La foi au-delà du ressentiment

par Christine Orsini

Le livre de James Alison qui vient de paraître aux éditions du Cerf rassemble des écrits anciens (sept conférences et quelques textes ajoutés). Publié il y a une vingtaine d’années en anglais et traduit seulement aujourd’hui dans notre langue, ce livre a pour sous-titre : « Fragments catholiques et gays ». James Alison attribue à sa vocation de « prêcheur de grâce » son entreprise « apparemment impossible », de parler de la foi en théologien et à la première personne à partir des réalités « gay ». Prêcher la grâce « oblige à chercher à vivre sa réalité avec une certaine transparence pour pouvoir parler comme un pécheur en train de devenir fils de Dieu. »

Qu’est-ce que la grâce ? L’exact contraire du ressentiment et le seul moyen de s’en guérir. Le ressentiment est un auto-empoisonnement qui semble inévitable dans le contexte mimétique des relations humaines : chacun reçoit son « être », on pourrait dire son « droit à l’existence » d’un groupe d’appartenance ; chacun de nous se construit et se définit sous le regard d’autrui.  Comment le paria, l’exclu, par exemple la personne « gay », à qui dès son plus jeune âge on conteste le droit d’aimer et d’être aimé « tel qu’il est », pourrait-il échapper à la haine de soi ? Le ressentiment est le châtiment qu’une humanité fratricide s’inflige à elle-même. La grâce, elle, est un don de Dieu, un appel à devenir « fils de Dieu », ce qui pour Alison signifie comme une nouvelle création de soi-même, un changement radical de point de vue sur l’existence, une conversion qui consiste à recevoir son identité de la victime pardonnante.

Les textes qui composent les 10 chapitres de ce livre nous racontent le processus de maturation de l’œuvre théologique de James Alison et de sa rayonnante personnalité. Ceux qui connaissent l’œuvre [1] ont pu être éblouis par la force persuasive d’une pensée à la fois orthodoxe et originale, inspirée de l’anthropologie girardienne. Ils seront sans doute bouleversés comme je l’ai été à la lecture de ce livre à l’accent personnel et d’une incroyable richesse spirituelle. Sa publication vient à son heure, certes, dans une France secouée par les scandales de l’Eglise, les révélations du livre Sodoma de Frédéric Martel et l’ampleur des « manifs » contre le « mariage pour tous » ; mais ce qui frappe est son intemporalité, sa catholicité, c’est-à-dire son universalité. Il s’adresse à tous les chrétiens et au-delà à tous les hommes et femmes de bonne volonté.

Cette adresse est personnelle, comme la grâce divine qui interpelle Saint Paul sur la route de Damas : « Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Sauf qu’ici, le chemin de Damas que nous raconte James Alison est celui d’une victime, d’un jeune homme persécuté dès l’enfance à cause de ce qu’il est et normalement destiné, à force de haine de soi, à se ranger du côté de ses persécuteurs. On n’imagine pas l’inhumanité du mécanisme social qui expulse ou exclut de leur groupe d’appartenance les brebis galeuses. On manque d’imagination.  On imagine encore moins le surplus d’humanité (la grâce) qu’il faut à une victime pour se rendre capable de résister au ressentiment induit par son statut de victime. James Alison est un conteur, il nous invite à élargir, en habitant avec lui les textes bibliques, notre imagination.

Dans l’exégèse très vivante que fait James Alison des textes évangéliques, on retrouve le schéma girardien du mécanisme victimaire. La singularité de la lecture du théologien est de faire appel à notre imaginaire, de nous mettre dès l’introduction à la place de Joseph dans sa robe de vizir égyptien au moment de retrouver ses frères fratricides. Joseph est emblématique du projet d’Alison : il se demande comment créer une vraie fraternité sans régler ses comptes. A chaque lecture, le théologien nous invite à nous identifier à un ou plusieurs personnages, à choisir notre camp. Bien sûr, on est toujours du côté de la victime contre ses persécuteurs. Avec les bons contre les méchants. L’identification avec les victimes, on le sait, a des aspects pervers : on prend prétexte de la défense des victimes pour inverser les rôles. Prenant la parole, la victime qui accuse prend le risque de s’identifier à ses persécuteurs. Ainsi, quand nous choisissons d’être des « bons » contre les « méchants », nous expérimentons qu’au nom d’un impératif culturel, plus encore que par un choix raisonné, nous pratiquons sereinement l’exclusion ! 

James Alison lit, après Girard, l’épisode des démons de Gérasa. En délivrant de ses démons un malheureux qui tenait dans sa société de Gentils le rôle de victime expiatoire, Jésus effraie les habitants qui le prient de partir. Au lieu de permettre à l’homme qui a retrouvé son bon sens de le suivre, Jésus lui dit « Va chez toi, auprès des tiens et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » (Mc 5, 19). Le théologien identifie tous les groupes sociaux aux Géraséniens, toute communauté ayant besoin pour se construire et conserver son unité de l’expulsion violente du « démoniaque ». Il s’identifie lui-même et ses frères parias au démoniaque de Gérasa. Et il fait deux choses : il comprend que les Géranésiens, enfermés dans leur système, se trouvent dans l’impossibilité de remettre en cause leur conception de l’ordre et du désordre. Il croit que seul le Dieu vivant a le pouvoir d’humaniser le « démoniaque », de le remettre dans son bon sens, de lui permettre d’être chez lui, auprès des siens. La logique de la grâce est absolument étrangère à la logique de l’expulsion et, par elle, « nous accédons aux prémices de la raison calme que seule la foi permet. »

James Alison pense que « la foi ne nous est pas donnée pour être digne d’appartenir à l’Eglise, mais pour que nous puissions comprendre et aimer notre condition d’homme. » L’homme n’est donc pas fait pour le sabbat mais le sabbat pour l’homme. En lisant le chapitre 9 de l’Evangile de Jean, où Jésus crée la vision chez un aveugle de naissance justement le jour du sabbat, le théologien montre comment la notion de péché peut radicalement changer de sens. Du point de vue de l’homme, le péché est dans la transgression de Jésus ou dans le défaut qui exclut et donc accuse l’aveugle.  Du point de vue de Dieu, le péché consiste dans le refus de participer à l’œuvre créatrice de Dieu : la création racontée par les persécuteurs est toujours une légitimation de l’ordre existant et donc, le péché qui repose dans le récit de Saint Jean sur l’aveuglement de « ceux qui voient » est une participation active au mécanisme de l’exclusion.

James Alison rend hommage à la pensée de René Girard dans un chapitre moins imagé, plus conceptuel, du livre. Et dans sa théologie qui voit le Christ parachever la création et nous proposer une nouvelle manière d’exister, la théorie mimétique est reconnaissable partout.  Mais le style de la pensée est très différent. On peut illustrer cette différence autour de la notion d’héritage. Pour Girard, notre héritage est celui du péché originel : nous avons beau désavouer les actes de nos pères, justement parce que nous nous croyons « bons » en les traitant de « méchants » », nous les imitons en reconduisons leurs mensonges et leur violence. Pour Alison, qui se découvre « héritier » par la foi, après avoir ressenti très douloureusement sa condition de paria, la vraie filiation n’est ni biologique ni culturelle mais divine. L’amour créatif du Père ne nous est accessible que par le Fils. Celui-ci nous dit que le connaître, c’est connaître le Père.  Il dit aussi : « N’appelez personne votre « Père » sur la terre. Car vous n’en avez qu’un, le père céleste (Mt 23, 9). »

James Alison, parce qu’il l’a subie, sait que la haine sociale, culturelle, ecclésiastique envers les gays relève d’un interdit paternel. Quand elle est écrasante, la relation paternelle révèle sa vraie nature : c’est une relation fratricide. Aussi, le théologien peut se fonder sur l’anthropologie girardienne pour rappeler que le principe structurant des paternités humaines est un fratricide. Aussi, le projet de sa théologie est-il de redéployer Dieu dans une perspective de fraternité. Pour cela, il faut renoncer à nos idoles : notre dieu, notre appartenance sociale, notre sécurité. Nous appartenons d’emblée à un groupe qui nous relie à des pères dont l’autorité consiste à préserver l’unité du groupe en pratiquant l’exclusion, c’est-à-dire le sacrifice.  Le renoncement au sacré exige donc de renoncer à ces structures héritées, de nous libérer des façons de penser et d’agir de notre appartenance au groupe « paternel », de vivre comme des personnes qui n’ont que des frères et des sœurs, y compris ceux d’autres générations. Comme Girard, Alison ne voit dans le complexe d’Œdipe qu’une rivalité fraternelle.

Si donc, nous voulons devenir fils de Dieu, être véritablement aimés par un Père sans rivalité, qui veut la miséricorde et non le sacrifice, il nous faut apprendre un nouveau mode de fraternité. Alison, qui veut « parler comme un pécheur entrain de devenir fils de Dieu » associe son histoire personnelle, qui est celle d’une libération progressive du ressentiment à sa prédication d’une foi qui repose sur l’effondrement du sacré et qui exige de renoncer à toutes les formes sacralisées du « vivre-ensemble », c’est-à-dire à toute forme de sacrifice ou d’exclusion. Si nous voulons découvrir le vrai visage de Dieu, il faut donc être lucide au sujet de notre propre implication dans la violence.

Les textes réunis dans le livre de James Alison sont des « fragments » qui ont une unité. En nous racontant des histoires, en lisant des passages de la Bible et en les interprétant, James Alison nous sort d’un certain aveuglement, dérange nos habitudes de pensée et parfois semble tendre un piège à notre (bonne ou mauvaise) conscience.  Mais ce n’est pas sur un ton moralisateur que ce livre nous éduque et nous élève nettement au-dessus de nous-mêmes. C’est sur un ton joyeux au contraire qu’il nous apprend qu’il est possible et certainement souhaitable d’imaginer et de créer un nouveau mode de fraternité.  James Alison est un prêcheur de grâce envers qui les fidèles girardiens que nous sommes, emportés dans la spirale des désirs mortifères et dans les eaux troubles des concurrences victimaires, menacés de tout côté par la « montée aux extrêmes », pessimistes en somme, pourraient avoir une infinie reconnaissance.

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Retrouvez en visioconférence James Alison, avec Guy Perier et Bernard Perret, pour la présentation de son livre, le mercredi 2 juin prochain à 19 heures ; les débats seront animés par Benoît Chantre :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52182_non-1/la-foi-au-dela-du-ressentiment.html


[1] Connaître Jésus, Paris, Artège, 2019

12 leçons sur le christianisme, Paris DDB, 2015

Le péché originel à la lumière de la Résurrection (préfacé par René Girard) Ed. du Cerf, 2009.

Les mœurs, la mode et la morale

par Christine Orsini

Nous sommes plusieurs, sur ce blogue girardien, à nous intéresser à cette « grande première anthropologique » qu’est la prise de parole des victimes.La médiatisation de leurs souffrances et la condamnation unanime de leurs persécuteurs semblent ouvrir une nouvelle ère, pas forcément plus pacifique mais plus juste : la publicité faite à des violences privées est censée mettre fin à l’invisibilité des victimes et à l’impunité de leurs bourreaux.

Le scandale déclenché par la révélation du livre nécessaire de Camille Kouchner est double : on ne comprend pas que quelqu’un comme nous, qui n’a rien d’un monstre, ait pu commettre des actes monstrueux ; on n’admet pas le fait qu’il ait pu bénéficier de la plus parfaite impunité sociale. C’est incompréhensible, inadmissible et cela fait partie de la réalité quotidienne ! J’ai appris comme vous que l’inceste ou le viol sur mineur est pratiqué dans une famille sur dix : qui ne connaît pas ou ne pense pas connaître au moins dix familles, au sujet desquelles la question qu’on pourrait se poser tout simplement ne se pose pas, ne peut pas se poser ?

Un scandale fait des vagues. Certaines sont si fortes qu’elles peuvent emporter « le bébé avec l’eau du bain ». Dans une tribune du Figaro, Jacques Julliard relevait une contradiction entre d’une part, cette libération de la parole des victimes qui annonce selon lui un réel progrès des mœurs et d’autre part, un « retour à l’ordre moral », c’est-à-dire à la censure des idées et des conduites. Fallait-il censurer et virer un chroniqueur de bonne foi et d’un grand talent qui s’inquiétait du lynchage médiatique provoqué par le scandale de l’affaire Duhamel ? Une opinion scandalisée ne pèse pas le « pour » et le « contre » et peut-elle accepter d’entendre que dans une affaire de quasi-inceste, un vrai procès aurait pu permettre de répartir la responsabilité entre l’adulte et l’enfant ?

Un scandale, pour Girard lecteur des Evangiles, est un obstacle fascinant, et c’est pour avoir ignoré son pouvoir d’attraction et voulu éviter l’obstacle que l’académicien Finkielkraut s’est pris les pieds dedans. Avec plus de recul qu’il n’en a eu, essayons de tirer quelque enseignement de ce scandale. Prenons ceci comme point de départ : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas de scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât à la mer, que s’il scandalisait un de ces petits… » (Luc, 17 1, 2). Ne voyons pas dans cette malédiction une menace des foudres divines mais une prophétie. Dans l’affaire qui nous scandalise, cela laisse voir le livre de Camille Kouchner comme l’équivalent en pire, d’une pierre de moulin qu’on aurait attachée au cou du beau-père scandaleux pour le noyer.  La signification qui semble s’imposer est que le scandale et le châtiment ne font qu’un.  Cela suffit pour expliquer le silence des victimes qui vivent dans la peur d’être « celui par qui le scandale arrive ».

La théorie mimétique, dans un premier temps, ne m’a pas semblé d’un grand secours pour essayer de comprendre quelque chose à ces tragédies familiales. Tout d’abord, faut-il le rappeler, Girard ne s’occupe pas des violences privées ou accidentelles mais de la « violence essentielle » qui met en péril les communautés humaines. Ensuite, la théorie mimétique, très critique à cet égard envers la psychanalyse, tend à réduire le rôle du père dans la genèse des conflits intérieurs ou extérieurs qu’affrontent les fils : le fameux complexe d’Œdipe qui met en rivalité père et fils n’est qu’un cas particulier d’un conflit mimétique qui abolit toute hiérarchie, toute différence entre les rivaux jusqu’à en faire des « doubles ». La violence humaine est d’abord fratricide.

Cependant, il n’est pas sûr que le pouvoir patriarcal soit seul en cause dans les abus sexuels incestueux. Il se peut même que l’affaiblissement de son règne, dévoilé dès les comédies de Shakespeare, soit une cause déclenchante du passage à l’acte. Par contre, le tabou, lui, est patriarcal : le mal, selon l’utilitariste J. Bentham (1830) n’est pas l’acte incestueux lui-même mais sa révélation, qui risque de nuire à la famille, socle de la société. L’institution doit être protégée : elle s’est fragilisée en se montrant incapable de perpétuer ce que Girard nomme la médiation externe. Même quand ils sont encore des modèles, les pères ne sont plus imités : les jeunes gens du Songe d’une nuit d’été, délivrés de la tyrannie paternelle, se prétendent libres de leurs choix. En réalité, bien sûr, ils vont se prendre réciproquement comme modèles, au risque d’une indifférenciation croissante et de la perte de leur identité. La crise sans cesse aggravée de l’institution familiale ne reflète-t-elle pas la crise de la modernité telle que Girard la définit ? Une crise sans résolution sacrificielle collective, mais en privé ? Entre les deux guerres, André Gide avait inventé le cri de ralliement de l’individualisme bourgeois : « Familles, je vous hais, foyers clos, portes refermées… » Que se passe-t-il derrière ces portes refermées ?

Le témoignage de Camille Kouchner est parfait, à tous égards. Même si la génération post-soixante-huitarde de ses parents a eu d’autres maîtres à penser que le très démodé André Gide, son lieu de vie et surtout de vacances, c’était le contraire d’un « foyer clos » bardé d’habitudes et d’interdits, c’était la liberté totale, sans tabous, une liberté intellectuelle, physique et morale, d’innombrables jours et nuits d’été en communion avec la nature, adultes et enfants également dénudés, délivrés de leur rôle social : un « songe » shakespearien prolongé, avec ses sortilèges et ses enchantements. La comédie de Shakespeare, après quelques péripéties, finit en comédie. Ce songe-là a fini en tragédie.

Shakespeare et Girard ont montré le potentiel de violence que détient l’abolition des interdits, des différences et des repères sociaux. Dans le cas de ces prédateurs familiaux ultra « civilisés », on pourrait presqu’invoquer un effet de mode : la « révolution sexuelle » de la fin des années 60 a encouragé et célébré des transgressions que l’époque d’avant avait jugées tabous et que l’époque d’après pénalisera comme criminelles.

Peut-être qu’il y a un lien étroit entre la libération de la parole des victimes (à qui on a imposé en plus de la violence le silence) et le « retour à l’ordre moral ».  D’une part, cet ordre moral est une nouvelle mode, qui comme toutes les modes, fait juste le contraire de la précédente. La mode, dans les sociétés démocratiques, gouverne les mœurs et tient souvent lieu de morale, nous poussant à voir le bien dans ce qui se fait et le mal dans ce qui ne se fait pas. Il y a un temps pour tout : interdire, puis interdire d’interdire, puis interdire à nouveau. Libérer la parole des victimes, c’est interdire de facto des pratiques tacitement acceptées, voire jugées libératrices par la génération précédente.

D’autre part, la parole des victimes dérange un ordre existant. Toute « révolution » engendre une « réaction ». Le « retour à l’ordre moral » pour sa part n’est pas exempt de ressentiment et même d’esprit de vengeance. C’est surtout le bruyant retour de l’intolérance. Le témoignage de Camille Kouchner est parfait à mes yeux parce qu’il est juste une remontée du réel à la surface. Il révèle que le mal réside plus encore dans le déni de la faute que dans la faute elle-même ; or, c’est ce mal qui doit être extirpé, parce qu’il rend le pardon impossible.

Le vrai scandale est l’existence du mal moral. Et le pire mal, le pire scandale, on pense à Dostoïevski, est la souffrance infligée aux enfants. Que peut la morale ? Marcel Conche, qui se présentait comme un philosophe « grec », voulait fonder l’obligation morale sur l’absolue nécessité pour les forts de protéger les faibles : la succession des générations dépend du dévouement des parents pour leur progéniture. Mais une nécessité biologique et sociale n’est pas un impératif moral, qui est d’un autre ordre, dirait Pascal. Et si l’on préfère, pour fonder la morale, le principe plus individualiste selon lequel « il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse », sa pertinence peut être mise en doute concernant un abus sexuel, le prédateur se projetant sur sa victime.  Il se peut d’ailleurs que le professeur de droit (de DROIT !) se soit voulu « grec », lui aussi et qu’il se soit identifié au personnage de Pausanias dans le Banquet de Platon. Celui-ci est un juriste ami des puissants : spécialiste d’un Eros civilisé, il applique les règles en usage pour que la relation érotico-pédagogique entre un homme accompli (lui) et son disciple soit profitable aux deux parties et ne sombre pas dans la vulgarité. C’est le règne de la bienséance et du convenable. La vraie morale n’a évidemment rien à voir avec une éthique parmi d’autres possibles, elle transcende les cultures et les époques, du moins en principe.

Pour finir, l’approche la plus efficace du mal moral risque de se situer sur le terrain biblique et d’être girardienne ! Je vous la propose : le mal est incompréhensible sans le péché originel, mystère incompréhensible selon Pascal mais « sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. » Le péché originel est la doctrine de Saint Augustin, une interprétation de Genèse 3. Si Girard l’a adoptée, c’est parce qu’elle rend compte de notre expérience du mal : l’expérience à la fois individuelle et collective de notre impuissance face à un mal toujours déjà là, avant toute initiative humaine. L’homme de la chute, dit Girard, c’est l’homme. Et la chute, c’est le désir mimétique d’Adam et Eve et le meurtre d’Abel par Caïn, ces deux « histoires » résumant l’histoire de l’humanité.

Une des causes de la montée de l’intolérance se trouve peut-être dans la croyance en une originelle bonté ; le mal viendrait toujours d’ailleurs. Le péché originel nous donne l’humilité nécessaire pour nous reconnaître persécuteurs. Dans son livre sur Shakespeare, Girard souligne que la dépendance de tous à l’égard du péché, en atténuant le poids de notre culpabilité, nous rend plus indulgents à l’égard d’autrui. En conclusion, voici quelques lignes de Girard ; ce qu’il dit de l’orgueil luciférien éclaire puissamment, je trouve, « celui par qui le scandale arrive ».

« Plus encore que le sens commun chez Descartes, le péché originel est « la chose la mieux partagée » ; cette idée est sans doute la seule efficace contre la pire des tentations, celle d’une hubris qui conduit chaque homme à se vouloir unique, au sens d’abord d’un trésor inestimable à conquérir, et plus tard d’un intolérable fardeau dont nous essayons éperdument de nous décharger sur autrui. La victimisation de cet autrui est un effort pour détourner de soi le processus d’autodestruction auquel aboutit inévitablement le fiasco de l’orgueil luciférien. » Les feux de l’envie, Grasset 1990, p.397

René Girard : le miroir et le masque

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par Christine Orsini

Chers amis et abonnés du blogue, nous pensons tous à ce triste anniversaire de la mort de René Girard,  il y a juste 4 ans.

Parmi les hommages qui lui furent rendus, cet article publié le 5 Novembre 2015 nous a semblé mériter votre attention. Il est signé du jeune et talentueux rédacteur en chef du journal en ligne iPhilo, Alexis Feertchak.

En hommage à René Girard,  nous sommes heureux de vous donner en ce jour l’occasion de le relire ou de le découvrir : c’est un très beau texte.

L’homme du ressentiment

par Christine Orsini

Le général de Gaulle avait voulu l’élection présidentielle au suffrage universel pour que le grand rendez-vous politique d’un peuple avec son chef ait lieu dans un face à face qui exclue les partis. Nous vivons une campagne présidentielle inédite à cause de ses surprises quasi quotidiennes mais en un sens, on est revenu au point de départ : les actuels challengers (pour le deuxième tour) sont des individualités hors parti : Le Pen a un comité de soutien (dixit Pierre Rosanvallon), Mélenchon roule pour lui, tel une vedette du showbiz, et Macron est en marche, il engrange des partisans, mais à son âge et sans être ni à droite ni à gauche, il n’a pas (encore) de légitimité parlementaire. Et le seul qui avait en vue une élection présidentielle et des législatives soutenues par les partis de la droite et du centre est devenu après quelques péripéties médiatico-judiciaires, un candidat anti-système comme les autres.

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L’ère de la post-vérité

  par Christine Orsini        

Le néologisme post-vérité, dernier avatar de l’ère post-moderne, fait couler beaucoup d’encre depuis que le dictionnaire d’Oxford l’a élu, en 2016,  « mot de l’année ». C’est un choc, tout de même, « la vérité est morte » comme « Dieu est mort ».  Ainsi, ce n’est pas seulement l’erreur, c’est aussi la vérité qui est « humaine, trop humaine ». Elle a fait son temps. La simple question « est-il vrai que la vérité n’existe plus ? » est une incongruité. Elle rappelle l’impasse logique du « menteur » : s’il ment, il dit vrai et s’il dit vrai, il ment. Pour un girardien, l’effacement de la différence entre une opinion vraie et une opinion fausse, c’est, sur le plan de la pensée, le stade ultime de l’indifférenciation en quoi consiste la violence. Il nous faut comprendre comment on en est arrivé là !  Si la perspective de la fin de la vérité est impensable, la preuve est faite qu’on peut penser que la vérité n’est plus une fin. On doit donc se poser la question de son effacement progressif, si ce n’est du vocabulaire, au moins des objectifs à atteindre ou des garanties à fournir quand on se mêle de prendre la parole en public : cela concerne les professeurs, les journalistes, les politiques et, pourquoi pas, la conversation entre amis.

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