
par Matthias Delori
Mathias Delori est chargé de recherche CNRS (HDR) au CERI de Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la guerre, la paix et la sécurité. Dans son ouvrage La guerre contre le terrorisme comme rivalité mimétique, paru aux éditions Peter Lang en 2025, il s’interroge sur les catégories de pensée qui englobent les notions de terrorisme et de contre-terrorisme. Mathias Delori analyse comment partisans du djihad armé et de la guerre globale contre le terrorisme ont construit un monde qui a rendu possible une escalade de la violence. Il prend appui pour cela sur la pensée de René Girard.
Nous proposons ci-dessous des extraits significatifs d’une interview de Mathias Delori par Miriam Périer, au printemps 2025.
Voici le lien vers la version complète :
https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/actualites/terrorisme-contre-terrorisme-et-rivalite-mimetique
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Vous voulez comprendre ces deux violences – le terrorisme islamique et le contre-terrorisme guerrier – et vous récusez les explications en termes de radicalisation (des terroristes) ou d’impérialisme (des partisans de la guerre contre le terrorisme). Votre thèse est que le « terrorisme » et le contre-« terrorisme » guerrier représentent deux faces d’une même relation violente.
Oui. Ces explications en termes de radicalisation des uns et d’impérialisme des autres ont un point commun : elles ne s’intéressent qu’à l’un des deux belligérants tout en jetant, d’ailleurs, un regard normativement critique sur ses pratiques. L’approche relationnelle de la violence que je déploie dans ce livre se veut réflexive par rapport au rapport normatif à l’objet. Ces violences ne me laissent pas indifférent. J’ai perdu une connaissance dans un attentat, mais je m’efforce de trouver la juste distance. Cette approche est également plus éclairante. Elle permet, tout d’abord, de rendre justice au sens que les uns, les unes et les autres donnent à leurs pratiques. Les partisans de la « guerre globale contre le terrorisme » et les « terroristes » d’al-Qaïda ou de l’Etat Islamique l’énoncent très clairement : ils sont en guerre. Ils n’utilisent pas ce terme de manière métaphorique comme a pu le faire Emmanuel Macron aux premières heures de la pandémie de Covid 19. Plus que d’être en guerre, ils la font. Concrètement, les bombardements français en Irak à partir d’août 2014 et les attaques commando comme celle du Bataclan en 2015 sont des actes de guerre. Or la guerre est une relation violente.
L’approche relationnelle de la violence que je mobilise diffère de celle qu’on trouve dans le noyau dur des études stratégiques. Ces dernières postulent que la guerre est une interaction violente structurée par des adaptations rationnelles aux actions de l’adversaire. De fait, de telles logiques se retrouvent dans la « guerre globale contre le terrorisme ». Par exemple, la centralité prise par les frappes de drones en Irak, au Yémen, en Somalie et au Pakistan à partir de la fin des années 2000 peut s’interpréter comme une adaptation stratégique aux attaques suicides qui ont causé de trop nombreuses victimes dans les rangs des forces terrestres contre-« terroristes » en Afghanistan et en Irak. Cette grille de lecture interactionnelle et rationaliste peut aussi éclairer le recours, par l’organisation État Islamique, aux attaques contre les civils des pays de la coalition internationale à partir de 2014/2015. Frappée depuis les airs, cette organisation ne pouvait pas riposter contre des troupes combattantes. Elle a réagi comme de nombreuses organisations se trouvant dans le même cas de figure : en intensifiant sa violence contre les civils(5). Cette grille de lecture en termes d’adaptations stratégiques souffre cependant d’un point aveugle. Elle est incapable de rendre compte de l’évolution des identités, des représentations de l’Autre et des affects guerriers dans le temps de la relation violente. C’est ce que la théorie de la rivalité mimétique permet de faire.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette théorie de la rivalité mimétique et sur la manière dont vous entreprenez de la « sociologiser » ?
J’emprunte cette théorie à l’anthropologue René Girard. C’est un auteur singulier dans le paysage des sciences humaines et sociales. En effet, si la plupart des chercheurs et chercheures s’efforcent de produire des théories dites « de moyenne portée », c’est-à-dire éclairant un ensemble restreint de phénomènes, Girard entendait expliquer la violence sous toutes ses formes et sous toutes les latitudes de l’Antiquité à nos jours. Les matériaux qu’il a mobilisés – les tragédies grecques et les romans de l’époque moderne notamment – sont également originaux, d’autant qu’il ne les interprétait pas seulement comme des récits de fiction mais, aussi, comme des commentaires sur la réalité. Notons que Girard a fait preuve d’une certaine réflexivité sur le caractère iconoclaste de sa démarche lorsqu’il a écrit que sa théorie repose « sur des faits dont le caractère empirique n’est pas vérifiable empiriquement »(6). La théorie de Girard ne me semble pas applicable, telle quelle, à une enquête de sciences sociales. Je me suis donc appliqué à la sociologiser et je ne suis pas le premier à le faire. Didier Bigo, Daniel Hermant ou encore Xavier Crettiez ont fait œuvre de précurseurs. La revue Cultures et Conflits a aussi contribué à cette recherche. Enfin, mon travail doit beaucoup aux réflexions conduites dans les années 2010 au sein du groupe OCTAV (Observatoire Collaboratif sur le Terrorisme, l’Antiterrorisme et les Violences) animé par Philippe Bonditti.
René Girard a élaboré cette théorie pendant un demi-siècle, de telle sorte qu’il en a formulé plusieurs variantes. La première, exposée dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), a pour clef de voûte la notion de « désirs mimétiques ». Elle stipule que les êtres humains croient désirer des choses, des personnes ou des idées pour elles-mêmes alors qu’en réalité, ils se prennent mutuellement comme modèle et désirent ce que l’autre désire. Girard ajoute que les acteurs se voilent la face sur la dimension mimétique de leurs désirs. Dans Le Rouge et le noir de Stendhal, par exemple, Julien Sorel croit désirer Madame de Rênal de manière romantique, c’est-à-dire pour elle-même et contre les conventions sociales, alors qu’il imite en réalité Monsieur de Rênal, maire de la petite ville de Verrière, son modèle. C’est le sens du titre du livre de Girard : il existe une « vérité romanesque » derrière le « mensonge romantique » du désir pour l’être ou la chose aimée. Cela porte les germes de la violence, car « deux désirs qui convergent vers le même objet se font mutuellement obstacle »(7). Dans son ouvrage Achever Clausewitz (2007), Girard donne l’exemple des guerres franco-allemandes engendrées, selon lui, par le désir mimétique d’être la première puissance européenne et le seul porte-drapeau de la « Kultur » et de la « civilisation ». Cette variante de la théorie de la rivalité mimétique n’est toutefois pas articulable avec l’approche socio-historique que je déploie. Sa théorie de l’action est trop restrictive. Les désirs, mimétiques ou non, ne sont pas les seuls déterminants de l’action sociale, tout du moins pas à la guerre. La théorie est par ailleurs trop déterministe. Les acteurs apparaissent comme des éléments de mécanismes mimétiques qui les dépassent totalement.
Dans La violence et le sacré (1972), Girard formule une variante de sa théorie à la fois complémentaire de la première, mobilisable de manière autonome et plus compatible avec une démarche socio-historique. Elle porte non pas sur l’origine de la violence, mais sur son développement. La question est : pourquoi certaines rivalités prennent-elles la forme d’une escalade de la violence alors que d’autres sont résolues pacifiquement ou sous la forme d’un conflit violent stabilisé dans un régime de limites ? Girard répond que les sociétés humaines qui ont survécu à l’autodestruction ont inventé des stratagèmes : les rituels du bouc-émissaire dans le cas des sociétés traditionnelles et la justice pénale dans le cas des sociétés modernes. Mais la justice pénale internationale est trop peu internationale et trop faible pour réguler tous les conflits et leurs tendances mimétiques. Ce stratagème est donc inopérant.
Qu’en est-il alors de votre approche de la théorie girardienne ?
Ma théorie de la rivalité mimétique s’appuie donc sur une autre idée qui traverse toute l’œuvre de Girard : la question de la reconnaissance (ou non), par les acteurs, du caractère relationnel de la violence. Les configurations violentes où les acteurs reconnaissent le caractère relationnel de la violence ne tendent pas vers l’escalade. Elles peuvent même conduire à une réconciliation, comme l’a montré Valérie Rosoux à propos des relations franco-allemandes(8) . À l’inverse, la représentation de l’autre comme un agresseur tend à produire de l’escalade, car on passe facilement de cette idée à celle selon laquelle l’autre est un être cruel (un mécréant, un fanatique islamique…) et à la conclusion qu’il est légitime, face à la cruauté, de dépasser les limites de ce qu’on estime être, en temps normal, la juste violence. Les pratiques violentes deviennent parfaitement mimétiques quand la contre-cruauté répond à la cruauté, et inversement. Girard parle de « double monstrueux » ; Germaine Tillion des « ennemis complémentaires »(9).
Dans la configuration violente étudiée dans La guerre contre le terrorisme comme rivalité mimétique , ce mimétisme destructeur commence quand al-Qaïda estime que les bombardements états-uniens au Soudan et en Afghanistan en août 1998 justifient une attaque d’ampleur contre des civils (l’attaque du 11 septembre 2001) et quand les États-Unis décrètent, le 1er janvier 2002, que les « terroristes » d’al-Qaïda peuvent être considérés comme des « combattants illicites » ne bénéficiant pas, de ce fait, de la protection du noyau dur des conventions de Genève. Par la suite, les attaques contre les civils ont répondu à la torture et la torture aux attaques contre les civils. Le mimétisme réside dans le fait que la contre-violence des uns apparait comme de la cruauté aux autres, et inversement.
Quel est le mérite de cette théorie de la rivalité mimétique dans le cas présent ?
Outre le fait qu’elle est agnostique sur l’origine de la violence, cette interprétation de la théorie de la rivalité mimétique évite l’écueil du déterminisme. Si les logiques d’escalade ont dominé, certains acteurs ont fait, c’est tout à fait vrai, le choix de sortir de la relation violente après avoir reconnu le caractère relationnel de celle-ci. Au niveau des acteurs collectifs, citons la décision du gouvernement espagnol de retirer ses troupes d’Irak après les attentats de Madrid en 2004. Je documente aussi, dans mon ouvrage, des trajectoires individuelles. Au début du mois de mai 2004, par exemple, l’homme d’affaire américain Nicholas Berg est capturé puis décapité par des militants d’un groupe dirigé par Abu Musab al-Zarqawi. La vidéo, la première du genre, a fait le tour du monde. Deux ans plus tard, les forces armées états-uniennes répliquent en assassinant al-Zarqawi. En réaction, le père de Nicholas Berg exprime son désarroi avec dignité, face à cette conception contre-« terroriste » de la loi du talion : « Ma réaction est que je suis désolé lorsqu’un être humain meurt. Zarqawi est un être humain. Il a une famille qui réagit comme ma famille a réagi lorsque Nick a été tué, et je me sens mal pour cela ». Il convient de rendre justice aux personnes qui ont œuvré contre l’escalade mimétique(10).
À l’inverse, d’autres acteurs collectifs et individuels sont passés de la reconnaissance du caractère relationnel de la violence – synonyme de maintien de la violence dans un régime de limites – à la négation de cette relation et, par conséquent, à l’escalade mimétique. En ce qui concerne les acteurs collectifs, le cas le plus fascinant est la France. Au cours des années 2000, la France fait preuve de prudence par rapport à l’approche guerrière du contre-« terrorisme » islamique en participant de manière secondaire à la guerre d’Afghanistan et en s’abstenant de participer au bombardement et à l’invasion de l’Irak en 2003. Cette politique s’adosse alors à la conviction, formulée par un dirigeant de la DGSE devant le Sénat en 2010, selon laquelle la guerre contre le « terrorisme » attise le « terrorisme »(11). Contrairement aux États-Unis, au Royaume-Uni et à l’Espagne, la France n’est alors pas visée par des attentats islamistes majeurs. À partir de 2013-2014, en revanche, la France épouse l’approche guerrière du contre-« terrorisme » dans le Sahel et, surtout, en Irak contre l’organisation État Islamique. Les attentats des années 2015 et suivantes sont une conséquence de ce tournant. Je montre dans mon livre que des « experts » ont présenté ces attentats comme des agressions alors qu’ils avaient expliqué, une décennie plus tôt, que le non-engagement français en Irak lui avait épargné de nombreux attentats. Certains avaient même prédit, quand la France a commencé à bombarder l’Etat Islamique en août 2014, que cette décision conduirait probablement à une riposte de l’Etat Islamique.
Justement, vous montrez que l’escalade n’était pas une fatalité, mais que les logiques mimétiques l’ont souvent emporté. Pourquoi ?
Girard pensait que le mimétisme est inscrit dans la nature humaine. C’est une des raisons pour lesquelles il s’est enthousiasmé, à la fin de sa vie, pour la théorie biologique des « neurones miroirs ». Il a vu dans cette théorie une confirmation de ses intuitions. Mon approche socio-historique repose sur la notion de construction sociale de la réalité. À travers leurs discours et leurs pratiques, les acteurs sociaux produisent des normes et des représentations qui les poussent, ou non, à vouloir répondre à la violence par la violence. Comme toutes les constructions sociales, celle documentée dans mon livre, à savoir l’escalade des violences « terroristes » et contre-« terroristes », n’était pas nécessaire. D’ailleurs, les retraits d’Irak, d’Afghanistan et du Sahel ont produit une désescalade à partir de 2020. Au cours des deux décennies précédentes, les logiques mimétiques l’ont emporté car des acteurs puissants (responsables officiels, experts, journalistes…) ont nié le caractère relationnel des deux violences. Ils ne l’ont pas fait de mauvaise foi, mais pour des raisons qui prenaient sens dans leurs champs sociaux respectifs.
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Vous écrivez dans la conclusion de l’ouvrage que la rivalité mimétique l’a souvent emporté sur la réflexion stratégique. Que voulez-vous dire par là ?
La réflexion stratégique, qu’il ne faut pas confondre avec le champ peu réflexif des études stratégiques, consiste à s’interroger sur le meilleur moyen de parvenir à son objectif. Cela implique de comprendre les motifs de l’adversaire. On réalise alors automatiquement, pour reprendre une formule de René Girard, que « l’agression n’existe pas. (…) L’agresseur a toujours déjà été agressé »(18). La réflexion stratégique constitue donc un antidote puissant à la rivalité mimétique. Elle peut aider à sortir du cercle vicieux de la vengeance comme dans le cas, évoqué plus haut, de l’Espagne en 2004. Elle peut aussi conduire à poursuivre la guerre tout en la maintenant dans un régime de limites. Chaque année, le président des États-Unis reçoit un document intitulé « National Intelligence Estimate » qui synthétise les rapports annuels des différents services de renseignement. Celui de 2006 observait que le bombardement et l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak ont engendré une multiplication des vocations terroristes. Les auteurs de ce document y prescrivaient de faire preuve de davantage de discernement dans l’usage de la force. Cela a permis une courte désescalade jusqu’à l’intensification des frappes de drones au tournant des années 2000 et 2010.
À l’heure où les bruits de bottes deviennent assourdissants, ce livre peut aussi être lu comme un appel à la réflexion sur le caractère souvent contre-productif de l’usage de la violence pour arrêter celle-ci.
Notes
1. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 176.
2.Isabelle Sommier, Le Terrorisme, Paris, Flammarion, 2000
3.Anonyme, Working Group Report on Detainee Interrogations in the Global War on Terrorism, Torture documents (The Rendition Project), 4 avril 2003, p. 65.
4.Rebecca Mihnot-Mahdavi, Drones and International Law. A Techno-Legal Machinery, Cambridge, Cambridge University Press, 2023.
5.Simon Collard-Wexler, Costantino Pischedda et Michael G. Smith, « Do Foreign Occupations Cause Suicide Attacks? », Journal of Conflict Resolution, 58(4), 2013, pp. 625-657.
6.René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, p. 463.
7.René Girard, La violence et le sacré, op. cit., p. 216.
8.Valérie Rosoux, Les usages de la mémoire dans les relations internationales : le recours au passé dans la politique étrangère de la France à l’égard de l’Allemagne et de l’Algérie de 1962 à nos jours, Bruxelles, Edition Bruylant, 2002
9.Germaine Tillon, Ennemis complémentaires. Guerre d’Algérie, Editions Tiresias, 2005.
10.“Beheaded man’s father: Revenge breeds revenge”, cnn.com, 9 juin 2006, consulté le 17 octobre 2023.
11.Alain Chouet, « Al Qaida, Commission des affaires étrangères de la défense et des forces armées du Sénat », Conférence du 29 janvier 2010, (consulté le 12 mars 2020). La séquence se trouve ici : 19’50’’
12.Jean Baudrillard, Simulacre et simulation, Paris, Editions Galilée, 1981.
13.Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Paris, Editions Galilée, 1991.
14.« Villepin », LeMonde.fr, 12 septembre 2014
15.Jérôme Fenoglio, « Éditorial : Attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray : Résister à la stratégie de la haine », Le Monde, 28 juillet 2016. Notons que Le Monde a édité la version électronique de cet éditorial après que le site Arrêt sur image a relevé l’inversion de la chronologie.
16.Emmanuel Carrère, V13. Chronique judiciaire, Paris, P.O.L, 2022, pp 127-128
17.Gilbert Burnham, Riyahd Lafta, Shannon Doocy et Les Roberts, « Mortality after the 2003 invasion of Iraq: a cross-sectional cluster sample survey », Lancet, 368, 2006, pp. 1421-28
18.René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, p. 53.