Propriétés des triangles semblables

par Jean-Louis Salasc

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal : c’était l’avis de Platon, Descartes, Leibniz et quelques autres. Et si de plus la pensée girardienne se nichait au cœur de triangles semblables

J’apprécie beaucoup la clarté de Pascal Ide, dans ses ouvrages comme dans ses conférences. Fin 2018, il publie un nouvel essai : « Le Triangle maléfique ». Il y approfondit les mécanismes relationnels décrits par le psychologue Stephen Karpman, à la fin des années 60.  Ce dernier les résumait sous la forme d’un triangle reliant Victime, Bourreau et Sauveur. Ce paradigme a fait l’objet depuis d’une abondante littérature. Le livre de Pascal Ide la pulvérise. D’abord par sa rigueur à définir les différentes notions. Ensuite et surtout parce qu’il révèle la charge morale sous-jacente (charge  « éthique » pour les âmes sensibles) : il est bien question de subir ou commettre le mal, soit comme privation d’un bien (Saint-Augustin), soit comme violence aliénant notre liberté. Ni Karpman, ni l’imposante légion des comportementalistes ne sont jamais allés sur ce terrain. Pascal Ide est prêtre, médecin, psychothérapeute, docteur en philosophie et en théologie. A bon droit, il (re)baptise le triangle de Karpman : « Triangle maléfique ».

Bien sûr, il ne s’agit pas des situations où la victime est bien réelle ; où le sauveur cherche à rendre service sans s’imposer ; où le bourreau n’en est pas un, mais exerce le rôle légitime de régulateur (comme des parents indiquant les limites à leurs enfants). Il s’agit des jeux relationnels pervertis, dans lesquels l’un se victimise pour obtenir tel avantage, l’autre feint d’aider pour simplement tyranniser, et le dernier prend plaisir à persécuter autrui. Ces jeux se déroulent la plupart du temps de façon inconsciente.

Devant un schéma triangulaire, le girardien du rang tend l’oreille. Avec les mots de victime, bourreau, persécuteur, sauveur (surtout avec une majuscule), le gyrophare s’allume à pleine puissance. Mais passée cette réaction géométrico-pavlovienne, un premier examen douche tout enthousiasme. Le triangle mimétique fonde une anthropologie ; celui de Karpman est une grille de décodage des  jeux relationnels. Le premier s’interroge sur les fondements, le second est un outil de psychothérapeute. L’un est explicatif, l’autre descriptif. Pascal Ide reste bien sur ce registre, il propose au lecteur des clefs pratiques pour sortir de ces jeux.

Et pourtant…

Ce qui continue à me chatouiller l’esprit, c’est la circularité commune aux deux triangles. Les girardiens sont familiers de la circularité du désir, qui passe entre le médiateur et le sujet, en fait des rivaux, contamine le reste de la communauté, etc. Or, une circularité similaire se retrouve dans le triangle maléfique. La victime devient bourreau et réciproquement ; le sauveur également. Il suffit de quelques échanges pour qu’une personne passe d’un rôle à l’autre. Pascal Ide ne cesse d’insister (comme Karpman d’ailleurs) sur le fait qu’il s’agit de rôles et non d’identités ; car l’erreur commune est bien celle-ci, il l’observe chez ses patients : prendre les termes de Victime, Sauveur et Bourreau pour des identités. Voilà une première similitude remarquable entre ces deux triangles.

Il s’en trouve une deuxième. L’essai de Pascal Ide comporte un court chapitre, le quatrième, dans lequel il esquisse une hypothèse sur l’origine du triangle maléfique. Celui-ci serait une perversion (un « détournement ») du cycle du don, tel que l’a mis en lumière Marcel Mauss : donner, recevoir, rendre. Dans le jeu pervers, la victime exige de recevoir, le sauveur impose son don et le bourreau refuse de rendre. Or, Girard a interprété le cycle du don comme un rituel destiné à se prémunir de la crise mimétique. S’il est dénaturé, c’est donc le champ libre aux rivalités, potentiellement à la violence. Voilà le deuxième lien profond entre nos deux triangles.

S’agit-il pour autant de triangles semblables ?

Il est vrai que la rivalité entre sauveur et bourreau à l’égard de la victime ressemble fort à celle entre le sujet et son médiateur. Il est vrai aussi que l’objet du désir, dans le triangle mimétique, est également une victime, ne serait-ce que parce que la rivalité entre sujet et médiateur le fait disparaître.

Néanmoins, je me contente ici de poser la conjecture et la mettre en débat, comptant sur des commentateurs mieux armés que moi en matière de psychologie et de philosophie pour éclairer la question.

Le « Triangle maléfique » aurait tout intérêt à se trouver adossé à une anthropologie solide comme la théorie mimétique. Celle-ci de son côté ne perdrait rien à englober un  outil pragmatique et bien connu, même si cette popularité conduit  parfois à des contresens et à une littérature quelque peu « ferroviaire ».

Et surtout, n’oublions pas que l’un comme l’autre touchent à l’enjeu de la violence, dont nous ne cessons de chercher à enrayer le cycle.

Qui donc sera le nouveau Thalès de ces deux triangles semblables, le désir triangulaire et le triangle maléfique ?

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal.

***

Pascal Ide : « Le Triangle maléfique », octobre 2018, éditions Emmanuel, 328 pages

Sur le même thème, un article de Jean-Marc Bourdin en janvier 2018 :

https://emissaire.blog/?s=Le+triangle+dramatique

4 réflexions sur « Propriétés des triangles semblables »

  1. Quasi-synchronicité : le 4 octobre dernier j’ai donné une conférence intitulée « La Violence Victimaire. René Girard et le triangle dramatique ». Je suis donc 100% d’accord avec l’idée qu’il y a des rapprochements utiles à opérer, sous le rapport de la violence, bien sûr.
    C’est pour cette raison que je n’ai pas tenté de correspondance entre les deux triangles. Celui de Karpman fait dans la mimesis de l’antagoniste, on est dans la réciprocité mimétique directe et elle est « mauvaise », c’est bien la réciprocité du mal. Je n’ai pas lu le livre de Pascal Ide, je ne saurais donc en juger mais je m’étonne de ne pas avoir vu apparaître ici le thème christique de la sortie de (ou de la non-entrée dans) la réciprocité violente qu’à la suite de Girard je considère comme au coeur du message christique et aussi comme ce qui, justement, permet le rapprochement entre la théorie mimétique et la perspective de Karpman.

    Disons pour faire court (comme j’aime à le présenter de manière un peu provocatrice à force, justement, de brièveté) que le message d’amour et de paix du Christ, énoncé en contexte mimétique, se formule en un commandement qui résume tous les commandements : « Tu ne seras pas une victime ». On peut penser ici au fameux « tendre l’autre joue »qui dit bien la rupture de réciprocité et garantit donc de ne pas entrer dans le cycle maléfique de la réciprocité violente. Mais il faut s’empresser d’y ajouter la demande pour que la main droite ignore ce que la main gauche a donné. C’est ce qui protège de l’entrée habituelle dans le triangle dramatique par la posture du Sauveur qui est justement celui qui donne en espérant bien obtenir un retour sur investissement. C’est la frustration de cet espoir qui le fait venir à la position de Victime (blessée par l’ingratitude de l’aidé) qui légitimera ensuite sa transformation en Bourreau ou Persécuteur afin de se faire justice.

    Bref, le refus d’entendre le message christique de renoncement à la réciprocité est ce qui fait endosser le rôle de « victime » à partir duquel (on peut dire, je pense que) la majeure partie de la violence de ce monde est engendrée.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci d’avoir repris le débat au bon. Manifestement, vous avez beaucoup réfléchi sur la question.
      Les conseils donnés par Pascal Ide pour sortir du Triangle Maléfique consistent de facto en un (effort de) renoncement à la réciprocité ; cela rejoint tout à fait votre commentaire.
      Votre conférence a-t-elle été enregistrée et sera-t-elle accessible sur la toile ?

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      1. Désolé pour le délai de réponse, je ne suis pas très bon sous ce rapport. Oui, ma conférence a été enregistrée par mes soins mais c’était dans une église, je ne contrôlais pas la sono et on m’a dit qu’il y avait eu d’insupportables larsen. Je n’ai pas encore écouté l’enregistrement. Je vous tiens au courant dès que (si) je le mets en ligne.

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