René Girard et le politique

Notre blogue adopte pour la livraison de ce jour une nouvelle formule, l’entretien, en l’occurrence avec un de nos contributeurs habituels, Jean-Marc Bourdin.

Blogue : Vous venez de publier en mai 2018 un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques. Il est composé de deux livres publiés aux éditions de L’Harmattan intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ? Pourquoi s’être lancé dans un tel projet ?

JMB : D’abord l’importance de l’œuvre de René Girard dans ma vie qui débute avec Des choses cachées…, probablement avant 1980, comme pour beaucoup de gens de ma génération. Ensuite le goût de la recherche, un désir que j’avais mis de côté à la même époque pour gagner ma vie par des moyens qui m’avaient alors semblé plus sûrs ! Vingt ans plus tard, j’ai commencé à écrire des essais. Et j’ai ressenti l’envie de retourner sur les bancs de l’Université, en quelque sorte pour achever ce que je n’y avais pas commencé !

Quant au projet lui-même, il tient à certaines préventions de René Girard et de ceux qu’on appelle les girardiens.

René Girard a en effet toujours proclamé son éloignement et sa naïveté, voire même un certain dédain, à l’égard de la philosophie.

Et mon sujet a de surcroît porté sur le politique qui est généralement considéré comme un angle mort de la théorie mimétique. Si la fécondité et la pertinence de la théorie mimétique ont pu être reconnues dans de nombreux domaines depuis les travaux fondateurs de Jean-Pierre Dupuy, Paul Dumouchel, Jean-Michel Oughourlian, Wolfgang Palaver et James Alison notamment, le politique n’a jamais été au centre des préoccupations de la majorité des émules de René Girard.

D’où le titre du premier tome, qualifiant René Girard de philosophe politique malgré lui. Une allusion à Molière qu’il citait volontiers. Le défi était tentant : faire de quelqu’un de sceptique vis-à-vis de la philosophie et du politique, un philosophe politique majeur de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Enfin la joyeuse indifférence de René Girard aux frontières disciplinaires est très séduisante. J’ai donc souhaité mettre en évidence l’expression girardienne de « science des rapports humains » et je l’ai choisie comme titre du second tome de cet essai. Je crois que cette science peut et doit prendre son essor. Elle a vocation à remembrer le champ des humanités autour de la connaissance des mécanismes en jeu dans ces rapports et de la contention de la violence.

Blogue : En menant cette recherche, qu’estimez-vous avoir apporté à la théorie mimétique, et donc à cette science des rapports humains ?

JMB : Apporter est un bien grand mot, même s’il me semble qu’il revient aux générations actuelles et à venir de chercheurs d’ajouter à la théorie, de la rapprocher d’autres pensées pour la renforcer et de développer certaines de ses virtualités. J’en indiquerai quatre qui me tiennent à cœur.

Tout d’abord pourquoi désirons-nous ? Y a-t-il quelque chose qui précède ? Les lecteurs de Girard laissent souvent cette question de côté, fascinés qu’ils sont par les mécanismes de la mimésis. Pourtant la réponse est là. Dans un de ses derniers écrits, il parle d’une « sorte d’Insuffisance d’être ». Ce point de départ est essentiel. Si l’origine de l’action est dans le désir, l’origine du désir est dans un manque d’être que nous espérons combler en nous appropriant ce qui semble faire la supériorité d’un autre. Cette insuffisance d’être se décline en insuffisance d’avoir, de pouvoir ou encore de savoir. Elle est à l’origine des relations que nous tissons avec autrui, de notre naissance à notre mort.

Deuxième point trop négligé, le rapport quasi-mécanique entre désir et déception dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le mot déception a deux sens : celui d’insatisfaction, voire de frustration, immédiate quand on a échoué ou différée si on a réussi (le « ce n’est que cela » stendhalien) ; mais aussi son sens premier jusqu’au 19ème siècle, celui de tromperie. Dans cette acception, ma déception est toujours une auto-duperie.

Du coup, et c’est ma troisième suggestion, l’opposition entre modèle et obstacle qui définit la rivalité chez Girard peut être articulée avec une autre qui réunit désir et déception. Cette matrice est très puissante. Elle peut se généraliser via la combinaison de prépositions que j’appelle relationnelles : pour et contre d’un côté, avec et sans de l’autre. Et, à partir de ces deux oppositions simples, une multiplicité de situations, politiques, économiques, religieuses, sociales, familiales, etc. deviennent intelligibles. D’un côté, cette analyse confirme la puissance et la cohérence de la théorie mimétique ; de l’autre, elle ouvre des possibilités considérables d’extension de la pensée girardienne.

J’ai enfin essayé de montrer que le mécanisme de la victime émissaire n’était pas le seul horizon de la pensée girardienne dans le domaine du politique, alors que cela a été jusqu’à présent l’approche privilégiée. Même si René Girard dit que l’esprit partisan n’est rien d’autre que de partager le même bouc émissaire, il me semble que nous avons aussi beaucoup à tirer de la mimésis d’appropriation. Le désir en politique peut en effet se formuler comme la revendication d’une égale puissance d’être et d’agir. Pensé à partir de ce concept ainsi accommodé à la sauce de la philosophie politique, bien des situations peuvent être mieux comprises. Cette puissance d’être fait écho à l’insuffisance d’être dont nous parlions tout à l’heure : cette revendication vaut à la fois pour les citoyens et pour les partis politiques dans leur lutte pour la conquête et la conservation du pouvoir, comme pour les Etats et les peuples dans les relations internationales.

Blogue : En quoi la réflexion sur le politique peut-elle bénéficier des apports de la théorie mimétique ?

JMB : Qu’on le veuille ou non, l’art du politique est celui de la conquête et la conservation du pouvoir, on le sait depuis Machiavel, et sans doute bien avant. L’insuffisance d’être devient en politique l’insuffisance de pouvoir. Il s’agit donc toujours d’une compétition au sein de chaque peuple ou entre les peuples. Or qui dit compétition dit rivalité.

Ensuite, les fins du politique sont la concorde à l’intérieur et la paix à l’extérieur, autrement dit la contention de la violence par la transformation des compétitions inéluctables en joutes qui ne font pas de morts et qui n’excluent qu’à titre provisoire.

Enfin l’anthropologue Marc Abelès signale l’originalité de l’anthropologie politique « qui met l’accent sur l’imbrication du politique et des autres dimensions du social », notamment la parenté, la religion et l’économie. Il y voit son apport majeur, l’anthropologie pensant le politique comme un objet complexe.

A partir de ces trois prémisses, il devient clair que malgré la préférence de Girard pour le religieux et celle de Dupuy et Dumouchel pour l’économie, le politique de l’époque moderne, autre modalité historique très puissante de maîtrise de la violence, peut et doit être pris en considération par une théorie qui se veut le germe d’une « science des rapports humains » dans leur ensemble. De ce point de vue, les succès de l’Etat de droit ont été à certains égards remarquables : on le voit en particulier dans la baisse spectaculaire des taux d’homicide depuis son émergence à partir du 17ème siècle.

Et c’est là que la pensée de Girard en fait un philosophe politique de première importance, à mon avis. Le vingtième siècle a vu dans l’égalité entre les personnes dans le droit constitutionnel et l’égalité entre les peuples dans le cadre du droit international la solution à tous les maux, la condition sine qua non de l’apaisement démocratique et de la paix perpétuelle. Or Girard nous dit une chose toute bête, mais redoutable : l’égalité n’apaise pas les rivalités, elle les encourage. Donc si, bien entendu, il n’est pas question de retourner à des sociétés d’ordre ou de castes, il faut reconnaître que, loin d’être la solution, cette aspiration légitime inscrite dans les progrès de la science et de la civilisation, est un problème supplémentaire à aborder avec précautions. Or c’est ce que méconnaissent les théoriciens les plus importants de la justice sociale depuis une cinquantaine d’années, avec une candeur toute philosophique ; que ce soit John Rawls avec sa théorie de la justice comme équité ou, à partir des années 1990 ceux qui, à la suite d’Axel Honneth, ont prôné une lutte pour la reconnaissance.

Alors que faire ? On pressent que la bonne prise en compte de cette difficulté supplémentaire passe par un travail sur la médiation, la recherche et la promotion de médiations non conflictuelles. Une « science des rapports humains » est une science des médiations : elle a pour rôle de les repérer, d’en comprendre l’origine et de décrire les effets qu’elles engendrent, voire de proposer des issues à des situations relationnelles douloureuses ou dangereuses.

Je doute personnellement des possibilités d’une médiation intime, celle que René Girard et Benoît Chantre proposaient dans Achever Clausewitz. Il faut sans doute encourager des réciprocités asymétriques, celles que l’on retrouve dans les familles qui ne dysfonctionnent pas, l’amitié, les associations effectivement mues par un objet social altruiste ; ou encore plus largement l’économie sociale et solidaire, le convivialisme, la démarchandisation, etc. Plus généralement, il faudrait tester des limitations à la compétition à une époque où, de toutes parts, chacun s’y remet presque entièrement, que ce soit dans l’économie, le politique, l’éducatif, le sportif, et même le religieux dans des Etats laïques.

Retour sur « l’affaire Benalla »

 

par Christine Orsini

L’affaire Benalla entre dans sa phase judiciaire, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a plus d’actualité. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l’ « affaire Macron  » Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice.

Un article du Figaro de début août 2018 apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale » national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

FRANCE-POLITICS-ASSAULT-POLICE

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/03/31001-20180803ARTFIG00235-l-affaire-benalla-un-psychodrame-exagere-mais-revelateur-des-obsessions-francaises.php#fig-comments

On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectif et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ».

Pour comprendre l’affaire Benalla sans la juger, ni juger ceux qui la jugent, c’est-à-dire en évitant de prendre parti, il semble qu’il ne suffise pas d’invoquer l’histoire, c’est-à-dire les expériences collectives telles qu’elles parviennent à la conscience. Il faut aussi aller chercher les ressorts de nos réactions à cette anecdote historique dans les « choses cachées », adopter une perspective anthropologique : le ressentiment à l’égard de ce qui nous arrache à nous-même (le modèle-obstacle), l’union intime de la violence et du sacré dans les phénomènes de foule et bien sûr, dans les comportements sacrificiels, le mimétisme qui fait basculer le sens commun dans l’irrationnel. On voit alors que les raisons invoquées pour faire le procès du pouvoir ou plutôt du monarque ne relèvent pas toutes d’une demande de « plus de démocratie » ; l’hystérie collective soulignée par le conseiller d’Etat révèle que la plupart puisent leur source et leur énergie dans les sentiments modernes selon Stendhal : l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Et l’on comprend que les raisons politiques et historiques dont fait état l’auteur de l’article du Figaro ne suffisent pas à rendre compte des emportements collectifs ; ceux-ci reflètent aussi la vraie nature (cachée) des sentiments qu’inspire la souveraineté, quel qu’en soit le détenteur.

La Coupe du monde, carnaval sportif

Voici une variation philosophique inspirée par René Girard et Jean-Pierre Dupuy, écrite le 13 juillet dernier par Alexis Feertchak, créateur d’iPhilo. 

http://iphilo.fr/2018/07/13/la-coupe-du-monde-carnaval-sportif-alexis-feertchak/


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo, qu’il a fondé en 2012. Egalement passionné de géopolitique, il est l’un des membres fondateurs du think tank Geopragma. 


Rue Cambon, dans la brasserie Flottes, nous retenions notre souffle. Les Belges courraient leurs derniers mètres, espérant une ultime action qui leur vaudrait d’égaliser. Le coup de sifflet retentit enfin, suivi du rituel «On est en finale» entonné par la salle soudainement libérée. Prise au jeu, une dame âgée, américaine, qui, quelques minutes encore auparavant, nous demandait si les Français jouaient en bleu ou en rouge, se mêlait aux exclamations. Au dehors, voitures, scooters, vélos et piétons remontaient à vive allure la petite rue parisienne, convergeant tous vers les Champs-Élysées. Il ne fallut que quelques minutes pour que la rue de Rivoli, adjacente, fût bondée et qu’un long cortège de drapeaux bleu-blanc-rouge, s’époumonant joyeusement, rendît la circulation rue Cambon impossible.

Lire aussi : René Girard, le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Mais qu’importe, puisque toutes les voitures convergeaient. Toutes, sauf une. Une petite Smart grise dont les coups de klaxon détonnaient étrangement au milieu de ses semblables. C’était le klaxon du quotidien, celui qui précède le «connard» que même les plus placides parisiens ont déjà lâché un jour d’énervement au volant de leur voiture. La dissonance était manifeste et quelques têtes se retournèrent. Puis la portière de la Smart s’ouvrit. Un homme d’une soixantaine d’années en sortit, la colère dessinée sur les traits de son visage presque désespéré. Et là, l’inattendu… Il se mit à sauter sur lui-même, jetant ses deux bras en avant, ses deux majeurs tendus en direction de la foule, située à quelques mètres de lui, rue de Rivoli. Des doigts d’honneur saccadés. A chaque saut, son visage se déformait davantage sous le coup de la colère.

La panique

Le joyeux cortège tricolore de la rue de Rivoli, qui formait jusque-là un flux régulier vers la Concorde, se déforma aussitôt. Dix, vingt, trente, peut-être cinquante jeunes gens marchèrent en hurlant vers le sexagénaire qui avait osé commettre pareil sacrilège. En quelques instants, les sauts du protestataire se firent moins hauts, moins rapides. Ses épaules flanchèrent légèrement. Comme il avait avancé de quelques mètres, le voilà qui marchait à reculons en même temps que le cercle se refermait sur lui. Il sauta au volant de sa voiture et, alors que la logique eut voulu qu’il passa la marche arrière pour fuir la foule menaçante, il entreprit – peut-être pour ne pas voir la menace ? – de faire un demi-tour sur place, entre les deux trottoirs. Il n’eut pas le temps terminer sa manœuvre. La foule hurlante avait entouré la Smart et commençait à taper d’un rythme régulier sur le capot de la petite voiture, balancée d’un côté puis de l’autre. Un plot orange et conique – ceux des travaux publics – fut déposé sur le toit. Il était devenu presque impossible d’identifier la Smart. Au milieu de ce cercle, seul le plot permettait encore d’en deviner le centre. D’abord immobilisée, la petite voiture se mit à avancer très lentement, dizaine de centimètres par dizaine de centimètres, puis de plus en plus vite à mesure que les cris redoublaient. S’éloignant de son flux principal, rue de Rivoli, la foule s’éclaircissait au fur-et-à-mesure que la Smart s’enfonçait en sens interdit (puisque son conducteur avait fait demi-tour) dans la rue Cambon. Enfin, quand il fut à ma hauteur, le conducteur passa la seconde, qui craqua bruyamment, et s’enfuit en trombe. Cette fraction de seconde où je le vis, son visage était blême. La colère exubérante avait laissé place à une panique sourde.

Pourquoi cet homme s’était-il ainsi jeté sur la foule ? Je ne le saurais jamais, mais là n’est peut-être pas le principal. Sa colère n’avait rien à voir avec le football. Ce qui me frappa en revanche fut cette foule débordant de joie qui prit en un instant le visage de la violence. Partageant cette joie initiale, je m’étais naturellement identifié à cette foule. Mais, debout sur la terrasse du bistrot, éloigné de la scène, je n’avais pas pris part à sa métamorphose. J’avais assisté à celle-ci en spectateur, comme s’il s’était agi d’une pièce de théâtre. Ce n’était pourtant pas une fiction, je le savais. Et pendant la minute et demi que dura l’épisode, je me demandais : que serait-il arrivé s’il avait continué à avancer vers la foule, s’il n’avait pas eu le temps de remonter dans sa voiture ou s’il avait calé sous le coup de la panique ? Qu’aurais-je moi-même fait si j’avais été dans la foule ? Revenu à la table du bistrot, avant de me replonger dans la fête, je pensais un instant à René Girard et à La violence et le sacré. Avais-je assisté à un début de lynchage collectif, de sacrifice rituel et heureusement inachevé ? L’hypothèse me dérangeait et je l’occultais aussitôt, comme si celle-ci pouvait gâcher la fête. Ce n’était certainement pas le jour d’être girardien.

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La raison et la foi : dialogue entre James Alison et Bernard Perret

Le vendredi 25 mai, à l’Espace Bernanos à Paris, nous avons organisé une rencontre entre  James Alison et Bernard Perret autour du livre de ce dernier « Penser la foi chrétienne après René Girard » (éditions Ad Solem).

Voici l’enregistrement de la soirée, suivie d’une présentation du livre par Christine Orsini.

Blog

« René Girard écrit, dans Achever Clausewitz, p.336 : « il nous faut d’urgence repenser l’articulation de la raison à la foi ». Le « nous » ne désigne pas seulement les croyants mais tous les hommes de bonne volonté qui cherchent à « répondre aux retours du sacré dévoyé qui sont autant de violences faites à la raison ».

Le livre de Bernard Perret Penser la foi chrétienne après René Girard,  répond exactement à cette demande et il est donc urgent de le lire.

Non seulement cet ouvrage au titre intimidant est d’une lecture étonnamment agréable, composé avec rigueur et clarté, écrit avec élégance et générosité  (les passages érudits sont traduits dans la langue naturelle) mais il est doublement instructif. Le lecteur y trouvera d’abord une recension limpide des thèses girardiennes et comprendra que chez Girard « tout se tient », qu’il est impossible de ne pas faire dialoguer  l’anthropologie et  la théologie : la vraie démystification du religieux, la plus radicale, nous vient des textes bibliques et de la Croix.  Il découvrira ensuite les thèses des théologiens qui après Girard et d’après sa pensée, ont repensé la question du mal, le sens du sacrifice et du rituel chrétien, et  la Rédemption dans une doctrine du salut qui exempte Dieu de toute violence.

Sandor Goodhart dit de la théorie de  Girard : « on peut être juif, chrétien, musulman, hindou ou bouddhiste et en même temps girardien ». Même si c’est bien la foi chrétienne qui intéresse ici Bernard Perret, il est girardien en ce sens que pour lui, la ligne de partage, rationnelle,  entre vérité et mensonge ne passe pas entre les communautés, eux et nous, mais à l’intérieur de chacun de nous, d’où l’importance de la conversion, qui est une aventure personnelle et la voie à l’universel. »

Christine Orsini

 

 

Penser la foi chrétienne après René Girard

Bernard Perret publie aux éditions Ad Solem (en librairie le 23 mai) un ouvrage « Penser la foi chrétienne après René Girard ».

 

couv penser la foi chretienne

Nous avons posé trois questions à Bernard Perret pour qu’il nous présente ses recherches en quelques minutes…. ce qui est bien court, pour ce livre qui est une présentation des enjeux de la pensée de René Girard pour le christianisme et un premier bilan des théologies qui s’en inspirent. Bernard Perret conduit ensuite une réflexion plus personnelle sur les rapports entre anthropologie et théologie. Il montre comment la théorie de Girard permet de penser les relations entre religion et violence, et il interroge le sens du rituel chrétien dans un contexte de sécularisation.

Nous vous invitons à venir écouter la rencontre entre Bernard Perret et James Alison, autour de cet ouvrage, qui aura lieu le vendredi 25 mai à 19h30 au Centre Bernanos (4, rue du Havre, Paris 9ème, métro Saint-Lazare). Le samedi 26 mai, James Alison donnera une journée de séminaire qui aura pour thème « « De saint Jean aux enjeux contemporains :lectures girardiennes de l’apocalypse  » (informations et inscriptions sur le site de l’ARM).

question 1

Q 2

question 3

L’affrontement entre Mediapart et Charlie Hebdo

par François Hien

   Le débat public en France est rarement au niveau des questions qu’il prétend traiter, on le sait. Mais nous ne sommes jamais au bout de nos surprises. La violence et l’approximation qui ont régné dans l’affrontement entre Charlie Hebdo et Mediapart étaient proprement sidérantes. De part et d’autre, les rivaux en ont oublié l’objet dont ils débattaient (et qui n’était d’ailleurs pas véritablement défini : est-ce l’islam ? l’islamisme ? le terrorisme ?) et ne voulaient qu’une chose : en découdre avec l’autre.

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La chasse à l’homme, scène 1 de l’acte II

par Christine Orsini

La scène se passe dans un salon parisien, où l’on cause entre girardiens.

Personnages, par ordre d’entrée en scène : Cléanthe, énarque et docteur en philosophie politique. Léandre, homme d’affaires très branché. Arsinoé, retraitée de l’Education Nationale. Philinte, éminent phénoménologue, auteur de thrillers décapants. Maître Pierre, théologien.


 

Cléanthe :  Mon cher Léandre, je peux vous le confier puisque nous sommes entre nous, jusqu’à ces jours derniers, j’ignorais à la fois l’existence et les turpitudes de ce type qui fait la une des journaux, Weinstein. Je ne fréquente pas le milieu du cinéma, comme vous.

Léandre : Oh, moi, c’est pour les affaires…

Cléanthe : Je n’en doute pas. Personne n’a encore cité votre nom. Mais enfin, je crois qu’on a ouvert la boîte de Pandore et qui peut savoir quand et comment on va refermer le couvercle ? Ne faut-il pas faire un état des lieux, en tant que girardiens spécialistes du mécanisme du bouc émissaire, nous allons être sollicités par les médias, non ?

Léandre : Pas sûr. Les médias citent le nom de Girard quand ils jugent qu’il s’agit d’un phénomène de bouc émissaire, pour faire comme s’ils en savaient plus que le vulgum mais ils ne veulent surtout pas en savoir plus ! Et là, personne ne parle de « lynchage », on estime que ce type a le sort qu’il mérite. D’accord, on a là un emballement médiatique et mimétique, mais pour la bonne cause, me semble-t-il.

Cléanthe : Oui, c’est ce que je pense : le bouc émissaire est un innocent qui prend pour les autres et là, on tient un coupable qui ne songe même pas à nier les faits. Ce cas fait tout de même réfléchir : l’unanimité de l’accusation ne serait pas toujours un argument en faveur de l’accusé ? Même pour l’affaire du Sofitel, les positions étaient moins tranchées, on parlait d’un complot…

On sonne à la porte d’entrée. Entrent Arsinoé et Philinte. Politesses d’usage.

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