La pornographie, initiation de masse au désir mimétique

La pornographie est généralement abordée par deux portes. La première est morale : que fait-elle à la pudeur, à la fidélité, à la dignité du corps ? La seconde est sanitaire ou psychologique : favorise-t-elle l’addiction, la compulsion, la solitude, l’impuissance relationnelle ? Ces deux approches sont légitimes. Mais elles ne suffisent pas toujours à saisir la nature exacte du phénomène.

Car la pornographie ne se contente pas d’exciter. Elle enseigne. Elle ne montre pas seulement des actes : elle prescrit des désirs. Elle ne livre pas seulement des images : elle fabrique des médiateurs. Elle est devenue, pour des millions de consciences, une forme d’initiation de masse au désir mimétique.

René Girard nous a appris que le désir humain n’est presque jamais aussi spontané qu’il le croit. Nous ne désirons pas seulement un objet parce qu’il serait objectivement désirable. Nous le désirons parce qu’un autre nous le désigne, parce qu’il nous apparaît déjà chargé du désir d’autrui. Le désir est triangulaire : il y a le sujet, l’objet et le médiateur qui rend cet objet désirable.

C’est vrai du prestige social, de l’ambition, de la jalousie, de la mode, de la rivalité amoureuse. Pourquoi cela cesserait-il brusquement d’être vrai dans l’ordre sexuel ? La pornographie repose précisément sur cette structure. Elle ne présente pas des corps isolés, neutres, disponibles au regard abstrait. Elle met en scène des corps déjà désirés, déjà valorisés, déjà pris dans une chorégraphie d’intensité, de domination, de reconnaissance ou de performance. Le spectateur ne regarde pas simplement un objet : il regarde un désir déjà joué par d’autres.

C’est pourquoi la pornographie est moins une fenêtre qu’une école. Elle apprend ce qu’il faudrait vouloir, comment il faudrait vouloir, avec quelle intensité, selon quels gestes, selon quelles hiérarchies du corps et du plaisir. Elle transmet un catéchisme sans dogme apparent, une liturgie sans transcendance, une pédagogie du désir qui ne dit jamais son nom.

La force de cette initiation tient à son invisibilité. Personne ne se dit : “Je vais maintenant recevoir une formation anthropologique sur la manière de désirer.” On croit seulement consommer une image. Mais l’image travaille. Elle installe des attentes, des comparaisons, des scénarios, des impatiences. Elle rend le réel plus pauvre que la scène. Elle fait entrer dans l’intimité du sujet des modèles qui n’y étaient pas auparavant.

C’est ici que Jean-Michel Oughourlian prolonge Girard de manière décisive. Le désir imité ne reste pas à la surface de la conscience. Il s’intériorise. Il devient humeur, obsession, rivalité, honte, exigence, parfois symptôme. Le sujet moderne croit avoir des goûts personnels ; mais une part de ces goûts lui a été soufflée, montrée, répétée, injectée par des médiateurs dont il n’a pas toujours conscience. Le “moi” n’est pas une citadelle qui désire souverainement ; il est traversé par les autres.

La pornographie numérique radicalise ce phénomène parce qu’elle multiplie indéfiniment les médiateurs. Là où les sociétés anciennes transmettaient des interdits, des rites, des silences, parfois des hypocrisies, la société numérique transmet des images en continu. Elle ne forme plus par la parole d’un père, d’une mère, d’un prêtre, d’un éducateur, d’un roman ou même d’une mauvaise confidence de cour d’école. Elle forme par flux.

Et ce flux a ceci de particulier qu’il ne propose presque jamais une relation. Il propose une intensité. Il ne propose presque jamais une histoire. Il propose une scène. Il ne propose presque jamais une personne. Il propose un corps rendu fonctionnel, spectaculaire, consommable, indexé sur la réaction immédiate. Le désir y est coupé de la patience, de la parole, du mystère, de la fragilité, de la temporalité propre de l’amour.

C’est pourquoi la critique de la pornographie ne peut pas se réduire à la dénonciation de “l’obscène”. Le problème n’est pas seulement que quelque chose serait montré. Le problème est que quelque chose est appris. Le scandale profond n’est pas uniquement dans la nudité exposée, mais dans la formation silencieuse du regard. La pornographie enseigne au regard à ne plus attendre la personne. Elle lui apprend à réclamer l’effet.

Romain Roszak permet de déplacer encore la question. La pornographie moderne n’est pas seulement une faiblesse privée, ni une déviation marginale. Elle appartient à une économie. Elle est l’une des branches du capitalisme tardif, c’est-à-dire d’un système qui ne se contente plus de vendre des biens matériels, mais qui organise des affects, des attentions, des excitations, des frustrations et des habitudes. Le marché ne crée pas le désir mimétique ; Girard nous dirait que ce désir est anthropologique. Mais le marché a appris à l’exploiter, à le mesurer, à l’accélérer, à le mettre à l’échelle. Le capitalisme contemporain n’a pas inventé le désir. Il l’a industrialisé.

La publicité l’avait déjà compris : on ne vend jamais seulement un objet, mais une image de soi médiatisée par un autre. Acheter, c’est souvent tenter de rejoindre l’être supposé de celui qui possède, porte, consomme ou incarne. La pornographie applique cette logique au cœur même de l’intime. Elle ne vend pas seulement une excitation : elle vend une promesse d’être. Être désiré. Être puissant. Être sans manque. Être enfin au centre de la scène.

Cette promesse est évidemment mensongère. Non parce que le désir serait mauvais en soi, mais parce qu’il est arraché à sa vérité relationnelle. Le corps n’est plus le signe d’une personne ; il devient le support d’un scénario. Le plaisir n’est plus inscrit dans une alliance, une histoire ou même une rencontre ; il devient une séquence. Et l’autre n’est plus celui qui me résiste, me parle, m’appelle, me déçoit, me révèle ; il devient le médiateur anonyme de ma propre excitation.

Eva Illouz aide, elle aussi, à comprendre ce déplacement. Toute son œuvre montre que la modernité n’a pas seulement libéré l’intime : elle l’a réorganisé selon des logiques de marché, de choix, d’évaluation, de performance et de visibilité. L’amour, le sexe, la reconnaissance et l’estime de soi sont de plus en plus pris dans des dispositifs de comparaison. Les applications, les réseaux, les images et les récits médiatiques ne sont pas extérieurs à notre vie affective : ils la configurent.

La pornographie est l’un des lieux les plus brutaux de cette configuration. Elle ne dit pas seulement : “voici du plaisir”. Elle dit : “voici la norme du plaisir”. Elle ne dit pas seulement : “voici un corps désirable”. Elle dit : “voici ce qu’est un corps qui compte”. Elle ne dit pas seulement : “voici une scène”. Elle dit : “voici ce que tu devrais attendre du réel”.

Or le réel ne peut pas rivaliser avec l’image industrielle. Il est trop lent, trop maladroit, trop incarné, trop dépendant de la liberté d’autrui. Il suppose des paroles, des délais, des ratés, de l’humour, de la tendresse, parfois de l’ennui, souvent de la vulnérabilité. En un mot : il suppose une personne. La pornographie, elle, remplace la personne par une disponibilité imaginaire. Et plus cette disponibilité imaginaire devient familière, plus la personne réelle risque d’apparaître comme un obstacle.

Nous retrouvons ici un point central de Girard : le médiateur devient rival. Le modèle que l’on imitait finit par humilier celui qui l’imite. Dans la pornographie, cette rivalité peut prendre plusieurs formes. Rivalité avec les corps montrés. Rivalité avec les performances suggérées. Rivalité avec l’image de soi que l’on croit devoir atteindre. Rivalité avec le réel lui-même, toujours moins docile que la scène. Le sujet finit par mesurer la vie à partir d’un théâtre qui n’a jamais été la vie.

Il faut toutefois éviter une simplification. Tout spectateur n’est pas un malade. Toute consommation ne relève pas nécessairement d’une compulsion clinique. Et il serait trop facile de transformer une critique anthropologique en diagnostic de masse. Mais ce n’est pas parce que tout n’est pas pathologique que tout est neutre. Une habitude peut former sans rendre immédiatement malade. Une image peut déformer sans produire aussitôt un symptôme spectaculaire. Une société peut être atteinte dans son imaginaire avant de l’être dans ses statistiques.

La vraie question est donc moins : “la pornographie rend-elle tous ses consommateurs dépendants ?” que : “quel type de désir forme-t-elle ?” Que devient une société lorsque l’un de ses grands lieux d’apprentissage de l’intime est une industrie de la séparation entre le corps et la personne ? Que devient le regard lorsque le premier contact de beaucoup avec la sexualité ne passe plus par le trouble, la pudeur, la parole, la maladresse, mais par une scène optimisée pour capturer l’attention ?

Le christianisme a ici quelque chose de plus profond à dire qu’un simple “non”. Il ne défend pas le corps contre le désir. Il défend le désir contre ses contrefaçons. Il ne méprise pas la chair. Il refuse que la chair soit arrachée à la personne, à la promesse, à la parole donnée, à la vocation de communion. La tradition chrétienne n’a jamais dit que le désir était une erreur ; elle a dit qu’il pouvait se tromper de dieu.

C’est précisément ce que Girard permet de comprendre. Le désir humain cherche toujours plus que son objet. Il cherche une plénitude. Il cherche l’être. Il cherche parfois, confusément, une forme de salut. La pornographie exploite cette profondeur du désir tout en la rabattant sur l’image. Elle promet une transcendance minuscule, disponible, répétable, sans conversion, sans relation, sans responsabilité. Elle offre un simulacre d’intensité à une âme qui demandait peut-être autre chose.

C’est pourquoi il faut parler d’initiation. Non pas au sens noble d’un passage vers la maturité, mais au sens d’une entrée dans un monde de signes, de réflexes et de croyances implicites. La pornographie initie à l’idée que le désir est consommation, que l’autre est support, que l’intensité vaut vérité, que la disponibilité vaut amour, que la répétition vaut liberté.

Mais une société qui confond la multiplication des stimuli avec la libération du désir risque de ne plus savoir ce qu’est le désir lui-même. Elle croit avoir supprimé les interdits ; elle a surtout livré le regard à d’autres maîtres. Elle croit avoir émancipé le corps ; elle l’a souvent remis au marché. Elle croit avoir libéré l’intime ; elle l’a exposé à une concurrence infinie d’images.

La pornographie n’est donc pas seulement un problème privé. Elle est un fait anthropologique, social et spirituel. Elle révèle la manière dont une civilisation forme ses désirs lorsqu’elle ne veut plus avouer qu’elle les forme. Elle montre ce qui arrive quand l’initiation n’est plus assumée par une culture, une famille, une morale, une littérature ou une sagesse, mais abandonnée aux plateformes.

Le grand paradoxe est là : au nom de la liberté individuelle, nous avons laissé l’un des domaines les plus profonds de l’existence être massivement éduqué par l’industrie. On peut appeler cela liberté. On peut aussi y voir une dépossession.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut revenir à une police des images ou à une nostalgie des silences anciens. La question est plus radicale : qui forme notre désir ? Qui nous apprend ce qui mérite d’être aimé ? Qui nous montre ce qu’est un corps ? Qui nous enseigne ce qu’est une personne ?

Girard nous aide à comprendre que nul ne désire seul. Illouz nous rappelle que l’intime moderne est déjà structuré par le marché. Roszak montre que la pornographie appartient pleinement à cette économie du plaisir. Oughourlian nous avertit que les médiateurs finissent par habiter le sujet.

La pornographie moderne n’est donc pas seulement une marchandise sexuelle. Elle est une école clandestine du désir. Et peut-être l’une des plus puissantes, précisément parce qu’elle prétend n’enseigner rien.

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

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