L’affaire du Sea Watch : un signe ?

par Hervé van Baren

«Si je n’étais pas venu, si je ne leur avais pas adressé la parole, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent leur péché est sans excuse. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait au milieu d’eux ces œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent qu’ils les ont vues, ils continuent à nous haïr, et moi et mon Père ; mais c’est pour que s’accomplisse la parole qui est écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison. » (Jean 15, 22-25)

L’Evangéliste Jean utilise un autre mot pour « ces œuvres que nul autre n’a faites » : le mot signe. Ces signes n’ont rien à voir avec des interventions magiques ou surnaturelles. C’est toujours de la primauté de la relation sur toute autre considération qu’il est question. Or d’après Jean, « ceux qui habitent le monde » n’ont « pas de péché » en l’absence de ces signes, parce qu’ils « ne connaissent pas celui qui [a] envoyé [Jésus] ». A la source des actes que Jésus qualifie de péchés, il y a une profonde méconnaissance et cette méconnaissance est abolie par les signes.

Le péché inconscient dont parle Jésus, c’est le meurtre d’un innocent, c’est le mécanisme victimaire, l’unanimité sacrificielle contre un bouc émissaire. Seuls les signes peuvent exposer la violence de ce phénomène, inconscient s’il en est.

René Girard voit le moment de la désignation du bouc émissaire comme un phénomène éminemment instable : la vindicte populaire cherche un coupable, et le doigt accusateur peut se fixer sur n’importe qui. Dans ces versets, Jésus indique qu’il y a un moyen très sûr pour devenir la cible unique de la haine de la foule : montrer par des actes d’amour la réalité de la violence du mécanisme victimaire, démontrer l’innocence de la victime.

En temps de prospérité et de stabilité, les signes font l’objet de l’approbation générale, et la foule en nous s’émerveille. En temps de crise, ils ont cette fâcheuse propriété de révéler la violence et l’iniquité des mécanismes que nous mettons en œuvre pour tenter d’y survivre. C’est alors qu’ils prennent tout leur sens. La haine dont Jésus parle est sans raison : celui ou celle qui réalise des signes ne peut être accusé que de compassion, de solidarité, d’amour. Mais c’est précisément cela qui est insupportable à la foule lyncheuse. Pour pouvoir réaliser l’unanimité sacrificielle il faut que tous, sans exception, se conforment à la loi perverse du mécanisme victimaire. Témoigner de son amour pour la victime constitue donc le crime suprême, impardonnable entre tous. La compassion affichée pour la victime déclenche nécessairement la haine de la foule.

L’affaire du Sea Watch prend toute sa signification avec cet éclairage des Evangiles. L’Italie de Matteo Salvini, et plus généralement l’Europe, est en profonde crise, et les victimes émissaires, ce sont les migrants, source de tous les maux, sacrifiés sur l’autel de l’unité nationale. On notera l’ironie de la peine de mort applicable. Les migrants se voient refusés toute aide en mer ; ils sont rejetés à la mer, une des deux façons mythologiques de tuer la victime sans se salir les mains de son sang.

Arrive une figure christique qui, par un acte de solidarité, un acte de désobéissance aussi, fait preuve de compassion et montre que la victime n’est pas ce monstre chargé de toutes les fautes, mais un être humain en souffrance, fondamentalement innocent, et l’unanimité sacrificielle s’effondre. Bien plus, la médiocrité et la violence de ceux qui participent au sacrifice apparaît aux yeux de tous.

La dimension politique de l’acte de Carola Rackete existe, bien sûr. La capitaine du Sea Watch est aussi une militante progressiste, adversaire déclarée de M. Salvini et des adeptes d’une « Italie forte ». Mais la haine farouche dont elle est l’objet, si bien exprimée par M. Salvini, qui n’hésite pas à la traiter de criminelle, et à accuser l’équipage du Sea Watch de « séquestrer 42 migrants depuis deux semaines pour un jeu politique médiocre »1, déborde du cadre politique. La réaction de certains habitants de Lampedusa, l’île sur laquelle a accosté le Sea Watch, les messages de haine et les menaces, tout cela ne peut pleinement s’expliquer qu’à la lumière de ces versets et de leur interprétation girardienne.

Rappelons une autre vérité révélée par René Girard : le mécanisme sacrificiel ne fonctionne plus, parce qu’il y a de plus en plus de « défenseurs » qui réalisent des signes. Les archaïques recettes victimaires ont perdu tout pouvoir. En tentant de ressouder leurs pays par l’unanimité sacrificielle, MM. Salvini, Trump, Erdogan, Poutine, Bolsonaro et consorts les condamnent à l’effondrement moral, économique, culturel. M. Salvini, en particulier, devrait méditer sur l’histoire de son pays pour en prendre conscience.

Si nous ne sommes pas encore gagnés par la folie de la foule sacrificielle, que nous apprend l’Evangile, et que nous montre Carola Rackete ? C’est que la dénonciation de la violence sacrificielle ne peut se faire par l’invective, la controverse, l’opposition frontale. La violence est le carburant des extrémismes, leur faire violence les rend seulement plus puissants. Ce n’est que par des actes profondément motivés par l’amour que nous pouvons exposer la réalité sacrificielle et lui ôter son malfaisant pouvoir. Encore faut-il être pleinement conscient que ce faisant, nous lui ôtons aussi son pouvoir pacificateur. Le « faiseur de signes » doit assumer pleinement la crise qu’il ou elle contribue à alimenter.

1 https://www.youtube.com/watch?v=R4z-hP57haw

Colloque de COV&R 2019 à Innsbruck : Imaginer l’autre

L’association internationale des chercheurs girardiens du Colloquium On Violence & Religion (COV&R) organise du 10 au 13 juillet 2019 son colloque annuel à Innsbruck. Le thème des travaux qui y seront présentés par une centaine d’intervenants est : Imaginer l’autre. Défis théologico-politiques dans une époque de migrations. Il s’agit là d’un très beau défi à l’intelligence collective girardienne.

Vous trouverez ci-après le lien qui permet d’accéder au site :

https://www.uibk.ac.at/congress/imagining-the-other/

 

Michel Serres

par Benoît Chantre

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Chers amis,

Michel Serres nous a quittés le samedi 1er juin, après une longue maladie. Je ne dirai pas ici l’importance de son œuvre, dont la presse et les médias se sont excellemment fait l’écho pendant la semaine qui a précédé ses obsèques. Je voudrais rappeler qu’en plus d’un grand ami, il fut un compagnon fidèle de notre association, à la naissance de laquelle il contribua généreusement. Son amitié pour Martha et René Girard était profonde, et leur maison de Stanford, au fil des années, était un peu devenue la sienne. Nombre de ses propres livres se trouvent là-bas, dans la bibliothèque paternelle que René Girard avait fait revenir d’Avignon, où ils font bon ménage avec les Fables de La Fontaine et les Mémoires de Saint-Simon.

Michel Serres fut un voisin merveilleux. Rare professeur à avoir pris au mot l’université-phare de 1968 en choisissant de s’installer rue de Montreuil à Vincennes, il habitait à la couture de nos deux villes. Nous poussions donc souvent la grille de son petit jardin peinte en bleu, de la couleur de l’équipe de rugby d’Agen. Passionné de musique – il me chanta à tue-tête, un jour où j’allai le chercher pour un repas, un air des Pêcheurs de perles de Bizet -, il aimait entendre jouer Ravel, Poulenc et Debussy. Il aimait aussi les feux de la rampe, au point qu’il me demanda, alors que je préparais à Stanford une mise en scène du Messie de Haendel, si je ne pouvais pas lui trouver un rôle. J’en fus d’abord stupéfait, mais je le pris au mot : il écrivit quatre méditations, qu’il déclama lui-même sur la scène du Théâtre du Châtelet. C’est lors des répétitions de ce spectacle que je découvris à quel point il était populaire et aimé des gens les plus divers. Il y eut des remous dans la salle, mais il tint bon : « c’est comme au rugby », me dit-il un soir, « il faut répondre, toujours attaquer ».

Sismographe très sensible, il vivait en prise sur l’événement, réagissant avec une santé phénoménale au catastrophisme ambiant. Ces derniers temps son optimisme leibnizien fut mis à rude épreuve, tant sa santé et celle du monde étaient atteintes. Mais il restait le même, n’hésitant pas, au sortir d’une opération douloureuse, à filer au Cap Horn, qui manquait à son tableau de chasse. Il en revint joyeux comme un enfant gourmand et insatiable, éternel lecteur de Jules Verne, qui fut son Homère. Si René Girard était « un sanglier creusant sans cesse le même sillon », lui se voulait renard, à l’affût de la moindre découverte, qui lui permettrait de tisser de nouveaux liens entre les êtres et les choses, les sciences de la nature et celles de l’homme. Il fut le penseur des ponts et des passages entre les régions du savoir, un styliste vibrant et passionné, inventeur d’un lyrisme scientifique qui n’avait rien d’un progressisme, tant ses bifurcations constantes ménageaient de surprises à son lecteur. Les littéraires ne s’y retrouvaient pas toujours, les scientifiques non plus – ce qui n’était pas pour lui déplaire. Car il ne s’adressait pas à eux, mais aux jeunes « hominescents », petites poucettes aux semelles de vent, inventeurs inconscients du monde à naître. Fi des ronchons et des mélancoliques ! Non, ce n’était pas à eux qu’il destinait ses pommes.

La dernière fois que j’ai dîné chez lui, il y a quelques mois, nous avions évoqué ses livres qui comptèrent tant pour les étudiants de ma génération : Esthétiques sur Carpaccio, Le Parasite, Rome, Genèse, Statues… René Girard y était très présent, avec « sa solide théorie du religieux », comme Michel aimait à dire. De cette théorie, il avait perçu toutes les harmoniques. Il n’hésita donc pas une seconde à rentrer sur le terrain, quand il fallut la défendre à la fin des années 1970. Ce n’est pas à un joueur de rugby qu’on apprend à mouiller le maillot. On se souvient du chapitre de Hermès IV, en 1977, consacré à la révolution opérée par Pasteur, qui bouleversa la pratique médicale en l’arrachant à ses origines sacrificielles (c’est-à-dire à l’obsession moliéresque de la purge et de l’expulsion du mal) grâce la découverte du vaccin, à la fois poison et remède. Les girardiens n’ont pas oublié non plus son article du Nouvel Observateur, un an plus tard, quand il prit fait et cause pour Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il marqua là l’un de ses plus beaux essais :

« Lisez ce livre clair, lumineux, sacrilège, apaisé. Vous aurez l’impression d’avoir changé de peau. Vous aurez envie, vous aurez besoin de la paix. Au feu de Darwin, souvenez-vous-en, les anciens montages coulaient, tout s’engageait dans le temps général de l’évolution, par le moyen d’opérateurs d’une simplicité inattendue. Au feu de Girard, il en est de même. Nous n’avions pas eu de Darwin du côté des sciences humaines. Le voici. Les petites classifications se mettent à fondre, une histoire les traverse, les remplace, une histoire qui nous concerne, puisqu’elle nous dépose au pied du nouveau dieu tonnant que nous avons, pour le coup, fait à notre image : la bombe. Monstre dont nous sommes les esclaves en même temps que les maîtres. Alors, on n’explique plus l’Apocalypse comme un texte, on la prépare comme un événement. »

C’est ce que fit son ami, une dernière fois, dans Achever Clausewitz, en 2007. Michel Serres lui répondit alors, avec La Guerre Mondiale, moins pour surenchérir sur la montée aux extrêmes que pour dire que l’humanité ne pouvait aujourd’hui s’entendre que sur le dos de la nature, dernier bouc émissaire. Il me dit un jour que l’auteur de La Violence et le sacré était « le seul penseur non-violent qu’il ait jamais connu » et que c’était pour cette raison qu’il n’eut de cesse, de Buffalo à Hopkins, puis de Hopkins à Stanford, de venir vivre dans son voisinage. A qui a vu, comme je les ai vus, ces deux amis s’échauffer certains après-dîners, il n’est pas besoin d’expliquer ce que devraient être les séances à l’Académie : chahut, finesse, humour et rire, le tout dans une très grande précision de vocabulaire. Car langues d’oc ou d’oil, parlers populaires ou savants, terme de marine ou de théâtre, ni l’un ni l’autre ne plaisantaient sur ces sujets.

Michel Serres a téléphoné à son éditrice l’avant-veille de sa mort. Il était déjà à l’hôpital. La conversation fut très brève. Il voulait seulement lui annoncer que « son livre était terminé » : son essai sur la religion qu’il méditait depuis longtemps et craignait de ne pouvoir achever, nous avait-il dit la dernière fois que nous avions poussé la grille. Notre Hermès nous réserve donc un lumineux message. Il ne nous a pas tout à fait quittés.

Benoît Chantre

 

 


Lire le discours de réception de René Girard à l’Académie française. Réponse de Michel Serres au discours de René Girard, prononcée le jeudi 15 décembre 2005


Ecouter les deux conférences données par Michel Serres dans le cadre de l’ARM :

« La guerre mondiale » Chaire René Girard au Collège des Bernardins,  le 27 janvier 2008.

« Les trois sacrifices « Colloque Faut-il avoir peur ? organisé par l’ARM et l’ICP à l’Institut catholique de Paris, le 6 mai 2017.

 

 

Désir mimétique et harcèlement moral au travail

 

La prise de conscience des mécanismes interpersonnels de la relation toxique harceleur / harcelé

par Christian Lebreton International University of Monaco (Clebreton@monaco.edu)

Christian Lebreton est un doctorant qui va prochainement soutenir sa thèse. Il nous fait le plaisir de présenter ici certains de ses résultats en prenant appui sur un cas pratique pour en faciliter la compréhension.

 

Les effets toxiques du harcèlement moral au travail sur les victimes, les entreprises et la société au sens large sont désormais bien identifiés. Les gouvernements aux niveaux national et mondial ont compris la nécessité d’éliminer le harcèlement moral sur le lieu de travail. Son impact négatif est si important que l’ONU a donné la priorité à son éradication. La 107ème session de la conférence 2018 de l’Organisation internationale du travail (OIT) avait pour thème : « Mettre fin à la violence et au harcèlement des femmes et des hommes dans le monde du travail ».

En France, c’est la psychiatre et victimologue Marie-France Hirigoyen qui a introduit le concept de harcèlement au travail. La parution de son livre sur le sujet en 1998 a initié une prise de conscience largement relayée par les médias. Une Loi promulguée en 2002 a pénalisé la pratique du harcèlement moral au travail. En même temps, la recherche s’est emparée du sujet. Des milliers d’articles ont été publiés à ce jour. Les études se sont majoritairement focalisées sur les conséquences pour la victime. Les données ont été obtenues par questionnaires et analyses statistiques, établissant une cartographie ponctuelle et figée à un instant « T ». Les résultats ne permettent donc pas d’observer et de comprendre l’intimité de la relation harceleur/harcelé car cette relation est un processus évolutif et subjectif.

Comme nous l’a enseigné René Girard, toute forme de violence humaine naît de la rivalité mimétique.

Le harcèlement moral est comme une maladie dont on ne connait pas l’étiologie, ni les raisons de sa progression. Aucun « vaccin » ni « traitement » n’est disponible. Que ce soit pour les victimes, les harceleurs, les dirigeants des entreprises, les cliniciens. Seule la Loi tente d’éradiquer le problème soit par la peur d’une condamnation, soit par la punition.

Mais ni les données statistiques, ni la Loi ne pourront changer le fonctionnement physiologique de notre cerveau et éradiquer la violence. Cette violence s’exprime, le plus souvent entre un chef et son subordonné mais également entre deux salariés sans lien hiérarchique. La violence mimétique est contagieuse. Il n’est pas rare de trouver un bouc émissaire, cible de plusieurs personnes au sein de la même entreprise. Leif Leymann (Leymann, 1990), considéré comme le pionnier dans l’étude du harcèlement moral au travail, a effectivement décrit il y a 29 ans le cas d’un salarié harcelé par ses collègues aboutissant au « sacrifice de la victime innocente» matérialisé par son licenciement de l’entreprise. Pour les « Girardiens » la présence du désir mimétique est claire comme le cristal : ses collègues étaient envieux de ses excellentes compétences et de son salaire.

L’article qui vient de paraître dans la revue internationale « Problems & Prespectives in Management » (Lebreton C., Cristini H., & Richard D., 2019) présente une nouvelle et originale approche permettant la compréhension du phénomène de harcèlement moral par la découverte de la géométrie du désir mimétique dans la relation harceleur/harcelé. Les questionnaires impersonnels et les statistiques sont remplacés par des interviews face-à-face semi-dirigés, enregistrés puis analysés par les techniques d’analyse qualitatives. L’analyse qualitative de la parole de la victime contient l’ensemble des événements conscients et inconscients de son processus de harcèlement. Il révèle « l’identité » de « l’objet » mimétique (physique ou virtuel) désiré par la victime et le harceleur. Le désir mimétique permet d’analyser et de comprendre les comportements et les réactions en évolution entre l’harceleur et la victime, car ils sont dans une relation de désir mimétique triangulaire avec « l’objet ».

Les recherches antérieures sur le sujet mettent en évidence le caractère évolutif de la relation harceleur/victime au sein d’un processus où la violence ne fait que croître.

Parmi les interviews réalisées, on peut citer l’expérience de Cathy la secrétaire. Cathy, 26 ans, est recrutée par sa future « Patronne » Madame Dupont, pour remplacer Lucette, 56 ans, qui doit être prochainement licenciée pour faute grave. Cathy a déjà travaillé pour Madame Dupont et déclare : « … je lui ai monté tout son secrétariat tout ça et elle m’a proposé de m’embaucher sur un poste de titulaire… ». D’ailleurs, à son arrivée dans l’entreprise, Madame Dupont attribue le bureau de Lucette à Cathy. Il est aisé d’imaginer les sentiments éprouvés par Lucette, à ce poste depuis 30 ans, à l’arrivée de la jeune, « l’usurpatrice »…

Mais la situation n’évolue pas comme prévu. Lucette, qui devait être licenciée est en fait maintenue à son poste : « …en fait ma patronne a absolument besoin de cette personne là parce qu’elle sait beaucoup de choses et c’est un peu sa femme à tout faire on va dire… donc elle a tout fait pour que cette personne reste en poste… ».

Cathy, avec ses mots, exprime ses maux : « … et de là a commencé, l’enfer…les deux premiers mois où je suis rentrée dans cet emploi ça allait… et à partir du moment où elle a su qu’elle restait, ça a été l’enfer mais vraiment, c’est… ça a été pour l’apprentissage du poste pour tout ça et à chaque fois que je posais une question elle me répondait : je ne sais pas. On (Lucette) me faisait passer pour une moins que rien… on allait dire à droite à gauche que je ne comprenais rien… que j’étais nulle… »

Jour après jour, la douleur psychologique s’amplifie car l’agression est quotidienne, répétée et s’inscrit dans la durée : « quand c’est tous les jours et que c’est répété plusieurs fois par jour, à un moment donné ce n’est pas possible de… de passer outre ».

Le désir commun de Lucette et Cathy est d’occuper le poste d’assistante de la « Patronne ». Pour Cathy, Lucette est « l’ancienne » qui a la faveur de la « Patronne » : « Et puis elle est… (émotion dans la voix) elle est tellement proche de ma patronne, elles se tiennent toutes les deux ». Pour Lucette, Cathy est la petite jeune et jolie usurpatrice qui a les faveurs de Sa Patronne. La violence d’origine mimétique s’amplifie de jour en jour, chaque protagoniste étant médiateur et sujet. Copier le désir de l’autre pour l’objet, pour les faveurs de Madame Dupont en tant que secrétaire personnelle et, en même temps, désigner à l’autre l’objet par le désir que l’on exprime envers lui tout en lui en interdisant l’accès aboutit à une crise mimétique dans laquelle Cathy se victimise et se noie progressivement. D’autant que Lucette, compte tenu de son ancienneté et de ses fonctions très liées à la vie privée de Madame Dupont, réussit à convaincre celle-ci que Cathy est le bouc émissaire à sacrifier pour résoudre la crise : « elle (Lucette) a consacré sa vie à ma chef et c’est pour ça que ma chef en a tellement besoin et qu’elle a tellement fait pour elle et qu’elle sait tellement de choses que personne ne doit savoir qu’elle sera toujours protégée ». Cathy sombre dans une dépression sévère. Les arrêts de travail pour maladie se succèdent. Après l’intervention de la médecine du travail auprès de Madame Dupont, un accord amiable est trouvé. Cathy est licenciée.

Elle essaye aujourd’hui de se reconstruire.

La recherche de la rivalité mimétique et de ses origines dans le couple harceleur/harcelé permet ainsi d’apporter un nouvel éclairage sur cette relation toxique :

1) Le harceleur commence à attaquer sa victime ciblée quand il/elle réalise ou croit, inconsciemment, que la victime a le même désir du même objet ;

2) L’employé devient victime lorsqu’il réalise inconsciemment que le médiateur lui interdit d’accéder à l’objet souhaité ;

3) Le harcèlement est un processus dont la violence augmente avec le temps en raison de l’augmentation simultanée du désir du sujet et du médiateur pour « l’objet » via l’effet « miroir ». La croissance du désir mimétique conduit à toujours plus de violence.

Une fois de plus, force est de constater que le désir mimétique est à l’origine de la violence humaine. En revanche, c’est la première fois qu’une équipe de recherche démontre que la violence du harcèlement moral au travail nait de la rivalité mimétique. Expliquer et comprendre le fonctionnement du désir mimétique est simple. Cela permet d’éclairer la victime qui trouve ainsi une réponse à sa question : « Pourquoi moi ? ». La plupart du temps, le harceleur n’a pas conscience de ses actes et de leur conséquence. La prise de conscience que ses actes sont gouvernés par le désir mimétique peut l’aider à changer d’attitude.

Bien sûr, les responsables de ressources humaines, psychologues, médecins du travail peuvent également bénéficier de ce nouvel éclairage.

Hirigoyen, M. F. (1998). Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Paris: Éditions La Découverte & Syros.

Lebreton C., Cristini H., & Richard D. (2019). Mimetic Desire and Mirror Neurons: The Consciousness of Workplace Bullying. Problems and Perspectives in Management, 17(1).

Leymann, H. (1990). Mobbing and psychological terror at workplaces. Violence and victims, 5(2), 119-126.

A propos de la « ligature d’Isaac »

par Bernard Perret

ligature d'isaac

Parmi les textes lus au cours de la célébration catholique de la Veille de Pâques figure le récit du quasi sacrifice d’Isaac (Genèse 22). La lecture du passage se termine par le verset 18 : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m’as obéi. » En l’absence de tout commentaire spécifique de la part du célébrant, ce verset tient implicitement lieu de morale du récit (morale reprise et assumée dans un grand nombre de sermons centrés sur le thème de l’obéissance), dans la ligne de la lettre aux Hébreux (11, 17-19). Remarquons toutefois que l’auteur de cette lettre prête audacieusement à Abraham la pensée suivante : « Dieu, pensait-il, est capable même de ressusciter les morts », ce qui suggère au moins une certaine gène.

Quoi qu’il en soit, nous avons de bonnes raisons pour penser que le texte en question témoigne de la pratique bien réelle du sacrifice des premiers nés par les anciens hébreux. Il constitue en fait un témoignage clef sur « la transition, du passage d’un Dieu qui demandait le sacrifice des premiers-nés à un Dieu qui n’en veut plus. » Je renvoie ici à la lumineuse démonstration de James Alison au chapitre 3 des 12 leçons sur le christianisme. Si l’on suit cette démonstration, le texte lu le soir de Pâques, avec le respect du à la Parole de Dieu (« Parole du Seigneur. – Nous rendons grâce à Dieu. ») est en fait un texte remanié dont la version initiale racontait la mise à mort d’un enfant.

Qu’en conclure, sinon que ce texte ne devrait pas être lu dans une assemblée chrétienne sans un commentaire exégétique substantiel centré sur la transformation progressive du visage de Dieu ? Ajoutons que cette lecture ne devrait être faite le soir de Pâques : le contexte de la célébration de la mort et de la résurrection du Christ ne peut en effet que suggérer l’idée que Jésus a obéi, non pas en se soumettant librement à la violence des hommes pour aller jusqu’au bout de sa mission, mais en s’offrant à la colère vengeresse de son père. Idée qui, on le sait a imprégné pendant des siècles la théologie chrétienne.

Reste une question qui m’intrigue : comment ce texte est-il reçu et compris par ces nombreux chrétiens sans culture biblique qui assistent à la Veillée pascale ? Certains d’entre eux sont-ils secrètement choqués ou perplexes ? On peut le supposer, à moins qu’ils se contentent d’écouter distraitement une histoire plus ou moins familière sans vraiment chercher à comprendre, ce qui est une éventualité non moins vraisemblable.

Quoi qu’il en soit, puisque l’Église catholique semble entrée volens nolens dans une phase de turbulence et de remue-méninges, voilà un sujet qui mérite réflexion et débat.

Sodoma de Frédéric Martel

par François Hien

Sodoma, de Frédéric Martel, est un livre parfois agaçant, et qui n’est pas constamment rigoureux. Il aligne au même niveau des éléments d’enquête incontestables, et des passages qui relèvent davantage de la supputation douteuse. Il offre trop de prises à la critique, et nul doute que ceux qui veulent que rien ne changent sauront exploiter ces faiblesses. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’opportunité qu’offre ce livre.

Il est incontestable que Martel a mené une enquête d’une ampleur inouïe. Les passages racoleurs ou complaisants de son ouvrage ne doivent en aucun cas nous distraire de ce que cette enquête révèle. Résumons : le clergé catholique est massivement homosexuel – pratiquant ou chaste ; plus on grimpe dans la hiérarchie catholique, plus le taux d’homosexuels est conséquent. Plus fascinant : les prélats dont l’enquête révèle non seulement les inclinations sexuelles, mais surtout les turpitudes, sont systématiquement ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux homosexuels. Le livre multiplie les exemples édifiants, les affaires étouffées, les témoignages concordants ; ce foisonnement de détails, certains touchants (la poignante vie sexuelle des prêtres décrite par les prostitués immigrés de Roma Termini), d’autres répugnants (le sadisme inouï de certains prélats), finit par déployer un paysage d’ensemble. Extrapolant à partir de l’enquête de Martel, j’aimerais décrire ici l’Eglise dont le livre m’a donné l’image.

Dans des sociétés normatives et autoritaires, des jeunes hommes découvraient dans la douleur leur singularité, un curieux goût condamné ; leur comportement était moqué, stigmatisé ; la carrière d’époux qu’on les incitait à embrasser leur semblait un long calvaire ; or, il suffisait qu’ils décident d’entrer dans les ordres pour qu’aussitôt, tout ce qui les desservait socialement devienne valorisant ; leur méfiance des femmes, qu’on prenait pour une incongruité, devenait une vertu ; leur goût de la compagnie des hommes ne posait plus problème. L’Eglise fut ce lieu où des hommes persécutés trouvèrent un abri contre la honte d’être soi. Ne pouvait-elle se rêver meilleure vocation ? Que l’Eglise soit le refuge des humiliés, rien de plus naturel. Que les homosexuels y soient sur-représentés n’a rien pour nous surprendre.

Cependant, ce n’est pas ainsi que ces prêtres vivaient leur trajectoire. L’écharde dans la chair continuait à les lancer. Ils tenaient quelques années dans la chasteté, heureux de triompher de leurs désirs « contre-nature » ; cependant, avec le temps qui passe, les vocations s’émoussent, les conduites s’assouplissent, la nécessité de se contraindre perd en évidence… Un jour, le pas est franchi, un geste qu’on n’a su retenir, un premier baiser à l’abri des regards. Dans le meilleur des cas, certains prêtres tombent amoureux et vivent en marge de leur sacerdoce une véritable liaison, déguisant en secrétaire particulier leur amant ; dans le pire des cas, certains ne trouvent d’autres moyens d’assouvir leur pulsion qu’en profanant les corps des adolescents qui leur sont confiés… Dans tous les cas, ces pratiques sont vécues dans la haine de soi et le refoulement.

On sait qu’un certain catholicisme doloriste se complait dans le masochisme et l’auto-dénigrement. Le Christ nous invite à regarder d’abord nos propres défauts ; ces homosexuels honteux tirent une conséquence perverse de cette invitation à la vigilance personnelle ; ils condamnent avec une virulence accrue ce qu’ils se haïssent de commettre dans le secret. Ils croient se racheter de leur faute en la dénonçant publiquement avec zèle. Et plus ils cèdent à leurs penchants, plus ils redoublent d’imprécation. Frédéric Martel en apporte de nombreux exemples : quand un évêque passe son temps à condamner les gays, il suffit de gratter un peu pour trouver d’abondants témoignages sur sa vie cachée homosexuelle. Ainsi, l’Eglise est-elle à la fois la plus grande communauté homosexuelle du monde, mais dans le même temps une institution violemment homophobe et réactionnaire – alors même que les Evangiles ne contiennent pas la moindre allusion à l’homosexualité, et invitent à la miséricorde.

Dans un passage du livre qui s’assume comme hypothétique, mais que j’ai trouvé assez convaincant, Benoît XVI est décrit comme un homosexuel qui aurait réussi toute sa vie à triompher de ses tendances. Indigné par les scandales sexuels dans l’Eglise, il avait conscience qu’ils étaient majoritairement le fait d’homosexuels : la plupart des actes de pédophilie commis par des prêtres relèvent plutôt de l’éphébophilie et concernent des jeunes garçons ; hors de l’Eglise, les proportions sont totalement inversées, et ce sont massivement les petites filles qui sont victimes de la pédophilie. Tirant conséquence de cette observation, Benoît XVI décida d’interdire la prêtrise aux homosexuels, mais aussi de sanctionner les évêques progressistes, dont la coupable indulgence à l’égard des gays lui semblait favoriser les abus sexuels ; Benoît XVI promouvait donc des cardinaux réactionnaires, dont l’homophobie virulente lui semblait la meilleure garantie contre les scandales ; or, pendant son pontificat, les révélations se sont enchaînées, qui toutes impliquaient précisément ces prélats semblant au-dessus de tout soupçon. Benoît XVI croyait se protéger des membres dépravés de l’Eglise en favorisant ses membres les plus conservateurs ; il n’avait pas compris qu’il s’agissait des mêmes hommes. Découragé par la multiplication des scandales, il finit par jeter l’éponge et démissionner. Le pape François a choisi la stratégie inverse : il placardise les cardinaux rétrogrades, il promeut les progressistes ; ces derniers comptent généralement, d’après Martel, parmi les rares hétérosexuels que compte le haut clergé. Désencombrés de la haine de soi qui obscurcit l’entendement des prêtres homosexuels, ils osent formuler une pastorale tolérante, et n’ont aucun besoin de donner des gages d’homophobie par crainte qu’on ne devine leur honteux secret.

Curieuse Eglise, donc. Cette institution est un refuge ; mais au fond, pour qu’elle le reste, pour que les secrets qu’elle abrite soient protégés, les hommes qui s’y sont réfugiés ont besoin de reproduire la violence dont ils furent victimes, de reconduire les jugements qui les firent souffrir… Curieuse Eglise dont les prêtres font payer au monde leur honte secrète.

Que conclure de tout cela ? Plusieurs choses.

D’abord que tout ceci ne doit pas nous surprendre. L’Eglise est la maison de Dieu, mais elle est aussi une institution humaine, l’une de ces puissances et principautés dont parlait le Christ. Il n’y avait aucune raison qu’elle échappe à la corruption, et personne ne pouvait espérer qu’elle ne soit composée que de saints. Il est évident qu’une institution favorisant la vie entre hommes, et imposant le célibat, deviendrait ce que Martel nous en décrit. Reste à définir les règles dont doit se doter l’Eglise pour n’être pas cela – pas que cela.

Deuxième réflexion : l’Eglise n’a pas d’autre choix que de devenir progressiste. Pour cesser d’être cette institution dévoyée, secouée par les scandales sexuels et les imprécations malsaines, elle doit suivre la voie proposée par le pape François. Cet assouplissement de la doctrine n’est pas seulement une nécessité pastorale, pour rester en phase avec le monde d’aujourd’hui ; si l’Eglise doit s’ouvrir, c’est avant tout pour se moraliser. Les positions conservatrices sont les alibis que se donnent des hommes qui ont besoin de l’Eglise comme couverture. Il ne faut pas leur refuser ce refuge ; mais il faut les empêcher de dévoyer l’Eglise pour couvrir leur honte.

L’Eglise doit être progressiste ou cesser d’être. Sombrer dans le scandale et la haine de soi, ou revenir à l’essentiel du message miséricordieux de Jésus. Les homosexuels doivent y conserver la place qu’ils y ont toujours prise, mais cette fois en pleine lumière, aux yeux de tous ; l’Eglise est le refuge de ceux que le monde rejette. Les homosexuels honteux profitent de cet asile, mais referment la porte derrière eux ; il faut rouvrir la porte.

 Troisième conclusion : nous devons être miséricordieux à l’égard de ces pauvres hommes confits dans leurs paradoxes. Le chemin de sainteté et d’imitation du Christ est une invitation, une vocation. Pas un piège à damnation. On peut tomber sur ce chemin. Il faut reprendre la route. Ces homosexuels honteux, homophobes à la mesure de leur haine de soi, ne doivent pas être condamnés, mais aidés. Ils sont certainement sincères ; ils croyaient assurer leur salut en compensant par la rigueur de leurs positions leurs mœurs transgressives. Leur écartèlement tient de l’héroïsme. Les attaquer serait les rigidifier encore dans leur intenable position. Il faut respecter ces existences à rebours de soi-même ; respecter et aimer ces hommes dévastés par le rejet de soi ; mais cesser de se laisser impressionner par eux. Cesser de se laisser conduire par eux. Leur dire : votre écartèlement ne doit pas devenir notre malédiction. Notre Eglise doit s’affranchir des impasses où nous conduisent vos positions singulières. Cela coûte trop cher à l’Eglise de servir de couverture à vos existences déchirées.

Oui, nous devons nous affranchir de l’autorité conservatrice de ces prêtres ; cela ne signifie pas entrer en sécession, faire rupture ; mais cela signifie mettre une distance. Savoir à quoi s’en tenir. Il arrive souvent qu’une famille évolue et que son patriarche soit le dernier à s’en rendre compte. Les enfants continuent à venir aux fêtes de famille ; ils laissent le père trôner au banquet, et échangent avec la mère des regards amusés quand il s’efforce de reconstituer son autorité perdue ; son apparence de pouvoir, il ne la doit plus à son autorité, mais à la mansuétude de ses proches, qui lui accordent d’en jouir encore un peu. Ce clergé gangréné par le mensonge et le péché, cette communauté d’hommes honteux et tragiques, nous pouvons la laisser mener nos prières et célébrer nos messes ; mais nous ne prendrons plus très au sérieux leurs imprécations, car nous savons ce qu’elles cachent ; et cette dissidence n’est pas grave. Il est préférable de savoir que son berger est imparfait. Face aux Tartuffe, mieux vaut être Dorine qu’Orgon.

Enfin, il nous est permis de rêver une autre Eglise. Tout s’est éclairé ; nous savons à quoi nous devons l’immobilisme de l’Eglise catholique. Nous savons que les justifications dogmatiques, plus ou moins convaincantes et toutes relatives, dissimulent la raison véritable du conservatisme clérical ; dès lors, pourquoi ne pas espérer une Eglise resserrée, appauvrie ; une Eglise de vocations authentiques, débarrassée de la honte de soi. Une Eglise où les femmes pourraient être ordonnées ; où l’obligation de célibat tomberait ; une Eglise qui deviendrait un phare moral, plutôt qu’une instance qui fait payer au monde ses contradictions… Cette Eglise, le prêtre et théologien anglais James Alison en propose déjà une sorte d’image. Prêtre homosexuel assumé, mis à l’écart par sa hiérarchie, il est ce que l’Eglise devrait être, et qu’elle ne peut être qu’à sa marge. Les girardiens connaissent Alison, dont l’œuvre est renversante. Il est particulièrement émouvant de le découvrir dans le livre de Frédéric Martel, cœur caché de l’enquête, antidote aux poisons révélés par le journaliste. L’Eglise est debout, quelque part à Madrid, là où James Alison célèbre l’eucharistie pour des marginaux que l’institution cléricale, ailleurs, rejette et condamne…

Droit pénal international : deux incriminations rivales

par Jean-Marc Bourdin

À un moment où se pose la question du traitement à réserver aux criminels de Daech, entre autres pour les crimes commis contre les Yézidis, où la Cour pénale internationale est déstabilisée tant du fait de ses résultats mitigés que de son incapacité à incriminer des actes commis par des soldats d’armées des grandes puissances, où le génocide des Tutsis est commémoré à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire avec la demande de faire la vérité sur l’implication de la France, il n’est pas inutile de se rappeler ce qui a été considéré depuis plus de 70 ans comme le comble de la violence et la manière dont le droit pénal international a tenté de la sanctionner et, par voie de conséquence, de la dissuader.

Un ouvrage exceptionnel publié dans sa traduction française en 2017 par les éditions Albin Michel sous le titre Retour à Lemberg (titre original : East-West Street) peut nous y aider. Son auteur est Philippe Sands, un avocat et professeur de droit, de nationalités anglaise et française.

Au terme d’enquêtes approfondies à partir d’indices réduits, il nous raconte l’histoire de quatre avocats et de leurs familles, du début du vingtième siècle à nos jours. Il a été frappé par le rôle singulier de la ville de Lemberg et de sa région (ville qui suivant les pays auxquels elle a été rattachée s’est appelée aussi Lvov, Lwow ou Lviv) dans la naissance de deux concepts majeurs du droit pénal international qui sont apparus à l’occasion des procès de Nuremberg après la deuxième guerre mondiale pour juger les criminels de guerre nazis les plus importants : Hersch Lauterpacht (1897-1960), qui a ajouté à la notion de crime de guerre, celle de crime contre l’humanité et Raphael Lemkin (1900-1959) qui lui a préféré celle de génocide, au prix d’un néologisme qui allait faire florès. Leur route a croisé celle de Hans Frank (1900-1946), qui fut l’avocat d’Adolf Hitler et participa à la médiatisation de ses procès lorsqu’il tentait de conquérir le pouvoir avant d’être gouverneur général de Pologne et, à ce titre, un des principaux inculpés et condamnés des procès de Nuremberg. Le quatrième avocat n’est autre que Philippe Sands lui-même, né en 1960, dont la génération est celle des enfants des survivants de la Shoah, qui mène l’enquête à la fois sur sa famille et sur les trois autres avocats précédemment mentionnés et leurs propres familles.

Parmi les multiples aspects remarquables de son ouvrage, j’ai été frappé par la quasi-rivalité mimétique entre les concepts juridiques de crimes contre l’humanité d’une part et de génocide de l’autre pour punir et prévenir les mêmes types de crimes.

L’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale entré en vigueur le 1er juillet 2002 définit onze actes constitutifs de crimes contre l’humanité, lorsqu’ils sont commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l’attaque » : le meurtre ; l’extermination ; la réduction en esclavage ; la déportation ou le transfert forcé de population ; l’emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ; la torture ; le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ; la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ; la disparition forcée de personnes ; le crime d’apartheid ; d’autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.

L’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l’assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948, affirme par ailleurs : « Dans la présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. » Cette définition a été reprise dans l’article 69 du Statut de Rome le 17 juillet 1998, l’acte fondateur de la Cour pénale internationale.

Ces deux définitions portent à première vue sur les mêmes types de crimes, sur les mêmes violences et les mêmes motivations de ces actes. En quelque sorte, elles tentent de s’approprier juridiquement les mêmes situations pour mieux les maîtriser. Mais leurs perspectives sont pourtant opposées. Pour Lauterpacht et Lemkin, la définition de leurs concepts respectifs était la mieux adaptée et la plus capable de faire entrer dans le droit positif tout un pan des violences extrêmes qui ont jalonné le vingtième siècle depuis le génocide arménien, à l’origine du concept imaginé par Lemkin.

Aux pages 445 et 446, dans l’épilogue de son ouvrage, Philipe Sands ramasse ainsi son appréciation de ces deux concepts pour mieux nous faire comprendre en quoi ils s’opposent : « Dans les années qui ont suivi le procès de Nuremberg, le terme de génocide a suscité un vif intérêt dans les cercles politiques et les débats publics. Il est devenu le crime des crimes, élevant la protection des groupes au-dessus de celle des individus. La puissance du terme forgé par Lemkin l’explique peut-être, mais, comme l’avait craint Lauterpacht, sa réception a entraîné une bataille entre victimes, une concurrence, où le crime contre l’humanité a été perçu comme le moindre des deux maux. Ce n’était pas seulement l’effet pervers des efforts menés en parallèle par Lauterpacht et Lemkin. Prouver le crime de génocide est difficile, […] administrer la preuve de l’intention de détruire un groupe ou une partie d’un groupe, comme l’exige la Convention sur le Génocide, peut avoir des conséquences psychologiques malheureuses. Cette exigence de la Convention accroît en effet le sens de la solidarité au sein du groupe des victimes et elle renforce, dans le même mouvement, les sentiments négatifs à l’égard du groupe auteur des crimes. Le « génocide », dont la cible est un groupe, tend à aiguiser le sentiment du « nous » contre « eux », il renforce l’identité collective, et peut créer le problème qu’il cherche précisément à résoudre : en montant un groupe contre un autre, il réduit les chances d’une réconciliation. Je crains qu’il ait ainsi affaibli notre conception du crime de guerre et du crime contre l’humanité, car le désir d’être reconnu comme victime d’un génocide est devenu « une composante essentielle de l’identité nationale », sans véritablement contribuer à la résolution des disputes historiques ou à la réduction du nombre des tueries de masse. […] »

Il conclut sur ce point : « C’est un défi sérieux pour notre système de droit international confronté à une tension tangible : d’une part, les gens se font tuer parce qu’ils appartiennent à un groupe ; d’autre part, en insistant sur le sentiment d’identité collective, la reconnaissance de cette appartenance par le droit rend le conflit entre groupes plus probable. »

Au terme de la deuxième guerre mondiale, la plus forte des montées aux extrêmes qu’ait sans doute connue l’humanité, nous aboutissons ainsi un double niveau de rivalité : celui induit par la guerre et les crimes qu’elle autorise, mais aussi, de manière plus inattendue, celle des concepts juridiques qui permettent de sanctionner certains crimes de guerre. Et dans l’hypothèse où la qualification de génocide est retenue, une concurrence entre les groupes de victimes est susceptible d’interférer.

La notion de groupe nous renvoie à celle des signes victimaires. Et l’individu fait songer à la victime isolée contre une violence collective majoritaire sinon unanime. Les crimes contre l’humanité choisissent de considérer toutes les victimes comme des individus, l’humanité étant également attaquée à travers chacun de ses membres, selon une approche universaliste, risquant de sous-évaluer le caractère particulièrement inacceptable de la sélection des victimes innocentes en raison de leur appartenance à un groupe. Le génocide met en avant le groupe, en insistant sur le caractère scandaleux du mode de sélection victimaire et de la volonté de faire disparaître un groupe humain de l’humanité, au risque de compliquer l’accusation par les juristes et d’encourager la poursuite des oppositions entre groupes antagonistes plutôt que leur réconciliation.

Je ne prétends pas trancher. Je vous soumets simplement le sujet de cette rivalité mimétique conceptuelle sur un sujet de la plus haute importance. Il me semble néanmoins à titre personnel que le point de vue à privilégier est celui de la vérité et de la réconciliation, de la réconciliation par la vérité.

Outre la lecture de Retour à Lemberg de Philippe Sands que je ne saurais trop conseiller, je recommande aux lecteurs qui veulent aller plus loin dans l’analyse mimétique du génocide Le sacrifice inutile de Paul Dumouchel paru en 2011 aux éditions Flammarion.