Pankaj Mishra à Madrid le 15 juillet 2017

Une très belle interview de Wolfgang Palaver en conclusion de COV&R 2017. L’anglais d’un Autrichien et d’un Indien est accessible pour un Français le parlant difficilement (en tout cas pour moi qui ai eu le plaisir d’y assister en direct)…

 

10 000 vues en 8 mois

Un court intermède en forme de compte rendu d’activité statistique. Nous atteignons en effet les 10 000 vues enregistrées sur notre blogue en huit mois dont les deux d’été.

Si nous touchons en priorité les Français métropolitains (73 %), nous avons la joie de diffuser bien au-delà de nos étroites frontières. Des pays partiellement francophones s’intéressent aussi à nos travaux : Belgique, Suisse et Canada pour plus de 10 %. Les Anglo-Saxons nous suivent également (Etats-Unis et Grande Bretagne pour 6,5 %). Les pays méditerranéens (Italie, Espagne mais aussi Portugal et Maghreb) abritent une partie significative de notre lectorat. Une mention particulière pour le Brésil avec une centaine de vues où un blogue girardien diffuse également.

Au-delà de ce palmarès des pays à plus de 100 vues (94 % au total sont concentrées dans neuf pays), nous avons la satisfaction de couvrir les cinq continents. La plupart des pays d’Amérique latine sont présents. Deux grands trous sont néanmoins à signaler : la Chine populaire et une grande partie du monde arabo-musulman, à l’exception bien sûr du Maghreb déjà mentionné et d’une partie de l’Afrique subsaharienne occidentale où la francophonie demeure puissante.

L’article qui a été vu le plus souvent est « L’ère de la post-vérité » suivi de « La psychologie interdividuelle pour les Nuls » et de  l’intervention filmée de Jean-Pierre Dupuy intitulée « Face à la catastrophe ». Certains publications cheminent doucement mais trouvent progressivement leur place, peut-être par effet de bouche à oreille et de partage.

Merci à toutes et à tous de l’intérêt que vous portez à nos travaux, en espérant que nous poursuivions en maintenant le rythme. Nous sommes preneurs de vos commentaires, attentes et propositions de contributions.

 

Jean-Pierre Dupuy : « La jalousie – Une géométrie du désir »

A propos de son livre La Jalousie – Une géométrie du désir, paru aux éditions du Seuil en 2016, Jean-Pierre Dupuy revient dans cet entretien filmé pour l’ARM, sur son interprétation du désir triangulaire.

Trop souvent, on traite la jalousie et l’envie comme si elles étaient interchangeables. Rien n’est plus faux. Ce livre part de la théorie du désir mimétique de René Girard : le sujet envie le modèle qui a éveillé en lui le désir pour un objet que pourtant ce modèle se réserve. Il n’y a pas de désir sans rivalité ni de rivalité sans désir. Or cette théorie échoue à rendre compte de la jalousie. Élucider cet obstacle conduit à mettre en question le caractère universel du désir mimétique.

Celui-ci prend au départ la forme d’un triangle : le sujet, le modèle et l’objet. Or la jalousie relève d’une tout autre géométrie : on souffre d’être exclu d’un monde qu’on voit se clore sur soi-même. Dans la jalousie amoureuse, ce monde est formé par l’étreinte des deux amants. Don Giovanni n’imite ni n’envie le paysan Masetto, qu’il méprise ; mais il ne peut supporter le cercle amoureux qu’il forme avec Zerlina. Son désir commence par la jalousie.

Celle-ci est, comme chez Proust, antérieure au désir. Nourri de littérature, de philosophie et d’expériences personnelles, ce livre débouche sur une théorie générale de la jalousie, cette souffrance tenue pour une composante indépassable de la condition humaine.

Une postface d’Olivier Rey met cette théorie à l’épreuve de la psychanalyse.

Philosophe, professeur émérite à l’École Polytechnique et professeur titulaire à l’université Stanford (Californie), Jean-Pierre Dupuy est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont Petite Métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005, Points, 2014) et L’Avenir de l’économie. Sortir de l’économystification (Flammarion, 2012). Jean-Pierre Dupuy est par ailleurs membre du conseil scientifique de l’ARM.

Chargé de recherche au CNRS, membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques à Paris, et du conseil scientifique de l’ARM, Olivier Rey a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique, et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il ​est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Une question de taille ​ et Quand le monde s’est fait nombre​ (voir sa conférence donnée le 3 décembre 2016 à la BnF)
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« L’homme possède ou un Dieu ou une idole »

par Jean-Marc Bourdin, le 2 septembre 2017

« L’homme possède ou un Dieu ou une idole » est l’exergue placée au début de Mensonge romantique et vérité romanesque en 1961. Le programme de toute une œuvre écrite durant plus d’un demi-siècle, le fil conducteur qui le mènera de la théorie littéraire à l’anthropologie et à la théologie, jusques aux prémices d’une histoire mimétique dans Achever Clausewitz, est présent dans cette courte phrase en forme d’alternative.

Cette formule est un emprunt à Max Scheler, philosophe et sociologue allemand du début du XXe siècle. Phénoménologue, il s’est attaché à développer une anthropologie philosophique. Son œuvre la plus connue est sans doute L’Homme du ressentiment. La parenté de sa pensée avec les préoccupations de Mensonge romantique…, notamment celles relatives au ressentiment, fut signalée à René Girard par l’un de ses collègues, Leo Spitzer, qui venait de lire son manuscrit : il y ajouta donc des citations (voir Les origines de la culture) dont l’épigraphe.

Ces neufs mots inauguraux font magistralement écho aux événements qui ont jalonné l’année 2017 jusqu’à présent. Et nulle raison que cela change. L’homme providentiel est partout recherché.

Dans le champ de ruines de l’élection présidentielle française, quelques espoirs ont été placés dans l’émergence de la figure d’Emmanuel Macron, lequel a compris le parti qu’il pouvait tirer d’une stratégie de type pseudo-narcissique (voir l’article de notre blogue du 17 mars 2017 intitulé « Élysée ? Élisez-moi ! »), conduisant certains de ses zélateurs à attendre de lui des miracles et à rapidement sombrer dans la déception faute de les voir s’accomplir.

Et puis, le cœur de l’été nous a permis de suivre le feuilleton Neymar, l’homme qui valait 222 M€ (voir l’article de TheConversation – theconversation.com/fr-, « Neymar au PSG : un cas d’école sur l’e-réputation » de Sylvaine Castelnau et Insaf Khelladi mis en ligne le 25 août 2017). Notre tendance à l’idolâtrie semble plus que jamais irrépressible dans notre société sécularisée. Le sport, ce monde de la compétition ritualisée et de la construction de récits mythiques contemporains, est devenu le lieu où l’idolâtrie a le plus cours.

Dans le même ordre d’idées, un combat de boxe à l’intérêt strictement sportif peu évident, entre Floyd Mayweather, champion à la retraite depuis deux ans, et Connor McGregor, qui n’est pas un spécialiste de boxe anglaise, a été annoncé comme une confrontation à un milliard de dollars avec des billets mis en vente au tarif de $ 10 000 (avant l’effet multiplicateur du marché noir). La marchandisation du sport spectacle a au moins un mérite, celui de permettre la valorisation monétaire du prix du sacrifice consenti pour assister à un événement qui se prétend majeur. La retransmission mondialisée de ce type de spectacles permet aussi d’y faire communier un nombre toujours plus grand de spectateurs : les rituels se mondialisent aussi.

Les industries culturelles du cinéma et de la musique produisent des passions semblables chez les fans ayant fixé leur intérêt sur tel acteur ou chanteur. Les mêmes disproportions entre différentiels de talent et de rémunération s’y retrouvent, un tout petit rien subjectif se traduisant par des écarts monétarisés (donc objectivés) considérables. La notoriété de ceux qu’on dénomme les people par une curieuse métonymie leur procure une aura de séduction incomparable. Ils provoquent des transes dans les salles de spectacles ou à proximité de leur hôtel. Leurs frasques et transgressions paraissent normales et sont même indispensables pour nourrir leur actualité médiatique.

D’un autre côté, les tenants de l’islam vous diront qu’il n’y a pas plus  anti-idolâtre que leur foi. Et il est vrai que le culte des saints et de leurs reliques, notamment, peut semer le trouble dans d’autres confessions. Leur credo affirme : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète. » Dans la version extrémiste du fondamentalisme musulman, tout ce qui peut être qualifié d’« associationnisme », parce qu’ajoutant quoi que ce soit à cette croyance exclusive de toute autre, doit donc être non seulement condamné mais aussi éradiqué. Les nouveaux convertis ou les born again les plus convaincus qui ont rejoint le rang des djihadistes avaient probablement mis autant de zèle quelques temps auparavant à idolâtrer des artistes ou des sportifs qu’ils en font montre désormais pour se soumettre aux volontés prêtées à leur Dieu unique. On en trouve la trace syncrétique dans des mélopées a capella écoutées en boucle (les orchestrations sont désormais bannies par leurs croyances) se substituant morceaux de rap qu’ils écoutaient avant leur conversion ; ou encore dans « l’esthétique » de leurs clips largement diffusés sur les réseaux sociaux qui emprunte aux blockbusters et aux jeux vidéo. Raison de plus pour se montrer intransigeants envers ceux qui restent dans l’idolâtrie, semblent-ils penser.

Nous nous trouvons ainsi, plus encore probablement qu’à l’époque de Max Scheler, soumis à un arbre de décision à deux choix successifs : Dieu ou idole (Scheler), Dieu tolérant la violence, voire l’encourageant dans certaines interprétations, ou Dieu de miséricorde dénonçant la violence (Girard). Ces deux alternatives articulées manifestent l’importance, la pertinence et la cohérence des leçons de la théorie mimétique. L’actualité ne cesse de nous le rappeler.

FLAUBERT ET LE MOLOCH Sacrifier les enfants des autres

Par François Hien, le 27 août 2017

Au cœur de Salammbô, le chapitre décrivant le siège de Carthage m’avait profondément saisi, voici plusieurs années. Il y a une guerre. Un monstre divin. Et des enfants qu’on lui offre. Je me propose de relire ce chapitre à la lumière de Girard.

Carthage est sous siège. Les barbares sont aux portes. La chaleur est écrasante.

Dans sa description des désordres liés au siège, Flaubert chronique un affaissement caractérisé de l’ordre différentiel. Les morts et les vivants sont indiscernables, tous pareillement liquéfiés par la chaleur, la violence et la folie. Des hommes enjoignent le peuple au désordre ; Possédés comme des « bêtes féroces », ils laissent apparaître une violence non ritualisée, qui se déchaîne au hasard. Bientôt, catapultée par les barbares croit-on, la peste apparaît. Le siège se poursuit, l’eau manque, la nourriture aussi.

Les Carthaginois veulent comprendre ce qui leur vaut ce désastre ; ils se rappellent alors qu’ils n’ont « point expédié en Phénicie l’offrande annuelle due à Melkarth-Tyrien ; et une immense terreur les prit. Les Dieux, indignés contre la République, allaient sans doute poursuivre leur vengeance. » (p.302)

Ces dieux sont, nous dit Flaubert, « des maîtres cruels, que l’on apaisait avec des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents ». Ils relèvent donc typiquement de l’ambivalence des théologies archaïques relevée par Girard : parce qu’il est à l’origine des crises de violence indifférenciée, le dieu est supposé mauvais ; parce qu’il est la cause de la résolution de la crise, il est supposé bon. Parmi ces dieux carthaginois, le plus puissant est Moloch, dont on ne peut calmer la fureur qu’en lui offrant une portion de chair humaine. Plutôt que de sacrifier des vies, les Carthaginois ont pris l’habitude de brûler « les enfants au front et à la nuque avec des mèches de laine ». Il s’agit là d’un sacrifice affaibli : on mime l’usage de la « bonne » violence plutôt que d’en autoriser le déploiement[1].

Cependant, à Carthage, l’heure est grave ; il n’est plus temps de berner les dieux par de petits expédients sacrificiels. A-t-on pris à la légère l’impératif rituel ? Il semble que Moloch se soit lassé de ces sacrifices qui ne coûtaient rien à personne : « Il n’y avait pas de douleur trop considérable pour le Dieu, puisqu’il se délectait dans les plus horribles et que l’on était maintenant à sa discrétion. Il fallait donc l’assouvir complètement. » Les grands prêtres se réunissent ; il est décidé de livrer les enfants de Carthage au Moloch.

Quelques pages plus tôt, Flaubert avait écrit ceci : « On avait peur de la faim ; quelques uns parlaient même de bouches inutiles, ce qui effrayait tout le monde. » (p.288) Ainsi, tout le monde s’était effrayé d’une logique économique qui tendait à éliminer les individus inutiles, impropres au combat – autrement dit les enfants. Or, nous l’avons vu, les carthaginois viennent de céder à la logique sacrificielle qui leur demande d’immoler ces mêmes enfants. Chez Flaubert comme chez Girard, la pensée rituelle prime sur la pensée rationnelle ou économique. On ne consent à se délester d’une bouche inutile que si cela nous semble exigé par un Dieu.

Flaubert prend soin de nous préciser que les grands prêtres décrètent « le sacrifice par une périphrase traditionnelle – parce qu’il y a des choses plus gênantes à dire qu’à exécuter. » (p.303). Ce n’est pas tant qu’elles soient gênantes, ces choses ; c’est surtout que l’opération sacrificielle, le déploiement d’une violence bonne pour empêcher le déchaînement d’une violence mauvaise, suppose une étanche frontière entre les deux ; la bonne violence doit à peine se reconnaître comme violence. On la désigne par des périphrases pour qu’elle ne ressemble en rien, malgré son effarante cruauté, à la violence intestine dont on cherche à conjurer le déchaînement. Nous sommes ici au cœur de ce que Girard appelle la « méconnaissance » : les hommes savent bien quelque chose de la violence, mais ils ne savent pas exactement ce qu’ils savent.

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45 ans après « La violence et le sacré » : du nouveau grâce à l’éthologie et la paléoanthropologie

Par Jean-Marc Bourdin, le 19 août 2017

À la recherche des Origines de la culture, en particulier dans La violence et le sacré ainsi que Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard avait mobilisé l’éthologie, citant Konrad Lorentz, pour évoquer les comportements d’agressivité et les mécanismes d’exclusion observés dans certaines espèces animales. Cette approche relevait plus de l’analogie et de l’homologie que d’une phylogenèse, les animaux étudiés par Lorentz étant des oies, espèce très éloignée des hommes.

Depuis les années 1970, la primatologie (voir en particulier les travaux de Frans De Waal) et la paléoanthropologie ont considérablement progressé, offrant de nouvelles perspectives aux réflexions consacrées à l’hominisation : remontant à plus de deux millions d’années, l’évolution du genre homo est désormais mieux connue, de même que l’ancienneté de l’homo sapiens récemment réévaluée à au moins 300 000 ans ainsi que ses relations de coexistence et d’interfécondité avec d’autres espèces comme les Néanderthaliens en Europe et les Dénisoviens en Asie. D’un autre côté, notre parenté avec les grands singes, et notamment les chimpanzés et les bonobos avec lesquels nous partageons 99 % de nos gènes et un ancêtre commun il y a moins de six millions d’années, ainsi qu’avec les autres singes (ceux dotés d’une queue) a été étudiée de manière de plus en plus systématique depuis plusieurs décennies.

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Toujours plus haut

Par Jean-Marc Bourdin, le 17 août 2017

Un petit redémarrage du blogue en douceur.

http://immobilier.lefigaro.fr/article/la-course-a-la-tour-la-plus-haute-du-monde-fait-rage_786fdcd8-8274-11e7-8c2d-3e63b6c8c618/

La course à la tour la plus haute bat son plein, notamment chez les rois du pétrole. Mimésis, quand tu nous tiens ! Hubris, tu nous ne lâcheras donc jamais… A l’époque de l’intelligence artificielle, la vanité reste bien dans notre « nature ».

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