Une victime sacrificielle inattendue

 

par Thierry Berlanda

Demandons-nous si la théâtralité qui lui est inhérente dans nos représentations imaginaires communes, ne nuit pas à la production du concept même de victime sacrificielle. Ainsi, est-on certain qu’il doive toujours s’agir d’une victime clairement identifiée, dans le cadre d’un rituel remarquable, fût-il profane ? A la fois illustrée, mais peut-être aussi obscurcie par la figure emblématique d’Abraham levant le poignard sur son fils, voit-on assez que la victime n’a le plus souvent, en elle-même, rien de spectaculaire.

Il me semble qu’il en est ainsi du cocu.

Notons d’abord que le cocu ne serait pas tant chatouilleux sur son propre cas si le mot qui le désigne n’ajoutait le ridicule au tragique. Or de quel ordre pourrait bien être ce ridicule, de même nature que celui, supposé, qui donne lieu aux moqueries d’écoliers, aux défaveurs populaires et aux disgrâces médiatiques ? Le cocu, on ne le plaint moins qu’on ne le moque. Il est volontiers représenté sous les traits du nigaud qui, jusqu’au déraillement conjugal, prospérait dans la vanité de ses certitudes et la religion de son bon droit, souvent associées à un ennui fort contagieux, mais contre lequel lui-même semblait parfaitement immunisé.

On se rappelle Trenet, dans Mam’zelle Clio :

Je suis bien mort quoi qu’on en dise
Oui mais le diable m’a permis
De revenir toutes les nuits
Dormir avec vous sans vous faire peur
Caresser vos cheveux, toucher votre cœur, vous dire à l’oreille
« Je t’aime chérie, je t’aime et j’en meurs »
Et tirer les poils du petit cocu qui veille

 

Comment oublier Brassens, dans sa chanson éponyme ?

Au péril de mon cœur, la malheureuse écorne
Le pacte conjugal et me le déprécie,
Que je ne sache plus où donner de la corne
Semble bien être le cadet de ses soucis.
Les galants de tout poil viennent boire en mon verre,
Je suis la providence des écornifleurs,
On cueille dans mon dos la tendre primevère
Qui tenait le dessus de mon panier de fleurs.

Et Marcel Aymé* de conclure irrésistiblement :

Aussitôt qu’il fut dans la cuisine, le vagabond se sentit rassuré. Un cocu était assis devant le foyer éteint, et tenait sa tête entre ses mains.

_ Bonjour cocu, dit le vagabond. Tu parais en bien grande peine.

_ C’est vrai, dit le cocu, je suis un homme très malheureux. Ma femme est partie avec un amant, et j’ai perdu pour toujours le sommeil de mes nuits.

_ Et comment la chose est-elle arrivée ?

_ Eh bien ! voilà : je ne me doutais de rien quand, hier matin, ma femme est allée rincer son linge à la rivière. En rentrant à midi, j’ai même trouvé la table mise, mais il y avait un billet dans mon assiette : « Je pars pour toujours avec celui que j’adore. Léontine. »

 Dans cette ambivalence de désespoir et de comique, je pense repérer la structure victimaire en ceci que le cocu, désigné comme tel, ne recueille pas la sympathie de ses contemporains, bien qu’on puisse trouver des raisons de droit et de tradition, d’honneur ou d’intérêt, qui pourraient prévaloir dans le jugement qu’on porte sur lui. Au lieu de cela, les femmes jubilent plus ou moins secrètement car un cocu est la preuve vivante que non seulement le rêve est permis mais que sa réalisation est possible, et les hommes se gaussent car considérer un cocu les dispenserait, magiquement sans doute, de le devenir eux-mêmes. L’un d’entre eux vient en effet de prendre sur lui toute la honte d’être trompé, mais plus encore, il semble avoir épuisé, par son propre sacrifice involontaire et pour un certains temps (…) la menace, et même l’imminence, du risque d’infidélité planant sur la communauté.

J’en tire que le cocu, de façon si claire que je n’en vois pas d’équivalents, incarne un type de victime sacrificielle, aussi méconnu que répandu, dont l’opérationnalité symbolique constitue l’un des plus anciens et constants ferments de cohésion sociale. Or son relatif anonymat et sa banalité consubstantielle font du cocu une sorte de victime diffuse, à interaction faible (si l’on peut emprunter ici son lexique à la physique des particules) : sans doute irradie-t-il fortement dans son milieu restreint, mais encore, bien qu’invisible à distance, il demeure efficace au-delà de son cercle pour cette raison que tout le monde sait bien, comme le suggère Marcel Aymé, que « le cocu est nombreux ».

Il n’y a certes pas là de quoi redonner le sourire à Othello, mais on pourra toutefois apprécier que notre manière, française, européenne, et qui ne doit pas dissimuler des drames dont je ne voudrais pas laisser croire que je les prends à la légère, l’emporte moralement sur les rituels de lapidation, vendetta albanaise (blutrache, en langue locale, régie par l’horrible code coutumier Kanun) et autres démonstrations très exagérées de virilité bafouée.

 

*Marcel Aymé, Dans le recueil de nouvelles « Derrière chez Martin », Le cocu nombreux, Gallimard, Biblos, p 278

Pour Louis CK

par François Hien

Dans la foulée de l’affaire Weinstein, de très nombreuses personnalités ont vu leur carrière stoppée net après que leur comportement violent envers les femmes ait été révélé. Parmi elles, Louis CK, comique américain de premier plan. Un article a recueilli les témoignages de plusieurs femmes relatant des pratiques pour le moins douteuses. Louis CK a reconnu les faits et s’en est excusé. Dans la foulée, tous ses contrats en cours ont été annulés, ainsi que la sortie en salle de son long-métrage, prévu pour la fin de l’année dernière. Ses spectacles ont tous été retirés du catalogue Netflix, comme s’il fallait qu’il n’ait jamais existé. Une chroniqueuse américaine a écrit une tribune pour expliquer qu’elle avait honte d’avoir apprécié Louis CK. On n’exige pas de lui qu’il s’excuse, ou qu’il répare. Il faut qu’il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse.

Louis CK est un comique d’une extravagante grossièreté, qui semble prendre plaisir à se déchoir, sur scène, de toute dignité ; et pourtant, il est à mes yeux, selon l’expression anglaise, le parfait exemple du « decent man » : un homme qui préfère toujours se prendre lui-même pour cible que de trouver de commodes ennemis à désigner comme objet de dérision. Un homme travaillé par le sentiment aigu de sa propre insuffisance, et qui en donne le spectacle. Parmi les personnalités qui ont eu des comportements déplacés, s’il fallait en éliminer du paysage public, fallait-il que ce fût celui-là ? Est-ce un hasard si c’est celui-là ?

Certains diront qu’après des décennies de contrainte et de silence, il est naturel que la libération de la parole soit un peu brutale, et que des « porcs » de petit calibre reçoivent un châtiment alourdi par les circonstances. Pourtant, à bien y réfléchir, il me semble que le mouvement vertueux né de l’affaire Weinstein est en train de se retourner en son contraire à l’occasion de l’affaire Louis CK. La condamnation de Louis CK est un étouffoir posé sur la vérité qui était en train de surgir… C’est ce que j’aimerais tenter d’expliquer ici.

Revenons sur ce qu’on reproche à Louis CK. Dans l’article dont tout est parti, cinq comédiennes ont raconté qu’un soir Louis CK leur avait demandé l’autorisation de se masturber devant elles. Un peu dégoûtées, un peu intimidées, elles le lui avaient accordé. Elles en gardaient une sensation de malaise et d’écœurement. Dans une tribune remarquable de lucidité, Louis CK rappelle que les jeunes femmes, ainsi qu’elles l’ont elles-mêmes raconté, lui ont toutes donné l’autorisation de ce qu’il a fait ; pour autant, il affirme comprendre avec le recul que cette autorisation était en quelque sorte extorquée par son statut de vedette. Il se reconnaît coupable de n’avoir pas compris plus tôt que leur consentement était contraint par une situation de domination qui, pour lui, restait impensée[1]. Voilà précisément ce dont Louis CK s’est rendu coupable : n’avoir pas pris conscience de sa situation de dominant.

J’ai parlé de cette affaire avec des amies, qui s’étonnaient de ma mansuétude à l’égard du comique, et qui très vite en sont venues à le comparer à Bertrand Cantat[2], ou à Roman Polanski. Rappelant les contrastes entre les différentes affaires, il me fut reproché de relativiser la violence de la domination masculine. Cependant, il me semble que traiter Louis CK comme un coupable, c’est se tromper sur l’idée même de domination. La domination est structurelle. Elle détermine des positions dans une géométrie du pouvoir qui reste en grande partie inconsciente à ceux qui en bénéficient. Louis CK ne sait pas qu’il est dominant. Du moins, il ne le savait pas ; sa tenace haine de soi faisait écran à cette révélation. Ses spectacles en témoignent : il se vit comme un homme répugnant, perpétuellement repoussé par des femmes inaccessibles. Je l’imagine ayant renoncé à en espérer davantage que ce brûlant regard sur son sexe dénudé ; il en fait la demande, se masturbe sous le feu de ce regard, puis laisse partir ces femmes dont il n’obtiendra jamais mieux, se détestant plus que jamais. Louis CK ne pouvait pas se vivre comme dominant car au sein de ses interactions particulières avec les femmes il se vivait en position d’infériorité.

J’ai écrit dans une note précédente à quel point mon insuccès avec les filles, quand j’étais adolescent, m’avait empêché longtemps de comprendre qu’en tant qu’homme, je bénéficiais d’une distribution du pouvoir qui m’était favorable – et qui l’était d’autant plus qu’elle me restait inconsciente. Comme les filles de mon âge me repoussaient, je les imaginais dotées d’une souveraineté qui m’était interdite ; et pour compenser ce qui m’apparaissait comme une inégalité, l’usage d’une drague un peu insistante me semblait de bonne guerre. Il m’a fallu quelques années pour comprendre à quel point ma situation personnelle m’avait dissimulé le fait structurel de la domination masculine ; pour comprendre que j’avais pu parfois, en toute inconscience, extorquer des consentements. Et pour que je le comprenne, il avait fallu que je sorte de ma situation d’échec antérieure ; il avait fallu que l’amertume et la frustration cessent de m’embrouiller le regard. C’est le retournement qu’apparemment Louis CK n’avait jamais vécu.

Accuser Louis CK, en faire un « méchant », c’est exiger des dominants qu’ils soient toujours conscients de l’être – même quand ils se vivent comme dominés. Il serait heureux qu’ils en soient conscients. Mais ce n’est possible qu’à l’issue d’une sorte de révolution du regard sur soi-même. On est généralement aveugle aux rapports de pouvoir qui nous avantagent – et c’est précisément cette cécité du dominant sur sa propre domination qui la perpétue.

Les enfants d’immigrés des banlieues françaises savent qu’ils auront du mal à entrer dans un lycée prestigieux ; ils savent que l’accès à certaines écoles leur est barré ; ils savent que certains métiers exigent la maîtrise d’un code dont d’autres héritent, et que tout le monde a renoncé à leur apprendre. La domination sociale leur est très connue, puisqu’ils la subissent.

Les bourgeois blancs organisent la reconduction de leurs avantages en contournant la carte scolaire et en pistonnant leurs enfants. Et pourtant, ils perpétuent le mythe de la « méritocratie ». Il se peut qu’individuellement, ils aient rencontré de vraies difficultés scolaires ; les épreuves qu’ils ont traversées et vaincues les persuadent qu’ils ont pleinement mérité ce qu’ils ont obtenu. La domination sociale leur est invisible parce qu’ils en bénéficient.

Il serait absurde d’accuser les seconds d’avoir volontairement exclu les premiers. Un travail efficace de critique sociale consisterait à dévoiler les rouages concrets de la mécanique d’exclusion, et les opérateurs de la domination symbolique. En revanche, tenir les dominants pour des « méchants », c’est non seulement commettre un contresens sur le concept même de domination, mais c’est en plus se condamner à l’inefficacité : la critique sera inaudible pour ceux qu’elle vise, car ils ne pourront pas s’y reconnaître.

Il en va de même avec la domination masculine. Il existe des « porcs » authentiques, des violeurs, des hommes qui forcent le consentement des femmes… Et puis il existe la majorité du peuple des hommes, qui se vivent comme parfaitement innocents de ces horreurs. Il est important de dénoncer les vrais « porcs », mais cela ne suffira pas : il faut aussi faire comprendre aux autres hommes qu’un comportement qui leur apparaît sans gravité peut être perçu comme oppressant parce qu’il émane d’une situation de domination. Imaginons un homme qui fait des remarques un peu coquines à sa collègue tous les matins, sincèrement persuadé de lui rendre hommage sans penser à mal. Si l’on traite cet homme à l’égal d’un violeur, l’accusation lui paraîtra outrée, et il en conclura que décidément les féministes ont perdu la tête. On n’obtiendra un résultat qu’en le décentrant, en lui faisant voir ce qui lui reste invisible. En la matière, il faut être pédagogue, pas procureur. Non pour préserver les hommes, mais pour se donner une chance d’être efficace.

Subjectivement, Louis CK a simplement eu l’impression de faire une chose un peu sale et dégradante, devant des femmes dont le regard méprisant redoublait sa haine de soi ; le traiter en coupable, à l’instar d’un Weinstein, faire disparaître son œuvre, juger que l’artiste ne mérite plus d’exister, c’est exiger des dominants une clairvoyance qui leur manque pour des raisons structurelles. Nous l’avons dit : se découvrir dominant, alors même que l’on se vit subjectivement comme dominé, cela suppose une sorte de révolution du regard ; et cette révolution ne s’exige pas, elle s’obtient à l’issue d’un processus de révélation : celui précisément que Louis CK a vécu suite aux révélations qui le visent – sa tribune en témoigne. Or, le tribunal médiatique a décidé de condamner à l’invisibilité celui qui a compris, et qui en raison de sa lucidité pourrait aider à faire progresser, auprès des hommes, l’intelligence de leur domination.

Comparons avec Bertrand Cantat. Ce qui me semble choquant dans son cas, c’est qu’il semble n’avoir rien compris, rien appris de ce qu’il a traversé. Il revient en chanteur engagé et romantique, donneur de leçon à tous ceux qui ont le tort de n’être pas de gauche. Cantat est l’exemple du héros romantique tel que Girard l’a cerné, notamment dans son article sur L’étranger de Camus. Les coupables, ce sont encore et toujours les autres. S’il a tué, c’est sans doute en raison d’un trop plein de passion, dont au fond il souffre autant que celle qui en est morte. Et comme les juges de Meursault, c’est la société qui est coupable de l’avoir condamné, indifférente à sa sensibilité vibrante. Ce qui me semble profondément indécent, ce n’est pas que Cantat revienne ; c’est qu’il revienne en justicier moral.

Avec Louis CK, c’est précisément l’inverse : sa tribune témoigne qu’il a compris. Quelque chose s’est retourné en lui. Il a vu ce qui jusqu’alors lui restait invisible ; ce qui jusqu’alors ne pouvait pas lui être visible. Voilà un champ de recherche, se dit-il. « J’ai passé ma longue et chanceuse carrière à dire tout ce que je voulais, écrit-il en conclusion de sa tribune. Je vais à présent me mettre en recul et prendre un long temps pour écouter. »

Mon hypothèse est que la radicale éviction de Louis CK n’a pas tant pour cause ses actes eux-mêmes ; ce qu’on lui fait payer, inconsciemment, ce sont ces aveux. C’est sa conversion, pour employer le vocabulaire girardien.

Faisons une autre comparaison : l’acteur hollywoodien James Franco est accusé d’avoir contraint des jeunes comédiennes à se dénuder, certaines mêmes à lui faire des fellations, dans le cadre d’une relation élève-professeur. Il y avait donc contrainte et rapport physique non consenti, dans un contexte d’abus de pouvoir. L’acteur n’a pas nié, mais n’a rien avoué. Bien entendu, les critiques fusent à son encontre ; mais personne ne suggère de le renvoyer de toutes les productions où il apparaît. Personne ne veut faire disparaître l’intégralité de son œuvre. Ce qu’il a fait est infiniment plus grave que ce qu’a fait Louis CK ; pourtant, la sanction médiatique semble beaucoup plus douce. Pourquoi ?

Il me semble qu’en excluant Louis CK, c’est une certaine vérité que l’on espère voir disparaître avec lui. Et cette vérité que l’on cherche à refouler, c’est qu’au fond nous sommes tous coupables, puisque nous sommes tous dominants. Nous le sommes plus ou moins, et certains comportements sont évidemment plus condamnables que d’autres ; mais nous avons tous des zones d’impensé où s’exerce une domination qui se perpétue parce qu’elle nous échappe. La vertu du mouvement de libération de la parole des femmes n’est pas tant de dénoncer d’authentiques salauds, mais de faire comprendre à bien des hommes ordinaires qu’ils ont exercé une violence réelle alors même qu’ils se croyaient parfaitement innocents. Nous sommes toujours prompts à dénoncer la violence des autres ; ce qui nous est difficile, c’est de dénoncer la violence en tant qu’elle est aussi la notre. L’affaire Louis CK permettait ce renversement du regard. Elle le permettait, plus qu’une autre, en raison des aveux immédiats et clairvoyants de l’accusé. Paradoxalement, ces aveux interdisaient de l’établir en monstre ; ils empêchaient une rassurante distribution des rôles, qui l’aurait établi en coupable authentique pour mieux nous restaurer comme authentiques innocents. Ces aveux nous obligeaient à nous interroger sur nos zones d’impensé ; à nous demander si, nous aussi, nous n’aurions pas exercé des violences auxquelles nous serions restés aveugles.

L’éviction de Louis CK, ce n’est pas une sanction un peu lourde du tribunal de la vérité. C’est au contraire l’acte de restauration du mensonge rassurant, le découpage mythique entre innocence et culpabilité. C’est une tentative pour refouler ce qui était sur le point d’affleurer.

L’œuvre de Louis CK est toute entière construite sur l’idée de la culpabilité universelle. Une culpabilité dont il protège ses spectateurs en s’offrant lui-même comme bouc exutoire ; un de ses sketchs s’achevait par une adresse au public : « tout va bien, vous êtes des gens formidables », traitant le désir d’innocence de son auditoire comme une angoisse infantile. Aujourd’hui, tout se passe comme si, prenant prétexte des turpitudes de Louis CK, nous avions trouvé le moyen de nous protéger de son œuvre.

Tout va bien, cette œuvre était celle d’un monstre.

Tout est en ordre, les coupables sont clairement identifiables, et rudement punis.

[1]    « These stories are true. At the time, I said to myself that what I did was O.K. because I never showed a woman my dick without asking first, which is also true. But what I learned later in life, too late, is that when you have power over another person, asking them to look at your dick isn’t a question. It’s a predicament for them. The power I had over these women is that they admired me. And I wielded that power irresponsibly. »

[2]    Rappelons que le premier a tué une femme à mains nues, puis l’a laissée agoniser dans une flaque de sang sans appeler les secours, tandis que le second a sodomisé, après l’avoir enivrée, une enfant de treize ans.

Empathie ou « amour du prochain » ?

par Joël Hillion

Nouveau contributeur de notre blogue, Joël Hillion est l’auteur de plusieurs essais : Shakespeare et son double, une traduction et des commentaires des Sonnets de ShakespeareLe désir mis à nu et dernièrement L’alter de mon ego

Dans la définition du « prochain », il y a souvent erreur de perspective, nous tombons sur l’éternelle inversion des valeurs chrétiennes. Mon prochain n’est pas celui à qui je fais du bien – ça, c’est la définition de la charité. Mon prochain est celui qui me fait du bien ! C’est celui dont je dépends. La référence unique et fondamentale au prochain se trouve dans la Parabole du bon Samaritain, telle qu’elle est rapportée par saint Luc au chapitre 10. La question posée à Jésus est explicite : « Qui est mon prochain ? » demande un disciple. La réponse l’est tout autant : « Celui-là qui a pratiqué la miséricorde à [ton] égard. »  On peut traduire aussi : « celui qui t’a aimé ». Je suis donc censé aimer celui qui m’a assisté, celui qui m’a soutenu, celui qui « ne s’est pas écarté de moi ». C’est pour cela qu’il est impossible de ne pas aimer sa mère. C’est toujours l’AUTRE qui fait que je suis JE. Ce n’est pas ma dépendance que j’aime. Mais, de ma dépendance peut naître un amour bon. Le seul amour que j’ai à manifester, c’est ma reconnaissance. Attention encore à la tromperie des mots. Reconnaissance ne signifie pas seulement remerciement, même si Françoise Dolto la définit comme une « dette d’amour ». Il faut comprendre la reconnaissance comme « se » reconnaître dans l’AUTRE, et connaître qu’on est aimé ! À voir comment vivent les habitants de notre planète, cela paraît la chose la plus improbable. Pourtant Françoise Dolto précise : « L’amour vrai ne crée aucune dépendance. »  En effet, c’est le contraire qui est vrai, la dépendance crée l’amour. Encore une « inversion des valeurs chrétiennes » qu’il faut manipuler avec précaution.

   La charité, c’est le bien que je fais quand je donne. L’amour du prochain, c’est le bien que me fait l’autre quand je reçois. L’empathie ne dit rien sur le don. Elle nous éclaire beaucoup sur le recevoir.

   Pour autant que nous comprenons cette vérité, la question demeure : pourquoi cette injonction à « aimer son prochain » paraît-elle aller si peu de soi alors que l’empathie, nous le savons, est naturelle et spontanée ? Précisément parce qu’aimer son prochain n’est pas naturel du tout. La théorie mimétique (autant que l’Histoire depuis le début de l’hominisation jusqu’à aujourd’hui) a montré que la rivalité, la compétition, la guerre ont presque toujours prévalu sur l’empathie. La concurrence économique est la même chose. Le désir mimétique défait souvent ce que l’empathie a fait. La rivalité l’emporte sur le partage, le « goût de la différence » sur l’évidence de nos ressemblances.  Et l’indifférenciation est vécue avec effroi, comme une perte d’identité. Nous ne voulons pas être l’Autre. Si nous savions mieux ! Les civilisations se sont toutes construites sur le mode du rejet, voire du sacrifice de l’Autre. Les différences culturelles, sous toutes leurs formes, sont des affirmations plus ou moins violentes de la séparation des humains en genres, en catégories, en classes, en « races ». Quand les différences n’existent pas, on les invente ! « Tire-toi, t’es pas d’ ma bande ! » Dire que « mon prochain » est exactement égal à moi-même, que je dois l’aimer comme moi-même, est scandaleux. Et saint Paul a enfoncé le clou en disant (Galates, 3, 28) : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme. » Si nous prolongeons la liste de saint Paul, nous pouvons dire : il n’y a plus ni Blanc ni Noir, ni Caucasien ni Arabe, ni hétérosexuel ni homosexuel, ni trisomique ni enfant normal… Reconnaissons que cette unité de l’espèce, ainsi proclamée, nous dérange. Nous avons toujours privilégié nos différences, aujourd’hui beaucoup revendiquent « le droit à la différence ». Les leçons de l’empathie devraient nous apprendre à revendiquer « le droit à l’indifférence ». Mais, cela n’est pas facile. René Girard a montré que l’indifférenciation pousse à la rivalité, à la violence mimétique sous toutes ses formes. Il va donc falloir s’habituer, sur notre planète rétrécie par la mondialisation, à nous ressembler les uns les autres. Il y faut évidemment un gros travail de conscience. L’empathie ouvre la voie. L’éducation y trouve là une mission universelle !

Djihadisme : le retour du sacrifice

Le 27 octobre dernier, Jacob Rogozinski est venu présenter son dernier livre Djihadisme : retour du scacrifice (Editions DDB, 2017) à la librairie Millepages de Vincennes. Nous donnons ici quelques extraits de la rencontre.

 

Quel est cet ennemi qui nous attaque à la terrasse des cafés, dans   une école, une salle de concert, une promenade ou une église ?
Un philosophe répond ici à cette question. Il montre que les notions de «terrorisme » ou de « radicalisation » nous empêchent de penser la terreur djihadiste. Il se demande où ce dispositif puise sa force d’attraction, dans quel contexte historique et social il est apparu, s’il est l’indice d’un « retour du religieux » et quelle relation il entretient avec la religion musulmane. Car le djihadisme a tout à voir avec l’islam, mais il n’est pas la vérité de cette religion : en voulant la réaffirmer, il la retourne contre elle-même.
Certains aspects de l’islam apparaissent alors au grand jour : son utopie émancipatrice, sa conception du pouvoir politique, sa dimension messianique et la rivalité qui l’oppose aux deux autres religions abrahamiques. Nous découvrons des « trésors perdus » de cette tradition. Ils pourraient nous aider à combattre la cruauté archaïque que les religions cherchent à contenir et qui fait aujourd’hui retour avec les martyrs-meurtriers du djihad.

Jacob Rogozinski est philosophe et professeur à l’Université de Strasbourg. Il est notamment l’auteur de Le Moi et la chair (2006) et de Ils m’ont haï sans raison – De la chasse aux sorcières à la Terreur (2015).

Une bonne nouvelle pour commencer l’année

par Hervé van Baren

Le New York Times publiait récemment un article intitulé « Why 2017 Was the Best Year in Human History »(1)  (Pourquoi 2017 a-t-elle été la meilleure année de l’histoire de l’humanité). L’auteur fait le constat que chaque jour la pauvreté recule, et que le progrès est toujours en marche et bénéficie à une proportion sans cesse plus grande d’habitants de la planète. Pourtant, nous avons le sentiment d’une régression généralisée.

Les statistiques de crime en Europe Occidentale n’ont jamais été aussi basses, en particulier les homicides. Pourtant, nous avons l’image d’une violence en recrudescence.

Nous vivons plus longtemps, nous sommes en meilleure santé, nous sommes plus nantis que nos ancêtres, dans leurs rêves les plus fous, n’osaient l’imaginer. Nous sommes plus libres aussi : liberté de pensée, de parole, de choisir notre vie, d’aller où bon nous semble, de fréquenter qui nous voulons.

Pourtant, jamais le futur ne nous a paru aussi incertain et menaçant. Jamais l’angoisse n’a atteint de tels niveaux, collectivement et individuellement. Tout se passe comme si nous appliquions le négatif parfait de la méthode Coué(2) : tout va mieux qu’avant, mais pensons très fort que tout va mal, et tout ira mal. Nos prophéties (auto-réalisatrices ?) sont des visions d’effondrement et de mort.

Qui peut nous éclairer sur ce phénomène étrange ? Certainement pas le positivisme contemporain, qui il y a quelques années à peine proclamait « la fin de l’histoire » sur un ton triomphant. Le constat d’une humanité crispée sur l’avoir au détriment de l’être est pertinent, mais constitue-t-il une explication suffisante ? Pendant les Trente Glorieuses, le matérialisme se portait bien, le moral aussi.

Il est un phénomène invisible qui rend compte de ce paradoxe. Nous sommes, paraît-il, des êtres conscients. Des penseurs comme René Girard ont relativisé cette conscience : devant bien des comportements humains, et en particulier notre violence, nous sommes parfaitement aveugles. Or la conscience n’est pas un phénomène figé, elle évolue tout au long de la vie d’un individu et elle croît aussi dans l’histoire.

Arrive fatalement un moment où cette conscience atteint le niveau requis pour pouvoir dénoncer les « mensonges romantiques » et révéler la part violente de tout individu, de toute institution et de toute société humaine. Lorsque le réel se dévoile, le spectacle n’est pas toujours des plus agréable à contempler.

C’est là la conséquence imprévue et ignorée du progrès. Celui-ci ne peut pas être cantonné au matériel. La satisfaction des besoins primaires libère le temps et l’énergie pour s’interroger sur des questions plus existentielles. Dans les périodes prospères, la violence et l’injustice nous deviennent insupportables et nous devenons des chercheurs d’amour.

C’est le dévoilement, incroyablement rapide et généralisé, de la face obscure de l’humain qui est la cause première de nos tourments actuels, et la racine de ce phénomène n’est pas une régression de la conscience, mais au contraire une conscience planétaire qui suit le même mouvement que pratiquement tous les domaines de l’humain : la croissance économique, la dette, les technologies, la démographie, la consommation, la pollution, l’interconnexion par les réseaux sociaux, etc. : une croissance exponentielle. Le phénomène est explosif. Dans sa dimension spirituelle, il est ravageur.

Ainsi sont déballés, en quelques générations, l’horreur objective de la pédophilie, de l’inceste, du viol, de la guerre, la dimension sacrificielle de la justice, la corruption du pouvoir, la violence intrinsèque du débat politique, le cynisme des élites économiques et financières, le racisme, l’exploitation des plus faibles, le machisme, l’avidité à l’origine de la destruction de la planète…

Les fondations sur lesquelles nous bâtissions nos vies et nos civilisations se lézardent et se brisent, simultanément et partout. Toutes nos institutions nous semblent corrompues. Nos familles éclatent, nos cultures sont attaquées de toute part. Nous nous accrochons désespérément aux idoles qui, croyons-nous, nous font vivre, alors même qu’elles s’écroulent sur nous. Nous gardons de tout cela l’image d’un monde qui sombre alors qu’il n’a jamais été aussi juste, aussi soucieux de l’humain.

Les seuls qui nous apportent une connaissance objective de ce phénomène, et qui le décrivent avec justesse, sont les prophètes des religions monothéistes. En parlant de Babylone, la cité symbole de la corruption morale et de la violence sacrificielle, Isaïe écrit :

Tu disais : « je serai pour toujours, perpétuellement dominatrice ». Tu n’as pas réfléchi dans ton cœur au sens des événements, ni songé à leur suite.

Mais maintenant, écoute ceci, voluptueuse, trônant avec assurance, toi qui dans ton cœur disais : « C’est moi qui compte, et le reste n’est que néant. Non, je ne resterai jamais veuve, j’ignorerai la perte de mes enfants. »

Ces deux choses vont t’arriver, dans l’instant, en un jour : perte de tes enfants, veuvage aussi – le comble ! – arriveront sur toi, bien que s’entassent tes recettes magiques et que foisonnent tes enchantements, avec excès. (Isaïe 47, 7-9)

La montée en conscience déclenche la crise aussi sûrement que l’hiver succède à l’automne. Le phénomène nous est pourtant invisible, parce que sa connaissance implique la conscience, or c’est lui qui nous rend conscient. Nul ne peut connaître le jour ni l’heure.

La chute des astres prédite par l’Apocalypse n’est pas un acte divin, elle fait partie du phénomène. La sécularisation, le désenchantement, le retrait du sacré doivent précéder le dévoilement du réel :

Mais en ces jours-là, […] les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. (Marc 13, 25)

Et l’inéluctable crise qui l’accompagne :

Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation, tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde […] (Luc 21, 25-26).

Le « plan de Dieu », c’est de nous rendre conscients :

Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela, la Vérité. (Coran 41,53)

Mais cela ne peut avoir lieu sans traverser une période d’angoisse, une crise ravageuse :

Ceux qui ont cru disent : « Ah! Si une Sourate descendait! » Puis, quand on fait descendre une Sourate explicite et qu’on y mentionne le combat, tu vois ceux qui ont une maladie au coeur te regarder du regard de celui qui s’évanouit devant la mort. (Coran 47,20)

Tout cela a lieu au moment même où bourgeonnent les signes des temps nouveaux :

[…] quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’Homme est proche, qu’il est à vos portes. (Marc 13, 29)

Ce phénomène n’a rien de nouveau, c’est un schéma anthropologique universel, mais jamais auparavant il n’avait connu une telle ampleur, ni une telle soudaineté. Jamais la violence dans le monde et dans les cœurs n’avait été exposée de la sorte. Le bien comme le mal perdent leur caractère sacré en même temps qu’est dévoilée leur réalité bien terrestre, si humaine. Il n’y a plus rien de ce qui était caché qui ne soit découvert.

C’est la Révélation qui déclenche la crise spirituelle. La part hideuse du réel est une vision que nous ne pouvons contempler sans succomber(3). C’est un mouvement profondément vertueux, nécessaire et inéluctable qui nous précipite aujourd’hui dans les affres des douleurs de l’enfantement(4). Car c’est bien d’un enfantement qu’il s’agit ! Serions-nous aux derniers jours (ou semaines) de la gestation d’une humanité neuve qui rejettera de toutes ses cellules la corruption, l’injustice et la violence ?

René Girard l’a vu : l’Apocalypse est en marche, et c’est, au fond, une très Bonne Nouvelle. La meilleure nouvelle qui nous soit parvenue depuis le commencement des temps.

Tous mes vœux pour 2018 !

Hervé van Baren

 

(1) https://www.nytimes.com/2018/01/06/opinion/sunday/2017-progress-illiteracy-poverty.html

(2) Wikipedia définit ainsi la méthode Coué : « une méthode fondée sur l’autosuggestion et l’autohypnose, due au psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie (18571926). Elle utilise la répétition de prophéties autoréalisatrices, censée entraîner l’adhésion du sujet aux idées positives qu’il s’impose et ainsi un mieux-être psychologique ou physique. Elle se veut autant préventive que curative ».

(3) Dans la Bible, la vision de Dieu est mortelle, voir par exemple Exode 33,20. Voir Dieu c’est atteindre la pleine conscience, ce qui ne peut advenir sans que soit dévoilée la part obscure de notre être, vision qui nous difficilement supportable.

(4) voir Marc 13, 8

Les citations bibliques sont extraites de la TOB, Société Biblique Française. Les extraits du Coran proviennent de la traduction de D. Masson, Folio Classique.

Les apports de René Girard à la théologie

En septembre 2017, nous avons interrogé James Alison afin qu’il nous présente en quelques minutes, les principaux apports de la pensée de René Girard à la théologie concernant : la relation entre la Bible et les Evangiles ; la violence explicite de certains textes bibliques qui peut être lue comme une autocritique de la violence ; le renversement de la logique sacrificielle ; la générosité absolue de Dieu qui se révèle comme Père.

 

James Alison est prêtre catholique anglais, théologien et écrivain. Il est fellow de la Fondation Imitatio où il dirige le Département Education. Il est reconnu pour ses travaux sur les applications de la théorie mimétique à la théologie. Il a étudié chez les Dominicains à Oxford. Il est diplômé de la Faculté de Théologie Jésuite (FAJE) de Belo Horizonte. Auteur de nombreux ouvrages, dont plusieurs ont déjà été traduits en différentes langues, il réside aujourd’hui à Madrid.

James Alison viendra donner deux journées d’enseignement au siège de l’ARM, à Montreuil (métro Berault ou Robespierre) :

Dimanche 11 février : « Initiation à la lecture de l’Apocalypse de Jean »

Samedi 26 mai : Lecture de textes de l’Apocalypse (à définir)

(inscription sur le site http://www.rene-girard.fr).

 

Le triangle dramatique : victime, persécuteur et sauveur

par Jean-Marc Bourdin

L’analyse transactionnelle (AT) fut fondée et conceptualisée dans les années 1950-1960 par le psychothérapeute critique de la psychanalyse Eric Berne. Elle est aujourd’hui une ressource théorique qui reste très employée par les consultants et formateurs en ressources humaines ainsi que par de nombreux psychothérapeutes adeptes des thérapies brèves.

Dans la lignée de Freud et malgré les critiques qu’il lui adressait, Eric Berne prit les relations parents / enfants comme modèle pour décrire de manière simple et compréhensible pour ses patients ou stagiaires l’ensemble des rapports humains dysfonctionnels. Divers « états du moi » se combinent pour produire des interactions : les parents adoptent des attitudes normatives ou nourricières, les enfants sont réputés libres, adaptés-soumis ou adaptés-rebelles. Par contraste, sont promues des relations d’adulte à adulte, fondées sur une prise en compte exacte du réel et, de ce fait, non toxiques.

Un de ses épigones, Stephen Karpman, fit remarquer en 1968 que tous les « jeux » relationnels imaginés par l’analyse transactionnelle assignaient trois situations aux protagonistes, ouvrant la voie à une généralisation du paradigme au-delà de la référence aux rapports familiaux : celle de victime, de persécuteur (ou bourreau) et celle de sauveur. On ne peut être que frappé par la proximité de ce vocabulaire avec celui de la théorie mimétique. Un spécialiste de l’AT, Jean-Pierre Quazza, en a d’ailleurs fait la remarque[1]. Même si les approches sont différentes et qu’il n’est pas ici question de minimiser les écarts, le couple victime-sauveur convient tout à fait à la caractérisation du bouc émissaire et le terme de persécuteur fait songer à celui de lyncheurs (au prix d’un passage au pluriel, au demeurant fréquent, en cas de persécution). Et cela fonctionne aussi avec les termes du désir mimétique : on peut être tenté d’accoupler modèle et sauveur, obstacle et persécuteur et, enfin, déception du désir et victime. De même, les trois « stratégies » du désir chez René Girard trouvent un écho dans ce « triangle dramatique » : « pseudo-narcissisme » et sauveur ; « pseudo-masochisme » et obstacle ; victimisation (comme Meursault dans l’Étranger de Camus) et, bien sûr victime.

La parenté se poursuit si on observe le scénario typique selon lequel un jeu se déroule : un attrape-nigaud ou appât (une phrase ou des éléments de langage non-verbal déclencheurs) débute le jeu entre les deux protagonistes ; cette amorce impacte un point faible de l’autre (honte, flatterie, détestation, tabou, irritants, une évocation qui fait sortir de ses gonds…) ; une réponse automatique de l’autre dès qu’il a été touché à un point sensible ; une distribution des rôles, le second joueur se positionnant en fonction du premier ; un échange de transactions piégées, la dispute ne portant pas sur les enjeux réels ; et pour finir un coup de théâtre au moment où un des joueurs au moins change de position, ce qui induit chez les protagonistes des « bénéfices négatifs » (« colère, tristesse, culpabilité, honte, découragement, triomphalisme ou rancœur, qui persistera plus ou moins longtemps et laissera des traces douloureuses[2] »). Il existe une véritable addiction chez certains joueurs qui rejouent sans cesse ce genre de parties et / ou agissent en manipulateurs. Nous retrouvons ici peu ou prou le cycle du désir mimétique dégénérant, le cas échéant, en rapport de rivaux, voire de doubles, et produisant, en tout état de cause, de la déception aux deux sens de ce terme, insatisfaction et tromperie. Même si le « triangle dramatique » semble supposer davantage d’intentions chez certains joueurs que la théorie mimétique n’en repère dans les relations interdividuelles, ce que met en évidence la désignation des rôles (bourreau, sauveur et victime), en pratique les protagonistes ne sont pas en mesure de contrôler leurs agissements. Là où René Girard parle de conversion pour se libérer des effets toxiques des jeux du désir, les spécialistes de l’analyse transactionnelle privilégient une maîtrise de la communication qui peut désamorcer à chacune des étapes le jeu.

On le voit : en analyse transactionnelle, le paradigme familial dérivé de la psychanalyse semble avoir cédé la place à une terminologie qui évoque celle induite par la théorie mimétique. Rappelons-nous à cet égard l’intérêt de la nosologie des pathologies psychiques proposée par Jean-Michel Oughourlian dans Notre troisième cerveau en 2013, classification s’appuyant sur la distinction entre les situations de modèle, d’obstacle et de rival.

Notons pour conclure que Stephen Karpman a indiqué avoir tracé son triangle après avoir lu Shakespeare. Décidément, les « feux de l’envie » qu’avait si bien représentés le dramaturge ne sont pas près de s’éteindre ; et, au vu du lexique employé, ils allument des foyers concordants dans des environnements conceptuels pourtant très différents….

[1] « L’analyste transactionnel, les rôles et l’organisation », Actualités en analyse transactionnelle 2012/3 (N° 143), p. 44-64. DOI 10.3917/aatc.143.004, publié in https://www.cairn.info/revue-actualites-en-analyse-transactionnelle-2012-3-page-44.htm.

[2] Christelle Petitcolin, Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ?, Thonex (Suisse) : 2010, éditons Jouvence.

Illustration empruntée au site http://www.penserchanger.com d’Adam Fartassi.