« Ne nous laisse pas entrer en tentation »

Par François Hien

A partir du 2 décembre prochain, une nouvelle traduction du Notre Père sera en vigueur dans les églises françaises. Au lieu de murmurer « Ne nous soumets pas à la tentation », les chrétiens diront : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Ce glissement de signification n’est pas anodin. Nous n’en finissons pas de devenir chrétien. La traduction nouvelle révèle une appréhension plus fine de ce skandalon dont le Christ invite à se détourner. La figure de Dieu qui se dessinait implicitement à travers l’ancienne traduction était celle d’un Dieu poussant à la faute, puis punissant ceux qui s’y sont laissé prendre. Un Dieu tentateur – celui dont Girard dénonçait la conception, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde : un Dieu nous faisant payer le sacrifice sanglant de son fils, qu’il aurait lui-même ordonné. À présent, Dieu n’a plus de responsabilité dans nos péchés ; nous Lui demanderons seulement de nous donner la force d’y résister.

Dieu n’est pas là pour nous éprouver, vérifier la solidité de notre foi en nous précipitant dans des pièges. C’est le diable qui tente – et le diable n’a pas d’être, il n’est rien d’autre que l’entraînement mimétique lui-même. Nous sommes agis par un mécanisme qui nous dépasse, et notre liberté repose sur notre capacité à lui résister, à inverser la polarité de la réciprocité négative en instaurant le premier geste de la réciprocité positive – sans en passer par le sacrifice, dont c’était la fonction dans le monde archaïque[1]. L’exigeante éthique chrétienne repose sur cette recommandation : résister à cet enchaînement mimétique dont on se croit toujours excusé puisqu’il nous précède ; résister à cette chaîne de violence dont on se croit innocent puisqu’on n’en est qu’un maillon. Résister au mimétisme délétère pour instaurer son contraire, le cercle vertueux du don.

Pour comprendre cette prière, je crois qu’il ne faut pas imaginer de grandes tentations, du genre de celles que Jésus a subies au désert. La tentation dont il s’agit ici, c’est simplement celle du laisser-aller, du laisser-faire. La tentation d’être un miroir de la tension que l’on subit. De rendre sans la modifier la violence qui nous atteint. Se laisser entrer en tentation, c’est maintenir dans son angle mort les offenses que l’on commet par inadvertance, les susceptibilités qu’on froisse par négligence, tous ces instants où l’automaticité des rapports sociaux et l’imperfection de la communication humaine créent des offensés sans qu’il y ait en face, à proprement parler, d’offenseur.

« Ne nous laisse pas entrer en tentation » : on sent dans cette traduction la dimension passive du péché. Il s’agit de se laisser glisser, de se laisser prendre par un enchaînement qui nous précède et dont il sera toujours possible de se croire innocent. L’éthique chrétienne consiste d’abord à nous découvrir coupables de notre consentement muet à des enchaînements délétères. Résister à la tentation, c’est assumer une responsabilité totale ; c’est découvrir que notre insertion dans le jeu mimétique nous rend comptable de tout ce qui nous précède, de tout ce qui nous suit. C’est se souvenir que nous gardons toujours la possibilité de résister à ce que le mimétisme nous invite à faire – et que le péché consiste à ne pas interrompre ce cycle quand nous en aurions les moyens.

Une conception trop substantielle du péché nous permet de nous en prétendre innocents. Puisque je n’ai ni volé, ni violé, ni tué, je me sens à l’abri des remontrances morales. Mais le péché dont il est ici question n’est souvent pas considéré comme tel par les hommes ; il consiste à ne pas enrayer la violence, à la laisser nous traverser ; être pécheur, c’est être grégaire, c’est envoyer les pierres qui suivent la première pierre, c’est accabler celui que tous accablent, c’est répondre vertement à celui qui nous agresse. Résister à la tentation, c’est ne pas rendre la gifle qu’on nous donne, c’est « tendre l’autre joue ».

« Ne nous laisse pas entrer en tentation » : la traduction nous enjoint à être actif, à résister, à ne pas céder à la facilité du mimétisme. La vertu ne consiste pas seulement à s’abstenir des grands péchés ; elle consiste aussi à agir à l’encontre du mimétisme ambiant – et particulièrement celui qui exerce sur nous la tentation d’y céder, celui de notre milieu, de notre environnement. Car il est facile de reprocher aux autres leur grégarisme en restant aveugle au sien. Et c’est dans son propre milieu, dans sa famille, à son travail, qu’il faut le courage de prendre à rebours ce qui « va de soi », et en quoi consiste précisément le péché. « Ne nous laisse pas entrer en tentation », cela signifie : ne me permets pas de me laisser aller ; donne-moi le courage de me demander toujours à quoi je participe par ma passivité ; aide-moi à assumer les conséquences de cette prise de responsabilité.

À l’heure où une frange non négligeable des catholiques de France se laissent tenter par une concurrence identitaire avec les musulmans, cette nouvelle traduction me semble de bon augure. Elle rompt enfin avec le Dieu tentateur de l’Ancien Testament ; il n’est jamais trop tard pour enfin devenir chrétiens.

[1]Voir à ce propos le livre limpide de Mark Anspach, Figures de la réciprocité, où l’on voit que le sacrifice était l’expédiant naturel grâce auquel les sociétés préchrétiennes parvenaient à transformer les cycles de vengeance en cycles du don. Le christianisme bien compris permet cette inversion de sens en économisant la violence sacrificielle : par l’acte de désintéressement du chrétien, qui sait que son geste peut être récompensé par la mort, mais qui fait le pari d’un mimétisme vertueux : « Aimez, et vous serez aimés ».

Sommes-nous intrinsèquement bons… ou violents ?

Par Bernard Perret

L’ouvrage à succès de Jacques Lecomte La Bonté humaine (Odile Jacob 2014) constitue une provocation stimulante pour les girardiens. À première vue, il prend l’exacte contre-pied du pessimisme apocalyptique de Girard. Pour résumer, la conviction de l’auteur est que l’être humain est foncièrement bon : « À côté de tendances potentiellement agressives chez l’être humain sont présentes, et d’une manière plus importante encore, des tendances à l’empathie, à l’altruisme et à la coopération. » Pour étayer ce point de vue, l’auteur commence par accumuler les résultats d’études empiriques et les exemples concrets, en décrivant des situations « où l’on s’attendrait à ce que la violence et le « chacun pour soi » dominent, alors que c’est le contraire qui se produit. Des personnes en sauvent d’autres au risque de leur vie ; des individus violents changent radicalement d’orientation après avoir rencontré des personnes qui ont su reconnaître leur fond de générosité ; d’autres pardonnent des actes d’une grande violence dont ils ont été les victimes, etc. » Dans un second temps, il s’appuie sur les sciences dures pour étayer son propos, principalement l’éthologie (en critiquant les thèses de Konrad Lorenz), la neurologie (les neurones miroirs) et l’économie expérimentale.

Le point de vue de l’auteur est unilatéral : il semble ignorer cette autre face de la réalité qu’est l’universalité de la violence, les génocides, le terrorisme, le harcèlement scolaire, etc. Même si le nombre de mort par homicide a tendance à diminuer, on sait très bien que cela traduit davantage une transformation qu’une disparition de la violence. Au plan méthodologique, on peut faire deux critiques sa démarche : tout d’abord, le caractère essentiellement empirique des éléments de preuve qu’il avance ne permet pas de faire la part des tendances fondamentales du psychisme humain et, d’autre part, de ce qui relève d’une imprégnation culturelle (et, notamment, de l’influence diffuse du christianisme). C’est particulièrement gênant lorsqu’il met en avant la propension à pardonner et à valoriser le pardon, quand on sait à quel point le pardon a été promu comme une valeur centrale par le christianisme.

L’autre problème, c’est qu’il n’explique pas comment les mêmes individus peuvent faire preuve de compassion et, dans certaines circonstances, s’adonner à une violence sauvage. Ou plutôt, il l’explique par un certain nombre de « facteurs facilitateurs », d’une manière qui paraît pauvre et peu éclairante regard de l’interprétation mimétique qu’en donne Girard. Dans le cas de la guerre, « il s’agit :

  • du conditionnement général des esprits ;
  • de la soumission à l’autorité ;
  • de la solidarité du groupe de soldat ;
  • de l’augmentation de la distance physique entre le tueur et ses victimes ;
  • du dédoublement de la personnalité ;
  • de la consommation d’alcool et d’autres substances[1]. »

Ce style d’explication passe à côté du caractère intensément mimétique de la violence, du fait qu’elle est toujours réciproque et que, d’autre part, elle est souvent requise pour susciter l’unanimité au sein d’un groupe. Seule l’interprétation girardienne permet de comprendre pourquoi la plupart des hommes, non seulement sont capables de tuer sous l’effet d’un conditionnement (par l’autorité, la propagande…ou l’alcool), mais sont susceptibles d’éprouver une haine meurtrière et ont besoin de la haine comme ciment social. De ce point de vue, le cas du harcèlement scolaire est dramatiquement significatif : c’est un comportement qui émerge de la dynamique interne d’un groupe d’enfants indépendamment de toute forme de conditionnement social.

Cela étant dit, il faut reconnaître à Lecomte le mérite d’éclairer avec force et conviction un aspect de la réalité humaine trop peu considéré par Girard. Il est tout à fait vrai que l’on ne peut rien comprendre au fonctionnement des sociétés sans prendre en compte l’affectio societatis, la volonté constructive de faire société et d’agir ensemble, la curiosité positive à l’égard d’autrui, bienveillance et la compassion. Girard, certes, n’a jamais nié le versant positif de la mimesis, c’est à dire très exactement l’empathie, mais, tout en reconnaissant qu’elle est au fondement des processus d’apprentissage et de socialisation, il ne s’y est guère intéressé et, surtout, il n’a jamais considéré qu’elle pouvait par elle-même, c’est à dire sans le secours de dispositifs sociaux issus du sacré, faire efficacement obstacle au déchaînement de la violence mimétique. Dans son dernier livre, Jean-Michel Oughourlian lui en fait explicitement le reproche : « Je lui ai souvent dit mon désaccord quant au pessimisme qui se dégage de son œuvre: je pense que le mimétisme n’engendre pas uniquement les rivalités, il n’est pas forcément source de violence, un groupe humain n’a pas uniquement besoin d’un bouc émissaire pour conforter son unité[2]. » Face à ce genre de critique, les réponses de Girard peuvent paraître assez désinvoltes. Dans une discussion sur son commentaire du jugement de Salomon, il répondait au reproche d’ignorer l’amour maternel que le fait de ne pas en parler ne valait pas négation, en ajoutant :« Ce n’est pas parce qu’on a écrit un traité de quatre cent pages sur les tornades qu’on doit en écrire un aussi long sur le beau temps[3]. »

Il vaut la peine de s’arrêter sur cette réponse, plus profonde qu’il y paraît. S’il est légitime d’accorder une importance centrale à la violence comme clef de compréhension du phénomène humain, ce n’est pas parce qu’elle est ordinairement plus présente que la sympathie, la bienveillance et la compassion, mais parce qu’elle constitue l’obstacle majeur à surmonter, le négatif qui doit être canalisé et transcendé par la culture. En d’autres termes, pour reprendre les termes de Girard, mettre la violence au centre de l’étude des sociétés « ne signifie pas que la violence est fondatrice des relations humaines, seulement que les institutions doivent tenir compte de la violence que l’imitation produit comme une sorte d’effet secondaire[4]. » C’est en abordant la réalité humaine par son versant le plus sombre que l’on comprend le mieux la genèse et la logique profonde des phénomènes culturels : on pourrait parler ici d’un privilège du négatif, principe épistémologique dont l’une des expressions est que la différence symbolique procède de la violence. On peut, me semble-t-il, accorder à Girard ce point majeur tout en reconnaissant que son pessimisme trop systématique a limité sa capacité à appliquer ses idées à l’analyse des réalités sociales contemporaines. Ayant découvert le désir mimétique dans le climat apocalyptique de sa conversion au christianisme, il est resté intimement convaincu que c’est seulement « par le processus de conversion que la capacité mimétique revient à la bonté originelle pour laquelle elle était faite[5]. » Cependant, même en se plaçant du point de vue chrétien, on peut arguer d’une plus grande autonomie du bien à l’égard du mal.

[1]     pp. 11 et 106.

[2]     Cet autre qui m’obsède,  Albin Michel, p. 79.

[3]     « Réponse à Jacques Godebout sur le jugement de Salomon », Cahier de l’Herne, René Girard, dirigé par Mark Anspach, 2008, p. 158.

[4]     Idem, p. 158.

[5]     Grant Kaplan, René Girard, unlikely apologist, University of Notre Dame Press, 2016.

Une nouvelle publication sur la théorie mimétique et la religion

Ce petit message pour vous informer de la sortie d’un ouvrage collectif de 550 pages publié sous la direction des théologiens James Alison et Wolfgang Palaver dans la deuxième quinzaine de novembre 2017 : The Palgrave Handbook of Mimetic theory and Religion.

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La médiation algorithmique

par Jean-Marc Bourdin le 2 octobre 2017

Dès Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard avait proposé une histoire de la médiation du désir, la faisant passer de l’externe non-rivale à l’interne où le modèle était susceptible de se muer en rival pour faire obstacle au désirant. Au terme de sa réflexion, il avait imaginé avec Benoît Chantre dans Achever Clausewitz une médiation intime qui aurait intégré l’imitation du Christ pour nous protéger des affres et dangers d’un désir mimétique à l’orientation déviée. Mais à côté de cette espérance salvatrice, celle que suggère l’aphorisme d’Hölderlin plusieurs fois répété dans l’ouvrage, il est probable que la médiation poursuive sa course vers un tropisme plus périlleux pour l’humanité. Si la médiation intime n’est pas (suffisamment) contagieuse, ce qui est à redouter, une autre au succès plus probable est en train de se diffuser à vue d’œil sans qu’elle soit pour autant envisagée comme la forme post-moderne, voire trans-humaine, de la médiation.

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Pankaj Mishra à Madrid le 15 juillet 2017

Une très belle interview de Wolfgang Palaver en conclusion de COV&R 2017. L’anglais d’un Autrichien et d’un Indien est accessible pour un Français le parlant difficilement (en tout cas pour moi qui ai eu le plaisir d’y assister en direct)…

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