Cinq ans

René Girard nous a quittés le 4 novembre 2015. Pour marquer ces cinq années, voici l’hommage que Michel Serres a prononcé à sa mémoire, le 15 février 2016 en l’église de Saint-Germain-des-Prés. C’est un commentaire des Sept dernières Paroles du Christ. La musique de Haydn accompagnait cet hommage ; ci-dessous à la fin du texte, des liens permettent de retrouver cette œuvre.

Michel Serres

Paroles du Christ : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Paroles des hommes : Aussi loin que nous remontions en nos souvenirs personnels ou par la mémoire de l’histoire, nous étonne la répétition monotone de nos fautes de violence : nous faisons la guerre, nous versons le sang, blessons des innocents, les enfants et les femmes, exploitons les faibles et les misérables, infligeons à autrui des hiérarchies vaines, des cruautés physiques, des humiliations sexuelles ou affectives, jouissons tous les jours du spectacle de la mort, saccageons la face de la Terre, méprisons la connaissance et la beauté… Nous devrions au moins avoir appris depuis notre origine ce que nous faisons. Comment pouvons-nous encore ignorer ce péché originel inscrit au plus noir de nos âmes et continûment dans notre histoire : cette pulsion meurtrière ?

Seul un Dieu d’une miséricorde infinie pourrait nous pardonner la série infinie de ces actes infâmes et l’inconscience où nous restons de ne cesser d’y revenir.

Paroles du Christ qui demande à Dieu qu’Il efface les fautes monotones des hommes : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

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Paroles du Christ : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

Paroles des hommes : Nous voulons réussir notre vie. De la paille d’une étable qui vit sa naissance chez les animaux, d’une vie errante sans domicile fixe ni table, jusqu’au supplice final réservé aux misérables, Jésus-Christ donne l’exemple d’une vie ratée ; voilà le premier Dieu qui accepte de mener une existence minuscule, sans maîtrise ni domination, parmi des hommes de rien, jusqu’à l’échec mortel. De cet oubli de la puissance et de la gloire, de ce naufrage social, d’une telle sortie de l’histoire, d’une telle fragilité naturelle jaillit une résurrection surnaturelle.

Son voisin de peine, le larron, donne, lui, l’exemple qu’une vie, plus ratée encore, peut aussi et soudain, par une grâce d’extrême minute, réussir. Cette espérance fait vivre : un seul mot peut nous sauver. Un seul mot peut nous ressusciter.

Le mot de qui ? Écoutons la parole des amants : dans mes bras, aujourd’hui, tu seras au paradis.

 Paroles du Christ qui chante l’espérance des misérables et enchante les amants : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

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Paroles du Christ : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.

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Mensonges romanesques

par Christine Orsini

  « Tout m’est permis mais tout ne convient pas » (Saint Paul, 1 Co 6, 12)

Le dernier film d’Emmanuel Mouret, « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait », sorti en salles le 16 septembre, remporte un succès critique qui me semble tout à fait mérité. Le scénario est original, un enchevêtrement fluide de récits-flash-back, les dialogues sont justes, les acteurs confondants de naturel, les décors, peut-être un peu trop « léchés », somptueux et adaptés à chaque situation et aux sentiments des personnages, tout comme les morceaux de musique classique, superbes, et l’on ne s’ennuie pas une seconde. Voici un film très actuel mais au-delà des modes, dans la lignée des « contes moraux » d’Éric Rohmer bien sûr, mais aussi, en littérature, dans la tradition des moralistes du Grand Siècle.

C’est pourquoi les histoires qu’il raconte, des récits emboîtés les uns dans les autres, aussi variés soient-ils, ont une cohérence d’ensemble qui permet de dessiner une sorte de « carte du tendre » de notre époque : tous les protagonistes ont en commun d’être « libres », même lorsqu’ils sont en couple ou mariés, et il me semble que ce sont les différentes formes que peut prendre cette liberté qui est le vrai sujet du film.

La liberté ou le sentiment de liberté des modernes accompagne l’accomplissement d’un désir assez fort pour se nourrir des obstacles qu’il rencontre. Or, dans ce film, la plupart des personnages, en particulier Maxime et Daphné, qui, ne se connaissant pas, décident de se raconter leur vie sentimentale, ne savent pas bien quoi ou qui désirer. Ils ne mesurent l’intensité de leur désir que lorsque celui-ci est ignoré ou contrarié. Le seul personnage « romantique » au sens girardien, est cette pétillante Sandra que l’on voit de dos sur les affiches, en train d’embrasser le garçon à sa droite tout en prenant la main de celui qui est à sa gauche. Elle occupe une place qu’elle estime avoir choisie toute seule. Elle a refusé une relation amoureuse avec le garçon de gauche parce que « les autres » trouvaient qu’ils formaient un beau couple et s’est mise en ménage avec celui de droite qui ne lui demandait rien.  Parmi « les choses qu’elle dit », il y a ceci : pas question de laisser qui que ce soit décider à ma place ! En ce qui concerne « les choses qu’elle fait », c’est plus compliqué.

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Les hauteurs tourmentées de Hölderlin

A propos du livre de Benoît Chantre Le Clocher de TübingenŒuvre-vie de Friedrich Hölderlin, paru aux éditions Grasset.

Cet ouvrage se veut à la fois une suite à l’enquête sur la relation franco-allemande ouverte avec René Girard, dans Achever Clausewitz en 2007, et une introduction à l’œuvre fondamentale et curieusement mal connue d’un des plus grand poètes modernes.

Le magazine Artpress, dans son dernier numéro de février, publie un entretien avec Benoît Chantre :

« En vous lisant, on pense aux travaux que vous avez menés avec René Girard. Particulièrement lorsque vous évoquez « La Mort d’Empédocle », figure qui renvoie à l’autosacrifice de Hölderlin s’abîmant dans une prétendue folie. Ne pourrait-on pas voir dans le poète le bouc émissaire caché d’une génération égarée dans la poursuite d’idéaux politiques ou philosophiques voués à l’échec ? Lire la suite

Nous vous proposons ci-dessous  l’article de Francine de Martinoir, paru dans le journal La Croix du 2 janvier 2020.

 » Dans l’immense continent du Romantisme allemand, peu arpenté par les lecteurs français, une figure demeure aujourd’hui singulièrement floue : de Friedrich Hölderlin (1770-1843), on a retenu quelques oeuvres et l’image d’un poète devenu fou, isolé dans une tour à Tübingen, de 1807 à sa mort. Dans un magistral retour aux différents épisodes de sa vie, à tous ses textes, aux données historiques, aux interrogations politiques et philosophiques de l’Allemagne, en particulier à Iéna, au tournant du siècle, que Xavier Tilliette a appelé « une heure étoilée de l’humanité», Benoît Chantre reconstitue comme on l’avait rarement fait la vie intérieure et la création de Hölderlin. « 

Suite sur le site de La Croix

Cinéma, cinéma

L’Association Recherches Mimétiques est une amie du cinéma, en particulier celui dans lequel se décèlent des accents girardiens.

Ce message pour vous convier à une petite visite à notre page « L’émissaire fait son cinéma ». Elle a l’ambition de répertorier les films particulièrement illustratifs  de la théorie mimétique. Et nous comptons sur vous pour l’enrichir : le site vous permet de déposer des titres que vous aimez et où vous détectez « du Girard »…

Le lien vers la page : https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/

Relire le relié

par Olivier Joachim

Lors du décès de Michel Serres, Benoît Chantre avait publié sur notre blogue un hommage qui a touché beaucoup d’entre vous. À l’occasion de la publication de son ultime essai, Relire le relié, Olivier Joachim, professeur de physique en classe préparatoire au lycée Saint Louis à Paris, qui était un proche de Michel Serres, nous offre un bel article et nous invite à lire cet ouvrage. Il est également un Girardien de longue date, notamment par sa famille, qui connaissait en Avignon René Girard et son père.

De la dédicace à Suzanne, feue son épouse, exemple de sainteté, jusqu’à la signature finale qui embrasse plus de sept décennies, Michel Serres, né à la philosophie sous les aurores nucléaires d’Hiroshima, nous offre, par son ultime ouvrage, l’œuvre de toute une vie. Tant il contient et enrichit l’ensemble de sa pensée, nous comprenons mieux à présent pourquoi ce livre lui tenait tant à cœur. Plus intime que tous les autres, il s’exprime davantage à la première personne et ose même quelques confidences très émouvantes.

« Je crois et je ne crois pas, presque en même temps », oscillations de foi qui l’amène à cet aveu poignant : « La religion de mon adolescence me manque. Je reste inconsolable de l’avoir perdue. »

Un des objectifs réussis de ce dernier livre consiste donc à « rendre au christianisme les trésors qui réjouirent ma jeunesse ».

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« Le fils de Joseph » d’Eugène Green : un triangle parfait

Le fils de Joseph affiche

par Benoît Chantre

Un jour viendra où l’on ne dira plus, devant un film d’Eugène Green, que le bruit d’un tiroir est une citation de Bresson, que les jambes vues en train de descendre un escalier sont une citation de Bresson, que le petit âne sur la plage se retournant vers le spectateur est une citation de Bresson. Il y a une manière de ne pas vouloir voir qui consiste à voir des citations à la place de ce qu’on n’avait pas vu. Depuis que Bergotte, suivant les conseils d’un critique, est mort foudroyé par un « petit pan de mur jaune », nous avons pris l’habitude de ne regarder les œuvres que dans les marges, à côté de ce qu’elles donnent réellement à voir. Eugène Green, lui, filme ce qui a lieu, dans l’émotion qui bouleverse un visage ou la présence intérieure qui jaillit d’une voix très retenue. Il est toujours « ponctuel » – et donc invisible, puisque n’apparaissent que ceux qui sont en retard sur l’événement et se laissent emporter dans le tourbillon de la vie mondaine. Comme l’écrit Pascal, pour dire la juste distance à l’œuvre et à l’autre : « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. » Celui qui est ponctuel « ne réussit pas », comme le déclare l’un des personnages du film. Il est hors champ. Il peut alors montrer ceux qui se montrent, mais aussi les autres, qui sont révélés dans la lumière.

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« Et William devint Shakespeare », de Joël Hillion

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par Jean-louis Salasc

Joël Hillion n’a pas froid aux yeux : compléter Girard, expliquer Shakespeare. C’est le programme de son dernier essai. Plus précisément, il cherche quand et comment le poète anglais a compris la nature « mimétique » du désir. En effet, René Girard avait établi Shakespeare comme visionnaire de la théorie mimétique dans son ouvrage, les « Feux de l’envie ». Joël Hillion, disciple de Girard et passionné de Shakespeare, s’inscrit bien sûr dans cette lignée.

Sa thèse est posée dès le début de l’ouvrage : le dramaturge anglais aurait vécu l’expérience intime d’un désir triangulaire ; les Sonnets en seraient à la fois le récit et la prise de conscience. Pour soutenir cette thèse, l’essai propose une lecture croisée des pièces et des sonnets. Celles composées après ceux-ci offriraient un « contenu mimétique » véritable, les précédentes pas, ou peu.

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FLAUBERT ET LE MOLOCH Sacrifier les enfants des autres

Par François Hien, le 27 août 2017

Au cœur de Salammbô, le chapitre décrivant le siège de Carthage m’avait profondément saisi, voici plusieurs années. Il y a une guerre. Un monstre divin. Et des enfants qu’on lui offre. Je me propose de relire ce chapitre à la lumière de Girard.

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