Inspirant, vous avez dit inspirant…

par Jean-Marc Bourdin

Il est désormais de bon ton de repérer les signaux faibles, ces signes du temps qui doivent nous permettre de comprendre quelque chose à une époque de changements. Une liste de ceux permettant de soupçonner une radicalisation islamique vient ainsi d’être dressée. Personnellement, je vous propose une autre quête, celle qui nous aiderait à mesurer les progrès dans la compréhension des mécanismes du désir dans nos sociétés. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais j’entends de plus en plus souvent le terme « inspirant ». Ce n’est encore qu’une petite musique, mais elle me semble de plus en plus jouée. Une fois que nous sommes en alerte, elle devient plus présente. Il est clair que son sens ne relève pas ici du lexique médical, mais bien de celui de l’art ou encore de celui du management.

Ainsi Cadremploi a fait connaître en 2017 une étude d’un cabinet américain, Bain & Company, sur le leadership, étude qui s’appuie nous dit-on sur 10 000 témoignages. Sa conclusion : « encadrer c’est bien, inspirer son équipe c’est mieux ». L’antienne est depuis régulièrement reprise dans les colloques et séminaires infligés aux cadres dirigeants. 33 qualités feront de vous un leader pleinement inspirant, mais quatre suffisent pour que vous soyez reconnu comme tel.

Attention, ce ne sont pas les qualités que vous vous attribuez, mais celles qui vous sont reconnues. Néanmoins, il vous est loisible de faire un travail sur vous pour les acquérir, voire sans doute pour donner à croire qu’elles sont vôtres. Bonne nouvelle quand même de la part des auteurs de l’étude, « aucune combinaison de qualités n’est meilleure qu’une autre. Ainsi, il n’y a non pas une, mais bien des milliers de façons d’inspirer les autres en travaillant à leurs côtés. »

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On trouve naturellement dans ce tableau bien des poncifs de la socio-psychologie des organisations. Mais ce qui semble intéressant dans l’affaire est la reconnaissance implicite de l’importance d’un rapport humain déterminant entre leader et salariés : il doit être un modèle ou encore un exemple. Si le premier quadrant se veut une psychologie du soi et de sa maîtrise (« développer ses propres compétences »), les trois autres pointent des qualités relationnelles : « nouer des liens », « donner le ton » et « mener une équipe ». Dans ma propre représentation, je proposais autrefois quelque chose de plus simple mais qui tend à se recouper : les trois H, à savoir Humanité, Humilité et… Humour.

Bref il faut que le leader sache rendre désirable par les autres ce qu’il désire lui-même. Et pour ce faire, le mieux est encore de donner l’exemple. Après le marketing et la publicité, une autre science des rapports humains et son application pratique, la psychodynamique de groupe et le management, semblent ainsi s’appuyer sur une compréhension empirique du désir mimétique. Et alors que la théorie de René Girard se focalise sur celui qui désire et son ignorance des mécanismes qui l’agissent, tant la publicité que le management travaille à faire émerger et à consolider la souveraineté que recherche un modèle délibéré, laquelle lui confère sa puissance d’être et d’agir. À côté du constat que nous désirons en méconnaissance de cause, la cause étant ici le mécanisme mimétique, il existe une approche possible de l’autre pôle des rapports humains, celui du modèle conscient de ce qui est en jeu : il s’agit alors d’identifier des conditions à réunir, plus haut appelées des qualités, pour déclencher une mobilisation à son avantage. Une « science » du leader désirant suggère une pratique, sans doute en partie inévitablement manipulatoire, pour obtenir l’adhésion de son équipe. À partir du moment où le mécanisme est compris, il est souvent tentant de l’utiliser à son profit.

Toujours dans le monde managérial, le benchmark que les Québécois traduisent de manière clairvoyante par parangonnage, induisant ainsi l’idée que cette démarche permet de prendre modèle sur les parangons étudiés, met au cœur de la recherche des bonnes pratiques, une forme institutionnelle de désir mimétique.

Dans le domaine de la création artistique, il semble aussi que l’on revienne de la prétention, mensongère ou naïve, à faire du radicalement nouveau et de partir de rien. Sauf nihilisme revendiqué, les artistes disent désormais plus facilement en ce début de millénaire qu’ils ont trouvé tel ou tel de leurs devanciers ou de leurs contemporains « inspirant ». Il s’agit de poursuivre plutôt que de rompre. Mais aussi de reconnaître une dette et d’aspirer sans doute à être à son tour inspirant. Quelle meilleure consécration de la postérité que de faire école. Pablo Picasso qui l’aurait peut-être souhaité et qui semblait prédisposé à ce couronnement par sa notoriété, n’y est pas parvenu, tandis que Marcel Duchamp est devenu, probablement malgré lui, l’inspirateur de l’art conceptuel, genre aujourd’hui dominant. Depuis 60 ans, ses sectateurs se réclament de lui sans cacher l’influence qu’il a produite sur eux.

Dernier argument en attendant les vôtres : dans le monde du marketing, comme nous l’avions signalé dans un article précédent de ce blogue, les influenceurs ont pris une part prépondérante pour la promotion des biens, services et attitudes que doivent acquérir ou adopter leurs suiveurs. Le succès du mot influenceur est un autre marqueur de la perception nouvelle de la puissance d’inspiration.

A tort ou à raison, je conclurai donc volontiers sur ce que la fréquence accrue de l’usage de l’adjectif « inspirant » et de ses dérivés m’inspire : l’espoir d’un progrès collectif et diffus en cours dans la compréhension des rapports humains. Qui veut entraîner à sa suite et satisfaire certains de ses propres désirs doit se donner en modèle, parangon, exemple, comme il vous plaira. Mais peut-être est-ce une raison supplémentaire de douter des capacités de nos contemporains à accroître leur lucidité et s’engager sur le chemin de leur salut.

Nous sommes tous des migrants

Par Jean-Marc Bourdin

J’ai présenté ce texte (en anglais) lors d’une intervention à Innsbruck le 11 juillet 2019 dans le cadre du Colloquium on Violence and Religion (COV&R). Il me semble refléter la tendance générale qui s’est dégagée parmi une centaine de participants des cinq continents, qu’ils soient « girardiens » (théologiens ou chercheurs en sciences humaines pour la plupart) ou invités en raison de leurs compétences académiques sur le sujet du colloque : « Imaginer l’autre. Défis théo-politiques dans une époque de migrations ». Comme si les faits correctement établis et un référentiel intellectuel commun amenaient chacun à des appréciations convergentes de la situation.

 

Introduction

En 2019, COV&R nous invite à imaginer l’autre. L’autre, c’est ici et maintenant le migrant qui arrive en Occident, nouvelle figure de l’actualité après avoir été à de multiples reprises et partout sur la planète un acteur majeur de l’Histoire. Le migrant revient sur le devant de la scène, dans de nouvelles circonstances, en même temps que le terroriste qui tient le haut de l’affiche depuis 2001. Les uns comme les autres nous font peur. Ils semblent remettre en cause le « nous » que nous formons ou que nous imaginons constituer dès que nous sommes confrontés à « eux ». Des hybridations peuvent d’ailleurs parfois s’opérer : des terroristes, passés ou futurs, se mêlent parfois aux flux des migrants ; ou des migrants, déçus de l’accueil reçu en Occident, se muent à un moment donné en terroristes. Très peu suffisent alors pour condamner la foule des migrants pacifiques. Cette contamination nous permet de nous méfier de tous, voire de les rejeter ensemble. Mais il ne faut surtout pas confondre les deux, même si migrants et terroristes sont souvent les enfants des mêmes conditions socio-historiques.

Il faut aussi garder le sens des proportions : « La part des populations migrantes n’est passée, en un demi-siècle, que de 2,2 % à un peu plus de 3 % de la population globale, sachant, en outre, que les migrations Sud-Nord ne représentent qu’un tiers des migrations totales ![1] »

L’imagination de l’autre, cette expérience de pensée comme l’appellent les philosophes, suggère spontanément une différence entre « eux et nous ». D’ailleurs, le colloque semble avoir pris ce parti en choisissant de parler de l’Autre. Mon propos ira à l’inverse. Avec l’aide de la théorie mimétique, qui est limpide sur le sujet, nous avons en effet la possibilité de vérifier que le migrant n’est autre que nous-même. On pourrait dire nous-même jusqu’à la caricature des êtres désirants que nous sommes. Continuer à lire … « Nous sommes tous des migrants »

L’affaire du Sea Watch : un signe ?

par Hervé van Baren

«Si je n’étais pas venu, si je ne leur avais pas adressé la parole, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent leur péché est sans excuse. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait au milieu d’eux ces œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent qu’ils les ont vues, ils continuent à nous haïr, et moi et mon Père ; mais c’est pour que s’accomplisse la parole qui est écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison. » (Jean 15, 22-25)

L’Evangéliste Jean utilise un autre mot pour « ces œuvres que nul autre n’a faites » : le mot signe. Ces signes n’ont rien à voir avec des interventions magiques ou surnaturelles. C’est toujours de la primauté de la relation sur toute autre considération qu’il est question. Or d’après Jean, « ceux qui habitent le monde » n’ont « pas de péché » en l’absence de ces signes, parce qu’ils « ne connaissent pas celui qui [a] envoyé [Jésus] ». A la source des actes que Jésus qualifie de péchés, il y a une profonde méconnaissance et cette méconnaissance est abolie par les signes.

Le péché inconscient dont parle Jésus, c’est le meurtre d’un innocent, c’est le mécanisme victimaire, l’unanimité sacrificielle contre un bouc émissaire. Seuls les signes peuvent exposer la violence de ce phénomène, inconscient s’il en est.

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Colloque de COV&R 2019 à Innsbruck : Imaginer l’autre

L’association internationale des chercheurs girardiens du Colloquium On Violence & Religion (COV&R) organise du 10 au 13 juillet 2019 son colloque annuel à Innsbruck. Le thème des travaux qui y seront présentés par une centaine d’intervenants est : Imaginer l’autre. Défis théologico-politiques dans une époque de migrations. Il s’agit là d’un très beau défi à l’intelligence collective girardienne.

Vous trouverez ci-après le lien qui permet d’accéder au site :

https://www.uibk.ac.at/congress/imagining-the-other/

 

Désir mimétique et harcèlement moral au travail

 

La prise de conscience des mécanismes interpersonnels de la relation toxique harceleur / harcelé

par Christian Lebreton International University of Monaco (Clebreton@monaco.edu)

Christian Lebreton est un doctorant qui va prochainement soutenir sa thèse. Il nous fait le plaisir de présenter ici certains de ses résultats en prenant appui sur un cas pratique pour en faciliter la compréhension.

 

Les effets toxiques du harcèlement moral au travail sur les victimes, les entreprises et la société au sens large sont désormais bien identifiés. Les gouvernements aux niveaux national et mondial ont compris la nécessité d’éliminer le harcèlement moral sur le lieu de travail. Son impact négatif est si important que l’ONU a donné la priorité à son éradication. La 107ème session de la conférence 2018 de l’Organisation internationale du travail (OIT) avait pour thème : « Mettre fin à la violence et au harcèlement des femmes et des hommes dans le monde du travail ».

En France, c’est la psychiatre et victimologue Marie-France Hirigoyen qui a introduit le concept de harcèlement au travail. La parution de son livre sur le sujet en 1998 a initié une prise de conscience largement relayée par les médias. Une Loi promulguée en 2002 a pénalisé la pratique du harcèlement moral au travail. En même temps, la recherche s’est emparée du sujet. Des milliers d’articles ont été publiés à ce jour. Les études se sont majoritairement focalisées sur les conséquences pour la victime. Les données ont été obtenues par questionnaires et analyses statistiques, établissant une cartographie ponctuelle et figée à un instant « T ». Les résultats ne permettent donc pas d’observer et de comprendre l’intimité de la relation harceleur/harcelé car cette relation est un processus évolutif et subjectif.

Comme nous l’a enseigné René Girard, toute forme de violence humaine naît de la rivalité mimétique. Continuer à lire … « Désir mimétique et harcèlement moral au travail »

Sodoma de Frédéric Martel

par François Hien

Sodoma, de Frédéric Martel, est un livre parfois agaçant, et qui n’est pas constamment rigoureux. Il aligne au même niveau des éléments d’enquête incontestables, et des passages qui relèvent davantage de la supputation douteuse. Il offre trop de prises à la critique, et nul doute que ceux qui veulent que rien ne changent sauront exploiter ces faiblesses. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’opportunité qu’offre ce livre.

Il est incontestable que Martel a mené une enquête d’une ampleur inouïe. Les passages racoleurs ou complaisants de son ouvrage ne doivent en aucun cas nous distraire de ce que cette enquête révèle. Résumons : le clergé catholique est massivement homosexuel – pratiquant ou chaste ; plus on grimpe dans la hiérarchie catholique, plus le taux d’homosexuels est conséquent. Plus fascinant : les prélats dont l’enquête révèle non seulement les inclinations sexuelles, mais surtout les turpitudes, sont systématiquement ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux homosexuels. Le livre multiplie les exemples édifiants, les affaires étouffées, les témoignages concordants ; ce foisonnement de détails, certains touchants (la poignante vie sexuelle des prêtres décrite par les prostitués immigrés de Roma Termini), d’autres répugnants (le sadisme inouï de certains prélats), finit par déployer un paysage d’ensemble. Extrapolant à partir de l’enquête de Martel, j’aimerais décrire ici l’Eglise dont le livre m’a donné l’image.

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Droit pénal international : deux incriminations rivales

par Jean-Marc Bourdin

À un moment où se pose la question du traitement à réserver aux criminels de Daech, entre autres pour les crimes commis contre les Yézidis, où la Cour pénale internationale est déstabilisée tant du fait de ses résultats mitigés que de son incapacité à incriminer des actes commis par des soldats d’armées des grandes puissances, où le génocide des Tutsis est commémoré à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire avec la demande de faire la vérité sur l’implication de la France, il n’est pas inutile de se rappeler ce qui a été considéré depuis plus de 70 ans comme le comble de la violence et la manière dont le droit pénal international a tenté de la sanctionner et, par voie de conséquence, de la dissuader.

Un ouvrage exceptionnel publié dans sa traduction française en 2017 par les éditions Albin Michel sous le titre Retour à Lemberg (titre original : East-West Street) peut nous y aider. Son auteur est Philippe Sands, un avocat et professeur de droit, de nationalités anglaise et française.

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