Conférence : « Dessiner les figures d’un monde possible »

Dans le contexte de la crise sanitaire, l’Association Recherches Mimétiques s’efforce de maintenir un rythme normal de manifestations. C’est par visioconférence que Bernard Perret a présenté ses réflexions sur « ce qui se profile derrière la crise », le 20 novembre dernier.

En voici l’enregistrement intégral. Bienvenue aux personnes qui n’ont pu se connecter en temps réel, et également bien sûr à tous ceux que le sujet intéresse.

Bernard Perret a publié le mois dernier : « Quand l’avenir nous échappe  » aux éditions Desclée de Brouwer.

Le lien vers la conférence :

Cinq ans

René Girard nous a quittés le 4 novembre 2015. Pour marquer ces cinq années, voici l’hommage que Michel Serres a prononcé à sa mémoire, le 15 février 2016 en l’église de Saint-Germain-des-Prés. C’est un commentaire des Sept dernières Paroles du Christ. La musique de Haydn accompagnait cet hommage ; ci-dessous à la fin du texte, des liens permettent de retrouver cette œuvre.

Michel Serres

Paroles du Christ : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Paroles des hommes : Aussi loin que nous remontions en nos souvenirs personnels ou par la mémoire de l’histoire, nous étonne la répétition monotone de nos fautes de violence : nous faisons la guerre, nous versons le sang, blessons des innocents, les enfants et les femmes, exploitons les faibles et les misérables, infligeons à autrui des hiérarchies vaines, des cruautés physiques, des humiliations sexuelles ou affectives, jouissons tous les jours du spectacle de la mort, saccageons la face de la Terre, méprisons la connaissance et la beauté… Nous devrions au moins avoir appris depuis notre origine ce que nous faisons. Comment pouvons-nous encore ignorer ce péché originel inscrit au plus noir de nos âmes et continûment dans notre histoire : cette pulsion meurtrière ?

Seul un Dieu d’une miséricorde infinie pourrait nous pardonner la série infinie de ces actes infâmes et l’inconscience où nous restons de ne cesser d’y revenir.

Paroles du Christ qui demande à Dieu qu’Il efface les fautes monotones des hommes : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

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Paroles du Christ : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

Paroles des hommes : Nous voulons réussir notre vie. De la paille d’une étable qui vit sa naissance chez les animaux, d’une vie errante sans domicile fixe ni table, jusqu’au supplice final réservé aux misérables, Jésus-Christ donne l’exemple d’une vie ratée ; voilà le premier Dieu qui accepte de mener une existence minuscule, sans maîtrise ni domination, parmi des hommes de rien, jusqu’à l’échec mortel. De cet oubli de la puissance et de la gloire, de ce naufrage social, d’une telle sortie de l’histoire, d’une telle fragilité naturelle jaillit une résurrection surnaturelle.

Son voisin de peine, le larron, donne, lui, l’exemple qu’une vie, plus ratée encore, peut aussi et soudain, par une grâce d’extrême minute, réussir. Cette espérance fait vivre : un seul mot peut nous sauver. Un seul mot peut nous ressusciter.

Le mot de qui ? Écoutons la parole des amants : dans mes bras, aujourd’hui, tu seras au paradis.

 Paroles du Christ qui chante l’espérance des misérables et enchante les amants : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

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Paroles du Christ : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.

Paroles des hommes : Nous naissons tous enfants d’un ventre vivant ; les lois exigent ensuite que nos parents nous reconnaissent, nous naissons alors à la légalité ; celle-là permet, en outre et parfois, l’adoption. Nous pouvons voir le jour par trois fois : fille ou fils naturel, légitime, adoptif.

Or, dans la Sainte Famille, s’effacent les deux premiers liens, celui de la vie, celui de la loi. Voici Joseph, père adoptif ; voici Jésus, fils adoptif ; voilà enfin Marie réputée vierge afin de minimiser, dans la chair, la généalogie de nature et de sang.

La Nativité eut lieu, écrit Luc, à l’époque du recensement. Joseph a-t-il inscrit sa famille sur les tablettes romaines ? Cela n’est dit nulle part ; mieux, il fuit en Égypte, avec femme et enfant. Se doutant de la chose, Hérode procède au célèbre massacre des Innocents ; il tue tous les premiers-nés, en cas d’en manquer un seul, qui ne serait pas compté. Voilà le second effacement : écart au sang, d’abord ; ensuite à la loi.

Lui-même sans fils ni fille, Jésus-Christ s’écarte de toute généalogie de nature ; mourant comme un hors-la-loi, il ne transmet pas non plus de loi civile ni privée ; mais cette dernière parole dit la Bonne Nouvelle. Laquelle ? Voici : à compter de son annonce, il y aura filiation ou parenté quand le père et la mère adopteront le fils ou la fille, quand la fille et le fils adopteront père et mère, c’est-à-dire s’ils se choisissent les uns les autres par amour et dilection.

À partir de la naissance de Jésus comme fils adoptif, à partir de sa mort où il désigne, après lui, un fils adoptif et une mère adoptive, vierge une seconde fois de cette nouvelle maternité, l’humanité, dissolvant les liens de sang, affaiblissant ceux de la loi, interrompant du même coup les généalogies antiques, descendra ou engendrera moins par nature et de la légalité, mais seulement par sa propre et bonne volonté, de choix et d’amour. Vous ne deviendrez père, mère, fille ou fils, qu’au moment où vous vous choisirez les uns les autres, où vous vous aimerez les uns les autres.

L’ère moderne naquit quand le choix d’amour devint la structure élémentaire de la parenté.

Paroles du Christ qui fonde les nouveaux liens entre les hommes : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.

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Paroles du Christ : Eli, Eli, lama sabactani, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Paroles des hommes : Mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu abandonné ; ma mère, mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné ; mon enfant, pourquoi m’abandonner ; amis proches ou lointains, collègues, coreligionnaires… pourquoi m’abandonnez-vous encore ?

Mais moi, qui hurle de solitude, ce soir, qui ai-je laissé derrière moi, sur sa route déserte, hurlant sa douleur de solitude, oh ! Qui ai-je abandonné ? Pardon, ô mes amours, de vous avoir abandonnées.

Par la naissance, le sevrage, le départ, le matin, à l’école, l’amertume de l’adolescence, le début dans la vie, la socialisation, l’amour même quelquefois, le divorce, la maladie, la douleur, l’agonie, la mort… des abandons successifs, parfois inévitables, toujours déchirants, sculptent nos existences d’atroces souffrances. Depuis que nous sortîmes de la vulve de notre mère, sue d’angoisse notre chair d’éclipse et de déréliction.

Paroles du Christ : additionnant les ruptures, les absences et les déchirures qui travaillèrent à jamais notre vie charnelle et affective, le Christ fait monter vers le Père lui-même la souffrance première, secrète et continue des hommes : l’abandon. Si toi aussi, mon Dieu, tu m’abandonnes, à qui confierai-je désormais mon espérance ? Eli, Eli, lama sabactani, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

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Paroles du Christ : J’ai soif.

Fille volontaire, Rebecca puisait l’eau d’un puits, au désert, comme tous les soirs, pour le repas et les bêtes, quand parut Isaac, par l’intermédiaire de son serviteur, voyageur assoiffé ; fille dite belle, Rachel puisait de même, à la margelle, lorsque Jacob parut, aussi assoiffé ; tous deux burent au vase que leur tendirent les femmes et se fiancèrent à celle qui ainsi versa de l’eau. Des générations plus tard, une Samaritaine reçut, de la même façon, le Fils de l’Homme à une semblable margelle d’un semblable puits ; Jésus lui dit : nos ancêtres burent de cette eau et moururent ; je te verserai la boisson d’immortalité.

Paroles des hommes : J’ai soif, infiniment, d’eau, de savoir et d’amour ; j’ai soif de vin, de beauté, d’aimer, d’être aimé ; même à l’article de mourir, j’aurai encore soif de vivre, de connaître et de rencontrer l’amour ; infiniment, j’ai soif d’immortalité.

Paroles du Christ qui incarne et résume les désirs des hommes : J’ai soif.

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Paroles du Christ : Tout est consommé.

Paroles des hommes : Au moment de mourir, nous nous demanderons : qu’avons-nous fait, en somme ? Quand la vie, finie et enfin définie, se consume, cette somme révèle son sens.

Quelle signification émerge de cette consommation finale, ici, au Golgotha ? S’y révèle cette vérité que les lois ont sacrifié un innocent. Or si cette victime d’une erreur judiciaire rachète, comme dit l’Écriture, les péchés du monde, alors nous ne pourrons plus, désormais, condamner quiconque à mort, puisque tous les crimes et toutes les peines du monde et des hommes se trouvent désormais purgés. Vient donc de mourir le dernier condamné à mort de l’histoire. Par sa mort, le Christ abolit la peine de mort.

Tissée de violence, la vieille histoire est consommée ; le temps des sacrifices est terminé ; le temps de la mort s’achève. La mort est morte, il vient de la racheter.

 Paroles du Christ qui transforme le destin mortel des hommes : Tout est consommé.

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Paroles du Christ : Seigneur, je remets mon âme entre tes mains.

Paroles des hommes : Je rêve de vous laisser, quand je mourrai, un reste de mon âme, une voix, quelques lignes, du sens ténu, effaçable, léger, en somme du spirituel, vite évanouis en votre oubli comme une bruine translucide. Ô bien-aimés disparus, à peine me souviendrai-je, au moment de disparaître, de votre dernier sourire derrière la buée de mes larmes.

Lorsqu’expire l’Incarné, il nous lègue, à l’inverse et pour toujours, corps et sang, sa part la plus dense, durable, charnelle et, comme nous, remet son âme immortelle aux mains du Père. Quand l’Incarnation s’achève, ou le corps vif se défait, chez nous tous, en molécules éparses ; ou il reste parmi nous et nous le consommons en mémoire immortelle de Lui.

Nous nous évaporons, il demeure.

Paroles du Christ qui résonne aux paroles des hommes : Seigneur, je remets mon âme entre tes mains ;

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Tremblement de terre

La terre servait autrefois aux enterrements ; elle recouvrait les morts, les cachait, les protégeait, les dissolvait, se fécondait de cadavres.

Celle où l’on croit enterrer le Seigneur devient une tout autre terre, car le tombeau, vide, ne contient plus rien. À peine une ombre en aube blanche.

Ci-gît désignait jadis un lieu, remarquable en effet parce que marqué d’un corps mort. Il n’y a plus de lieu, il n’y a plus de terre, parce qu’il n’y a plus de mort. Tremblante de la pierre qui roule devant la Résurrection, la terre d’où tous les pécheurs condamnés ressuscitent change, se transforme, devient autre.

Elle frémit de cette révolution, vibre devant la Bonne Nouvelle, devant l’annonce de la nouvelle histoire. À partir de ce jour, la nouvelle terre, vierge et mère, engendre une nouvelle ère où le temps, nouvellement orienté, tourne le dos à la mort. La mort ne gît plus devant notre temps, comme notre terme, mais elle fuit, vaincue, derrière nous.

Jadis mortifère, la terre frissonne d’immortalité.

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Les Sept dernières Paroles du Christ, interprétée par le quatuor Guarneri

Introduction :

« Père, pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font » :

« Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis » :

« Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère » :

« Eli, Eli, lama sabactani » :

« J’ai soif » :

« Tout est consommé » :

« Seigneur, je remets mon âme entre tes mains » :

Tremblement de terre :

Un girardien inattendu ?

par Jean-Louis Salasc

En ce mois de novembre 2020 se commémore le cinquantenaire de la disparition de Charles de Gaulle. En guise d’hommage, voici une analyse comparée de deux de ses discours. Loin des actuelles célébrations de circonstance, elle suggérera la dimension girardienne de son sens politique.

Nous sommes le 24 mai 1968. La France va à vau-l’eau, le pouvoir est contesté, le pays paralysé. Les universités sont bloquées, les écoles et lycées fermés. Les 10 et 11 mai, les manifestations se sont transformées en émeutes. Le 16 mai commencent les grèves et les occupations d’usines. Le mouvement, parti en début de mois comme une saute d’humeur estudiantine, est devenu une remise en cause de la société. L’Assemblée s’agite, une motion de création d’un gouvernement provisoire est rejetée de peu.

De Gaulle décide de prendre la parole. Ce sera une allocution télévisée. Il s’y livre à une analyse de la situation, diagnostique le besoin de réformes, se déclare prêt à les conduire à condition d’avoir la confiance des Français. Il annonce donc un référendum, et son intention de se retirer en cas de résultat négatif (1).

Ce discours, maintes fois analysé depuis, est en lui-même remarquable. De Gaulle rapporte d’emblée la crise en cours au point clef de l’organisation sociale dans une démocratie : « On y voit tous les signes qui démontrent la nécessité d’une mutation de notre société et tout indique que cette mutation doit comporter une participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement. »

C’est une question de fond et elle n’est pas nouvelle. Voilà ce qu’en dit Hegel dans un cours donné en novembre 1830 à l’université de Berlin : « C’est là le deuxième moment essentiel de la liberté : le droit infini du sujet de trouver la satisfaction dans son activité et son travail. Si les hommes doivent s’intéresser à une chose, il faut qu’ils puissent y participer activement (…) C’est là un caractère essentiel de notre époque : les hommes ne sont plus guère conduits par l’autorité ou la confiance ; c’est seulement en suivant leur jugement personnel, leur conviction et leur opinion indépendante qu’ils consentent à collaborer à une chose ». (2)

Si pertinente soit-elle, l’allocution du 24 mai tombe à plat ; elle ne produit aucun effet et la crise continue de plus belle. C’est sur la défensive que Pompidou entame le lendemain les négociations de Grenelle. Le protocole d’accord conclu le 27 mai est rejeté par la base ; le gouvernement se retrouve sans perspectives. Plus de métros, d’autobus, de trains ; la moitié des stations-services sont à sec.

Le 29 mai, stupeur, le général a disparu, personne ne sait où il se trouve ; on apprendra plus tard qu’il a rejoint Massu pour quelques heures, à Baden-Baden. Le lendemain, le 30, il est de retour et s’adresse à nouveau aux Français. C’est une intervention à la radio, vers 16h30, plus courte que celle du 24 mai. Il annonce fermement qu’il ne se retirera pas et prononce la dissolution de l’Assemblée nationale.

Le résultat est spectaculaire. Les dirigeants communistes et syndicaux diront plus tard : « Nous avons tout de suite compris que la partie était terminée ». Les gaullistes exultent. Une manifestation monstre se déroule le lendemain sur les Champs-Elysées : un million de personnes. Les grèves et les occupations d’usines cessent, l’activité économique reprend rapidement. Le protocole de Grenelle sera appliqué, et les élections législatives seront un raz-de-marée gaulliste (3).

Beaucoup de commentateurs expliquent l’impact foudroyant de ce discours par sa dramaturgie. Il se tient le lendemain de la disparition du général de Gaulle ; celui-ci convoque sa légende en choisissant la radio, comme le 18 juin 1940 ; le ton est celui du combat, les phrases sont brèves et tranchantes ; la pédagogie et les exégèses du 24 mai ont disparu.

J’aimerais vous proposer une autre piste. Et bien sûr, une piste girardienne.

Voici deux extraits de ce discours :

« … par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l’intimidation, l’intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s’il a déjà des rivaux à cet égard. » (…)

« La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c’est-à-dire celui du communisme totalitaire. »

Que fait ici de Gaulle ? Il fait une chose absente de son discours du 24 mai : il désigne un bouc émissaire ; il lui attribue la responsabilité de la crise. Le général se montre ainsi un héritier d’Apollonios (cf. un précédent billet : https://emissaire.blog/2020/09/09/les-enfants-dapollonios/).

René Girard nous enseigne qu’un bouc émissaire n’est pratiquement jamais à l’origine de la crise dans la communauté. C’est le cas dans cette affaire. Le parti communiste et la CGT ne sont entrés dans le mouvement que trois semaines après son déclenchement. Ils ont provoqué des grèves et des occupations en même temps que les actions des étudiants, mais pas avec eux. Ils se méfiaient de ceux qui allaient « demain devenir leurs patrons ». En réalité, les communistes s’accommodaient fort bien du pouvoir gaulliste. Quant aux « groupes organisés de longue main », cette affirmation ne tient pas face au caractère inattendu sinon spontané des événements (ce qui n’exclut pas des lignes de forces souterraines).

Le girardien du rang est ainsi tenté d’attribuer au recours au bouc émissaire l’efficacité de cette allocution.  D’ailleurs bien des commentateurs de l’époque ont dénoncé l’emploi de « l’épouvantail communiste » par le général. Ce n’est pas le vocabulaire de René Girard, mais nous ne sommes pas loin de l’idée.

Karl Schmidt a écrit : « L’essence du politique est de désigner l’ennemi ». Sous-entendu, pour rassembler la communauté autour de soi. Personne ne doute du sens politique du général de Gaulle ; et selon le critère de Karl Schmidt, son discours du 30 mai en est une éclatante manifestation.

Cependant, le disciple de Girard voit dans le recours au bouc émissaire un mécanisme archaïque, que la révélation chrétienne et la rationalité scientifique devaient permettre de dépasser. Constater que de Gaulle a mobilisé ce mécanisme archaïque le 30 mai : est-ce vraiment un hommage ?

C’en est bien un en vérité. Il y faut les deux discours. Dans celui du 24 mai, le général de Gaulle n’appelait pas à la vindicte contre qui que ce soit ; il sollicitait bien au contraire la réflexion de chacun : nul ne l’a entendu… Six jours plus tard, il change de registre : les Français attendaient une parole qui leur permette une catharsis, il leur fournit un bouc émissaire. Le résultat montre sa profonde intelligence de la psychologie collective. Charles de Gaulle connaissait d’avance l’une des leçons de René Girard : si le mécanisme du bouc émissaire requiert quelqu’un qui le désigne, il faut aussi que la communauté en réclame un.

(1) Le discours du 24 mai :

(2) GWF Hegel : Leçons sur la philosophie de l’histoire, 1822-1830

(3) Le discours intégral du 30 mai :

Du fanatisme

Recension par François Desouches

Adrien Candiard, théologien dominicain vivant au Caire, spécialiste de l’Islam, part d’un fait divers : l’assassinat à Glasgow d’un épicier pakistanais à la veille de Pâques 2016 ; celui-ci avait souhaité « Joyeuses Pâques » à un voisin chrétien, vœu que l’assassin, un coreligionnaire musulman, estimait devoir mériter la mort…

Partant de ce fait divers, A. Candiard déroule une réflexion qui veut montrer que le fanatisme islamiste (mais les autres confessions religieuses, chrétiennes notamment, ne sont pas indemnes de cette maladie), n’a pas pour racine principale une maladie psychique ou une cause politique, ou sociologique, mais bien une origine théologique.

Les origines du fanatisme islamique

Pour l’Islam, il situe cette origine au 14ème siècle avec Ibn Taymiiya, ce dernier se référant lui-même à plus ancien : l’imam Ibn Hanbal au 9ème siècle.

La pensée de ce dernier est la suivante : rien n’est semblable à Dieu qui est l’absolu transcendant. Radicalement différent du monde créé, nous ne pouvons rien connaître de lui, ni avoir la moindre relation avec lui. Tout ce que nous connaissons de lui, c’est la volonté exprimée dans le Coran, ses commandements, qui s’imposent, à l’exclusion de toute autre considération, aux croyants musulmans.

Alors qu’un chrétien se définit par sa relation à Dieu et par les œuvres qui en découlent, ceci n’a aucun sens pour un musulman pieux, qui ne peut prétendre avoir la moindre relation personnelle avec Dieu, puisque nous n’en connaissons pas la nature. Pour lui, aimer Dieu consiste seulement à faire sa volonté. Faire, c’est être. Faire comme les chrétiens (même pour une action banale consistant à fêter joyeuses Pâques), c’est cesser d’être musulman. C’est devenir un apostat, ce qui mérite la mort en droit musulman.

Cette théologie hanbaliste, que Candiard appelle un pieux agnosticisme, est un courant théologique assez marginal dans l’histoire musulmane, mais qui a retrouvé une vigueur nouvelle au 20ème siècle avec le salafisme, cette théologie du refus de la théologie, dont Dieu est absent, sauf sous la forme de commandements.

Le salafisme, théologie dont Dieu est absent

Un certain nombre de musulmans sont aujourd’hui influencés par cette théologie-là, sans savoir qu’elle n’est en Islam qu’une théologie parmi d’autres. En refusant un Dieu accessible à la raison et à la religion, le hanbalisme présente un Dieu qui s’identifie à ses commandements, investis d’une forme d’absolu. Le succès récent d’une théologie qui absolutise les commandements explique l’engouement de l’Islam contemporain pour des questions marginales, voire absentes de l’Islam, qu’elles soient alimentaires (halal) ou vestimentaires (port du voile, barbe). « Avoir la foi, c’est inscrire dans sa chair même (barbe, voile) sa soumission à la loi divine ». Dès lors, « reprocher à  ces croyants de se perdre dans des détails secondaires, écrit Candiard, et d’en oublier l’essentiel, sa relation à Dieu, c’est entamer un parfait dialogue de sourds ».

Cette clef de lecture théologique permet de rendre compte du fanatisme plus finement qu’avec les seules explications psychologiques, politiques ou sociales, qui écrasent les distinctions entre les différentes formes de fanatisme religieux. Ce dernier n’appartient pas en propre à l’Islam. Voltaire (dans son Dictionnaire philosophique) donne de nombreux exemples de fanatisme chez les chrétiens, en particulier les massacres de la Saint-Barthélemy).

Le fanatisme se passe de Dieu

Les théologies qui conduisent au fanatisme sont fort différentes les unes des autres, et leurs fruits ne se ressemblent pas toujours. Mais elles ont quelque chose en commun que Candiard soupçonne d’être à la racine du fanatisme : ce sont des théologies qui ont mis Dieu à l’écart. Le fanatisme est un bannissement de Dieu, presqu’un athéisme, un athéisme qui ne cesse de parler de Dieu, « mais qui, en réalité, sais fort bien s’en passer ».

Cette définition du fanatisme mérite au moins une explication. Car on pense très généralement que le fanatisme provient d’un excès de Dieu et non de son absence. Le bon ne réside-t-il pas dans la modération ? In medio stat virtu, nous dit l’adage latin. Dans le domaine de la foi, faire de la modération une vertu (cf. le souhait de voir les fameux « musulmans modérés » renier les fanatiques islamistes) conduit à donner raison aux violents et aux sectaires qui clament, eux, qu’ils sont de vrais musulmans… Notre société accepte du religieux les aspects qu’elle juge positifs (la morale, les fameuses valeurs), mais rejette ce qu’elle juge excessif, à commencer par la foi elle-même. En matière de religion, nos contemporains craignent davantage l’excès que le défaut. C’est en cela qu’ils se trompent, estime Candiard, car « le fanatisme n’est pas la conséquence d’un présence excessive de Dieu, mais au contraire la marque de son absence ».

A la place de Dieu, les idoles

Car la place ainsi laissée vide par cette absence, ne le reste pas longtemps : elle est vite occupée par quelque chose que la Bible appelle une idole. Pour jouer le rôle de Dieu, on le remplace par quelque chose qui lui ressemble. Pour le Hébreux dans le désert, impatients de voir Moïse descendre du Sinaï, c’était le veau d’or.

Dans le cas du hanbalisme, ce sont les commandements. Ce n’est pas Dieu, mais ce n’est pas très loin.

De son côté le fondamentalisme biblique des chrétiens absolutise chaque verset de l’Ecriture : un fondamentaliste croit que Dieu a créé le monde en sept jours de 24 heures. C’est oublier que la parole de Dieu, c’est le Christ et non le livre qui y donne accès. Si Dieu seul est absolu, alors la Bible est relative. Idole aussi, la liturgie, quand elle cesse d’être le culte du Dieu vivant pour devenir le culte de la liturgie elle-même. On peut idolâtrer la religion, les saints, la Vierge Marie…

Le fanatisme commence quand je veux faire rentrer l’infinité de Dieu dans l’étroitesse de mes idées, de mes enthousiasmes, de mes haines.

Les fausses alternatives à la religion

Alors pourquoi, disent beaucoup, ne pas se débarrasser de ces religions qui risquent de provoquer fanatisme et violence ? Ce serait oublier que les idéologies profanes (le progrès, l’histoire, la classe, la race, la planète…) ont provoqué également, et provoquent encore, fanatisme et violence à des niveaux infiniment plus meurtriers, surtout quand elles ont voulu se débarrasser de Dieu. Profane ou religieux, le fanatisme a la même origine : l’absence de Dieu. Le meilleur moyen de ne pas le remplacer, c’est de le laisser à sa place. Parce que Dieu seul est Dieu.

A l’appui de son raisonnement, A. Candiard convoque Blaise Pascal :

« On se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu ; elle est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer ni adorer. Et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire qui est le mensonge ».

Pascal écrivait aussi à sa sœur Gilberte : « Je suis en colère contre ceux qui veulent absolument que l’on croie la vérité lorsqu’ils la démontrent, ce que Jésus-Christ n’a pas fait en son humanité créée. »

Les démons de l’Evangile connaissent beaucoup de vérités sur Dieu (Cf. Marc 1,23) mais « ils refusent un élément essentiel et premier : son amour. Ils ne sont pas perméables au salut, qui n’est autre chose que l’accueil de l’amour de Dieu. »

Ainsi pour Candiard, le fanatisme est une maladie de la vie spirituelle. Installée à la place de Dieu, l’idole crée un monde clos et cohérent que le réel ne peut jamais venir heurter. La Parole de Dieu, quant à elle, ne fait pas le vide autour d’elle, comme si elle devait exister seule. Elle vient au contraire éclairer un réel complexe, évolutif et surtout dérangeant.

Quels remèdes au fanatisme ?

En  conclusion de son opuscule, A. Candiard évoque les réponses, les remèdes contre le fanatisme. Par delà les programmes de « dé radicalisation », il est « sceptique sur les moyens mis à disposition d’une société agnostique pour faire face à des problèmes authentiquement religieux ». Il ne voit d’autre remède que le développement de la vie spirituelle, un chemin personnel de conversion au Dieu vivant. Il s’agit d’approfondir notre relation à Dieu, « toujours difficile, problématique, mystérieuse, où il s’agit de laisser à Dieu seul cette place absolue qui n’appartient qu’à lui ». « Dieu seul est Dieu et il m’aime », voilà le cœur de ma foi, résume Adrien Candiard.

Ne voulant pas laisser ainsi ses lecteurs sur leur faim, Candiard propose trois remèdes tirés de sa pharmacopée personnelle :

  1. La théologie, qui est bien autre chose qu’un fatras de culture religieuse, mais une réflexion critique, un effort rationnel pour rendre compte de la foi,
  2. Le dialogue interreligieux, à condition qu’au lieu de parler de nous-mêmes, nous parlions de Dieu avec l’autre,
  3. La prière, silencieuse et personnelle, qui est la rencontre, déroutante et transformante, avec le Dieu vivant.

*

Voltaire et les Lumières voyaient dans la maladie qu’est le fanatisme, une folie liée à l’excès de religion, qu’il faudrait soigner par le recours à la raison et à l’éloignement de la religion. Après plus de deux siècles, force est de constater que ce traitement a échoué ? L’éducation et la sécularisation n’ont pas eu raison du phénomène.

Cet échec nous oblige, pense A. Candiard, à cesser d’ignorer par principe « le sens spirituel de l’enfermement fanatique, qui est le refus de la spiritualité, de la relation à Dieu, de l’amour personnel de Dieu. »

Ce n’est pas une position confortable. Aimer Dieu, et accepter de se laisser aimer par lui, « c’est une drôle d’aventure », une aventure spirituelle qui tourne le dos aux facilités médiocres que le monde peut offrir. Cela tombe bien, écrit notre auteur, car « on ne détournera pas du fanatisme ceux que pourrait tenter sa fausse radicalité, en leur proposant de l’eau tiède, mais bien en leur offrant la vitalité d’une eau vive, jaillissant en vie éternelle. »

Résumé établi sous la seule responsabilité de
François Desouches,
le 17 octobtre 2020,
au lendemain du sauvage assassinat de Samuel Paty.

Le meurtre fondateur, un mythe paléolithique ?

par Jean-Marc Bourdin

La deuxième thèse de la théorie mimétique postule que le mécanisme de la victime émissaire est fondateur des sociétés humaines. Il coïnciderait avec l’hominisation qu’il aurait déterminée et donc remonterait – au moins – à l’apparition de l’homme moderne, notre espèce homo sapiens sapiens, aujourd’hui située il y a 200 à 300 000 ans ; et plus probablement à la bifurcation entre grands singes et premières espèces qualifiées d’homo. Des situations de tous contre un ont au demeurant été observées par des éthologues dans des populations de chimpanzés, information déjà signalée dans le blogue. Également dans le blogue, nous avons évoqué l’identification d’un culte du crâne dans un site cérémoniel en Anatolie au mésolithique, avant la révolution de l’agriculture et de l’élevage. Reste une zone de plusieurs centaines de milliers d’années, voire de plusieurs millions d’années dans laquelle les données archéologiques et paléoanthropologiques manquent ou sont interprétables de manière plus que hasardeuse.

Face à cette impasse, peut-on solliciter les mythes de manière scientifique ? Les mythes renvoient-ils comme le postule la théorie mimétique à des événements réels qu’on appellerait aujourd’hui lynchage remontant au moins au Paléolithique, voire plus loin encore dans l’histoire de l’humanité ? Pour être traitée, cette question doit être décomposée en deux items :

1/ Les mythes, ou du moins certains d’entre eux, sont-ils la relation d’événements réels plus ou moins mensongère, estompée ou édulcorée dans la durée et du fait de leur transmission longtemps orale ? 

2/ Fictions symboliques ou témoignages altérés, ces récits peuvent-ils remonter au moins au Paléolithique ?

Sur le premier point, celui qui laisse le plus de place aux spéculations, nous avons une opposition radicale entre Claude Lévi-Strauss, tenant du mythe comme expression d’une pensée sauvage, et René Girard, persuadé (en partie comme le Freud de Totem et tabou) que les récits de violences meurtrières et d’expulsions de la communauté de personnages tout à la fois accusés d’avoir causé le trouble en son sein et divinisés pour la résolution de la crise dont ils sont également crédités ont été inspirés par des phénomènes réels. Girard les appelle crises mimétiques et mécanismes de la victime émissaire là où Freud parlait plus spécifiquement de meurtre du père par la horde primitive dans le souci psychanalytique de relier l’événement fondateur à des structures familiales. Dans sa critique de Lévi-Strauss, Girard doute que la “pensée sauvage” se soit adonnée d’emblée à des jeux structuralistes et sémiologiques et en conclut donc à l’existence de violences réelles et mémorisées par la communauté.

Le deuxième point connaît actuellement des avancées qui devraient permettre de trancher le débat chez les mythologues. Ceux-ci sont désormais en mesure de postuler avec des méthodes statistiques solides que, lorsqu’un nombre significatif de mythèmes (des particules élémentaires d’un récit mythique) se retrouve dans des mythes de diverses régions du monde où une diffusion tardive est peu vraisemblable, il est probable que ces différents mythes sont apparentés et non de simples coïncidences ou le reflet d’une universalité des modes de pensée humains. En particulier si des mythes se ressemblent fortement jusque dans leurs détails et se retrouvent en Afrique, en Eurasie, en Amérique, voire en Australie, il y a fort à parier qu’ils existaient avant que les populations qui les ont conservés se séparent durablement : disons 10 à 15 000 ans pour des mythes entre autres amérindiens, voire 50 000 pour des mythes également présents chez les aborigènes d’Australie.

Pour voir dans le détail la rigueur scientifique de ces analyses, je vous recommande la lecture de l’ouvrage que vient de faire paraître Julien d’Huy : Cosmogonies. La préhistoire des mythes, aux éditions La découverte, 2020. Il est préfacé par Jean-Loïc Le Quellec, autre mythologue pionnier dans la  recherche généalogique des mythes paléolithiques. Il s’appuie notamment sur une base de données de plusieurs milliers de mythes regroupés par un chercheur russe, Yuri Berezkin, qui l’a mise en ligne et qui permet d’en comparer les composantes élémentaires.

Si les mythes étudiés dans Cosmogonies ne relèvent pas spécifiquement de la famille des meurtres fondateurs, encore que (par exemple les mythes de type Polyphème, de plongeon cosmogonique, de vol du feu ou de femme-oiseau), il devrait être possible de prolonger les travaux initiés par Girard en comparant par exemple le mythe ojibwa, le mythe tikopia, la naissance du soleil et de la lune chez les Aztèques, les mythes grecs et scandinaves, les mythes associés aux monarchies sacrées africaines, etc. en appliquant les mêmes méthodes statistiques à la recherche des mythèmes qui expriment le mieux les différents temps de la crise mimétique et de sa résolution violente. 

Si un de nos lecteurs cherche un sujet de thèse, voilà un champ d’étude qui pourrait être passionnant… Une base de données, des méthodes statistiques, une théorie robuste, une hypothèse fascinante à confronter à un stock de mythes. Si les intuitions girardiennes pouvaient s’appuyer sur des fréquences statistiques de coexistence dans un grand nombre de mythes dispersés dans toutes les parties de la planète des mythèmes associables aux meurtres ou expulsions fondateurs, la théorie mimétique s’en trouverait significativement consolidée.

Un podcast de France Culture sur le questionnement des mythes :

https://www.franceculture.fr/emissions/carbone-14-le-magazine-de-larcheologie/peut-fouiller-les-mythes

« Social Taming » : le seul jeu vidéo…

par Jean-Louis Salasc

(Article précédemment paru dans la revue de jeux vidéos « Joypad Fan Mag », n° 491 de novembre 2029)

Encore peu connu, cet extraordinaire jeu vidéo devrait rapidement devenir un mythe au panthéon de la manette, bien au-dessus des Grand Theft, Mario Kart ou autres Call of Duty. Les membres de notre rédaction l’ont testé sans complaisance : ils en sont sortis sidérés et conquis ; c’est un sans faute absolu, et même plus que cela.

A première vue, le produit est classique, dans la tendance actuelle des jeux polymorphes : stratégie, simulation, combats, management, etc. « Social Taming » (1) ne s’enferme pas dans un genre précis. Le joueur s’aperçoit rapidement qu’il va devoir mobiliser toutes ses capacités mentales, émotionnelles voire physiques, tant, par exemple, les situations de crise se révèlent éprouvantes. Mais c’est tout l’attrait du jeu, dont le caractère addictif atteint une intensité inconnue jusque là.

L’objectif général d’une partie est de soumettre un ou plusieurs peuples au profit d’une oligarchie dont vous êtes le meneur. Comme ressources, le jeu propose la contrainte, la corruption, l’idéologie ou encore la désinformation. Les obstacles que ses algorithmes vous opposent sont nombreux, mais se ramènent finalement à une source unique : sans cesse apparaissent des personnes qui aspirent à s’accroître dans leur être et atteindre à une autonomie. Comme votre mainmise entrave leur liberté, elles deviennent vos adversaires. Pour compliquer la donne, le programme active évidemment des oligarchies concurrentes à la vôtre.

Le paramétrage des populations est d’une incroyable richesse : culture, mœurs, niveau d’éducation, historial, acquis scientifiques, religions, caractéristiques linguistiques, structures sociales, régime politique, etc.

Votre première décision en entamant la partie est de choisir votre oligarchie ; là encore, « Social Taming » se révèle très complet : aristocraties de la naissance, partis collectivistes, fondamentalistes religieux, clubs d’actionnaires de banques centrales, juntes militaires, cartels informatiques, réseaux de services spéciaux, idéologues écologistes, syndicats patronaux, lobbies de secteurs industriels variés, castes bureaucratiques, etc.

Le principal ressort d’assujettissement dans « Social Taming » est la peur, dont les causes pullulent : violences, misère, guerres, épidémies, crises de tous ordres, crainte d’être rejeté de la communauté, etc. Le jeu ne néglige pas pour autant les autres ressorts, comme la culpabilité ou le lavage de cerveau. Ainsi le module de propagande se révèle-t-il extrêmement solide : on peut acheter les journalistes ou manipuler l’ego des intellectuels.

L’enchaînement des niveaux de jeu est admirablement construit. Nos joueurs ont testé de nombreux scénarios : depuis les plus simples, comme celui d’une bureaucratie tétanisant une population, très éduquée mais bon enfant, à l’aide d’une épidémie présentée comme exceptionnelle, dont le nombre de victimes est équivalent à celui des grippes récurrentes ; jusqu’à des cas plus compliqués, par exemple celui d’un peuple de colons, menant une guerre d’indépendance pour échapper à l’emprise de la banque centrale du royaume dont ils avaient émigré.

De tels exemples illustrent bien sûr le caractère absolument fictif de ce jeu.

Fictif, mais réaliste. Là subsiste un point controversé. Les auteurs du jeu attribuent un tel réalisme à une cause bien précise : ils auraient intégré dans leurs algorithmes des mécanismes sociaux révélés par un anthropologue franco-américain (un certain Girard) ; il s’agirait notamment d’une exacerbation du mimétisme et de l’unanimité dans le lynchage de boucs émissaires. Simple publicité ? Tentative de se parer du prestige de l’université ? En tout cas, nous pouvons affirmer, en tant qu’experts informatiques, que mimétisme et unanimité simplifient énormément la rédaction des codes de programmes.

Il faut dire que ce jeu est un monument d’ambivalence et de complexité. L’accro de l’écran est habitué à des schémas clairs : bons et méchants, victimes et sauveurs, innocents et coupables, amis et ennemis. Avec « Social Taming », tout disparaît, tout est « liquide » : les amis deviennent rivaux ; des innocents se font meurtriers pour des causes qui ne sont pas les leurs ; certains adoptent des partis dont ils viennent d’expliquer la fausseté ; les victimes se révèlent des persécuteurs ; les crises jaillissent sans que l’on comprenne pourquoi ; les manipulateurs se découvrent manipulés…

Tout ceci rend ce jeu fascinant et excitant. Et plus encore : votre rôle même de meneur au sein de l’oligarchie est sans cesse menacé par d’implacables et sournoises rivalités internes.

Enfin, avec le tout dernier niveau, les scénaristes de « Social Taming » nous offrent une option absolument stupéfiante : elle vous permet, en tant que meneur de l’oligarchie, de remettre en cause l’objectif même de la partie ! Ce qui vous conduit à devenir un défenseur du peuple et un allié de ces personnes qui veulent s’accroître dans leur être. Aucun de nos collègues ayant testé le jeu n’a pu atteindre ce dernier niveau. C’est toute la question posée par « Social Taming » : combien de joueurs seraient en mesure d’engager cet ultime scénario…

 « Social Taming » est disponible sur toutes les plateformes (Xbox, PS, Switch, Wii, PC, One, etc.) Sur PC, configuration minimale requise : processeur à 3,2 GHz ; espace de stockage de 104 Go ; RAM de 32 GO ; carte graphique 4K (3840×2160 pixels) ; connexion Internet en TFTTB ; gilet pare-balles de classe III A+.

  1. Taming : du verbe « to tame », peu usité, signifiant dompter, apprivoiser, dresser (cf. Shakespeare : « The Taming of the Shrew », la « Mégère apprivoisée ») ; « tame » comme adjectif signifie également faible, plat, insipide.

Mensonges romanesques

par Christine Orsini

  « Tout m’est permis mais tout ne convient pas » (Saint Paul, 1 Co 6, 12)

Le dernier film d’Emmanuel Mouret, « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait », sorti en salles le 16 septembre, remporte un succès critique qui me semble tout à fait mérité. Le scénario est original, un enchevêtrement fluide de récits-flash-back, les dialogues sont justes, les acteurs confondants de naturel, les décors, peut-être un peu trop « léchés », somptueux et adaptés à chaque situation et aux sentiments des personnages, tout comme les morceaux de musique classique, superbes, et l’on ne s’ennuie pas une seconde. Voici un film très actuel mais au-delà des modes, dans la lignée des « contes moraux » d’Éric Rohmer bien sûr, mais aussi, en littérature, dans la tradition des moralistes du Grand Siècle.

C’est pourquoi les histoires qu’il raconte, des récits emboîtés les uns dans les autres, aussi variés soient-ils, ont une cohérence d’ensemble qui permet de dessiner une sorte de « carte du tendre » de notre époque : tous les protagonistes ont en commun d’être « libres », même lorsqu’ils sont en couple ou mariés, et il me semble que ce sont les différentes formes que peut prendre cette liberté qui est le vrai sujet du film.

La liberté ou le sentiment de liberté des modernes accompagne l’accomplissement d’un désir assez fort pour se nourrir des obstacles qu’il rencontre. Or, dans ce film, la plupart des personnages, en particulier Maxime et Daphné, qui, ne se connaissant pas, décident de se raconter leur vie sentimentale, ne savent pas bien quoi ou qui désirer. Ils ne mesurent l’intensité de leur désir que lorsque celui-ci est ignoré ou contrarié. Le seul personnage « romantique » au sens girardien, est cette pétillante Sandra que l’on voit de dos sur les affiches, en train d’embrasser le garçon à sa droite tout en prenant la main de celui qui est à sa gauche. Elle occupe une place qu’elle estime avoir choisie toute seule. Elle a refusé une relation amoureuse avec le garçon de gauche parce que « les autres » trouvaient qu’ils formaient un beau couple et s’est mise en ménage avec celui de droite qui ne lui demandait rien.  Parmi « les choses qu’elle dit », il y a ceci : pas question de laisser qui que ce soit décider à ma place ! En ce qui concerne « les choses qu’elle fait », c’est plus compliqué.

La plupart des personnages du film ne sont pas aussi manipulateurs et « indépendants ». Ils ont deux caractéristiques : d’abord, ils sont en porte à faux ou en contradiction avec eux-mêmes, en proie à des désirs moins impérieux qu’inconciliables. Ensuite, ils ont passé l’âge de la prime jeunesse et des premiers émois, ils sont adultes et sérieux : ils savent que dans ces questions qu’ils se posent sur leurs désirs, c’est sur leur rapport au monde et aux autres qu’ils s’interrogent ; ils pressentent que les décisions qu’ils vont prendre les engagent non seulement dans un style de vie mais dans quelque chose de plus universel et qui préoccupe visiblement le réalisateur du film, une évaluation du « bien » et du « mal », ou, en termes plus contemporains, de ce qu’on peut se permettre et de ce qu’on doit s’interdire de faire.

Ce film est-il, comme le prétend le critique du journal « Le Monde », placé sous l’égide du philosophe René Girard et de sa théorie mimétique dont il propose une mise en application ? Il me semble bien que non. Le titre auquel j’ai pensé pour faire une lecture girardienne du film : Mensonges romanesques, est même une sorte d’oxymore pour un « girardien ». Pour Girard, le romanesque n’est pas mensonger mais véridique, révélateur du mensonge romantique. Le mensonge romantique, on peut le définir comme un mensonge à soi-même ; qualifié de mensonge plutôt que d’illusion parce qu’il est façonné par l’orgueil.  Le héros romantique veut croire à son autonomie, il croit à la souveraineté de son « moi » et à la puissante originalité de ses désirs, quitte à devoir en souffrir, livré à la solitude par l’incompréhension des autres. Aucun des personnages de ce film ne souffre de ce syndrome. Même Sandra, qui prétend à la maîtrise de soi, n’est qu’une coquette, inconsciente d’imiter les désirs qu’elle inspire. Cependant, tous les personnages ou presque sont amenés à mentir, ne serait-ce que par omission. Le film aurait pu s’intituler « Les choses qu’on fait et qu’on ne dit surtout pas. »

Les « idées » que le réalisateur veut faire passer et dont certaines participent à l’action, sont exprimées par un philosophe, ressemblant vaguement à Derrida mais s’exprimant avec les mots de Marcel Conche. Emmanuel Mouret connaît-il la théorie mimétique ? Il n’en a retenu que deux choses : la première, formulée par Daphné, est que nous ne savons quoi désirer et qu’on se portera plus volontiers vers les objets désirés par d’autres. Peut-être, dit-elle à son amant marié, que ta femme te désirera davantage de te savoir désiré par une autre. Simple éventualité qui complique les divorces. La seconde chose, la plus constante dans ce film sur l’inconstance, est que nos désirs ne nous expriment qu’imparfaitement puisqu’ils se contredisent les uns les autres. Mouret est conscient que nos relations avec les autres sont constitutives de ce « moi » qu’on voudrait intangible et qui fluctue au gré des saisons. La Daphné qui s’apprête, le ventre rond, à fêter Noël à la fin du film est-elle la même que la Daphné du début de l’année, secrètement amoureuse de son patron ou que la Daphné qui raconte sa vie à un inconnu au cœur de l’été ?

Pourquoi nos désirs sont-ils contradictoires ? Non à cause de la multiplicité de nos « modèles », le mot de « modèle » n’est jamais prononcé. Pour une raison toute simple et qui fait d’ailleurs la force et la grâce de ce film sur l’infidélité : parce que nous avons le souci de l’autre, parce que l’idée de le faire souffrir nous fait souffrir, comme l’idée de le rendre heureux nous rend heureux ! Ce scénario ingénieux qui développe les multiples facettes du rapport amoureux ne sort pas de là : c’est le souci permanent de l’autre qui rend notre relation au monde si compliquée ; on doit sans arrêt lutter contre soi-même, soit en cédant à la tentation au prix du mensonge, au moins par omission, pour ne pas scandaliser l’autre ; soit en refusant de céder à la tentation, quitte à s’emparer du mensonge comme d’une arme, non pour terrasser l’adversaire mais pour se délivrer soi-même de l’adversité : ce film est une suite de mensonges plus romanesques les uns que les autres.

Le passage le plus romanesque, le plus réussi, le plus profondément original du film, est l’histoire de Louise.  Au fond, c’est exactement le même scénario que celui imaginé par Diderot dans le récit dont Mouret a tiré son précédent film « Mademoiselle de Joncquières ». C’est l’histoire de la manipulation de l’homme infidèle par une femme trahie qui refuse absolument d’être une victime et qui va mettre toute son énergie et toutes les ressources de son intelligence au service d’une seule fin : retrouver son « honneur » perdu.

Comme le dit René Girard, c’est quand le scénario est le même qu’on peut repérer la vraie différence, celle qui sépare le sacrifice de l’autre et le sacrifice de soi, l’amour-propre et l’amour de soi, la vengeance et le pardon. Mouret, si peu girardien qu’il n’attribue jamais à ses personnages le moindre « ressentiment », s’est arrangé dans son film précédent pour faire échouer la manipulation cruelle de l’héroïne de Diderot. Et là, il fait encore mieux pour élever les cœurs, il donne à l’amour, que tous ses personnages voudraient distinguer du désir sans y parvenir tout à fait, ses lettres de noblesse en la personne de Louise. Pour ceux qui n’auraient pas vu le film et à qui je souhaite de se donner ce plaisir, je résiste à la tentation de vous décrire ce personnage, merveilleusement incarné par Emilie Dequenne. Les lecteurs de Girard pourront la comparer à l’héroïne de Madame de La Fayette, la Princesse de Clèves.

Pour justifier mon titre, « Mensonges romanesques », j’ajouterai seulement que le mensonge de Louise, destiné à sauver à la fois le passé de son couple, le présent du nouveau couple de son mari et son propre avenir à elle, mérite à tous égards le qualificatif de « romanesque », y compris au sens girardien. La conversion du personnage est romanesque : elle retourne la situation, elle reprend la main non seulement pour en atténuer la cruauté mais surtout pour lui donner un sens nouveau. Elle se révèle à elle-même en refusant le statut de victime. Elle cesse de penser le mariage et l’amour comme une appropriation de l’autre. Elle prend le parti de la douceur et de l’indulgence plutôt que celui de l’accusation. Et si j’ai mis le pluriel à « mensonges », c’est parce que dans ce film, où l’inconstance des personnages les force à « ne rien dire », où finalement, l’écart entre les choses qu’on fait et les choses qu’on dit doit être maintenu par souci de l’autre, les mensonges ont tous quelque chose de romanesque.

Ce film plutôt bavard ne pouvait s’achever que dans le silence. C’est la dernière prouesse de ce très joli film : après toutes ces choses indicibles, ces silences trompeurs, ces mensonges, la soudaine apparition du silence révélateur.

Le fleuve de l’éternité

par Jean-Louis Salasc

Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !

Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.

*****

René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare.  Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »

William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »

RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »

WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »

RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »

WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »

RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique.  Une telle lecture est-elle correcte ? »

WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »

RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »

WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »

RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »

WS : « Pour tromper le monde, ressemblez-lui. »

RG : « C’est bien le problème : tout le monde veut ressembler à tout le monde. Tu connais le principe souvent cité par Emmanuel Lévinas : « Si tout le monde est d’accord pour condamner un prévenu, relâchez-le, il doit être innocent. » L’unanimité dans les groupes humains est rarement porteuse de vérité, elle n’est le plus souvent qu’un phénomène mimétique et tyrannique. »

WS : « Comme le train du monde me semble lassant, insipide, banal et stérile ! »

RG : « Les hommes ont toujours trouvé la paix à l’ombre de leur idoles, c’est-à-dire de leur propre violence sacralisée, et c’est à l’abri de la violence la plus extrême, aujourd’hui encore, qu’ils cherchent cette paix. C’est toujours la violence, en somme, qui empêche la violence de se déchaîner. »

WS : « L’enfer est vide, et les démons sont ici-bas. »

RG : « Chacun se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer. »

WS : « Il y a beaucoup plus dans le ciel et la terre, Girard,  que dans tous les rêves de ta philosophie. »

RG : « Ah non ! Epargne-moi tes sentences creuses et pontifiantes! »

WS (éclatant de rire) : « Tu as raison ! Tu me rappelles Wodehouse. »

RG : « Le créateur de Jeeves ? »

WS : « Oui. Ecoute ce qu’il écrit : « Shakespeare, ça sonne bien, mais ça ne veut rien dire ». Voilà le seul commentaire lucide de toute la littérature qu’on a pondu sur moi. »

RG : « Tu plaisantes ! C’était un gag. »

WS : « En vingt ans de carrière, j’ai sorti trente sept pièces, et des pièces de trois ou quatre heures,  pas  les cinquante pitoyables minutes de vos insignifiantes séries ; sans parler des poèmes, des sonnets, du boulot d’administrateur du Globe, de la production des représentations, du travail de mise en scène, des rôles à apprendre, du temps passé à flatter mes protecteurs : tu crois vraiment que j’avais le temps de méditer sur la signification profonde de ce que racontent mes personnages ? ».

RG : « Shakespeare, tu y vas fort ! Dans le déboulonnage des idoles, je ne crains personne. Mais là tu exagères ! Tes œuvres illuminent toute la civilisation, tout le monde y trouve ses références… »

WS : « Justement. Chacun y trouve ce qu’il a envie d’y trouver : la psychanalyse avec Hamlet, le marxisme avec Coriolan, le nihilisme avec Lear, le paganisme dans le Songe, l’impérialisme anglais d’Henry V, l’écologie avec Comme il vous plaira ; jusqu’à ta fichue French Theory avec… »

RG : « La French Theory ! Les déconstructeurs ! Mais les débats grandiloquents sur la mort de Dieu ou la mort de l’homme n’ont rien de radical, ils restent sacrificiels, en ceci qu’ils dissimulent la question de la vengeance, car c’est bien la vengeance interminable qui menace de retomber sur les hommes après la mort de toute divinité. »

WS : « Il n’est pas de barrière pour la vengeance. »

RG : « Tu vois bien que tu donnes dans la théorie mimétique ! »

WS : « T’ai-je dis le contraire ? »

RG : « Seul le désir de l’Autre peut engendrer le désir. »

WS : « L’œil ne voit pas lui-même ; il lui faut un reflet dans quelque autre chose. »

RG : « Nous sommes hypnotisés par des dieux dérisoires et notre souffrance redouble de les savoir dérisoires. »

WS : « Mais tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. »

RG : « Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique. Mais combien l’exercent ? »

WS : « J’en reste à mon point de vue : tu as trouvé dans mes œuvres ce que tu voulais y trouver, comme tous les autres, freudiens, marxistes et compagnie. »

RG : « Je m’inscris en faux. Je veux bien que les nihilistes se sentent chez eux pour quelques vers dans Macbeth ou Richard III… Mais pense à ton Jules César ; c’est un véritable récital de ma théorie ! Tout y est : le désir mimétique, la rivalité, le cycle de la vengeance, la crise et la guerre de tous contre tous, la destruction des hiérarchies, le massacre aveugle d’un innocent, la sacralisation de la victime… »

WS : « Je me suis contenté d’adapter Plutarque, presque ligne à ligne. »

RG : « Tu nous fais un numéro de fausse modestie. Tes ouvrages valent parce qu’ils sont imprégnés de mimétisme et des mécanismes sacrificiels qui en découlent. Et je vais te le prouver. »

WS : « Continue ».

RG : « Tu as suscité de nombreux imitateurs. Or, le résultat est affligeant. Tous ont cru faire du Shakespeare en multipliant les contrastes, les extrêmes, les passions débridées, l’hystérie, la violence, etc. Tout ce fatras que j’ai baptisé le mensonge romantique. »

WS : « Tu l’as dans mes pièces, tout ce fatras. »

RG : « Mais il s’y trouve quelque chose de plus : la vérité humaine. Ce qui a fait dire à Stendhal que tes œuvres étaient la plus parfaite image de la nature. »

WS : « Pourtant, on me reproche d’être incompréhensible! Les critiques ont même inventé une catégorie pour cela : « problem plays », « mystery plays »… Ils ne comprennent rien à l’intrigue, à la psychologie des personnages, à leurs contradictions… »

RG : « Justement ! Ce sont ces paradoxes qui rendent tes personnages si réels. Le mensonge romantique, c’est de faire croire à l’existence des bons, des méchants, des victimes, des sauveurs, etc. Alors que le vrai de l’humain, c’est l’ambivalence. Et à sa racine réside un paradoxe fondamental. Personne ne peut se passer de l’hyper mimétisme humain pour acquérir les comportements culturels. Mais cet hyper mimétisme engendre la rivalité. Et la rivalité n’est pas le fruit d’une convergence accidentelle de deux désirs sur le même objet : le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. Ainsi, l’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens, elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.  De ce mécanisme fondamental, tes pièces sont le reflet fidèle. Voilà pourquoi j’y vois une expression de la théorie mimétique. »

WS (du bout des lèvres) : « Si tu veux. Admettons. »

RG : « Je te sens dubitatif. »

WS (explosant soudain) : « Tu es tout même gonflé, Girard ! Je n’ai rien demandé à personne, et tu viens, comme ça, me dire que mes œuvres seraient une intuition de ta théorie, une manière de l’exprimer, certes un peu rustique et pas très claire, mais enfin on ne peut pas trop en demander à ce misérable Will, un bouseux du fond du XVIème siècle. Et tu me réclames un brevet ! »

RG (s’emportant à son tour) : « Pas du tout ! Tu m’inspires déférence et respect, au contraire ! Je me suis fendu d’un bouquin à ton sujet ! (2) Quatre cent cinquante pages ! Et je rends hommage à ton génie à chacune d’entre elles ! »

WS : « Il est plus aigu que la dent d’un serpent que d’avoir des enfants ingrats ! »

RG : « Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit. »

Stendhal (surgissant entre les deux protagonistes) : « Messieurs ! Messieurs ! Pas de dispute ! Pas vous deux ! Shakespeare et Girard, des rivaux mimétiques ! Ce serait la meilleure…  Vous n’avez pas tranché votre débat : tant pis. Restons-en là, l’heure est passée ; laissons le fleuve nous emporter à nouveau. »

RG : «  Pardon de ce manque de sang-froid. Je le regrette. »

WS : « Pardonner est une action plus noble et plus rare que celle de se venger. »

RG : « Il est inévitable qu’à un moment donné, même les meilleurs amis du monde croisent sur leur chemin un objet qu’ils ne peuvent ni ne souhaitent partager. »

WS (radouci) : «  Nous sommes donc des amis. En tout cas, Girard, je te remercie de ne pas m’avoir cassé les pieds avec les questions habituelles. »

RG : « C’est-à-dire ? »

WS : « Ce que mes visiteurs me demandent invariablement.  Etiez-vous un inverti ? Quelle était votre religion ? Et bien sûr, l’énormité : avez-vous vraiment écrit vos pièces ? Toi au moins, tu m’as rendu visite pour quelque chose d’intéressant. »

RG : « Trop aimable. »

Stendhal : « Puis-je, mon cher Shakespeare, au moment de nous séparer, vous faire une recommandation ? »

WS : « Bien sûr ! »

Stendhal : « Lisez donc les Feux de l’envie. »

*****

(1) Philip José Farmer, Le Monde du fleuve, Laffont, 1977

(2) René Girard, Shakespeare ou les Feux de l’envie, Grasset, 1990

A retrouver si vous le voulez, treize citations de Shakespeare et quatorze de Girard.

Une nouvelle guerre civile au Liban ? Le diable est dans le miroir…

par Régina Sniefer

Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.

« Et maintenant, ma femme et moi,
 nous restons tous deux assis devant le miroir,
et nous regardons sans le quitter une seule minute :
mon nez mange ma joue gauche,
mon menton coupé est tordu,
mais le visage de ma femme est ensorceleur ;
et une passion folle, sauvage m’envahit.
J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme
d’une voix à peine perceptible murmure :
« Comme je suis belle ! »
LE MIROIR DEFORMANT
Anton Tchékhov (1884)

Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.

Mémoires, miroir brisé
Ces « passés qui ne veulent pas passer »
Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung

Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ?  L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?

Guerres intestines et miroir des clones
«  Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient,
ils s’ouvrent sur les enfers. »
Jean COCTEAU, ORPHEE

Mais le miroir le plus effrayant et le plus diabolique est celui de la violence. Les marchands de guerres civiles veulent que l’Autre soit à leur image. Pour imposer le chaos, ils cherchent leur « double », qui est simplement le reflet exact de leur être. René Girard, philosophe et anthropologue de la violence, utilise le mot « double » pour ces individus qui s’imitent réciproquement. Il considère que la « violence a deux faces » et que « les extrêmes se touchent ». La violence pour lui « multiplie les effets de miroir entre les adversaires ». Quels sont ces effets de ce miroir ? Dans les situations de rivalité, les rivaux finissent par se ressembler. Ils sont possédés par une même violence destructrice, parce que chacun imite la violence de l’autre. «Tout les oppose car plus rien ne les sépare ». La similitude est alors à la base de la violence.

Dans le plus sombre surgit un point de lumière, une lueur d’espoir : certains Libanais sont lucides et ne tombent pas dans le piège. Ils n’hésitent pas à briser ce miroir qui risque de les rendre diablement semblables à ceux qui diffusent la culture de la peur et de l’exclusion. Ils ne veulent pas ressembler à ces êtres. Ces Libanais ne ferment pas leurs yeux. Mais surtout, ils ne ferment pas l’œil de leurs cœurs. Ils ne cessent de crier haut et fort que leur diversité est une richesse. Leurs actes continuent à s’inscrire dans la dimension du savoir, de l’être, de la dignité et de la création. Pour sortir de ce cycle du sang, de l’ignorance, des préjugés et des passions, ils s’arment d’éthique comme une clé puissante et essentielle pour débarrasser – définitivement – les Libanais d’un « ennemi intérieur » nommé la peur de l’Autre.

Regina Sneifer est une écrivaine et essayiste libanaise. Dernier ouvrage paru : « Une femme dans la tourmente de la Grande Syrie », Éditions Riveneuve, 2019.

Cet article est initialement publié par l’hebdomadaire en ligne afrique-asie.fr

https://www.afrique-asie.fr/une-nouvelle-guerre-civile-au-liban-le-diable-est-dans-le-miroir/

Il est également publié par  Proche-et-Moyen-Orient.ch

Des choses cachées depuis la fondation du Globe

par Joël Hillion

Ce jour le 3 octobre, mais en 1990, sortait Les Feux de l’envie, que René Girard avait publié en anglais sous le titre ‘A Theater of Envy’. Ce livre hors du commun présente la théorie mimétique, et propose simultanément une interprétation originale et puissante de l’œuvre de Shakespeare, interprétation précisément fondée sur cette théorie. Pour marquer cet anniversaire, Joël Hillion nous offre un florilège de citations du poète anglais qui illustrent à quel point ce dernier avait saisi les mécanismes que René Girard dévoilera.

René Girard, dès Mensonge romantique et vérité romanesque, reconnaît sa dette envers William Shakespeare. Aurait-il même découvert la théorie mimétique sans lui ? Interrogé dans Quand ces choses commenceront, il a cette confidence : « Chaque fois que je rouvre mon Shakespeare, je ne suis jamais déçu. […] Dans les comédies, c’est le désir mimétique qui marche le plus fort bien sûr, mais, dans les tragédies, Jules César surtout, c’est le mécanisme victimaire et le sacrifice. […] Ne me lancez pas sur Shakespeare, ou vous n’en finirez pas ! » C’est en reconnaissance de ce qu’il doit à Shakespeare qu’il a écrit Les Feux de l’envie.

 D’une certaine façon, René Girard a révélé ce que Shakespeare avait déjà conçu et exprimé avec ses mots, son langage poétique. Bien qu’il ait tout compris à la « théorie mimétique », Shakespeare ne pouvait évidemment pas en avoir « fixé » le vocabulaire. Il était poète et dramaturge, pas anthropologue. Des notions comme la « médiation interne », le « désir métaphysique » ou la « méconnaissance » sont présentes dans son œuvre mais les mots qu’il utilise sont différents des nôtres. Il arrive, ce faisant, que ses inventions soient lumineuses.

On ne peut pas lire ou entendre Shakespeare sans croiser, un peu partout, la « théorie des doubles », la « rivalité mimétique », les thèmes du désir et du sacrifice. Dans les seuls Sonnets, on peut trouver un trésor d’expressions parfaitement girardiennes enrichies du génie poétique de Shakespeare. En voici un petit florilège.

Le désir est appelé ‘envy, evermore enlarged’, « une envie toujours croissante » (sonnet 70, vers 12).

Le triangle mimétique est clairement décrit au sonnet 42, vers 6 : ‘Thou dost love her, because thou know’st I love her’, « Tu l’aimes parce que tu sais bien que je l’aime ».

Les phénomènes de substitutions, caractéristiques du désir mimétique, sont reconnus au sonnet 53, vers 1-2 :

‘What is your substance, whereof are you made,
That millions of strange shadows on you tend ?’

« De quelle étrange substance êtes-vous donc fait,
Qu’on voit des millions d’images vous ressembler ? »

Le double bind est clairement identifié (28, 5-6) :

‘And each (though enemies to either’s reign)
Do in consent shake hands to torture me.’

« Chacun à sa façon, bien qu’ennemi de l’autre,
Vient lui donner la main pour me persécuter. »

L’indifférenciation est condensée dans une formule définitive (62, 13) :

‘’Tis thee my self.’
« Mon moi c’est toi. »

Le bouc émissaire, la victime innocente, c’est le jeune homme sacrifié par sa maîtresse (134, 14) :

‘…he pays the whole.’
« …c’est lui qui paie pour tout. »

La méconnaissance est « analysée »avec beaucoup de précision (148, 1-4) :

‘O Me ! What eyes hath love put in my head,
Which have no correspondence with true sight,
Or if they have, where is my judgement fled,
That censures falsely what they see a right ?’

« Pauvre de moi, quels yeux l’amour m’a-t-il donnés
Pour que je sois aveugle à la réalité !
Et s’ils voient juste, où s’est enfui mon jugement
Qui s’interdit de voir et nie toute évidence ? »        

 Le ressentiment est décrit (88, 11) comme: ‘The injuries that to my self I do’, « Le mal que je me fais ».

Le pharmakon est exprimé lapidairement (119, 9) par l’expression ‘O benefit of ill !’, « Ah, le malheur est bon ! »

Continuons notre petit florilège en sollicitant maintenant diverses pièces.

Brutus s’enferme, il veut avoir raison « tout seul », il lui faut l’aide de Cassius pour qu’il puisse ouvrir les yeux de sa conscience :

Cassius. Since you know you cannot see yourself
So well as by reflection, I, your glass,
Will modestly discover to yourself
That of yourself which you yet know not of.

CASSIUS. ― Puisque vous savez que vous ne vous pouvez pas vous voir
Autrement que dans un reflet, je serai votre miroir,
Et modestement, je vous ferai découvrir
Ce que de vous-même vous ne savez pas encore.

Jules César, I, 2, 67-70.

Double empathie ; le chagrin de Roméo peine Benvolio (son ami, son double) et celle de Benvolio accable Roméo :

Romeo. Why, such is love’s transgression. ―
Griefs of mine own lie heavy in my breast ;
Which thou wilt propagate, to have it press’d
With more of thine : this love, that thou hast shown,
Doth add more grief to too-much of mine own.   

ROMÉO. ― Oui, l’amour ne connaît pas de barrières…
Les chagrins qui pèsent sur mon cœur,
Tu vas les augmenter sous le poids
Des tiens : cette affection, que tu manifestes,
Ajoute un chagrin de plus au trop-plein que j’avais déjà.

Roméo et Juliette, I, 1, l. 190-194.

Ulysse et le ‘degree’, dont René Girard a tiré tant de savantes conclusions :

Ulysses. O, when degree is shak’d,
Which is the ladder to all high designs,
Then enterprise is sick. How could communities,
Degrees in schools and brotherhoods in cities,
Paceful commerce from dividable shores,
The primogenitive and due of birth,
Prerogative of age, crowns, sceptres, laurels,
But by degree, stand an authentic place ?
Take but degree away, untune that string,
And, hark, what discord follows ! Each thing meets
In mere oppugnacy…

ULYSSE. ― Que la « bonne échelle » vienne à être bousculée,
Elle qui sert de mesure à tous les grands desseins,
Et toute l’entreprise est malade. Comment les communautés,
Les niveaux dans les écoles, les fraternités dans les villes,
Le commerce pacifique entre différentes rives,
Le droit d’aînesse dû à la naissance,
Les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers,
Sans cette mesure, pourraient-ils tenir à leur juste place ?
Écartez-vous d’un degré, désaccordez cette corde,
Et écoutez la cacophonie qui s’ensuit ! Tout, tout à coup,
Est réduit à l’affrontement…

Troïlus et Cressida, I, 3, 101-111.

« L’hypothèse mimétique » :

Timon. Twinn’d brothers of one womb,
Whose procreation, residence, and birth,
Scarce is dividant, touch them with several fortunes ;
The greater scorns the lesser : not nature,
(To whom all sores lay siege) can bear great fortune,
But by contempt of nature.

TIMON. ― Que deux jumeaux nés de la même matrice ―
Dont la conception, la gestation et la naissance
Sont quasi identiques ―, soient touchés par des fortunes différentes,
Et le plus grand méprisera le plus petit : il n’est pas dans notre nature
(Qui est affligée de tous les maux) de jouir d’une grande fortune
Sans mépriser notre semblable.

Timon d’Athènes, IV, 3, 3-8.

Le plus jaloux des deux n’est pas toujours celui qu’on croit :

Iago. I do suspect the lusty Moor
Hath leap’d into my seat ; the thought whereof
Doth like a poisonous mineral gnaw inwards ;
And nothing can, or shall, content my soul,
Till I am even’d with him, wife for wife.

IAGO. ―   Je soupçonne fort le luxurieux Maure
De jouir à ma place ; cette pensée,
Comme un poison minéral, me ronge de l’intérieur.
Rien ne peut, rien ne pourra calmer mon âme
Avant que je ne me sois égalé à lui, femme pour femme.    

Othello, II, 1, 297-301

Le mimétisme absolu dans sa violence absolue :

Donalbain. The near’ in blood,
The nearerblooby.

DONALBAIN. ― Plus près par le sang,
Plus près de faire couler le sang.

Macbeth, II, 3, 142-143.

Le « contre-modèle » (version ironique du mimétisme) :

Autolycus. I am a poor fellow, sir.
Camillo. Why, be so still ; here’s nobody will steal that from thee.

AUTOLYCUS. ― Je ne suis qu’un pauvre homme, monsieur.
CAMILLO. ― Eh bien, reste-le ! Personne ne te dérobera ton état.

Cymbeline, IV, 4, 634 et s.

Oxymore amoureux :

Miranda. I am a fool,
To weep at what I am glad of. […]
Ferdinand. Wherefore weep you ?
Miranda. At mine unworthiness, that dare not offer
What I desire to give, and much less take
What I shall die to want.

MIRANDA. ― Je suis folle
De pleurer de ce qui me comble de joie.
FERDINAND. ― Qu’est-ce qui vous fait pleurer ?
MIRANDA. ― J’ai honte de n’oser offrir
Ce que je désire donner, et plus encore de prendre
Ce que je meurs d’obtenir.

La Tempête, III, 1, 73-79.