
par Joël Hillion
Le manichéisme, le yin et le yang, tous les « systèmes » binaires sont faciles à comprendre, mais ils sont une fiction qui nous égare, une illusion qui nous console de notre difficulté d’accès de la complexité du monde et à la vérité. Le monde à pile ou face, c’est un peu court.
La binarité repose sur l’idée naturelle que la droite s’oppose à la gauche, comme le jour à la nuit, et comme l’endroit à l’envers. Ces exemples sont si banals que nous concluons un peu vite que tout a son contraire (à moins que ce ne soit l’inverse). Mais si nous voulons comprendre la complexité de la réalité et celle de notre état d’humain, tout se brouille.
La musique est bien faite de rythme et de mélodie, mais ces deux composants ne sont pas des contraires. Les séparer fabrique un crincrin (le rythme seul, sans autre combinaison : boum, boum, boum) ou succombe dans le sirupeux ou l’ennuyeux (une mélodie sans cadence). Le rythme et la mélodie ne s’opposent pas, ils n’ont de sens qu’ensemble.
Les idées symétriques, apparemment équilibrées, séduisent mais il s’agit d’une cohérence purement formelle. Si l’on dit « Si tu veux la paix, prépare la guerre », on met dans la balance des données incompatibles. Voyez l’état du monde.
Parmi les désastres qu’engendre la pensée binaire, il y a la conviction que les sexes s’opposent, comme si la femme était le contraire de l’homme, son inverse. Cette idéologie fait des ravages chez les talibans d’Afghanistan. Les deux sexes sont parfaitement équivalents, j’allais dire identiques : je peux, moi homme, recevoir le sang ou un organe d’une femme… Où est le problème ? C’est plutôt dans leur union, dans la fusion que les sexes se différencient. Et si ces deux corps sont deux hommes ou deux femmes, cela ne change rien à notre nature double et unique, c’est-à-dire avant tout singulière.
Les contraires sont souvent mal nommés. Simone Weil disait que le contraire du mal, c’est la justice. Les symétries nous aveuglent. Que faire des paradoxes, des anomalies, des exceptions, des oxymores, du clair-obscur, de la poésie, des doubles sens, du nonsense anglais, de l’humour tout simplement ?
Le mimétisme « fonctionne » évidemment sur la binarité qui nous fascine. Notre quotidien est envahi d’expressions telles que « À charge de revanche », « Je vous revaudrai ça », quand ce ne sont pas des faux fuyants comme « Y pas qu’ moi ». Cela revient à toujours chercher son ombre et à l’accuser de ses propres turpitudes.
Le triangle mimétique a cela de bon qu’il se présente comme un dérivatif à l’affrontement direct. L’objet de la dispute, virtuel ou réel, pourrait faire dévier la querelle. Mais faute de médiateur externe, la confrontation binaire l’emporte rapidement. L’objet de la contestation disparaît assez vite et nous retombons dans la binarité la plus banale, le pugilat, jusqu’à l’expulsion d’un bouc émissaire, plus ou moins fictif.
Il va falloir cesser de parler en termes de puissances rivales, de forces opposées, de concurrence, de compétition, d’antagonismes, tout ce vocabulaire belliciste qui fait le quotidien des médias, des hommes politiques, des commentateurs, des influenceurs économiques, des prétendants à la starisation… Et pour changer de vocabulaire, il va falloir d’abord se convaincre de l’inanité de nos chamailleries et de nos querelles. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire », avait ironisé Blaise Pascal (Pensées, 1670). Les commentaires des journalistes sont emplis de termes guerriers tels que « Le gouvernement vient de subir un camouflet », « Formidable victoire des syndicats », comme s’il fallait toujours un gagnant et un perdant. Passe pour le sport, qui n’est qu’un jeu et qui ne rapporte que des titres. Mais ramener la vie politique, ou la vie tout simplement, à un perpétuel affrontement binaire est, pour tout dire, dangereux : cela entretient la violence. Or notre violence n’a pas besoin d’être entretenue.
Ainsi s’opposent nos cultures, nos « exceptions » culturelles, dans un « choc de civilisations », comme autant de frontières artificielles. « Les autres cultures ne sont pas des ennemis contre lesquels il faudrait se protéger, mais des reflets divers de la richesse inépuisable de la vie humaine. » La phrase est du pape François (Fratelli Tutti).
Barrières, obstacles, refoulement des indésirables, « T’es pas d’ ma bande », pourquoi nous détestons-nous autant ? Échapperons-nous jamais à cette obsession des doubles ? La rivalité mimétique est une fatalité dont nous ne pouvons nous débarrasser qu’avec un bon médiateur. Donnez-nous de bons médiateurs.
« Parmi les désastres qu’engendre la pensée binaire, il y a la conviction que les sexes s’opposent, comme si la femme était le contraire de l’homme, son inverse. »
La vie est binaire et nous sommes vie. Le dedans et le dehors, on ne s’en sort pas et il serait regrettable d’y voir un tort. Pour la binarité des sexes, si l’idée (assez étrange) que les sexes s’opposent semble mauvaise, faudrait-il bannir aussi l’idée qu’ils se complémentent ?
Ici, sous couvert de la promotion d’une vie sociale non rivalisante, je craindrais en sous main une critique, infondée à mon sens, de binarités toutes naturelles inhérentes à la vie elle-même. C’est le titre qui inquiète, sans doute. Ce pourquoi « Prison de la rivalité » eût peut-être été préférable à « Prison de la binarité ».
Sur ce, qu’il faille cesser de rivaliser, et qu’il faille donc cultiver d’autres manières d’être, c’est à n’en pas douter. Mais nous ne cesserons pas pour autant et ne devrions sans doute pas cesser de parler de puissances rivales quand les puissances rivalisent. Sans doute n’est-ce pas non plus ce que vous suggérez. Question de mettre les points sur les ‘i’, simplement.
Merci de votre contribution, laquelle met effectivement en lumière des modes de pensée qui soutiennent la conflictualité.
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Cher Joël,
Je me permets de rappeler ici en commentaire un billet que j’avais commis il y a quelques temps déjà dans lequel je soutenais l’idée que René Girard était un réaliste manichéen, de ce fait non entièrement exempt de binarité : https://emissaire.blog/2024/02/19/rene-girard-un-realiste-manicheen/ .
JMB
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