
par Christophe Matho
Nous reproduisons un éditorial publié récemment par Christophe Matho sur le site « Le Journal des deux rives ».
Il avait fait du grotesque une arme politique. Il avait transformé l’outrance en carburant électoral, le mensonge assumé en signe de virilité, la contradiction en spectacle libérateur. Donald Trump avait compris, mieux que quiconque, que l’Amérique de 2024 ne voulait pas un président crédible, elle voulait un personnage. Mais le personnage a fini par se retourner contre son auteur.
Le grotesque comme stratégie
Le philosophe français René Girard a consacré une part de son œuvre à la figure du bouc émissaire et aux mécanismes mimétiques qui régissent les foules. Mais c’est dans sa réflexion sur le grotesque que l’on trouve la clé pour comprendre l’ascension de Donald Trump. Le grotesque n’est pas simplement le ridicule, c’est une transgression des codes établis qui désacralise le pouvoir et libère une énergie collective. Quand Trump imitait le handicap d’un journaliste, quand il surnommait ses adversaires comme un enfant de cours d’école, quand il affirmait avoir la mémoire la plus parfaite de l’histoire de l’humanité, il ne perdait pas de soutiens, il en gagnait. Chaque excès fonctionnait comme un carnaval : une fête collective où les normes de la respectabilité s’effondrent, où le peuple se reconnaît dans celui qui ose dire l’interdit.
Ce grotesque était productif. Il n’avait pas de conséquences réelles pour ceux qui y participaient, il suffisait de regarder, de rire, de partager. La transgression était gratuite. Et c’est précisément pour cela qu’elle fonctionnait : elle créait de la cohésion tribale à coût zéro. Les jeunes hommes qui ont gonflé les chiffres de Trump en 2024 (54 % des électeurs masculins de 18 à 29 ans) n’achetaient pas un programme. Ils achetaient une posture, un anticonformisme, une rébellion bon marché contre ce qu’ils percevaient comme l’establishment moraliste de la gauche culturelle.
Quand le spectacle devient réel
La justification de la guerre tourne au ridicule. Les conférences de presse s’enchaînent, contradictoires, approximatives, parfois délirantes. Un jour l’Iran est vaincu, le lendemain les négociations sont productives, le surlendemain c’est la faute de Hegseth. On ne sait plus si c’est du cynisme ou de la confusion. Et c’est précisément là que quelque chose se rompt. Le grotesque avait une logique, celle de la transgression assumée, de l’excès revendiqué, du mensonge porté comme un étendard. Il supposait une maîtrise, même feinte. Ce qui se déroule aujourd’hui n’a plus cette tenue. Trump n’est plus le provocateur qui bouscule les codes, il est le personnage qui ne contrôle plus son propre récit. On est passé du grotesque au pathétique. Et le pathétique, contrairement au grotesque, ne rassemble pas. Il embarrasse.
La « Conservative Political Action Conference » (grand rassemblement annuel de la droite conservatrice américaine) s’est réunie à Dallas fin mars 2026. Louis Blouin journaliste à Radio-Canada a interrogé des participants. Entre les kiosques où s’empilent les marchandises MAGA, Razi Marshall, 19 ans, livre un verdict sans appel : « Je me sens trahi. » À ses côtés, d’autres jeunes conservateurs mesurent l’écart entre la promesse et la réalité. Trump avait juré de mettre fin aux guerres interminables. Le voilà qui lance l’opération « Epic Fury » contre l’Iran, au nom d’une logique stratégique que ses propres partisans peinent à saisir. « Je pense que cette guerre est stupide », tranche Alec Beaton, 23 ans, venu du Michigan. « Nous devrions faire passer l’Amérique en premier. Or, en entrant en guerre contre l’Iran, nous priorisons les intérêts d’Israël. »
C’est ici que le grotesque atteint son seuil fatal. Girard l’aurait formulé ainsi : le modèle mimétique fonctionne tant que la transgression reste du côté du jeu. Dès lors qu’elle produit des effets tangibles, un prix de l’essence qui repart à la hausse, un logement inaccessible, un billet d’avion vers un théâtre d’opérations… la magie se dissipe. Le personnage cesse d’être libérateur. Il devient oppressif. Le carnaval se transforme en tragédie.
Tucker Carlson, artisan de la victoire culturelle de Trump en 2024, a résumé l’absurde avec une formule sèche : « Cela s’est produit parce qu’Israël le voulait. » Joe Rogan, autre architecte de la victoire de Trump, fait écho : « C’est insensé, compte tenu du programme avec lequel il s’est fait élire. » Ces voix ne viennent pas de la gauche, elles viennent du cœur de l’écosystème informationnel qui a porté Trump au pouvoir. Quand Tucker Carlson, le roi des chroniqueurs MAGA, se met à douter, c’est que quelque chose de structurel est en train de se rompre.
Les chiffres d’une désintégration
Les données confirment ce que le terrain signale. Un sondage Reuters/Ipsos de février 2026 révèle que le taux d’approbation de Trump chez les hommes de 18 à 29 ans est passé de 43 % en février 2025 à 33 % un an plus tard, alors qu’il avait obtenu 46 % de soutien dans ce groupe lors de l’élection de 2024. Le projet « Speaking with American Men » a constaté que 25 % des jeunes hommes de moins de 29 ans ayant voté Trump en 2024 affirment qu’ils ne le feraient plus.
L’institut « Third Way », dans une analyse publiée en février 2026, relève que les démocrates mènent désormais de 16 points sur le scrutin générique auprès des jeunes hommes inscrits, un avantage qui monte à 30 points chez ceux qui se disent susceptibles de voter aux élections mi-mandat de novembre. Un sondage POLITICO ajoute une donnée révélatrice sur la fracture générationnelle au sein même du camp MAGA : si plus de 70 % des hommes MAGA de plus de 35 ans estiment que Trump a un plan pour l’Iran, seulement 49 % de ceux de moins de 35 ans partagent cette conviction.
Mais le chiffre le plus redoutable pour les républicains n’est pas celui de l’opposition, c’est celui de l’abstention. « Beaucoup de jeunes hommes ne voient aucune raison de se lever de leur canapé pour aller voter pour le Parti républicain en 2026 », observe Charlie Sabgir, du « Young Men Research Project ». Razi Marshall le confirme sans détour : « Je ne pense pas que ni moi ni bon nombre de mes amis républicains de droite irons voter cette année. » Dans un système où les mid-terms se jouent à quelques points de pourcentage dans des dizaines de circonscriptions compétitives, l’abstention est une défaite silencieuse mais certaine.
L’économie, boussole implacable
Ce qui unit ces jeunes désenchantés par-delà la guerre en Iran, c’est une frustration matérielle que Trump avait su capter en 2024 et qu’il semble avoir abandonnée au profit d’une politique étrangère agressive. Dans le reportage de Radio-Canada, Garrett Anderson, 24 ans, venu de l’Oklahoma, formule le reproche avec clarté : « Si vous voulez que la prochaine génération ait des enfants, vous devez lui permettre d’accéder à des logements abordables. » Kole Cornell, 31 ans, de l’Ohio, pointe les prix de l’essence qui repartent à la hausse après une brève accalmie. Le « Harvard Youth Poll » du printemps 2026 a établi qu’environ quatre jeunes de moins de 30 ans sur dix se décrivent comme étant à peine capables de s’en sortir financièrement. Le chômage chez les 16-24 ans atteignait 10,8 % en juillet 2025, en hausse sur un an.
Ces chiffres dessinent le portrait d’une génération qui n’avait pas voté Trump par idéologie, mais par espoir pragmatique. Elle lui avait accordé un mandat précis : réduire le coût de la vie, ramener les emplois, rester en dehors des guerres des autres. Ce contrat-là est rompu. Et quand le contrat est rompu, le charisme ne suffit plus. Le grotesque qui enchantait devient celui qui écœure.
Victime de son propre personnage
C’est là que la trajectoire trumpienne bascule dans quelque chose que Girard aurait reconnu : la crise mimétique. Le modèle qui fascinait par sa transgression devient, au moment où il déçoit, une source de ressentiment retourné. Le désenchantement des jeunes MAGA n’est pas une simple déception rationnelle, c’est la violence mimétique qui se retourne contre le modèle lui-même. On n’est pas passé du soutien à l’indifférence : on est passé de l’adoration au sentiment de trahison. Et ce sentiment, sur le plan émotionnel, est infiniment plus puissant que l’opposition frontale.
Trump a construit sa politique sur l’impossibilité de la vérification, le mensonge assumé, la contradiction érigée en système, l’incohérence comme preuve de liberté. Pendant des années, cela a fonctionné parce que les conséquences restaient abstraites. Mais lorsque l’incohérence produit une guerre dont on ne comprend pas les objectifs, un loyer qu’on ne peut pas payer, un avenir qu’on ne peut pas planifier, elle cesse d’être libératrice. Elle devient simplement absurde. Or, l’absurde, contrairement au grotesque, ne rassemble pas. Il isole. Andrew Belcher, 21 ans, président des jeunes républicains de l’Ohio, a posé la question qui hante désormais les stratèges du « Grand Old Party » : « Trump et les républicains en général vont avoir des problèmes majeurs aux mid-terms et en 2028, si nous ne pouvons pas régler cela rapidement. »
Donald Trump a fait du grotesque une arme. Mais le grotesque a ses lois. Il exige que le spectacle reste du côté du jeu. Dès lors qu’il coûte quelque chose (une vie, un salaire, une guerre), il tombe. Et quand il tombe, il emporte avec lui celui qui croyait le contrôler.
C’est un papier qui fait plaisir, il n’y a pas de doute là-dessus. Le doute que j’ai et que j’avais avant de lire un billet que beaucoup d’entre nous auraient pu écrire, c’est à propos de ce « plaisir », que je trouve très suspect, pas loin d’être fautif : comment se réjouir de la défaite avérée du camp auquel on appartient, de l’humiliation imposée à une hyperpuissance militaire par un Iran, héritier d’une civilisation millénaire, certes, mais gouverné par ses fanatiques « gardiens de la Révolution » et une théocratie corrompue et ignoblement cruelle à l’égard de son peuple ? Bien sûr, l’homme qui vocifère qu’il a gagné, que SA victoire est complète contre des sous-développés réduits à néant, l’homme qui vocifère contre l’OTAN, contre le pape et contre les choses telles qu’elles sont, l’homme grotesque, carnavalesque, le bonimenteur en train de perdre sa magie, pour nous qui le détestons depuis son premier mandat et qui avons dû en avaler des couleuvres ! c’est une pause inespérée et le retour de « la raison dans l’histoire », comme dirait Hegel. En girardienne de bonne volonté, cependant, je déplore les sentiments que nous fait éprouver ce clown et particulièrement cette haine un peu trop mimétique pour être justifiable !
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Pour la pause inespérée, d’accord, mais pour le « retour de la raison dans l’histoire », je demande à voir. Les sentiments négatifs, comme ceux des électeurs Maga trahis par leur messie, n’ont jamais résolu les crises. En matière de chaos, il y a encore de la marge aux Etats-Unis. Et je ne suis pas sûr qu’un retour au pouvoir des démocrates ramènerait l’ordre… Wait and see.
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Oui, je suis d’accord, on est loin, très loin de l’identité du réel et du rationnel qui serait une « fin de l’histoire » heureuse comme celle d’un conte de fées ! Je suis d’accord, la fin de l’histoire reste imprévisible et ne va certainement pas dépendre des progrès de la raison. Aussi, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire que Trump avec son idéologie MAGA me paraissant depuis le début comme une espèce de folie, l’échec patent de ses entreprises, en tous cas la menace actuelle d’un échec cuisant pourrait valoir comme un retour au réel, donc un appel à la raison.
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À faire porter sur les (autres) hommes politiques la responsabilité de tous les problèmes de la société et à prétendre pouvoir les résoudre, il était probable qu’on lui fasse porter la responsabilité des problèmes qui surviennent au bout d’un moment (les présenter comme le résultat différé des mandats précédents ne pouvait pas rester indéfiniment crédible).
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j’ai attendu et espéré un retournement mimétique collectif, sans intérêt particulier pour la personne en cause (pour être honnête, quand même, un certain dégoût qui tombe sous la critique de Christine Orsini) mais je ne vois pas arriver un retournement massif. Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer la capacité de réagir et d’influencer du parti, ou plutôt de l’ensemble des groupes d’intérêts qui l’ont porté au pouvoir. S’il cesse d’être utile, ces mêmes groupes ont déjà sûrement prévu un remplacement par des stratégies à bases de boucs émissaires qui sauront dans la même foulée faire adorer un nouveau sauveur tout en exécrant le précédent. Je vis aux Etats unis depuis longtemps. L’américain moyen est incroyablement facile à manipuler, plus encore aujourd’hui qu’il y a 70 ans lors des années des droits civiques. J’espère me tromper…
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Tout à fait d’accord avec le commentaire de Christine (je ne peux plus liker…) et à vrai dire, je ne sais pas ce qui est le plus grave, la grossièreté et l’impulsivité de Trump, ou la trahison d’Obama, qui a laissé le peuple syrien se faire massacrer alors qu’il était convenu, en accord avec la France et le Royaume, qu’on irait le défendre dés lors que leur dictateur emploierai des gaz toxiques. Dans les 2 cas, notre défaite est patente, hélas.
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Votre commentaire, cher Benoît, m’avait fait réagir sur mon téléphone et je crois bien que la chose s’est perdue en route. Et comme l’actualité brûlante qui fait l’objet du billet de cette semaine réserve tous les jours des surprises (on semble maintenant croire au succès des négociations entre les gardiens de la Révolution et Trump), un commentaire à chaud se dévalue très vite ! Il reste que votre comparaison entre la trahison de Trump et celle d’Obama m’a fait réfléchir : il n’est pas impossible que la décision de déclencher une guerre prise par un Président encore plus « improbable » qu’imprévisible (en tous cas très antipathique) ait des conséquences moins catastrophiques que la décision de ne pas intervenir militairement prise par un Président digne de ce nom (en tous cas très sympathique). Même s’il est difficile de penser qu’une guerre pourrait empêcher une tuerie et des destructions alors même qu’elle les déclenche et s’il est impossible de savoir ce qu’il se serait passé en Syrie si Obama avait été un homme de parole.
Finalement, votre commentaire a ce grand mérite : en faisant la part quasiment égale entre Trump et Obama, il nous met au défi de céder à la tentation de faire du Roi de la transgression un « bouc émissaire ». C’est un sacre auquel il aspire ouvertement, me semble-t-il.
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Je ne ressens pas de haine pour Trump. Je l’ai toujours qualifié de « guignol toxique » auprès de mes amis. J’aurais pu apprécier son côté comique (au deuxième degré), mais non. Je le trouve répugnant de vulgarité, that’s all. Trump n’est pas un sujet pour moi. Trump est une forme et ce qui me paraît intéressant, c’est le fond, cad ce qui a motivé le vote Trump, le vote MAGA.
Mon avis est que l’une des raisons de ce vote est anthropologique : le retard de sécularisation de la société américaine, dont témoigne en particulier la persistance d’une approche littéraliste des textes bibliques (plus de 40 % des nord-américains sont des créationnistes purs et durs, moins de 10% en France – majoritairement des musulmans d’ailleurs). Autrement dit, cet électorat présente un déficit de pensée critique, il ne s’est pas libéré de la pensée magique et de son principal avatar, la pensée victimaire.
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A défaut de « liker » votre commentaire, Claude Julien, je tiens à exprimer mon approbation entière (je suis pas loin d’admirer, là !) d’abord pour votre prise de recul, les provocations et pitreries de Trump ne vous entament pas ; ensuite, pour l’idée fort juste selon laquelle Trump est à prendre non comme une cause efficiente mais comme un symptôme ; enfin pour la proposition vraisemblable selon laquelle les Américains, si puissants qu’ils soient technologiquement, seraient dans l’ensemble moins libérés des superstitions et des chasses aux sorcières que les habitants de la vieille Europe.
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Il suffirait de ne plus élire, de ne plus suivre ces idoles, quand chaque citoyen serait enfin renseigné sur sa réalité persécutrice.
La critique de Thiel par Antonio Spadaro est à mon sens essentielle :
« C’est ici que René Girard entre dans la photo. Thiel le cite comme un maître, et en fait il en était un. De la théorie mimétique, il hérite de l’idée du bouc émissaire: les sociétés sont fondées sur la violence qu’elles infligent à une victime. Mais dans le passage de Girard à Thiel, quelque chose de décisif se produit.
Pour Girard, le christianisme démasque ce mécanisme et le rend inacceptable.
Pour Thiel, il devient un outil d’interprétation – et, entre les lignes, de gestion – des conflits contemporains. Non plus une révélation qui désamorce la violence, mais une lentille pour naviguer en son sein. »
Vouloir justifier sa domination par Girard revient à reproduire l’erreur du christianisme historique et continuer à ne pas savoir ce qu’on fait, aveuglé sur soi-même :
« L’intelligence artificielle dans laquelle il invoque comme risque eschatologique est la même technologie dans laquelle il investit. Les systèmes de surveillance qui pourraient soutenir un pouvoir totalitaire sont ceux qu’il aide à construire. La fragmentation géopolitique qu’il défend rend plus difficile de faire face aux risques mondiaux qu’il reconnaît lui-même.
Ce n’est pas une simple incohérence. C’est une structure. La pensée fonctionne de telle sorte qu’elle ne puisse pas voir le point où elle se reflète sur elle-même.
La théologie, ici, n’ouvre pas le regard: elle le fixe. Les concepts d’Antéchrist et de katechon ne deviennent pas des instruments de discernement mais des catégories qui pointent toujours dans la même direction. »
La vraie intelligence du texte ne doit donc pas en rester au réflexe réciproque, à la moquerie semblable qui expulse ce qu’il y a, même si c’est fallacieux, de sincère dans la démarche :
« Et pourtant, réduire tout cela à l’idéologie serait une erreur symétrique. Dans ce discours, il y a aussi quelque chose qui est absent ailleurs: un sérieux dans l’engagement avec l’apocalyptique biblique, un refus de réduire le christianisme à l’éthique civique, une perception que l’histoire n’est pas neutre. Le refus de « s’endormir » a une racine évangélique. »
Alors, il est possible d’indiquer ce qui manque et par cette indication, d’entrainer les individus à envisager les devoirs qui permettent d’accéder à l’exercice de liberté, cette émancipation de la violence dont le Christ a permis l’expression anthropologique :
« Mais ce qui manque est décisif. Ce qui manque, c’est le Christ comme présence vivante, pas comme une figure typologique. Ce qui manque, c’est l’Église en tant que corps, pas seulement en tant qu’institution. Ce qui manque, c’est la prière comme un acte réel, non remplaçable par l’analyse. Ce qui manque, c’est la logique du don, qui n’est pas la même que la logique de contrôle.
Ce qui manque, surtout, c’est les pauvres. Pas comme une catégorie sociologique mais comme un lieu théologique. Dans la construction de Thiel, les pauvres ne sont pas le point où l’histoire est jugée; ils sont un effet collatéral du système, à compenser éventuellement. La différence est radicale.
Écouter Thiel est utile. Cela nous oblige à prendre sérieusement des questions qui sont souvent éludées. Mais sa proposition reste interne à la logique même qu’elle critique.
La question est vraie: comment empêcher la technologie de devenir dominante? La réponse — pour nous confier à ceux qui accélèrent cette même technologie — ne tient pas.
Dans le tableau de Signorelli qu’il cite, l’artiste regarde le spectateur. C’est un geste qui interrompt la scène. La question n’est plus seulement ce qui se passe dans le tableau. C’est ce qui se passe dans celui qui regarde. La question est réelle: comment allez-vous répondre?
La réponse, cependant, ne se trouve pas dans l’accélération. Il se trouve ailleurs: dans la justice tangible, dans l’amour actif, et dans une espérance qui n’est pas créée mais reçue. »
https://catholicoutlook.org/peter-thiel-in-rome-the-apocalypse-as-strategy/#:~:text=Anyone%20who%20listens%20to%20Thiel%20quickly%20notices,around%20two%20Greek%20words:%20katechon%20and%20eschaton.
Ce qui est dit ici est profondément girardien, définissant le christianisme comme une anthropologie : le lieu théologique est le cœur humain qui se soucie des plus faibles, quand ce n’est plus nos moi qui s’expriment, mais la présence du sauveur en nous, en cette place laissée au modèle qui définit la justice comme un acte d’amour, bien loin de toutes les bisounourseries des panades romantiques, modèle divin manifesté, contredisant l’image violente des idolâtres, qui seul permet de ne plus croire en la violence, pour imaginer une justice qui n’est plus une vengeance, une vie qui n’est plus une condamnation, mais une offrande à être intégrée à cette vérité, pardonné comme nous pardonnons, aimant comme nous sommes aimés, sans crainte ni châtiment.
https://saintebible.com/lsg/1_john/4.htm
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Tôt ou tard, en effet, « la magie se dissipe ». Mais s’agissait-il de magie ? Le burlesque, la farce sont des genres en soi. Encore faut-il en connaître les techniques et les ressorts. Molière a en tiré le meilleur. Si Laurel et Hardy sont burlesques, Charlot lui ne l’est pas, parce qu’il est toujours « réaliste », et il n’est jamais méchant. « La magie » du prestidigitateur est bien connue et chacun se dit « y a un truc ». Trump a eu tort de montrer ses « trucs ». C’est un mauvais prestidigitateur.
En matière de burlesque, rappelons que le Roi Ubu a 130 ans ! Nous avons appris la leçon depuis longtemps. Nous n’avons pas échappé aux chefs un peu délirants, mais nous avons évité le pire : Berlusconi, Boris Johnson… Alfred Jarry avait du génie et le clown de la Maison Blanche n’en a aucun. La désillusion était programmée. Il ne l’a pas vu venir.
Comment réagit à présent, comment vote un peuple désillusionné ? Tout est possible, y compris les récupérations les plus extrêmes… Vance est aux aguets. Les ultra-libertariens ont des plans… Où est l’homme providentiel ?
Trump a fait plus que casser son joujou, il a démoli le magasin de jouets. Et nous parlons en termes de comédie, tandis que la planète vrille sur elle-même. Rions tant qu’il est encore temps.
Joël HILLION
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Cher Joël,
Il ne faut pas sous-estimer la puissance de l’ « adversaire ». Tout cela n’est pas qu’une farce.
« Quant à la venue de l’Impie, marquée par l’activité de Satan, elle se manifestera par toutes sortes d’œuvres puissantes, de miracles, de prodiges trompeurs et par toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui se perdent, faute d’avoir accueilli l’amour de la vérité qui les aurait sauvés ». (2 Thessaloniciens 2, 9-10)
Je précise : je ne suggère pas que l’impie (l’Antéchrist dans d’autres traductions) est D. Trump. Le recours à la pensée magique et aux « prodiges trompeurs » est une tentative désespérée de ne pas avoir à « accueillir l’amour de la vérité » qui seul peut nous sauver.
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Merci pour votre commentaire Christine. Le mien faisait suite au précédent, paru dans « Tintin et René Girard », que je reprends ici : « le droit a besoin de la force pour s’imposer ( « la raison du plus fort est toujours la meilleure »), en l’absence de cette force, le « droit international » n’existe tout simplement pas. » Je pense que la non décision d’Obama, également unilatérale – car la France et le RU n’ont pas été informés, qui étaient prêts à intervenir aux cotés des EU – est symétrique à la décision de Trump (c’est à dire inverse, en miroir) et que les conséquences sont les mêmes: ces deux présidents, l’un sympathique, comme vous le soulignez, l’autre antipathique à souhait, ont provoqué le déferlement non seulement de la guerre mondiale dans la quelle nous sommes entrainés, et qui se caractérise par la fin du droit international bancal, mais plus ou moins respecté, qui tenait le monde depuis le procés de Nüremberg. Le fait d’être ou non sympathique pour un dirigeant n’a aucune importance: ce qui importe, ce sont les actes.
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