René Girard et le politique

Notre blogue adopte pour la livraison de ce jour une nouvelle formule, l’entretien, en l’occurrence avec un de nos contributeurs habituels, Jean-Marc Bourdin.

Blogue : Vous venez de publier en mai 2018 un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques. Il est composé de deux livres publiés aux éditions de L’Harmattan intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ? Pourquoi s’être lancé dans un tel projet ?

JMB : D’abord l’importance de l’œuvre de René Girard dans ma vie qui débute avec Des choses cachées…, probablement avant 1980, comme pour beaucoup de gens de ma génération. Ensuite le goût de la recherche, un désir que j’avais mis de côté à la même époque pour gagner ma vie par des moyens qui m’avaient alors semblé plus sûrs ! Vingt ans plus tard, j’ai commencé à écrire des essais. Et j’ai ressenti l’envie de retourner sur les bancs de l’Université, en quelque sorte pour achever ce que je n’y avais pas commencé !

Quant au projet lui-même, il tient à certaines préventions de René Girard et de ceux qu’on appelle les girardiens.

René Girard a en effet toujours proclamé son éloignement et sa naïveté, voire même un certain dédain, à l’égard de la philosophie.

Et mon sujet a de surcroît porté sur le politique qui est généralement considéré comme un angle mort de la théorie mimétique. Si la fécondité et la pertinence de la théorie mimétique ont pu être reconnues dans de nombreux domaines depuis les travaux fondateurs de Jean-Pierre Dupuy, Paul Dumouchel, Jean-Michel Oughourlian, Wolfgang Palaver et James Alison notamment, le politique n’a jamais été au centre des préoccupations de la majorité des émules de René Girard.

D’où le titre du premier tome, qualifiant René Girard de philosophe politique malgré lui. Une allusion à Molière qu’il citait volontiers. Le défi était tentant : faire de quelqu’un de sceptique vis-à-vis de la philosophie et du politique, un philosophe politique majeur de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Enfin la joyeuse indifférence de René Girard aux frontières disciplinaires est très séduisante. J’ai donc souhaité mettre en évidence l’expression girardienne de « science des rapports humains » et je l’ai choisie comme titre du second tome de cet essai. Je crois que cette science peut et doit prendre son essor. Elle a vocation à remembrer le champ des humanités autour de la connaissance des mécanismes en jeu dans ces rapports et de la contention de la violence.

Blogue : En menant cette recherche, qu’estimez-vous avoir apporté à la théorie mimétique, et donc à cette science des rapports humains ?

JMB : Apporter est un bien grand mot, même s’il me semble qu’il revient aux générations actuelles et à venir de chercheurs d’ajouter à la théorie, de la rapprocher d’autres pensées pour la renforcer et de développer certaines de ses virtualités. J’en indiquerai quatre qui me tiennent à cœur.

Tout d’abord pourquoi désirons-nous ? Y a-t-il quelque chose qui précède ? Les lecteurs de Girard laissent souvent cette question de côté, fascinés qu’ils sont par les mécanismes de la mimésis. Pourtant la réponse est là. Dans un de ses derniers écrits, il parle d’une « sorte d’Insuffisance d’être ». Ce point de départ est essentiel. Si l’origine de l’action est dans le désir, l’origine du désir est dans un manque d’être que nous espérons combler en nous appropriant ce qui semble faire la supériorité d’un autre. Cette insuffisance d’être se décline en insuffisance d’avoir, de pouvoir ou encore de savoir. Elle est à l’origine des relations que nous tissons avec autrui, de notre naissance à notre mort.

Deuxième point trop négligé, le rapport quasi-mécanique entre désir et déception dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le mot déception a deux sens : celui d’insatisfaction, voire de frustration, immédiate quand on a échoué ou différée si on a réussi (le « ce n’est que cela » stendhalien) ; mais aussi son sens premier jusqu’au 19ème siècle, celui de tromperie. Dans cette acception, ma déception est toujours une auto-duperie.

Du coup, et c’est ma troisième suggestion, l’opposition entre modèle et obstacle qui définit la rivalité chez Girard peut être articulée avec une autre qui réunit désir et déception. Cette matrice est très puissante. Elle peut se généraliser via la combinaison de prépositions que j’appelle relationnelles : pour et contre d’un côté, avec et sans de l’autre. Et, à partir de ces deux oppositions simples, une multiplicité de situations, politiques, économiques, religieuses, sociales, familiales, etc. deviennent intelligibles. D’un côté, cette analyse confirme la puissance et la cohérence de la théorie mimétique ; de l’autre, elle ouvre des possibilités considérables d’extension de la pensée girardienne.

J’ai enfin essayé de montrer que le mécanisme de la victime émissaire n’était pas le seul horizon de la pensée girardienne dans le domaine du politique, alors que cela a été jusqu’à présent l’approche privilégiée. Même si René Girard dit que l’esprit partisan n’est rien d’autre que de partager le même bouc émissaire, il me semble que nous avons aussi beaucoup à tirer de la mimésis d’appropriation. Le désir en politique peut en effet se formuler comme la revendication d’une égale puissance d’être et d’agir. Pensé à partir de ce concept ainsi accommodé à la sauce de la philosophie politique, bien des situations peuvent être mieux comprises. Cette puissance d’être fait écho à l’insuffisance d’être dont nous parlions tout à l’heure : cette revendication vaut à la fois pour les citoyens et pour les partis politiques dans leur lutte pour la conquête et la conservation du pouvoir, comme pour les Etats et les peuples dans les relations internationales.

Blogue : En quoi la réflexion sur le politique peut-elle bénéficier des apports de la théorie mimétique ?

JMB : Qu’on le veuille ou non, l’art du politique est celui de la conquête et la conservation du pouvoir, on le sait depuis Machiavel, et sans doute bien avant. L’insuffisance d’être devient en politique l’insuffisance de pouvoir. Il s’agit donc toujours d’une compétition au sein de chaque peuple ou entre les peuples. Or qui dit compétition dit rivalité.

Ensuite, les fins du politique sont la concorde à l’intérieur et la paix à l’extérieur, autrement dit la contention de la violence par la transformation des compétitions inéluctables en joutes qui ne font pas de morts et qui n’excluent qu’à titre provisoire.

Enfin l’anthropologue Marc Abelès signale l’originalité de l’anthropologie politique « qui met l’accent sur l’imbrication du politique et des autres dimensions du social », notamment la parenté, la religion et l’économie. Il y voit son apport majeur, l’anthropologie pensant le politique comme un objet complexe.

A partir de ces trois prémisses, il devient clair que malgré la préférence de Girard pour le religieux et celle de Dupuy et Dumouchel pour l’économie, le politique de l’époque moderne, autre modalité historique très puissante de maîtrise de la violence, peut et doit être pris en considération par une théorie qui se veut le germe d’une « science des rapports humains » dans leur ensemble. De ce point de vue, les succès de l’Etat de droit ont été à certains égards remarquables : on le voit en particulier dans la baisse spectaculaire des taux d’homicide depuis son émergence à partir du 17ème siècle.

Et c’est là que la pensée de Girard en fait un philosophe politique de première importance, à mon avis. Le vingtième siècle a vu dans l’égalité entre les personnes dans le droit constitutionnel et l’égalité entre les peuples dans le cadre du droit international la solution à tous les maux, la condition sine qua non de l’apaisement démocratique et de la paix perpétuelle. Or Girard nous dit une chose toute bête, mais redoutable : l’égalité n’apaise pas les rivalités, elle les encourage. Donc si, bien entendu, il n’est pas question de retourner à des sociétés d’ordre ou de castes, il faut reconnaître que, loin d’être la solution, cette aspiration légitime inscrite dans les progrès de la science et de la civilisation, est un problème supplémentaire à aborder avec précautions. Or c’est ce que méconnaissent les théoriciens les plus importants de la justice sociale depuis une cinquantaine d’années, avec une candeur toute philosophique ; que ce soit John Rawls avec sa théorie de la justice comme équité ou, à partir des années 1990 ceux qui, à la suite d’Axel Honneth, ont prôné une lutte pour la reconnaissance.

Alors que faire ? On pressent que la bonne prise en compte de cette difficulté supplémentaire passe par un travail sur la médiation, la recherche et la promotion de médiations non conflictuelles. Une « science des rapports humains » est une science des médiations : elle a pour rôle de les repérer, d’en comprendre l’origine et de décrire les effets qu’elles engendrent, voire de proposer des issues à des situations relationnelles douloureuses ou dangereuses.

Je doute personnellement des possibilités d’une médiation intime, celle que René Girard et Benoît Chantre proposaient dans Achever Clausewitz. Il faut sans doute encourager des réciprocités asymétriques, celles que l’on retrouve dans les familles qui ne dysfonctionnent pas, l’amitié, les associations effectivement mues par un objet social altruiste ; ou encore plus largement l’économie sociale et solidaire, le convivialisme, la démarchandisation, etc. Plus généralement, il faudrait tester des limitations à la compétition à une époque où, de toutes parts, chacun s’y remet presque entièrement, que ce soit dans l’économie, le politique, l’éducatif, le sportif, et même le religieux dans des Etats laïques.

« Les plaines de l’espoir » d’Alexis Wright

Heureusement, des doctorants poursuivent le travail de René Girard, en particulier dans le domaine originel de la critique littéraire. Nous avons le plaisir de vous transmettre le lien de la revue PJCV de notre ami Andreas Wilmes donnant accès à un article récent de Mylène Charon dans le dernier numéro de sa revue :

https://trivent-publishing.eu/journals/pjcv2-1/10.%20Mylène%20Charon.pdf

proposant une lecture girardienne d’un roman australien.

Parmi les nombreux intérêts de cet article dont l’accès est sans doute rendu difficile du fait de l’ignorance de certains d’entre nous du roman analysé, celui-ci nous permet de prendre connaissance d’un roman des antipodes, de situations postcoloniales et de la condition aborigène, de l’œuvre d’une romancière traitant de l’exclusion des femmes et des violences qui leur sont faites alors que René Girard s’est vu parfois reprocher de n’en avoir pas inclus dans son panel critique.

Ce roman est contemporain : il vient ainsi montrer que les concepts de la théorie mimétique sont aussi opérants pour l’intelligibilité d’œuvres qui interviennent après Dostoïevski et Proust.

Bref Mylène Charon nous offre la possibilité de nous interroger sur l’universalité dans le temps et l’espace de la pensée de René Girard.

Retour sur « l’affaire Benalla »

 

par Christine Orsini

L’affaire Benalla entre dans sa phase judiciaire, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a plus d’actualité. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l’ « affaire Macron  » Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice.

Un article du Figaro de début août 2018 apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale » national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

FRANCE-POLITICS-ASSAULT-POLICE

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/03/31001-20180803ARTFIG00235-l-affaire-benalla-un-psychodrame-exagere-mais-revelateur-des-obsessions-francaises.php#fig-comments

On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectif et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ».

Pour comprendre l’affaire Benalla sans la juger, ni juger ceux qui la jugent, c’est-à-dire en évitant de prendre parti, il semble qu’il ne suffise pas d’invoquer l’histoire, c’est-à-dire les expériences collectives telles qu’elles parviennent à la conscience. Il faut aussi aller chercher les ressorts de nos réactions à cette anecdote historique dans les « choses cachées », adopter une perspective anthropologique : le ressentiment à l’égard de ce qui nous arrache à nous-même (le modèle-obstacle), l’union intime de la violence et du sacré dans les phénomènes de foule et bien sûr, dans les comportements sacrificiels, le mimétisme qui fait basculer le sens commun dans l’irrationnel. On voit alors que les raisons invoquées pour faire le procès du pouvoir ou plutôt du monarque ne relèvent pas toutes d’une demande de « plus de démocratie » ; l’hystérie collective soulignée par le conseiller d’Etat révèle que la plupart puisent leur source et leur énergie dans les sentiments modernes selon Stendhal : l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Et l’on comprend que les raisons politiques et historiques dont fait état l’auteur de l’article du Figaro ne suffisent pas à rendre compte des emportements collectifs ; ceux-ci reflètent aussi la vraie nature (cachée) des sentiments qu’inspire la souveraineté, quel qu’en soit le détenteur.

« Thyeste » de Sénèque

par Jean-Marc Bourdin

Le festival d’Avignon 2018 a été marqué par la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’une pièce réputée injouable de Sénèque montée par Thomas Jolly. Le philosophe stoïcien du 1er siècle, connu entre autres comme précepteur et victime de Néron, était aussi un dramaturge qui a repris à son compte de nombreux sujets de la mythologie et de la tragédie grecque. Thyeste sera montée de nouveau à Paris en novembre et décembre 2018 à La Villette.

Sénèque s’est beaucoup intéressé aux Atrides dont l’importance a sans doute été éclipsée par la focalisation opérée par Freud sur Œdipe et, à sa suite, sur la Thébaïde dans son ensemble, laquelle contient avec Etéocle et Polynice une histoire de jumeaux rivaux qui fait le pendant de celle d’Atrée et de Thyeste. Si le théâtre latin est souvent une démarque de la tragédie grecque, en l’occurrence Sénèque offre ici une œuvre sinon originale, du moins dont les sources grecques ont disparu. Il nous fournit dès lors le seul accès disponible à un mythe majeur de l’Antiquité grecque.

Il est au demeurant probable que Sénèque a fourni une source d’inspiration majeure à Shakespeare avant que Corneille et Racine ne participent à son occultation après lui avoir beaucoup emprunté eux aussi.

Les Atrides ou l’Orestie auraient dû s’appeler les Tantalides comme le suggère la latiniste Florence Dupont qui a traduit et présenté l’ensemble du théâtre de Sénèque, enclenchant sa réhabilitation en cours. En effet, la malédiction de la lignée découle de la faute initiale de son fondateur.

Or que nous dit le mythe de Tantale rappelé dès le début de Thyeste : la faute de ce mortel est d’avoir donné lors d’un banquet son fils Pélops à manger aux Dieux de l’Olympe (dont son propre père Zeus) pour obtenir leurs bonnes grâces. Or ceux-ci n’ont pas agréé ce qui ressemble à un sacrifice de premier-né (rappelons-nous que la Phénicie où cette pratique est attestée n’est pas loin de la Grèce). Nous retrouvons ici le thème du sacrifice qui tourne mal mais aussi celui de la fin du sacrifice du premier-né, traité autrement avec Abraham dans la Bible par la substitution d’un animal à Isaac. Les Dieux ressuscitent Pélops et le dotent d’une prothèse d’épaule, Artémis ayant avalé cette partie de son anatomie. Mieux, ils condamnent Tantale à son fameux supplice : tenté de manger des fruits qui s’approchent de sa bouche, il ne peut les attraper car les branches qui les portent sont repoussées par le vent ; et souhaitant boire de l’eau d’un fleuve dans lequel il baigne, celui s’assèche. Bref, la sanction éternelle infligée à Tantale est l’insatisfaction des désirs auxquels il est perpétuellement soumis. Ne sommes-nous pas tous peu ou prou ses héritiers sur ce point ?

Les histoires de la dynastie qu’il a fondée sont une suite de meurtres familiaux : Pélops, tricheur et meurtrier de son beau-père ; Atrée se vengeant de son jumeau Thyeste, qui lui a volé un temps sa femme Erope et son royaume, en lui faisant à son tour ingérer les enfants qu’il a eu avec Erope (sujet principal de Thyeste) ; Agamemnon, fils d’Atrée, qui sacrifie sa fille Iphigénie[1] et Ménélas son frère, protagonistes de la guerre de Troie ; Egisthe (fils de Thyeste né d’un inceste délibéré commis par ce dernier est le meurtrier d’Atrée ainsi que l’instigateur avec Clytemnestre du meurtre d’Agamemnon) ; Oreste et Electre enfin qui vengent Agamemnon. Au terme de cette chaîne de vengeances et de sacrifices d’enfants, Oreste finit par être jugé par les citoyens d’Athènes. Ce tribunal populaire met un terme à cette saga en refusant de condamner Oreste pour le meurtre de Clytemnestre.

Que de thèmes de la théorie mimétique sont ainsi réunis dans ce parcours qui va de Tantale à Oreste, du sacrifice humain au procès athénien. Emancipons-nous un temps d’Œdipe, comme nous y invite René Girard quand bien même il a par la force des choses succombé à son attraction, et acceptons l’invitation de Sénèque, récemment renouvelée par sa traductrice Florence Dupont et le metteur en scène Thomas Jolly, pour nous repaître des histoires de Tantale et de sa descendance.

[1] Hervé van Baren suggère un possible parallèle avec le sacrifice de sa fille par Jephté (Le livre des Juges, 11). De même une version du récit du sacrifice d’Iphigénie présente une substitution d’une victime animale (en l’occurrence une biche) qui permet à la fille d’Agamemnon de poursuivre son existence en Tauride comme prêtresse d’Artemis. Mais alors Iphigénie a vocation d’y sacrifier les étrangers…

La Coupe du monde, carnaval sportif

Voici une variation philosophique inspirée par René Girard et Jean-Pierre Dupuy, écrite le 13 juillet dernier par Alexis Feertchak, créateur d’iPhilo. 

http://iphilo.fr/2018/07/13/la-coupe-du-monde-carnaval-sportif-alexis-feertchak/


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo, qu’il a fondé en 2012. Egalement passionné de géopolitique, il est l’un des membres fondateurs du think tank Geopragma. 


Rue Cambon, dans la brasserie Flottes, nous retenions notre souffle. Les Belges courraient leurs derniers mètres, espérant une ultime action qui leur vaudrait d’égaliser. Le coup de sifflet retentit enfin, suivi du rituel «On est en finale» entonné par la salle soudainement libérée. Prise au jeu, une dame âgée, américaine, qui, quelques minutes encore auparavant, nous demandait si les Français jouaient en bleu ou en rouge, se mêlait aux exclamations. Au dehors, voitures, scooters, vélos et piétons remontaient à vive allure la petite rue parisienne, convergeant tous vers les Champs-Élysées. Il ne fallut que quelques minutes pour que la rue de Rivoli, adjacente, fût bondée et qu’un long cortège de drapeaux bleu-blanc-rouge, s’époumonant joyeusement, rendît la circulation rue Cambon impossible.

Lire aussi : René Girard, le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Mais qu’importe, puisque toutes les voitures convergeaient. Toutes, sauf une. Une petite Smart grise dont les coups de klaxon détonnaient étrangement au milieu de ses semblables. C’était le klaxon du quotidien, celui qui précède le «connard» que même les plus placides parisiens ont déjà lâché un jour d’énervement au volant de leur voiture. La dissonance était manifeste et quelques têtes se retournèrent. Puis la portière de la Smart s’ouvrit. Un homme d’une soixantaine d’années en sortit, la colère dessinée sur les traits de son visage presque désespéré. Et là, l’inattendu… Il se mit à sauter sur lui-même, jetant ses deux bras en avant, ses deux majeurs tendus en direction de la foule, située à quelques mètres de lui, rue de Rivoli. Des doigts d’honneur saccadés. A chaque saut, son visage se déformait davantage sous le coup de la colère.

La panique

Le joyeux cortège tricolore de la rue de Rivoli, qui formait jusque-là un flux régulier vers la Concorde, se déforma aussitôt. Dix, vingt, trente, peut-être cinquante jeunes gens marchèrent en hurlant vers le sexagénaire qui avait osé commettre pareil sacrilège. En quelques instants, les sauts du protestataire se firent moins hauts, moins rapides. Ses épaules flanchèrent légèrement. Comme il avait avancé de quelques mètres, le voilà qui marchait à reculons en même temps que le cercle se refermait sur lui. Il sauta au volant de sa voiture et, alors que la logique eut voulu qu’il passa la marche arrière pour fuir la foule menaçante, il entreprit – peut-être pour ne pas voir la menace ? – de faire un demi-tour sur place, entre les deux trottoirs. Il n’eut pas le temps terminer sa manœuvre. La foule hurlante avait entouré la Smart et commençait à taper d’un rythme régulier sur le capot de la petite voiture, balancée d’un côté puis de l’autre. Un plot orange et conique – ceux des travaux publics – fut déposé sur le toit. Il était devenu presque impossible d’identifier la Smart. Au milieu de ce cercle, seul le plot permettait encore d’en deviner le centre. D’abord immobilisée, la petite voiture se mit à avancer très lentement, dizaine de centimètres par dizaine de centimètres, puis de plus en plus vite à mesure que les cris redoublaient. S’éloignant de son flux principal, rue de Rivoli, la foule s’éclaircissait au fur-et-à-mesure que la Smart s’enfonçait en sens interdit (puisque son conducteur avait fait demi-tour) dans la rue Cambon. Enfin, quand il fut à ma hauteur, le conducteur passa la seconde, qui craqua bruyamment, et s’enfuit en trombe. Cette fraction de seconde où je le vis, son visage était blême. La colère exubérante avait laissé place à une panique sourde.

Pourquoi cet homme s’était-il ainsi jeté sur la foule ? Je ne le saurais jamais, mais là n’est peut-être pas le principal. Sa colère n’avait rien à voir avec le football. Ce qui me frappa en revanche fut cette foule débordant de joie qui prit en un instant le visage de la violence. Partageant cette joie initiale, je m’étais naturellement identifié à cette foule. Mais, debout sur la terrasse du bistrot, éloigné de la scène, je n’avais pas pris part à sa métamorphose. J’avais assisté à celle-ci en spectateur, comme s’il s’était agi d’une pièce de théâtre. Ce n’était pourtant pas une fiction, je le savais. Et pendant la minute et demi que dura l’épisode, je me demandais : que serait-il arrivé s’il avait continué à avancer vers la foule, s’il n’avait pas eu le temps de remonter dans sa voiture ou s’il avait calé sous le coup de la panique ? Qu’aurais-je moi-même fait si j’avais été dans la foule ? Revenu à la table du bistrot, avant de me replonger dans la fête, je pensais un instant à René Girard et à La violence et le sacré. Avais-je assisté à un début de lynchage collectif, de sacrifice rituel et heureusement inachevé ? L’hypothèse me dérangeait et je l’occultais aussitôt, comme si celle-ci pouvait gâcher la fête. Ce n’était certainement pas le jour d’être girardien.

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Le désir d’être une mère parfaite

Une fois n’est pas coutume, l’article relayé ici est extrait du Figaro Madame. Il s’intitule « Burn-out parental, ou la tyrannie de l’exigence ». Les témoignages et analyses qu’il contient se passent de commentaires. Ils disent tant de choses sur les risques qu’engendre l’inféodation à des modèles aussi contagieux, tant pour les parents que les enfants.

Au modèle individuel s’ajoute désormais le standard collectif de « l’excellence » pour soi-même et les « siens ». Ce désir ne peut mener qu’à la déception, dans le double sens du mot rappelé par Mensonge romantique et vérité romanesque : insatisfaction et auto-duperie. Avec des conséquences en chaîne, quand le burn-out en vient à remplacer la dépression comme pathologie du désir du vingt-et-unième siècle. Et un passage à l’âge adulte d’enfants préparés à être les meilleurs confrontés à des compétitions où, par principe, les vainqueurs sont rares et les défaites fréquentes.

Bonne lecture estivale.

http://madame.lefigaro.fr/enfants/burn-out-parental-la-tyrannie-de-l-exigence-psycho-160817-133525

#METOO

par Jean-Marc Bourdin

Assez bizarrement, nous avons relativement peu parlé dans ce blogue de la soudaine émergence du phénomène #METOO[1]. Or, comme le souligne mon directeur de recherche, Charles Ramond, dans la préface qu’il a bien voulu m’offrir[2], que je me permets de citer ici longuement :

« De façon très frappante, les mots qui disaient tout récemment encore le désir mimétique et rivalitaire, ce « moi aussi » qui indiquait l’entrée dans l’envie, la jalousie, le ressentiment, le sentiment d’injustice, et à terme la violence, ce « moi aussi » des sociétés égalitaires, démocratiques et concurrentielles, ce « moi-aussi », donc, dans sa version anglaise « Me too », a vu sa signification basculer en l’espace de quelques semaines, en cet hiver 2017, à l’échelle du monde (révolution linguistique sans précédent qui annonce peut-être d’autres révolutions sociales et politiques). Il ne s’agit plus désormais, par ces mots, d’émettre une revendication d’appropriation de biens ou de dignités dans le futur, mais au contraire de déclarer qu’on a été identiquement victime, dans le passé, d’agressions sexuelles. Dans ce basculement sémantique, les mots-mêmes du désir mimétique déclarent et constituent maintenant, pour reprendre la célèbre expression de Jacques Rancière, un nouveau « partage du sensible », une communauté non-rivalitaire, un « partage » qui n’est pas une division mais une mise en commun. »

Nous avons là à l’évidence un phénomène de contagion mimétique dont l’expression « me too » dit avec une brièveté et une simplicité sidérantes le mécanisme. « Moi aussi » est la demande enfantine par excellence, lorsque la prétention à l’autonomie du moi ne masque pas encore notre hétéronomie native. Alors que ce quasi-réflexe du désir devient inconscient ou dénié, à tout le moins méconnu, dans la suite de notre vie, sauf quand la « vérité romanesque » dévoile ce « mensonge romantique », avec #METOO, il se fait soudain explicite. Il s’agit là d’une première inversion.

Mais il y en a au moins une autre. Le modèle de ce désir de prendre la parole et de briser le silence est non pas un être supposé doté d’une souveraineté dont nous sommes privés et à laquelle nous aspirons, mais une victime jusques là honteuse et résignée, une personne qui a été maltraitée, méprisée, tenue sous une emprise, agressée ou violée. Le désir est ici de dénoncer ce qui n’a pas été désiré, ce qui a été subi, les souffrances immédiates et durables qui en ont résulté, le désir de l’autre qui a abusé de sa position, de sa puissance, de sa force physique, pour faire de l’objet de son désir une victime de son désir. Celui que le hashtag français appelle « porc » est, au demeurant, une incarnation du désir d’appropriation dans sa brutalité originelle, débarrassée de toute civilité : il s’agit de posséder dans les deux sens du terme une jeune femme ou un jeune homme, de les consommer pour ensuite passer à d’autres plaisirs.

Nous avons donc ici un désir qui s’explicite comme mimétique et un désir de partager la position de victimes, plutôt que la recherche implicite et non consciente d’une position exclusive de succès, et même d’une plénitude d’être, qui est à l’origine du désir chez René Girard.

En poursuivant, nous croisons de nouveau la théorie mimétique du côté de son concept de bouc émissaire. #METOO, en particulier dans sa phase initiale, a regroupé une foule d’actrices contre un seul accusé, Harvey Weinstein, puis dans un second temps contre un ensemble que j’espère encore très minoritaire, celui des agresseurs sexuels abusant de leur pouvoir. Mais là où René Girard nous dit de nous méfier des accusations unanimes et dénonce la faute de la foule, en l’espèce, et jusqu’à la preuve du contraire, la foule des accusatrices est composée d’innocentes, et celui qu’elles accusent sera probablement jugé coupable. Sauf à croire au complot, le nombre des témoignages vaut ici preuve.

En outre, avant d’être judiciarisé, le phénomène est ici médiatisé, dans le but probablement de rallier d’autres victimes et, au-delà, l’opinion publique. Il se situe ainsi dans un temps antérieur ou postérieur à l’Etat de droit, celui de la vengeance visant à la destruction de la réputation et de la puissance d’agir de l’accusé. La réclamation de mesures judiciaires ne vient d’ailleurs le plus souvent que dans un second temps, la dénonciation des outrages subis étant première. L’institution judiciaire est de fait le plus souvent en difficultés face à de telles accusations : c’est parole contre parole, donc avec une prime à celui qui dénie, selon le principe que le doute profite à l’accusé car il vaut mieux éviter de condamner un innocent. En effet, dans une situation de parole contre parole, la parole de l’accusation peut être mensongère, manipulatrice, perverse… C’est au demeurant la suspicion à laquelle René Girard nous invite face à la foule lyncheuse, à la suite de la révélation apportée par la passion du Christ.

Autre singularité notable, comme le souligne Charles Ramond, la communauté des victimes qui se rejoignent sous la bannière du #METOO est non-rivalitaire, sauf à voir dans ses manifestations une compétition pour la notoriété sur un thème qui serait paradoxalement porteur (je me fais ici l’avocat du diable, vous l’aurez compris) ; elle se veut fédératrice, pour ainsi dire coopérative. Mais la foule lyncheuse est aussi collaborative autour d’un même acte partagé et que son partage légitime. En l’occurrence, le passage par la force du nombre semble un point de passage obligé pour que les victimes exercent leur vindicte ou fassent valoir leur droit en justice. L’enjeu est au demeurant de remettre l’institution judiciaire au cœur du jeu quand celui-ci se déroule prioritairement dans le champ médiatique. Le nombre des accusations convergentes sera alors un instrument utile à l’instruction judiciaire.

Nous avons donc ici autour de ce « moi aussi » une nouvelle figure de la mimésis d’appropriation qui semble inverser nombre de ses caractéristiques antérieures. Ces quelques réflexions ne sont que des ébauches de pistes de réflexion, histoire de ne pas passer à côté d’un phénomène social que la « science des rapports humains » à laquelle René Girard entendait contribuer pourrait éclairer.

[1] Je n’oublie pas naturellement la contribution de François Hien qui a eu le courage de s’attaquer à l’affaire Louis CK et l’impromptu facétieux de Christine Orsini, « La chasse à l’homme… ».

[2] Un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques et composé de deux livres intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains. La préface est en tête du premier de ces deux ouvrages, lesquels sont publiés aux éditions L’Harmattan, collection « Ouverture philosophique ».