La Révélation a-t-elle eu lieu ? (suite et fin)

Une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc

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Troisième partie – La raison des paraboles

par Hervé Van Baren

Dans les deux premières parties, nous nous sommes appuyés sur les textes pour faire surgir une violence invisible, masquée par la violence apparente. Quelle est la condition pour pouvoir reconnaître les paraboles cachées et retourner notre lecture des textes ? C’est la question à laquelle nous allons tenter de répondre dans cette troisième et dernière partie.

Le triple transfert parabolique

Il y a un danger redoutable dans toute tentative de révélation. Nous posons que toute révélation comporte une part négative, une part qui expose nos obscurités, et par conséquent toute révélation comporte un volet insoutenable, une épreuve destructrice pour l’égo. Dénoncer frontalement cette part obscure ne peut conduire qu’au rejet et à la contre-accusation ; c’est là l’effet de notre nature mimétique. Toute révélation de notre médiocrité ne peut que déclencher notre violence ; c’est le paradoxe principal de notre lecture. Toute révélation nécessite donc un langage particulier, qui contourne nos défenses.

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La Révélation a-t-elle eu lieu ? (suite)

Une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc

Seconde partie – le langage parabolique de Luc

Saint Luc

Je ne vous dis pas…

1Or, un de ces jours-là, comme Jésus enseignait au peuple dans le temple et annonçait la Bonne Nouvelle, survinrent les grands prêtres et les scribes avec les anciens. 2Ils lui dirent : « Dis-nous en vertu de quelle autorité tu fais cela, ou quel est celui qui t’a donné cette autorité ? » 3Il leur répondit : « Moi aussi, je vais vous poser une question. Dites-moi : 4Le baptême de Jean, venait-il du ciel ou des hommes ? » 5Ils réfléchirent entre eux : « Si nous disons : “Du ciel”, il dira : “Pourquoi n’avez-vous pas cru en lui ?” 6Et si nous disons : “Des hommes”, tout le peuple nous lapidera, car il est convaincu que Jean était un prophète. » 7Alors ils répondirent qu’ils ne savaient pas d’où il venait. 8Et Jésus leur dit : « Moi non plus, je ne vous dis pas en vertu de quelle autorité je fais cela. »

Parfois, le langage parabolique caché fait l’objet d’un éclairage préalable par des versets qui en expliquent les tenants et aboutissants[1]. C’est le cas, je pense, des versets 7 et 8. En substance, ils expliquent pourquoi la majorité des paraboles nous sont rendues inaccessibles. Le « je ne vous dit pas » de Jésus équivaut à une dissimulation volontaire, et ce n’est rien d’autre que celle des paraboles qui vont suivre. Autrement dit, nous avons dans cette histoire une parabole qui éclaire le sens de la dissimulation parabolique. Continuer à lire … « La Révélation a-t-elle eu lieu ? (suite) »

La Révélation a-t-elle déjà eu lieu ?

Une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc

Première partie – Les paraboles cachées

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par Hervé van Baren

Le chapitre 20 de l’évangile selon St Luc est une suite de controverses entre Jésus et les autorités religieuses de son temps. On y trouve une unique parabole : les vignerons meurtriers. La métaphore en semble claire. Nous ne sommes pas propriétaires de la création, nous n’en avons que l’usufruit. Le maître c’est Dieu, le fils que le maître envoie pour récupérer la part de la vendange qui lui est due, c’est Jésus, et il sera massacré comme les prophètes qui l’ont précédé.

James Alison, un théologien anglais, relit cette parabole[1] déjà commentée par René Girard[2]. Girard privilégiait la version de Matthieu (Matthieu 21, 33-46) au motif que la pointe de la parabole, la réponse à la question de Jésus : « Lorsque viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons ? », est laissée à l’appréciation de son auditoire. Dans la version lucanienne, Jésus pose la question et donne la réponse. Dans les deux versions, la parabole est suivie d’une citation du psaume 118, « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». James Alison commente :

« Ceux qui sont scandalisés par leur propre implication dans le meurtre qui va se produire […] et par cet enseignement [de Jésus] à ce sujet, vont rester emmurés dans leur scandale ; tandis que ceux qui reconnaissent leur complicité avec les meurtriers et acceptent d’être pardonnés pourront produire le fruit désiré de la vigne ».

Et il en conclut que la révélation de l’amour divin est cette merveille

qui ne nous devient vraiment accessible qu’en traversant notre hostilité.

Pour Girard,

Par un retournement inouï, des textes vieux de vingt et vingt-cinq siècles, d’abord aveuglément vénérés, aujourd’hui rejetés avec mépris, vont se révéler seuls capables […] de ruiner à jamais le sacré de la violence.

Ces lectures éclairées trouvent un écho dans tout le chapitre, et cela constitue un bel exemple de ce que nous avons appelé les paraboles cachées. La parabole visible constitue la « pointe émergée de l’iceberg ».

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Qui est Girard, Jeeves ?

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Très Humble Supplique à l’adresse des Suprêmes Autorités de l’Association des Recherches Mimétiques, à fin d’accueillir Sir Pelham Grenville Wodehouse comme Légitime et Inspiré Prédécesseur de René Girard

par Jean-Louis Salasc

Je présente ici pièces et analyses de ce procès en reconnaissance.

La démarche me coûte puisqu’il s’agit d’ajouter un auteur anglais à la prestigieuse cohorte des précurseurs, prédécesseurs et autres disciples antérieurs de notre cher René Girard : cruelle occurrence pour un ancien de la Royale comme moi. Certes, Wodehouse ne serait pas le premier, Shakespeare ou Golding étant déjà du nombre, mais point trop n’en faut, surtout en ces temps de Brexit.

Cependant, c’est en anglais que René Girard a écrit « Les Feux de l’envie », l’un des livres les plus géniaux que je connaisse : voilà pour surmonter mon anglophobie (qui d’ailleurs ne m’empêche pas d’être un inconditionnel de Wodehouse, sans parler de Shakespeare).

Une autre réserve m’a fait hésiter à exposer cette requête ; Wodehouse n’est vraiment pas un auteur sérieux, c’est un comique. N’est-il pas outrecuidant de prétendre associer un tel plaisantin aux conceptions de celui qui passait de la Bible à Clausewitz, de Freud à Frazer, avec parfois un détour par Stendhal pour détendre l’atmosphère ? D’autant que la sinistre année 2015 (sinistre à bien des titres) n’est pas encore si loin de nos cœurs et de nos esprits.

Mais Benoît m’a toujours affirmé que René Girard aimait la bonne humeur et la gaîté : je gage qu’il n’aurait pas répugné, ironie aidant, à voir ses idées décrites sous la forme d’une comédie. C’est là en effet la thèse de ce procès : le roman « Ça va, Jeeves ? » est à mes yeux un véritable et convaincant exposé de la théorie mimétique.

*****

Pelham Grenville Wodehouse (1881-1974) est l’incarnation même de l’humour anglais. Il le manifeste dans une centaine d’ouvrages, nouvelles, comédies musicales et surtout romans. Parmi ceux-ci se distingue une série mettant en scène deux personnages récurrents, célèbres outre-manche, Bertram Wooster (dit Bertie) et son valet Jeeves. Le ressort comique est toujours le même : Bertram accumule les maladresses et se met dans le pétrin, dont Jeeves, suprêmement intelligent et grand connaisseur de la nature humaine, le sort infailliblement. Un second ressort comique réside dans l’écriture même ; Bertie, le narrateur, ne se limite pas au récit de ses péripéties, mais les commente pour le lecteur, dans ce qui serait une « voix-off » au cinéma : la plupart du temps, les commentaires, sur le ton « héroïque », sont contredits de façon hilarante par le récit lui-même.

« Ça va, Jeeves ? » a été publié en 1934 et s’est imposé comme le plus connu, sinon le meilleur, de la série. Bien sûr vous l’avez lu, mais voici tout de même un petit résumé.

Bertram est de retour à Londres après un séjour à Cannes, qu’il a partagé avec sa tante Dahlia, sa cousine Angela et Tuppy, le fiancé de celle-ci. Il apprend qu’un de ses camarades d’université, Gussie Fink-Nottle, qui compense une timidité maladive en élevant des tétards, a sollicité Jeeves. Gussie est en effet épris de Madeline Basset, une jeune femme charmante et sentimentale, mais se trouve paralysé dès qu’il s’agit de faire sa déclaration. Continuer à lire … « Qui est Girard, Jeeves ? »

Consommation : le désir mimétique, ruine ou sauveur du monde ?

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Voici un article extrait du site « The Conversation », écrit par Philippe Villemus, professeur en marketing et leadership (Montpelier Business School – UGEI) : « Consommation : le désir mimétique, ruine ou sauveur du monde ? ». Nous voyons trois agréables raisons pour le mettre comme  lecture de l’été d’un Girardien en vacances. 

D’abord, saluons l’introduction de la théorie mimétique dans le programme d’études des futurs managers ;  réjouissons-nous ensuite de la possibilité envisagée par l’auteur de l’article que le désir mimétique, qui a produit la surconsommation,  renverse la vapeur et fasse de nous des consommateurs vertueux ; enfin, voici une belle occasion de revoir et entendre la magique Marilyn Monroe dans des extraits inédits.  


Quel est le moteur principal de la croissance économique et de la consommation ?

Depuis des siècles, cette question taraude à la fois les philosophes, les économistes et les chefs d’entreprise. Les penseurs ont successivement attribué la « richesse des nations » à la terre (les physiocrates), aux investissements dans les fermes ou les usines (Adam Smith), au travail (Ricardo et Marx), aux dépenses publiques (Keynes), à l’innovation (Schumpeter) ou à la monnaie (Friedman). Plus récemment, Paul Romer, prix « Nobel » d’économie en 2018, jetait un pavé dans la mare en écrivant que « les idées sont le moteur de la croissance économique ».

Et si derrière ces fondements de la croissance se cachaient tout simplement les besoins et les désirs ? Le marketing classique est né avec un impératif : satisfaire les besoins des clients. Jean‑Bapstiste Say, dans son « Traité d’économie politique », écrivait déjà en 1803 : « Les besoins des consommateurs déterminent en tous pays les créations des producteurs ». Jusqu’au XXe siècle, les ressources limitées de la planète pouvaient (ou auraient pu) combler les besoins limités des humains.

L’infini des désirs humains

Mais les hommes n’ont pas que des besoins. Ils ont aussi des désirs (des « motivations », pour les entreprises), qui diffèrent du besoin.

SUITE

Michel Serres

par Benoît Chantre

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Chers amis,

Michel Serres nous a quittés le samedi 1er juin, après une longue maladie. Je ne dirai pas ici l’importance de son œuvre, dont la presse et les médias se sont excellemment fait l’écho pendant la semaine qui a précédé ses obsèques. Je voudrais rappeler qu’en plus d’un grand ami, il fut un compagnon fidèle de notre association, à la naissance de laquelle il contribua généreusement. Son amitié pour Martha et René Girard était profonde, et leur maison de Stanford, au fil des années, était un peu devenue la sienne. Nombre de ses propres livres se trouvent là-bas, dans la bibliothèque paternelle que René Girard avait fait revenir d’Avignon, où ils font bon ménage avec les Fables de La Fontaine et les Mémoires de Saint-Simon.

Michel Serres fut un voisin merveilleux. Rare professeur à avoir pris au mot l’université-phare de 1968 en choisissant de s’installer rue de Montreuil à Vincennes, il habitait à la couture de nos deux villes. Nous poussions donc souvent la grille de son petit jardin peinte en bleu, de la couleur de l’équipe de rugby d’Agen. Passionné de musique – il me chanta à tue-tête, un jour où j’allai le chercher pour un repas, un air des Pêcheurs de perles de Bizet -, il aimait entendre jouer Ravel, Poulenc et Debussy. Il aimait aussi les feux de la rampe, au point qu’il me demanda, alors que je préparais à Stanford une mise en scène du Messie de Haendel, si je ne pouvais pas lui trouver un rôle. J’en fus d’abord stupéfait, mais je le pris au mot : il écrivit quatre méditations, qu’il déclama lui-même sur la scène du Théâtre du Châtelet. C’est lors des répétitions de ce spectacle que je découvris à quel point il était populaire et aimé des gens les plus divers. Il y eut des remous dans la salle, mais il tint bon : « c’est comme au rugby », me dit-il un soir, « il faut répondre, toujours attaquer ».

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A propos de la « ligature d’Isaac »

par Bernard Perret

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Parmi les textes lus au cours de la célébration catholique de la Veille de Pâques figure le récit du quasi sacrifice d’Isaac (Genèse 22). La lecture du passage se termine par le verset 18 : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m’as obéi. » En l’absence de tout commentaire spécifique de la part du célébrant, ce verset tient implicitement lieu de morale du récit (morale reprise et assumée dans un grand nombre de sermons centrés sur le thème de l’obéissance), dans la ligne de la lettre aux Hébreux (11, 17-19). Remarquons toutefois que l’auteur de cette lettre prête audacieusement à Abraham la pensée suivante : « Dieu, pensait-il, est capable même de ressusciter les morts », ce qui suggère au moins une certaine gène.

Quoi qu’il en soit, nous avons de bonnes raisons pour penser que le texte en question témoigne de la pratique bien réelle du sacrifice des premiers nés par les anciens hébreux. Il constitue en fait un témoignage clef sur « la transition, du passage d’un Dieu qui demandait le sacrifice des premiers-nés à un Dieu qui n’en veut plus. » Je renvoie ici à la lumineuse démonstration de James Alison au chapitre 3 des 12 leçons sur le christianisme. Si l’on suit cette démonstration, le texte lu le soir de Pâques, avec le respect du à la Parole de Dieu (« Parole du Seigneur. – Nous rendons grâce à Dieu. ») est en fait un texte remanié dont la version initiale racontait la mise à mort d’un enfant.

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