
par Rémy Verlyck
Il y a des rapprochements intellectuels attendus, et d’autres qui étonnent parce qu’ils traversent une ligne de front. La lettre que Simone Weil adresse à Georges Bernanos en 1938 appartient à cette seconde catégorie. Bernanos vient alors de publier Les Grands Cimetières sous la lune, livre de rupture dans lequel il dénonce les exactions franquistes et la complicité d’une partie du clergé espagnol. Or c’est une femme venue du camp adverse, engagée du côté républicain au début de la guerre d’Espagne, qui lui écrit pour lui dire qu’il lui est devenu, moralement, plus proche que ses propres camarades.
Le passage est saisissant. Simone Weil rappelle d’abord qu’elle n’est pas catholique, mais ajoute aussitôt que “rien de catholique, rien de chrétien” ne lui a jamais paru étranger. Puis elle confie à Bernanos qu’après avoir vu la guerre d’Espagne de l’intérieur, elle ne peut citer “personne, hors vous seul” qui ait vraiment résisté à son atmosphère morale ; enfin, elle conclut par cette phrase étonnante : vous m’êtes “plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon”. Tout est là. Une femme issue de la gauche révolutionnaire reconnaît comme plus proche d’elle un écrivain venu du monde catholique, monarchiste et nationaliste, parce qu’il a mieux vu qu’elle et que les siens ce que la guerre faisait aux âmes.
On pourrait lire cette lettre comme un simple hommage moral, mais elle me semble appeler une lecture plus précise, et peut-être plus girardienne. Car ce que Simone Weil accomplit ici, ce n’est pas seulement un geste d’admiration ; c’est une sortie hors de la logique du camp. Tout, dans les appartenances politiques, sociales et spirituelles du temps, aurait dû conduire Weil et Bernanos à se ranger l’un en face de l’autre. Elle s’était battue contre les nationalistes catholiques espagnols ; lui venait d’un univers que l’on aurait spontanément placé de ce côté-là, même si son livre fut justement une dénonciation implacable des violences commises au nom de cet ordre. Et pourtant, au lieu de reconduire l’opposition, Weil reconnaît en Bernanos un homme plus vrai que les siens. Elle ne choisit pas la proximité idéologique ; elle choisit la proximité dans la vérité.
C’est en ce sens qu’on peut parler, avec prudence mais sans timidité, d’un geste anti-rivalitaire. Dans la perspective de René Girard, les hommes s’enferment volontiers dans des symétries hostiles où chacun imite son adversaire tout en croyant s’en distinguer. Les rivalités collectives se nourrissent alors d’une polarisation croissante, jusqu’au moment où la violence se concentre sur des victimes qu’un groupe a d’abord désignées comme coupables ou inhumaines. La singularité décisive du christianisme, chez Girard, est d’avoir dévoilé l’innocence de la victime et, par là, d’avoir rendu visible le mensonge du mécanisme victimaire. Lire la lettre de Weil à Bernanos à cette lumière n’est pas artificiel : elle y refuse précisément le réflexe par lequel un camp excuse sa propre violence et diabolise l’autre.
Le geste est d’autant plus remarquable qu’il ne repose pas sur un vague irénisme. Simone Weil ne gomme ni les divergences, ni les responsabilités, ni l’horreur concrète de la guerre. Sa lettre est remplie de scènes de meurtre, de représailles, de brutalisation des consciences. Elle n’oppose pas à la guerre une réconciliation de façade ; elle oppose à la logique des camps une fidélité plus haute à ce qu’elle a vu. C’est pourquoi sa parole ne relève ni du juste milieu, ni du compromis, ni d’une neutralité commode. Elle procède d’une exigence de vérité assez forte pour rompre la solidarité mimétique avec “les siens”. Dans un monde qui pousse sans cesse à choisir sa tribu avant de juger les faits, cette lettre reste d’une actualité troublante.
Ce rapprochement peut encore être approfondi. On peut lire Bernanos et Simone Weil non seulement à partir de leur probité morale face à la guerre, mais à partir d’une intuition plus radicale sur la violence elle-même. Chez Weil, l’accent porte d’abord sur la déshumanisation : on tue plus facilement ceux qu’on a déjà, symboliquement, retranchés de l’humanité commune. Mais Bernanos semble remonter plus loin encore, vers une source plus obscure : la peur de mourir, le refus de notre finitude, l’incapacité à consentir à la condition humaine dans sa vulnérabilité. La violence extrême ne serait alors pas seulement affaire d’idéologie ou de fanatisme ; elle serait aussi une manière de fuir la mort en la donnant aux autres. Les deux approches ne s’excluent pas. Elles se rejoignent même profondément. On retranche souvent autrui de l’humanité parce qu’on ne supporte plus d’être soi-même un vivant fragile, un mortel parmi les mortels. Sous cet angle, la lettre de Simone Weil à Bernanos prend une portée plus haute encore qu’une simple convergence morale ou politique. Elle donne à voir une résistance commune à la contagion meurtrière, une manière de ne pas laisser la peur se changer en haine sacrée.
Reste alors une question plus discrète, mais sans doute décisive. Comment Simone Weil a-t-elle été capable d’un tel geste ? Pourquoi n’a-t-elle pas simplement reconduit le réflexe d’appartenance, comme tant d’autres intellectuels de son temps ? Il serait trop simple de répondre : parce qu’elle était moralement supérieure. Une hypothèse plus intéressante consiste à prendre au sérieux ce qu’elle dit elle-même : “rien de catholique, rien de chrétien” ne lui est étranger. Sans faire de cette phrase une conversion inachevée ni une profession de foi rétrospective, on peut y voir le signe d’une familiarité intérieure avec le christianisme qui l’a peut-être rendue plus disponible à l’innocence des victimes, plus rétive aux justifications sacrificielles, plus libre à l’égard du mensonge partisan. Dans une perspective girardienne, une telle hypothèse n’a rien de forcé : si la Passion du Christ révèle le mécanisme qui mène les groupes à tuer des innocents, alors il n’est pas absurde de penser qu’une conscience profondément travaillée par le christianisme sera mieux armée pour résister aux solidarités meurtrières.
Il faut naturellement formuler cela avec tact. Simone Weil n’est pas réductible à une identité confessionnelle qu’elle n’a pas pleinement assumée. Son anti-rivalité vient aussi de son expérience du malheur, de son attention aux humiliés, de son refus presque inhumain du mensonge à soi-même. Mais précisément : ce qui est remarquable, c’est que cette exigence radicale de vérité rencontre chez elle, non un christianisme extérieur, décoratif ou culturel, mais une proximité spirituelle qui rend possible une parole rare. Le christianisme n’apparaît pas ici comme une bannière de camp ; il apparaît comme ce qui peut libérer de la logique des camps.
La lettre de Simone Weil à Bernanos nous laisse ainsi une leçon très simple et très difficile. L’anti-rivalité n’est pas l’effacement des désaccords. Elle n’est pas non plus la faiblesse de ceux qui refusent de nommer le mal. Elle commence au contraire quand un homme ou une femme accepte de reconnaître la vérité chez celui dont tout devrait le séparer. En 1938, au milieu d’un monde déjà ivre de haine, Weil a su écrire cette phrase presque impensable : « vous m’êtes plus proche que les miens ». Il n’est pas interdit d’y voir une petite victoire de l’esprit évangélique sur la logique mimétique des appartenances. Et c’est peut-être pour cela que cette lettre, aujourd’hui encore, nous atteint si profondément.








