
par Cédric de Renéville
Les scandales de l’hyperclasse mondialisée ne sont pas des accidents, mais les symptômes d’un système qui fabrique des chefs inachevés : puissants en moyens, vides en âme, livrés à la fois aux ingénieurs du « kompromat » et aux puissances spirituelles du Mal. Tant que la finalité spirituelle de l’homme ne sera pas restaurée, la démocratie de l’argent et de l’information continuera de produire des gouvernants structurellement vulnérables, pour qui l’ultime expérience de pouvoir consiste à pactiser avec le Mal plutôt qu’à lui résister. L’affaire Epstein, en dévoilant la compromission intime d’une partie des élites occidentales, apparaît comme un révélateur brutal : non seulement d’une corruption individuelle, mais d’une architecture de domination qui trouve sa force dans le vide spirituel et moral de ceux qui prétendent commander.
I. De la téléologie classique à l’effondrement des valeurs
L’homme comme être de finalité
Dans la philosophie antique, comme dans la grande tradition chrétienne qui la reprend et la dépasse, l’homme est d’abord défini par sa finalité. Chez Platon et Aristote, la vie bonne ne se réduit ni à la richesse ni au plaisir, mais à l’accomplissement d’une fin supérieure : contemplation du vrai, exercice de la vertu, participation à un certain ordre de justice dans la cité. Le bien n’est pas un agrégat de satisfactions, mais ce vers quoi tend la nature humaine lorsqu’elle est correctement orientée. Le christianisme reprend cette vision téléologique : pour Saint Augustin, puis pour Saint Thomas d’Aquin, les biens de ce monde ne sont véritablement bons que s’ils s’inscrivent dans un « ordo amoris », une hiérarchie des amours où Dieu et le salut des âmes occupent le sommet, puis viennent le bien commun politique, et seulement ensuite les biens économiques et sensibles. L’homme n’est pas fait pour la seule jouissance, mais pour être configuré à une fin qui le dépasse infiniment.
La triade argent–pouvoir–jouissance
Or, la modernité a inversé cet ordre. Ce qui était autrefois la fin ultime – Dieu, la vérité, le salut – a été progressivement remplacé par des fins intermédiaires absolutisées : confort illimité, sécurité matérielle, pouvoir technique, plaisir sans frein. L’argent devient le pouvoir universel qui semble pouvoir tout acheter ; la jouissance immédiate est promue comme horizon indépassable de la liberté ; la visibilité médiatique tient lieu de reconnaissance sociale et symbolique. La triade argent–pouvoir–jouissance se substitue, dans les faits, à la recherche du bien véritable. Cette mutation engendre un effondrement silencieux des valeurs : il n’existe plus de hiérarchie stable des biens, seulement un marché de désirs où tout est négociable. Le nihilisme contemporain est doux : on ne croit plus en rien, mais on veut tout expérimenter. Dans un tel monde, le mal n’est plus nommé comme tel ; il est requalifié en intensification d’expérience, en affirmation de soi, en transgression « libératrice » d’une morale jugée rétrograde.
II. Totem, tabou et architecture du « kompromat »
Totem et tabou dans l’hyperclasse
C’est ici que les catégories de totem et de tabou retrouvent une actualité paradoxale. Les groupes humains archaïques se structurent autour de figures sacrées et d’interdits absolus : le totem comme symbole de l’identité, le tabou comme frontière infranchissable, dont la transgression fondatrice laisse derrière elle une culpabilité partagée qui soude la communauté. Les élites mondialisées, loin d’être « désenchantées », réinventent à leur manière ces logiques archaïques. Certains lieux, certaines fêtes, certains cercles fermés deviennent des totems modernes : y être convié, c’est appartenir à la tribu des « vrais puissants ». Et les transgressions sexuelles, l’usage de drogues, les scènes d’humiliations ou de violences prennent la fonction de tabous violés qui créent une complicité indissoluble. On n’est vraiment du clan que si l’on a franchi un seuil dont on ne revient pas indemne.
L’affaire Epstein comme modèle
L’affaire Epstein illustre jusqu’à la caricature cette architecture du « kompromat ». Il ne s’agit pas seulement d’un scandale sexuel et judiciaire, mais de la mise en lumière d’un environnement construit pour compromettre intimement des élites politiques, économiques et culturelles : île privée, propriétés isolées, avions, dispositifs potentiels d’enregistrement, tout concourt à sortir les invités du contrôle institutionnel et à les pousser à franchir des limites graves, notamment des violences sexuelles sur mineures. Le « kompromat », au sens classique du terme, consiste à produire du matériel compromettant, à créer une dette invisible, à transformer la honte en instrument de contrôle durable. Il n’a, le plus souvent, pas besoin de s’exercer sous forme de chantage explicite : il suffit que chacun sache que d’autres savent, ou pourraient savoir. Dénoncer l’autre, c’est risquer d’être dénoncé à son tour ; la dépendance et le silence deviennent rationnels, même pour ceux qui se voudraient moralement vertueux.
La tentation du tabou ultime
Pourquoi des individus déjà immensément riches, célèbres et influents tombent‑ils dans de tels pièges ? Justement parce que, ayant acquis l’essentiel de ce que promet le système – argent, prestige, pouvoir institutionnel –, il ne leur reste plus que la transgression absolue pour éprouver leur sentiment de supériorité. La seule chose qu’ils n’ont pas encore goûtée, c’est ce qui est unanimement défini comme intolérable : le tabou ultime. En franchissant ce seuil, ils se prouvent qu’ils sont vraiment « au‑dessus » des lois communes, de la morale et, au fond, de Dieu lui‑même. Spirituellement, on peut y lire une forme contemporaine du « non serviam » luciférien : non seulement refuser de servir, mais se complaire dans la fréquentation du Mal.
Le « kompromat » comme mécanisme mimétique
René Girard, dans sa théorie du désir mimétique, offre une grille anthropologique qui complète et radicalise la lecture freudienne du totem et du tabou. Le désir humain n’est pas autonome ni pulsionnel au premier chef ; il est imité, copié sur un modèle (le médiateur), ce qui engendre inévitablement rivalité et escalade violente. Dans les cercles fermés de l’hyperclasse, la transgression ultime — sexuelle, morale, sacrificielle — n’est pas tant une quête individuelle de supériorité qu’un objet de désir mimétique partagé : on la désire parce que les autres la désirent, parce qu’elle est le signe ultime d’appartenance au clan des « vrais puissants ».
Le « kompromat » fonctionne alors comme un rituel moderne de crise mimétique canalisée. Au lieu d’une violence réciproque ouverte entre rivaux (qui détruirait le groupe), la transgression collective sur des victimes innocentes (mineures dans le cas de l’affaire Epstein) produit une culpabilité partagée qui soude le clan par une dette invisible. Cette auto-compromission mutuelle joue le rôle du sacrifice archaïque. En plus d’être un outil de chantage instrumental, le « kompromat » devient un mécanisme victimaire intériorisé : les puissants se sacrifient symboliquement les uns aux autres par la honte commune, évitant ainsi l’explosion violente tout en se maintenant dans une dépendance mutuelle, instrumentalisé par une puissance néfaste. Sans une révélation qui démasque ce mécanisme — comme le fait le christianisme — le cycle ne peut que s’intensifier, produisant des élites toujours plus vulnérables au mal qu’elles invoquent pour se différencier.
III. Psychologie des élites : ennéagramme (1), biais et fabrication des faux chefs
Ennéagramme 3 et 8 : performeurs et vrais chefs
Les sciences de la personnalité et les sciences cognitives aident à comprendre pourquoi certains profils sont particulièrement exposés. Dans l’ennéagramme de type 3, « l’accomplisseur » est centré sur la réussite et l’image de réussite : il excelle dans l’adaptation stratégique, dans l’art d’apparaître performant, mais risque de sacrifier l’authenticité et la vérité à l’efficacité visible. Le type 8, « le chef/challenger », se définit par la puissance, le contrôle, le refus de la faiblesse : il peut être protecteur et courageux, mais aussi dominateur et brutal si la conscience morale n’est pas intégrée. L’hyperclasse contemporaine semble proliférer en types 3 hypertrophiés qui jouent au type 8 : ils adoptent les codes de la force, de la transgression, du courage apparent, mais restent intérieurement dépendants du regard, de l’invitation, du classement dans les cercles qui comptent.
Biais cognitifs et ingénierie sociale
Cette dépendance à l’image les rend extraordinairement vulnérables. La peur de l’exclusion, de la disgrâce médiatique, de la chute de statut fait accepter bien des compromissions comme « prix d’entrée » dans certains cercles. Les biais cognitifs amplifient cette dynamique : biais de statut (recherche compulsive de signes d’élite), biais de conformité (tendance à imiter le comportement du groupe fermé), biais de surconfiance (illusion de contrôler la situation, de pouvoir toujours s’en sortir). L’ingénierie sociale contemporaine – collecte de données, surveillance discrète, captation d’images et de sons, exploitation des réseaux sociaux – permet de transformer chaque faiblesse pulsionnelle en levier d’influence. Le système ne se contente pas de repérer des pécheurs ; il fabrique des occasions de chute, puis capitalise sur les conséquences.
Des « créatures de système »
De ce point de vue, les mauvais chefs ne sont pas seulement de mauvais chrétiens ou de mauvais païens ; ils sont les produits d’un mauvais système. Une démocratie réduite à l’opinion, structurée par la finance et par les technologies de l’information, valorise spontanément des profils centrés sur la performance visible et la capacité de manipuler les perceptions. Le succès politique se mesure en élections, en sondages, en « likes » ; le succès économique, en capitalisation boursière et en vitesse de croissance. Dans un tel environnement, il est rationnel de promouvoir des dirigeants qui savent jouer avec les flux d’images et d’argent, et non des hommes de vérité et de sacrifice. Ces « chefs » ne sont pas des pasteurs, mais des « créatures de système » : façonnés par les attentes du marché, animés par le flux des signaux financiers et médiatiques, ils sont intérieurement inachevés. Ils ressemblent à ces golems de la tradition juive : puissants, efficaces, obéissants aux ordres implicites du système, mais dépourvus d’âme, incapables de résistance intérieure au Mal.
IV. Le désordre spirituel et les conditions d’une renaissance
Une crise d’abord spirituelle
Dans l’anthropologie chrétienne, cette situation n’est pas seulement une crise sociologique ; elle est le symptôme d’un désordre spirituel profond. L’homme est créé à l’image de Dieu, appelé à partager sa vie, à être configuré au Christ ; sans cette finalité, sa liberté se dégrade en disponibilité pour toutes les puissances qui lui proposent des fins de substitution. Lorsque la loi morale objective et une vie de foi réelle disparaissent, la seule barrière au mal devient la peur du scandale. Le « kompromat » renverse cette barrière : ce qui devait protéger la société – la menace d’une révélation – devient l’outil même par lequel on tient ceux qui pourraient la réformer. La corruption intime des élites délégitime la démocratie, tout en paralysant ceux qui devraient la défendre.
Le Mal comme agent
Comprendre le Mal comme agent, et non seulement comme déficit moral individuel, est ici décisif. Les dispositifs comme ceux qu’a mis en place Epstein ne sont pas de simples « dérives » de soirées trop arrosées ; ce sont des dispositifs ordonnés à la compromission, où le mal est convoqué, ritualisé, mis au service d’une stratégie d’influence. On ne comprend rien à ces phénomènes si l’on refuse de voir que la dimension spirituelle est première. Il ne s’agit pas seulement d’individus faibles, mais d’un système où le Mal, comme réalité personnelle et intelligible, cherche à capturer en priorité ceux qui occupent les sommets, afin que, de proche en proche, la Cité tout entière soit affectée.
Rétablir la hiérarchie des biens, briser le cycle mimétique et former des chefs
La seule issue véritablement humaine consiste à rétablir une hiérarchie des biens qui rende aux chefs une consistance intérieure et les libère de la spirale mimétique. Remettre au sommet le bien spirituel — adoration, vérité, charité —, puis le bien moral — justice, vertu —, puis seulement les biens politiques et économiques, c’est rendre possible l’émergence de responsables qui acceptent d’être jugés par une loi supérieure à eux.
René Girard montre que les sociétés modernes, en perdant les rituels sacrificiels traditionnels et en révélant le mécanisme du bouc émissaire (via les Évangiles), entrent dans une ère de crises mimétiques sans résolution rituelle efficace. L’hyperclasse, vidée de finalité transcendante, réinvente artificiellement des totems et des tabous violés pour recréer du sacré et de la cohésion ; mais ce faisant, elle ne fait qu’exacerber la rivalité et la compromission. La sortie girardienne — comme la sortie chrétienne — passe par la reconnaissance du mécanisme : voir que le désir mimétique mène à la violence, que la transgression collective est un sacrifice raté, et que la seule issue est de se tourner vers Celui qui, innocent, a été victime pour démasquer et briser le cycle.
La liturgie, les sacrements, la vie ascétique, les communautés enracinées ne sont pas des refuges privés ; ce sont des écoles de liberté qui reconfigurent les désirs, apprennent à renoncer au modèle rival, à obéir à une loi supérieure, à servir sans chercher à dominer. Dans un monde qui tend à produire des individus calculables et contrôlables, elles forment des personnes qui échappent au chantage, parce qu’elles se savent déjà jugées, aimées et appelées par un Autre que le monde.
Ce n’est qu’à cette condition qu’une nouvelle génération de chefs pourra émerger : ni performeurs narcissiques, ni dominateurs cyniques, mais hommes de finalité, libérés de la mimésis dévorante, capables de résister au Mal non par force propre, mais par une conversion qui les configure au Christ — le seul bouc émissaire qui, en se laissant immoler, a révélé et vaincu le mécanisme.
(1) Voir : https://enneagrammepratique.fr/les-9-types/








