Les mœurs, la mode et la morale

par Christine Orsini

Nous sommes plusieurs, sur ce blogue girardien, à nous intéresser à cette « grande première anthropologique » qu’est la prise de parole des victimes.La médiatisation de leurs souffrances et la condamnation unanime de leurs persécuteurs semblent ouvrir une nouvelle ère, pas forcément plus pacifique mais plus juste : la publicité faite à des violences privées est censée mettre fin à l’invisibilité des victimes et à l’impunité de leurs bourreaux.

Le scandale déclenché par la révélation du livre nécessaire de Camille Kouchner est double : on ne comprend pas que quelqu’un comme nous, qui n’a rien d’un monstre, ait pu commettre des actes monstrueux ; on n’admet pas le fait qu’il ait pu bénéficier de la plus parfaite impunité sociale. C’est incompréhensible, inadmissible et cela fait partie de la réalité quotidienne ! J’ai appris comme vous que l’inceste ou le viol sur mineur est pratiqué dans une famille sur dix : qui ne connaît pas ou ne pense pas connaître au moins dix familles, au sujet desquelles la question qu’on pourrait se poser tout simplement ne se pose pas, ne peut pas se poser ?

Un scandale fait des vagues. Certaines sont si fortes qu’elles peuvent emporter « le bébé avec l’eau du bain ». Dans une tribune du Figaro, Jacques Julliard relevait une contradiction entre d’une part, cette libération de la parole des victimes qui annonce selon lui un réel progrès des mœurs et d’autre part, un « retour à l’ordre moral », c’est-à-dire à la censure des idées et des conduites. Fallait-il censurer et virer un chroniqueur de bonne foi et d’un grand talent qui s’inquiétait du lynchage médiatique provoqué par le scandale de l’affaire Duhamel ? Une opinion scandalisée ne pèse pas le « pour » et le « contre » et peut-elle accepter d’entendre que dans une affaire de quasi-inceste, un vrai procès aurait pu permettre de répartir la responsabilité entre l’adulte et l’enfant ?

Un scandale, pour Girard lecteur des Evangiles, est un obstacle fascinant, et c’est pour avoir ignoré son pouvoir d’attraction et voulu éviter l’obstacle que l’académicien Finkielkraut s’est pris les pieds dedans. Avec plus de recul qu’il n’en a eu, essayons de tirer quelque enseignement de ce scandale. Prenons ceci comme point de départ : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas de scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât à la mer, que s’il scandalisait un de ces petits… » (Luc, 17 1, 2). Ne voyons pas dans cette malédiction une menace des foudres divines mais une prophétie. Dans l’affaire qui nous scandalise, cela laisse voir le livre de Camille Kouchner comme l’équivalent en pire, d’une pierre de moulin qu’on aurait attachée au cou du beau-père scandaleux pour le noyer.  La signification qui semble s’imposer est que le scandale et le châtiment ne font qu’un.  Cela suffit pour expliquer le silence des victimes qui vivent dans la peur d’être « celui par qui le scandale arrive ».

La théorie mimétique, dans un premier temps, ne m’a pas semblé d’un grand secours pour essayer de comprendre quelque chose à ces tragédies familiales. Tout d’abord, faut-il le rappeler, Girard ne s’occupe pas des violences privées ou accidentelles mais de la « violence essentielle » qui met en péril les communautés humaines. Ensuite, la théorie mimétique, très critique à cet égard envers la psychanalyse, tend à réduire le rôle du père dans la genèse des conflits intérieurs ou extérieurs qu’affrontent les fils : le fameux complexe d’Œdipe qui met en rivalité père et fils n’est qu’un cas particulier d’un conflit mimétique qui abolit toute hiérarchie, toute différence entre les rivaux jusqu’à en faire des « doubles ». La violence humaine est d’abord fratricide.

Cependant, il n’est pas sûr que le pouvoir patriarcal soit seul en cause dans les abus sexuels incestueux. Il se peut même que l’affaiblissement de son règne, dévoilé dès les comédies de Shakespeare, soit une cause déclenchante du passage à l’acte. Par contre, le tabou, lui, est patriarcal : le mal, selon l’utilitariste J. Bentham (1830) n’est pas l’acte incestueux lui-même mais sa révélation, qui risque de nuire à la famille, socle de la société. L’institution doit être protégée : elle s’est fragilisée en se montrant incapable de perpétuer ce que Girard nomme la médiation externe. Même quand ils sont encore des modèles, les pères ne sont plus imités : les jeunes gens du Songe d’une nuit d’été, délivrés de la tyrannie paternelle, se prétendent libres de leurs choix. En réalité, bien sûr, ils vont se prendre réciproquement comme modèles, au risque d’une indifférenciation croissante et de la perte de leur identité. La crise sans cesse aggravée de l’institution familiale ne reflète-t-elle pas la crise de la modernité telle que Girard la définit ? Une crise sans résolution sacrificielle collective, mais en privé ? Entre les deux guerres, André Gide avait inventé le cri de ralliement de l’individualisme bourgeois : « Familles, je vous hais, foyers clos, portes refermées… » Que se passe-t-il derrière ces portes refermées ?

Le témoignage de Camille Kouchner est parfait, à tous égards. Même si la génération post-soixante-huitarde de ses parents a eu d’autres maîtres à penser que le très démodé André Gide, son lieu de vie et surtout de vacances, c’était le contraire d’un « foyer clos » bardé d’habitudes et d’interdits, c’était la liberté totale, sans tabous, une liberté intellectuelle, physique et morale, d’innombrables jours et nuits d’été en communion avec la nature, adultes et enfants également dénudés, délivrés de leur rôle social : un « songe » shakespearien prolongé, avec ses sortilèges et ses enchantements. La comédie de Shakespeare, après quelques péripéties, finit en comédie. Ce songe-là a fini en tragédie.

Shakespeare et Girard ont montré le potentiel de violence que détient l’abolition des interdits, des différences et des repères sociaux. Dans le cas de ces prédateurs familiaux ultra « civilisés », on pourrait presqu’invoquer un effet de mode : la « révolution sexuelle » de la fin des années 60 a encouragé et célébré des transgressions que l’époque d’avant avait jugées tabous et que l’époque d’après pénalisera comme criminelles.

Peut-être qu’il y a un lien étroit entre la libération de la parole des victimes (à qui on a imposé en plus de la violence le silence) et le « retour à l’ordre moral ».  D’une part, cet ordre moral est une nouvelle mode, qui comme toutes les modes, fait juste le contraire de la précédente. La mode, dans les sociétés démocratiques, gouverne les mœurs et tient souvent lieu de morale, nous poussant à voir le bien dans ce qui se fait et le mal dans ce qui ne se fait pas. Il y a un temps pour tout : interdire, puis interdire d’interdire, puis interdire à nouveau. Libérer la parole des victimes, c’est interdire de facto des pratiques tacitement acceptées, voire jugées libératrices par la génération précédente.

D’autre part, la parole des victimes dérange un ordre existant. Toute « révolution » engendre une « réaction ». Le « retour à l’ordre moral » pour sa part n’est pas exempt de ressentiment et même d’esprit de vengeance. C’est surtout le bruyant retour de l’intolérance. Le témoignage de Camille Kouchner est parfait à mes yeux parce qu’il est juste une remontée du réel à la surface. Il révèle que le mal réside plus encore dans le déni de la faute que dans la faute elle-même ; or, c’est ce mal qui doit être extirpé, parce qu’il rend le pardon impossible.

Le vrai scandale est l’existence du mal moral. Et le pire mal, le pire scandale, on pense à Dostoïevski, est la souffrance infligée aux enfants. Que peut la morale ? Marcel Conche, qui se présentait comme un philosophe « grec », voulait fonder l’obligation morale sur l’absolue nécessité pour les forts de protéger les faibles : la succession des générations dépend du dévouement des parents pour leur progéniture. Mais une nécessité biologique et sociale n’est pas un impératif moral, qui est d’un autre ordre, dirait Pascal. Et si l’on préfère, pour fonder la morale, le principe plus individualiste selon lequel « il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse », sa pertinence peut être mise en doute concernant un abus sexuel, le prédateur se projetant sur sa victime.  Il se peut d’ailleurs que le professeur de droit (de DROIT !) se soit voulu « grec », lui aussi et qu’il se soit identifié au personnage de Pausanias dans le Banquet de Platon. Celui-ci est un juriste ami des puissants : spécialiste d’un Eros civilisé, il applique les règles en usage pour que la relation érotico-pédagogique entre un homme accompli (lui) et son disciple soit profitable aux deux parties et ne sombre pas dans la vulgarité. C’est le règne de la bienséance et du convenable. La vraie morale n’a évidemment rien à voir avec une éthique parmi d’autres possibles, elle transcende les cultures et les époques, du moins en principe.

Pour finir, l’approche la plus efficace du mal moral risque de se situer sur le terrain biblique et d’être girardienne ! Je vous la propose : le mal est incompréhensible sans le péché originel, mystère incompréhensible selon Pascal mais « sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. » Le péché originel est la doctrine de Saint Augustin, une interprétation de Genèse 3. Si Girard l’a adoptée, c’est parce qu’elle rend compte de notre expérience du mal : l’expérience à la fois individuelle et collective de notre impuissance face à un mal toujours déjà là, avant toute initiative humaine. L’homme de la chute, dit Girard, c’est l’homme. Et la chute, c’est le désir mimétique d’Adam et Eve et le meurtre d’Abel par Caïn, ces deux « histoires » résumant l’histoire de l’humanité.

Une des causes de la montée de l’intolérance se trouve peut-être dans la croyance en une originelle bonté ; le mal viendrait toujours d’ailleurs. Le péché originel nous donne l’humilité nécessaire pour nous reconnaître persécuteurs. Dans son livre sur Shakespeare, Girard souligne que la dépendance de tous à l’égard du péché, en atténuant le poids de notre culpabilité, nous rend plus indulgents à l’égard d’autrui. En conclusion, voici quelques lignes de Girard ; ce qu’il dit de l’orgueil luciférien éclaire puissamment, je trouve, « celui par qui le scandale arrive ».

« Plus encore que le sens commun chez Descartes, le péché originel est « la chose la mieux partagée » ; cette idée est sans doute la seule efficace contre la pire des tentations, celle d’une hubris qui conduit chaque homme à se vouloir unique, au sens d’abord d’un trésor inestimable à conquérir, et plus tard d’un intolérable fardeau dont nous essayons éperdument de nous décharger sur autrui. La victimisation de cet autrui est un effort pour détourner de soi le processus d’autodestruction auquel aboutit inévitablement le fiasco de l’orgueil luciférien. » Les feux de l’envie, Grasset 1990, p.397

Du souci des victimes aux revendications victimaires (wokeness & cancel culture)

par Jean-Marc Bourdin

En 1999, René Girard appelait notre attention sur un phénomène qu’il observait sur les campus américains à la lumière de ses préoccupations théoriques : “le souci des victimes”. Il lui a consacré un chapitre de Je vois Satan tomber comme l’éclair. Il avertissait d’emblée : nous allions passer de la pesée des âmes à celle des victimes. Ce phénomène inédit relevait selon lui de la comédie. Sa seconde manifestation semble néanmoins en train de tourner à la tragédie : celle d’un retour à l’oppression et d’une réduction des libertés d’opinion et d’expression, eux aussi inédits depuis trois siècles et demi et la parution du  Traité théologico-politique de Spinoza.

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Hold up déjoué

par Hervé van Baren

Le film Hold-up, récemment diffusé en ligne, défend les positions des opposants aux mesures contre le COVID 19, confinement, port du masque, fermeture des magasins, etc. Nous ne traiterons pas ici du film proprement dit mais du témoignage de Christophe Cossé, paru dans France-Soir (1), dans lequel il explique ce qui l’a motivé à produire le film. Tentons d’en analyser le langage et la rhétorique pour déterminer s’il défend bien, comme le prétend son auteur, la vérité et la liberté.

Le manifeste de Cossé commence par une citation de Kierkegaard : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir». L’auteur avoue donc d’emblée être plus dans une quête existentielle, une saga héroïque, que dans la recherche d’une vérité objective, démarche dont il va pourtant se réclamer tout au long du texte.

Cossé cite aussi le roman dystopique de George Orwell, 1984, par l’intermédiaire de Michel Onfray :

« Michel Onfray le rappelait dans son ouvrage « Théorie de la dictature », en rapprochant notre monde actuel de celui de 1984 : « On peut citer aussi l’inversion systématique du sens des mots, par exemple, la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour… qui reformate complètement les cerveaux » ».

La citation exacte d’Orwell : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », résume parfaitement le langage du film, caractérisé par une grande confusion entre les vices prêtés aux accusés et les méthodes utilisées par l’accusation. La violence de la charge cherche à passer pour vertueuse, la liberté revendiquée enferme dans des prisons mentales, paranoïaques et imperméables à toute critique, et surtout, le rejet de toute analyse sérieuse et objective au profit de prises de position les plus polémiques signalent la capitulation de la raison. Le reportage est violemment à charge.

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Conférence : « Dessiner les figures d’un monde possible »

Dans le contexte de la crise sanitaire, l’Association Recherches Mimétiques s’efforce de maintenir un rythme normal de manifestations. C’est par visioconférence que Bernard Perret a présenté ses réflexions sur « ce qui se profile derrière la crise », le 20 novembre dernier.

En voici l’enregistrement intégral. Bienvenue aux personnes qui n’ont pu se connecter en temps réel, et également bien sûr à tous ceux que le sujet intéresse.

Bernard Perret a publié le mois dernier : « Quand l’avenir nous échappe  » aux éditions Desclée de Brouwer.

Le lien vers la conférence :

Un girardien inattendu ?

par Jean-Louis Salasc

En ce mois de novembre 2020 se commémore le cinquantenaire de la disparition de Charles de Gaulle. En guise d’hommage, voici une analyse comparée de deux de ses discours. Loin des actuelles célébrations de circonstance, elle suggérera la dimension girardienne de son sens politique.

Nous sommes le 24 mai 1968. La France va à vau-l’eau, le pouvoir est contesté, le pays paralysé. Les universités sont bloquées, les écoles et lycées fermés. Les 10 et 11 mai, les manifestations se sont transformées en émeutes. Le 16 mai commencent les grèves et les occupations d’usines. Le mouvement, parti en début de mois comme une saute d’humeur estudiantine, est devenu une remise en cause de la société. L’Assemblée s’agite, une motion de création d’un gouvernement provisoire est rejetée de peu.

De Gaulle décide de prendre la parole. Ce sera une allocution télévisée. Il s’y livre à une analyse de la situation, diagnostique le besoin de réformes, se déclare prêt à les conduire à condition d’avoir la confiance des Français. Il annonce donc un référendum, et son intention de se retirer en cas de résultat négatif (1).

Ce discours, maintes fois analysé depuis, est en lui-même remarquable. De Gaulle rapporte d’emblée la crise en cours au point clef de l’organisation sociale dans une démocratie : « On y voit tous les signes qui démontrent la nécessité d’une mutation de notre société et tout indique que cette mutation doit comporter une participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement. »

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Une nouvelle guerre civile au Liban ? Le diable est dans le miroir…

par Régina Sniefer

Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.

« Et maintenant, ma femme et moi,
 nous restons tous deux assis devant le miroir,
et nous regardons sans le quitter une seule minute :
mon nez mange ma joue gauche,
mon menton coupé est tordu,
mais le visage de ma femme est ensorceleur ;
et une passion folle, sauvage m’envahit.
J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme
d’une voix à peine perceptible murmure :
« Comme je suis belle ! »
LE MIROIR DEFORMANT
Anton Tchékhov (1884)

Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.

Mémoires, miroir brisé
Ces « passés qui ne veulent pas passer »
Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung

Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ?  L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?

Guerres intestines et miroir des clones
«  Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient,
ils s’ouvrent sur les enfers. »
Jean COCTEAU, ORPHEE

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Disputatio COVID-19

 

A propos des trois articles sur le COVID-19 parus en mars 2020

Ces trois articles ont suscité la discussion entre les contributeurs habituels du blogue. Comme la disputatio à propos deChacun son Apocalypse” publiée la semaine dernière, nous vous présentons dans cette page les principales étapes de nos échanges. Nul doute que nous aurons à y revenir, probablement en tentant, dans les semaines à venir, à prendre plus de recul.

Premier article : COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Bernard Perret

Ce texte permet de lancer la discussion. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le politique semble renaître de ses cendres. Je suis plus hésitant sur l’idée de crise sociale. Les mesures de confinement créent une crise sociale « objective », en quelque sorte, par l’effet mécanique des perturbations de la vie économique et du freinage des déplacements. Il faudra voir les conséquences de tout cela dans la durée sur le chômage, etc., mais, pour l’instant, je ne vois pas trop de signes de panique (hormis temporairement à la Bourse) et d’anomie annonciatrice de violence. Il y a certes des vols, un peu de complotisme et un début de polémique entre la Chine et les US pour trouver un bouc émissaire, des fermetures de frontière intempestives (mais compréhensibles). Mais au total, ça ne va pas très loin (pour l’instant) et la plupart des gens sont plutôt calmes et rationnels. On voit même des choses très positives: la Chine a remercié la France de lui avoir envoyé du matériel et, en sens inverse, les chinois viennent de livrer des équipements à l’Italie…Dans ce pays, justement, les gens se mettent aux fenêtres le soir pour chanter ensemble. Sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup d’humour, de tentatives pour dédramatiser. On voit aussi se développer la coopération scientifique. Je constate aussi que les gens ne semblent pas trop mettre en doute la parole des experts, contrairement à ce qui se passe pour le climat. Il faut voir comment tout cela va évoluer, mais on voit quand même que, pour le moment, ça ne ressemble vraiment pas à ce qu’évoque Girard à propos des épidémies de Peste du passé. Le christianisme, les lumières et aussi le développement des communications et de l’information, sont passés par là.

2.Thierry Berlanda

A vrai dire l’analyse de Jean-Marc, et les perspectives sombres qu’elle dessine, me convainc, mais la réponse optimiste de Bernard me convainc tout autant. Dans le « temps de paix » abhorré tant par De Gaulle que par Churchill, dans ce temps bourgeois voué à la consommation à outrance, à l’imperium du désir et marquée par le sentiment de pronoïa induit (je dis bien « pronoïa”), dans ce temps où chasser l’ennui est finalement la seule priorité, certains (ou beaucoup) avaient oublié que notre humanité, entendu en genre et en nombre, est sans cesse au bord du gouffre. Renvoyés à notre faiblesse ontologique, qui consiste en ce que nous « ne nous apportons pas nous-mêmes dans la vie » (Michel Henry) et que donc nous sommes dans une situation permanente de passivité par rapport à la vie, nous faisons l’épreuve de notre propre vérité. Bref, nous vivons une apocalypse, c’est-à-dire l’effondrement de ce qui masque la vérité. S’il s’ensuivait que l’Ego triomphant mette enfin un genou à terre, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. J’espère toutefois que la plupart de mes contemporains ne paieront pas d’un prix trop élevé notre péché d’orgueil collectif, et même qu’éventuellement je serai moi-même là pour le vérifier 🙂

3. Jean-Marc Bourdin

En réponse à Bernard, une société qui se trouve dans une situation où elle fait le choix de ne pas envoyer sa jeunesse étudier et ses travailleurs travailler, par voie de conséquence, et ce pour une durée indéterminée mais significative est pour moi dans une situation critique. Je suis d’accord que cette crise ne débouche pas sur le chaos, ce que mon papier ne dit d’ailleurs pas, et qu’elle fournit l’occasion de belles réactions, ce qui mériterait effectivement d’être analysé. 

4. Hervé van Baren

J’abonde dans le sens de tout ce qui a été dit, et je prends Jean-Marc au mot, avec une autre approche, biblique comme d’habitude. Je pense que le commentaire de Bernard mériterait une analyse plus poussée, parce qu’en effet, les réponses positives à la crise du Covid-19 sont en contradiction flagrante avec l’apocalypse évoqué par Thierry. Lecteurs de Girard, nous pourrions nous attendre à une explosion de violence et à des tentatives de résolution sacrificielle beaucoup plus nombreuses et violentes.

 

[…] Bien d’accord avec toi, Thierry, je souscris à ta définition : « l’effondrement de ce qui masque la vérité ». Désolé pour cette formulation maladroite. C’est de la vision convenue de l’apocalypse que je parlais.

Deuxième article : COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique proposé par Hervé van Baren

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Christine Orsini

Les crises, à l’échelle mondiale, se succèdent et s’interpénètrent de telle façon qu’on n’a plus besoin d’avoir lu René Girard pour être devant cette évidence : « la dimension apocalyptique du présent ». Par contre, on aurait bien besoin 1) de donner à « apocalypse » son sens de « révélation » et 2) d’essayer la méthode girardienne pour donner du sens à ce qui nous arrive, particulièrement quand l’événement et ses conséquences sont de l’ordre de l’inédit !

Merci, Hervé van Baren, de faire usage de cette méthode à l’occasion de ce fléau sanitaire mondialisé. Ce qui est mondial, à part l’économie, c’est la géographie, qui nous fait voir d’un seul coup d’œil et dans l’immédiateté la progression de la pandémie. En relisant la Bible, vous nous ouvrez à l’universel, dont la dimension n’est pas spatiale mais temporelle : l’universel a sans doute des lieux d’origine mais il les transcende ; il a surtout une histoire et repose non sur des chiffres mais sur des textes.

On est actuellement bombardé de chiffres, certains nous parlent plus que d’autres (un milliard de jeunes privés d’école et de terrains de jeux !) mais les chiffres ne sont pas des paroles. Et maintenant qu’on est « confiné » pour une durée inconnue mais qu’on devine assez longue pour créer de l’inédit dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, on ressentira sûrement le besoin d’échanges qui passent par la parole, orale ou écrite, une parole de vérité, ne serait-ce que pour échapper au règne qui va devenir sans partage des « réseaux sociaux »et des écrans.

Merci donc de nous indiquer la marche à suivre : prendre le recul de la réflexion en « transposant de vieilles histoires à notre situation présente », comprendre que le vrai fléau présent ou à venir n’est pas et ne sera pas un virus très contagieux plus ou moins mortel mais « notre façon d’y répondre » (il semble pour l’instant que celle-ci soit à la hauteur de notre espérance d’en sortir « meilleurs », plus solidaires, plus responsables etc.), enfin « inventer les rites qui donnent sens à la crise et reconstruisent du lien ». On a tout le temps de s’y mettre.

Troisième article : COVID-19 : une épidémie de confinements proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/21/covid-19-une-epidemie-de-confinements/

  1. Christine Orsini

La thèse est contenue, me semble-t-il, dans les dernières lignes : notre décroissance, volontaire ou pas, aurait comme résultat de nous rendre incapables de mener une lutte efficace et solidaire contre les maladies courantes et a fortiori les virus inconnus. Mais si c’était une croissance débridée qui nous rendait malades ? La question est toujours celle des sacrifices à consentir…sur fond d’incertitude.

2. Thierry Berlanda

L’article pose le choix crucial devant lequel la rigueur des temps nous place. Dans l’esprit des commentaires de Christine, je voudrais réfléchir avec toi, et vous, à une alternative qui me semble elle aussi cruciale.

Nous pourrions (hypothèse britannique initiale) laisser aller le virus. La plupart d’entre nous serait alors contaminée, une partie plus ou moins importante en mourrait , mais le reste de la population survivrait, en ayant amélioré en outre son immunité. C’est l’hypothèse darwinienne. Si nous appliquions la politique qu’elle induit, nous ne serions pas au bord de la rupture du système de soin, et, pour peu que le monde entier la fasse sienne, l’économie tournerait aujourd’hui comme hier et demain : à fond les ballons ! Pourquoi donc alors ne nous comportons nous pas ainsi ? Simplement parce qu’en terre chrétienne comme ailleurs, le contenu éthique de la vie elle-même, avant même que la culture et les usages s’y impriment, nous détermine à porter attention aux plus faibles, et donc à valoriser et favoriser les structures sociales de cette attention (l’hôpital, et plus généralement l’école, l’assurance chômage, les APL, etc.) Etre vivant, c’est donc être généreux, quel qu’en soit le coût ! La prise de pouvoir des contrôleurs de gestion et des pseudo-managers portés en triomphe par leur aréopage de communicants avait bien failli nous le faire oublier, et même nous le faire détester. On peut au moins espérer que cette engeance déplorable sera emportée dans le maelström coronaire.

Est-ce que cela signifie qu’on pourra se goberger à loisir de finances publiques gagées sur une dette abyssale, certes non ! Il suffira (…) de régler notre pratique, et y compris notre croissance J sur le principe intangible du respect de la vie, et donc de l’attention aux plus faibles. Et nous serions alors plus économes, plus sobres et plus solidaires qu’avant.

3. Bernard Perret

Personnellement, je trouve compliqué d’essayer de tirer des leçons de cette épidémie tant que nous ne savons pas quelle ampleur elle va prendre et comment nous allons en sortir. Il y a de vraies inquiétudes à ce sujet : certains médecins ont l’air de penser que le virus ne nous lâchera pas les baskets tant qu’un vaccin n’aura pas été mis au point, c’est à dire dans une bonne année au minimum. A ce stade, je constate seulement deux choses: 1) les pays asiatiques semblent avoir agi avec plus de détermination et d’efficacité que les pays européens, 2) j’ai de grosses interrogations, pour ne pas dire plus, sur l’action du gouvernement, son manque d’anticipation, l’incohérence de certaines décisions, etc. De toute évidence, ce n’est pas le moment de le dire. Quand on est girardien, on n’aime pas désigner des boucs émissaires, mais il faut quand même reconnaître que certains se sont mis en bonne position pour jouer ce rôle si l’affaire devient trop grave. Quant à l’activité économique, elle sera de toute façon sérieusement plombée parce que, confinement ou pas, les gens ont autre chose en tête (par exemple le sort de leurs vieux parents, ou leur propre sort quand ils approchent de 70 ans) que de contribuer à la croissance du PIB. Macron l’a dit: nous sommes en guerre. Or, l’économie de guerre, c’est d’abord la production des objets les plus utiles (les masques, le gel, les tests, la nourriture) et la logistique (faire fonctionner a minima les réseaux nécessaires à la continuité de la vie et des institutions). Il y a suffisamment à faire avec tout cela pour ne pas trop se préoccuper des indicateurs économiques pour l’instant. J’ajoute que, quand il le faut, on trouve toujours les moyens de plumer les riches, lesquels, en plus, deviennent consentants dans ce genre de circonstances.

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction: celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

4. Christine Orsini

Cher Bernard, personne ne me semble vouloir ni bien sûr pouvoir tirer les leçons d’une aventure mondiale en cours et inédite de surcroît. Par contre, personne ne nie qu’il y aura non seulement des leçons (de toutes sortes) à en tirer mais qu’il y aura un avant et un après cette crise, que nous allons en sortir changés, individuellement et collectivement. On ne peut être sûr  si ce sera en mieux mais on y compte bien, toi le premier , qui crois au pouvoir révélateur et convertisseur d’une crise : tu dresses à la fin de ton mail la liste, non exhaustive mais déjà impressionnante des changements (positifs !) auxquels il faut s’attendre et en tous cas auxquels il est intellectuellement et moralement sain de déjà réfléchir.

Car « Que faire en un gîte à moins que l’on ne songe… » ?

5. Hervé van Baren

Merci de nous mettre face à une réalité de la crise qui n’est guère apparente dans les médias. La réflexion sur le caractère mimétique de la réponse internationale est profonde. Comme on pouvait s’y attendre, le modèle socio-économique dominant, le libéralisme, a vu une tentative de résistance à cette lame de fond inattendue de la part de ses plus ardents partisans, les pays anglo-saxons, mais ce baroud n’était pas tenable. Comment les dirigeants de ces pays auraient-ils pu justifier l’hécatombe que cela aurait occasionné ? Voilà longtemps qu’une majorité de gens dénonçaient les excès d’un système dont nous semblions incapables, pourtant, de sortir. A cause de (grâce à ?) un organisme de quelques microns, c’est chose faite. Pour autant, c’est un changement subi, et les répliques de la secousse initiale n’ont pas fini de se faire sentir.

Voici donc à quoi ressemblent les coulisses de notre blogue. Bien entendu, nous sommes preneurs de vos propres remarques. Une zone “commentaires”, trop peu fréquentée de notre point de vue, est prévue à cet effet : n’hésitez pas à vous y exprimer !

La résistible ascension des lyncheurs.

par Christine Orsini

René Girard aimait bien le mot de Churchill sur la démocratie, « le plus mauvais régime à l’exception de tous les autres ».  C’est une formule, en effet, pleine de sens. Elle dit d’abord la singularité de la démocratie : son auto-critique permanente, si souvent soulignée par Girard, constructive quand elle contraint à la vigilance et à des réformes nécessaires à son bon fonctionnement ; mais aussi destructive quand elle se complaît dans le ressentiment et mène à la division ou au repli de chacun sur soi. La formule dit aussi qu’il n’y a pas de bon régime politique ; cette défiance ou cette lucidité à l’égard de la politique est profondément girardienne et de source biblique : contre le rationalisme et le « trop d’humanisme » de la philosophie des Lumières, Girard fait du péché originel une intuition anthropologique fondamentale : « il n’y a pas d’autre homme que l’homme de la chute », l’homme en proie au désir et aux rivalités mimétiques. Enfin, « le pire des régimes » est finalement le meilleur de tous : ne serait-ce que pour cette raison, il mérite amplement, quand il est attaqué, d’être défendu.

La démocratie aujourd’hui est en crise, une floppée de bons livres, l’ensemble des médias et le quotidien de chacun en apportent des témoignages tous les jours.  Cette crise concerne non seulement ce que nous appelons « l’Amérique de Trump » mais, à des degrés divers, la plupart des pays d’Europe. La Russie, qui est une « démocrature » est soupçonnée de jeter de l’huile sur le feu, particulièrement en période électorale.

C’est dans ce contexte que la frontière séparant vie publique et vie privée, poreuse mais qu’on croyait sacrée dans notre République, vient d’être violée et un tabou transgressé : la protection de la personne, matrice des « droits de l’homme ». La renonciation de Benjamin Griveaux à sa candidature pour la Mairie de Paris à la suite de la mise en circulation sur un site porno puis sur Twitter d’images à caractère strictement privé, constitue un séisme politico-médiatique.  En termes girardiens, cet effacement délictueux de la différence entre le public et le privé constitue une nouvelle étape du processus d’indifférenciation, qui est le nom anthropologique de la violence humaine, celle qui est infligée à l’homme par l’homme. 

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Chiffons rouges et bonnes manières

par Bernard Perret

On n’en finirait plus de dresser la liste des « petites phrases » provocantes d’Emmanuel Macron. Provoquer n’est pas toujours une mauvaise chose, mais ce ne peut être une méthode de gouvernement, surtout quand les provocations sont perçues comme des transgressions, des marques ostensibles de non-respect des codes qui doivent régir la politique comme les rapports sociaux ordinaires. Le caractère transgressif de sa vie privée aurait dû nous alerter : on sent chez Emmanuel Macron la tentation permanente d’agiter des chiffons rouges, de montrer qu’il est assez fort et sûr d’être investi d’une mission pour dire de qu’il pense et s’affranchir de certaines règles non écrites de la vie publique. Avant même d’être élu, il n’avait pas craint de déclarer « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », ce qui ne peut qu’être perçu comme dévalorisant par tous ceux qui rêvent d’accomplir de grandes choses au service désintéressé de leur pays et de l’humanité. Et l’on a eu ensuite le fameux « pognon de dingue ».

Mentionnons rapidement quelques provocations récentes. Commençons par « l’Otan est en état de mort cérébrale » : c’est largement vrai, mais à le dire aussi crûment on risque de se faire de nouveaux ennemis parmi les pays qui ne peuvent envisager de se passer du parapluie américain. Dans un tout autre registres, annoncer au cours d’une rencontre avec des viticulteurs que l’État ne s’associera pas à l’opération « Janvier sans alcool », c’est dire sans prendre de gants que l’on est à l’écoute des lobbies économiques et qu’on se moque de l’avis des médecins et associations qui luttent contre les ravages de l’alcoolisme. Dernière en date de ces provocations : faire voter par l’Assemblée nationale une résolution affirmant que l’antisionisme est une forme de l’antisémitisme, ce qui est insultant non seulement pour les palestiniens mais aussi pour ceux, y compris juifs, à qui l’État hébreux pose de sérieux problèmes purement politiques par sa nature ethno-religieuse, son histoire faite de violence et d’exclusion et son mépris assumé de la légalité internationale, mais qui n’en considèrent pas moins l’antisémitisme comme une monstruosité.

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Nous revenons de loin… et il y a encore bien du chemin à parcourir

par Jean-Marc Bourdin

À travers des combats sans relâche et des évolutions d’un droit pourtant souvent contesté, la période actuelle nous fait vivre une révolution anthropologique sans précédent : celle de la remise en cause des violences commises contre les personnes vulnérables. La médiatisation des crimes de pédophiles et de ce qui est désormais appelé féminicide ainsi que des viols et des agressions sexuelles ou encore du harcèlement au travail ou à l’école nous signale que du nouveau est en train d’advenir. Tout ceci a longtemps été plus ou moins dans l’ordre des choses : la domination de l’homme sur la femme, celle des adultes sur les enfants, celle du patron sur ses employés, celle des vainqueurs sur les soumis, etc. Il n’y a pas si longtemps, cette dernière prenait encore les formes de l’esclavage ou du travail forcé colonial qui synthétisait l’ensemble de ces dominations (il faut lire Underground Railway de Colson Whitehead sur la société américaine du XIXe siècle, l’incarnation romanesque rend la vérité des situations plus tangible que l’essai). Dans certains cas, le droit de vie et de mort sur des êtres vivants s’est maintenu jusques au XIXe siècle, voire sous des formes plus ou moins atténuées au XXe siècle. Dans tous les cas, le droit d’user et d’abuser était toléré.

Le pater familias romain détenait la patria potestas (puissance paternelle), le pouvoir de vie et de mort sur femmes, enfants et esclaves. Malgré des évolutions notables et bénéfiques et une influence évangélique peu contestable sur la longue durée, des résidus considérables de ce pouvoir patriarcal continuent de se manifester dans les quatre grandes aires culturelles de notre monde : chrétienne, arabo-musulmane, indienne et chinoise. Car ce n’est pas le monde romanisé qui est le seul ni sans doute le principal tenant des droits exorbitants que s’arrogent les forts sur les faibles.

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