L’hommage de Michel Zink à René Girard

Jeudi 18 octobre 2018, le nouveau membre de l’Académie Française Michel Zink, médiéviste, professeur au Collège de France, a rendu un bel hommage à son prédécesseur, René Girard :

http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/discours_de_m._michel_zink.pdf

A noter qu’il mentionne notre contributeur Bernard Perret et son dernier livre déjà présenté dans le blogue ainsi que Benoît Chantre à plusieurs reprises. Les voilà donc entrés pour un instant sous la coupole par la voix d’un immortel…

Le regard d’un ange dans un film d’époque

par Christine Orsini

Le film d’Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières, est inspiré et même imité de Diderot. Très différent du film de Bresson, Les dames du Bois de Boulogne, tourné en noir et blanc, en costumes modernes (1945) et dialogué par Cocteau, celui-ci est un film d’époque, l’époque des « Lumières », à la charnière de deux types de société, celle des privilèges et celle de l’égalité des droits : magnifiques décors intérieurs et extérieurs, magnifiques costumes dans des couleurs subtiles et très douces, magnifiques dialogues etc.

L’histoire de Madame de La Pommeraye, épisode de Jacques le fataliste, est présentée par Diderot comme « une vengeance amoureuse accomplie dans un esprit de justice ». Il y a dans la démarche de la marquise une revendication d’égalité des sexes.  Dans son épilogue, le philosophe fait l’apologie de ce personnage manipulateur et cruel, une femme prête à ruiner la réputation, donc la vie, de plusieurs personnes pour se dédommager de l’humiliation de ne plus inspirer de passion amoureuse à celui qu’elle continue d’aimer : « Un homme en poignarde un autre pour un geste, pour un démenti ; et il ne sera pas permis à une honnête femme perdue, déshonorée, trahie, de jeter le traître dans les bras d’une courtisane ? » Très fidèle à Diderot, Mouret fait dire à Cécile de France, qui incarne le personnage avec un gros capital de sympathie auprès du public : « Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer faire meilleure société ? »

Voici donc un film d’époque très actuel : son propos sonne terriblement juste à des oreilles contemporaines, après le séisme de l’affaire Weinstein.  Les âmes justes qui prennent le parti des victimes au point de les exonérer de peine quand elles se débarrassent de leur bourreau à coups de fusil verront dans Madame de la Pommeraye une héroïne : c’est Robin des Bois, elle ne commet des injustices au sens moral du terme (mensonges, menaces, instrumentalisation d’autrui etc.) que pour faire avancer la justice au sens moderne de l’égalité des conditions et des sexes.  Les hommes sont méchants, abusent de leur pouvoir, il faut leur rendre la pareille si l’on veut …que la peur change de camp ? Non, que la société soit « meilleure ».

René Girard nous a appris à lire dans l’esprit de vengeance non une forme de justice primitive, mais la source d’une violence interminable dont les sociétés archaïques se préservent religieusement. Il faut l’avouer, pour nous, la volonté de vengeance de la marquise relève plus d’une excessive réaction d’amour-propre que d’une stratégie politique. Elle le sait, d’ailleurs, dans cette entreprise, elle a plus à perdre qu’à gagner. Mais Diderot et ses partisans en tirent argument pour l’excuser tout à fait : « sa vengeance est atroce mais elle n’est souillée d’aucun motif d’intérêt. » Plût au ciel, dirait Rousseau, que les hommes aient le souci de leur intérêt plutôt que celui de leur gloire ou de leur réputation, le monde ne serait pas à feu et à sang ! Tant pis pour les méthodes, les défenseurs de la marquise en font une pionnière de la cause des femmes. Ils en font une héroïne parce qu’ils la voient d’abord comme une victime.

Dans cette aventure, les femmes sont toutes des victimes. Mademoiselle de Joncquières et sa mère sont victimes de la société. Ayant perdu tous leurs procès, pot de terre contre pot de fer, elles ne peuvent subsister que du commerce de leurs charmes. Et comme si leur malheur n’était pas assez grand, les voilà victimes collatérales de cet oxymore : une « vengeance amoureuse ». La marquise, en effet, serait une victime de l’amour dans ce thriller sentimental, dont on se plait à souligner : « le moment où tout bascule : tournant le dos à l’homme qu’elle aime, regardant par la fenêtre, elle semble détachée, alors que l’on croirait entendre son cœur se briser. »[1]

Et le marquis des Arcis ? On lui accordera difficilement le statut de victime. D’abord, parce qu’il est incarné par Edouard Baer, pétillant d’intelligence, de gaieté et de charme sincère. Ensuite, parce que son cœur, au lieu de se briser s’ouvre, au contraire, c’est le « happy end » du film. C’est un personnage très mimétique, en cela facile à manœuvrer. Comme Dom Juan, il ne semble s’attacher qu’aux femmes qui lui résistent : c’est dire combien ses attachements sont brefs. En fausse dévote vraiment soumise à sa mère, Mademoiselle de Joncquières va le rendre fou par la constance de ses refus. Mais le marquis est un Dom Juan factice. Le premier indice est qu’il tombe amoureux d’un regard, un seul, mais c’est le regard d’un ange. Ce n’est pas tant la résistance qu’on lui oppose que ce regard de véritable innocence qui le frappe comme la foudre : il en parle très bien. Le second indice, c’est qu’à la différence de la cour qu’il a faite à la marquise, bavarde et enjouée, où l’un et l’autre entretenaient déjà cette relation d’égal à égale qu’est une « amitié », il est voué, pour conquérir la jeune fille, à expérimenter la solitude et la dépendance. On le voit « hors de lui », en réalité, il est en chemin vers lui-même.

Il faut s’apercevoir ici que le film qui raconte l’histoire de Mme de La Pommeraye, a pour titre « Mademoiselle de Joncquières ». Or, pendant les trois quarts du film, cette demoiselle n’est qu’une ombre dont on sait seulement, par sa mère, qu’elle n’a aucun talent pour la galanterie. C’est au moment où l’intrigue se dénoue qu’elle se met enfin à exister.  D’abord, en refusant ce mariage, en se présentant comme quelqu’un qui a horreur du mensonge (son regard d’innocence était bien le reflet de son âme), ensuite, en préférant mourir plutôt que de profiter de la situation. Le marquis, dégrisé, s’en aperçoit. Le film a une fin conforme à celle du roman mais Diderot ne s’est occupé, pour la glorifier, que de la marquise. Il nous laisse dédaigneusement la courtisane[2].  En lui inventant ce nom qu’il donne au film, Mouret met l’accent sur l’émancipation par le mariage d’une courtisane malgré elle et d’un faux Dom Juan : il y a là un effet de surprise et une note optimiste qui tirent les cœurs vers le haut.

Proposons une lecture girardienne : il vient en effet à l’esprit que la conclusion du film, différant quelque peu, dans ses péripéties, de celle du récit, contient une mort, une résurrection et une conversion ! Diderot est trahi : le mariage manigancé pour perdre le marquis est ce qui va le sauver. L’épreuve par la mort révèle au marquis que sa femme est tout autre chose qu’une courtisane, c’est-à-dire une femme qui se vend pour vivre. Quand elle revient à la vie, la courtisane est morte, elle ressuscite comme marquise. Loin d’instrumentaliser le mariage, comme Dom Juan, le marquis le sacralise. Il lui devient possible d’interpréter sa vie passée de libertin à la lumière de celle de la courtisane, une vie dissipée, livrée au hasard des rencontres. Qu’a-t-il fait chez la marquise de La Pommeraye, toutes ces années, s’il ne cherchait un port d’attache ? Et, elle, que faisait-elle, en le mettant à l’épreuve, sinon obliger le marquis à y « mettre le prix », un prix trop élevé finalement. On peut donc voir dans cette fin heureuse une conversion par l’épreuve de la mort et le sacrement de mariage de deux âmes, qui ne prétendent pas être « justes » et qui aux deux extrémités de l’échelle sociale, ont également renoncé au monde des apparences et des appartenances pour se consacrer l’une à l’autre.  Le mot de la fin est laissé au marquis, on peut y voir une vengeance, mais il semble l’improviser avec sincérité : « Dites à la marquise toute ma reconnaissance. Sans elle, je n’aurais jamais rencontré ma femme ».

[1]Télérama, n°3583

[2] Diderot conclut son récit ainsi : « j’approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes. »

#WhyIDidntReport (pourquoi n’ai-je pas porté plainte à l’époque des faits)

par Jean-Marc Bourdin

Les deux dernières semaines viennent d’être marquées par le processus de confirmation de la nomination à la Cour suprême des Etats-Unis du juge Brett Kavanaugh par le Sénat sur la proposition du Président Donald Trump.

Un an après #MeToo, une nouvelle déflagration mimétique a été déclenchée par Donald Trump, celui dont nous avions dit ici en 2017, quelques temps après son élection qu’il était « L’homme qui arrive par le scandale ».

Mais il est aussi celui par qui la « scandalisation » permanente de notre monde, si vous me permettez ce néologisme, est arrivée. Rappelons-nous en effet qu’avant l’affaire Weinstein et l’effet planétaire du #MeToo, se déroulèrent, comme l’a noté justement Annette Lévy-Willard dans ses Chroniques d’une onde de choc. #MeToo secoue la planète, parues aux éditions de l’Observatoire / Humensis en juin 2018, les manifestations monstres du 21 janvier 2017. Elles adoptèrent pour symbole le bonnet rose à petites oreilles en réaction au « pussy » (la chatte) dont le nouveau Président des Etats-Unis avait prétendu qu’il était la partie du corps par laquelle il attrapait et soumettait les femmes.

De ce point de vue, Harvey Weinstein est bien un bouc émissaire : il est celui sur lequel se sont focalisées les accusations avec le plus d’éclat médiatique, notamment en raison du milieu professionnel de l’industrie cinématographique dans lequel il exerçait. En tout cas, il n’est certainement pas davantage que Donald Trump un propagandiste de ces violences faites aux femmes et du droit irrépressible à la toute-puissance. Avec l’hypocrisie qui sied à ceux qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité, il avait d’ailleurs participé aux manifestations du 21 janvier 2017 qui faisaient alors porter les accusations sur le Président des Etats-Unis intronisé la veille.

S’agissant de Donald Trump, on voit bien comment la question des scandales sexuels tend à prendre une place déterminante dans ses mises en accusation multiples. Notamment en raison de l’achat du silence de certaines de ses anciennes « conquêtes » au moment où leurs révélations auraient pu nuire à sa campagne électorale. Tout cela se mêle avec l’enquête sur la possible manipulation russe de l’élection à la présidence des Etats-Unis dans un salmigondis probablement inédit. L’indifférenciation si liée à la crise mimétique et à l’origine de sa résolution violente, efface toutes les catégories sous les coups répétés des abus de pouvoir.

Autre symptôme de l’indifférenciation à l’œuvre, la conception de la souveraineté mondiale par les Etats-Unis se traduit par l’extra-territorialité de sa législation monétaire qui lui permet d’imposer sa volonté aux autres pays qui croyaient voir leur souveraineté garantie par le droit international. Et leur président actuel éprouve sans aucune retenue un désir pseudo-narcissique de se montrer à ses contemporains en souverain du monde, communiquant quotidiennement par tweets et augmentant les droits de douane selon son bon plaisir.

Malgré cette omnipotence toujours revendiquée et assez souvent manifestée, sera-t-il toutefois à la merci d’un grand accusateur ou d’une coalition de traitres issus de la Maison Blanche comme dans la Rome impériale le furent nombre de Césars, rappelant une fois encore que la roche tarpéienne n’est jamais bien loin du Capitole ? L’avenir le dira. Ce n’est sans doute pas le plus important de ce qui se passe.

En effet, avant de voir jusqu’où iront les investigations et les mises en accusations du procureur spécial Mueller au terme d’une procédure judiciaire si éloignée de celle que nous connaissons en France, le sujet du moment est bien que Donald Trump a, en quelque sorte, repris directement la main dans l’affaire #MeToo. Il a en effet été directement à l’origine du nouveau #WhyIDidntReport. Tout part, ironiquement, de la procédure de nomination à la Cour Suprême d’un nouveau juge Brett Kavanaugh qui devrait assurer au conservatisme moral étatsunien une majorité de longue durée au sein de cette instance ; celle-ci fixe en effet la jurisprudence au fondement de tout droit anglo-saxon, donc détermine, souvent plus que la législation, ce qui est autorisé ou interdit dans tout le pays. Or la moralité de ce nouveau juge a été mise en cause par une accusation d’agression sexuelle par une de ses anciennes condisciples, Christine Blasey Ford. Donald Trump, qui a promu la candidature de Brett Kavanaugh, s’est fendu d’un de ses tweets qui donnent des sueurs froides à ses conseillers et réjouissent ses fervents soutiens : « I have no doubt that, if the attack on Dr. Ford was as bad as she says, charges would have been immediately filed with local Law Enforcement Authorities by either her or her loving parents. I ask that she bring those filings forward so that we can learn date, time, and place! » (Je ne doute pas que, si l’agression sur le docteur [Christine Blasey] Ford avait été aussi grave qu’elle le dit, une plainte aurait été aussitôt déposée auprès de la police locale par elle ou ses parents aimants. Je demande qu’elle témoigne de telle sorte que nous sachions le jour, l’heure et le lieu ! ma traduction). En effet, Mme Ford avait un temps hésité à témoigner devant la commission sénatoriale qui devait permettre d’entériner ou non la désignation de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

En agissant ainsi, Donald Trump s’est en quelque sorte réapproprié le scandale Weinstein en déclenchant en retour un nouvel hashtag au fort pouvoir de contagion mimétique : #WhyIDidntReport! Ce nouveau « moi aussi » porte cette fois sur les circonstances qui ont empêché ou dissuadé les victimes d’agressions sexuelles et de viols de porter plainte. Ce hashtag donne ainsi l’occasion d’un éclairage complémentaire sur l’impunité dont ont longtemps joui les agresseurs et les violeurs. Et permet de rappeler que seuls 0,5% des viols commis aboutissent à une condamnation à une peine de prison, notamment en raison du faible nombre dépôt de plaintes, lequel est lui-même déterminé en partie par la probabilité très réduite de déboucher sur une condamnation dans des situations de type parole contre parole. Remarquons au passage que de telles situations imposent au demeurant le mensonge à l’un des protagonistes et la difficulté pour l’autre à convaincre de la vérité ; et que la justice, sauf témoignages à charge ou à décharge probants, ne vaut guère mieux que l’ordalie pour faire émerger ce qui s’est réellement passé.

Comme me le fait remarquer un de mes relecteurs, « Donald Trump, en jouant avec les mécanismes mimétiques à partir de la connaissance toute instinctive qu’il en a, déclenche en cascade des phénomènes inédits de dévoilement du réel, ce qui serait à l’opposé de ce qu’il cherche à faire », lui qui est simultanément pourfendeur des infox (néologisme français pour traduire fake news) et émetteur de fausses informations. L’hilarité qu’il a déclenchée lors de la dernière assemblée générale des Nations Unies en vantant les progrès que son administration avait fait faire dans un temps record aux relations internationales, en fournit au demeurant un témoignage plaisant. Il est à la fois le roi et son fou tout en semblant jouir de ce dédoublement.

En agrégeant les épisodes dramatiques et cocasses qui se sont succédé à grande vitesse ces deux dernières années, entre indifférenciations inédites entre sexe, politique et droit mais aussi vérité et mensonge, d’une part, et réunions mimétiques de victimes qui deviennent des foules, d’autre part, nous tenons là les ingrédients d’une révolution globale, la première de son genre. L’espérance marxiste pourrait se réaliser sur un objet tout différent, celui d’une remise en cause profonde de la domination patriarcale, et grâce à des technologies qui ont rendu désormais possible une internationalisation des revendications. L’Etat de droit est-il encore une réponse adaptée à un tel contexte, comme il l’avait été pour réguler depuis un siècle et demi la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie, sa réussite la plus éclatante ? Il devra en tout cas, partout où il est saisi, tenter a minima de dire la vérité de ses normes alors qu’il est confronté à quatre abus qui se combinent : l’abus de pouvoir et l’abus de faiblesse, l’abus de droit et la dénonciation abusive qui forment la trame des affrontements juridictionnels qui vont se dérouler dans les années à venir en Occident, mais probablement au-delà, par exemple en Inde où le #MeToo semble désormais produire des effets.

I.A. pour Imitation Artificielle

par Hervé Van Baren

Google a fait récemment le buzz avec la présentation des dernières fonctionnalités de son assistant téléphonique. La vidéo présentée https://www.youtube.com/watch?v=D5VN56jQMWM est, de l’avis des médias spécialisés, bluffante. On y entend une conversation entre l’IA (l’Intelligence Artificielle) et une employée d’un salon de coiffure, puis d’un restaurant. L’IA a pour tâche de fixer un rendez-vous pour un humain bien réel. Il y a 70 ans, le mathématicien Alan Turing inventait le test qui porte son nom. Si une machine est capable de faire croire à un humain qu’elle est humaine, c’est qu’elle a atteint la conscience. Il semble bien, à entendre ces conversations, qu’on en soit là. Qu’en est-il vraiment ?

La seule chose qui rapproche l’IA d’un humain, c’est… l’imitation ! Dès lors, il n’était pas concevable de ne pas en parler dans ce blogue. L’algorithme qui gère la conversation s’appuie sur une technologie éprouvée, la reconnaissance vocale. Comment ça marche ? Un système d’IA est au départ une boîte vide (contenant l’algorithme proprement dit), qu’on remplit ensuite par expérience. La machine apprend en écoutant des milliers de phrases, et garde dans sa banque de données les informations pertinentes à la reconnaissance des mots. Au niveau du sens global de la phrase, même chose : l’IA s’appuie sur des règles grammaticales, mais surtout sur les expressions idiomatiques rencontrées pendant l’apprentissage. Pour ce qui est de l’expression, c’est le même principe : la machine écoute, retient et restitue. Je ne cherche pas à dénigrer la technologie, tout cela est extrêmement complexe, et les applications actuelles ont atteint un niveau de sophistication élevé. Mais la question qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est de savoir si on peut parler d’intelligence pour autant.

Les plus extrémistes des transhumanistes prédisent la « singularité », le moment où l’IA deviendra plus intelligente que l’humain et prendra sa place dans l’évolution. Ces savants ayant réalisé la prophétie girardienne du sujet ayant poussé le désir métaphysique dans ses derniers retranchements, le vide ontologique, ils ne sont pas le moins du monde perturbés par l’idée de la disparition de leur espèce. Il n’en va pas de même du quidam ordinaire qui s’effraye de ces prédictions. L’IA inspire la terreur ces jours-ci, et de brillants cerveaux appellent à un sursaut, une prise de conscience du danger avant qu’il ne soit trop tard. Or tout cela est proprement absurde.

Cette question ne peut se traiter sérieusement qu’au niveau philosophique. Le test de Turing, au départ une idée abstraite, est devenu réalité, et il nous faut à présent décider si Turing avait raison en posant l’équivalence entre l’imitation et la conscience. L’argument le plus fort pour réfuter cette hypothèse est celui de la chambre chinoise de Searle. Dans cette expérience de l’esprit, Searle imagine un homme ne parlant pas un mot de chinois, enfermé dans une pièce, et à qui on soumet des phrases en chinois pour traduction en anglais. L’homme dispose de toute une série de règles qu’il applique sans réfléchir aux messages entrants. Quand il a terminé, il soumet le résultat aux expérimentateurs. Pour ceux-ci, le traducteur a une maîtrise parfaite du chinois ; en réalité, il n’en comprend pas un mot.

D’un point de vue évolutionnaire, l’intelligence artificielle est une régression de plusieurs centaines de milliers d’années. Elle ramène l’esprit humain à une machine à imiter, fondamentalement bête à manger du foin. Le fantasme de l’IA sur-intelligente qui nous dépasse et nous élimine tient à un principe abstrait, l’émergence. Selon cette idée, le tout voit émerger des caractéristiques nouvelles inaccessibles à ses parties. Le corps humain, par exemple, est composé de cellules sans intelligence, or il donne naissance à l’esprit. Il suffirait par conséquent de construire un ordinateur qui, bien qu’idiot à l’échelle de ses composants élémentaires, atteindrait un degré de complexité tel qu’il deviendrait conscient. Autant le principe est intéressant, autant il est inapplicable aux IA actuelles. Pour que le principe d’émergence puisse avoir une quelconque valeur pratique, il faudrait connaître les lois fondamentales et l’architecture présidant à l’organisation d’un niveau de complexité donné à partir du niveau précédent ; or non seulement il y a plusieurs niveaux de complexité entre la cellule et l’esprit humain, mais nous sommes très loin de connaître toutes les lois qui lient ces niveaux. Il y a, par exemple, une gigantesque terra incognita entre nos connaissances sur le cerveau humain et notre expérience de la conscience. Les promoteurs de la machine consciente ignorent tout simplement cette contrainte, et se mettent à rêver d’un ordinateur qui deviendrait soudainement conscient, simplement en multipliant les capacités de traitement et de stockage de l’information et la quantité d’informations fournies. Cette idée relève de la pensée magique, pas de la science. Bien sûr, on ne peut pas dire qu’une telle machine est impossible théoriquement ; ce qu’on peut affirmer sans crainte, par contre, c’est qu’elle est inconcevable avec les connaissances actuelles.

Pour autant, est-il justifié d’avoir peur de l’IA ? Notons d’abord que cette peur s’apparente à la terreur qu’inspirait aux peuples archaïques la ressemblance. L’ « intelligence » de l’IA repose essentiellement sur l’imitation, et c’est la ressemblance qui nous fascine bien plus qu’une capacité cognitive évoluée, qui dans les faits n’existe pas. Or Girard nous a appris les dangers de cette indifférenciation, et la peur instinctive qu’elle déclenche en nous.

Il devient urgent de remettre les choses à l’endroit. Les prédictions scientistes des partisans de l’IA sont en grande partie fantasmatiques. L’erreur tragique est de les prendre au sérieux. Une fois de plus, nous évacuons le problème de notre violence en la faisant porter par l’autre, en l’occurrence la machine intelligente, fantasme sans substance, pour ne pas avoir à la contempler là où elle se trouve : en nous. Dans l’état des connaissances et de la technologie, aucune IA ne fera jamais violence de son plein gré, elle le fera sans état d’âme (et pour cause) si nous le lui ordonnons. L’IA, dans sa conception actuelle, n’est pas et ne sera jamais consciente, mais elle est assez sophistiquée pour devenir une extension de notre conscience à nous.

Les gourous transhumanistes sont les nouveaux scientistes. Ils veulent rendre l’humain meilleur en dopant ses capacités intellectuelles, en prolongeant son existence, en le rendant plus rapide, plus fort, plus connecté, voire en le remplaçant au profit d’une intelligence supérieure. Aucun gadget technologique ne rendra jamais l’humain meilleur. Ces enfants sans sagesse n’ont pas encore compris que rendre l’humain meilleur, c’est le rendre moins violent, et que cette gageure est inaccessible à la technique. Le seul accomplissement prévisible de l’humain augmenté, c’est sa capacité de nuisance décuplée s’il décide de mettre ses superpouvoirs au service de la violence. De ce côté-là, les militaires ont bien compris les possibilités qui s’ouvraient à eux.

Les armes futures seront des soldats augmentés et des robots sophistiqués qui décideront mécaniquement de qui peut vivre et qui doit mourir. Dès lors, la question du danger pour l’humanité de l’intelligence artificielle se ramène à la montée aux extrêmes, la vision apocalyptique de René Girard telle qu’il l’expose dans son dernier livre, Achever Clausewitz. Le danger n’a rien à voir avec une hypothétique indépendance des robots, il a tout à voir avec notre tendance à la rivalité violente et avec la spirale infernale d’une violence qui n’est plus retenue par les artifices traditionnels. On peut aussi convoquer ici Jacques Ellul et sa vision de la technique comme un monstre que nous avons créé et dont nous avons perdu le contrôle.

La question de la conscience des machines cache la bonne question, notre volonté et notre capacité à enfin devenir conscients nous-mêmes, c’est-à-dire maîtres de notre destin et de notre histoire. Une IA ne sera jamais ni pire ni meilleure que son maître (ou son programmeur). Il est temps de tuer dans l’œuf le nouveau mythe du « mauvais robot », parce qu’il est plus que temps de nous confronter à la réalité de notre violence et de réaliser que tous nos mythes ne sont que des excuses pour différer cet examen de conscience qui nous terrorise.

« Les plaines de l’espoir » d’Alexis Wright

Heureusement, des doctorants poursuivent le travail de René Girard, en particulier dans le domaine originel de la critique littéraire. Nous avons le plaisir de vous transmettre le lien de la revue PJCV de notre ami Andreas Wilmes donnant accès à un article récent de Mylène Charon dans le dernier numéro de sa revue :

https://trivent-publishing.eu/journals/pjcv2-1/10.%20Mylène%20Charon.pdf

proposant une lecture girardienne d’un roman australien.

Parmi les nombreux intérêts de cet article dont l’accès est sans doute rendu difficile du fait de l’ignorance de certains d’entre nous du roman analysé, celui-ci nous permet de prendre connaissance d’un roman des antipodes, de situations postcoloniales et de la condition aborigène, de l’œuvre d’une romancière traitant de l’exclusion des femmes et des violences qui leur sont faites alors que René Girard s’est vu parfois reprocher de n’en avoir pas inclus dans son panel critique.

Ce roman est contemporain : il vient ainsi montrer que les concepts de la théorie mimétique sont aussi opérants pour l’intelligibilité d’œuvres qui interviennent après Dostoïevski et Proust.

Bref Mylène Charon nous offre la possibilité de nous interroger sur l’universalité dans le temps et l’espace de la pensée de René Girard.

« Thyeste » de Sénèque

par Jean-Marc Bourdin

Le festival d’Avignon 2018 a été marqué par la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’une pièce réputée injouable de Sénèque montée par Thomas Jolly (captation : https://www.youtube.com/watch?v=C1WmhD4Du1w). Le philosophe stoïcien du 1er siècle, connu entre autres comme précepteur et victime de Néron, était aussi un dramaturge qui a repris à son compte de nombreux sujets de la mythologie et de la tragédie grecque. Thyeste sera montée de nouveau à Paris en novembre et décembre 2018 à La Villette.

Sénèque s’est beaucoup intéressé aux Atrides dont l’importance a sans doute été éclipsée par la focalisation opérée par Freud sur Œdipe et, à sa suite, sur la Thébaïde dans son ensemble, laquelle contient avec Etéocle et Polynice une histoire de jumeaux rivaux qui fait le pendant de celle d’Atrée et de Thyeste. Si le théâtre latin est souvent une démarque de la tragédie grecque, en l’occurrence Sénèque offre ici une œuvre sinon originale, du moins dont les sources grecques ont disparu. Il nous fournit dès lors le seul accès disponible à un mythe majeur de l’Antiquité grecque.

Il est au demeurant probable que Sénèque a fourni une source d’inspiration majeure à Shakespeare avant que Corneille et Racine ne participent à son occultation après lui avoir beaucoup emprunté eux aussi.

Les Atrides ou l’Orestie auraient dû s’appeler les Tantalides comme le suggère la latiniste Florence Dupont qui a traduit et présenté l’ensemble du théâtre de Sénèque, enclenchant sa réhabilitation en cours. En effet, la malédiction de la lignée découle de la faute initiale de son fondateur.

Or que nous dit le mythe de Tantale rappelé dès le début de Thyeste : la faute de ce mortel est d’avoir donné lors d’un banquet son fils Pélops à manger aux Dieux de l’Olympe (dont son propre père Zeus) pour obtenir leurs bonnes grâces. Or ceux-ci n’ont pas agréé ce qui ressemble à un sacrifice de premier-né (rappelons-nous que la Phénicie où cette pratique est attestée n’est pas loin de la Grèce). Nous retrouvons ici le thème du sacrifice qui tourne mal mais aussi celui de la fin du sacrifice du premier-né, traité autrement avec Abraham dans la Bible par la substitution d’un animal à Isaac. Les Dieux ressuscitent Pélops et le dotent d’une prothèse d’épaule, Artémis ayant avalé cette partie de son anatomie. Mieux, ils condamnent Tantale à son fameux supplice : tenté de manger des fruits qui s’approchent de sa bouche, il ne peut les attraper car les branches qui les portent sont repoussées par le vent ; et souhaitant boire de l’eau d’un fleuve dans lequel il baigne, celui s’assèche. Bref, la sanction éternelle infligée à Tantale est l’insatisfaction des désirs auxquels il est perpétuellement soumis. Ne sommes-nous pas tous peu ou prou ses héritiers sur ce point ?

Les histoires de la dynastie qu’il a fondée sont une suite de meurtres familiaux : Pélops, tricheur et meurtrier de son beau-père ; Atrée se vengeant de son jumeau Thyeste, qui lui a volé un temps sa femme Erope et son royaume, en lui faisant à son tour ingérer les enfants qu’il a eu avec Erope (sujet principal de Thyeste) ; Agamemnon, fils d’Atrée, qui sacrifie sa fille Iphigénie[1] et Ménélas son frère, protagonistes de la guerre de Troie ; Egisthe (fils de Thyeste né d’un inceste délibéré commis par ce dernier est le meurtrier d’Atrée ainsi que l’instigateur avec Clytemnestre du meurtre d’Agamemnon) ; Oreste et Electre enfin qui vengent Agamemnon. Au terme de cette chaîne de vengeances et de sacrifices d’enfants, Oreste finit par être jugé par les citoyens d’Athènes. Ce tribunal populaire met un terme à cette saga en refusant de condamner Oreste pour le meurtre de Clytemnestre.

Que de thèmes de la théorie mimétique sont ainsi réunis dans ce parcours qui va de Tantale à Oreste, du sacrifice humain au procès athénien. Emancipons-nous un temps d’Œdipe, comme nous y invite René Girard quand bien même il a par la force des choses succombé à son attraction, et acceptons l’invitation de Sénèque, récemment renouvelée par sa traductrice Florence Dupont et le metteur en scène Thomas Jolly, pour nous repaître des histoires de Tantale et de sa descendance.

[1] Hervé van Baren suggère un possible parallèle avec le sacrifice de sa fille par Jephté (Le livre des Juges, 11). De même une version du récit du sacrifice d’Iphigénie présente une substitution d’une victime animale (en l’occurrence une biche) qui permet à la fille d’Agamemnon de poursuivre son existence en Tauride comme prêtresse d’Artemis. Mais alors Iphigénie a vocation d’y sacrifier les étrangers…

Le désir d’être une mère parfaite

Une fois n’est pas coutume, l’article relayé ici est extrait du Figaro Madame. Il s’intitule « Burn-out parental, ou la tyrannie de l’exigence ». Les témoignages et analyses qu’il contient se passent de commentaires. Ils disent tant de choses sur les risques qu’engendre l’inféodation à des modèles aussi contagieux, tant pour les parents que les enfants.

Au modèle individuel s’ajoute désormais le standard collectif de « l’excellence » pour soi-même et les « siens ». Ce désir ne peut mener qu’à la déception, dans le double sens du mot rappelé par Mensonge romantique et vérité romanesque : insatisfaction et auto-duperie. Avec des conséquences en chaîne, quand le burn-out en vient à remplacer la dépression comme pathologie du désir du vingt-et-unième siècle. Et un passage à l’âge adulte d’enfants préparés à être les meilleurs confrontés à des compétitions où, par principe, les vainqueurs sont rares et les défaites fréquentes.

Bonne lecture estivale.

http://madame.lefigaro.fr/enfants/burn-out-parental-la-tyrannie-de-l-exigence-psycho-160817-133525