« L’enfer » de Stromae, « c’est de se croire seul en enfer »

par Jean-Marc Bourdin

J’ai été frappé par la proximité entre le texte de la chanson de Stromae, justement intitulée L’enfer, qui apparaît depuis sa divulgation « en exclusivité » au « 20 heures » de Tf1 comme un événement, et la formule, désormais assez célèbre, de René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque : « Chacun se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer ». Ecoutez le morceau si vous ne l’avez déjà entendu :
https://www.youtube.com/watch?v=DO8NSL5Wyeg

A l’évidence, Stromae y témoigne d’une expérience personnelle. Et il est plus proche dans ses paroles de Girard que de Jean-Paul Sartre qui avait fait dire à un de ses personnages, Garcin, de la pièce Huis clos souffrant du regard des autres : « L’enfer c’est les autres ! » Les autres, chez Stromae, c’est lui-même, le personnage qu’il incarne trouve son unique réconfort, provisoire et fragile, en s’efforçant de penser qu’il n’est pas tout seul à être tout seul, mais « ses pensées [lui] font vivre un enfer ».

Girard affirme que « tous les héros de roman se haïssent ». Il ajoute plus loin : « Ce n’est pas la société qui fait du héros de roman un intouchable. C’est lui qui se condamne lui-même. » Stromae évoque quant à lui la culpabilité en des termes ambivalents : elle semble un dérivatif temporaire mais dont l’usage excessif le ramène en enfer, comme une drogue le ferait. Il joue sur le mot de chaîne de télévision pour suggérer à quel point la culpabilité l’enchaîne.

L’aphorisme de Girard sur le sentiment d’être seul en enfer vient juste après une considération sur Dolgorouki, le personnage central de L’Adolescent, le roman de Dostoïevski, qui se considère à la fois prince pour les autres et bâtard pour lui-même. De manière troublante, Stromae, verlan de maestro, une façon plus ou moins ironique d’affirmer sa maîtrise, a chanté dans son album précédent intitulé Racine carrée (qui l’a consacré comme le leader de sa génération lors d’une tournée mondiale qu’il a dû interrompre en raison d’un burn out et d’effets secondaires graves d’un traitement préventif du paludisme) un morceau dont le titre est Bâtard. Le titre de l’album, Racine carrée, renvoie probablement à son métissage, mère belge et père rwandais (victime du massacre des Tutsis en 1994 avec une grande partie de sa famille), sa nation faite de Flamands et de Wallons, etc.

Le morceau Bâtard le confirme qui refuse le caractère alternatif des assignations identitaires et affirme la nécessité d’assumer cette bâtardise par ce refrain :

« Ni l’un, ni l’autre.
Bâtard, tu es, tu l’étais et tu le restes !
Ni l’un ni l’autre, je suis, j’étais et je resterai moi »

Girard nous aide à aller plus loin dans la compréhension du phénomène de la solitude métaphysique dans des pages particulièrement denses de Mensonge romantique et vérité romanesque : « À mesure que s’enflent les voies de l’orgueil, la conscience d’exister se fait plus amère et plus solitaire. Elle est pourtant commune à tous les hommes. Pourquoi cette illusion de solitude qui est un redoublement de peine ? Pourquoi les hommes ne peuvent-ils plus alléger leurs souffrances en les partageant ? Pourquoi la vérité de tous est-elle enfouie profondément dans la conscience de chacun ? […] Chacun se croit seul exclu de l’héritage divin et s’efforce de cacher cette malédiction. » Il note également : « Chez le héros dostoïevskien, l’échec métaphysique cause un désarroi si profond qu’il peut mener jusqu’au suicide » comme Stavroguine ou l’ingénieur Kirilov dans Les Démons.

Stromae affirme dans un très beau vers du refrain de L’enfer : « J’ai parfois eu des pensées suicidaires et j’en suis peu fier ».  Comme le note Girard à propos du personnage de Kirilov : « Son suicide est un suicide ordinaire. Le va-et-vient entre l’orgueil et la honte, ces deux pôles de la conscience souterraine, est toujours présent chez Kirilov mais il se réduit à un seul mouvement d’une ampleur extraordinaire. Kirilov est donc la victime suprême du désir métaphysique. Et Stromae de conclure sa chanson par :

« Tu sais j’ai mûrement réfléchi
Et je ne sais vraiment pas quoi faire de toi
Justement réfléchir
C’est le problème avec toi. »

Stromae témoigne avec force dans ses chansons des drames engendrés par l’aggravation des pathologies du désir en notre début de troisième millénaire, un siècle et demi après Dostoïevski : ainsi dans une chanson parmi ses plus célèbres, oscillait-il entre Formidable et « fort minable » :
https://www.youtube.com/watch?v=S_xH7noaqTA .

Ou encore reprenant à sa manière le Prends garde à toi du Carmen de Bizet, il met en garde ses auditeurs contre les réseaux sociaux. J’en extrais les premiers vers, mais vous pouvez découvrir les suivants en écoutant l’ensemble du morceau, ils sont du même tonneau, empli de doubles sens révélateurs :
https://www.youtube.com/watch?v=UKftOH54iNU

« L’amour est comme l’oiseau de Twitter
On est bleu de lui, seulement pour 48h
D’abord on s’affilie, ensuite on se follow
On en devient fêlé, et on finit solo
Prends garde à toi
Et à tous ceux qui vous like
Les sourires en plastique sont souvent des coups d’hashtag
Prends garde à toi
Ah les amis, les potes ou les followers
Vous faites erreurs, vous avez juste la cote »…

Bref, à l’écouter, nous ne sommes pas près de sortir des affres du désir métaphysique…

9 réflexions sur « « L’enfer » de Stromae, « c’est de se croire seul en enfer » »

  1. Merci Jean-Marc pour cette tribune offerte à Stromae. Le bonhomme maîtrise si parfaitement tous les aspects de son art – y compris la promotion – qu’on en oublierait presque l’universalité des sujets qu’il traite et la grande sensibilité dont ses textes témoignent. Succès mérité, pour une fois, dans ce milieu du showbiz qui prospère plus souvent sur la superficialité et la vanité.

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    1. C’est exactement ce que je pense d’où cette première incursion, en ce qui me concerne, dans la chanson. Les trois épisodes sur Brassens ont ouvert la porte. Il arrive que des morceaux de musique populaire nous disent de façon très compacte des choses importantes.

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      1. Merci de m’avoir fait découvrir ce chanteur, et au-delà, cet univers. Vous avez raison: « des morceaux de musique populaire nous disent de façon très compacte des choses importantes. »

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  2. Merci Jean-Marc de m’avoir fait découvrir ce dernier titre qui annonce le retour tant espéré et attendu de Paul Van Haver, alias Stromae. On devinera sans doute mon admiration pour cet artiste complet, il est de ceux à propos desquels le terme de « génie » peut s’appliquer sans hésitation aucune.
    C’est pour cette raison que je suis gêné par l’application du désir métaphysique girardien à la vie et au texte de la chanson de Stromae. « J’suis pas tout seul à être tout seul… » sont les premiers mots de la chanson, ce qui est exactement à l’opposé de : « Je suis seul et eux, ils sont tous » prononcé par le héros des « Carnets du sous-sol » de Dostoïevski. « Dire que plein d’autres y ont déjà pensé » montre aussi à quel point Stromae vit au diapason de ses proches et de l’humanité, c’est d’ailleurs la raison principale de son succès. Le héros dostoïevskien en revanche ne voit rien, n’aime personne, et va d’échec en échec quand Stromae va de succès en succès, y compris en traversant une grave dépression, qui lui permet de rebondir plus haut encore.
    Admirable dans ce clip est l’extrême sobriété formelle et son costume, qui est une référence évidente et volontaire – à mon avis – au « Gilles » (ou « Pierrot ») de Watteau. Il y aurait beaucoup à dire sur l’extraordinaire talent de Stromae, sur la profondeur de sa pensée et la virtuosité de son art, sur sa mélancolie surtout… Mais il s’en explique si bien lui-même, et on trouve suffisamment de vidéos et d’interview sur internet pour que je lui laisse la parole.
    Voir en particulier le clip « ta fête » : https://www.youtube.com/watch?v=ublchJYzhao, qui prouve la compréhension de la violence collective dont il fait preuve, et la façon dont il sut retourner la bêtise agressive d’un trio de « fans » qui ont fait le « buzz » avec leur téléphone portable, en le coinçant sur un parking d’autoroute, en réalisant le clip « formidable » https://www.youtube.com/watch?v=S_xH7noaqTA. Belle réponse… un génie vous dis-je…. Et qui a tout compris de la théorie mimétique, qu’il ait lu ou non Girard.

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    1. Cher Benoît,

      Je pense que nous sommes d’accord en tous points. Ma conclusion porte sur la révélation de la persistance du désir métaphysique par les morceaux de Stromae et non le reflet de ce désir dévié chez lui. De ce point de vue, « Prends garde à toi » que je cite juste avant est exemplaire.
      Par ailleurs, ce qui me semble entre autres intéressant dans « L’enfer », c’est la lucidité supérieure qui lui fait écrire : « J’suis pas seul à être tout seul » au début du premier couplet et à sa fin « Mais malgré tout je me sens tout seul » puis enchaîner par « Du coup » sur ses « pensées suicidaires ». Il nous dit que sa raison / son raisonnement n’a pas suffi à vaincre son sentiment de solitude et donc à échapper à l’enfer.

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      1. Cher Jean-Marc.
        Nous sommes tout à fait d’accord. Stromae est lui-même au-delà du désir métaphysique, mais il y est confronté indirectement, chez les autres, et cela a des conséquences car il était entièrement tourné vers son public, un peu trop sans doute avant sa dépression, qui correspond toujours à une prise de conscience. L’objet de ma réaction était de signaler que sa dépression semble due à des facteurs étrangers à ce phénomène. Surmenage (burnout), intoxication (Lariam), et surtout, il est significatif qu’il ait sombré après son concert à Kigali, où il parle de son étrange impression de reconnaitre des proches qui lui sont pourtant inconnus, et le moment me semble déterminant où il remercie son père rwandais, dont sa propre mémoire n’a pas gardé la trace, père massacré avec toute sa famille africaine. Mais je ne suis pas son psy… Néanmoins, j’associe ses mots naïfs – « Merci Papa » – non à un « hommage », mais à une prière, qui serait strictement inverse à toute forme de ressentiment. Remercier un père absent et inconnu pour lui avoir donné la vie, ce n’est pas étonnant chez ce jeune homme qui a convié le prêtre Guy Gilbert pour célébrer secrètement son mariage.
        Si Paul Van Haver en fait bien partie, sur ce blog, aucun de nous n’est un « digital native » – comme on dit –, mais toute sa génération se trouve, comme lui-même, confrontée à ce phénomène inquiétant qui exacerbe à l’extrême les phénomènes autrefois mieux contenus du désir et de la violence mimétique. Les phénomènes de harcèlement par réseaux sociaux interposés, etc. sont bien connus, qui entrainent régulièrement des suicides, où solitude et multitude connectée se multiplient les unes par l’autre, pour aboutir à une forme de violence au carré. Elle aboutit dorénavant au quasi-lynchage de responsables politiques élus. En tant que maestro es communication, et bien décidé à maîtriser entièrement les nouveaux outils digitaux aussi puissants qu’inquiétants, le travail réalisé par Stromae implique une confrontation directe et particulièrement intelligente contre les aspects les plus sombres de cet univers, qu’il connait, utilise et maîtrise mieux que personne. Il faut voir le clip « Carmen » pour s’en assurer. Il s’agit d’un cauchemar filmé dans le style de l’entertainment à la Disney, abondamment repris par les publicitaires et l’ « art contemporain » du détestable Koons (entre autres), qui nous est imposé jusqu’à l’écœurement par nos capitaines d’industrie, qui en font leur miel; ni Marx, ni Illich – « Dans notre siècle, le mythe de la consommation sans fin remplace désormais la croyance en la vie éternelle » – n’auraient pu imaginer que la marchandisation du monde puisse en arriver jusque-là, c’est-à-dire pénétrer à ce point notre intimité. Et pourtant, nous y sommes.
        Au-delà de son immense talent d’acteur, de mime, de chanteur, de parolier et de cinéaste, c’est cette intelligence d’une réalité qui submerge nos enfants qui est particulièrement intéressante, et sa façon d’y réagir. Et même si nous croyons pouvoir nous en préserver du haut de notre maturité méprisante, l’œuvre de Stromae nous empêche de détourner le regard. Tous les « chanteurs engagés » de notre génération sont devenus ringards, dépassés.
        Il semble que, confronté à ce travail de résistant, et affaibli par la dépression, il exprime dans « l’enfer » sa difficulté et le doute qui s’est emparé de lui face aux autres, à ce public, ou plus exactement, à chacune de ces solitudes figée devant son écran. D’où la référence au tableau de Watteau, dans lequel la solitude de Pierrot, personnage de théâtre, faisant face au spectateur, tourne le dos à une foule de personnages, parmi lesquels on devine un âne. « Tu sais j’ai murement réfléchi, et je ne sais vraiment pas quoi faire de toi. Justement réfléchir, c’est bien le problème avec toi. » Ce sont les dernières paroles de « l’enfer ».
        Au lieu de se plaindre, et suivant l’exemple de Watteau, Stromae a pris le parti de la beauté, notamment en participant au magnifique travail de styliste de son épouse, en organisant un défilé qui renouvelle là aussi ce que nous connaissions de la mode. Stromae non seulement nous montre avec une grande intelligence les aspects les plus brûlants de notre époque, mais il emprunte une voie pour la traverser, celle de la beauté et de l’amour.
        Par ailleurs, je suis agacé (et lui aussi sans doute, mais il est poli…) par la comparaison insistante que font les journalistes avec Jacques Brel. C’est confondre le plomb et l’or. Rien ne les rassemble, si ce n’est Bruxelles. Les textes de Brel sont mélodramatiques, sa vision des autres et de lui-même est négative, égocentrique, empreinte de ressentiment. On est en droit de l’apprécier malgré tout, bien sûr, comme de gratter ses plaies. La chanson joue toujours sur les sentiments, les émotions, nos souffrances, elle nous prend au dépourvu, elle est faite pour ça. Stromae ne déroge pas à la règle. Et donc, on aime ou on n’aime pas, il est difficile d’en discuter rationnellement, objectivement, et je n’ai rien contre ceux qui préfèreront se plomber avec Jacques Brel… Je ne prends pas pour autant Stromae pour un musicien important, bien sûr (personnellement, je préfère Messiaen…), mais pour un chanteur populaire. Nous avons aussi besoin d’eux, particulièrement lorsqu’ils nous tirent vers le haut, ce qu’il fait indéniablement.
        Merci encore de m’avoir signalé le retour de Stromae!

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  3. Avant d’apporter mon commentaire, il me faut donner une idée de la gravité de ma situation personnelle: jusqu’à ce billet, je ne connaissais rien de Stromae, à part son nom, vaguement entendu à la radio! Et je souhaite que l’on reconnaisse mon engagement moral, puisque j’ai regardé et écouté les clips (pas jusqu’au bout, soyons honnête) pour donner aussi mon avis. Ce ne sera pas suffisant, j’en ai bien peur.
    De mon point de vue, il me semble qu’il y a une terrible contradiction entre l’expression d’un mal être très douloureux et probablement sincère (si j’en crois les commentateurs), que le chanteur présente comme banal (à la différence du héros romantique girardien), et sa mise en scène, faite pour se distinguer des autres mises en scène de ses concurrents du showbiz et l’emporter sur eux dans une compétition rivalitaire qu’on nous dit sans pitié.
    Il me paraît bien délicat de vouloir être l’objet de l’adoration de la foule (c’est bien ce que recherche chaque artiste, ne serait-ce qu’en termes marchands) et de proclamer en même temps le sentiment de sa propre banalité: « regardez ma souffrance comme elle est banale, de toutes les souffrances banales, c’est la plus banale, elle mérite d’être admirée »: Stromae, et Maestro! Il doit être bien difficile de vivre avec un tel déchirement intime, si l’on est sincère.
    Jean-Marc Bourdin, à juste titre je crois, cite Girard: « À mesure que s’enflent les voies de l’orgueil, la conscience d’exister se fait plus amère et plus solitaire. »

    On pourra rétorquer que c’est là la commune condition des artistes, et que ce qu’on peut connaître de leurs pathologies montre bien le tourment qui l’accompagne (pas besoin d’aller chercher Gary/Ajar), tourment qui a peut-être à voir avec le don de soi sacrificiel.
    L’avidité de la foule, c’est-à-dire la nôtre, pour le spectacle du sacrifice d’un individu n’a peut-être pour équivalent que l’avidité de l’artiste pour la place du sacrifié: au centre des regards.

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    1. Bien sûr il y a de l’orgueil, comme dans toute expression artistique. Ceci dit, ce qui frappe chez Stromae, c’est justement qu’il ne ressemble pas à ses « rivaux » : son langage artistique est vraiment original, ce qui dénote une capacité à dépasser la rivalité mimétique. Stromae n’imite personne, on peut être sûr que tout le monde va l’imiter… C’est la marque des grands !

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  4. Cher Benoît,

    C’est à moi (à nous ?) de te remercier pour l’analyse passionnante que tu nous délivres. Je pense que nous allons au moins être deux à écouter attentivement les autres titres de l’album « Multitude » dont la sortie est annoncée au mois de mars (1 Invaincu · 2 Santé · 3 La Solassitude · 4 Fils De Joie · 5 L’Enfer · 6 C’Est Que Du Bonheur · 7 Pas Vraiment · 8 Riez) pour y scruter des confirmations. Les titres nous font déjà imaginer où se focalisent certains de ses sujets de réflexion.

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