Galilée, meurtrier du désir ?

Le désir est en berne, semble-t-il, dans nos sociétés développées. Parmi les divers indices qui le laissent penser figure la baisse de la natalité. Nos contemporains ne désirent plus d’enfants ; en tout cas de moins en moins. Fâcheuse nouvelle pour l’existence même de nos sociétés.

Nous serions atteints par une sorte d’acédie généralisée. L’amour ne dure plus que trois ans (1), l’enthousiasme est une denrée rare ; l’ennui triomphe. Plus de volonté, plus de projets, plus d’entreprises : nous renonçons d’avance à agir.

Ce mal est identifié depuis la Grèce antique ; la tradition chrétienne en fait un péché capital. Il frappait des individus, voire certaines classes sociales. Mais pourquoi touche-t-il aujourd’hui l’ensemble de la société ? Pourquoi ceux qui lui échappent nous semblent-ils des extraterrestres ? Theillard de Chardin, il y a plus d’un siècle, s’inquiétait déjà de voir le « dégoût de la vie » se répandre (2). Quelles peuvent-être en les causes?

Ce billet suggère une réponse, grâce au double secours de Michel Henry et de René Girard.

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Michel Henry s’est opposé au dualisme que les traditions philosophiques et religieuses cultivent à propos de l’être humain : le corps et l’âme, l’homme est un animal doué de raison, habité par le Logos ; le langage nous distingue, etc.

Pour Michel Henry, notre corps présente deux réalités : d’une part, notre corps physique, en tant qu’objet matériel de l’univers ; et d’autre part, ce qu’il appelle notre « corps subjectif ». Ce « corps subjectif » est le siège de ce que nous ressentons, de ce que nous éprouvons. C’est l’endroit du surgissement permanent de la vie en chacun des vivants.

Le point clef est que ce « corps subjectif » n’est pas réductible à notre corps physique, contrairement à ce que professent les doctrines matérialistes. Michel Henry n’affirme pas cela par adhésion à telle ou telle dogme métaphysique ou religieux. Il tire cette conviction de la méthode phénoménologique, laquelle se consacre à examiner la manière dont les phénomènes se manifestent. Or, Michel Henry constate que la manière par laquelle nous percevons l’existence de notre corps physique (par contact, via un miroir ou autre) est radicalement différente de celle par laquelle nous percevons notre « corps subjectif », c’est-à-dire en éprouvant à chaque instant ce que nous ressentons.

Si nous ajoutons le langage, la pensée rationnelle, le Logos, c’est bien une structure à trois éléments à laquelle parvient Michel Henry : corps matériel, corps « subjectif » et Logos.

Les développements technologiques les plus récents permettent de mieux encore préciser cela. Prenez un robot, muni d’une «Intelligence artificielle ». Ce robot est un objet matériel de l’univers, capable de se mouvoir, d’agir, porter des charges, transformer des objets, bref, de réaliser tout ce que notre corps physique réalise ; parfois, si ce n’est souvent, avec davantage d’efficacité. A Malmö, en janvier 2025, un robot constitué de deux bras articulés a joué en public un concerto pour violoncelle, accompagné par l’orchestre de la ville.

L’ « Intelligence artificielle » d’un tel robot lui fournit, via ses algorithmes, des capacités qui s’apparentent à notre Logos, c’est-à-dire des capacités de mémorisation, de classement, d’évaluation, de synthèse et de raisonnement hypothético-déductif.

Mais il manque à ce robot le « corps subjectif » de Michel Henry, ce « corps subjectif » qui nous permet d’éprouver notre propre existence (et donc, disons-le au passage, de la tenir comme certaine).

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Arrivé à ce point, le girardien du rang se retrouve face à une question que Michel Henry n’a jamais posée, mais que l’anthropologie de René Girard rend inéluctable : où se situe le désir (mimétique donc) ? Dans le Logos ? Dans le « corps subjectif » ? Dans le corps physique ?

Les limites de ce billet (et surtout celles de leur auteur) ne permettent par un traitement argumenté exhaustif de cette question.

Les tenants des doctrines matérialistes pourront invoquer l’existence des neurones-miroirs pour situer le désir mimétique dans le corps physique.

D’autres pourront affirmer que le Logos est le siège du désir mimétique. En effet, Girard nous a suffisamment expliqué que nous n’avons de désir que par le truchement d’un médiateur ; ce qui exige une aptitude à comprendre et interpréter ce que nous percevons de l’univers externe. Ce que précisément le Logos nous apporte.

Ce billet en reste à l’hypothèse que le désir mimétique se situe dans le « corps subjectif ». A partir de l’observation courante que le désir surgit en nous ; et, si médiateur il se trouve pour l’éveiller, nous ne le voyons pas (ou inconsciemment ne voulons pas voir).

Pour Michel Henry, le lieu de notre individualité propre est très clairement notre « corps subjectif ». Si nous suivons Spinoza, c’est le désir qui caractérise l’être humain : il faut donc bien que le lieu de notre désir soit notre « corps subjectif » (j’aurais dû mettre ce cher Baruch dans la liste des tributaires au début de ce billet).

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Or, Michel Henry s’est penché sur le devenir historique des « corps subjectifs ». Et il a fait un constat qui suggère une réponse à notre question initiale : pourquoi le désir est-il en berne dans les sociétés occidentales ?

Dans la plupart de ses ouvrages, et spécialement celui intitulé « La Barbarie » (1987), Michel Henry exhibe ce qu’il appelle un « archi-fait ». Il s’agit selon lui du choix opéré par Galilée au début du 17ème siècle, de circonscrire la science à la seule connaissance des formes de l’univers physique et de leurs évolutions dans le temps (Michel Henry mentionne les extraits révélateurs des textes de Galilée).

Ce choix a été par la suite adopté progressivement par tous les savants et penseurs ; Michel Henry pense qu’il s’est totalement imposé dans la seconde partie du vingtième siècle. Le girardien du rang est tenté d’invoquer ici un mécanisme mimétique. Mais peu importe. Nous sommes, en Occident tout du moins, engrammés par l’idée que la seule véritable connaissance possible est le savoir relatif au monde physique. Ce savoir est fourni par les sciences dites « dures », au premier rang desquels figure la géométrie, c’est-à-dire la science des formes et de leurs évolutions (3).

Michel Henry ne remet pas en cause la pertinence de ce savoir, dans la mesure où il reste appliqué à son domaine. Ce qu’il qualifie de « barbarie », c’est de nier ou mettre de côté l’existence d’un autre savoir, d’une autre nature, en relation avec notre « corps subjectif » : la subjectivité.

Car notre « corps subjectif » nous fournit des certitudes : celles d’exister, de souffrir ou de jouir, de désirer, etc. Dans un schéma parallèle au « Je pense, donc je suis » de Descartes, Michel Henry nous fait remarquer que lorsque nous souffrons, par exemple, l’existence de notre souffrance, donc de nous-mêmes,  est absolument indubitable.

Mais ces certitudes subjectives sont passagères et individuelles ; elles n’ont pas le caractère universel et permanent des certitudes géométriques. C’est la raison pour laquelle Galilée, et à sa suite toute la science occidentale, les a exclues du champ de la connaissance. Nous avons aujourd’hui perdu de vue à quel point les penseurs « ante-Galileo », sans même parler des théologiens ou des métaphysiciens, considéraient la subjectivité comme un objet de connaissance ; par exemple, ils s’efforçaient de classer, décrire et analyser les vices et les vertus, les passions, de comprendre la « nature humaine » et tout ce genre d’études. Cette tradition s’est éteinte progressivement après Galilée. Même si  Descartes a encore rédigé un « Traité des passions », Adam Smith une « Théorie des sentiments moraux » et David Hume un « Traité de la nature humaine » (dans laquelle se trouve la merveilleuse phrase, girardienne en diable : « Les esprits des hommes sont des miroirs les uns pour les autres »).

Mais aujourd’hui, les sciences dites humaines ou sociales, ont voulu s’approprier le prestige des sciences « dures » (4). Et pour pouvoir se targuer d’employer des outils mathématiques (la statistique en l’occurrence), elles ont développé leurs études en remplaçant la réalité vivante des humains par des concepts d’où la subjectivité est chassée : classe sociale, origine ethnique, genre, niveau de revenu, catégorie socioprofessionnelle, habitat (urbains, ruraux et « France périphérique »), niveau d’instruction, etc. La réalité de l’effort dans le travail, la souffrance ou le plaisir qu’il procure, sont remplacé par des concepts abstraits, mais mesurables, comme le « temps de travail » ou « la productivité » ;  le bonheur et la joie se sont plus considérés comme des sujets d’études, contrairement au « pouvoir d’achat ».

Michel Henry voit cette expulsion de la subjectivité, donc de la réalité humaine et de la vie, dans tous les domaines. L’expression « supplément d’âme » exprime bien cette marginalisation de la subjectivité qu’il dénonce : elle est là pour fournir un ornement à l’existence, comme le maître queux ajoute une pincée de paprika sur un plat un peu fade.

La littérature elle-même, qui fut un lieu privilégié d’étude de la « nature humaine » et de la diffusion de sa connaissance, a renoncé à cette vocation. Le roman américain a sonné la charge, en bannissant la psychologie des personnages. Le consensus est aujourd’hui bien établi selon lequel la littérature ne réfère qu’à elle-même, et n’a plus rien à dire des réalités humaines.

Consensus ? Pas tout à fait, puisqu’un penseur au moins ne s’y est pas soumis : René Girard. Et c’est dans la littérature précisément qu’il a trouvé l’intuition fondatrice de sa vision anthropologique. Il est même allé plus loin, affirmant que la théorie mimétique développe un savoir de nature scientifique. Ne pouvant ainsi que faire hurler les tenants de l’ordre galiléen : « sans équations mathématiques, pas de science véritable ».

Nous pouvons donc saluer René Girard, notre héros, comme l’un des rares à avoir échappé à  l’ « archi-fait » galiléen que Michel Henry a diagnostiqué.

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Mais le début de ce billet promettait une réponse à la question : pourquoi le désir est-il en berne ? Pourquoi une acédie généralisée s’est-elle emparée des sociétés occidentales ? Il est temps d’y venir.

Selon le diagnostic de Michel Henry, nos sociétés sont dominées par l’ordo galiléen. Cela signifie qu’elles évacuent la subjectivité ; plus précisément, qu’elles la maintiennent enfermée dans chaque individu vivant, autrement dit, qu’elles lui interdisent l’accès à l’espace des relations sociales.

Il s’agit là d’une expulsion du « corps subjectif » hors de la société. Mais si le désir, mimétique ou pas, fait partie du « corps subjectif », le désir se trouve donc également expulsé.

Ainsi, le désir en berne de nos sociétés, leur acédie générale, n’est pas le fruit d’un malheureux concours de circonstances.  Il résulterait, si nous suivons les visions conjuguées de Michel Henry et René Girard, de l’emprise sur nos sociétés de l’ordo galiléen : pas de faits autres que les faits mesurables, pas de science autre que les lois physiques, pas de vérités autres que celles de la géométrie.

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Cette lecture apporte, sinon une bonne nouvelle, du moins un espoir : peut-être que redonner une place à la subjectivité dans nos sociétés suffirait à faire renaître le désir.

Mais comment faire ?

Une difficulté particulière est d’abord à surmonter. L’ordre galiléen s’est imposé en calomniant la subjectivité, l’accusant de ne pas être rationnelle, donc impropre à la recherche de la vérité. Elle est renvoyée au rayon des amulettes, des gourous et des superstitions.

Il est donc nécessaire de montrer que la subjectivité est capable de nous apporte des connaissances stables et universelles. Que la subjectivité, toute fluctuante et particulière qu’elle soit, n’est pas irrationnelle. Une subjectivité seule est certes souvent insuffisante pour atteindre un savoir permanent et universel. Mais la réconciliation entre subjectivité et rationalité est produite par l’intersubjectivité, c’est-à-dire par la discussion de bonne foi (5), l’échange, le débat ; là où nous pouvons mettre en commun et confronter nos subjectivités à propos d’un même objet, et ainsi, construire progressivement un savoir stable et général. Cette approche a été développée par Jürgen Habermas, avec ses théories de l’éthique de la discussion et de la rationalité communicative. Le citer ici est une manière de lui rendre hommage, alors qu’il nous a quittés voici quelques semaines.

Comment donc redorer le blason de la subjectivité, si c’est le moyen de réveiller le désir dans nos sociétés occidentales ?

Nous pouvons toujours commencer par en parler dans notre blogue…

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(1) Selon Frédéric Beigbeder.

(2) Cité par Joël Hillion dans son ouvrage « Crise du désir » (2021).

(3)L’histoire des sciences montre ce tropisme vers la géométrie. Isaac Newton avait découvert la loi de gravitation universelle, à savoir que « deux corps (célestes) s’attirent proportionnellement à leurs masses et en raison inverse du carré de la distance qui les sépare ». Mais Newton n’était pas satisfait, car il lui restait sur les bras ce terme sulfureux de « s’attirent ». C’est Einstein qui soldera l’affaire deux siècles plus tard, avec la Relativité générale ; elle affirme que le tenseur d’énergie-impulsion est proportionnel au tenseur de forme de l’espace-temps. Autrement dit, c’est la forme de l’univers qui engendre le mouvement : tout est bien géométrie (un tenseur est un groupe d’équations qui expriment à tout moment les paramètres de l’état des systèmes-objets de l’univers).

(4) Cf. notre billet : https://emissaire.blog/2021/07/27/pour-saluer-jacques-bouveresse/

(5) Autrement dit, sans rivalité mimétique.

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