Les hauteurs tourmentées de Hölderlin

A propos du livre de Benoît Chantre Le Clocher de TübingenŒuvre-vie de Friedrich Hölderlin, paru aux éditions Grasset.

Cet ouvrage se veut à la fois une suite à l’enquête sur la relation franco-allemande ouverte avec René Girard, dans Achever Clausewitz en 2007, et une introduction à l’œuvre fondamentale et curieusement mal connue d’un des plus grand poètes modernes.

Le magazine Artpress, dans son dernier numéro de février, publie un entretien avec Benoît Chantre :

« En vous lisant, on pense aux travaux que vous avez menés avec René Girard. Particulièrement lorsque vous évoquez « La Mort d’Empédocle », figure qui renvoie à l’autosacrifice de Hölderlin s’abîmant dans une prétendue folie. Ne pourrait-on pas voir dans le poète le bouc émissaire caché d’une génération égarée dans la poursuite d’idéaux politiques ou philosophiques voués à l’échec ? Lire la suite

Nous vous proposons ci-dessous  l’article de Francine de Martinoir, paru dans le journal La Croix du 2 janvier 2020.

 » Dans l’immense continent du Romantisme allemand, peu arpenté par les lecteurs français, une figure demeure aujourd’hui singulièrement floue : de Friedrich Hölderlin (1770-1843), on a retenu quelques oeuvres et l’image d’un poète devenu fou, isolé dans une tour à Tübingen, de 1807 à sa mort. Dans un magistral retour aux différents épisodes de sa vie, à tous ses textes, aux données historiques, aux interrogations politiques et philosophiques de l’Allemagne, en particulier à Iéna, au tournant du siècle, que Xavier Tilliette a appelé « une heure étoilée de l’humanité», Benoît Chantre reconstitue comme on l’avait rarement fait la vie intérieure et la création de Hölderlin. « 

Suite sur le site de La Croix

La résistible ascension des lyncheurs.

par Christine Orsini

René Girard aimait bien le mot de Churchill sur la démocratie, « le plus mauvais régime à l’exception de tous les autres ».  C’est une formule, en effet, pleine de sens. Elle dit d’abord la singularité de la démocratie : son auto-critique permanente, si souvent soulignée par Girard, constructive quand elle contraint à la vigilance et à des réformes nécessaires à son bon fonctionnement ; mais aussi destructive quand elle se complaît dans le ressentiment et mène à la division ou au repli de chacun sur soi. La formule dit aussi qu’il n’y a pas de bon régime politique ; cette défiance ou cette lucidité à l’égard de la politique est profondément girardienne et de source biblique : contre le rationalisme et le « trop d’humanisme » de la philosophie des Lumières, Girard fait du péché originel une intuition anthropologique fondamentale : « il n’y a pas d’autre homme que l’homme de la chute », l’homme en proie au désir et aux rivalités mimétiques. Enfin, « le pire des régimes » est finalement le meilleur de tous : ne serait-ce que pour cette raison, il mérite amplement, quand il est attaqué, d’être défendu.

La démocratie aujourd’hui est en crise, une floppée de bons livres, l’ensemble des médias et le quotidien de chacun en apportent des témoignages tous les jours.  Cette crise concerne non seulement ce que nous appelons « l’Amérique de Trump » mais, à des degrés divers, la plupart des pays d’Europe. La Russie, qui est une « démocrature » est soupçonnée de jeter de l’huile sur le feu, particulièrement en période électorale.

C’est dans ce contexte que la frontière séparant vie publique et vie privée, poreuse mais qu’on croyait sacrée dans notre République, vient d’être violée et un tabou transgressé : la protection de la personne, matrice des « droits de l’homme ». La renonciation de Benjamin Griveaux à sa candidature pour la Mairie de Paris à la suite de la mise en circulation sur un site porno puis sur Twitter d’images à caractère strictement privé, constitue un séisme politico-médiatique.  En termes girardiens, cet effacement délictueux de la différence entre le public et le privé constitue une nouvelle étape du processus d’indifférenciation, qui est le nom anthropologique de la violence humaine, celle qui est infligée à l’homme par l’homme. 

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De quoi PISA est-il le nom ?

par Thierry Berlanda

Selon le nouveau classement PISA, notre Éducation Nationale atteint tout juste la moyenne mondiale. Pas brillant ! Certains vous diront qu’il faudrait en augmenter le budget (vous savez, les braves gens qui pensent qu’on fabrique les billets de banque comme ceux de Monopoly). Or le budget de l’éducation nationale tourne déjà autour des 70 milliards d’€, ce qui en fait l’un des plus importants budgets publics mondiaux (en valeur relative bien sûr). Alors, comme on ne peut pas augmenter un budget déjà colossal, et qui bien que colossal ne donne pas d’excellents résultats, que peut-on faire ? D’abord, admettre que le rêve d’une école universelle ne sera réalisé (et sans doute doit-il l’être) qu’à la condition suivante : admettre que tous nos enfants ne deviendront pas Einstein ou Pic de la Mirandole. Beaucoup seront, ou devraient être, boulangers, plâtriers, horticulteurs ou menuisiers. Ce qui compte, ce ne sont pas les médailles ou les brevets, mais bien faire ce qu’on sait faire, ne pas prétendre à autre chose qu’à soi, et bien se convaincre qu’entre un mathématicien de génie et une repasseuse qui sait faire un pli impeccable, ou qu’entre Edith Stein et un maçon qui sait construire une voûte qui ne vous tombera pas sur la tête, il n’y a aucune différence de dignité, aucune présomption de supériorité de l’un ou l’une sur l’autre, ni donc aucune raison que les parents croient encore que la réussite de leurs enfants ne serait appréciée qu’au nombre de palmes universitaires assorties.

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« J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot »

par Jean-Marc Bourdin et Hervé van Baren avec la participation de Christine Orsini

Pour recruter, l’armée de terre française a élaboré une stratégie publicitaire intéressante. Elle est ainsi explicitée : « Avec la professionnalisation des armées, le recrutement du personnel militaire est confronté à une concurrence permanente sur le marché de l’emploi. Il s’agit désormais pour les armées d’attirer une ressource vers un métier caractérisé notamment par des sujétions que ne connaît pas le secteur civil. Pour cela, elles doivent promouvoir auprès de l’ensemble des jeunes, et particulièrement ceux issus de milieux modestes dans le cadre du plan égalité des chances, les valeurs portées par l’institution, les responsabilités rapidement confiées, les perspectives de promotion sociale qu’assurent les capacités de formation continue et la stabilité professionnelle. »

Il faut dire que depuis la fin de la conscription et la constitution d’une armée de métier, le cadre juridique qu’elle utilise à titre principal est le contrat à durée déterminée à possibilités de prolongation limitées, ce qui entraîne une rotation rapide des effectifs. Bref le recrutement est devenu une mission majeure des ressources humaines militaires.

Dans une récente campagne de l’armée de terre, une affiche montrant une jeune femme en uniforme, Lucie, est surmontée par un slogan : « J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot. » Les publicitaires et le commanditaire assument sans détour un paradoxe.

René Girard : le miroir et le masque

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par Christine Orsini

Chers amis et abonnés du blogue, nous pensons tous à ce triste anniversaire de la mort de René Girard,  il y a juste 4 ans.

Parmi les hommages qui lui furent rendus, cet article publié le 5 Novembre 2015 nous a semblé mériter votre attention. Il est signé du jeune et talentueux rédacteur en chef du journal en ligne iPhilo, Alexis Feertchak.

En hommage à René Girard,  nous sommes heureux de vous donner en ce jour l’occasion de le relire ou de le découvrir : c’est un très beau texte.

Propriétés des triangles semblables

par Jean-Louis Salasc

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal : c’était l’avis de Platon, Descartes, Leibniz et quelques autres. Et si de plus la pensée girardienne se nichait au cœur de triangles semblables

J’apprécie beaucoup la clarté de Pascal Ide, dans ses ouvrages comme dans ses conférences. Fin 2018, il publie un nouvel essai : « Le Triangle maléfique ». Il y approfondit les mécanismes relationnels décrits par le psychologue Stephen Karpman, à la fin des années 60.  Ce dernier les résumait sous la forme d’un triangle reliant Victime, Bourreau et Sauveur. Ce paradigme a fait l’objet depuis d’une abondante littérature. Le livre de Pascal Ide la pulvérise. D’abord par sa rigueur à définir les différentes notions. Ensuite et surtout parce qu’il révèle la charge morale sous-jacente (charge  « éthique » pour les âmes sensibles) : il est bien question de subir ou commettre le mal, soit comme privation d’un bien (Saint-Augustin), soit comme violence aliénant notre liberté. Ni Karpman, ni l’imposante légion des comportementalistes ne sont jamais allés sur ce terrain. Pascal Ide est prêtre, médecin, docteur en philosophie et en théologie. A bon droit, il (re)baptise le triangle de Karpman : « Triangle maléfique ».

Bien sûr, il ne s’agit pas des situations où la victime est bien réelle ; où le sauveur cherche à rendre service sans s’imposer ; où le bourreau n’en est pas un, mais exerce le rôle légitime de régulateur (comme des parents indiquant les limites à leurs enfants). Il s’agit des jeux relationnels pervertis, dans lesquels l’un se victimise pour obtenir tel avantage, l’autre feint d’aider pour simplement tyranniser, et le dernier prend plaisir à persécuter autrui. Ces jeux se déroulent la plupart du temps de façon inconsciente.

Devant un schéma triangulaire, le girardien du rang tend l’oreille. Avec les mots de victime, bourreau, persécuteur, sauveur (surtout avec une majuscule), le gyrophare s’allume à pleine puissance. Mais passée cette réaction géométrico-pavlovienne, un premier examen douche tout enthousiasme. Le triangle mimétique fonde une anthropologie ; celui de Karpman est une grille de décodage des  jeux relationnels. Le premier s’interroge sur les fondements, le second est un outil de psychothérapeute. L’un est explicatif, l’autre descriptif. Pascal Ide reste bien sur ce registre, il propose au lecteur des clefs pratiques pour sortir de ces jeux.

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Le retour des interdits

par Jean-Marc Bourdin

L’histoire de l’humanité a longtemps, probablement la plupart du temps, été tributaire d’obligations rituelles et d’interdits – ce que l’on doit faire et ne pas faire sans qu’il soit envisageable d’y déroger –, le tout se référant à des récits fondateurs, les mythes. Par une révolution copernicienne, le libéralisme politique et économique a inversé l’ordre des choses. Parmi d’autres événements promouvant le libéralisme dans tous les domaines des rapports humains, notre déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 énonce en son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

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Lire l’actualité à l’aide de René Girard

par Bernard Perret

René Girard nous a quittés le 5 novembre 2015. Quelques jours après cet anniversaire, il est encore temps d’en saisir l’occasion pour relire les débats qui nous agitent à la lumière des idées de ce grand penseur. Anthropologue et exégète, Girard est certes resté à l’écart des controverses politiques ; qui plus est, quand il s’est risqué sur ce terrain, il y a toujours fait preuve d’un pessimisme a priori peu susceptible d’inspirer l’action. Il vaut cependant la peine de passer outre à cette difficulté : le cadre d’analyse fourni par la « théorie mimétique » girardienne peut en effet nous aider, non pas certes à trancher nos différents, mais à les considérer avec plus de recul. Pour le dire en peu de mots, la théorie mimétique est un puissant outil de démystification de la violence – qu’elle soit physique ou symbolique – et d’élucidation de ses ressorts cachés. Girard, tout d’abord, souligne avec force le caractère mimétique de tous les antagonismes. Quels que soient les motifs plus ou moins rationnels invoqués par les individus ou les camps qui s’affrontent (y compris les sacro-saintes « valeurs »), le moteur le plus puissant de la volonté de combattre est presque toujours un ressentiment qui s’inscrit dans un cycle sans fin d’humiliations et de vengeances et qui fait de nous tour à tour des victimes et des bourreaux. À l’origine de la haine, Girard nous aide à voir l’omniprésence des rivalités mimétiques. Nous sommes toujours les uns pour les autres des modèles, des obstacles et/ou des rivaux, mutuellement impliqués dans la constitution intime de désirs que nous croyons pourtant authentiques et légitimes. Girard nous apprend aussi à repérer dans le fonctionnement de la société la diversité des pratiques et des dispositifs institutionnels qui contribuent avec plus ou moins de succès à éviter que ces rivalités ne dégénèrent en violence ouverte, et à y voir des avatars souvent peu reconnaissables des lynchages et des rites sacrificiels par lesquels les groupes humaines expulsaient naguère la violence hors d’eux-mêmes. Il nous aide ainsi à comprendre qu’une identité collective n’est jamais totalement innocente. Que l’on se tourne vers l’économie de marché (la concurrence comme institutionnalisation de la guerre de tous contre tous), le sport ou la vie démocratique, on constate la justesse du point de vue girardien.

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