Disputatio COVID-19

 

A propos des trois articles sur le COVID-19 parus en mars 2020

Ces trois articles ont suscité la discussion entre les contributeurs habituels du blogue. Comme la disputatio à propos deChacun son Apocalypse” publiée la semaine dernière, nous vous présentons dans cette page les principales étapes de nos échanges. Nul doute que nous aurons à y revenir, probablement en tentant, dans les semaines à venir, à prendre plus de recul.

Premier article : COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Bernard Perret

Ce texte permet de lancer la discussion. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le politique semble renaître de ses cendres. Je suis plus hésitant sur l’idée de crise sociale. Les mesures de confinement créent une crise sociale « objective », en quelque sorte, par l’effet mécanique des perturbations de la vie économique et du freinage des déplacements. Il faudra voir les conséquences de tout cela dans la durée sur le chômage, etc., mais, pour l’instant, je ne vois pas trop de signes de panique (hormis temporairement à la Bourse) et d’anomie annonciatrice de violence. Il y a certes des vols, un peu de complotisme et un début de polémique entre la Chine et les US pour trouver un bouc émissaire, des fermetures de frontière intempestives (mais compréhensibles). Mais au total, ça ne va pas très loin (pour l’instant) et la plupart des gens sont plutôt calmes et rationnels. On voit même des choses très positives: la Chine a remercié la France de lui avoir envoyé du matériel et, en sens inverse, les chinois viennent de livrer des équipements à l’Italie…Dans ce pays, justement, les gens se mettent aux fenêtres le soir pour chanter ensemble. Sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup d’humour, de tentatives pour dédramatiser. On voit aussi se développer la coopération scientifique. Je constate aussi que les gens ne semblent pas trop mettre en doute la parole des experts, contrairement à ce qui se passe pour le climat. Il faut voir comment tout cela va évoluer, mais on voit quand même que, pour le moment, ça ne ressemble vraiment pas à ce qu’évoque Girard à propos des épidémies de Peste du passé. Le christianisme, les lumières et aussi le développement des communications et de l’information, sont passés par là.

2.Thierry Berlanda

A vrai dire l’analyse de Jean-Marc, et les perspectives sombres qu’elle dessine, me convainc, mais la réponse optimiste de Bernard me convainc tout autant. Dans le « temps de paix » abhorré tant par De Gaulle que par Churchill, dans ce temps bourgeois voué à la consommation à outrance, à l’imperium du désir et marquée par le sentiment de pronoïa induit (je dis bien « pronoïa”), dans ce temps où chasser l’ennui est finalement la seule priorité, certains (ou beaucoup) avaient oublié que notre humanité, entendu en genre et en nombre, est sans cesse au bord du gouffre. Renvoyés à notre faiblesse ontologique, qui consiste en ce que nous « ne nous apportons pas nous-mêmes dans la vie » (Michel Henry) et que donc nous sommes dans une situation permanente de passivité par rapport à la vie, nous faisons l’épreuve de notre propre vérité. Bref, nous vivons une apocalypse, c’est-à-dire l’effondrement de ce qui masque la vérité. S’il s’ensuivait que l’Ego triomphant mette enfin un genou à terre, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. J’espère toutefois que la plupart de mes contemporains ne paieront pas d’un prix trop élevé notre péché d’orgueil collectif, et même qu’éventuellement je serai moi-même là pour le vérifier 🙂

3. Jean-Marc Bourdin

En réponse à Bernard, une société qui se trouve dans une situation où elle fait le choix de ne pas envoyer sa jeunesse étudier et ses travailleurs travailler, par voie de conséquence, et ce pour une durée indéterminée mais significative est pour moi dans une situation critique. Je suis d’accord que cette crise ne débouche pas sur le chaos, ce que mon papier ne dit d’ailleurs pas, et qu’elle fournit l’occasion de belles réactions, ce qui mériterait effectivement d’être analysé. 

4. Hervé van Baren

J’abonde dans le sens de tout ce qui a été dit, et je prends Jean-Marc au mot, avec une autre approche, biblique comme d’habitude. Je pense que le commentaire de Bernard mériterait une analyse plus poussée, parce qu’en effet, les réponses positives à la crise du Covid-19 sont en contradiction flagrante avec l’apocalypse évoqué par Thierry. Lecteurs de Girard, nous pourrions nous attendre à une explosion de violence et à des tentatives de résolution sacrificielle beaucoup plus nombreuses et violentes.

 

[…] Bien d’accord avec toi, Thierry, je souscris à ta définition : « l’effondrement de ce qui masque la vérité ». Désolé pour cette formulation maladroite. C’est de la vision convenue de l’apocalypse que je parlais.

Deuxième article : COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique proposé par Hervé van Baren

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Christine Orsini

Les crises, à l’échelle mondiale, se succèdent et s’interpénètrent de telle façon qu’on n’a plus besoin d’avoir lu René Girard pour être devant cette évidence : « la dimension apocalyptique du présent ». Par contre, on aurait bien besoin 1) de donner à « apocalypse » son sens de « révélation » et 2) d’essayer la méthode girardienne pour donner du sens à ce qui nous arrive, particulièrement quand l’événement et ses conséquences sont de l’ordre de l’inédit !

Merci, Hervé van Baren, de faire usage de cette méthode à l’occasion de ce fléau sanitaire mondialisé. Ce qui est mondial, à part l’économie, c’est la géographie, qui nous fait voir d’un seul coup d’œil et dans l’immédiateté la progression de la pandémie. En relisant la Bible, vous nous ouvrez à l’universel, dont la dimension n’est pas spatiale mais temporelle : l’universel a sans doute des lieux d’origine mais il les transcende ; il a surtout une histoire et repose non sur des chiffres mais sur des textes.

On est actuellement bombardé de chiffres, certains nous parlent plus que d’autres (un milliard de jeunes privés d’école et de terrains de jeux !) mais les chiffres ne sont pas des paroles. Et maintenant qu’on est « confiné » pour une durée inconnue mais qu’on devine assez longue pour créer de l’inédit dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, on ressentira sûrement le besoin d’échanges qui passent par la parole, orale ou écrite, une parole de vérité, ne serait-ce que pour échapper au règne qui va devenir sans partage des « réseaux sociaux »et des écrans.

Merci donc de nous indiquer la marche à suivre : prendre le recul de la réflexion en « transposant de vieilles histoires à notre situation présente », comprendre que le vrai fléau présent ou à venir n’est pas et ne sera pas un virus très contagieux plus ou moins mortel mais « notre façon d’y répondre » (il semble pour l’instant que celle-ci soit à la hauteur de notre espérance d’en sortir « meilleurs », plus solidaires, plus responsables etc.), enfin « inventer les rites qui donnent sens à la crise et reconstruisent du lien ». On a tout le temps de s’y mettre.

Troisième article : COVID-19 : une épidémie de confinements proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/21/covid-19-une-epidemie-de-confinements/

  1. Christine Orsini

La thèse est contenue, me semble-t-il, dans les dernières lignes : notre décroissance, volontaire ou pas, aurait comme résultat de nous rendre incapables de mener une lutte efficace et solidaire contre les maladies courantes et a fortiori les virus inconnus. Mais si c’était une croissance débridée qui nous rendait malades ? La question est toujours celle des sacrifices à consentir…sur fond d’incertitude.

2. Thierry Berlanda

L’article pose le choix crucial devant lequel la rigueur des temps nous place. Dans l’esprit des commentaires de Christine, je voudrais réfléchir avec toi, et vous, à une alternative qui me semble elle aussi cruciale.

Nous pourrions (hypothèse britannique initiale) laisser aller le virus. La plupart d’entre nous serait alors contaminée, une partie plus ou moins importante en mourrait , mais le reste de la population survivrait, en ayant amélioré en outre son immunité. C’est l’hypothèse darwinienne. Si nous appliquions la politique qu’elle induit, nous ne serions pas au bord de la rupture du système de soin, et, pour peu que le monde entier la fasse sienne, l’économie tournerait aujourd’hui comme hier et demain : à fond les ballons ! Pourquoi donc alors ne nous comportons nous pas ainsi ? Simplement parce qu’en terre chrétienne comme ailleurs, le contenu éthique de la vie elle-même, avant même que la culture et les usages s’y impriment, nous détermine à porter attention aux plus faibles, et donc à valoriser et favoriser les structures sociales de cette attention (l’hôpital, et plus généralement l’école, l’assurance chômage, les APL, etc.) Etre vivant, c’est donc être généreux, quel qu’en soit le coût ! La prise de pouvoir des contrôleurs de gestion et des pseudo-managers portés en triomphe par leur aréopage de communicants avait bien failli nous le faire oublier, et même nous le faire détester. On peut au moins espérer que cette engeance déplorable sera emportée dans le maelström coronaire.

Est-ce que cela signifie qu’on pourra se goberger à loisir de finances publiques gagées sur une dette abyssale, certes non ! Il suffira (…) de régler notre pratique, et y compris notre croissance J sur le principe intangible du respect de la vie, et donc de l’attention aux plus faibles. Et nous serions alors plus économes, plus sobres et plus solidaires qu’avant.

3. Bernard Perret

Personnellement, je trouve compliqué d’essayer de tirer des leçons de cette épidémie tant que nous ne savons pas quelle ampleur elle va prendre et comment nous allons en sortir. Il y a de vraies inquiétudes à ce sujet : certains médecins ont l’air de penser que le virus ne nous lâchera pas les baskets tant qu’un vaccin n’aura pas été mis au point, c’est à dire dans une bonne année au minimum. A ce stade, je constate seulement deux choses: 1) les pays asiatiques semblent avoir agi avec plus de détermination et d’efficacité que les pays européens, 2) j’ai de grosses interrogations, pour ne pas dire plus, sur l’action du gouvernement, son manque d’anticipation, l’incohérence de certaines décisions, etc. De toute évidence, ce n’est pas le moment de le dire. Quand on est girardien, on n’aime pas désigner des boucs émissaires, mais il faut quand même reconnaître que certains se sont mis en bonne position pour jouer ce rôle si l’affaire devient trop grave. Quant à l’activité économique, elle sera de toute façon sérieusement plombée parce que, confinement ou pas, les gens ont autre chose en tête (par exemple le sort de leurs vieux parents, ou leur propre sort quand ils approchent de 70 ans) que de contribuer à la croissance du PIB. Macron l’a dit: nous sommes en guerre. Or, l’économie de guerre, c’est d’abord la production des objets les plus utiles (les masques, le gel, les tests, la nourriture) et la logistique (faire fonctionner a minima les réseaux nécessaires à la continuité de la vie et des institutions). Il y a suffisamment à faire avec tout cela pour ne pas trop se préoccuper des indicateurs économiques pour l’instant. J’ajoute que, quand il le faut, on trouve toujours les moyens de plumer les riches, lesquels, en plus, deviennent consentants dans ce genre de circonstances.

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction: celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

4. Christine Orsini

Cher Bernard, personne ne me semble vouloir ni bien sûr pouvoir tirer les leçons d’une aventure mondiale en cours et inédite de surcroît. Par contre, personne ne nie qu’il y aura non seulement des leçons (de toutes sortes) à en tirer mais qu’il y aura un avant et un après cette crise, que nous allons en sortir changés, individuellement et collectivement. On ne peut être sûr  si ce sera en mieux mais on y compte bien, toi le premier , qui crois au pouvoir révélateur et convertisseur d’une crise : tu dresses à la fin de ton mail la liste, non exhaustive mais déjà impressionnante des changements (positifs !) auxquels il faut s’attendre et en tous cas auxquels il est intellectuellement et moralement sain de déjà réfléchir.

Car « Que faire en un gîte à moins que l’on ne songe… » ?

5. Hervé van Baren

Merci de nous mettre face à une réalité de la crise qui n’est guère apparente dans les médias. La réflexion sur le caractère mimétique de la réponse internationale est profonde. Comme on pouvait s’y attendre, le modèle socio-économique dominant, le libéralisme, a vu une tentative de résistance à cette lame de fond inattendue de la part de ses plus ardents partisans, les pays anglo-saxons, mais ce baroud n’était pas tenable. Comment les dirigeants de ces pays auraient-ils pu justifier l’hécatombe que cela aurait occasionné ? Voilà longtemps qu’une majorité de gens dénonçaient les excès d’un système dont nous semblions incapables, pourtant, de sortir. A cause de (grâce à ?) un organisme de quelques microns, c’est chose faite. Pour autant, c’est un changement subi, et les répliques de la secousse initiale n’ont pas fini de se faire sentir.

Voici donc à quoi ressemblent les coulisses de notre blogue. Bien entendu, nous sommes preneurs de vos propres remarques. Une zone “commentaires”, trop peu fréquentée de notre point de vue, est prévue à cet effet : n’hésitez pas à vous y exprimer !

Plutôt que le doigt qui la montre, regardons la lune avec Pierre-Yves Gomez

Nous avions parlé au début de l’année dans notre blogue de l’excellent essai de Pierre-Yves Gomez intitulé L’esprit malin du capitalisme (éditions Desclée de Brouwer). Dans le prolongement de cet ouvrage, il nous invite à voir dans le COVID-19 une « opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle », article publié par le site Web Aleteia.

Ce faisant, il apporte des esquisses de réponses à des questions posées ici dans la dernière quinzaine, raison pour laquelle nous le relayons. Au-delà de la crise sanitaire, se profile déjà une crise économique de grande ampleur. A quelles conditions cette menace pourra-telle devenir une opportunité ? Une apocalypse-révélation ? Bonne lecture. 

Le Covid-19 ou l’opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle

 

 

 

Haro sur le baudet… ou pas

par Jean de La Fontaine

Notre blogue bénéficie aujourd’hui d’une contribution exceptionnelle. Nous remercions chaleureusement, mais à la distance sociale prescrite par les autorités, son auteur d’avoir accepté de nous faire part de quelques réflexions. Il a intitulé la fable qu’il nous offre ce jour : Les animaux malades de la peste. Bonne lecture.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

*

“Dans Les animaux malades de la peste, La Fontaine suggère admirablement cette répugnance quasi religieuse à énoncer le terme terrifiant, à déchaîner en quelque sorte sa puissance maléfique dans la communauté : La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)…

Le fabuliste nous fait assister au processus de la mauvaise foi collective qui consiste à identifier dans l’épidémie un châtiment divin. Le dieu de colère est irrité par une culpabilité qui n’est pas également partagée par tous. Pour écarter le fléau, il faut découvrir le coupable et le traiter en conséquence ou, plutôt, comme écrit La Fontaine, le « dévouer » à la divinité.

Les premiers interrogés, dans la fable, sont des bêtes de proie qui décrivent benoîtement leur comportement de bête de proie, lequel est tout de suite excusé. L’âne vient en dernier et c’est lui, pas du tout sanguinaire et, de ce fait, le plus faible et le moins protégé, qui se voit, en fin de compte, désigné.” (René Girard, Le bouc émissaire, Grasset : Paris, 1982).

*

« Si choquée fût-elle, une population frappée par la peste cherchait à s’expliquer l’attaque dont elle était victime. Trouver les causes d’un mal, c’est recréer un cadre sécurisant, reconstituer une cohérence de laquelle sortira logiquement l’indication des remèdes. Or, trois explications étaient formulées autrefois pour rendre compte des pestes : l’une par les savants, l’autre par la foule anonyme, la troisième à la fois par la foule et par l’Eglise.

La première attribuait l’épidémie à une corruption de l’air […]. La seconde était une accusation : des semeurs de contagion répandaient volontairement la maladie ; il fallait les rechercher et les punir. La troisième assurait que Dieu, irrité par les péchés d’une population tout entière avait décidé de se venger. » (Jean Delumeau, La Peur en Occident : Une cité assiégée (XIVe-XVIIe siècle), Fayard : Paris, 1978).

*

Après ces trois citations, une question demeure. A notre époque, le processus de sortie de la pandémie sera-t-il du même ordre ou tout parallèle serait-il anachronique ? Après tout, les Lumières et les progrès de la science ont changé beaucoup de choses à nos existences et nos modes de pensée.

Certains suggèrent que la Nature (c’est-à-dire Dieu dans nos temps écologiques, pour inverser la formule de Spinoza), la Nature donc se venge, lui prêtant une intentionnalité divine (“Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,/ Je crois que le Ciel a permis/ Pour nos péchés cette infortune” puis pour finir « Sa peccadille fut jugée un cas pendable./ Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !/ Rien que la mort n’était capable/ D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.« ). 

D’autres, et parfois les mêmes, cherchent des responsables à l’origine et à la diffusion de la pandémie ou, sur le plan politique, au retard à prendre des mesures adéquates, habituel en ce genre de circonstances (Jean Delumeau l’avait également noté dans son ouvragé cité plus haut) : les carnivores parviendraient-ils encore à désigner un herbivore comme fauteur du trouble ? (“Que le plus coupable de nous/ Se sacrifie aux traits du céleste courroux,/ Peut-être il obtiendra la guérison commune.”)

Les élections à venir dans plusieurs pays se dérouleront avec en arrière-fond le souvenir de la gestion de la crise épidémique : des jalons sont placés dès à présent dans ce but pour désigner des responsables, sinon des coupables, à sanctionner le moment venu. En France, le Premier Ministre est traditionnellement un fusible en de pareilles circonstances, c’est même une de ses vocations institutionnelles. Il a déjà indiqué samedi 28 mars 2020 lors d’une conférence de presse télévisée qu’il ne laissera “dire à personne qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement”. Quant au Président de la République, il avait déclaré la vielle à des organes de la presse italienne : “Nous n’avons absolument pas ignoré ces signaux. J’ai abordé cette crise avec sérieux et gravité dès le début, lorsqu’elle s’est déclenchée en Chine”. Dans une démocratie représentative, de telles facultés de d’exclusions différées et, somme toute, plus paisibles sont ouvertes aux populations atteintes par une épidémie ou toute autre crise. d’envergure.  L’avenir nous le dira. Peut-être que la morale de La Fontaine sera inversée : « Selon que vous serez puissant ou misérable, /Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Ou peut-être pas.

COVID-19 : Une épidémie de confinements

par Jean-Marc Bourdin

A vrai dire, nul ne sait dire à ce jour (21 mars 2020) quelle aurait été la meilleure politique publique pour maîtriser l’épidémie du COVID-19 : des évaluations ultérieures le diront probablement. Les cartographies des risques redécouvriront des territoires un temps explorés à la suite de la grande peur du H1N1 puis délaissés au point que les stocks de masques FFP2 ne furent pas renouvelés en France à leur date de péremption ; face à cet effet calamiteux du « flux tendu », par ailleurs si cher aux logisticiens d’entreprise qui sont aujourd’hui les rois de la « création de valeur », dans le domaine de la santé publique, des stocks seront reconstitués. De même, les crédits publics de la recherche seront un temps redéployés, voire même nous dit-t-on, augmentés ; mais cette promesse sera-t-elle tenable quand la production et la consommation se trouveront durablement effondrées et, avec elles, les bases de l’impôt, source de financement de ces recherches, dans un contexte où bien d’autres dépenses publiques comme celles destinées à la rémunération des personnels soignants et éducatifs (la masse principale des charges du budget de l’État et de l’Assurance Maladie en France) devront être, légitimement, revues à la hausse.

Mais nous constatons néanmoins déjà un premier effet : à savoir un conformisme multilatéral à une époque où les identités nationales magnifiées par tant de pouvoirs en place et d’oppositions virulentes prônent en matière de relations internationale l’unilatéralisme et le bilatéralisme. Parmi les nombreux paradoxes de la crise, la volonté d’agir pour soi conduit à agir comme la plupart des autres États. À l’instar d’un effet de mode.

Dans un premier temps, comme le plus souvent, il a semblé que l’ennemi désigné était l’étranger ou le voyageur international contaminant : fermeture des frontières et rapatriements des nationaux partis à l’étranger s’en sont suivis. Mais très rapidement et tout en restant omniprésente dans les discours et les mesures politiques, cette exclusion est devenue anecdotique du fait de son manque de pertinence manifeste. Restait donc à s’attaquer au problème sur le territoire national. Une deuxième voie était le confinement des malades le temps de la guérison. Mais cela n’a pas semblé suffire à partir du moment où les porteurs asymptomatiques susceptibles de diffuser le virus à leur insu et du fait de leur ignorance sont apparue comme particulièrement nombreux, peut-être même majoritaires. Il a donc fallu étendre les mesures de confinement à tout un chacun ou presque, excluant de la population jugée indispensable à la continuité de la société la plupart de ses membres. Dans un nouveau paradoxe, il nous a été dit : pour être solidaires, soyez solitaires. La plupart d’entre nous se trouve donc exclue de la majorité des rapports qu’elle entretient avec les autres humains, faute d’avoir le droit de les côtoyer : nous sommes tous des lépreux ou des pestiférés qui s’ignorent et donc tous invités à rester dans notre lazaret, mais un lieu d’isolement limité en l’espèce à la cellule familiale dont les membres sont, eux, condamnés à se côtoyer davantage qu’à l’habitude. Voilà qui est peu commun dans une époque où l’interaction avec un maximum de nos contemporains est plutôt valorisée et la cellule familiale à tendance centrifuge. Quant à la perspective historique, elle était restée jusqu’alors conforme à l’enseignement de Caïphe dans l’Evangile de Jean préférant le sacrifice d’un seul, extensible à celui d’une minorité, pour que le reste continue à vivre. Pour que le reste continue à vivre, il faudrait maintenant que tous sacrifient tout ou partie de leur être social, bref que les liens sociaux se raréfient et se distendent.

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COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique

par Hervé van Baren

Dans Le Bouc Emissaire, René Girard démonte la rhétorique de Guillaume de Machaut. Il y a la peste. Outre les habitants de la ville qui tombent comme des mouches, le phénomène le plus marquant est la dissolution du lien social. Les lois, les coutumes, la culture, tout ce qui fait l’identité rassurante se trouve balayé par un mal aux origines indéfinies. La crise est avant tout spirituelle. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ? Serai-je le suivant à périr ? Les réponses artificielles que les humains apportent aux questions existentielles – j’existe par mon métier, par mon statut social, par mon utilité, par le nombre de personnes qui m’admirent ou me prennent pour modèle, par ma richesse matérielle… perdent brutalement leur pouvoir. La crise balaye les forteresses du monde et nous laisse nus.

La réponse programmée des humains, la façon de recréer une communauté, c’est le bouc émissaire. Donald Trump le sait mieux que quiconque, lui qui a construit son pouvoir – nous nous en rendons compte un peu plus chaque jour – exclusivement sur ce concept1. Aujourd’hui, après avoir raillé le virus Covid-19, comme Goliath se moquait de David, il s’attaque au vrai coupable des malheurs de l’Amérique, l’Europe. La méchante Europe, responsable de la propagation du virus « étranger » aux Etats-Unis par manque de courage politique. C’est bien connu (d’ailleurs cette propagande-là a cours aussi en France), les virus, poussières radioactives et autres calamités s’arrêtent aux frontières. Continuer à lire … « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique »

COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique

par Jean-Marc Bourdin

La peste était dans Thèbes et l’inconduite d’Œdipe en était responsable. La peste dévastait l’Europe médiévale et les juifs en auraient été les vecteurs pour le contemporain Guillaume de Machaut. Mais la médecine et l’hygiène avaient fait de tels progrès que ce n’était plus qu’un sujet d’étude et une occasion pour notre hubris actuelle de se moquer de l’irrationalité des accusations portées contre les initiateurs présumés de ces épidémies.

Un virus faiblement létal vient nous rappeler utilement que notre maîtrise scientifique ne modifie en rien certains de nos fondamentaux anthropologiques. Ainsi la contagion de la maladie se mêle-t-elle inextricablement à la crise sociale : la bourse effondre la valorisation des entreprises et donc les retraites par capitalisation ; des vols de masques et de gel hydroalcoolique se produisent dans les hôpitaux ; les consommateurs stockent pâtes et riz ; la culture et le sport de masse et, plus généralement, la plupart des activités qui rassemblent une foule de plus de cent personnes, sont condamnés à supprimer leurs manifestations pour un temps indéterminé ; les déplacements internationaux touristiques et professionnels subissent des interdictions comparables ; les enfants ne sont plus les bienvenus dans les écoles, collèges, lycées, universités et crèches ; les parents salariés sont invités à garder leurs enfants et, par voie de conséquence, dissuadés ou empêchés d’aller au travail, leur activité quotidienne habituelle ; ceux qui travailleront malgré tout ne pourront pas déjeuner au restaurant ou dans un bar ; et tout le reste ou presque à l’avenant. Il n’y a guère que les soins qui s’intensifient, le reste de la vie sociale se rétrécissant comme peau de chagrin. René Girard s’interrogeait sur la nature de la crise thébaine, peste sanitaire et/ou sociale. On le voit aujourd’hui : elles sont intimement liées et sont susceptibles de se nourrir mutuellement.

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Donald, Greta et le réchauffement climatique

Par Hervé van Baren

Donald Trump (l’homme le plus puissant de la planète) et Greta Thunberg (une lycéenne suédoise) s’interpellent à la tribune de Davos par discours interposé. Sur un sujet aussi sérieux que le réchauffement climatique, comment pouvons-nous rester enfermés dans des disputes stériles, qu’est-ce qui rend impossible l’unanimité agissante ? Aucun appel à la raison, aucun message alarmiste ne semble en mesure de nous rassembler autour d’un projet commun, ce qui me semble pourtant la condition nécessaire à une action concrète et efficace. Nous trompons-nous de combat ? La nécessité impérative ne serait-elle pas de rétablir un dialogue, de chercher un compromis acceptable par tous, avant d’appeler à l’action ? Si c’est le cas, alors qu’est-ce qui rend impossible cette communion vertueuse, quelle force invincible nous divise au lieu de nous rassembler ?

Hier soir, sur un tout autre sujet, mon épouse citait un morceau de verset de l’Evangile selon St Matthieu. Le voici :

« Qui n’est pas avec moi est contre moi […] » (Matthieu 12, 30)

Pour ceux qui ne seraient pas familiers de ma lecture parabolique de la Bible, je renvoie à la plupart de mes précédents articles sur ce beau blogue. Pour résumer, mon hypothèse exégétique est que de nombreux versets et de passages bibliques peuvent être lus de deux manières. La première consiste à lire dans le contexte historique, culturel et religieux convenu. Dans ce cas on a, dans le texte, une loi, une vérité absolue, un dogme ou un article de foi, ou encore une information historique.

Quiconque n’est pas avec Jésus est contre Jésus. Quand on veut bien y réfléchir, un tel verset est bien embarrassant. Je pourrais ne pas vouloir suivre Jésus, ne pas croire qu’il est Fils de Dieu, voire Messie. Je pourrais refuser d’en faire l’objet de ma foi religieuse, ne pas croire aux miracles que les Evangiles lui prêtent. Je pourrais faire tout cela et pour autant reconnaître en cet homme un sage, et être touché par certaines de ses paroles. Je serais alors comme beaucoup d’athées et d’agnostiques qui déclarent avoir du respect pour Jésus sans pour autant adhérer à tout son enseignement, et encore moins aux dogmes que l’Eglise en a tirés. Le verset dit clairement que dans ce cas, ma relation à Jésus ne serait ni neutre, ni distante : elle serait résolument hostile.

L’autre interprétation, ce que j’appelle la lecture parabolique, constate que cette parole n’est ni une loi, ni un dogme, ni une morale, ni la transcription d’une parole historique, c’est une révélation, et peu importe en définitive qu’elle soit proférée par Jésus ou par quelqu’un d’autre. C’est une parabole, une histoire fictionnelle destinée à nous faire réfléchir. Les paraboles révèlent la plupart du temps un mécanisme universel de la violence humaine, à la fois familier et parfaitement invisible (sinon il n’y aurait pas besoin de nous le révéler). René Girard a été le premier à décrire cette dimension parabolique, en décelant dans des passages à caractère mythologique ou sacrificiel une révélation implicite du très concret mécanisme victimaire.

Dans le cas présent, le mécanisme n’est pas si difficile à repérer. On est soit pour soit contre ; pas de neutralité possible. C’est ce qui arrive quand un conflit violent éclate. Plus le groupe se scinde en deux camps adverses, plus les individus qui ne sont pas gagnés par la rage homicide sont sommés de faire leur choix. Rester neutre n’est pas en option. En temps de guerre, on fusille les traîtres, et dans leur grande majorité ces affreux ne sont pas des espions à la solde de l’ennemi : ce sont des individus qui décident, parfois en âme et conscience, parfois pour des raisons moins nobles, de ne plus participer au massacre. En temps de guerre on a beaucoup moins de chance de se faire trouer la peau par l’ennemi que par ses amis, lorsqu’on a l’outrecuidance de prétendre renoncer à assassiner des pauvres gens qui, tout bien considéré, ne nous ont rien fait.

C’est une autre constante universelle de la violence humaine : dans un conflit, le crime suprême, impardonnable, est de ne pas prendre parti. En relisant bien le verset, on voit que c’est exactement cela qu’il exprime.

Comment cette interprétation parabolique nous éclaire-t-elle sur nos réactions aux discours de Donald Trump et de Greta Thunberg ? Nous prenons le verset dans son sens premier, celui qui nous saute immédiatement aux yeux. Nous sommes sommés de prendre parti soit pour Donald Trump, soit pour Greta Thunberg, et cette injonction irrésistible nous est invisible en tant que telle. Nous voyons notre libre arbitre dans le choix d’un des deux camps, sans voir que le mécanisme exposé par le second sens du verset nous enlève en partie ce libre arbitre, puisqu’il nous interdit une troisième possibilité, ne pas choisir, ou différer ce choix, par exemple le temps de mieux nous renseigner. J’insiste sur le fait que je me place ici en dehors de toute morale ou de recherche de la vérité dans les discours respectifs. Il est clair pour moi que l’approche de Donald Trump relève de la désinformation et du déni, celle de Greta Thunberg de la recherche de la vérité, fût-elle désagréable à contempler. Mais le présent article n’est pas un article d’opinion. L’objectif n’est pas de décider qui de Donald Trump ou de Greta Thunberg a raison, mais bien de voir comment un débat comme celui-ci conduit systématiquement à la polarisation violente, à la formation de deux camps hostiles.

L’analyse des discours de Donald et de Greta permet de comprendre la raison de notre apparente impossibilité de nous accorder.

Le discours de Donald Trump (extraits) :

« Ils veulent nous voir échouer, mais ça ne marchera pas » 

« Pour accueillir les possibilités de l’avenir, nous devons rejeter les prophètes de malheur avec toutes leurs prédictions apocalyptiques »

« Nous ne laisserons pas l’extrême-gauche détruire notre économie et notre pays, éradiquer notre liberté 

« Ces prophètes de malheur veulent tous la même chose, le pouvoir absolu et contrôler le moindre aspect de nos vies ».

Cette partie du discours de D. Trump est un appel à peine masqué à l’élimination du bouc émissaire, en l’occurrence Greta et ses amis. Le propos n’est pas sans rappeler le poème de Guillaume de Machaut analysé en détail par René Girard1. Il y a la peste et les habitants de la ville tombent comme des mouches. Laissons faire la peste, mais désignons les Juifs comme la source du mal : ils empoisonnent les rivières. Laissons le réchauffement climatique détruire le monde, mais n’oublions pas de punir Greta et ses amis, ces prophètes de malheur qui nous disent que la peste, c’est nous. Donald Trump manie à la perfection l’accusation sacrificielle. Plus elle est excessive, plus cela fonctionne.

Le discours de Greta Thunberg (extraits) :

« Notre maison brûle toujours et votre inaction nourrit le feu à chaque minute ».

« On m’a avertie que dire aux gens de paniquer […] est une chose très dangereuse ».

« Nous nous fichons de vos histoires de partis. La droite et la gauche, comme le centre, ont tous échoués ».

« Ce que nous vous demandons, c’est d’agir comme si vous placiez l’amour de vos enfants au-dessus de tout ».

A priori, on a un discours aux antipodes de celui de D. Trump. La force qui devrait nous faire agir est l’amour. Tous les partis sont interpellés. Les faits sont rappelés et étayés par les données scientifiques.

Cependant, ce qui nous intéresse ici c’est un aspect particulier du discours, à savoir sa contribution ou pas à l’escalade violente. De ce point de vue, Greta Thunberg échoue à participer à la réconciliation des clans opposés. Elle utilise le « vous » accusateur, qui implique qu’elle s’exclut elle-même du groupe des fautifs. Elle utilise des mots comme « échouer » qui cherchent à culpabiliser. Sans le nommer, elle diabolise son adversaire.

Il n’y a rien dans le discours de Greta qui incite à sortir de la polarisation. Pour obtenir cet improbable résultat, il est nécessaire de reconnaître sa part de responsabilité dans le conflit. Par exemple, Greta, on le lui a d’ailleurs assez reproché, pourrait reconnaître qu’elle est aussi une consommatrice et qu’elle participe au réchauffement. Il est tout aussi nécessaire de reconnaître une part de vérité chez l’adversaire. Elle aurait pu, par exemple, reconnaître que les actions à prendre pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables auront vraisemblablement des conséquences néfastes sur l’économie, et par conséquent sur nos vies. Qu’il y a là un sacrifice à consentir. En verbalisant cette évidence elle n’aurait fait qu’exprimer les peurs des climatosceptiques qui sont à la source de leur déni, sans les juger.

Nous avons toujours l’impression que faire un pas vers l’adversaire et reconnaître une part de responsabilité chez nous déforce notre message et trahit nos valeurs. En réalité, parce qu’une telle démarche est la seule qui puisse laisser entrevoir une réconciliation, c’est aussi la seule qui puisse mener à terme à une solution commune, pacifique et assumée par tous les acteurs du débat. La polarisation nous braque tellement sur nos « vérités » qu’elle nous interdit de voir qu’une solution concrète et viable sera toujours un compromis entre les différentes aspirations. Dans notre réflexe conditionné de rejoindre un camp et de nous identifier à sa doctrine, aussi vertueuse soit-elle, se trouve déjà la fatalité d’une confrontation violente dont l’issue, en cas de victoire d’un des partis, est un totalitarisme.

Dans le cas particulier qui nous préoccupe, il faut prendre en compte la situation de crise exceptionnelle, dans le sens où la survie à court terme de la civilisation, voire de l’humanité, est en jeu. Or plus la crise est aigüe, douloureuse, plus le mécanisme de polarisation du conflit est puissant. Dans le débat qui oppose climatosceptiques et partisans d’une transformation de nos habitudes de consommation et de nos modes de vie, on voit mal comment une initiative telle que celle que je décris pourrait faire converger les points de vue. Il faut bien voir que la cause principale de ce blocage ne réside pas dans les opinions, mais bien dans l’enjeu.

Il y a deux crises, et il faut les distinguer. La première est apparente, mesurable, prévisible ; c’est le réchauffement climatique. La seconde est invisible, imprévisible, impossible à évaluer ; c’est la polarisation violente qui conduit au conflit violent. Voir seulement la face apparente du verset de Matthieu revient à reconnaître la première crise et à nier la seconde ; voir la face cachée, la parabole, revient à reconnaître les deux. Dans le second cas on est vraiment libre ; on peut choisir en toute conscience que la seule façon de réaliser la nécessaire sortie de la position bloquée est la lutte jusqu’à la victoire (ou la défaite honorable). On peut aussi essayer d’obtenir ce résultat en refusant la fatalité du mécanisme exposé par Jésus, mais cela n’est possible qu’en renonçant à la radicalité et à l’unilatéralité de nos opinions, et en invitant l’adversaire à en faire autant.

Comment articuler ces réflexions avec la théorie mimétique ? Celle-ci décrit le passage d’une situation d’innombrables conflits fusionnant en unanimité sacrificielle. Force est de constater que cette fusion des conflits ne prend pas toujours la forme d’une foule opposée à une victime émissaire ; la dynamique peut aussi conduire à une opposition entre deux camps de forces plus ou moins égales. La polarisation violente serait-elle le résultat d’un échec de la tentative de résolution sacrificielle ? C’est ce que semble suggérer l’obsession de D. Trump pour le langage sacrificiel. Le phénomène qui conduit à ces deux situations distinctes reste le même, je pense, et le verset de Matthieu le décrit de manière remarquablement concise. On pourrait d’ailleurs le reformuler dans sa version sacrificielle : « qui n’est pas avec la foule est contre la foule ».

Précisons encore un point. L’article n’est pas un appel à l’action, il a pour seule ambition de participer à l’augmentation des connaissances sur les mécanismes anthropologiques de la violence. Je n’appelle à aucune action concrète, j’invite seulement à réfléchir sur les conséquences de nos actes et de nos positionnements politiques et éthiques. C’est cette connaissance seulement qui permet de décider en toute conscience s’il est plus important d’avoir raison, au prix de la paix, ou de chercher la paix, au prix de la raison.

 

[1] René Girard, Le Bouc émissaire, chapitre 1 : Guillaume de Machaut et les Juifs