Terminus Malaussène, dixit Pennac

par Jean-Marc Bourdin

En mars 2017, le blogue avait consacré au précédent et pénultième roman de la saga Malaussène un billet intitulé “Le cas Pennac”, allusion au titre du roman : Le cas Malaussène (https://emissaire.blog/2017/03/24/le-cas-pennac/). Vieux désormais de près de six ans, ce billet est à ce jour celui qui compte le plus de vues, dépassant les 1 730 ; il conserve une avance confortable sur ses suivants, bénéficiant probablement de la longue attente suscitée par la promesse d’une suite et d’une fin à la saga. Avec Terminus Malaussène, huitième opus de la série, les fans de Daniel Pennac ont probablement accès aux deux, quoique les retournements de situation et les suspensions dans le vide ne soient pas rares dans cette saga qui dure depuis près de 40 ans.

Rappelons aux lecteurs paresseux, qui ne connaissent pas l’œuvre de Pennac et ont la flemme, légitime, de cliquer sur le lien renvoyant à notre premier billet, que Benjamin Malaussène exerce dans divers cadres la profession de bouc émissaire. C’est naturellement une aberration logique au regard de la théorie mimétique pour laquelle la méconnaissance est la clé du succès du mécanisme, y compris de la part de la victime. Mais l’humour n’est jamais loin avec Pennac. Il avait dès l’origine signalé honnêtement sa dette à René Girard en mettant en exergue du premier roman de la série, Au bonheur des ogres paru en 1985, une citation du Bouc émissaire, essai paru trois ans plus tôt. D’une manière ironique, René Girard avait en quelque sorte annoncé la fin du roman, après que Dostoïevski et Proust en avaient achevé la mission, à savoir dévoiler les mécanismes du désir mimétique, ses affres et la possibilité d’une conversion rédemptrice qu’elle offrait aux auteurs géniaux ; il se trouvait à l’origine d’une nouvelle manière de créer des fictions. Pennac inscrit son œuvre dans un horizon post-girardien donc celle-ci ne relève pas d’une critique girardienne. Me voilà bien piégé : que dire alors quand on a envie d’en parler quand même ici ?

Le personnage central de la saga se prénomme Benjamin. Il est tout à fait possible que ce choix de Pennac ne soit pas étranger à l’histoire de Joseph et de ses frères dans la Genèse, premier texte où apparaît un bouc émissaire consciemment désigné et factice à la fois, justement le petit frère de Joseph appelé… Benjamin. Girard en donne une interprétation impressionnante dans Des choses cachées depuis la fondation du monde. Fils de Jacob, Joseph est d’abord le bouc émissaire de ses demi-frères, jaloux en raison de la préférence de leur père et de la prééminence que ses rêves, dont il leur fait part, semble lui accorder, lui le pénultième. Après de multiples péripéties où il lui est arrivé de se trouver en position d’accusé innocent, mais aussi à la suite desquelles il devient l’homme de confiance de Pharaon, Joseph, que ses frères croient à jamais disparu, crée une situation où le dernier né de la fratrie, Benjamin, est pris en otage après avoir été accusé d’un délit qu’il n’a pas commis, jusqu’à ce que Juda, leur aîné, se propose de prendre sa place pour le sauver. Ce qui déclenche reconnaissance, pardon et réconciliation entre tous les frères.

Quant au patronyme de Malaussène, un lacanien le décomposerait peut-être en Mal-hausse-haine. Benjamin a en fait pour mission de détourner et désamorcer la colère en l’absorbant par sa seule présence et sa reconnaissance de (fausse) culpabilité.

Après l’étymologie, tentons une deuxième remarque. Une fois encore, Pennac privilégie une intrigue policière. Au passage, il peut être remarqué que le roman policier est cet objet littéraire où l’on suspecte et l’on accuse à tort, mais dont le dénouement met fin à ces fausses accusations : ce n’est pas l’innocent, mais bien le coupable qui est mis hors d’état de nuire. Le roman policier est au mythe ce que l’État de droit est aux religions archaïques : la culpabilité n’y est plus décidée par la foule unanime contre n’importe quel innocent qu’elle met à mort, mais par un enquêteur qui disculpe les innocents que tout accuse et inculpe le meurtrier qui semblait être en mesure d’échapper à la vérité de sa faute.

Le roman policier est bien un genre littéraire contemporain qui a intégré le souci de justice à garantir aux innocents et aux victimes. Il est une possibilité fictionnelle d’après Dostoïevski et Proust. Même si les chronologies se chevauchent quelque peu : il naît au XIXe siècle au moment où Stendhal et Flaubert font avancer la compréhension du désir mimétique. Mais il n’est pas abusif de dire que le polar ne prend son essor qu’au XXe siècle pour en devenir le genre majeur (et au XXIe siècle, il devient le canevas-type des séries télévisuelles). Comme si après avoir traité avec succès du désir mimétique, le roman s’attaquait à la question des victimes et des innocents, en suivant au demeurant l’ordre de la recherche girardienne : d’abord Mensonge romantique et vérité romanesque puis La violence et le sacré. En 1983, le colloque de Cerisy-la-Salle autour de René Girard fut intitulé Violence et vérité, soit le synopsis a minima de tout polar. Ce n’est pas un hasard si notre ami Thierry Berlanda recourait souvent à cette forme d’intrigue, y compris pour encapsuler ses méditations philosophiques.

Dans le dernier épisode de la saga Malaussène, il est plus question de vérité et de mensonge que de bouc émissaire, rebroussant en quelque sorte le chemin girardien : par exemple, le passage au milieu du roman où l’analyse des styles, par la famille Malaussène au grand complet, de suspects dont nous, lecteurs, savons qu’ils sont coupables, permet de décrypter leurs mensonges et s’approcher par recoupements de la vérité de la situation. Le tout sous la férule de Verdun, magistrate et jeune sœur de Benjamin en charge de l’instruction judiciaire de l’affaire. Pennac nous dit que le style ne ment pas. Pennac nous propose ainsi une variation contemporaine sur la vérité romanesque. Girard croit au style comme le révèle les deux chapitres qu’il consacre à des “problèmes de technique” chez les auteurs dont il analyse l’œuvre dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Et il est réputé pour être un lecteur exceptionnel, capable de rendre évident le sens d’un texte jusqu’alors caché. Il sait faire dire la vérité de la dissimulation aux mensonges. C’est d’ailleurs avec cette méthode qu’il lit les mythes. Il est à l’écoute de la “voix méconnue du réel”. Il en va de même chez nos enquêteurs de la tribu Malaussène.

Pennac nous dit qu’en littérature, le style est révélateur de la véracité ou de la fausseté du propos. Par parenthèses, son propre style donne à son récit un rythme inimitable et jubilatoire. Dans son roman, les meilleurs dissimulateurs, les jeunes sbires formés à l’exercice de la dénégation par Pépère, leur mentor et héros central de ce huitième tome, trahissent par leur discours ce qu’ils entendent cacher aux enquêteurs. Pépère, chef de bande et formateur de nombreux jeunes délinquants, pratiquant pour la plupart de petits délits difficilement repérables, mais aussi entraîné au crime qu’ils commettent autant qu’il est nécessaire à la pérennité de leurs activités, n’est-il pas un avatar de l’auteur, grand ordonnateur de son récit, éducateur de ses personnages, mais qui finit par voir les événements lui échapper ? Cependant, le démantèlement de la bande passera par un mensonge mis au service d’une vérité que l’institution judiciaire entend occulter. Chez Pennac, le retournement est permanent : la justice peut passer par le mensonge, nécessité faisant loi… 

Le mensonge de la fiction ne nous est au demeurant pas caché dans le roman, où les criminels et délinquants sont mieux connus par les lecteurs qui les voient évoluer que par les enquêteurs qui doivent les découvrir. Nous ne sommes pas ici chez Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle. Le roman policier n’est plus une devinette. Il est un théâtre où se produisent et interagissent les serviteurs du mensonge et du crime ainsi que ceux de la vérité et de la justice, ce qui n’interdit pas naturellement que certains acteurs opèrent dans des zones grises et se trouvent là où la distribution initiale des rôles ne les avait pas placés.

Pennac ne croit sans doute pas aveuglément en la justice de son pays et fait douter du ministère de la justice, d’un procureur ou d’un commissaire divisionnaire aussi ambitieux que ridicule.

Il y a bien un écrivain parmi les personnages du livre, Alceste, déjà au cœur de l’épisode précédent. Comme chez Molière, ce misanthrope est aussi exaspérant que touchant dans sa quête de la vérité. Mais il est pris dans l’intrigue plus qu’il ne la fait avancer : après avoir publié dans le tome précédent de la saga sur le mode de l’autofiction, Ils m’on menti, genre qui n’a manifestement pas les faveurs de Pennac, il écrit dans Terminus Malaussène sous le titre de Leur très grande faute dans un genre que son éditrice qualifie péjorativement de réalisme magique. Peut-être faudrait-il d’ailleurs parler de réalisme fictionnel, oxymore qui sonne comme un programme pour la littérature en devenir du XXIe siècle. Car ce récit présenté comme une fiction est une enquête enchevêtrée avec l’affaire policière dans laquelle la tribu Malaussène est empêtrée et qu’elle doit dénouer. Une figure à la Mauritius Escher.

Et c’est bien là que se trouve le mérite de l’œuvre de Pennac : ses personnages sont pris par un maelström d’évènements qui ne laisse plus guère de place au désir suggéré et à la révélation de son mécanisme. Seul Pépère semble être maître ès suggestions sans pour autant d’ailleurs être toujours maître du jeu. Tous les autres personnages suivent le mouvement haletant du récit.

Sans rien divulgâcher, je vous laisse au plaisir de lire à votre tour Terminus Malaussène.

Ne jugez pas et vous ne serez point jugés

par Jean-Marc Bourdin

L’émission de téléréalité Star Académie, proposée par la chaîne de télévision Tf1, a vu s’affronter en finale d’une compétition à élimination successive de concurrents jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, deux jeunes femmes prénommées Anisha et Enola, la première finissant par emporter les suffrages des téléspectateurs. Le lendemain matin, mon fil d’info, qui s’est persuadé de mon intérêt pour cette émission au point de m’en révéler quotidiennement les coulisses, me signale que des internautes se sont fortement émus que les candidats précédemment élus s’étaient empressés d’aller consoler la perdante, plus promptement que de féliciter la gagnante. J’imagine que s’ils avaient commencé par enlacer la gagnante avant d’aller se préoccuper de la déception de la perdante, lesdits internautes auraient trouvé tout aussi peu sympathique un tel comportement.

Je suis frappé par le déchaînement sur la Toile de jugements, le plus souvent critiques quand ils ne sont pas tout bonnement haineux (voir https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ ). L’exemple que j’ai pris est délibérément assez anodin et même relativement modéré. Mais nous connaissons souvent bien pire. Comme si tout ce qui nous était montré était susceptible de nous scandaliser. Une nouvelle expression argotique est venue synthétiser ce sentiment : “Avoir le seum”, mêlant rancœur, colère, frustration, dégoût et ce qui en est la cause (significativement, l’étymologie arabe de ce mot évoquerait le venin).

Tout semble aujourd’hui prétexte à commenter de façon partisane tous les événements que l’actualité nous offre en vaine pâture. Les réseaux (a-)sociaux sont devenus un tribunal populaire permanent et expéditif, où les jugements sont prononcés sans instruction par des jurés qui se considèrent plus souvent comme des procureurs et des bourreaux, que comme des avocats de la défense. Le moins que l’on puisse dire de ces procès est qu’ils manquent d’indépendance, d’impartialité et d’équité, les qualités généralement requises par la procédure d’un Etat de droit.

Dans le même temps, un des formats d’émission télévisuelle qui connaît le plus de succès (et réclame au demeurant le moins d’investissements créatifs à leurs producteurs) est ce qu’il est désormais d’usage d’appeler des talk shows dont les plus populaires réunissent des “chroniqueurs”. La vocation première de ces derniers est de donner leur opinion tranchée sur tout et n’importe quoi. Leur renommée (et probablement l’augmentation de leurs gages) exige(nt) qu’ils fassent le buzz, le bad buzz (toujours pour complaire à l’Académie française) leur semblant plus attractif que l’opinion balancée.

Quant à l’information en continu, du moins sur des chaînes comme C News, elle intercale entre la répétition des nouvelles du jour et les breaking news (désolé pour les amateurs de notre belle langue), des plateaux d’experts omniscients qui sont manifestement mandatés pour faire naître des polémiques, encouragés en cela par des animateurs (dont certains détiennent pourtant une carte de presse) qui les poussent à multiplier les propos outranciers.

Tout cela m’exaspère, ce qui n’est pas très grave, mais aussi m’inquiète.

Je ne peux m’empêcher alors de penser à ce commandement du Christ que rapportent nombre de textes du Nouveau Testament : Matthieu 7:1, Luc 6:37, Jacques 5:9 et 4:11-12 ou encore 2:13, Romains 14:13, 1 Corinthiens 4:5 et 11:31, Actes 18:15, Jean 8:15 mais aussi 18-47, etc. Près d’une vingtaine de versets témoignent de l’importance de la prévention édictée contre notre tendance à  juger autrui. Ils se retrouvent dans des textes représentatifs de toutes les traditions de l’Eglise primitive : chez au moins trois des évangélistes ainsi que Pierre, Paul et Jacques. Imaginons un monde où plus personne ne jugerait quiconque : ce monde adopterait sans difficulté la Règle d’or prônée par tant de sagesses de par le monde ; il serait en paix perpétuelle. « Ne jugez pas et vous ne serez point jugés » vise à prévenir tous les conflits, toutes les rivalités qui enveniment le monde. Dans la Bible, Satan et le diable sont des termes qui désignent l’accusateur, le procureur à charge, le diviseur. Ils sont un mécanisme mimétique personnifié. Pour nous convaincre qu’il s’agit bien d’un effet de miroir, le texte évangélique cherche à nous détourner de juger les autres en nous invitant  à méditer sur notre tendance à leur faire porter le poids de nos fautes : tel serait le sens de l’allégorie de la paille et de la poutre.

De son côté, Gandhi, il est vrai fort imprégné de culture chrétienne, aurait déclaré : “Ne jugez pas les autres. Soyez votre propre juge et vous serez vraiment heureux. Si vous essayez de juger les autres, vous risquez de vous brûler les doigts.” Je n’ai pas poussé plus loin la recherche, mais il est probable que des préceptes proches se retrouvent dans la plupart des sagesses nées dans d’autres aires culturelles.

Mais qu’il est difficile de se tenir à bonne distance. Au moment de conclure, je ne peux que me demander si je ne viens  pas de juger et de condamner ceux qui font profession ou loisir de juger et condamner à tout va. Je me suis efforcé de déplorer un mécanisme qui gangrène nos fragiles rapports humains. J’espère m’y être tenu. Quoi qu’il en soit, j’émets le vœu que notre tendance à juger de tout et de tous soit à l’avenir plus découragée que stimulée. Mais je doute que cela suffise.

L’histoire et l’actualité de la Chine éclairées par la théorie mimétique

par Jean-Marc Bourdin

Se voulant une anthropologie générale valable pour toutes les cultures et depuis les débuts de l’hominisation, soit une aire spatio-temporelle immense, la théorie de René Girard ne pouvait éviter quelques impasses majeures. Si René Girard avait traité des mythologies de la péninsule indienne en 2003 lors de conférences à la Bibliothèque Nationale de France, qui furent publiées sous le titre Le sacrifice, et avait évoqué en quelques occasions le monde arabo-musulman, il s’était contenté de quelques allusions à l’œuvre de Marcel Granet qui lui semblait conforter ses analyses pour ce qui concernait le sous-continent chinois.

Emmanuel Dubois de Prisque vient combler magistralement cette lacune en publiant au éditions Odile Jacob un essai intitulé La Chine et ses démons. Il nous donne sur cette aire géographique si importante pour l’histoire de l’humanité une vision anthropologique qui prend ses racines dans la mythologie et se poursuit à travers l’histoire jusqu’aux derniers développements de l’histoire intérieure et internationale de la Chine. Bref, il donne un exemple concret et convaincant de cette “science des rapports humains” que René Girard appelait de ses vœux, appliquée à un sujet certes immense mais néanmoins suffisamment délimité pour rester pertinent.

Il vous faut absolument lire cet ouvrage. Je n’en ferai donc pas une recension. Sachez simplement que dans une société qui a largement échappé à la christianisation jusqu’à présent, les boucs émissaires et les rituels sacrificiels, dans une civilisation confrontée à la rivalité mimétique, restent omniprésents, preuve, s’il en était besoin, de la puissance interprétative de la théorie mimétique.

Voici comment son éditeur présente l’ouvrage :

La gouvernance de plus en plus totalitaire du régime chinois se voit aujourd’hui fortement contestée, notamment en Occident. En revanche, la Chine, en tant que civilisation, fait l’objet d’une étrange complaisance.

Et pourtant, le « système de crédit social », la volonté de « siniser » les religions, de « rééduquer » les peuples non hans comme les Ouïghours, l’obsession de la « pureté » idéologique, la lutte contre le « démon » de la pandémie ne se comprennent que si nous acceptons de regarder sans pudeur la culture chinoise et la façon dont elle imprègne la Chine contemporaine.

C’est précisément ce que fait Emmanuel Dubois de Prisque dans ce livre. S’inspirant des travaux de René Girard, il montre que la politique chinoise obéit à des rites sacrificiels dont le souverain est à la fois le grand prêtre et la victime potentielle – des premiers empereurs jusqu’à Mao Zedong ou Xi Jinping.

Ce faisant, il éclaire la part d’ombre de la Chine et en souligne les risques alors que cette dernière paraît bien décidée à imposer au monde ses propres normes culturelles face à un Occident affaibli et englué dans sa propre culpabilité.”

Bref, en lisant Emmanuel Dubois de Prisque, vous accéderez à des clés de compréhension jusqu’à présent non disponibles.

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L’Association Recherches Mimétiques organise, le samedi 17 décembre prochain à 15 heures 30, une vidéo-conférence lors de laquelle Emmanuel Dubois de Prisque commentera lui-même son ouvrage. Cette conférence est libre et ouverte à tous ; voici le lien pour s’y inscrire :

Portrait de Vladimir Poutine en victime du désir mimétique

par Jean-Marc Bourdin

“Je ne suis pas dans la tête de Vladimir Poutine” est devenu un des lieux communs auxquels recourent les experts en tous genres qui peuplent les plateaux des chaînes d’information en continu lorsqu’ils redoutent une prévision erronée sur la suite des événements dans la guerre menée en Ukraine par le président de la Fédération de Russie. “Ne faisons pas de psychologie” est une autre formulation de la même idée, une autre martingale pour limiter le risque de se tromper.

Pour autant, ici ou là, comme le prouve le dessin choisi pour illustrer ce billet, une proposition nous est faite de rapprocher les personnalités, les actions et les situations géopolitiques de Joseph Staline et Vladimir Poutine.

Bien sûr que comparaison n’est pas raison, mais tout cela nous invite à solliciter la psychologie interdividuelle pour nous autoriser à entrer dans la “tête” de Vladimir Poutine. Sans remonter à l’histoire de la Sainte Russie des tsars, le rapport de Poutine à Staline paraît effectivement prometteur. Sa réécriture de l’histoire de la seconde guerre mondiale gomme le pacte germano-soviétique que signèrent Hitler et Staline et en fait exclusivement le vainqueur de la guerre en 1945. Elle escamote aussi ses purges et ses crimes.

D’un point de vue russe, il est vrai que la décennie qui suit la fin de la guerre impose l’URSS comme l’une des deux puissances dominantes du monde. L’URSS non seulement atteint son extension maximale, très au-delà de la Russie tsariste, mais elle incorpore dans l’ensemble que formalisera le pacte de Varsovie en 1955 la Pologne, l’Albanie, la République démocratique allemande, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Roumanie. Elle équilibre la puissance nucléaire et spatiale américaine. Tel est l’héritage que laisse Staline, lequel, au-delà de cet immense pouvoir, exerce sur une partie de l’intelligentsia occidentale et asiatique une fascination qui fait perdre tout discernement à ceux que la boule à facettes du communisme fait rêver. Il est aussi une inspiration pour les mouvements de décolonisation.

Staline meurt le 5 mars 1953 à l’âge de 74 ans. Quelques mois auparavant naît le jeune Vladimir Poutine, en octobre 1952, comme s’il était appelé à le réincarner, lequel vient donc de fêter ses 70 ans. Durant son existence, il a vu s‘effondrer le mur de Berlin, s’émanciper les pays baltes et, plus ou moins, la plupart des autres républiques soviétiques, se dissoudre le pacte de Varsovie, échouer l’intervention de l’Afghanistan… Dans le même temps, la Chine voisine, un temps pôle mineur du communisme mondial, est devenue dix fois plus puissante en population, PIB et maîtrise des technologies de pointe. Bref, un désastre d’autant plus insupportable que Vladimir Poutine a les pleins pouvoirs depuis le début 2000, soit les deux-tiers de la période du déclin manifeste subi par son pays, si on le fait commencer à la chute du mur de Berlin. Il ne peut s’exonérer de toute responsabilité dans la tendance délétère.

Quel ressentiment pour cet homme quand il se compare à Staline qui disposa, lui, de 30 ans de pouvoir absolu, soit guère plus que lui, surtout s’il se maintient encore quelques années en vie et au pouvoir comme il y aspire vraisemblablement. Et l’héritage reçu de Lénine par Staline ne valait probablement pas davantage à l’échelle du monde où les empires européens demeuraient forts de leur victoire face à l’Allemagne en 1918 et les Etats-Unis s’étaient déjà installés à la tête de l’économie industrielle, que celui que Poutine laissera à son successeur.  Si comme je le crois, Poutine voudrait trouver en Staline son modèle et, comme il nous est souvent dit, a été profondément traumatisé par la chute du mur de Berlin et de l’URSS auxquelles il assista aux premières loges, alors le temps lui est compté pour laisser une trace acceptable dans l’histoire de la grande Russie.

A défaut de regagner le terrain perdu, comment se rapprocher au moins un peu de Staline, ce médiateur externe dont il souhaite s’inspirer ? Staline est pour Poutine comme le légendaire Amadis de Gaule l’était pour Don Quichotte, se rêvant en chevalier héroïque alors même que le monde médiéval se dissolvait dans les premiers Etats-nations. Comment se faire un nouveau Staline, s’approprier une partie au moins de son prestige ? Dénazifier puisque ce fut le plus grand titre de gloire et dans les faits probablement le moins contestable de son modèle tant admiré. Et tant pis s’il faut beaucoup d’imagination, de mauvaise foi et de propagande pour trouver un nombre significatif de néo-nazis en Ukraine. Et puis augmenter le territoire rétréci et la population en décroissance de la Russie. La défaite électorale déniée de Loukachenko en Biélorussie fournit une première opportunité de réincorporer de facto une population russe dans la Fédération et, par voie de conséquence, de la renforcer. Mais ce gain, sans être négligeable, n’est pas à la hauteur que le modèle de Staline impose. Les gains en Transnistrie ou en Ossétie semblent de leur côté dérisoires. Non, seule l’Ukraine offre un champ d’action à la mesure du rêve de Grande Russie orthodoxe et slavophile qu’il caresse à défaut d’une Union soviétique hégémonique impossible à reconstituer dans le temps de vie et de pouvoir qu’il reste à Poutine.

Le succès de l’annexion de la Crimée et de l’inféodation d’une partie du Donetsk montrait la voie.

Et comment reproduire, même à échelle réduite, le miracle stalinien qui transforma une révolution chancelante en une puissance mondiale dominante et admirée ? Eh bien en faisant la guerre ! Certes Staline y fut précipité par l’impatience et la folie de son ex-allié Hitler et Poutine en a pris l’initiative sans y être réellement poussé par l’Ukraine qu’il occupait déjà en partie. Mais il a cru que, comme son modèle Staline, il imposerait sa volonté non seulement aux Ukrainiens qu’il “dénazifierait”, démilitariserait et vassaliserait tout en les assimilant sans possibilité de retour comme un certain nombre d’indices génocidaires tendent à le prouver. Et comment faire la guerre ? Comme Staline toujours : un déluge de feu, la politique de la terre brulée, le sacrifice des soldats autant que nécessaire, des déplacements massifs de population, etc.

Mais il semble bien que Poutine n’égalera pas Staline, ambition au demeurant impossible, pas plus que Don Quichotte n’était parvenu à reproduire les exploits prêtés à Amadis de Gaule par les romans de chevalerie qu’il lisait avec passion.

Et comme Don Quichotte s’attaquait aux moulins à vent de la Mancha, Poutine s’acharne à détruire les sources d’énergie de l’Ukraine. Si la situation n’était pas désastreuse et monstrueuse, il serait comique de voir l’aspirant Staline se ridiculiser en Don Quichotte.

Influenceurs, trolls et “haters”

par Jean-Marc Bourdin

Les soi-disant réseaux sociaux ont imposé en quelques années seulement une nouvelle trinité, plus démoniaque que sainte : les influenceurs, les trolls et les “haters”.

Des influenceurs, il a été question à plusieurs reprises dans notre blogue. Ils engendrent leurs suiveurs, habituellement dénommés “followers”. Ils ont pour fonction d’exciter l’envie de leurs sectateurs.

Les trolls sont une autre espèce proliférante. D’après la fiche Wikipedia, « un troll caractérise un individu cherchant l’attention par la création de ressentis négatifs, ou un comportement qui vise à générer des polémiques […]. À l’origine, le troll tire satisfaction d’avoir réussi à berner ses victimes, à leur avoir fait perdre du temps. [Ce qualificatif] peut dorénavant aussi s’appliquer à l’envoi de messages provocateurs et offensants, exacerbés par l’anonymat et la tribune que procure Internet ».

Quant aux “haters”, selon la même encyclopédie collaborative en ligne, ce terme désigne en anglais (on peut le traduire par haineux) les personnes qui, « en raison d’un conflit d’opinions ou parce qu’ils détestent quelqu’un ou quelque chose, passent leur temps à [les ] dénigrer” sur les réseaux sociaux.

Je suis frappé par le parallèle qu’il est tentant de faire entre ces nouveaux acteurs des rapports humains médiatisés par Internet et une citation supposée extraite des Mémoires d’un touriste de Stendhal que René Girard mentionne dans Mensonge romantique et vérité romanesque (MRVR) : “l’envie, la jalousie et la haine impuissante” ainsi placées entre guillemets. Il introduit ainsi cette énumération : “[…] Stendhal met ses lecteurs en garde contre ce qu’il appelle les sentiments modernes, fruits de l’universelle vanité.” Et il poursuit : “Cette formule stendhalienne rassemble les trois sentiments triangulaires […]” (chapitre 1er, page 28 de l’édition de poche Pluriel). Ce texte est au demeurant repris presque en tête de la quatrième de couverture de mon édition de poche de MRVR, dénotant son importance pour lui. A vrai dire, je n’ai trouvé aucun texte libellé sous cette forme ramassée en feuilletant électroniquement (et donc paresseusement) les œuvres complètes de Stendhal dans une édition bon marché (1€99) qui se targue d’en regrouper 142 et dont je ne peux qu’espérer l’exhaustivité. Quoi qu’il en soit, j’ai toutefois relevé dans Les mémoires d’un touriste une concentration particulièrement significative d’une dizaine d’occurrences de la locution “haine impuissante”. D’où probablement la référence de Girard à cette œuvre. Parmi les extraits, j’en retiens deux qui signalent l’importance du concept chez Stendhal : “le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. […] Le soin de notre bonheur nous crie : chassez la haine, et surtout la haine impuissante.” “Nous sommes fort exposés entre nous à l’affreuse et contagieuse maladie de la haine impuissante.”

Un peu déçu malgré tout, tant la formule m’avait en son temps impressionné (et je pense ne pas être le seul dans ce cas), j’ai tout de même recherché les occurrences dispersées des termes ainsi agrégés par Girard en une séquence saisissante, toujours dans les œuvres supposées complètes de Stendhal. Résultat : 646 “envies” et ses dérivés, 476 “jalousies” et ses dérivés, 545  “haines” et ses dérivés, dont pas moins de 24 qualifiées d’impuissante. Quant à la vanité, elle revient 1 445 fois sous la plume de Stendhal, soit presque autant que la somme des emplois des trois premiers termes mentionnés ! La fréquence des occurrences vient ainsi suppléer une mémoire probablement par trop synthétique et/ou corriger l’usage inapproprié de guillemets autour de cette brillante énumération [1].

Devenus contemporains, ces sentiments modernes repérés par Stendhal ont trouvé de nouvelles incarnations sur les réseaux sociaux. Déjà souligné et si évident, le rôle de l’influenceur est de susciter l’envie. Quant au troll, il me semble emprunter aux jaloux son désir de détruire l’objet qu’il ne parvient pas à s’approprier en nuisant délibérément au bon déroulement des échanges entre les commentateurs intéressés par la publication et les réponses qu’ils sont susceptibles d’obtenir en retour. Il s’agit d’empêcher la conversation, d’y faire obstacle. Quant aux “haters”, leur nom n’en fait pas mystère, c’est la haine qui inspire leurs dénigrements, haine qui traduit en outre leur impuissance à produire de leur côté des contenus attrayants.

Il me semble également que ces trois figures de l’influenceur, du troll et du “hater” correspondent aux trois situations mimétiques identifiées par Girard et reprises de manière systématique par Jean-Michel Oughourlian dans sa nosologie des psychopathologies [2] : l’influenceur se veut un modèle, le troll s’imagine en obstacle et le “hater” se rêve en rival, c’est-à-dire un modèle pour ceux qu’il amènerait à partager ses sentiments par ses commentaires doublé d’un obstacle empêchant d’apprécier la personne ou l’œuvre dénigrée tout en aspirant à devenir au moins l’égal de ce qu’il dénigre.

Face à cet amoncellement de ressentiments, les modérateurs se trouvent bien démunis quand les propriétaires des réseaux évaluent la nécessité d’intervenir en fonction de leurs objectifs de fréquentation.

Bref, l’envie, la jalousie et la haine impuissante ont su s’insinuer dans les réseaux sociaux comme dans tant d’autres rapports humains soumis à la mécanique mimétique. Et je crains que ces sentiments ne leur survivent.


[1] Je serais bien sûr très reconnaissant à qui trouverait cette énumération dans une quelconque des œuvres de Stendhal.

[2] Notre troisième cerveau. Paris : 2013, Albin Michel, p. 113 et suivantes sur les trois possibilités du rapport interdividuel et tableau synthétique p. 132.

L’objet du désir : un impensé de la théorie mimétique ?

par Jean-Marc Bourdin

Il ne s’agira pas ici de parler du film de Luis Buňuel, dont l’affiche sert à illustrer le présent billet, ou alors à la marge. Je souhaite plutôt évoquer ce qui me semble ici une étrangeté de la géométrie du désir girardien : le manque d’intérêt pour l’objet du désir.

Celui-ci apparaît explicitement lorsque le désir conduit l’être désirant et son modèle-obstacle à focaliser leur attention sur leur rivalité au point de perdre tout intérêt pour l’objet originel de leur désir commun. Mais avant même cette phase violente, l’objet du désir me semble d’emblée réifié par la théorie mimétique. Dans ce jeu de rôles, il n’en joue aucun et il n’est guère là que pour se faire expulser dans le second temps de la rivalité et des modèles-obstacles devenus des doubles.

Or, dès lors qu’il s’agit de rapports humains, dès lors que l’objet convoité n’est pas inerte mais fait de chair et de sang et susceptible de ressentir des émotions, est-il logique de simplifier le tableau au point de le traiter par une sorte de toutes choses égales par ailleurs comme aiment à le faire les mathématiciens ?

Car le plus souvent, ce n’est pas un bien matériel, fréquemment duplicable ou fabricable en série qui est l’enjeu du désir, mais un être aimé dont l’affection est recherchée, qu’il s’agisse d’une amante ou d’un amant comme on disait au XVIIe siècle, d’un enfant lors d’un divorce ou plus simplement dans la vie familiale courante, d’une mère ou d’un père dont la préférence est à obtenir, d’une équipe de travail à séduire pour mieux la mobiliser, d’une population en cas de guerre, de colonisation ou, là aussi plus banalement, d’élections démocratiques. Parmi les auto-transcendances, celle qu’il est d’usage de nommer, faute de mieux, l’opinion publique, cruciale dans nos régimes qui se veulent démocratiques, n’est autre qu’une émotion collective. Il n’y a pas si longtemps, Benoît Hamot usait dans ce blogue de la belle expression de “l’air du temps” (https://emissaire.blog/2022/08/23/les-limites-du-concept-de-mediation-interne-externe/ ). Il est certes possible de traiter l’opinion publique ou l’air du temps comme des résultantes du mécanisme, mais pas une population, une équipe de travail, une assemblée de fidèles, les tenants d’une idéologie, un collectif de bénévoles, un parent, un enfant ou la personne aimée.

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque ou les autres ouvrages à l’origine de la psychologie interdividuelle, il me semble que le désir de l’objet du désir n’est que très peu abordé, sauf peut-être à travers certaines pathologies comme la coquetterie ou le sado-masochisme. Mais là encore, la coquette ou le partenaire d’une relation sado-masochiste n’est pas vu comme objet du désir mais sujet à un désir. Mon titre interrogatif et les idées que je développe ici constituent un appel à témoins de la pensée girardienne, qui m’indiqueront les passages où l’objet du désir est aussi sujet au désir et acteur à part entière du désir. Il est fort possible que je ne sois pas parvenu à me les remémorer.

Car s’il est bien un espace de relative liberté, c’est celui que crée la situation où un objet de désir a le choix entre ses convoitants, ses “appropriants” mimétiques : dans le théâtre de Molière, il est fréquent que l’intrigue mette aux prises un père avec sa fille et d’autres membres de la famille qui la soutiennent pour le choix d’un mari/parti. Bref, l’objet du désir est aussi souvent un sujet désirant qui complexifie le mécanisme de la théorie mimétique. Quand René Girard en arrive à la conclusion que la liberté se résume au choix de son modèle et que le seul modèle émancipateur est le Christ, a-t-il vraiment raison ? Certes, choisir entre des “appropriants” relève d’une forme de servitude volontaire, mais l’oxymore de La Boétie fait une place à la volonté. Et de tels choix que mon ami Gilles Tenoux qualifie d’imparfaits sont des choix majeurs durant toute la vie : des amis, un conjoint, un employeur, un chef, un parti politique ou un candidat à qui confier le pouvoir, une idéologie à laquelle s’affilier, etc. L’objet du désir a donc fréquemment l’occasion d’être un acteur du désir sans être pour autant modèle ou sujet premier du désir mimétique. Et la situation où se mêlent plusieurs positions d’être désirant, de modèle et d’objet du désir ou encore d’obstacle et de rival est plus réaliste que le schéma archétypal du triangle mimétique. Pensons à Jules et Jim d’Henri-Pierre Roché.  

Au terme de ce qui reste pour moi une interrogation que je vous soumets, je comprends mieux certaines critiques féministes de la théorie mimétique : en choisissant un corpus littéraire d’auteurs masculins enclins le plus souvent à envisager le désir de leur point de vue, la pensée de René Girard a pu apparaître comme contribuant à la réification de la femme objet du désir. De ce point de vue, il est heureux que Liv Strömquist (https://emissaire.blog/2022/08/02/dans-le-palais-des-miroirs/) que nous a récemment fait connaître ici Jean-Louis Salasc, ait montré dans sa bande dessinée anthropologique que la théorie mimétique était aussi utile au point de vue féministe qu’à tous ceux qui se préoccupent du sort des victimes des mécanismes du désir mimétique.

Le “narratif”, avatar du “mensonge romantique”

par Jean-Marc Bourdin

Dans un contexte dominé par le marxisme, le nietzschéisme et la psychanalyse et alors que le structuralisme irriguait l’anthropologie, la linguistique et la sémiotique, il y a désormais plus de soixante ans, René Girard offrait au monde académique et, plus largement mais aussi avec un plus grand succès, à un public curieux, le concept de désir mimétique ; il donnait à l’essai qui en établissait la pertinence, le titre étrange de Mensonge romantique et vérité romanesque.

La locution de “mensonge romantique” a pu créer un malentendu, notamment chez les chercheurs étudiant le romantisme. Le terme a sans doute été choisi pour créer un contraste allitératif avec “vérité romanesque”. L’opposition du mensonge à la vérité était néanmoins alors probablement plus importante pour son auteur que les qualificatifs de romantique et de romanesque. Pour faire simple, la thèse développée dans cet ouvrage était que seuls les écrivains géniaux, au moment où ils accèdent au génie, après une maturation parfois longue, pénétraient et étaient en mesure de révéler le mécanisme mimétique du désir qui les mouvait et mouvait leurs personnages. Car l’écrivain génial doit s’être converti, auparavant ou mieux encore au moment où il écrit ses chefs d’œuvre, à la vérité de ses propres faiblesses.

Revenant sur son œuvre en 2007 à l’occasion de la réédition par Grasset de ses premiers ouvrages majeurs sous le titre de De la violence à la divinité, Girard prend appui dans son introduction sur le récit de Paolo et Francesca, extrait de la Divine comédie de Dante, pour reparler du mensonge romantique : il considère qu’il est en l’espèce celui des critiques qui sont aveuglés, contre toute évidence, par “les clichés romantiques sur la “spontanéité” et l’”authenticité” du désir” ; ces derniers commettent le contresens d’interpréter ainsi le récit d’un amour en fait inspiré aux futurs amants par la lecture d’un passage d’un roman courtois, qui raconte l’instant où Guenièvre et Lancelot du Lac échangent un premier baiser, provoquant en quelque sorte mécaniquement le premier baiser entre Francesca et Paolo qui s’étaient jusqu’alors chastement côtoyés.

Lorsqu’il s’est agi d’assurer sa diffusion internationale, en particulier en direction du lectorat anglo-saxon, un titre sensiblement différent a été donné à l’essai : Deceit, Desire and the Novel. S’il conservait le parti pris de la consonance en rapprochant Deceit et Desire, il mettait plus explicitement l’accent sur une tromperie ou un auto-aveuglement (deceit), sur la véritable nature du désir (desire) qui ne peut être spontané ni authentique s’il est imitation d’un désir d’autrui, réel ou supposé. Le romancier médiocre restait dupe et se contentait au mieux de refléter le mécanisme à l’œuvre, quand le romancier génial le révélait, en dévoilait les ressorts.

Loin de la critique littéraire, probablement sous l’influence académique des sémiologues et surtout pratique des conseillers en communication et autres spécialistes du développement personnel, nous avons vu récemment apparaître dans la langue des journalistes, experts en tous genres, politiques et chefs d’entreprise, un anglicisme, le “narratif”, traduction du “narrative” anglo-américain, et une locution pas même traduite, le “story telling”, soit le fait de littéralement “raconter une histoire”. Il s’agit alors toujours de présenter des informations réelles ou falsifiées à l’avantage du narrateur ou de l’acteur dont l’histoire est racontée. L’émotion est souvent mobilisée, ainsi que toutes les ressources de la rhétorique, dans la sélection et l’agencement des informations pour constituer un récit favorable au narrateur ou à l’acteur pour le compte duquel il est bâti. La guerre des communiqués que suscite le conflit actuel qui détruit l’Ukraine, engendre une prolifération sans précédent des usages du terme de “narratif” chez ses commentateurs.  

Un “narratif” ou un “story telling”, c’est en définitive un récit dont l’auteur ou le commanditaire se distribue toujours dans un rôle enviable, vainqueur ou parfois victime, depuis que son souci a crû sans modération parmi nos contemporains, jamais dans celui de persécuteur, de coupable ou même de responsable, pour reprendre à peu près les figures du triangle dramatique de Karpman sur lesquelles Jean-Louis Salasc a attiré particulièrement notre attention à plusieurs reprises. Où nous retrouvons le mensonge romantique, cet auto-aveuglement (deceit), quand nous, acteurs de nos vies ou auteurs de fictions, tendons à prendre nos désirs pour des réalités.

Une différence demeure toutefois le plus souvent : avec le “story telling”, le récit est construit pour être délibérément et donc consciemment trompeur alors que chez la plupart des auteurs de fictions, il raconte des désirs auxquels sont inconsciemment conférés un caractère spontané et authentique. Encore que nous voyons parfois des acteurs de l’histoire finir par croire à leurs propres mensonges et en convaincre leurs opinions publiques.

Et le désir mimétique devint une évidence…

par Jean-Marc Bourdin

En 1961, René Girard nous proposait de partager un secret que seuls les grands écrivains avaient, selon lui, percé à jour : loin de nos prétentions à l’authenticité et l’autonomie de nos désirs qui mènent nos vies, quelques romanciers et dramaturges illustres s’accordaient pour en révéler le caractère mimétique, c’est-à-dire imités d’autres désirs qui pouvaient prétendre à l’antériorité et la priorité.

Eh bien, un peu plus de soixante ans plus tard, force est de constater que la révélation a été tellement éclatante que, malgré nos dénégations et nos aveuglements résiduels, nos contemporains ont gagné en lucidité ! Notre blogue s’en est fait l’écho en de multiples occasions.

Une éclosion de nouveaux mots dans la vie économique et le cadre professionnel, souvent venus des Etats-Unis, en témoigne. Dans le domaine de la psychologie, le développement personnel a supplanté la quête psychanalytique de l’origine lointaine des troubles. Dans le monde des arts, l’hégémonie du cinéma qui le scénarise fréquemment en apporte une autre preuve. Il est probable que d’autres domaines de la vie quotidienne pourraient être évoqués pour compléter la démonstration.

Mécanisme de l’équilibre et de la canalisation des désirs de toute société capitaliste, sur laquelle Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy avaient tôt attiré l’attention, l’économie est un lieu où les mécanismes mimétiques sont dévoilés, ne serait-ce que parce que les marchés sont les fruits de l’auto-transcendance de désirs : le comportement moutonnier des bourses est devenu une tarte à la crème, phénomène amplifié et révélé comme mécanisme par la place croissante des algorithmes ici plus encore qu’ailleurs (https://emissaire.blog/2017/10/02/la-mediation-algorithmique/).

Côté sciences de gestion, plus proches des actions personnelles que les approches macro-économiques, Pierre-Yves Gomez a su faire miroiter de multiples facettes de la fécondité de la théorie mimétique dans le monde du travail et des organisations. L’étymologie probable de management, qui fait dériver ce mot du guidage des chevaux dans un manège, y invite. La stratégie des organisations recourt volontiers au parangonnage (benchmark) qui se veut une recherche explicite de modèles avec lesquels on partage les mêmes désirs pour en imiter ou s’approprier les meilleures pratiques (https://emissaire.blog/?s=parangonnage). Il en va de même avec le marketing et son travail de stimulation de la consommation (https://emissaire.blog/2019/07/18/consommation-le-desir-mimetique-ruine-ou-sauveur-du-monde/).

La publicité, qui ne fait pas mystère de sa vocation à susciter et orienter les désirs, a depuis longtemps vendu la mèche, jusqu’à l’apothéose des publicités Nespresso, avec George Clooney nous faisant le clin d’œil de l’auto-dérision, histoire de nous dire qu’elle sait que nous savons, mais que cela ne change rien à notre inféodation au mécanisme mimétique. Jusqu’à l’armée de terre qui communique sur un paradoxe -“J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot”- quand elle doit recruter des contractuels :  (https://emissaire.blog/2019/11/19/jai-rejoint-les-rangs-pour-sortir-du-lot/).

La recherche de la suggestion est désormais explicite, et même explicitée. Ainsi du mot “inspirant” qui fait florès depuis quelques années là où, auparavant, la prétention (romantique) à l’originalité rendait plus difficile toute reconnaissance de dette (https://emissaire.blog/2019/10/16/inspirant-vous-avez-dit-inspirant/).

De manière plus probante encore, car monétisée et donc quantifiable, une nouvelle activité s’est développée dans des proportions considérables, celle des influenceurs (https://emissaire.blog/2018/12/12/influenceurs-et-followers/, https://emissaire.blog/2020/06/29/quest-ce-quun-influenceur/). Ce qui autrefois aurait été jugé avec circonspection, pour ne pas dire mépris, est devenue une raison sociale prisée et, dans certains cas, lucrative. Mieux, se compter parmi des suiveurs (followers), donc des imitateurs, est parfaitement assumable. Des milliards d’euros (une quinzaine en 2022 d’après une étude de marché à propos d’Instagram, Tik Tok et YouTube[1]) sont drainés par cette activité qui consiste à se poser en modèle pour orienter des désirs qui, manifestement, ont besoin de guidage. Ce qui était réputé inconscient, le rôle du médiateur dans l’engendrement de nos désirs, est en quelque sorte ainsi conscientisé. La servitude volontaire est désormais étendue à l’ensemble de nos faits et gestes qui relèvent d’un asservissement délibéré : je désire que mes désirs soient influencés.

Sur un plan plus théorique, il a été mis ici en évidence à plusieurs reprises les parentés entre la théorie mimétique et l’analyse transactionnelle, très influente parmi les coachs, formateurs, consultants en ressources humaines et autres professionnels du développement personnel, particulièrement sous la forme que lui a donnée Karpman, celle du triangle dramatique (https://emissaire.blog/2018/01/08/le-triangle-dramatique-victime-persecuteur-et-sauveur/, https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/, https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/, https://emissaire.blog/2021/08/19/les-trois-masques-du-persecuteur-suite/, https://emissaire.blog/2021/11/25/les-trois-masques-du-persecuteur-fin/ ).

De son côté, Jean-Michel Oughourlian continue d’œuvrer pour promouvoir la psychologie interdividuelle qu’il a théorisée et pratiquée (https://emissaire.blog/2017/03/13/la-psychologie-interdividuelle-pour-les-nuls/, https://emissaire.blog/2020/08/18/optimisez-votre-cerveau/).

S’agissant du septième art, il suffira de se reporter à la rubrique spécifique de notre blogue intitulée avec un sens louable de l’auto-dérision : « L’émissaire fait son cinéma” (https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/). Cet art s’est développé pour l’essentiel après que la littérature moderne, roman et théâtre (notamment shakespearien dans un monde culturel largement influencé par la culture anglo-saxonne), avait produit sa mission révélatrice.

Au-delà du désir mimétique proprement dit, l’emploi devenu rituel du qualificatif de « bouc émissaire » est une autre preuve des succès de la révélation mimétique (https://emissaire.blog/2020/07/28/crise-sanitaire-crise-sociale-a-la-recherche-dune-nouvelle-victime-expiatoire/, https://emissaire.blog/2020/04/30/bouc-emissaire-et-pensee-de-groupe/, https://emissaire.blog/2019/04/05/philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire/). De même que le souci toujours plus grand des victimes (https://emissaire.blog/2021/04/08/du-souci-des-victimes-aux-revendications-victimaires-wokeness-cancel-culture/). Ou encore, avec plus ou moins de contre-sens, la perspective apocalyptique (https://emissaire.blog/2022/04/26/les-apocalypses-en-question/).

Bien d’autres articles du blogue auraient pu être mobilisés. Malgré tout, un petit village gaulois résiste encore à l’envahisseur, contre toute évidence : tout petits mais partout, ce sont nos égos… pour combien de temps encore ?


[1] https://www.blogdumoderateur.com/etude-marketing-influence-2022-chiffres-cles-instagram-tiktok-youtube/

La Séparation

par Paul Dumouchel, Ritsumeikan University

Paul Dumouchel nous fait le cadeau du texte qui suit. Il s’agit d’un projet d’intervention en septembre 2020 en Italie où il devait donner, en visioconférence, une analyse critique du livre de Benoît Chantre, Le clocher de Tübingen, (paru aux éditions Grasset en 2019), lequel y poursuivait la quête entamée avec René Girard en 2007 dans Achever Clausewitz sur la pensée et la destinée singulières d’Hölderlin. Cette intervention n’ayant pu avoir lieu, il s’agit donc d’un texte inédit. Il présente, entre autres, l’intérêt de nous montrer comment des pensées peuvent entrer en dialogue, en l’occurrence celles de Benoît Chantre et Paul Dumouchel. Nous vous laissons le découvrir et vous invitons, si ce n’est déjà fait, à lire Le clocher de Tübingen.

Puisque mon exposé doit porter sur le livre de Benoît [Chantre] Le clocher de Tübingen, j’aimerais, histoire d’aller droit au but, commencer par une citation tirée du texte d’Adrian [Navigante, qui devait également participer à la conférence]. Celui-ci écrit, au sujet de la conception girardienne du paradoxe chrétien telle qu’elle est énoncée dans Achever Clausewitz :

« Nous pouvons tous participer à la divinité du Christ, à condition de renoncer à notre violence (c’est-à-dire, selon Girard, aux niaiseries sacrificielles d’antan) ; nous savons maintenant que les hommes n’y renonceront pas (c’est-à-dire que ces niaiseries sont ce qui nous manque aujourd’hui). »

Or, selon Girard, j’ajouterais, selon Benoît et certainement selon moi, que le sacrifice est tout sauf une “niaiserie”, que les institutions dont Girard parle et la place qu’ils leur donnent dans l’histoire humaine montre qu’on ne peut les réduire à des “niaiseries sacrificielles d’antan”. Pour le dire autrement, si les sacrifices ont disparu, cela ne vient pas de ce que nous aurions découvert une erreur intellectuelle, ou une faute cognitive de peuples mal éclairés, ni au fait que nous, modernes – même si apparemment nous ne l’avons jamais été – croyons à tort que le sacrifice est une simple erreur. Si tel était le cas, tout irait beaucoup mieux et serait bien plus facile. Nous pourrions être béatement optimistes et nous permettre de condamner facilement. Cependant, il n’en est rien, car le problème n’est pas celui d’une simple erreur intellectuelle ou cognitive, d’une faute dans l’ordre de la connaissance. La vérité est que le monde a changé. C’est pourquoi les deux voies nous sont fermées. Tant celle d’un retour au sacrifice, ou du moins à ce que l’on croit être sa signification profonde, retour à ces “niaiseries” bien comprises, qui seraient ce qui nous manque aujourd’hui. Que celle d’un rejet, qui ne voit dans le sacrifice que des niaiseries.

Dire que le monde a changé, c’est en fait affirmer qu’autre chose est en jeu ici que le “paradoxe du Christianisme”, autre chose qu’une seule tension ou contradiction à l’intérieur d’une certaine conception du monde. Prendre la mesure de cette “autre chose”, de cette transformation du monde, c’est ce que Hölderlin, selon Benoît, aurait fait. “Prendre la mesure” de cette transformation du monde, ce n’est ni l’expliquer, ni apporter remède à la nouvelle situation créée par là, mais reconnaître le dilemme où nous sommes. C’est aussi pourquoi, parce qu’il a reconnu ce dilemme, que, si j’ai bien compris Benoît, Hölderlin est entré dans la tour.

Cette transformation du monde, selon Girard, c’est évidemment la Révélation Chrétienne, mais dire cela demeure trop imprécis et ne nous éclaire pas encore sur le dilemme d’Hölderlin qui est aussi le nôtre. On peut l’approcher à l’aide de cette citation du poète, que Benoît analyse à la page 65 de son livre :

« … le Dieu et l’homme, afin que le cours du monde n’ait pas de lacune, et que la mémoire de ceux du ciel n’échappe pas, se parlent dans la figure tout oublieuse de l’infidélité, car l’infidélité divine c’est elle qui est le mieux à retenir. »

Ce que Benoît commente de la façon suivante : « Les dieux et les hommes “se parlent dans la figure tout oublieuse de l’infidélité”. Qu’est-ce à dire, sinon que nous devons être fidèles à l’infidélité divine, nous détourner des dieux qui se détournent de nous. » (p. 65) Le dilemme, tel que je le comprends, est entre la fidélité (à l’infidélité qui est le mieux à retenir) et se détourner de ceux qui se détournent de nous, afin que la mémoire de ceux du ciel n’échappe pas. Dans les deux cas, le mouvement est en lui-même contradictoire, se détourner pour se souvenir de ceux qui se sont détournés de nous et nous souvenir de ce retrait, de cet abandon des dieux. Bref, nous devons garder la mémoire de l’absence des dieux qui se sont détournés de nous, mais cette fidélité à leur infidélité signifie que nous ne devons pas chercher à les faire revenir. Signifie que nous devons respecter leur infidélité. Dire que les dieux nous sont infidèles n’implique pas qu’ils n’existent pas, bien au contraire, tout comme le fait qu’il ne faut pas chercher à les faire revenir, cette infidélité suppose qu’ils gardent une réalité au-delà de leur absence. Leur retour serait terrible. Ce que Hölderlin comprend peu à peu et de mieux en mieux entre Hypérion et les derniers poèmes, entre le moment de sa rencontre avec Suzette Gontard et le moment où il se retire du monde, c’est la distance exacte qu’il convient d’établir entre nous et “ceux du ciel” et la difficulté qu’il y a à le faire.

Qu’est-ce que cela signifie, qu’il nous faut rester fidèle à “ceux du ciel” en leur absence ? Benoît suggère que le danger pour le poète et pour l’homme est qu’une culture perde le contact avec la nature, peut-être pas tant avec sa transcendance, qu’avec sa simple réalité, et qu’elle tente de remplacer notre rapport à cet autre par un ordre purement humain. En un sens, c’est ce danger que le poète voit se réaliser dans l’action des amis Hegel et Schiller et dans le développement de l’idéalisme allemand. Le projet d’un monde où tout finalement est humain et où l’homme est dieu. Ce monde purement humain est inséparable du retour des dieux antiques et de la violence. Comme l’écrit Benoît : “Nous voulons sans cesse nous prouver à nous-mêmes et prouver aux autres notre ascendance divine. Cette impatience nous fait perdre contact avec la terre.” (p. 73)

Ce qui vient compliquer les choses est que le retrait de “ceux du ciel” ne concerne pas les dieux anciens uniquement. Ce qui nous permettrait de comprendre leur départ comme la victoire du Christianisme ou un simple progrès. Cependant, comme le dit « Pain et vin », poème datant de 1800 :

Pourtant, à l’heure où vers le ciel (qu’elle nous semble donc lointaine !)
Remontèrent tous les Donneurs de joie hors de nos vies,
Où le Père ayant détourné des hommes son visage,
La tristesse établit son juste règne sur la terre ;
Quand, dernière Présence, un paisible Génie aux divines paroles
Consolatrices, eut annoncé la fin du Jour et disparu,
Comme un signe de sa venue ici-bas jadis, un gage
De son retour, le chœur des dieux nous laissa quelques dons…

Le paisible Génie aux divines paroles consolatrices s’en est lui aussi retourné vers le Père, et même si un gage de son retour nous a été laissé, cette “dernière Présence” participe elle aussi à sa manière de l’infidélité des dieux à laquelle nous sommes condamnés d’être fidèles. Il y a donc ici une certaine égalité entre les dieux anciens et le dieu moderne. Les “Donneurs de joies”, tous, sont remontés au ciel. Ils sont hors de nos vies, ne nous parlent que dans la figure oublieuse de l’infidélité. Le problème ou le dilemme, pour le dire autrement, est que les dieux, tous, nous ont quittés et qu’un monde purement humain est impossible, c’est pourquoi il nous faut être fidèle à cette infidélité.

Ce dilemme a-t-il une solution ? Est-il possible d’éviter l’une et l’autre branche de l’alternative : soit un monde purement humain, soit un retour des dieux anciens. Lesquelles convergent l’une et l’autre vers le même point qui est la violence et la montée aux extrêmes. Girard dit au début de « Tristesse de Hölderlin » le chapitre v de Achever Clausewitz : “Une résistance individuelle à la montée aux extrêmes est vaine par essence.” (p. 197). L’abandon, ou plutôt le détournement du projet commun par ses amis du Stift et l’échec de l’espoir collectif d’un pays Souabe différent, de même que l’apprentissage de ses propres erreurs auront convaincu Hölderlin que toute résistance individuelle est par essence vaine. C’est pourquoi il s’est retiré du monde et qu’il se mit à signer ses écrits avec des noms d’emprunt. Mais parce qu’il nous faut rester fidèle à l’infidélité de ceux du ciel, il ne s’est pas suicidé ; il n’a cédé ni à la tentation du désespoir, ni à celle de se diviniser lui-même. Au contraire, il s’est effacé du monde, imitant en cela les dieux. Ce pourquoi tant Girard que Benoît suggèrent à un moment qu’Hölderlin est presque un “saint”. Plutôt qu’à la folie, nous aurions affaire à une forme d’ascèse et de renoncement ; et qui sait, pourrait-on ajouter, s’ils vivaient de nos jours, combien d’ascètes et de renonçants célèbres ne finiraient pas en hôpital psychiatrique.

Selon Girard, les institutions sacrificielles nous protégeaient de notre propre violence et les dieux auxquels elles donnaient l’être, nous tenaient séparés de la nature. Aujourd’hui, ces institutions, pour la plupart, ont disparu et celles qui demeurent sont en voie de disparaître. Les dieux nous ont quittés avec elles. Le paisible Génie qui rendit les sacrifices caduques, s’est lui aussi retiré. De cette dernière Présence, il ne reste plus que des paroles consolatrices. Nous sommes laissés seuls entre nous, sans “béquilles sacrificielles” dit Girard, mais instruits qu’un monde purement humain est condamné à l’échec. Ce qu’il nous faut, ce ne sont pas de nouvelles béquilles sacrificielles, ce qui par définition est impossible, mais d’imiter celui qui imite le Père en son absence et son retrait du monde. C’est ce que fit Hölderlin.

Tirésias

À supposer que mon interprétation soit correcte, cette thèse remarquable, lumineuse et convaincante, pose néanmoins de nombreux problèmes vers lesquels je voudrais maintenant me tourner. J’en vois au moins trois : 1) la vanité de l’ascèse et de la sainteté ; 2) la disparition de la nature et 3) Tirésias.

Affirmer, comme le fait Girard, que toute résistance individuelle à la montée aux extrêmes est par essence vaine, n’est-ce pas en vérité porter une condamnation terrible et définitive à l’encontre d’Hölderlin et de la sainteté ? Car la sainteté et le retrait du monde sont, par définition, des comportements individuels, des formes de résistance qui ne touchent que soi. Le retrait du monde n’est-il pas une démarche par laquelle on se protège soi-même, on s’abstient de pécher, pour ainsi dire, mais par laquelle on s’abstient aussi d’agir. Que faire en temps de peste ? « Lire le Décaméron entre amis » répondit un jour Michel Serres. Cependant, ce privilège n’est pas donné à tous, mais Hölderlin n’est pas n’importe qui, comme le montre à souhait la réaction du menuisier Zimmer. Que nous vaut ce témoignage de résistance silencieuse, dont nous n’aurions nul écho s’il n’avait été précédé d’une œuvre qui confère un nom et un prestige à cet écervelé dans sa tour ? La “décision” d’Hölderlin, dès lors, ne serait admirable que par ce qui la précède, que par ce qu’elle abandonne. En un sens, “oui”, mais à condition seulement d’accorder à chaque individu une valeur infinie. À l’égard du monde qu’elle rejette, elle n’est rien et vaine, car la sainteté ne peut être le destin de chacun d’entre nous. Non seulement parce que cette demande est déraisonnable, mais parce que alors, il n’y aurait plus de monde.

Le second problème est la disparition de la nature. Nul besoin d’être Chrétien pour comprendre que la nature a disparu. Je reviens ici à une question abordée plus haut : il ne s’agit pas simplement d’une question de perception et de vision du monde, mais de ce que le monde lui-même a changé. Pouvons-nous encore penser, comme Hölderlin que “perdre le contact avec la nature, c’est perdre le contact avec les dieux” alors qu’il ne nous est plus possible de poser la nature hors de nous comme un “autre”. Pollution, réchauffement global, disparition des espèces et même la pandémie en cours, tous ces phénomènes indiquent clairement que la nature est devenue notre fait, sa transcendance a été résorbée dans l’immanence des actions humaines. Elle ne nous est plus extérieure, et la recommandation qui nous est faite ad nauseam est de nous souvenir que nous faisons partie de la nature et sommes soumis à ses règles. En fait, cela peut être vu comme le triomphe d’Hegel. Si l’achèvement du parcours de l’esprit, sa réconciliation avec le monde, c’est qu’il reconnaisse et réintègre en lui tout ce qui, au début, lui apparaissait hier comme un objet étranger et extérieur, alors nous y sommes. Toutes les régulations naturelles spontanées, des naissances, du climat, des diverses formes de pollution, de la survie des espèces menacées sont maintenant devenues notre affaire, doivent être prises en charge consciemment. Tout ce qui se faisait de soi-même et spontanément incombe aujourd’hui à l’esprit absolu que nous sommes devenus.

Ce triomphe est manifestement un lamentable échec, non pas simplement, comme nous sommes portés à le croire, parce que nous ne faisons pas ce que nous devrions faire, non pas parce que nous ne réussissons pas à être à la hauteur de cet immense défi, mais pour une raison plus profonde. En fait, l’illusion fondamentale est de penser que nous devons et que nous pouvons y arriver, que cette régulation de la nature est en notre pouvoir. Non pas qu’il ne faut rien faire, mais il est faux, trompeur de penser que le passé va revenir et le temps s’arrêter, de croire qu’il suffit de faire autrement pour que tout redevienne comme avant. Car nous avons mis en œuvre des changements qui relèvent de temporalités radicalement différentes de la temporalité humaine, non seulement qui en diffèrent par plusieurs ordres de grandeurs, mais des processus non-linéaires, caractérisés par des effets de seuil, plutôt que par la monotone mais rapide accumulation des années d’une vie humaine. Quelques effets que nous puissions avoir sur elles, ces régulations nous échapperont toujours partiellement, parce qu’elles répondent à des temporalités sans commune mesure avec la nôtre. L’avenir ne sera pas comme le passé, les espèces disparues ne reviendront pas, les températures moyennes ne vont pas du jour au lendemain retourner à ce que nous jugeons être “normal”, les terres et l’eau douce de la Martinique seront polluées par la chlordécone pour encore au moins cinq cents ans.

S’il est encore possible de penser la transcendance de la nature, c’est dans notre rapport au temps et à ces temporalités différentes qui échappent à notre pouvoir. C’est le temps qui marque la transcendance du monde par rapport à nous. Le temps marque de son sceau tout ce qui échappe à notre pouvoir. Il constitue la limite indépassable de notre action tant individuelle que collective. Perdre le contact avec la nature, écrit Benoît, c’est perdre le contact avec les dieux, “c’est-à-dire, avec le ‘Père du temps’”. Ne pas perdre contact avec la nature, c’est alors ne pas perdre contact avec ce temps qui nous échappe dans tous les sens du mot, et ce respect du temps, c’est aussi être fidèle à l’infidélité des dieux.  

J’ai nommé le troisième problème Tirésias. La lecture que, dans La violence et le sacré, Girard propose de Œdipe roi (et non pas encore Œdipe Tyran, nous y reviendrons) est tout entière construite autour de la notion de symétrie. En particulier de la symétrie dans les échanges entre Œdipe et Tirésias ou Œdipe et Créon. Cette symétrie pour Girard joue un rôle fondamental car elle montre que si l’accusation portée contre Œdipe “colle”, cela ne constitue pas pour autant la preuve qu’il est coupable. Aux yeux de Girard, la culpabilité aurait tout aussi bien pu s’arrêter sur Tirésias ou Créon. Ceux-là sont des doubles mimétiques que rien ne distingue dans leur affrontement et, pour Girard, si OŒdipe est coupable, il n’est coupable que dans la mesure où l’accusation colle, ou plutôt ce n’est que parce qu’il est coupable que l’accusation colle. Pour Girard, Sophocle a entrevu, et peut-être fait plus que simplement entrevoir, que Œdipe est une victime émissaire, une victime innocente contre laquelle la cité déchirée par la “peste” se réconcilie.[1]

Or chez Benoît, ou du moins dans la lecture d’Hölderlin telle que Benoît nous la restitue, les choses se passent tout autrement. Il n’y a pas symétrie, mais bien une asymétrie radicale entre Œdipe et Tirésias. Pour Hölderlin, Tirésias détient la vérité du drame, l’accusation qu’il va porter contre Œdipe va se révéler être vraie :  Œdipe est coupable ! Il y a semble-t-il entre ces deux interprétations une contradiction insoluble. Benoît (et Hölderlin ?) conserve(nt) un aspect fondamental de l’interprétation de Girard.

Comment Tirésias touche-t-il Œdipe ? En lui révélant que son crime n’a pas été de tuer son père et d’avoir couché avec sa mère, comme tout le monde va finir par le répéter, mais de s’être pris pour un dieu. (p. 297)      

Il n’est pas clair qu’il faille interpréter ces lignes comme signifiant que Œdipe n’est pas coupable de parricide et d’inceste, mais plutôt, comme le suggère le texte un peu plus bas, que peu importe ces accusations, car l’essentiel est ailleurs. La faute d’Œdipe serait celle d’être un Tyran et d’avoir voulu accaparer une illégitime divinité.[2] Nous retrouvons ici le rôle de l’hubris classique des héros tragiques.

Ces deux interprétations, celle de Girard et celle de Benoît/Hölderlin sont-elles compatibles ? Peut-être, mais cela me semble loin d’être clair. Du moins je vois mal comment faire tenir à Tirésias dans Œdipe tyran (roi) ces deux rôles tout à la fois de double mimétique et de porteur de la vérité. Dans l’interprétation que Benoît/Hölderlin donne d’Antigone, les choses sont différentes car, alors, Tirésias apparaît plutôt comme celui qui révèle la symétrie entre Antigone et Créon et les révèle comme doubles.


[1] On peut penser à la lecture d’Antigone, que cette réconciliation n’est que de courte durée, mais c’est là une autre affaire à laquelle nous reviendrons.

[2] D’où l’importance pour Benoît que le nom de la pièce soit Œdipe Tyran plutôt que Œdipe roi.

Retour à Lviv… et au droit international

par Jean-Marc Bourdin

En 2019, notre blogue avait publié un article qui s’appuyait sur un essai de Philippe Sands intitulé Retour à Lemberg.

Or Lemberg est un des nombreux noms qu’a portés l’actuelle ville de Lviv que la guerre en Ukraine vient de placer au cœur de l’actualité : elle est une ville majeure du transit des réfugiés ukrainiens vers la Pologne où s’est repliée entre autres l’ambassade de France.

Il se trouve que cet article évoquait la naissance des concepts juridiques de crimes contre l’humanité et de génocide qui sont venus compléter celui de crimes de guerre, lesquels résonnent aussi avec l’actualité tragique de l’Ukraine, cette terre de sang, telle que l’avait décrite l’historien américain Timothy Snyder dans son ouvrage Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2012. Prix du Livre d’Histoire de l’Europe 2013). Timothy Snyder avait donné une conférence en 2012 dans le cadre d’une rencontre organisée à Sciences Po par notre Association des Recherches Mimétiques : https://vimeo.com/52219800.

En solidarité avec les Ukrainiens, nous vous proposons de prendre connaissance ou de relire cet article intitulé “Droit pénal international : deux incriminations rivales”.

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