Entre chien et loup

par Jean de La Fontaine (avec quelques vaines élucubrations additionnelles de Jean-Marc Bourdin)

 

Jean de La Fontaine a de nouveau accepté notre invitation pour nous parler, entre autres car son propos va beaucoup plus loin et part de beaucoup plus tôt, de ce COVID dit neuf (sic), mais en réalité vieux comme Esope. Notre néo-blogueur Jean incarne sa réflexion dans la fable qu’il nous offre ce jour et qu’il a intitulée “Le Loup et le Chien”.

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Nous trouvons ici naturellement le débat entre santé-sécurité d’une part et d’autre part liberté, si bien imagé par la marque du collier qui fait qu’en ce lieu précis du corps de l’animal domestiqué le pelage est plus rare encore que sur les flancs de l’animal sauvage. Les lieux de prédation du Loup ont été largement rognés par l’empire des humains, lesquels utilisent avec succès leurs chiens pour protéger leurs troupeaux et, plus généralement, en faire des auxiliaires précieux du maintien de leur ordre propre (donner la chasse aux gens/ Portants bâtons, et mendiants) et des courtisans sans excès de dignité (Flatter ceux du logis, à son Maître complaire). Que valent la santé et l’abondance quand ils se payent du prix de cet ‘attachement, aux deux sens du terme ? La question posée par les mesures de santé publique actuellement imposées à une bonne moitié de la population mondiale privée de libertés fondamentales (dont certains sont même respectées dans les systèmes les plus autoritaires) est bien déjà présente chez Jean de La Fontaine.

Mais son propos ne s’arrête pas là. Quelques dizaines de vers lui suffisent pour ouvrir plusieurs portes.

Ainsi la prospérité est-elle également liée dans la fable à la domestication et donc à la renonciation à la liberté associée à la vie sauvage : des échos de la fin de la Fronde et l’assignation à la cour de Versailles de la noblesse française s’entendent et semblent réduire la portée de la fable à ses conditions historiques d’énonciation. Néanmoins, puisque cette porte a été poussée, entrons plus avant. Depuis Marshall Sahlins et son “Âge de pierre, âge d’abondance” (Folio Gallimard, 2017) et quelques autres essais d’anthropologues dits anarchistes comme James C. Scott et son “Homo domesticus” (La découverte, 2019), nous savons que les choses ne sont pas si simples, mais passons sur cette discussion qui nous mènerait trop loin. Situons-nous plutôt dans l’époque où nous vivons. Ce que nous estimons être la prospérité y a largement dépendu jusqu’à présent de la liberté du commerce et de l’industrie, de la libre entreprise et du libre échange, du laisser-faire et du laisser-passer, etc., toutes libertés qui sont dans la période de crise que nous traversons comme antinomiques du maintien de la population en bonne santé au moyen du confinement et de l’assignation à domicile généralisés. Nous assistons en effet dans les circonstances exceptionnelles actuelles (et présentées comme provisoires) à une association délibérée entre privation de liberté et garantie de bonne santé (comme le Chien de la fable en faisait le constat). Mais nous observons qu’en la circonstance, la privation de la liberté se paiera à moyen terme, aussi et peut-être surtout, d’une atteinte significative à la prospérité et, dans certains cas à la santé (incapacité à financer les soins aux niveaux actuels, prise en charge différée trop longtemps de malades du fait de la priorité quasi-exclusive donnée à la contention du COVID-19, etc.). Notre situation est ainsi moins schématique que celle présentée dans la fable. L’alternative n’est plus entre liberté d’un côté et prospérité-santé de l’autre : nous sommes entrés dans une logique systémique plus complexe où la liberté semble une condition de la prospérité, elle-même favorisant les progrès de la santé. Encore que, si la croissance n’était pas la clé de voûte du système au XVIIe siècle qui nous a permis d’associer pacification, progrès dans la santé, amélioration de la nutrition et augmentation de l’espérance de vie, la complémentarité des quatre chevaux de l’Apocalypse, symbolisant guerres, épidémies, famines et mort était encore d’actualité au Grand Siècle. Les paramètres diffèrent, voire sont à l’opposé de ce que nous avons connu dans la deuxième moitié du XXe siècle, mais la logique d’une combinaison entre ces faits sociaux a toujours été à l’oeuvre.

Au-delà et pour revenir à nos lunes habituelles, nous avons de la part du Loup un bel exemple de désir mimétique. Le gros Chien lui apparaît dans un premier temps comme un modèle enviable (un Dogue aussi puissant que beau,/ Gras, poli) : il interroge son cousin canidé pour découvrir les clés de sa réussite qui lui semble à première vue éblouissante. Il y met d’ailleurs les formes à mesure de la convoitise suscitée (Le Loup […] lui fait compliment/ Sur son embonpoint, qu’il admire), tant il est désireux d’obtenir des avantages identiques à ceux dont jouit le Chien. Mais le Loup est beaucoup moins vulnérable que nous au désir mimétique comme le montre son propos conclusif (– Il importe si bien, que de tous vos repas/ Je ne veux en aucune sorte,/ Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor). S’il n’a peut-être pas encore encore eu le loisir de lire Cervantès et Shakespeare, ce loup connaît bien à l’évidence le théâtre de Molière et les fables de son ami La Fontaine et en sait assez sur l’aveuglement qui nous pousse à céder à nos désirs si facilement. Bref, il n’est pas longtemps dupe de son envie : il a gardé la capacité de faire la balance entre les avantages vantés par le Chien et les inconvénients de la condition canine. Nous autres humains contemporains ne savons plus faire le rapport entre l’espoir de combler un manque dans notre existence et ce que nous risquerions d’y perdre. Pour le dire autrement et dans des termes qu’un loup sauvage pourrait employer, nous avons été domestiqués par nos désirs. Ce Loup restait capable il y a 350 ans de préférer les risques associés à l’état sauvage au confort procuré par une alimentation assurée : il devrait être un exemple dans l’évaluation des désirs qui nous animent, et pas simplement pour sa préférence pour la liberté d’aller et venir. Pour autant, ne soyons pas dupes à notre tour : la résistance du loup au désir de satiété ne prouve pas qu’il s’affranchit des contraintes du désir : il a un autre modèle en tête, celui de la noblesse qui ne travaille pas et se nourrit de ses proies, modèle que l’Etat de droit en cours d’instauration après avoir interdit les duels et la monarchie absolue imposant un seul modèle à toute la société condamnent. Et son désir est celui de conserver cette condition de moindre asservissement à son suzerain qui prévalait dans la société féodale.

Et puis, à bien y regarder, le Loup est aussi la parfaite victime émissaire d’un système fondé sur la domestication des plantes, des troupeaux et des humains. Il n’est certes pas mis à mort en l’occurrence, mais seulement exclu du système, du moins dans l’attente d’une prochaine battue. Les os à ronger de poulet et de de pigeon, espèces domestiquées elles aussi, sont réservés aux Chiens et inaccessibles au Loup, sauf à ce qu’il attaque poulailler ou pigeonnier au risque de sa vie. Les Chiens sont d’ailleurs les gardiens zélés de cet espace de domestication généralisé et l’interdisent au Loup (les chiens faisaient bonne garde). Le Loup est dans l’imaginaire occidental l’incarnation principale de la menace pour l’ordre domestique : les loups sont pratiquement les seuls prédateurs de grande taille (avec quelques ours) à avoir conservé un minimum de zones de chasse dans la nature européenne (espaces au demeurant longtemps en voie de réduction et tout juste de nouveau en voie de déconfinement). Par ailleurs, la préhistoire et la génétique nous ont appris que les chiens sont des loups domestiqués, premiers collaborateurs des hommes du Paléolithique : la question de la domestication est donc centrale non seulement dans la fable mais dans l’histoire des canidés. Ou les loups deviennent des chiens ou ils restent les responsables de nombre des maux dont les éleveurs de bétail ont à souffrir.

Jean de La Fontaine nous invite ainsi à nous interroger en cette courte fable non seulement sur la valeur que nous accordons à la liberté, mais aussi plus généralement sur la maîtrise de nos désirs et sur les exclusions toujours nécessaires à l’équilibre de notre système de domestication généralisé. C’est du moins la lecture que j’ai envie d’en faire en cette période si particulière de notre époque jusqu’alors privilégiée comme aucune autre en Europe occidentale, car en grande partie protégée sur son sol des guerres, famines et épidémies jusqu’à se prendre à rêver d’un éloignement grandissant de la perspective de la mort.

Crise mondiale : il y a autre chose

par Joël Hillion

Les cyniques ont la logique pour eux. Casser l’économie mondiale pour sauver du coronavirus quelques vieillards qui, à une autre époque, seraient morts de toute façon, paraît du délire !

Objectivement, ils ont raison… Mais en pure perte. Ce serait bien la première fois que les humains suivraient ce que leur dicte leur intelligence. Qui a jamais agi pour des raisons « objectives » ?

Si tous les dirigeants du monde (à quelques délirants près) ont choisi, soutenus par leurs peuples, de se lancer dans la « guerre » contre le virus, c’est sans doute pour une autre raison – qu’ils ignorent peut-être eux-mêmes. Cette raison n’est ni sanitaire, ni économique, ni même humanitaire. Alors, quelle est-elle ?

J’avance une hypothèse. Épuisés par les crises larvées qui se sont succédé depuis cinquante ans, déjà un peu conscients de la Grosse Crise à venir, l’écologique, – celle qui va tout bouleverser et que nous ne pourrons plus stopper –, démunis comme ils le sont devant la détérioration croissante des moyens de subsistance d’une partie de la population et devant l’accumulation outrageante des richesses des riches, alertés par l’écœurement que cette injustice absurde soulève, ils attendaient le choc, le déclic qui allaient les autoriser à intervenir.

Ils ne sont pas isolés. La surprise de la pandémie, sa puissance qui submerge tout comme un tsunami, ont provoqué un saisissement. Les terriens ont tout à coup cessé de rire. Les avertissements, se disent-ils, étaient peut-être sérieux. Et le fait qu’ils soient presque unanimes à le penser est un tsunami au moins aussi fort que la pandémie elle-même.

Le prétexte est un peu gros, c’est vrai. Les cyniques ont vu le coup. Mais ont-ils compris l’aspiration incroyable qu’il y a derrière l’acceptation quasi générale des « règles communes » appliquées à la population tout entière ? À y regarder de près, l’événement est proprement singulier.

Quelle aspiration, quel désir inexprimé se révèlent derrière ce soulèvement planétaire ? Ne serait-ce pas celui de notre exaspération devant l’impuissance et les bonnes intentions : bon, on a assez joué avec le feu, après l’Amazonie, l’Australie, la Californie, va-t-on attendre de n’avoir plus rien à brûler ?

À cela s’ajoute la formidable insatisfaction engendrée par la satisfaction de nos désirs. Marre des envies artificielles, marre des besoins qui n’en sont pas : qui a jamais rêvé de la 5G, qui a jamais fantasmé sur la voiture autonome, combien d’entre nous espèrent se changer en « hommes augmentés » ?

L’horizon était bouché, nous entrevoyons autre chose, comme une petite lumière, et cela nous exalte. À part quelques rentiers, qui s’inquiète vraiment de la décroissance à venir ?

La leçon est rude, mais elle peut être salutaire.

Dommage que ce soit la peur plutôt que le désir d’un monde meilleur qui ait « motivé » les humains à se ressaisir, comme des élèves qui réagissent plus aux punitions qu’aux encouragements… Mais on ne choisit pas ses traumatismes.

Reste à savoir si le ras-le-bol collectivement ressenti pourra se transformer en désir unanime de mieux faire… René Girard explique que l’on ne sort de la méconnaissance que par une conversion. Nous assistons aux prémices de cette révolution. Malgré les ratés qui s’ensuivront, on peut imaginer que ce début de conscience partagée est le prélude à une mutation planétaire.

Les temps à venir s’avèrent gros d’espérances.

Comment entrerons-nous dans le nouveau monde autrement qu’à reculons ?

par Thierry Berlanda

L’actuel coronavirus pose non seulement un problème sanitaire considérable, mais aussi un problème social et économique qui va le devenir tout autant, et à court terme un problème politique majeur auquel il serait bon que nous commencions à réfléchir.

En France, comme peu ou prou ailleurs, les coûts financiers des mesures de soutien à l’économie réelle, ajoutées à ceux du fonctionnement ordinaire de l’Etat aggravent considérablement une dette souveraine qui s’élevait déjà, avant le tsunami en cours, à un peu plus de 100 % du PIB. Afin de combler ce gouffre, les banques centrales fabriquent de la monnaie à tour de bras, mais elles sont désormais elles-mêmes exposées à une crise de leur propre crédibilité vis-à-vis de leurs créanciers (c’est-à-dire les banques privées, elles-mêmes en voie de fragilisation).

Cependant nous entendons parler d’un plan de refondation complet de l’hôpital, d’un plan de réorganisation globale de l’éducation nationale et d’une revalorisation des salaires et traitements en fonction de l’utilité sociale des métiers…

Ce paradoxe apparent nous fait voir hélas que le personnel politique et intellectuel français relève peu ou prou du genre particulier des curés apostats : ils ont destitué Dieu, mais, comme le dit Nietzsche, ils n’ont pas destitué la place qu’Il occupait. Ils restent donc attachés, voire assignés, à une espérance démesurée, mais qui, s’étant défroquée, n’a plus rien de spirituel : elle est devenue politique, et eût été autrefois appelée millénariste. Elle a conservé la structure de la transcendance, mais non plus son contenu. Et c’est ainsi que commença, ou plutôt s’amplifia, le délire auquel le coronavirus impose aujourd’hui une limite : rêver d’idéaux pareils à des arbres qui finiraient par atteindre le ciel, les mettre en œuvre en toute irresponsabilité financière et aux seules fins de la glorification de « l’humain trop humain », bref instaurer un rapport infini aux choses finies.

Or s’il convient d’avoir un rapport infini aux choses infinies, c’est-à-dire pour d’aucuns une foi sans bornes en Dieu, ou encore un rapport fini aux choses infinies, lequel est inhérent à la condition du laboureur comme à celle de l’astrophysicien, il faut en tout cas avoir un rapport fini aux choses finies, c’est-à-dire par exemple viser une espérance de vie qui soit raisonnable (…), et concevoir des budgets supportables de l’hôpital, de l’éducation nationale ou des armées. Ce que je décris ici n’est autre qu’un aspect des plus désastreux de ce qu’en termes girardiens nous appellerions une mutation de la médiation externe en médiation interne.

Alors que serait un rapport fini aux choses finies dans les matières évoquées ?

Pour ce qui concerne la santé, valoriser le soin et cesser de prétendre guérir à tout prix. En effet, la moitié du budget de la Sécurité sociale est absorbée par un tout petit pourcentage des assurés sociaux, et le coût des traitements administrés à de très grands malades en fin de vie ne bénéficie finalement qu’à ceux qui les vendent. Est-il raisonnable de vouloir à la fois mieux payer les personnels et de continuer à entretenir un système dont le budget est largement supérieur à celui de la nation… et qui n’est pas capable de fournir en temps utiles un nombre de masques et de respirateurs suffisants ? On remarquera au passage que l’Allemagne, qui compte autant de contaminés que la France, enregistre sept fois moins de décès. Est-ce pour autant que ce pays serait caractérisé par sa propension à dépenser à tout-va ?

Pour ce qui concerne l’éducation, nous devrons enfin nous régler sur le principe d’Illich, selon lequel « l’éducation universelle par l’école obligatoire est impossible ». Cela n’empêche pas, et même exige que nul ne soit exclu de la dite éducation en raison de sa condition, mais aussi que nul n’y soit admis par force si ce n’est pas son inclination. Il y a en effet de grands mérites à être un bon plâtrier, sans exiger par ailleurs de lui qu’il sache lire Homère dans le texte.

Il est enfin très appréciable que les soignants, qui sont souvent des personnes admirablement dévouées, soient prochainement mieux payés, et que les professeurs le soient aussi, mais il serait coupable et ruineux que ce soit à périmètre superstructurel constant. Ainsi, le ministère de l’Education emploie près de 1 200 000 personnes (dont près de 300 000 ne sont pas enseignants, soit dit en passant) et représente, proportionnellement, le plus important budget civil du monde. Ne serait-il pas raisonnable de dégraisser ce qu’un trublion promu ministre appela autrefois le mammouth ? Comment ? Par exemple en confiant à des enseignants rémunérés par un fonds abondé par les entreprises une beaucoup plus large proportion d’élèves se destinant à des métiers manuels, et cela dans des filières valorisées et bien dotées. Les professeurs dispensant des cours généraux seraient alors bien moins nombreux, et bien mieux payés…

 

Il serait enfin raisonnable de ne pas abandonner à des puissances étrangères, vouées comme toute puissance à leur propre accroissement, la fabrication et le commerce de matériels stratégiques (militaires, sanitaires, industriels ou autres).

Je ne précise pas ici la corrélation entre ce dernier point et les précédents, car car elle vous paraîtra sans doute assez claire.

Le cas Richard Jewell

par Didier Desrimais

Le blogue publie aujourd’hui un billet que nous offre Didier Desrimais. Il vient confirmer par un nouvel exemple particulièrement convaincant que nous aimons le cinéma. Il nous présente une analyse du dernier film de Clint Eastwood. Son ami Thierry Berlanda nous dit de Didier Desrimais qu’il est un fin lettré et grand mélomane. Après une carrière de cadre supérieur dans un grand laboratoire, il se consacre désormais davantage à l’étude et aux arts. Il publie régulièrement dans Causeur.

Jai vu hier soir le dernier film de Clint Eastwood, Le cas Richard Jewell. Je dois reconnaître que, comme dhabitude dès quil sagit dEastwood, je partais avec un préjugé positif. Je nai pas été déçu. La mise en scène reste eastwoodienne (académique et personnelle, un miracle – ou, pour dire autrement, d’un classicisme fordien –), les acteurs sont tous formidables (la toujours parfaite Kathy Bates, loriginal Sam Rockwell, le très bon Jon Hamm, et le jusqualors inconnu à mes yeux Paul Walter Hauser qui joue le rôle titre).
En 1996, aux Jeux dAtlanta, Richard Jewell, agent de sécurité, juge un sac suspect et alerte les autorités : à juste titre, le sac est piégé et lintervention de Jewell va permettre de limiter les dégâts (2 morts et des dizaines de blessés quand même). Pour Jewell, dabord adulé par les médias et lopinion publique, la situation se retournera très vite dès lors que le FBI (bien aidé par certains médias avides de ce genre dinformations salement détournées) trouveront en lui le coupable idéal (ou le bouc émissaire parfait) : cest un solitaire, il vit chez sa mère, il est gros, il na pas de relation amoureuse (le FBI lui prêtera une relation homosexuelle avec un supposé complice), il aime les armes à feu, son niveau intellectuel est juste moyen, il est patrioteen un mot il est larchétype de laméricain moyen dans une seule personne, le bouc émissaire presque parfait, si lon reprend grossièrement les critères définis par Girard :

la victime doit être à la fois assez distante du groupe pour pouvoir être sacrifiée (personne ne doit se sentir visé par cette brutalité) et assez proche pour que la catharsis fonctionne. (La victime est ici distante par le cumul des « tares »  réelles ou supposées : obésité, homosexualité, asocialité, patriotisme, débilité ; et assez proche puisque chaque américain peut se reconnaitre dans au moins une ou deux de ces « tares »).
• le groupe doit ignorer que le bouc émissaire est innocent, par tous les moyens possibles, jusquau déni de la réalité, jusquau mensonge, jusqu’à la surcharge accusatrice. Dans son film Eastwood critique deux systèmes : le système juridico-policier représenté par le FBI et le système médiatique. Les deux chargent Richard Jewell. Le premier parce quil a besoin dun coupable. Le deuxième pour alimenter et justifier la mise à mort sacrificielle : cest bien entendu beaucoup plus sale que la mise à l’écart du bouc originel ; les scènes où lon voit de pseudo-journalistes se précipiter chez Jewell, tendre les micros, poser des questions stupides, mettre à mort symboliquement Jewell devant les caméras sont dune efficacité redoutable, toute la vulgarité voyeuriste des mass-médias est dénoncée.
le bouc émissaire doit présenter des qualités ou défauts extrêmes : richesse/pauvreté, vice/vertu, intelligence/débilité, force/faiblesse. Richard Jewell répond idéalement à ces critères (trop gros, trop seul, trop patriote, trop moyen, trop faible).

Richard Jewell remplit donc parfaitement le rôle du bouc émissaire, et le groupe trouve lexutoire qui lui convient le mieux pour se ressouder autour et contre la victime sacrifiée, et expulser sa propre violence, ce qui est le principe fondateur du bouc émissaire. Le FBI est le bras armé de la communauté et cherche par tous les moyens dintimidation à faire avouer Jewell (interrogatoires, perquisitions humiliantes du domicile), essayant ainsi dobtenir du supposé coupable son propre aveu de culpabilité : ainsi la boucle serait bouclée et le bouc émissaire Richard Jewell remplirait-il toutes les conditions dun lynchage justifié, lequel est destiné à apaiser les pulsions violentes et agressives de la communauté.

La communauté américaine n’étant pas celles, petites, qui pouvaient se réunir aux frontières dun désert ou aux limites de Thèbes pour voir de visu la mise à mort ou lexil du coupable désigné, la presse diffuse les avancées et les « preuves »  de la culpabilité de Jewell. Confrontée à la violence (de lattentat dAtlanta), la communauté ne peut répondre par une violence dévastatrice et aveugle (au risque de sauto-détruire) et canalise ses pulsions agressives en suivant à la télévision la mise à la torture symbolique du seul Richard Jewell devenu marginal (ou bizarre) à force de réunir tous les « travers » américains : obésité, patriotisme exacerbé, amour des armes, solitude, sexualité inexistante, envie dordre,qui nempêchent ni la gentillesse ni le pacifisme du personnage, lesquels seront utilisés à charge pour le désigner comme le coupable idéal, donc comme la victime émissaire idéale.

 

Ajoutons que, dun strict point de vue artistique et cinématographique, Eastwood prend le parti de faire vivre ce sacrifice essentiellement du point de vue de la victime nous resterons les témoins impuissants de la victimisation de Richard Jewell, directement atteints par sa souffrance que nous vivrons littéralement à sa place. À linverse de lexcellent film de Lang, Fury, il ny aura quasiment pas de ces scènes de foules hystériques qui permettent souvent au spectateur horrifié de se nettoyer la conscience : « je ne suis pas de ceux-là » ; ou de sinterroger humblement sur sa propre humanité : « pourrais-je devenir un de ceux-là ? » De plus le réalisateur a idéalement choisi lacteur jouant le rôle de Richard Jewell : sa corpulence, ses expressions, sa façon simple de répondre au FBI, le ton de sa voix, son regard dagneau apeuré… tout est réuni pour concevoir que cet « animal-là » peut être conduit à labattoir sans aucun problème (symboliquement bien sûr). Dans la vraie vie, les poursuites contre Richard Jewell cesseront faute de preuves.  Et le véritable coupable avouera son crime six ans après lattentat. Richard Jewell ne sera que moyennement réhabilité (les médias paieront le prix fort pour que Jewell cesse les poursuites engagées contre eux) et mourra en 2007 dune crise cardiaque.  

COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 3/ La jeune femme et la vie

par Hervé van Baren

 

S’il est une destinée humaine qui mène à la plénitude lors d’une crise radicale, c’est celle d’Etty Hillesum. Jeune Juive hollandaise sous l’occupation nazie, Etty rédige ses carnets intimes (1) entre 1941 et sa mort à Auschwitz en 1943.

La démarche d’Etty n’est pas historique. Dans ses écrits, la focale de son objectif est réglée sur sa vie intérieure ; la guerre et la situation des Juifs d’Europe forment un fond distant et flou.

Cela recommence : arrestations, terreur, camps de concentration, des pères, des sœurs, des frères arrachés arbitrairement à leurs proches. On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. (p. 37)

Etty nous montre la voie à suivre lorsque nous sommes emportés par une crise. Celle qui ravage son monde est extrême à tout point de vue. Son histoire montre bien à quel point il est des circonstances qui nous enlèvent tout pouvoir de changer quoi que ce soit à notre destin. La crise est ce lieu qui nous invite à remplacer le faire et l’avoir par l’être. La singularité ne lui concède qu’une seule liberté : devenir pleinement elle-même.

L’homme forge son destin de l’intérieur, voilà une affirmation bien téméraire. En revanche, l’homme est libre de choisir l’accueil qu’il fera en lui-même à ce destin. (p. 105)

Cette liberté ne peut être acquise que par l’accès à la pleine conscience. Pour pouvoir choisir entre le salut et la perdition, il faut arracher les voiles mythologiques qui nous cachent le réel, s’élever au-dessus de la confusion entre bien et mal qui caractérise la régularité. Dans sa quête existentielle, Etty dénonce un à un tous les mensonges romantiques, renonce à tous les désirs. Elle acquiert au fil des jours une conscience exceptionnelle, qui lui permet de se confronter à tous les aspects du réel, y compris les plus insoutenables, sans basculer dans le désespoir ou dans la haine :

Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. (p. 119)

Etty voit dans cette évolution de son être quelque chose de profondément intime, et même si elle ne reconnaît pas le rôle du médiateur dans le désir, elle en décrit remarquablement les conséquences :

J’avais une nature trop sensuelle, trop « possessive », dirais-je. Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l’avoir. Aussi j’avais toujours cette sensation pénible de désir inextinguible [] (p. 21)

Parfois apparaît l’intuition de la nature mimétique du rapport à l’Autre :

L’essentiel est [] d’être à l’écoute de ce qui monte de soi. Nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant nos vies et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. (p. 91)

Elle perce le mur qui nous cache la réalité du désir métaphysique, du paradoxe attraction-répulsion du scandale :

Ne pas vouloir s’approprier l’autre, ce qui ne revient d’ailleurs pas à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale, ce qui n’implique nulle résignation. Je commence à discerner maintenant la nature de ma passion dans mes relations avec Max. C’était le désespoir de sentir l’autre finalement inaccessible qui me portait au comble de l’excitation. (p. 72) :

Au fur et à mesure qu’elle se libère des passions tristes du mimétisme envieux, elle gagne en empathie et en capacité d’aimer.

Depuis hier soir, j’ai ressenti dans ma chair, une fois de plus, ce que doit être en ce moment la souffrance des gens […] (p. 228)

Sa connaissance d’elle-même progresse en parallèle avec sa connaissance des autres :

Tous les mots, toutes les phrases jamais utilisées par moi dans le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâlis et ternes au prix de cette immense joie de vivre, de cet amour et de cette force qui jaillissent en moi comme des flammes. (p. 224)

Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ? (p. 215)

Le parcours est chaotique, les états d’exaltation alternent avec les états dépressifs.

Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942 [] (p. 133)

Angoisse devant la vie à tout point de vue. Dépression totale. Manque de confiance en moi. Dégoût. Angoisse. (p. 71)

A priori, il est facile de diagnostiquer un trouble bipolaire, mais encore une fois, la vision de la singularité depuis l’extérieur est biaisée, elle ne peut rendre compte de la réalité. La psychologie n’a jamais su différencier les états psychiatriques pathologiques des comportements transitoires observés chez une personne affectée par une crise violente. De manière plus générale, l’adoption de la méthode scientifique pour tenter de comprendre l’humain se heurtera toujours à la frontière entre régularité et singularité anthropologique. L’approche purement scientifique de l’humain est condamnée à l’échec par un paradoxe. La science, par définition, s’interdit le point de vue de la singularité, qui en sape les fondements ; la raison, la logique, l’objectivité y sont profondément altérées. Témoigner de l’expérience intime de la crise est réservé aux poètes et aux prophètes.

L’épreuve, en décantant l’accessoire, laisse apparaître l’essentiel :

Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me sentais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. […] Qu’un simple cœur humain puisse supporter tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! (p. 199)

Rien ne permet d’affirmer que le parcours spirituel d’Etty est conditionné à une crise. Cependant, ce n’est pas tant ce parcours en lui-même qui nous étonne et nous touche. C’est qu’il ait lieu dans les circonstances que nous connaissons. Etty progresse vers l’amour, la conscience et la liberté là où la grande majorité de ses contemporains se laissent emporter par le désespoir, la haine et la peur. Elle remonte à contre-courant toutes les malédictions, elle dément tous les fatalismes. Etty va chercher la vie là où nous ne voyons que la mort.

Je suis dans des dispositions singulières. Est-ce bien moi qui écris ici avec autant de paix et de maturité ? Et saura-t-on me comprendre si je dis que je me sens étonnamment heureuse, non pas d’un bonheur exalté et forcé, mais tout simplement heureuse, parce que je sens douceur et confiance croître en moi de jour en jour ? Parce que les faits troublants, menaçants, accablants qui m’assaillent ne produisent chez moi aucun effet de stupeur ? Parce que je persiste à envisager et à vivre ma vie dans toute la clarté et la netteté de ses contours. Parce que rien ne vient troubler ma façon de penser et de sentir. (p. 159)

Au lecteur donc de décider si ce témoignage confirme ou pas notre intuition de départ. La singularité anthropologique est-elle la condition pour pouvoir nous extraire du mimétisme d’appropriation, pour échapper au mécanisme victimaire, pour vaincre notre violence ? S’il en est ainsi, alors il nous faut d’urgence apprendre, non seulement à accepter les crises qui nous ravagent, mais à les accueillir avec reconnaissance. Alors la très choquante phrase de Jésus prend tout son sens :

« C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Luc 12, 49)

Les événements récents et d’autres à venir nous précipiteront tous et toutes, selon toute vraisemblance, dans une crise inédite par son ampleur et son étendue. Cette affirmation se heurtera certainement à bien des rejets ; c’est que, dans le deuil que nous devons faire du monde tel que nous le connaissons, nous en sommes encore au stade de la sidération et du déni. La crise sera pour nous tous, individuellement et collectivement, le test de notre capacité à échapper au sort habituel des humains dans de pareilles circonstances. Serons-nous capables de résister à la voix de la foule, qui nous dit de trouver un coupable à nos malheurs ? Pourrons-nous, comme le roi Ezéchias, parcourir une à une les étapes du deuil, choc et déni, culpabilité, colère, négociation, dépression, pour reconstruire notre monde et gagner au passage c’est en option la paix et la liberté ? La crise ouvre sur tous les possibles, mais surtout, en nous dépouillant à notre corps défendant des artifices et des mensonges qui soutiennent nos vies et nos communautés, elle nous fait l’inestimable cadeau de nous laisser libres de choisir.

 

(1) Toutes les citations sont extraites de « Une vie bouleversée », Editions du seuil / Points, 2007. Les extraits bibliques viennent de la TOB.

COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 2/ Un roi éprouvé

par Hervé van Baren

Des chapitres 18 à 20 du second livre des Rois, et, dans une rare reprise, des chapitres 36 à 39 du livre d’Isaïe, la Bible nous parle du règne dEzéchias, roi de Juda. A l’époque, le peuple juif se répartit en deux royaumes, Israël et Juda, avec comme capitales respectives Samarie et Jérusalem.

Le roi de Juda, Ezéchias, nous est présenté comme un monarque éclairé, gardien rigoureux du monothéisme et de l’intégrité territoriale de son pays.

Ezékias mit sa confiance dans le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël. Après lui, il n’y a pas eu de roi comme lui parmi tous les rois de Juda ; il n’y en avait pas eu de semblable non plus parmi ceux qui l’avaient précédé. (2 Rois 18, 5)

Malheureusement, il ne suffit pas d’être un bon gouvernant pour éviter les ennuis. Bientôt arrive la nouvelle de la chute de Samarie devant linvincible armée assyrienne, suivie par la prise de toutes les villes de Juda excepté Jérusalem. Encore un temps et voilà la redoutable armée en marche vers la grande ville.

Nous n’entrerons pas dans les détails historiques. Ce qui nous intéresse, dans ces versets, c’est le parcours spirituel d’un homme au fur et à mesure que la crise se déroule. C’est aussi, croyons-nous, ce qui intéresse le ou les auteurs.

La première phase de la crise, c’est une menace encore lointaine, imprécise. On sent bien dans le texte la montée de l’angoisse au fur et à mesure que les mauvaises nouvelles d’Israël et des autres villes de Juda parviennent à Jérusalem, catastrophe inimaginable quelques temps plus tôt.

La Bible nous décrit un roi bien éloigné de son portrait officiel. Il commence par s’humilier devant son ennemi, et cherche à acheter sa grâce :

Ezékias, roi de Juda, envoya dire au roi d’Assyrie à Lakish : « J’ai commis une faute. Ne m’attaque pas ; ce que tu m’imposeras, je le supporterai. » Le roi d’Assyrie fixa à Ezékias, roi de Juda, une taxe de trois cents talents d’argent et de trente talents d’or. Ezékias livra tout l’argent qui se trouvait dans la Maison du SEIGNEUR et dans les trésors de la maison du roi (2 Rois 18, 14-15)

Bien entendu, cette couardise n’a aucun effet sur la volonté de l’Assyrie de s’emparer de la ville. Bientôt les armées ennemies se tiennent au pied des murailles. C’est la seconde phase de la crise. Le danger est à présent bien concret, bien qu’à ce stade pas une goutte de sang n’ait été versée. Le texte nous gratifie alors d’un extraordinaire morceau de guerre psychologique, avec la harangue de l’aide de camp du roi d’Assyrie, qui ne réussit que trop bien à saper le moral des assiégés, leur roi en tête :

[…] [Ezéchias] déchira ses vêtements, revêtit le sac et se rendit à la Maison du SEIGNEUR. (2 Rois 19,1)

Dans l’esprit d’Ezéchias, la ville est déjà perdue. Il se décharge de ses responsabilités en faisant appel aux super-pouvoirs du prophète de service, en l’occurrence Isaïe. L’intervention de celui-ci a pour résultat une pause temporaire dans la crise, mais bientôt celle-ci menace de plus belle. La seconde intervention du prophète frappe durement l’armée ennemie ; elle retourne en Assyrie, où le roi Sennakérib se fait assassiner par ses propres fils. Fin de l’épisode.

On aurait là une édifiante histoire prouvant la toute-puissance de YHWH et de son prophète, sans le chapitre suivant. Passons à la version du livre d’Isaïe.

En ces jours-là, Ezékias fut atteint d’une maladie mortelle (Isaïe 38, 1)

Pour comprendre la teneur de ce début de chapitre, il faut réaliser qu’il raconte la même histoire suivant un autre point de vue. La « maladie mortelle » fait référence au désespoir du roi lorsqu’il réalise qu’il sera sans doute le dernier de l’histoire de son peuple. On notera, tout au long de l’épisode, le portrait plein d’autodérision que le prophète brosse de lui-même. On appréciera par exemple sa belle empathie et son tact lorsqu’il conseille au roi de régler ses affaires au plus vite

Le prophète Esaïe, fils d’Amoç, vint le trouver et lui dit : « Ainsi parle le SEIGNEUR : Donne des ordres à ta maison, car tu vas mourir, tu ne survivras pas. (Isaïe 38, 1)

Quelle sollicitude !

Ezékias tourna son visage contre le mur et pria le SEIGNEUR. Il dit : « Ah ! SEIGNEUR daigne te souvenir que j’ai marché en ta présence avec loyauté et d’un cœur intègre et que j’ai fait ce qui est bien à tes yeux. » Ezékias versa d’abondantes larmes. (Isaïe 38, 2-3)

Ezéchias en est au stade du deuil qu’on appelle la négociation.

Ensuite vient une prophétie d’Isaïe :

La parole du SEIGNEUR fut adressée à Esaïe : « Va et dis à Ezékias : Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. Je te délivrerai, ainsi que cette ville, des mains du roi d’Assyrie. Je protégerai cette ville. Et voici pour toi, de la part du SEIGNEUR, le signe que le SEIGNEUR fera ce qu’il a dit : Voici que, sur les degrés d’Akhaz, je vais faire reculer l’ombre qui est déjà descendue : elle reculera de dix degrés. » Et le soleil remonta sur les degrés dix degrés qu’il avait déjà descendus. (Isaïe 38, 4-8)

Les quinze années gagnées compensent probablement les quinze perdues dans la phase dépressive. La liberté que le narrateur prend avec les lois de la physique décrit bien le vécu de la crise, l’abolition de toutes les perceptions habituelles du temps. La singularité, tout comme la poésie, permet toutes les libertés.

La même histoire nous est racontée une troisième fois, cette fois-ci du point de vue d’Ezéchias lui-même, sous la forme d’un psaume.

Poème d’Ezékias, roi de Juda, lorsqu’il fut malade et survécut à sa maladie.
Moi, j’ai dit : au meilleur temps de ma vie,
je dois m’en aller. Je suis assigné aux portes du séjour des morts,
pour le reste de mes années. (Isaïe 38, 9-10)

Le texte nous décrit la dépression comme un état sans horizon temporel. L’absence de Dieu correspond à la mort de toute relation, et le pays tout entier semble affecté par la maladie de son roi :

J’ai dit : je ne verrai plus le SEIGNEUR sur la terre des vivants.
Je ne pourrai plus voir un visage d’homme
parmi les habitants du pays où tout s’arrête. (Isaïe 38, 11)

Tantôt on est condamné à traîner sa carcasse éternellement, tantôt on ne passera pas la nuit :

Je suis assigné aux portes du séjour des morts,
pour le reste de mes années. (Isaïe 38, 10)

Avant le matin, je serai réduit à rien.
Comme le lion, il a broyé tous mes os.
Du jour à la nuit,
tu en auras fini avec moi. (Isaïe 38, 13)

Mais bientôt la lumière réapparaît au loin :

« Le Seigneur est auprès des siens : ils vivront
et son esprit animera tout ce qui est en eux »,
aussi tu me rétabliras et me feras revivre. (Isaïe 38, 16)

Et finit par réchauffer à nouveau les jours d’Ezéchias :

Mon amertume s’est changée en salut.
Tu t’es attaché à ma vie pour que j’évite la fosse
et tu as jeté derrière toi tous mes péchés.
Car le séjour des morts ne peut pas te louer
ni la Mort te célébrer.
Ceux qui sont descendus dans la tombe
n’espèrent plus en ta fidélité.
Le vivant, lui seul, te loue,
comme moi aujourd’hui.
Le père fera connaître à ses fils ta fidélité. (Isaïe 38, 17-19)

Chute et relèvement, lamentation et chant de grâce, accablement et libération, tout cela a lieu au sein de la crise. Tous les prophètes de la Bible témoignent d’un événement qui a transformé leur vie, leur être, hors du temps et de l’espace. C’est bien une singularité anthropologique que ces versets décrivent, un lieu/instant où les lois qui régissent habituellement nos vies n’ont plus cours, le lieu de tous les possibles.

Cette description d’une crise est incomparable parce qu’elle met en parallèle le point de vue extérieur, sujet des premiers chapitres historiques, et le témoignage intime. Si nous avons été si longtemps incapables de voir qu’Isaïe nous racontait trois fois la même histoire, c’est parce que l’unicité des faits est masquée par la nature radicalement différente de l’observation selon qu’elle a lieu du dehors de la singularité ou du dedans.

La crise est donc simultanément le lieu de la perte et celui du salut. Comment ne pas citer Hölderlin, dont Benoît Chantre retrace le parcours spirituel similaire dans son dernier livre (1) :

Là où croit le péril croît aussi ce qui sauve.

Genèse nous raconte la mère de toutes les crises, le déluge, non sans avoir expliqué ses causes :

les fils de Dieu virent que les filles d’homme étaient belles et ils prirent pour femmes celles de leur choix. (Genèse 6, 2)

Les hommes choisissent les femmes selon leur bon vouloir. En prenant pour exemple le désir le plus puissant, Genèse nous décrit un monde dans lequel celui-ci nest pas bridé par la loi. Cette absence de régulation des désirs conduit à l’emballement de la violence :

Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal, et le SEIGNEUR se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. (Genèse 6, 5-6)

Une fois le déluge passé, dès la sortie de l’arche, Noé instaure un ordre sacrificiel :

Noé éleva un autel pour le SEIGNEUR. Il prit de tout bétail pur, de tout oiseau pur et il offrit des holocaustes sur l’autel. (Genèse 8, 20)

Ce qui a pour conséquence d’apaiser la colère divine :

Le SEIGNEUR respira le parfum apaisant et se dit en lui-même : « Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme. Certes, le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse, mais plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. (Genèse 8, 21)

L’ordre légal et sacrificiel conduit à une alliance entre Dieu et les hommes :

« Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche avec vous, même les bêtes sauvages. J’établirai mon alliance avec vous : aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre. » (Genèse 9, 9-11)

La promesse de préserver la terre de tout nouveau déluge est, sans nul doute, conditionnée à la part humaine du contrat, préserver l’ordre légal et sacrificiel. En supplément, il y a cet engagement divin, redoutablement ambigu :

Dieu dit : « Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures.

« J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre. Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée, je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit ; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair. L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre. » (Genèse 9, 12-16)

La nuée, c’est bien la menace d’un nouveau déluge, mais à présent elle est éclairée par un arc-en-ciel. La crise change, par ce détail, entièrement de sens. Là où le déluge faisait passer de l’anarchie à la loi et au sacré, les nuées à venir feront passer de la loi et du sacré à l’Esprit, à la conscience. Nous ne sommes pas dispensés d’épreuves, mais celles-ci ont à présent un sens, un objectif qui n’est nullement la destruction de l’humanité. L’arc de lumière annonce une nouvelle alliance entre YHWH et les humains, la relation d’amour que Dieu établit avec nous et que nous avons si souvent tendance à oublier. L’arc n’apparaît, notons-le, que dans la nuée. Genèse suggérerait-elle qu’il n’y a que dans les crises que nous pouvons être éclairés par la lumière divine ?

Rien ne permet d’assimiler Dieu à la singularité de la crise, mais tous les témoignages bibliques désignent la singularité anthropologique comme le lieu de notre rencontre avec Dieu.

(1) Benoît Chantre, le clocher de Tübingen, 2019

Les extraits bibliques proviennent de la TOB.

COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 1/ Le lieu de tous les possibles.

par Hervé van Baren

 

En mathématique, une singularité est un lieu de l’espace où l’objet mathématique étudié n’est pas bien défini. C’est souvent un lieu de transition, par exemple lorsqu’une variable change brutalement de valeur en un point précis.

Cette définition se transpose à la physique. Les exemples classiques de singularité physique sont le big bang et les trous noirs. Ce sont des lieux de l’espace-temps où les lois de la physique ne sont plus valables. Par exemple, un trou noir est une singularité définie par un champ gravitationnel infini.

Définissons les invariants anthropologiques comme les caractéristiques humaines universelles. Du point de vue individuel, ce sont la raison et l’affect. Du point de vue collectif, ce sont les structures collectives universelles ; la loi (comprenant les traditions, les coutumes, les valeurs…), la religion, les croyances collectives, l’économie, la politique.

Définissons à présent une singularité anthropologique comme un lieu/instant où les invariants anthropologiques ne sont plus valables pour décrire l’humain. Ce qu’il faut comprendre par cette définition, c’est que l’impossibilité de décrire l’humain n’est pas relative, elle est absolue. Elle n’est pas limitée à l’humain qui fait l’expérience de la singularité de l’intérieur. Même un observateur extérieur qui ne serait pas affecté par la singularité (comme le physicien observe un trou noir à distance) serait incapable de déduire de ses observations les lois anthropologiques classiques. Dans la singularité, elles sont abolies.

Par opposition, nous nommerons régularité tout état de l’humain qui n’est pas une singularité, c’est-à-dire pour lequel les invariants anthropologiques sont fonctionnels.

Pour finir, assimilons une crise à une singularité anthropologique. Cette définition est restrictive. Toutes les crises que vivent les individus et les collectivités humaines ne sont pas des singularités anthropologiques, mais nous garderons pour notre réflexion seulement celles qui le sont.

Une telle crise existe-t-elle ? Il y a des arguments pour répondre par l’affirmative. Individuellement, la dépression répond à plusieurs critères. La raison est dysfonctionnelle et l’affect profondément perturbé. Il n’y a plus de désirs, plus de volonté. Il n’y a plus d’horizon ; le temps semble s’être arrêté et les repères spatiaux s’estompent. D’autres affections psychiatriques correspondent assez bien à la définition. Dès que les comportements deviennent erratiques et imprévisibles, comme dans certaines psychoses, dès que la capacité à se situer dans le temps et l’espace est affectée, on peut parler de crise au sens où nous l’avons définie.

Collectivement, les crises se traduisent par une désintégration de l’ordre social conduisant à des comportements collectifs absurdes, sans cause ni objectif clair, à une violence sans bornes parfois. C’est le cas de certaines guerres civiles ou insurrections. On peut arguer que le génocide rwandais, par exemple, correspondait à un tel état collectif. Dans la plupart des cas, cette abolition est partielle ; l’anarchie qui s’empare de la collectivité reste régie, en apparence, par des lois. C’est le cas de la Terreur pendant la Révolution, du nazisme en Allemagne, de l’idéologie Khmer Rouge au Cambodge, de la Révolution Culturelle de Mao. A échelle plus réduite, on constate que la plupart des émeutes répondent à la définition. Une émeute est toujours matée de l’extérieur, parce qu’elle est incapable de s’auto-réguler, elle n’obéit à aucune loi. Au sein du système fermé de l’émeute, les lois anthropologiques classiques sont bien inopérantes.

Un récent article rappelait le pouvoir du poète à évoquer le réel en peu de mots. C’est ainsi que La Fontaine décrit en quoi une crise telle qu’une épidémie de peste a le pouvoir de bouleverser la nature même des êtres :

Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Et, avec encore plus de sobriété, le phénomène mimétique d’extension de ces états dénaturés à toute la collectivité :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…

Comment sort-on d’une crise ? On en sort, c’est tout. A un moment, le lieu/instant où se situe l’individu ou le groupe ne correspond plus à une singularité, et les invariants anthropologiques reprennent leurs droits. 

S’il est possible pour un observateur extérieur de décrire un état singulier, il n’est pas possible pour un observateur affecté par la crise de se représenter un état régulier. A l’inverse des trous noirs, la lumière peut sortir d’une singularité anthropologique, pas y entrer. Au sein de la crise, nous sommes aveugles.

Parmi les invariants anthropologiques affectés par la crise, la raison tient une place à part. On ne peut pas dire qu’elle soit systématiquement abolie par la crise. Les individus ou les groupes affectés peuvent donner l’apparence de la raison. Leurs pensées peuvent sembler cohérentes. Cependant, cette capacité de raisonnement est profondément pervertie à la base. Par exemple, un génocidaire pourra construire un raisonnement cohérent pour justifier ses actes ; mais les fondements de cette construction intellectuelle seront toujours déraisonnables, absurdes.

La crise vue comme une singularité anthropologique rejoint la théorie mimétique. Girard donne une description saisissante des crises mimétiques, et de la folie meurtrière qui s’empare de la foule et la pousse à expulser sa violence vers une victime émissaire. La raison est abolie. Le lynchage est rendu possible par la déformation du réel, par la méconnaissance. La victime apparaît aux yeux de tous comme un monstre repoussant ; aucune donnée objective ne peut soutenir cette vision. Aucun argument raisonnable ne détournera la foule de sa cible. Aucun discours ne pourra convaincre les émeutiers que la violence qu’ils prétendent combattre est en réalité leur violence. Au paroxysme de la crise mimétique, lorsque toutes les frustrations, toutes les peurs et tous les ressentiments se sont reportés sur la victime, l’état de la foule est bien une singularité anthropologique. Ce qui permet de constater que toutes les lois ne sont pas abolies au point singulier. Le mécanisme victimaire est une loi anthropologique universelle, et cette loi-là reste d’application au paroxysme de la crise. Peut-être est-ce même seulement à cet endroit qu’elle est valable ? Peut-être le mécanisme victimaire est-il la loi qui remplace les lois régulières au cœur de la singularité ?

De même, les portraits que donnent les grands romanciers de leurs personnages victimes de la rivalité mimétique tendent à décrire une singularité ; leur discernement, leur morale, leur capacité d’introspection et de communication sociale sont profondément affectés. Leur monde intérieur se réduit à un être singulier : le rival.

Quel pourrait être l’intérêt d’une telle représentation de la crise ? Je pense que reconnaître dans les crises les plus aigües des singularités anthropologiques permettrait de revoir entièrement notre manière de les aborder. Comme déjà dit, il est inutile d’élaborer des stratégies et des méthodes pour agir sur une crise de l’intérieur ; rien ne peut affecter la singularité de l’intérieur. 

La capacité d’action depuis l’extérieur est réduite. On peut tenter d’extraire des individus d’un groupe en crise (par exemple en procédant à l’arrestation d’émeutiers), on peut sédater un psychotique ; mais fondamentalement, on ne peut transformer une singularité en régularité.

Notre capacité d’action se concentre donc sur trois aspects : la prévention, la sortie de crise et l’isolement.

Le principe qui doit guider la prévention est simple : éviter à tout prix que l’individu ou la collectivité ne se retrouve au lieu/instant de la singularité. Une fois que c’est le cas, c’est trop tard ! Cette prévention conditionne et explique, en particulier, le religieux. La reproduction du meurtre fondateur par les rites crée de fausses crises, de fausses singularités qui ont pour objectif de garder les humains loin des vraies.

La gestion de la sortie de crise vise à rétablir aussi vite que possible des conditions régulières optimales.

Enfin, l’isolement part du constat que les crises sont des singularités partageant avec les trous noirs la caractéristique d’être des attracteurs puissants. Il est donc souhaitable de prendre des mesures pour éviter que le groupe ou l’individu en crise n’attire à lui les humains qui se situent à proximité ; pour le confiner, en quelque sorte.

Admettons que cette théorie n’apporte pas grand-chose, sinon de remettre en question la croyance que par la raison ou par tout type d’action, nous ayons un quelconque pouvoir sur la crise telle que nous l’avons définie. Cependant, je laisse à la réflexion du lecteur une autre idée. Les singularités sont les lieux/instants de toutes les transformations, de tous les changements qualitatifs majeurs, de tous les possibles. Le problème des invariants anthropologiques, c’est qu’ils sont tous, comme nous l’apprend René Girard, fondés sur la violence. Peut-on raisonnablement espérer les débarrasser tous de ce bogue primordial par des actions humaines entreprises depuis la régularité ? A l’inverse, est-il permis de faire l’hypothèse que toute transformation anthropologique qui nous ferait dépasser notre violence doit nécessairement passer par une singularité ? Par une crise ?

 

Tous les extraits de la Bible proviennent de la TOB.