
par Joël Hillion
Le manichéisme, le yin et le yang, tous les « systèmes » binaires sont faciles à comprendre, mais ils sont une fiction qui nous égare, une illusion qui nous console de notre difficulté d’accès de la complexité du monde et à la vérité. Le monde à pile ou face, c’est un peu court.
La binarité repose sur l’idée naturelle que la droite s’oppose à la gauche, comme le jour à la nuit, et comme l’endroit à l’envers. Ces exemples sont si banals que nous concluons un peu vite que tout a son contraire (à moins que ce ne soit l’inverse). Mais si nous voulons comprendre la complexité de la réalité et celle de notre état d’humain, tout se brouille.
La musique est bien faite de rythme et de mélodie, mais ces deux composants ne sont pas des contraires. Les séparer fabrique un crincrin (le rythme seul, sans autre combinaison : boum, boum, boum) ou succombe dans le sirupeux ou l’ennuyeux (une mélodie sans cadence). Le rythme et la mélodie ne s’opposent pas, ils n’ont de sens qu’ensemble.
Les idées symétriques, apparemment équilibrées, séduisent mais il s’agit d’une cohérence purement formelle. Si l’on dit « Si tu veux la paix, prépare la guerre », on met dans la balance des données incompatibles. Voyez l’état du monde.
Parmi les désastres qu’engendre la pensée binaire, il y a la conviction que les sexes s’opposent, comme si la femme était le contraire de l’homme, son inverse. Cette idéologie fait des ravages chez les talibans d’Afghanistan. Les deux sexes sont parfaitement équivalents, j’allais dire identiques : je peux, moi homme, recevoir le sang ou un organe d’une femme… Où est le problème ? C’est plutôt dans leur union, dans la fusion que les sexes se différencient. Et si ces deux corps sont deux hommes ou deux femmes, cela ne change rien à notre nature double et unique, c’est-à-dire avant tout singulière.
Les contraires sont souvent mal nommés. Simone Weil disait que le contraire du mal, c’est la justice. Les symétries nous aveuglent. Que faire des paradoxes, des anomalies, des exceptions, des oxymores, du clair-obscur, de la poésie, des doubles sens, du nonsense anglais, de l’humour tout simplement ?
Le mimétisme « fonctionne » évidemment sur la binarité qui nous fascine. Notre quotidien est envahi d’expressions telles que « À charge de revanche », « Je vous revaudrai ça », quand ce ne sont pas des faux fuyants comme « Y pas qu’ moi ». Cela revient à toujours chercher son ombre et à l’accuser de ses propres turpitudes.
Le triangle mimétique a cela de bon qu’il se présente comme un dérivatif à l’affrontement direct. L’objet de la dispute, virtuel ou réel, pourrait faire dévier la querelle. Mais faute de médiateur externe, la confrontation binaire l’emporte rapidement. L’objet de la contestation disparaît assez vite et nous retombons dans la binarité la plus banale, le pugilat, jusqu’à l’expulsion d’un bouc émissaire, plus ou moins fictif.
Il va falloir cesser de parler en termes de puissances rivales, de forces opposées, de concurrence, de compétition, d’antagonismes, tout ce vocabulaire belliciste qui fait le quotidien des médias, des hommes politiques, des commentateurs, des influenceurs économiques, des prétendants à la starisation… Et pour changer de vocabulaire, il va falloir d’abord se convaincre de l’inanité de nos chamailleries et de nos querelles. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire », avait ironisé Blaise Pascal (Pensées, 1670). Les commentaires des journalistes sont emplis de termes guerriers tels que « Le gouvernement vient de subir un camouflet », « Formidable victoire des syndicats », comme s’il fallait toujours un gagnant et un perdant. Passe pour le sport, qui n’est qu’un jeu et qui ne rapporte que des titres. Mais ramener la vie politique, ou la vie tout simplement, à un perpétuel affrontement binaire est, pour tout dire, dangereux : cela entretient la violence. Or notre violence n’a pas besoin d’être entretenue.
Ainsi s’opposent nos cultures, nos « exceptions » culturelles, dans un « choc de civilisations », comme autant de frontières artificielles. « Les autres cultures ne sont pas des ennemis contre lesquels il faudrait se protéger, mais des reflets divers de la richesse inépuisable de la vie humaine. » La phrase est du pape François (Fratelli Tutti).
Barrières, obstacles, refoulement des indésirables, « T’es pas d’ ma bande », pourquoi nous détestons-nous autant ? Échapperons-nous jamais à cette obsession des doubles ? La rivalité mimétique est une fatalité dont nous ne pouvons nous débarrasser qu’avec un bon médiateur. Donnez-nous de bons médiateurs.
« Parmi les désastres qu’engendre la pensée binaire, il y a la conviction que les sexes s’opposent, comme si la femme était le contraire de l’homme, son inverse. »
La vie est binaire et nous sommes vie. Le dedans et le dehors, on ne s’en sort pas et il serait regrettable d’y voir un tort. Pour la binarité des sexes, si l’idée (assez étrange) que les sexes s’opposent semble mauvaise, faudrait-il bannir aussi l’idée qu’ils se complémentent ?
Ici, sous couvert de la promotion d’une vie sociale non rivalisante, je craindrais en sous main une critique, infondée à mon sens, de binarités toutes naturelles inhérentes à la vie elle-même. C’est le titre qui inquiète, sans doute. Ce pourquoi « Prison de la rivalité » eût peut-être été préférable à « Prison de la binarité ».
Sur ce, qu’il faille cesser de rivaliser, et qu’il faille donc cultiver d’autres manières d’être, c’est à n’en pas douter. Mais nous ne cesserons pas pour autant et ne devrions sans doute pas cesser de parler de puissances rivales quand les puissances rivalisent. Sans doute n’est-ce pas non plus ce que vous suggérez. Question de mettre les points sur les ‘i’, simplement.
Merci de votre contribution, laquelle met effectivement en lumière des modes de pensée qui soutiennent la conflictualité.
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Que faire des paradoxes,…? En effet, que faire de Pascal?
Andrew McKenna
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Cher Joël,
Je me permets de rappeler ici en commentaire un billet que j’avais commis il y a quelques temps déjà dans lequel je soutenais l’idée que René Girard était un réaliste manichéen, de ce fait non entièrement exempt de binarité : https://emissaire.blog/2024/02/19/rene-girard-un-realiste-manicheen/ .
JMB
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J’ai relu l’article dont tu nous donnes le lien, Jean-Marc, j’avais oublié que tu avais soutenu et je vois que tu continues de soutenir l’idée paradoxale que la pensée de Girard est manichéenne. Le manichéisme a peut-être été une religion mais tel que nous employons ce terme, il a un sens péjoratif, il implique une pensée simpliste, sans nuances, qui voit le Bien et le Mal se combattre comme deux entités séparées ; il y a le camp du Bien contre le camp du Mal, les forces du Mal etc. Il ne viendrait à l’idée de personne de se passer des notions contraires du vrai et du faux, du bon et du mauvais, du nécessaire et du superflu etc. mais le manichéisme consiste à essentialiser le Bien et le Mal, le Bon Dieu d’un côté et le diable de l’autre, la bonne fée et la sorcière.
Tu penses que pour Girard, si le passage d’un état à un autre (du mensonge romantique à la vérité romanesque) se réalise non par petites étapes mais soudainement (par une conversion), cela signifie une tendance au manichéisme. (Girard lui-même, Benoît nous l’apprend dans la Biographie, avait flairé dans le titre que son éditeur proposait : Mensonge et Vérité, la « prison de la binarité » ! ) Et pourtant, cette soudaineté du passage de l’ombre à la lumière, on la trouve aussi chez Platon, quand le prisonnier sort de la caverne. On peut penser aussi à l‘Eurêka d’Archimède ou au plaisir que procure la traduction quand un passage obscur d’un coup révèle tout son sens.
Ainsi, c’est ainsi : il y a des ruptures, des conversions, des révolutions, cela ne signifie pas la suppression des nuances, des progressions et des médiations, cela signifie que les grands chambardements se font à partir de petits changements qui passent inaperçus. La théorie mimétique peut expliquer cela : quand dans une salle de spectacle, les gens applaudissent, il y a d’abord un vacarme puis, soudainement, un rythme s’installe, tout le monde claque des mains en même temps. L’ordre naissant du désordre : la dynamique de la théorie mimétique, c’est la possibilité pour le meilleur de croître avec le pire, et voilà qui n’est pas du tout manichéen.
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Chère Christine,
Mon intention était bien de montrer la complexité de la pensée de René Girard puisque dès le titre j’affirme qu’il s’agit d’un réalisme (que j’ai défini comme une évaluation des évolutions en termes de mieux et de moins bien) mais qu’il n’est pas exempt d’une coloration manichéenne (cadre de pensée qui pose une opposition entre Bien et Mal). Pour moi, il s’agit de formes de pensée (la troisième étant lle relativisme) sans connotation péjorative.
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Pour abonder dans votre sens je me permets de rappeler, de manière un peu terre à terre, que le manichéisme a été condamné par l’Eglise, en particulier par Saint Augustin (et en connaissance de cause).
Satan, les forces du mal, ne sont en rien l’égal de Dieu. Satan est une créature, qui procède de Dieu et plus précisément d’une mauvaise réception de sa Parole.
Sauf à vider cette notion de sa substance je n’oserai faire porter le qualificatif de manichéen au catholique René Girard.
Julien Lysenko
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Faisant suite au commentaire de Jean-Marc :
Si l’on considère avec Girard que c’est le mécanisme de la victime émissaire qui a constitué l’humanité, il faut admettre que la première forme de « pensée » humaine est radicalement binaire. Elle suppose l’unanimité dans la condamnation de la victime, condition sine qua non de l’efficacité de son meurtre en termes de réconciliation unanime. Autrement dit, la future victime doit être absolument et uniquement coupable pour tous les membres de la communauté.
Dans le cadre de son hypothèse, Girard fait l’histoire de l’affaiblissement de cette radicalité victimaire. Elle commence pour lui avec le monothéisme judaïque, et se poursuit avec la révélation christique :
« Elle [la lecture sacrificielle du texte chrétien] vient du fond des âges. Elle a pour elle le poids d’une histoire religieuse qui, dans le cas des masses païennes, n’a jamais été interrompue ou ébranlée par quelque chose comme l’Ancien Testament » (Des choses cachées…, 1978). A propos des Juifs au moyen âge : « Leurs traditions sont depuis très longtemps favorables à l’étude, à l’exercice de la pensée critique » (Quand ces choses commenceront, 1994).
J’ai, pour ma part, proposé dans un billet publié par le blog (https://emissaire.blog/2024/03/26/ethnocentrisme-et-relativisme-culturel/) que le relativisme culturel, conséquence de la pensée des Lumières, est un progrès par rapport à l’ethnocentrisme qui légitime les racismes, l’esclavage, etc. Pour Girard et nombre de girardiens, le relativisme culturel (et le wokisme qui en est une des formes contemporaines) est condamné au motif qu’il retarde la Révélation de la Vérité et la réconciliation universelle dans l’Amour de Dieu (je mets les majuscules à dessein, mais sans ironie aucune).
Je l’ai écrit dans mon dernier billet (https://emissaire.blog/2025/08/12/girard-le-grand-malentendu/), cette vision strictement eschatologique est toxique car elle permet la récupération de la pensée de Girard par des intellectuels conservateurs (version soft) voire fascisants (version hard).
Je suis obligé de mentionner la révélation (entre autres choses) dans un article récent de Télérama, que P Thiel finançait les recherches du Président de l’ARM. Il me semble qu’une mise au point s’impose.
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Bonjour Claude Julien,
Je diverge avec votre analyse. A mon sens, le fait qu’il y ait effectivement manichéisme lors du moment de la résolution sacrificielle des crises n’implique en rien que toute pensée soit nécessairement et constamment binaire. La vision de Girard n’est absolument pas manichéenne ; au contraire elle révèle systématiquement l’ambivalence chez l’être humain. Le mimétisme est à la fois positif (éducation, émulation) et négatif (rivalités) ; le mécanisme du bouc émissaire est odieux, mais il a préservé des communautés ; la révélation christique est positive en révélant l’innocence des boucs émissaires, mais prive aussi les communautés humaines des « béquilles sacrificielles » qui aidaient à contenir la violence. Vous faites de Girard l’adversaire du wokisme, mais Girard a expliqué, commenté et défendu l’innocence des boucs émissaires bien avant l’apparition de ce mouvement.
Pour vous répondre sur le financement, Peter Thiel est mécène de la fondation Imitatio, laquelle fondation attribue des financements à des associations et des chercheurs dans le monde entier, dans la mesure où ils approfondissent et promeuvent la pensée de Girard. L’ARM en fait partie ; c’est bien le moins, elle a été fondée sous le patronage de Girard lui-même. Ce financement n’a rien d’une révélation, il figure dans les rapports financiers annuels de l’Association depuis plus de quinze ans. Et vous pouvez relire les 485 articles parus dans le blogue à ce jour, vous n’en trouverez pas un qui véhicule les idées de Thiel, ni même qui y fasse allusion.
Enfin, en tant que girardien, je trouve assez injuste que vous nous mettiez tous dans le même sac d’une lecture eschatologique de la pensée de Girard. Ce n’est personnellement pas mon cas, et je l’ai exprimé dans divers articles de ce blogue (« A chacun son apocalypse » ou encore « En finir avec Clausewitz ? »). Plus généralement, j’apprécie que ce blogue accueille toutes sortes de point de vue, exprimés en toute liberté. La vision girardienne est suffisamment ouverte pour ne pas déboucher sur tel ou tel militantisme. Il n’existe aucune orthodoxie girardienne. On trouve jusqu’à des girardiens patentés qui remettent en cause tel ou tel aspect de la théorie mimétique ; je pense par exemple à Lucien Scubla, qui produisit il y a quelques années une copieuse étude intitulée « Sur une lacune de la théorie mimétique » et dans laquelle il pointe des « erreurs de Girard » (dixit).
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Cher Claude Julien, il m’avait semblé que le refus du manichéisme impliqué par une critique de la « pensée binaire » signifiait non la perte des différences, la sortie des contraires, mais leur insertion dans ce qu’on appelle la pensée de la complexité. Si Girard a trouvé assez tôt des adeptes de sa théorie parmi les praticiens des « sciences dures », c’est justement parce que le « modèle » formel du mécanisme victimaire, soit l’hypothèse morphogénétique de l’origine des cultures, trouvait une résonance frappante dans le champ de la biophysique et de la thermodynamique, sciences neuves qui ont rencontré le rôle organisateur du hasard et apporté des solutions proches de l’hypothèse girardienne pour rendre compte du passage du simple au complexe et faire surgir l’ordre du désordre. Dans le colloque de Cerisy consacré à l’auto organisation, Girard avoue son ignorance des modèles formels, « je viens de l’existentialisme sartrien. C’est l’analyse du pseudo masochisme et des émotions qui fut mon point de départ« . Il n’y a donc pas eu , d’un champ de savoir à un autre, une « importation frauduleuse » mais, et c’est cela qui est impressionnant, une « résonance ».
Tout cela pour dire qu’à mon avis, le mécanisme victimaire ne relève pas de la « pensée binaire » ni n’accouche de cette forme de pensée : après l’effervescence mimétique du tous contre un (qui n’a rien de symbolique, qui ne relève pas de la pensée mais de l’action), l’avènement de la pensée symbolique se fait à partir de l’ambivalence de la victime, maléfique vivante et bénéfique à l’état de cadavre. Toute la théorie mimétique est construite sur des ambivalences. Même le message chrétien est ambivalent, il signifie, avec la levée de la méconnaissance, la montée aux extrêmes d’une violence qui n’est plus endiguée et une prise de conscience du système victimaire qui peut tout aussi bien le renforcer que le combattre : le renforcer en voulant l’éradiquer !
La pensée girardienne n’est évidemment pas partisane. Choisir son camp ou choisir un parti, c’est choisir ses ennemis et Girard dit quelque part que c’est choisir un bouc émissaire. La façon dont vous évoquez la récupération de la théorie girardienne par des « conservateurs » (ou pire : des fachos) en supposant qu’il n’y a pas de fumée sans feu ; la façon dont vous diabolisez, comme beaucoup de médias aiment le faire, des personnages influents de l’ultra-droite américaine, tout cela ne prouve rien d’autre que votre implication personnelle dans ce que vous estimez être le « camp du Bien » , choix parfaitement légitime en démocratie, mais à la condition, comme vous en convenez vous-même, de ne pas traiter en ennemis (à abattre) ceux qui ont fait un autre choix que le vôtre ou ceux (parmi lesquels je suis) qui tiennent à ce que ce blogue girardien ne sombre pas mimétiquement dans le manichéisme ambiant.
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Pour être efficace en termes de réconciliation et de « morphogenèse culturelle », la pensée victimaire (qui précède et accompagne l’action) doit réaliser l’unanimité du groupe dans la condamnation sans nuance de la victime. Je ne vois pas comment un girardien intellectuellement honnête pourrait être en désaccord avec cette idée très simple présentée, défendue et illustrée par Girard dans la Violence et le Sacré (et reprise ensuite jusqu’à la fin de son œuvre).
Les résistances très fortes auxquelles se heurte la proposition que la pensée des Lumières est une conséquence logique de la révélation christique ne cessent de m’étonner. Girard lui-même écrit (Quand ces choses…) que « le marxisme était au départ fondé sur une espérance, sur une déviation de l’amour chrétien ».
Les nouveaux contributeurs du blog me paraissent encore plus radicaux que les girardiens historiques en général dans leur condamnation du progressisme. Peut-être s’impatientent-ils toujours plus de la parousie qui n’arrive pas : « L’âge d’or sans cesse est remis aux calendes, les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez » (Brassens, 1972).
Je crains que la TM ne soit bientôt oubliée et rangée au rayon des vieilles lunes du XXème siècle par les historiens des SHS, à moins que sa récupération par les technofascistes, comme dit Télérama, ne lui donnent un regain de vitalité, pour un temps peut-être…
A propos de l’esprit partisan et du militantisme. Quand je milite, j’envoie des contributions au programme « Mélenchon 2027 ». Quand je tente de proposer des idées politiques (censurées), en continuité avec les grands concepts de la TM, je ne suis pas dans ce champ-là.
Chère Christine Orsini, vous comprendrez, j’en suis sûr, que je ne puisse continuer à contribuer aux activités d’une association financée par M. Thiel.
En vous souhaitant une bonne continuation,
C. Julien
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En tant que plus ou moins nouveau contributeur je me sens le devoir de répondre, d’autant plus que je n’ai pas l’impression de m’opposer dans son fondement au progressisme, et non plus à son avatar qu’est l’appel à l’égalité (au contraire, mes billets sur l’école où la dette publique me semblaient clairs sur ces aspects). Je trouve donc cela sévère de considérer que le blogue ne laisse pas la parole à divers points de vue.
Certes on ne mange pas avec le Diable, mais un être humain est-il le Diable ? Je suis peut-être trop idéaliste de croire à la possibilité de rédemption pour tous mais je ne peux m’empêcher de penser à la condamnation des pharisiens à l’égard de Jésus qui mange avec les publicains et les prostituées.
Si vous deviez prendre une autre route je vous souhaite qu’elle mène aux meilleurs fruits et sachez que vos contributions nous manqueront.
Cordialement, Julien Lysenko
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Point by point reply à JL Salasc :
1. Je n’ai pas écrit car je ne le pense pas que « toute pensée est nécessairement et constamment binaire ». J’ai simplement rappelé que la pensée victimaire est binaire par nature. Une victime sacrificielle n’a pas de circonstances atténuantes. Girard, et moi-même à sa suite (https://emissaire.blog/2022/12/27/imitation-cognition-et-hominisation/), avançons même que cette pensée victimaire est le résultat et le moteur de l’hominisation (par un mécanisme de feedback positif).
Beaucoup plus près de nous, on voit que cette modalité de la pensée humaine est loin d’avoir disparu : un général américain déclarait dans les années 1860 : « Les seuls bons Indiens que j’ai jamais vus étaient morts ». Entre 2024 et 2026, des journalistes, des politiques, des militaires israéliens ont dit ou écrit des choses comme : « Il n’y a pas de civil innocent à Gaza ».
2. Girard n’est pas un adversaire du wokisme (qu’il n’a pas vraiment connu). Au contraire. Dans le chapitre « le souci moderne des victimes » de son livre de 1999 « Je vois Satan… », parmi une pléthore de citations : « Le souci des victimes ‘est le masque laïque de la charité’ » ; « Nous n’avons pas cessé, de toute évidence, d’être ‘ethnocentriques’. Mais nous n’en sommes pas moins, tout aussi évidemment, la moins ethnocentrique de toutes les sociétés ». Mais en même temps, B Perret nous assène que, selon Girard, « toute la question de la violence humaine a été occultée par les Lumières » (cité dans https://emissaire.blog/2025/08/12/girard-le-grand-malentendu/). Il y a là une contradiction que je laisse à B Perret le soin de résoudre.
3. Je maintiens qu’une lecture eschatologique de la pensée de Girard est possible, et même très probable. Cela dit, vous dites que ce n’est pas votre cas, dont acte et autant pour moi.
4. « La vision girardienne est suffisamment ouverte pour ne pas déboucher sur tel ou tel militantisme », dites-vous. J’ai pu constater pour ma part qu’elle ne l’est pas suffisamment (en tous cas, pas celle de ses épigones) pour permettre à une pensée politique différente de l’orthodoxie anti-égalitariste de s’exprimer dans les colonnes du blog…
5. Le financement de l’ARM et de son président, a été une révélation pour moi (TRA N°3982 du 9 au 15 Mai 2026, pp. 40-43). Comme disait Raymond Barre, reprenant un vieux dicton : « On ne déjeune pas avec le diable, même avec une très longue cuillère ».
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Dans l’idée de défendre et de diffuser la théorie girardienne, puisque c’est notre projet, cher Claude Julien, je dois préciser qu’un girardien honnête peut convenir que « la pensée victimaire précède et accompagne l’action« , à condition que cette « action » soit une action rituelle. Mais bien évidemment, s’il s’agit du meurtre fondateur, du moment paroxystique où le « tous contre tous » se métamorphose en « tous contre un« , le girardien honnête doit reconnaître que là, il s’agit d’un mécanisme. Et comme tous les mécanismes mis au jour par les sciences de la nature, il s’agit d’un mécanisme aveugle. C’est à l’issue du meurtre de la victime émissaire (à ne pas confondre avec la victime rituelle, donc) que vont se forger (par hypothèse !) le premier symbole culturel , un tombeau, et bref, les premiers vocables qui furent ceux du sacré. Or, le sacré est ambivalent d’entrée : la victime est autant bénéfique que maléfique. Girard le dit expressément : la différence entre la pensée moderne (binaire) et la pensée religieuse, c’est que pour nous, le héros ne peut devenir bénéfique qu’en cessant d’être maléfique, alors que pour le religieux primitif, l’union mystérieuse du plus maléfique et du plus bénéfique est un fait. (p.127 de la Violence et le Sacré).
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Une réponse de Benoit Chantre aux affirmations de Claude Julien, me semble-t-il :
https://www.youtube.com/watch?v=kVVcvjPRpIk
La réfutation jésuite de la théologie-politique de Peter Thiel :
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/04/refutation-spadaro-thiel/
Il me semble avoir ici déjà cité ici le même Spadaro dans cette autre analyse, ce qui n’est jamais gage d’être lu, illustration du fait qu’on ne mange jamais avec le diable, au vu que l’esprit en question est une pathologie de la relation :
« Mais ce qui manque est décisif. Ce qui manque, c’est le Christ comme présence vivante, pas comme une figure typologique. Ce qui manque, c’est l’Église en tant que corps, pas seulement en tant qu’institution. Ce qui manque, c’est la prière comme un acte réel, non remplaçable par l’analyse. Ce qui manque, c’est la logique du don, qui n’est pas la même que la logique de contrôle.
Ce qui manque, surtout, c’est les pauvres. Pas comme une catégorie sociologique mais comme un lieu théologique. Dans la construction de Thiel, les pauvres ne sont pas le point où l’histoire est jugée; ils sont un effet collatéral du système, à compenser éventuellement. La différence est radicale.
Écouter Thiel est utile. Cela nous oblige à prendre sérieusement des questions qui sont souvent éludées. Mais sa proposition reste interne à la logique même qu’elle critique.
La question est vraie: comment empêcher la technologie de devenir dominante? La réponse — pour nous confier à ceux qui accélèrent cette même technologie — ne tient pas.
Dans le tableau de Signorelli qu’il cite, l’artiste regarde le spectateur. C’est un geste qui interrompt la scène. La question n’est plus seulement ce qui se passe dans le tableau. C’est ce qui se passe dans celui qui regarde. La question est réelle: comment allez-vous répondre?
La réponse, cependant, ne se trouve pas dans l’accélération. Il se trouve ailleurs: dans la justice tangible, dans l’amour actif, et dans une espérance qui n’est pas créée mais reçue. »
https://catholicoutlook.org/peter-thiel-in-rome-the-apocalypse-as-strategy/#:~:text=Anyone%20who%20listens%20to%20Thiel%20quickly%20notices,around%20two%20Greek%20words:%20katechon%20and%20eschaton
Dans un entretien avec Thiel, celui-ci avoue à JP-Dupuy être de moins en moins girardien :
https://www.philomag.com/articles/un-apres-midi-avec-peter-thiel
Bernard perret s’est exprimé sur le sujet Thiel-Vance dès 2024 :
« Les girardiens français devraient se démarquer d’une récupération antidémocratique qui jette une ombre sur l’héritage de Girard. S’il était indéniablement antimoderne, au sens où il ne partageait pas l’optimisme progressiste des courants politiques qui tenaient le haut du pavé au moment où s’est formée sa pensée, il n’était pas pour autant réactionnaire. Ne croyant pas à l’automaticité du progrès, il ne croyait pas davantage qu’il soit possible d’arrêter l’histoire et encore moins de revenir en arrière. Il ne manquait jamais de critiquer l’idée de contrat social en tant que théorie du fondement de la société, mais il n’en était pas moins profondément attaché à la démocratie libérale et sans illusion sur les vertus du conservatisme politique, et encore moins suspect de sympathie à l’égard des idées libertariennes d’un Peter Thiel ou d’un Elon Musk.
À distance de toute récupération par des idéologues prêts à tout justifier sous couvert d’une vision apocalyptique de l’histoire, les outils de pensée qu’il nous laisse pourraient se révéler d’un grand secours pour analyser le rôle souterrain des passions mimétiques et de la violence dans les pathologies contemporaines du politique – pour décrypter la convergence improbable et délétère de l’hyper-libéralisme, de l’hybris technologique, de l’usage irresponsable de la communication numérique, du conservatisme moral, du fondamentalisme religieux, du nationalisme et du populisme, aux États-Unis et ailleurs. «
https://esprit.presse.fr/actualites/bernard-perret/le-pessimisme-est-il-forcement-reactionnaire-45456
N’y aurait-il pas dans tout cela, Mr Julien, possibilité de ne pas répondre au sectarisme par un sectarisme redoublé, nous appliquant au préalable les conclusions girardiennes, quelles que soient nos orientations politiques ?
Nous saurions alors contredire les affirmations irrecevables de Thiel sur le fait que l’exercice de la liberté est incompatible avec la démocratie, sans toutefois céder aux pathologies relationnelles qui ne savent que mimer le rejet d’autrui, nous fondant alors, paradoxe évident, avec lui, illustration en son rejet même de la constatation girardienne des déviances diaboliques.
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