mimésis d’appropriation. Le désir en politique peut en effet se formuler comme la revendication d’une égale puissance d’être et d’agir. Pensé à partir de ce concept ainsi accommodé à la sauce de la philosophie politique, bien des situations peuvent être mieux comprises. Cette puissance d’être fait écho à l’insuffisance d’être dont nous parlions tout à l’heure : cette revendication vaut à la fois pour les citoyens et pour les partis politiques dans leur lutte pour la conquête et la conservation du pouvoir, comme pour les Etats et les peuples dans les relations internationales.

Blogue : En quoi la réflexion sur le politique peut-elle bénéficier des apports de la théorie mimétique ?

JMB : Qu’on le veuille ou non, l’art du politique est celui de la conquête et la conservation du pouvoir, on le sait depuis Machiavel, et sans doute bien avant. L’insuffisance d’être devient en politique l’insuffisance de pouvoir. Il s’agit donc toujours d’une compétition au sein de chaque peuple ou entre les peuples. Or qui dit compétition dit rivalité.

Ensuite, les fins du politique sont la concorde à l’intérieur et la paix à l’extérieur, autrement dit la contention de la violence par la transformation des compétitions inéluctables en joutes qui ne font pas de morts et qui n’excluent qu’à titre provisoire.

Enfin l’anthropologue Marc Abelès signale l’originalité de l’anthropologie politique « qui met l’accent sur l’imbrication du politique et des autres dimensions du social », notamment la parenté, la religion et l’économie. Il y voit son apport majeur, l’anthropologie pensant le politique comme un objet complexe.

A partir de ces trois prémisses, il devient clair que malgré la préférence de Girard pour le religieux et celle de Dupuy et Dumouchel pour l’économie, le politique de l’époque moderne, autre modalité historique très puissante de maîtrise de la violence, peut et doit être pris en considération par une théorie qui se veut le germe d’une « science des rapports humains » dans leur ensemble. De ce point de vue, les succès de l’Etat de droit ont été à certains égards remarquables : on le voit en particulier dans la baisse spectaculaire des taux d’homicide depuis son émergence à partir du 17ème siècle.

Et c’est là que la pensée de Girard en fait un philosophe politique de première importance, à mon avis. Le vingtième siècle a vu dans l’égalité entre les personnes dans le droit constitutionnel et l’égalité entre les peuples dans le cadre du droit international la solution à tous les maux, la condition sine qua non de l’apaisement démocratique et de la paix perpétuelle. Or Girard nous dit une chose toute bête, mais redoutable : l’égalité n’apaise pas les rivalités, elle les encourage. Donc si, bien entendu, il n’est pas question de retourner à des sociétés d’ordre ou de castes, il faut reconnaître que, loin d’être la solution, cette aspiration légitime inscrite dans les progrès de la science et de la civilisation, est un problème supplémentaire à aborder avec précautions. Or c’est ce que méconnaissent les théoriciens les plus importants de la justice sociale depuis une cinquantaine d’années, avec une candeur toute philosophique ; que ce soit John Rawls avec sa théorie de la justice comme équité ou, à partir des années 1990 ceux qui, à la suite d’Axel Honneth, ont prôné une lutte pour la reconnaissance.

Alors que faire ? On pressent que la bonne prise en compte de cette difficulté supplémentaire passe par un travail sur la médiation, la recherche et la promotion de médiations non conflictuelles. Une « science des rapports humains » est une science des médiations : elle a pour rôle de les repérer, d’en comprendre l’origine et de décrire les effets qu’elles engendrent, voire de proposer des issues à des situations relationnelles douloureuses ou dangereuses.

Je doute personnellement des possibilités d’une médiation intime, celle que René Girard et Benoît Chantre proposaient dans Achever Clausewitz. Il faut sans doute encourager des réciprocités asymétriques, celles que l’on retrouve dans les familles qui ne dysfonctionnent pas, l’amitié, les associations effectivement mues par un objet social altruiste ; ou encore plus largement l’économie sociale et solidaire, le convivialisme, la démarchandisation, etc. Plus généralement, il faudrait tester des limitations à la compétition à une époque où, de toutes parts, chacun s’y remet presque entièrement, que ce soit dans l’économie, le politique, l’éducatif, le sportif, et même le religieux dans des Etats laïques.

« Les plaines de l’espoir » d’Alexis Wright

Heureusement, des doctorants poursuivent le travail de René Girard, en particulier dans le domaine originel de la critique littéraire. Nous avons le plaisir de vous transmettre le lien de la revue PJCV de notre ami Andreas Wilmes donnant accès à un article récent de Mylène Charon dans le dernier numéro de sa revue :

https://trivent-publishing.eu/journals/pjcv2-1/10.%20Mylène%20Charon.pdf

proposant une lecture girardienne d’un roman australien.

Parmi les nombreux intérêts de cet article dont l’accès est sans doute rendu difficile du fait de l’ignorance de certains d’entre nous du roman analysé, celui-ci nous permet de prendre connaissance d’un roman des antipodes, de situations postcoloniales et de la condition aborigène, de l’œuvre d’une romancière traitant de l’exclusion des femmes et des violences qui leur sont faites alors que René Girard s’est vu parfois reprocher de n’en avoir pas inclus dans son panel critique.

Ce roman est contemporain : il vient ainsi montrer que les concepts de la théorie mimétique sont aussi opérants pour l’intelligibilité d’œuvres qui interviennent après Dostoïevski et Proust.

Bref Mylène Charon nous offre la possibilité de nous interroger sur l’universalité dans le temps et l’espace de la pensée de René Girard.