L’émissaire fait son cinéma

Nous aimons tous un cinéma dans lequel la qualité du spectacle s’associe à la richesse des messages. Certains films dépassent ainsi les impératifs commerciaux pour illustrer ce que René Girard appelait la « vérité romanesque ». En voici un choix établi par les contributeurs du blogue.

Vous y trouverez des œuvres bien connues des cinéphiles, interprétées dans cette perspective. Et bien sûr des œuvres oubliées ou méconnues, mais d’une indéniable valeur.

Bonnes séances.

N’hésitez à proposer des films que vous aimez et à les commenter . Ainsi vous contribuerez à enrichir cette petite anthologie.

NOUS ENVOYER VOS SUGGESTIONS

Lien vers les séances enregistrées du ciné-club « La Caméra du philosophe »

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Petite anthologie du « cinéma girardien »

(Les films sont dans l’ordre alphabétique des titres en Français)

Apocalypto

Mel Gibson,  avec Rudy Yougblood, couleur, 2006

Le film nous plonge au sein d’une tribu de chasseurs-cueilleurs dans le Yucatan. Surgissent des Mayas ; ils s’emparent de victimes pour alimenter leurs sacrifices rituels. Mais la cérémonie va s’enrayer, et conduire à une course poursuite saisissante. Elle prendra fin avec l’une des plus étonnante surprise du cinéma, un « deus ex machina » sublimé. Certaines séquences peuvent malmener les âmes sensibles (Mel Gibson est à la caméra).

Chaînes conjugales

Joseph Mankiewicz, avec Linda Darnell et Kirk Douglas, noir et blanc, 1949

Chef d’œuvre un peu daté (les relations hommes-femmes ont changé) mais à cause du génie de son réalisateur, intemporel comme le désir mimétique ! Ce sont trois histoires de couples et de la première à la dernière, on creuse le sujet : en lutte avec le désir selon l’autre ou les autres, où les victoires sont des défaites, on voit poindre le désir d’aimer, contagieux aussi.

Décalogue 6 : «Tu ne seras pas luxurieux»

Krzysztof Kieslowski, avec Grazyna Szapolowska, couleur, 1988

Un jeune homme épie une femme. Il entre par effraction dans sa vie, en vient à la rencontrer et lui avoue tout. La femme est piquée de curiosité et l’invite chez elle. L’aventure amoureuse se termine abruptement, et le jeune homme tente de se suicider. C’est alors la femme qui épie son retour. Le film met en scène le caractère mimétique du désir, et place les deux personnages principaux dans une réversibilité bien mimétique elle aussi.

Lien vers les entretiens de René Girard et la conférence d’Yves Vaillancourt

Les deux Papes

Fernando Meirelles, avec Anthony Hopkins et Jonathan Pryce, couleur, 2019

La passation de pouvoir entre Benoît XVI et François, vus au départ comme rivaux pour la conduite de l’Eglise catholique. Tout sépare ces deux hommes, qui incarnent le schisme larvé entre traditionalistes et progressistes, jusqu’à ce qu’ils se rencontrent dans l’intimité. Au lieu de voir dans l’Autre le rival, ils se confient mutuellement leurs doutes et leurs blessures et deviennent amis.

Les Dieux sont tombés sur la tête

Jamie Uys, avec Marius Weyers, Sandra Prinsloo, N’Xau, couleur, 1983

Chez les bushmans, il n’y a pas de désir parce qu’il n’y a pas d’objets. Un jour, une bouteille de coca tombe du ciel. Malheureusement, le cadeau du ciel étant le seul objet à convoiter, la vie dans le village devient rapidement un enfer… La tribu charge Xi de ramener l’objet maléfique aux dieux. Dans son périple, Xi découvrira des communautés humaines largement pourvues, elles, en objets désirables…

L’étrange Incident

William Wellman, avec Henry Fonda, noir et blanc, 1943

Il aurait pu s’intituler l’étrange Western, tant le scénario et la réalisation prennent à rebours les codes du genre. Il s’agit du lynchage d’un innocent. La lecture posthume de sa dernière lettre en fait, sinon un prophète, au moins l’artisan d’une révélation. Le témoin impuissant de toute l’action (le personnage joué par Henry Fonda) va ainsi sortir de son errance mimétique, présentée par les premières scènes, et trouver un sens à son existence.

La famille Jones

Derrick Borte, avec Demi Moore et David Duchovny, couleur, 2010

Le mimétisme est mis au service de la vente, sous une forme très originale. La « famille Jones » en sera l’instrument. Mais la spirale consumériste qu’elle engendre dans le quartier tournera mal pour l’un des voisins. Sans se libérer totalement des conventions de la comédie américaine, ce film est la dénonciation consciente d’une exploitation consciente de la force mimétique.

Fury

Fritz Lang, avec Sylvia Sydney et Spencer Tracy, noir et blanc, 1936

Premier film américain de l’auteur de « M. le maudit », ce film nous fait participer en direct au processus du mécanisme victimaire, depuis le hasard  qui « choisit » la victime jusqu’au lynchage final en passant par la contagion de la haine.  La beauté de ce chef d’œuvre est de refuser le manichéisme et de surprise en surprise, de nous confronter à nous-mêmes.

Ci-après la présentation du film par Christine Orsini au Ciné Club de l’ARM : CinE9-club+Fury

L’Homme qui tua Liberty Valance

John Ford, avec James Steward, John Wayne et Lee Marvin, noir et blanc, 1962

Une petite ville de l’Ouest américain vit sous le joug d’un pistolero sadique. Arrive un jeune avocat, qui entend établir le droit et la justice, sans recourir à la gâchette. Il n’y parviendra cependant pas sans l’aide providentielle d’un de ses amis. Ce classique du western présente tous les volets de la théorie mimétique, mais intégrés avec une suprême habileté dans les canons du genre.  C’est un chef d’œuvre.

Lien vers La Caméra du Philosophe, la conférence de Camille Riquier du 8 avril 2019

Incendies

Denis Villeneuve, avec Lubna Azabal et Rémy Girard, couleur, 2010

Adapté de la pièce éponyme de Wajdi Mouawad, Incendies raconte la quête d’une mère séparée de son enfant à sa naissance sur fond de guerre civile dans un pays du Moyen-Orient. Elle se prolonge par une enquête que doivent mener ses deux enfants pour découvrir un père et un frère dont ils ignoraient l’existence, afin de respecter son testament. Ce récit aborde plusieurs questions fondamentales : la montée aux extrêmes de la violence, tant familiale, religieuse que politique ; la nécessité de privilégier le point de vue des victimes et l’intrication victime/bourreau ; la spécificité de la promesse par rapport au désir ; l’exceptionnalité de l’amour maternel et même grand-maternel.

Mademoiselle de Joncquières

Emmanuel Mouret, avec Cécile de France et Edouard Baer, couleur, 2018

Le film met en (très belles) images un récit de Diderot. Mais quand ce dernier légitime la  vengeance d’une femme trahie, Emmanuel Mouret souligne plutôt une double « rédemption » : celle du pseudo Don Juan et celle de la courtisane, utilisée comme instrument de cette vengeance. Ce choix est très girardien, René Girard n’ayant cessé de dénoncer la spirale de la réciprocité violente, qui ne fait que des victimes.

Lien vers l’article de Christine Orsini : https://emissaire.blog/2018/10/14/le-regard-dun-ange-dans-un-film-depoque/

Les Panneaux de la vengeance

Martin McDonagh, avec Frances McDormand, couleur, 2017

Film violent sur la violence, mêlant tous les genres, un chef d’œuvre absolu. L’actrice a reçu un oscar, elle est inoubliable. Pour le lecteur de Girard, c’est, au-delà de ses qualités cinématographiques, un festival d’intelligence : le bien et le mal se mêlent, comme le tragique et le comique, le vrai est invraisemblable, comme l’est une conversion, mais …vrai !

Paulina (La Patota)

Santiago Mitre, avec Dolores Fonzi, couleur 2015

Pour une fois le titre français, le prénom de l’héroïne, reflète mieux le film que le titre original (patota signifie « bande », ce n’est pas le sujet du film). Le sujet, c’est Paulina, jeune femme bien née, destinée à une belle carrière d’avocate : son aventure est celle d’une femme libre qui pousse à l’extrême le refus de toute forme d’expulsion et de vengeance.

Plein soleil

René Clément, avec Alain Delon et Maurice Ronet, couleur, 1960

Philippe, un fils de milliardaire, désœuvré et capricieux, séjourne en Italie. Son père lui a imposé un jeune secrétaire, afin de modérer ses frasques. Ce jeune secrétaire est fasciné par Philippe, l’envie et s’identifie à lui. C’est le désir mimétique existentiel, commenté par René Girard dans « Mensonge romantique » : le sujet ne désire pas seulement ce que son médiateur lui désigne, il désire son identité elle-même. L’issue ne peut être que tragique.

Le Prestige

Christopher Nolan, avec Hugh Jackman, Christian Bale et Michael Caine, couleur, 2006

La rivalité entre deux prestidigitateurs va conduire au sacrifice d’une femme, au meurtre et pire encore. Le désir mimétique et le thème du double sont poussés à leur extrémité, dans un scénario grand public et fantastique.

Silence

Martin Scorcèse, avec Andrew Garfield, Liam Neeson et Adam Driver, couleur, 2016

Il s’agit de la destinée de missionnaires jésuites, confrontés à l’inquisition japonaise au XVIème siècle. Celle-ci avait inventé un dilemme redoutable : les prêtres pouvaient éviter aux convertis japonais d’être torturés ou tués, à condition d’abjurer la foi chrétienne devant eux, en piétinant une icône ou en crachant sur un crucifix. Que peut-dire la philosophie girardienne à ce sujet ?

Lien vers l’article de Jean-Marc Bourdin : https://emissaire.blog/2017/02/28/silence-parlons-en/

Vertigo

Alfred Hitchcock, avec Kim Novak et James Steward, couleur, 1958

Pour beaucoup, c’est le chef d’œuvre du maître anglais : comment métamorphoser une histoire policière en drame métaphysique. Un policier (James Steward) s’éprend d’une personne fictive, jouée d’après le modèle d’une femme morte. Le retour à la réalité sera impossible, tant pour la simulatrice que pour le policier ; le mimétisme n’abandonne jamais ses proies.

Jean-Pierre Dupuy conclut son ouvrage « La Marque du Sacré » (2010, collection Champs Flammarion) par une vertigineuse réflexion sur Vertigo.

Zelig

Woody Allen, avec Mia Farrow et Woody Allen, noir et blanc, 1983

Un homme caméléon traverse le XXème siècle. Ses aventures mettent en scène le mimétisme, sous forme visuelle et comique, jusqu’à l’aspect physique du héros. Woody Allen propose une explication sur l’origine de ce conformisme effréné. Mais le film lui-même est un objet mimétique, car il se présente comme une enquête documentaire : le modèle est évidemment  le « Citizen Kane » d’Orson Welles.

Olivier Maurel développe l’analyse de ce film dans ses « Essais sur le mimétisme », parus en 2002 chez L’Harmattan.