
par Julien Lysenko
Ces derniers mois, de nombreux articles dénoncent la récupération de la pensée de René Girard par l’extrême droite américaine. Ils soulignent comment l’exposition faite par Girard des mécanismes mimétiques et sacrificiels devient pour certains disciples l’occasion d’en accroître l’utilisation et l’efficacité, alors qu’il s’agissait initialement de les dévoiler pour les neutraliser.
Cette problématique de la récupération n’est évidemment pas propre à l’héritage de la pensée girardienne et nombre d’auteurs antérieurs en ont déjà fait les frais ; ce qui pousse parfois les universitaires à vouloir distinguer les courants en -ien des courants en -isme (distinguer par exemple les disciples fidèles de Marx, marxiens, des disciples hérétiques, marxistes1). Pourtant, il me semble intéressant, à cette occasion, de reposer cette problématique à nouveaux frais. C’est en faisant appel à la théorie mimétique que nous devons désormais chercher à comprendre ce phénomène, non pas parce qu’il s’agit de la récupération de René Girard, mais parce qu’il s’agit de disciples qui imitent mal leur modèle.
La théorie girardienne est déjà riche d’enseignements lorsqu’il s’agit de distinguer la bonne et la mauvaise imitation. Girard nous explique bien comment le choix du bon médiateur est d’une importance cruciale et comment le Christ se présente en substitution de tous nos médiateurs humains (qu’ils soient internes ou externes) en même temps que de tous nos sacrifices.
Pourtant il n’explore qu’assez peu, à ma connaissance tout du moins, les comportements problématiques pouvant provenir de l’imitation du bon modèle. Girard constate certes qu’on a pu mal interpréter les paroles du Christ et avoir à leurs propos une lecture sacrificielle, mais comment donc cette mauvaise imitation du bon modèle a-t-elle pu advenir ? De même, il note bien que Satan est un mauvais imitateur de Dieu, qu’il est le « singe de Dieu », mais comment l’imitation de Dieu a-t-elle pu donner lieu à une telle dérive ? Sauf erreur de ma part ce phénomène est donc bien identifié, mais pas nommé par René Girard et c’est pourquoi je propose d’utiliser à son sujet l’expression de « médiation déviée ».2 Et s’il est possible que Girard ne l’ait pas nommé, il est bien certain que je ne l’ai quant à moi pas théorisé. La suite de l’article se propose donc seulement de formuler une hypothèse de travail.
Il semble clair qu’une imitation est considérée comme mauvaise lorsqu’elle n’est que partielle, c’est-à-dire lorsqu’elle est trop incomplète pour être jugée fidèle. Nous imitons mal lorsque nous imitons seulement une partie des actes ou des propos du modèle3, lorsque l’on extrait cette partie du tout pour l’inscrire dans un cadre qui n’est pas le sien.
Pourrait-on alors supposer que cette partialité vient du fait que le modèle n’est pas unique, qu’il n’est qu’un modèle parmi d’autres chez le disciple ? Lorsque d’anciens modèles sont rejetés et que nous nous tournons vers un nouveau, ne conservons nous pas malgré tout des éléments d’imitation des modèles précédents ? Et plus précisément, n’est-ce pas l’imitation de ces anciens modèles qui pose le cadre dans lequel le nouveau modèle est tout d’abord perçu et imité ? Autrement dit, si la différence entre les anciens et le nouveau modèle est trop radicale, ne serions nous pas voués à mal imiter le nouveau, tout du moins de prime abord ?4
Cela pourrait ainsi rejoindre ce que Daniel Kahneman nomme, dans son ouvrage Système 1 / Système 2, le biais de confirmation. Nous avons tendance à ne faire attention qu’aux éléments qui vont dans le sens de ce que nous pensons déjà, qui sont conformes à nos attentes et qui les renforcent.5
Si tel est bien le nœud du problème, est-il alors possible pour un modèle de prendre ses précautions et de se prémunir face aux mauvaises imitations ? Si s’en immuniser semble impossible, peut-être est-il pourtant possible d’en minimiser le risque et c’est à mon avis dans cette perspective que le langage parabolique prend tout son sens.
La parabole nous force à réfléchir et nous met ainsi face à notre propre liberté. Son sens n’étant pas immédiat, il n’est plus possible de n’écouter qu’à moitié et de ne faire attention qu’à ce qui confirme nos attentes. Ses éléments n’ayant de sens que les uns par rapport aux autres, son interprétation ne peut se faire que dans une perspective globale. Puisqu’elle ne nous dit pas directement quoi faire ou quoi penser, elle évite d’être reçue à la fois comme une accusation et comme une justification, elle évite d’entretenir un rapport de rivalité mimétique que ce soit entre le public et son auteur, ou entre le public et un tiers. La comprendre demande certes du temps mais au moins il devient possible de véritablement l’entendre un jour.
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1 Marx ayant déjà affirmé de son vivant qu’il n’était pas marxiste.
2 Expression qui reprend et combine des termes déjà présents dans le vocabulaire girardien, plus précisément dans les expressions de « médiation interne ou externe » et de « transcendance déviée ».
3 Ou lorsque ce modèle propose une injonction contradictoire (double bind) et qu’il est donc littéralement inimitable.
4 Comment pourrait-on comprendre immédiatement le logos de Jean, lorsque toute notre vie, nous avons parlé celui d’Héraclite ?
5 « Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point. » Actes 28:26
Cette hypothèse d’une « médiation déviée » suscite plutôt des approbations, mais muettes, apparemment. Je me risquerai donc à exprimer deux étonnements : que personne n’ait relevé l’accent mis par ce billet sur le langage parabolique des saintes Ecritures, que personne n’y ait vu un encouragement à une lecture parabolique de celles-ci. Et le deuxième porte sur une équivoque : une imitation pourrait être « bonne » ou « mauvaise », non seulement en fonction du choix du modèle mais en fonction de la qualité de l’imitation, l’imitation partielle d’un bon modèle pouvant être pervertie par une certaine partialité, le partiel et le partial se confondant. Bref, il y aurait deux façons de se mettre en danger, trop bien imiter un mauvais modèle ou alors mal imiter un excellent modèle.
Il me semble que l’imitation parfaite d’un modèle, quel qu’il soit, est toujours « mauvaise », en ce sens qu’elle fabrique des « frères ennemis », des « doubles » dont chacun risque de trouver que l’autre est de trop. Non ? Et si le modèle lui-même est parfait, si le modèle est « divin », s’il s’agit d’imiter les désirs du Christ, c’est justement nous dit Girard, parce qu’Il ne se propose pas comme modèle ! On ne pourrait imiter sans danger (de rivalité) que des modèles inimitables.
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« il y aurait deux façons de se mettre en danger, trop bien imiter un mauvais modèle ou alors mal imiter un excellent modèle. » (C. Orsini)
Mais, dans le cas évoqué par Julien, s’agit-il d’une mauvais imitation ? Une imitation de qui ? On lit Girard. On s’en instruit, on s’en inspire pour en tirer parti. Est-ce une mauvaise imitation, ou un usage à mauvaise escient?
Certes, les mauvaises imitations pullulent. Il n’est donc pas question de rejeter ce début d’analyse, qui en soit promet. Toutefois, Julien, en traçant les manières d’imiter mal, atteint-il le problème initialement relevé, soit celui de « la récupération de la pensée de René Girard par l’extrême droite américaine » ?
Un parti politique, ou un pouvoir quelconque, ne peut-il pas tirer parti de la théorie mimétique en imitant très bien, et non mal, par exemple le mécanisme victimaire ? Le grand chef qui sait imprimer dans tous les esprits la haine de l’autre, forcer l’adhésion unanime des cœurs (sous peine d’accusation de trahison) en évacuant vers l’extérieur le malaise dans sa civilisation ne pratique-t-il pas au contraire avec virtuosité tout ce qu’on peut apprendre à faire en lisant René Girard ? On cimente la solidarité des nôtres par la haine et le mépris des autres.
Si vous avez bien lu Girard, vous choisirez on peut présumer une altérité qui n’est pas en mesure de se défendre. Les immigrés ou autres classes sociales déclassées, le Vénézuéla, Cuba, l’Ukraine.
Par contre, si vous croquer un morceau qui est trop gros, je ne sais pas si on dirait qu’on imite mal un excellent modèle mais on pourra dire que vous ne tirez pas la bonne leçon de vos lectures.
En ce cas, au lieu de résoudre une tension que vous entretenez à souhait en nourrissant une rivalité quelconque, qui appelle la solidarité (et donc la soumission) des vôtres, vous mettez le feu à toute la forêt et risquer de périr avec les autres ; vous vous réveillez, en autres mots, en pleine crise sacrificielle mondiale (ou nationale, selon le cas envisagé).
La solution ? Les gros se regardent, s’unissent, font des « deals » et se mettent d’accord sur le petit qu’il faudrait sacrifier. Palestine, Ukraine, Iran, Taïwan ? Au choix.
(En autres mots encore, ils peuvent toujours se replonger dans leurs lectures de Girard et apprendre comment se tirer maintenant d’affaire, étant donné les nouveaux pétrins dans lesquels ils se sont embourbés… À moins qu’ils ne fassent déjà instinctivement ce que Girard décrit comme comportement typiquement humain, en s’unissant contre une victime potentielle vulnérable.)
Il n’est toujours pas certain que, *dans ces cas-là*, il s’agirait de mauvaises imitations… ni même d’imitations en tant que telles, ou en tout cas je ne suis pas sûr que tirer des leçons des recherches de Girard puisse constituer une imitation de Girard. Un président pourrait prendre pour modèle un roi est-africain, tel que décrit dans *La violence et le sacré*. Son modèle ne serait pas encore Girard.
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