Disputatio COVID-19

 

A propos des trois articles sur le COVID-19 parus en mars 2020

Ces trois articles ont suscité la discussion entre les contributeurs habituels du blogue. Comme la disputatio à propos deChacun son Apocalypse” publiée la semaine dernière, nous vous présentons dans cette page les principales étapes de nos échanges. Nul doute que nous aurons à y revenir, probablement en tentant, dans les semaines à venir, à prendre plus de recul.

Premier article : COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Bernard Perret

Ce texte permet de lancer la discussion. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le politique semble renaître de ses cendres. Je suis plus hésitant sur l’idée de crise sociale. Les mesures de confinement créent une crise sociale « objective », en quelque sorte, par l’effet mécanique des perturbations de la vie économique et du freinage des déplacements. Il faudra voir les conséquences de tout cela dans la durée sur le chômage, etc., mais, pour l’instant, je ne vois pas trop de signes de panique (hormis temporairement à la Bourse) et d’anomie annonciatrice de violence. Il y a certes des vols, un peu de complotisme et un début de polémique entre la Chine et les US pour trouver un bouc émissaire, des fermetures de frontière intempestives (mais compréhensibles). Mais au total, ça ne va pas très loin (pour l’instant) et la plupart des gens sont plutôt calmes et rationnels. On voit même des choses très positives: la Chine a remercié la France de lui avoir envoyé du matériel et, en sens inverse, les chinois viennent de livrer des équipements à l’Italie…Dans ce pays, justement, les gens se mettent aux fenêtres le soir pour chanter ensemble. Sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup d’humour, de tentatives pour dédramatiser. On voit aussi se développer la coopération scientifique. Je constate aussi que les gens ne semblent pas trop mettre en doute la parole des experts, contrairement à ce qui se passe pour le climat. Il faut voir comment tout cela va évoluer, mais on voit quand même que, pour le moment, ça ne ressemble vraiment pas à ce qu’évoque Girard à propos des épidémies de Peste du passé. Le christianisme, les lumières et aussi le développement des communications et de l’information, sont passés par là.

2.Thierry Berlanda

A vrai dire l’analyse de Jean-Marc, et les perspectives sombres qu’elle dessine, me convainc, mais la réponse optimiste de Bernard me convainc tout autant. Dans le « temps de paix » abhorré tant par De Gaulle que par Churchill, dans ce temps bourgeois voué à la consommation à outrance, à l’imperium du désir et marquée par le sentiment de pronoïa induit (je dis bien « pronoïa”), dans ce temps où chasser l’ennui est finalement la seule priorité, certains (ou beaucoup) avaient oublié que notre humanité, entendu en genre et en nombre, est sans cesse au bord du gouffre. Renvoyés à notre faiblesse ontologique, qui consiste en ce que nous « ne nous apportons pas nous-mêmes dans la vie » (Michel Henry) et que donc nous sommes dans une situation permanente de passivité par rapport à la vie, nous faisons l’épreuve de notre propre vérité. Bref, nous vivons une apocalypse, c’est-à-dire l’effondrement de ce qui masque la vérité. S’il s’ensuivait que l’Ego triomphant mette enfin un genou à terre, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. J’espère toutefois que la plupart de mes contemporains ne paieront pas d’un prix trop élevé notre péché d’orgueil collectif, et même qu’éventuellement je serai moi-même là pour le vérifier 🙂

3. Jean-Marc Bourdin

En réponse à Bernard, une société qui se trouve dans une situation où elle fait le choix de ne pas envoyer sa jeunesse étudier et ses travailleurs travailler, par voie de conséquence, et ce pour une durée indéterminée mais significative est pour moi dans une situation critique. Je suis d’accord que cette crise ne débouche pas sur le chaos, ce que mon papier ne dit d’ailleurs pas, et qu’elle fournit l’occasion de belles réactions, ce qui mériterait effectivement d’être analysé. 

4. Hervé van Baren

J’abonde dans le sens de tout ce qui a été dit, et je prends Jean-Marc au mot, avec une autre approche, biblique comme d’habitude. Je pense que le commentaire de Bernard mériterait une analyse plus poussée, parce qu’en effet, les réponses positives à la crise du Covid-19 sont en contradiction flagrante avec l’apocalypse évoqué par Thierry. Lecteurs de Girard, nous pourrions nous attendre à une explosion de violence et à des tentatives de résolution sacrificielle beaucoup plus nombreuses et violentes.

 

[…] Bien d’accord avec toi, Thierry, je souscris à ta définition : « l’effondrement de ce qui masque la vérité ». Désolé pour cette formulation maladroite. C’est de la vision convenue de l’apocalypse que je parlais.

Deuxième article : COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique proposé par Hervé van Baren

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Christine Orsini

Les crises, à l’échelle mondiale, se succèdent et s’interpénètrent de telle façon qu’on n’a plus besoin d’avoir lu René Girard pour être devant cette évidence : « la dimension apocalyptique du présent ». Par contre, on aurait bien besoin 1) de donner à « apocalypse » son sens de « révélation » et 2) d’essayer la méthode girardienne pour donner du sens à ce qui nous arrive, particulièrement quand l’événement et ses conséquences sont de l’ordre de l’inédit !

Merci, Hervé van Baren, de faire usage de cette méthode à l’occasion de ce fléau sanitaire mondialisé. Ce qui est mondial, à part l’économie, c’est la géographie, qui nous fait voir d’un seul coup d’œil et dans l’immédiateté la progression de la pandémie. En relisant la Bible, vous nous ouvrez à l’universel, dont la dimension n’est pas spatiale mais temporelle : l’universel a sans doute des lieux d’origine mais il les transcende ; il a surtout une histoire et repose non sur des chiffres mais sur des textes.

On est actuellement bombardé de chiffres, certains nous parlent plus que d’autres (un milliard de jeunes privés d’école et de terrains de jeux !) mais les chiffres ne sont pas des paroles. Et maintenant qu’on est « confiné » pour une durée inconnue mais qu’on devine assez longue pour créer de l’inédit dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, on ressentira sûrement le besoin d’échanges qui passent par la parole, orale ou écrite, une parole de vérité, ne serait-ce que pour échapper au règne qui va devenir sans partage des « réseaux sociaux »et des écrans.

Merci donc de nous indiquer la marche à suivre : prendre le recul de la réflexion en « transposant de vieilles histoires à notre situation présente », comprendre que le vrai fléau présent ou à venir n’est pas et ne sera pas un virus très contagieux plus ou moins mortel mais « notre façon d’y répondre » (il semble pour l’instant que celle-ci soit à la hauteur de notre espérance d’en sortir « meilleurs », plus solidaires, plus responsables etc.), enfin « inventer les rites qui donnent sens à la crise et reconstruisent du lien ». On a tout le temps de s’y mettre.

Troisième article : COVID-19 : une épidémie de confinements proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/21/covid-19-une-epidemie-de-confinements/

  1. Christine Orsini

La thèse est contenue, me semble-t-il, dans les dernières lignes : notre décroissance, volontaire ou pas, aurait comme résultat de nous rendre incapables de mener une lutte efficace et solidaire contre les maladies courantes et a fortiori les virus inconnus. Mais si c’était une croissance débridée qui nous rendait malades ? La question est toujours celle des sacrifices à consentir…sur fond d’incertitude.

2. Thierry Berlanda

L’article pose le choix crucial devant lequel la rigueur des temps nous place. Dans l’esprit des commentaires de Christine, je voudrais réfléchir avec toi, et vous, à une alternative qui me semble elle aussi cruciale.

Nous pourrions (hypothèse britannique initiale) laisser aller le virus. La plupart d’entre nous serait alors contaminée, une partie plus ou moins importante en mourrait , mais le reste de la population survivrait, en ayant amélioré en outre son immunité. C’est l’hypothèse darwinienne. Si nous appliquions la politique qu’elle induit, nous ne serions pas au bord de la rupture du système de soin, et, pour peu que le monde entier la fasse sienne, l’économie tournerait aujourd’hui comme hier et demain : à fond les ballons ! Pourquoi donc alors ne nous comportons nous pas ainsi ? Simplement parce qu’en terre chrétienne comme ailleurs, le contenu éthique de la vie elle-même, avant même que la culture et les usages s’y impriment, nous détermine à porter attention aux plus faibles, et donc à valoriser et favoriser les structures sociales de cette attention (l’hôpital, et plus généralement l’école, l’assurance chômage, les APL, etc.) Etre vivant, c’est donc être généreux, quel qu’en soit le coût ! La prise de pouvoir des contrôleurs de gestion et des pseudo-managers portés en triomphe par leur aréopage de communicants avait bien failli nous le faire oublier, et même nous le faire détester. On peut au moins espérer que cette engeance déplorable sera emportée dans le maelström coronaire.

Est-ce que cela signifie qu’on pourra se goberger à loisir de finances publiques gagées sur une dette abyssale, certes non ! Il suffira (…) de régler notre pratique, et y compris notre croissance J sur le principe intangible du respect de la vie, et donc de l’attention aux plus faibles. Et nous serions alors plus économes, plus sobres et plus solidaires qu’avant.

3. Bernard Perret

Personnellement, je trouve compliqué d’essayer de tirer des leçons de cette épidémie tant que nous ne savons pas quelle ampleur elle va prendre et comment nous allons en sortir. Il y a de vraies inquiétudes à ce sujet : certains médecins ont l’air de penser que le virus ne nous lâchera pas les baskets tant qu’un vaccin n’aura pas été mis au point, c’est à dire dans une bonne année au minimum. A ce stade, je constate seulement deux choses: 1) les pays asiatiques semblent avoir agi avec plus de détermination et d’efficacité que les pays européens, 2) j’ai de grosses interrogations, pour ne pas dire plus, sur l’action du gouvernement, son manque d’anticipation, l’incohérence de certaines décisions, etc. De toute évidence, ce n’est pas le moment de le dire. Quand on est girardien, on n’aime pas désigner des boucs émissaires, mais il faut quand même reconnaître que certains se sont mis en bonne position pour jouer ce rôle si l’affaire devient trop grave. Quant à l’activité économique, elle sera de toute façon sérieusement plombée parce que, confinement ou pas, les gens ont autre chose en tête (par exemple le sort de leurs vieux parents, ou leur propre sort quand ils approchent de 70 ans) que de contribuer à la croissance du PIB. Macron l’a dit: nous sommes en guerre. Or, l’économie de guerre, c’est d’abord la production des objets les plus utiles (les masques, le gel, les tests, la nourriture) et la logistique (faire fonctionner a minima les réseaux nécessaires à la continuité de la vie et des institutions). Il y a suffisamment à faire avec tout cela pour ne pas trop se préoccuper des indicateurs économiques pour l’instant. J’ajoute que, quand il le faut, on trouve toujours les moyens de plumer les riches, lesquels, en plus, deviennent consentants dans ce genre de circonstances.

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction: celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

4. Christine Orsini

Cher Bernard, personne ne me semble vouloir ni bien sûr pouvoir tirer les leçons d’une aventure mondiale en cours et inédite de surcroît. Par contre, personne ne nie qu’il y aura non seulement des leçons (de toutes sortes) à en tirer mais qu’il y aura un avant et un après cette crise, que nous allons en sortir changés, individuellement et collectivement. On ne peut être sûr  si ce sera en mieux mais on y compte bien, toi le premier , qui crois au pouvoir révélateur et convertisseur d’une crise : tu dresses à la fin de ton mail la liste, non exhaustive mais déjà impressionnante des changements (positifs !) auxquels il faut s’attendre et en tous cas auxquels il est intellectuellement et moralement sain de déjà réfléchir.

Car « Que faire en un gîte à moins que l’on ne songe… » ?

5. Hervé van Baren

Merci de nous mettre face à une réalité de la crise qui n’est guère apparente dans les médias. La réflexion sur le caractère mimétique de la réponse internationale est profonde. Comme on pouvait s’y attendre, le modèle socio-économique dominant, le libéralisme, a vu une tentative de résistance à cette lame de fond inattendue de la part de ses plus ardents partisans, les pays anglo-saxons, mais ce baroud n’était pas tenable. Comment les dirigeants de ces pays auraient-ils pu justifier l’hécatombe que cela aurait occasionné ? Voilà longtemps qu’une majorité de gens dénonçaient les excès d’un système dont nous semblions incapables, pourtant, de sortir. A cause de (grâce à ?) un organisme de quelques microns, c’est chose faite. Pour autant, c’est un changement subi, et les répliques de la secousse initiale n’ont pas fini de se faire sentir.

Voici donc à quoi ressemblent les coulisses de notre blogue. Bien entendu, nous sommes preneurs de vos propres remarques. Une zone “commentaires”, trop peu fréquentée de notre point de vue, est prévue à cet effet : n’hésitez pas à vous y exprimer !

Plutôt que le doigt qui la montre, regardons la lune avec Pierre-Yves Gomez

Nous avions parlé au début de l’année dans notre blogue de l’excellent essai de Pierre-Yves Gomez intitulé L’esprit malin du capitalisme (éditions Desclée de Brouwer). Dans le prolongement de cet ouvrage, il nous invite à voir dans le COVID-19 une « opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle », article publié par le site Web Aleteia.

Ce faisant, il apporte des esquisses de réponses à des questions posées ici dans la dernière quinzaine, raison pour laquelle nous le relayons. Au-delà de la crise sanitaire, se profile déjà une crise économique de grande ampleur. A quelles conditions cette menace pourra-telle devenir une opportunité ? Une apocalypse-révélation ? Bonne lecture. 

Le Covid-19 ou l’opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle

 

 

 

Haro sur le baudet… ou pas

par Jean de La Fontaine

Notre blogue bénéficie aujourd’hui d’une contribution exceptionnelle. Nous remercions chaleureusement, mais à la distance sociale prescrite par les autorités, son auteur d’avoir accepté de nous faire part de quelques réflexions. Il a intitulé la fable qu’il nous offre ce jour : Les animaux malades de la peste. Bonne lecture.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

*

“Dans Les animaux malades de la peste, La Fontaine suggère admirablement cette répugnance quasi religieuse à énoncer le terme terrifiant, à déchaîner en quelque sorte sa puissance maléfique dans la communauté : La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)…

Le fabuliste nous fait assister au processus de la mauvaise foi collective qui consiste à identifier dans l’épidémie un châtiment divin. Le dieu de colère est irrité par une culpabilité qui n’est pas également partagée par tous. Pour écarter le fléau, il faut découvrir le coupable et le traiter en conséquence ou, plutôt, comme écrit La Fontaine, le « dévouer » à la divinité.

Les premiers interrogés, dans la fable, sont des bêtes de proie qui décrivent benoîtement leur comportement de bête de proie, lequel est tout de suite excusé. L’âne vient en dernier et c’est lui, pas du tout sanguinaire et, de ce fait, le plus faible et le moins protégé, qui se voit, en fin de compte, désigné.” (René Girard, Le bouc émissaire, Grasset : Paris, 1982).

*

« Si choquée fût-elle, une population frappée par la peste cherchait à s’expliquer l’attaque dont elle était victime. Trouver les causes d’un mal, c’est recréer un cadre sécurisant, reconstituer une cohérence de laquelle sortira logiquement l’indication des remèdes. Or, trois explications étaient formulées autrefois pour rendre compte des pestes : l’une par les savants, l’autre par la foule anonyme, la troisième à la fois par la foule et par l’Eglise.

La première attribuait l’épidémie à une corruption de l’air […]. La seconde était une accusation : des semeurs de contagion répandaient volontairement la maladie ; il fallait les rechercher et les punir. La troisième assurait que Dieu, irrité par les péchés d’une population tout entière avait décidé de se venger. » (Jean Delumeau, La Peur en Occident : Une cité assiégée (XIVe-XVIIe siècle), Fayard : Paris, 1978).

*

Après ces trois citations, une question demeure. A notre époque, le processus de sortie de la pandémie sera-t-il du même ordre ou tout parallèle serait-il anachronique ? Après tout, les Lumières et les progrès de la science ont changé beaucoup de choses à nos existences et nos modes de pensée.

Certains suggèrent que la Nature (c’est-à-dire Dieu dans nos temps écologiques, pour inverser la formule de Spinoza), la Nature donc se venge, lui prêtant une intentionnalité divine (“Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,/ Je crois que le Ciel a permis/ Pour nos péchés cette infortune” puis pour finir « Sa peccadille fut jugée un cas pendable./ Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !/ Rien que la mort n’était capable/ D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.« ). 

D’autres, et parfois les mêmes, cherchent des responsables à l’origine et à la diffusion de la pandémie ou, sur le plan politique, au retard à prendre des mesures adéquates, habituel en ce genre de circonstances (Jean Delumeau l’avait également noté dans son ouvragé cité plus haut) : les carnivores parviendraient-ils encore à désigner un herbivore comme fauteur du trouble ? (“Que le plus coupable de nous/ Se sacrifie aux traits du céleste courroux,/ Peut-être il obtiendra la guérison commune.”)

Les élections à venir dans plusieurs pays se dérouleront avec en arrière-fond le souvenir de la gestion de la crise épidémique : des jalons sont placés dès à présent dans ce but pour désigner des responsables, sinon des coupables, à sanctionner le moment venu. En France, le Premier Ministre est traditionnellement un fusible en de pareilles circonstances, c’est même une de ses vocations institutionnelles. Il a déjà indiqué samedi 28 mars 2020 lors d’une conférence de presse télévisée qu’il ne laissera “dire à personne qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement”. Quant au Président de la République, il avait déclaré la vielle à des organes de la presse italienne : “Nous n’avons absolument pas ignoré ces signaux. J’ai abordé cette crise avec sérieux et gravité dès le début, lorsqu’elle s’est déclenchée en Chine”. Dans une démocratie représentative, de telles facultés de d’exclusions différées et, somme toute, plus paisibles sont ouvertes aux populations atteintes par une épidémie ou toute autre crise. d’envergure.  L’avenir nous le dira. Peut-être que la morale de La Fontaine sera inversée : « Selon que vous serez puissant ou misérable, /Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Ou peut-être pas.

Disputatio

à propos de l’article « A chacun son Apocalypse »

https://emissaire.blog/2020/03/24/a-chacun-son-apocalypse/

Note de l’administrateur :

Chère lectrice, cher lecteur, il arrive que nos contributeurs réguliers s’entre-déchirent à propos d’un article (c’est bien le moins pour des girardiens qui entendent démasquer le mimétisme). Nous vous proposons de publier ces joutes dans une nouvelle rubrique  : Disputatio. A vous de confirmer son intérêt par vos commentaires et vos « j’aime » (que nous pourrions d’ailleurs orthographier « gemme », car vos réactions nous sont précieuses). Bonne lecture de cette première.

  • Thierry Berlanda

Le pire est certes le nihilisme (ce que souligne l’article), Nietzsche l’avait déjà pointé (lui que des esprits courts et mal informés ont souvent taxé de nihiliste).

Sur Michel Henry, qui fit un travail de jeunesse sur Spinoza (auquel Jean-Louis fait allusion), précisons que l’accroissement de la vie dont il parle n’est pas l’accumulation d’objets, mais bien le pouvoir et le désir de la vie de s’éprouver elle-même toujours davantage. Nous avons une possibilité joyeuse de nous accroître, et une malheureuse, de loin la plus générale.

Quant à l’apocalypse, qui est l’effondrement des masques et donc, oui, une révélation, nous pouvons espérer, et aussi faire en sorte, chacun à notre place, qu’en ce sens elle advienne, mais elle ne peut sans doute concerner que l’humanité en genre, et non pas en nombre. A ce titre, le millénarisme fut à bon droit condamnée par le concile d’Ephèse en 431.

  • Hervé van Baren

L’usage abusif du terme « apocalypse » pour désigner des catastrophes de fin du monde est énervant. Les anglophones ont eu le bon goût d’appeler le dernier livre de la Bible : the Book of Revelation, évitant ainsi ce déplorable amalgame. Girard, je rejoins Jean-Louis là-dessus, ne donne pas dans le catastrophisme, il donne un sens anthropologique à la Révélation biblique.

Cependant, je crois qu’il serait naïf de penser que nous pourrons vaincre le mimétisme d’appropriation et le mécanisme victimaire facilement. Ce sont des invariants anthropologiques, cela fait partie de notre nature. La prise de conscience progressive des racines profondes de la violence ne signifie nullement la victoire contre celle-ci ; au contraire, comme le montre Girard, cette révélation est à l’origine d’une prolifération incontrôlée de la violence, qui menace l’humanité d’autodestruction. Contrairement à Jean-Louis, je ne crois pas en la possibilité pour l’humain de vaincre la violence « en progressant dans la compréhension, la maîtrise et le bon usage du mimétisme ». Cela, c’est la manière des humains, la voie raisonnable, et elle est impuissante face aux forces en jeu.

La condition pour échapper à cette fatalité porte un autre nom : c’est la conversion, le renoncement radical à nos idoles et à notre violence. J’entends les prophètes quand ils nous disent que cette conversion n’est pas à notre portée humaine. Elle n’est pas non plus une grâce divine qui serait accordée à quelques élus prédestinés ; c’est l’acte libre par excellence.

Il manque donc un membre à l’équation : c’est la notion de crise. Seule la crise peut nous mettre dans les conditions d’une conversion. Quelques versets choisis d’Isaïe 66 l’illustrent (7, 8, 9, 12, 14 ou 16).

  • Thierry Berlanda

D’accord avec Hervé, sur la critique des limites, humaines trop humaines, de ce que j’avais appelé le millénarisme dans ma réponse précédente à Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction : celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas, on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

  • Jean-Marc Bourdin

Dans la traduction anglaise de la Bible, comme nous le savons tous, l’Apocalypse de Jean est titré « Book of Revelation ». Nous avons préféré en France utiliser un mot non traduit et incompréhensible, encourageant le double sens de la vocation du livre et de la teneur du récit qu’il contient, voire amenant à entendre le second là où le premier aurait dû primer. Révélation a été le sens que René Girard privilégiait, mais je crois aussi qu’il a toujours aimé jouer avec les doubles sens des mots pour mieux les articuler alors même qu’ils semblaient opposés (pharmakon / poison et remède, gift / cadeau empoisonné, sang à la fois pur et impur, sacré comme violence et contention de la violence, l’autre du désir comme modèle et obstacle, etc.) ou sans rapport immédiat (bouc émissaire à la fois rituel hébreu et phénomène d’exclusion d’un par tous comme dans l’usage récent du vocable « déception », à la fois insatisfaction du désir et, comme en anglais en particulier mais aussi dans son sens principal jusqu’au 19ème siècle en français, tromperie, tricherie, voire aveuglement, ce qui nous ramène à l’idée de révélation qui est son contraire, l’enlèvement du voile qui empêche nos yeux de voir). J’imagine donc que l’apocalypse est chez René Girard l’articulation des deux sens du mot, à savoir la révélation des menaces que fait peser la violence destructrice, qu’elle soit spontanée ou amplification de phénomènes plus ou moins extérieurs à nos activités humaines, ou pour le dire plus simplement, révélation des mécanismes catastrophiques.

  • Christine Orsini

L’article de Jean-Louis Salasc propose par son contenu une analyse girardienne très nécessaire en ce moment, et dans sa forme, une pointe d’ironie. Il faudrait arrêter de n’être que grave et pontifiant en cette période de sidération… et de basculement des certitudes.

L’article d’Hervé van Baren en date du 17 mars dernier, intitulé « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique ») prépare l’esprit du lecteur à celui de Jean-Louis sur nos hantises de l’apocalypse et la façon paradoxale et salutaire de Girard d’être « apocalyptique ». Il vaut la peine d’y revenir après la lecture du papier de Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Dire qu’être obsédé par les catastrophes à venir permet « de ne plus avoir à penser » est un peu insultant pour quelqu’un comme Jean-Pierre Dupuy, dont tout l’effort consiste à montrer qu’il faut croire aux catastrophes, et même y penser très fort, pour avoir un chance de les éviter. Le cas du désastre sanitaire que nous allons vivre lui donne raison : le scénario de la pandémie virale était évoqué de manière très précise dans les documents officiels il y a une dizaine d’années, mais comme personne n’y croyait vraiment on a omis de renouveler les stocks de masques (parmi quelques autres inconséquences). Sa fameuse formule « nous nous croyons pas ce que nous savons » s’applique aussi parfaitement à la future apocalypse écologique, et les contradictions que tu mets en avant (bilan carbone des panneaux voltaïques, etc.) ont peu de rapport avec le sujet qui est de savoir s’il faut oui ou non se préparer à tout changer pour éviter de se trouver un jour en situation de dire, comme aujourd’hui avec les masques, « comment avons nous pu être aussi inconscients ».

  • Jean-Louis Salasc

Bernard, j’ai lu avec grand intérêt ta première intervention, où tu fais un approfondissement du sens de la révélation dans la vision girardienne.

La première partie de mon article est ironique. J’ai précisément cherché à fustiger ceux qui prennent prétexte des apocalypses pour faire avancer d’autres intentions plus ou moins avouables ; à démasquer les « Apollonius de Tyane » de notre temps (cf. le quatrième chapitre de « Je vois tomber Satan comme l’éclair »). Je ne pense vraiment pas que Jean-Pierre Dupuy en soit un. Comme quoi l’ironie est un art bien difficile…

  • Thierry Berlanda

J’apprécie beaucoup vos échanges avec Jean-Louis. Je ne les discute pas car je ne saurais trancher. Cela dit, Jean-Pierre Dupuy, je dois le reconnaître avec une effronterie que tu me pardonneras, Bernard, je l’espère, ne m’a jamais paru philosophiquement insurpassable. Certains mathématiciens disent en effet que tout ce qui peut arriver, un jour ou l’autre arrivera. C’est en fait une tautologie, car le problème est justement de bien discerner ce qui, en tant que tel, peut arriver. J’aimerais bien, en revanche, creuser l’idée que nous ne croyons pas que ce que nous savons. Cette idée a des résonances très profondes. En effet, je pense que nous ne croyons pas ce que nous savons car croire et savoir sont deux régimes de connaissance complètement hétérogènes. Personnellement, je n’ai jamais cru, par exemple, qu’un avion de 200 tonnes puisse voler, et pourtant je le sais. Nous n’avons à vrai dire de savoir que des choses extérieures ; croire (si l’on distingue bien la croyance de la superstition), au contraire, est une disposition qui nous donne accès à ce qui nous est le plus intérieur (le Soi). Et donc, non, nous ne croyons pas ce que nous savons, et il serait sans doute illusoire d’y prétendre car en aucun cas ce qui est intérieur ne peut être vu à l’extérieur (un sentiment, par exemple : avons-nous jamais vu une honte ou une joie ?)

A chacun son Apocalypse

par Jean-Louis Salasc

Au marché de la fin du monde, les étals sont bien fournis. Les uns choisiront la guerre nucléaire, les autres le réchauffement climatique. Vous pouvez opter pour l’effondrement économique ou la submersion migratoire de l’Occident par les pays dits du Sud. Cela ne vous va pas ? Pensez  alors au transhumanisme, rendant sous peu notre espèce caduque. Plus classique, le capitalisme, qui conduit l’humanité à sa perte depuis des siècles (la première société par actions fut le moulin du Bazacle à Toulouse, en 1372). A l’opposé, le collectivisme, avec les désastres, certes non aboutis, du bloc soviétique, mais qui poursuit ses efforts avec la Chine communiste. Ou bien la recherche scientifique : ainsi le dernier accélérateur à particules du CERN à Genève est réputé engendrer des petits « trous noirs », dont la sympathique propriété est d’absorber tout ce qui se trouve autour d’eux, y compris la lumière. Bien sûr, il reste toujours les épidémies, l’actuel Coronavirus en témoigne. Pensons aussi aux super volcans et aux météorites géantes ; au terrorisme ultra catholique, à l’abrutissement par les écrans ou encore la surpopulation. Bref, le choix est vaste, cette liste n’épuise pas l’offre.

Acquérir l’un de ces produits procure plusieurs avantages.

Le premier est de ne plus avoir à penser. En effet, chaque perspective apocalyptique propose un système de compréhension du monde, puisqu’elle identifie la vrai source du mal (en effet, quel mal plus absolu que la fin du monde, même si certains s’en réjouissent ?) Il suffit donc de suivre ses prescriptions, plus besoin de réfléchir.

Le deuxième avantage est celui du prestige social. Si l’essentiel de votre énergie passe à faire consciencieusement votre travail, à prendre soin de vos proches, à cultiver quelque passion ou divertissement, le couperet tombe : vous n’êtes qu’un plouc. Par contre, expliquez que vous êtes soucieux du réchauffement climatique, préoccupé par les équilibres géopolitiques, scandalisé par la mondialisation sauvage, angoissé par les risques sanitaires cachés derrière les promesses des nanotechnologies,  vigilant face à l’insidieuse influence idéologique de la Russie conservatrice, ou autre : vous tiendrez là vos galons de citoyen du monde.

Maintenant la question du tarif.

Il vous en coûtera d’abord de vous mettre en harmonie avec l’article que vous aurez choisi. Il est fâcheux d’avoir six enfants pour qui milite contre la surpopulation ; il faut bien devenir végétarien pour défendre la cause animale, etc. Evidemment, je n’envisage ici que les personnes sincères, pas les cyniques prophétisant une apocalypse dont ils tirent pour autrui des exigences desquelles ils s’exemptent.

Le deuxième prix à payer est le renoncement à une certaine cohérence intellectuelle. Une apocalypse occupe l’esprit de manière obsessionnelle, elle offre donc le risque de se muer en idéologie. Et toute idéologie bute plus ou moins vite sur la réalité ou sur ses contradictions. Un exemple ? Les panneaux photovoltaïques, réputés nous sauver du réchauffement climatique. Notre pays a dépensé plus de deux milliards d’euros par an depuis douze ans pour subventionner leur déploiement. Or, ces panneaux sont en verre ; il faut une température de 1 700 °C pour faire fondre la silice, ce que nos fournisseurs chinois réalisent dans des fours à charbon. Ces panneaux doivent donc d’abord « rembourser » les émissions de dioxyde de carbone dues à leur fabrication. En France, ce remboursement n’aura jamais lieu, car l’électricité de réseau y est essentiellement produite par l’hydraulique et le nucléaire, qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Nous dépensons ainsi plus de deux milliards d’euros par an pour augmenter les émissions de dioxyde de carbone (certes en Chine) et donc aggraver le réchauffement climatique. Où est passé la cohérence intellectuelle ?

Le troisième prix à payer est sans doute le plus élevé. S’abandonner à une apocalypse, c’est renoncer à toute espérance (là encore, parlons des gens sincères). Il ne s’agit pas de l’accablement qui peut nous saisir devant une accumulation de revers. Il s’agit du sentiment insidieux que plus rien n’a de sens ou de valeur, hormis une survie précaire. Or, vivre n’est pas seulement survivre. C’est se développer, grandir, évoluer, progresser, s’épanouir. « La loi de la vie, c’est l’accroissement » écrivait Michel Henry. Une apocalypse nous fascine, comme un lièvre devant des phares ; elle nous détourne de nous-mêmes, nous décourage de « persévérer dans notre être ».

Et la théorie mimétique ?

René Girard est souvent qualifié de « penseur apocalyptique ». Est-ce à dire qu’il propose un article de plus au grand bazar de la fin des temps ? Je crois que non ; il nous apporte bien autre chose.

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COVID-19 : Une épidémie de confinements

par Jean-Marc Bourdin

A vrai dire, nul ne sait dire à ce jour (21 mars 2020) quelle aurait été la meilleure politique publique pour maîtriser l’épidémie du COVID-19 : des évaluations ultérieures le diront probablement. Les cartographies des risques redécouvriront des territoires un temps explorés à la suite de la grande peur du H1N1 puis délaissés au point que les stocks de masques FFP2 ne furent pas renouvelés en France à leur date de péremption ; face à cet effet calamiteux du « flux tendu », par ailleurs si cher aux logisticiens d’entreprise qui sont aujourd’hui les rois de la « création de valeur », dans le domaine de la santé publique, des stocks seront reconstitués. De même, les crédits publics de la recherche seront un temps redéployés, voire même nous dit-t-on, augmentés ; mais cette promesse sera-t-elle tenable quand la production et la consommation se trouveront durablement effondrées et, avec elles, les bases de l’impôt, source de financement de ces recherches, dans un contexte où bien d’autres dépenses publiques comme celles destinées à la rémunération des personnels soignants et éducatifs (la masse principale des charges du budget de l’État et de l’Assurance Maladie en France) devront être, légitimement, revues à la hausse.

Mais nous constatons néanmoins déjà un premier effet : à savoir un conformisme multilatéral à une époque où les identités nationales magnifiées par tant de pouvoirs en place et d’oppositions virulentes prônent en matière de relations internationale l’unilatéralisme et le bilatéralisme. Parmi les nombreux paradoxes de la crise, la volonté d’agir pour soi conduit à agir comme la plupart des autres États. À l’instar d’un effet de mode.

Dans un premier temps, comme le plus souvent, il a semblé que l’ennemi désigné était l’étranger ou le voyageur international contaminant : fermeture des frontières et rapatriements des nationaux partis à l’étranger s’en sont suivis. Mais très rapidement et tout en restant omniprésente dans les discours et les mesures politiques, cette exclusion est devenue anecdotique du fait de son manque de pertinence manifeste. Restait donc à s’attaquer au problème sur le territoire national. Une deuxième voie était le confinement des malades le temps de la guérison. Mais cela n’a pas semblé suffire à partir du moment où les porteurs asymptomatiques susceptibles de diffuser le virus à leur insu et du fait de leur ignorance sont apparue comme particulièrement nombreux, peut-être même majoritaires. Il a donc fallu étendre les mesures de confinement à tout un chacun ou presque, excluant de la population jugée indispensable à la continuité de la société la plupart de ses membres. Dans un nouveau paradoxe, il nous a été dit : pour être solidaires, soyez solitaires. La plupart d’entre nous se trouve donc exclue de la majorité des rapports qu’elle entretient avec les autres humains, faute d’avoir le droit de les côtoyer : nous sommes tous des lépreux ou des pestiférés qui s’ignorent et donc tous invités à rester dans notre lazaret, mais un lieu d’isolement limité en l’espèce à la cellule familiale dont les membres sont, eux, condamnés à se côtoyer davantage qu’à l’habitude. Voilà qui est peu commun dans une époque où l’interaction avec un maximum de nos contemporains est plutôt valorisée et la cellule familiale à tendance centrifuge. Quant à la perspective historique, elle était restée jusqu’alors conforme à l’enseignement de Caïphe dans l’Evangile de Jean préférant le sacrifice d’un seul, extensible à celui d’une minorité, pour que le reste continue à vivre. Pour que le reste continue à vivre, il faudrait maintenant que tous sacrifient tout ou partie de leur être social, bref que les liens sociaux se raréfient et se distendent.

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COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique

par Hervé van Baren

Dans Le Bouc Emissaire, René Girard démonte la rhétorique de Guillaume de Machaut. Il y a la peste. Outre les habitants de la ville qui tombent comme des mouches, le phénomène le plus marquant est la dissolution du lien social. Les lois, les coutumes, la culture, tout ce qui fait l’identité rassurante se trouve balayé par un mal aux origines indéfinies. La crise est avant tout spirituelle. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ? Serai-je le suivant à périr ? Les réponses artificielles que les humains apportent aux questions existentielles – j’existe par mon métier, par mon statut social, par mon utilité, par le nombre de personnes qui m’admirent ou me prennent pour modèle, par ma richesse matérielle… perdent brutalement leur pouvoir. La crise balaye les forteresses du monde et nous laisse nus.

La réponse programmée des humains, la façon de recréer une communauté, c’est le bouc émissaire. Donald Trump le sait mieux que quiconque, lui qui a construit son pouvoir – nous nous en rendons compte un peu plus chaque jour – exclusivement sur ce concept1. Aujourd’hui, après avoir raillé le virus Covid-19, comme Goliath se moquait de David, il s’attaque au vrai coupable des malheurs de l’Amérique, l’Europe. La méchante Europe, responsable de la propagation du virus « étranger » aux Etats-Unis par manque de courage politique. C’est bien connu (d’ailleurs cette propagande-là a cours aussi en France), les virus, poussières radioactives et autres calamités s’arrêtent aux frontières. Continuer à lire … « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique »