
par Jean-Marc Bourdin
Ni essai, ni autofiction, cet objet littéraire pourrait être qualifié de témoignage réflexif, mais je suis preneur d’une autre locution pour mieux définir ce genre original ou hybride, comme on voudra. Il est dû à Tania de Montaigne, auteure aux créations multiformes. Entre autres positions intéressantes, elle refuse avec force une assignation à une identité que manifesterait sa couleur de peau à une époque qui a fait des appartenances revendiquées par les uns ou imposées par les autres la clé de voûte des rapports humains.
Je l’ai entendue dans l’émission de Xavier Mauduit, Le cours de l’Histoire sur France Culture, le 6 février 2026. Il y a mentionné le titre de son dernier ouvrage, Un violent désir de chaleur humaine, paru aux éditions Grasset sous une couverture qui rappelle de bons souvenirs à ceux qui ont lu dans leurs éditions originales les premiers essais de notre auteur favori.
Je me suis alors dit qu’il pourrait nous intéresser tant les termes employés consonnent avec le lexique girardien. Bingo ! Tania de Montaigne ne fait pas mystère des points d’appui utilisés pour les réflexions qui enrichissent son témoignage. Si elle ne va pas jusqu’à recourir à des notes en bas de bas de page, elle récapitule ses sources (bibliographiques et autres) à la fin de l’ouvrage : en particulier un peu de Günther Anders pour autant que je puisse en juger et beaucoup de René Girard qui ont droit chacun à des citations en bonne et due forme [1]. S’identifiant comme un bouc émissaire des haineux sur un réseau social, elle cite dans le corps de son texte un extrait de La Route antique des hommes pervers : “Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus, ou même un seul, peut se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative.”
Si vous voulez percevoir concrètement au travers d’un exemple vécu comment la théorie mimétique permet de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la diffusion et la concentration de la haine en ligne, lisez ce livre de 132 pages ordonnées en 33 très courts chapitres. L’auteure ajoute à son témoignage des éclairages plus sociologiques ou de nature journalistique sur la montée en puissance d’Internet et l’émergence sur la scène mondialisée de ses figures à la notoriété désormais mondiale.
Mais fidèle à son approche, Tania de Montaigne présente chaque fois que possible les événements auxquels elle se réfère comme autant de saynètes : ainsi l’annonce de la naissance du smartphone par Steve Jobs est-elle narrée comme une manipulation de foule à connotation quasi-religieuse, ce que sont effectivement les grand-messes que se sentent désormais obligés de célébrer les magnats de la Tech et même, contagion aidant, bien des PDG qui doivent convaincre leurs actionnaires des perspectives de croissance qu’ils leur font miroiter [2]. Le plus souvent, les événements évoqués sont connus mais ils prennent un autre relief quand ils sont enchâssés dans le récit du harcèlement subi et des réactions en chaîne qu’il déclenche chez sa victime.
L’imprégnation du texte par la théorie mimétique ne se limite pas à l’évocation de la « bouc-émissarisation », pardonnez-moi ce néologisme. Il traite aussi de la compétition imposée aux femmes par l’assignation aux inatteignables modèles de beauté dans le chapitre 14, de loin le plus long. Une énumération simple des parties du corps qui doivent atteindre des normes permet de repérer une sorte d’inévitable insuffisance d’être… belle. Il manquera toujours quelque chose pour se conformer au modèle : “Où que l’on regarde, les femmes sont condamnées à la beauté, sous peine d’exclusion. Sans elle, on est une femme à demi, voire plus une femme du tout”. Et vient ensuite la question : “Mais alors qui pouvaient bien être celles qui entraient parfaitement dans le moule, ces exceptions qui faisaient la règle ?”
Et le lien devient évident avec la persécution en ligne quand les insultes et les accusations se réduisent à “t’es pas belle”, « t’es moche”, t’es grosse” ou “va faire à bouffer, connasse” comme le souligne le bandeau rouge exceptionnellement prolixe qui entoure la jaquette de l’ouvrage (voir notre illustration liminaire). L’auteure indique comment elle a été/s’est soumise à ce diktat en faisant le lien avec “le grand marché de la beauté, prête à payer à prix d’or tous ces masques, laits, sérums, toutes ces crèmes qui me promettaient de devenir de mieux en mieux. Tous ces produits qui définissent d’abord nos insuffisances […] [3]”. Un peu plus loin, ces injonctions sont généralisées en des formules dont la banalité fait ressortir l’universalité : “accéder au haut du panier”, “être à la hauteur” ou “être hors du commun”.
Et le rapport aux réseaux sociaux où l’on se poste dans l’attente d’un “like” est bien entendu immédiatement établi, avec cette sentence redoutable : “Se montrer sous son meilleur jour pour faire la preuve qu’on mérite d’exister”. De l’autre côté, les cyber-harceleurs, comme tous les persécuteurs de l’immémoriale histoire de la violence, s’estiment collectivement innocents des agressions qu’ils commettent et en banalisent systématiquement la portée : “La meute est un être collectif qui permet à chaque membre de se sentir individuellement irresponsable de ses actes. Mais ce qu’invente la meute numérique, grâce aux écrans, c’est qu’il n’y a même plus besoin d’être physiquement au même endroit pour faire groupe, il suffit simplement d’avoir en commun le même objet de détestation. […] la mise à mort devient d’autant plus irréelle”. Et la victime finit par se sentir responsable et même coupable. Elle recherche ce qu’elle a bien pu faire pour déchaîner la haine : “Je deviens responsable de ce qu’on me fait”. A ce stade, la référence à Girard redevient explicite: “Pour que l’unanimité soit parfaite, il faut que la victime y participe. Il faut qu’elle ajoute sa voix à l’unanime voix qui la condamne”.
Au bout de ce chemin est proposée au lecteur une sorte de conversion romanesque, “En Vie” et “Avec” en concluant par ce vœu : “Nous serons ici et maintenant la poétique de l’Ordinaire”.
Le texte est court et nerveux, de là tire-t-il sans doute sa puissance de conviction. Il est sans fioritures et va droit au but. Il a pour moi l’immense mérite de ramener les concepts qui nous sont chers aux réalités quotidiennes du cyberharcèlement.
[1] Logiquement puisqu’il s’agit de mécanismes d’exclusion, Simone de Beauvoir, Michelle Perrot et Frantz Fanon notamment sont également cités.
[2] Nos désormais maîtres à (ne plus) penser des réseaux sociaux, Mark Zuckerberg refusant la modération et Elon Musk rachetant Twitter pour y libérer l’expression en tête, trouvent chacun leur tour leur place dans le récit qui nous est proposé.
[3] Un marché de 865 milliards de dollars, nous rappelle Tania de Montaigne.