« Silence », parlons-en

 

par Jean-Marc Bourdin

Le dernier film de Martin Scorcèse, Silence est pour nous passionnant, à défaut de toujours séduire les cinéphiles. Le scénario souffre effectivement de faiblesses comme le parallèle un peu lourd à force d’être transparent entre la trahison de Judas et celle d’un Japonais au caractère faible qui alterne reniements et demandes d’absolution. Mais le plus important est ailleurs. Le titre évoque une situation où des hommes, confrontés aux violences les plus insupportables et dans l’impossibilité de faire un choix acceptable, se retrouvent confrontés au silence de Dieu. Scorcèse met en images brumeuses, pluvieuses et boueuses des événements historiques se déroulant au Japon au milieu du XVIIe siècle. Son film est adapté du célèbre roman éponyme (en japonais 沈黙 ou Chinmoku) écrit en 1966 par Shūsaku Endō, écrivain catholique japonais de grand renom.

Après des succès initiaux en particulier à la suite de Saint François Xavier, les missionnaires jésuites portugais sont bouleversés par l’annonce de l’apostasie de leur supérieur au Japon, le père Cristóvão Ferreira. Mise en place pour couper les racines de la christianisation des Japonais (et probablement aussi pour écarter les risques d’une colonisation culturelle, voire militaire), l’inquisition japonaise a en effet défini une procédure d’une efficacité redoutable dont il a été la victime : imposer aux prêtres une abjuration (matérialisée par la cérémonie du fumi-e, soit le piétinement d’une image pieuse et, si cette insulte symbolique ne paraît pas suffisante, le crachat sur le crucifix) comme condition nécessaire à la fin des tortures et des mises à mort de leurs fidèles. Le dilemme est insupportable pour un chrétien dont la vérité révélée le convainc de l’innocence des victimes persécutées en raison de leur croyance en Dieu. Le plus dogmatique des deux jésuites, le père Francisco Garupe, finira par se noyer avec des chrétiens clandestins jetés à la mer pour le faire abjurer : il y trouvera le martyre qu’il recherchait probablement. Quant au père Sebastião Rodrigues, convaincu par le prêtre déchu Ferreira, apostat et apparemment satisfait de son choix, il abjurera et sacrifiera son idéal de sainteté conférée par le martyre pour arrêter les tortures et les mises à mort dont sont victimes les Japonais fidèles à la foi chrétienne. Cette alternative vise à induire un doute chez le spectateur sur l’attitude la plus héroïque.

Parmi de multiples questions cristallisées par ce récit, le contraste entre les convertis japonais relativement sereins à l’idée de la fin de leur vie terrestre et les prêtres très soucieux de la préserver est manifeste. Les croyants japonais ont été convaincus de la supériorité du christianisme par la promesse du paradis ; cette perspective vaut à l’évidence mieux que la réalité de leur misérable existence de pêcheurs soumis, de surcroît, à l’autorité d’une police omniprésente. Paradoxalement, certains des pères jésuites semblent désirer que leurs ouailles poursuivent leur vie terrestre plutôt qu’elles accèdent à la première occasion à la vie éternelle : comme sils avaient des doutes sur la vie céleste promise aux croyants, martyrs de surcroît, sur laquelle ils ont pourtant fondé les conversions de leurs fidèles.

Le rapprochement possible entre inquisition japonaise et chasse aux sorcières en Europe est aussi troublant. La concomitance y invite, même si l’inquisition japonaise se met en place au moment où les persécutions des démonologues finissent par régresser dans l’Occident chrétien. Dans les deux cas se mêlent des procédures administrativo-judiciaires rigoureuses et un usage de la persécution qui ne laisse aucune chance à la vérité ni aux victimes de la torture.

Il est également frappant que la cruauté et l’arbitraire des violences antichrétiennes apparaissent empreintes d’un souci de moindre violence : tuer un nombre limité de croyants, de préférence volontaires ou tirés au sort, et faire abjurer leur foi aux prêtres, les modèles indispensables à ces convertis pour pérenniser et faire faire prospérer leur religion au Japon. De ce point de vue, l’inquisition japonaise s’est probablement montrée plus efficiente que la chasse aux sorcières européenne.

Mais le cœur du propos du cinéaste est à l’évidence le dilemme imposé aux prêtres évangélisateurs : renoncer à la vérité de leur foi en la discréditant aux yeux de leurs fidèles pour préserver la vie de ces derniers. Cette situation est paradoxalement plus douloureuse que celle de qui sacrifice sa propre vie pour sauver celle des autres, martyre béatifiant auquel bien des missionnaires aspirent. En effet soit le prêtre ne sacrifie pas sa croyance et son sacerdoce, et il sacrifie alors ses ouailles prises en otage par les autorités dans un processus sans fin ; soit le prêtre sacrifie l’engagement auquel il s’est voué lors de son ordination, et il sauve les victimes innocentes qui sont persécutées en raison de la conversion que leur a proposée par l’Église catholique, donc qui ont été mises en danger de torture et de mort par leur acceptation des promesses de la foi chrétienne.

Si la théorie mimétique privilégie l’innocence des victimes, elle ne me semble pas permettre de répondre de manière satisfaisante au dilemme imaginé par l’inquisition japonaise au XVIIe siècle : renoncer à la vérité révélée de la victime innocente pour empêcher la violence exercée contre des victimes innocentes. Entre le sacrifice de soi et celui des autres, apparaît en l’occurrence le sacrifice de sa vérité et de son engagement pour ne pas déclencher le sacrifice des autres. Cité par Girard en épigraphe d’Achever Clausewitz, Pascal, contemporain d’Inoue, l’inquisiteur de Silence, affirmait que « la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre ». Or la torture des convertis japonais a remis en cause méthodiquement et efficacement la propagation de la vérité du Dieu chrétien. Mais il est vrai que la vérité a tout le temps pour elle selon Pascal : « […] la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. »

Jean-Marc Bourdin, le 28 février 2017

6 réflexions sur « « Silence », parlons-en »

  1. Le mot vérité revient souvent dans l’article et la fin du texte fait référence à Pascal. Je pense que parfois on pourrait remplacer avantageusement, et sans polémique ni prosélytisme, le mot de vérité par celui de foi.
    Caïphe justifie la mise à mort de Jésus en considérant qu’une exécution peux empêcher la dislocation de la société.

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    1. Vous avez tout à fait raison. Le rapport entre vérité scientifique et « vérité » de foi est central dans la théorie mimétique. A vrai dire cela commence dès « la vérité romanesque » en 1961 et se termine par une référence à Simone Weil dans Je vois Satan tomber comme l’éclair (1999) qui disait des Evangiles qu’ils sont autant une anthropologie qu’une théologie. Il est même problématique, la théorie mimétique pouvant s’approcher par ses méthodes et ses raisonnements « scientifiques » si près de la vérité qu’elle pourrait se passer de la Révélation…

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      1. Pour ma part, j’ai longtemps c’est à dire toujours, cru que les coiffeurs étaient majoritairement gauchers puisque ciseaux à la main je ne voyais que leur reflet dans le miroir.
        « La lumière montre l’ombre comme la vérité le mystère »(procès de Jeanne D’Arc).

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  2. En voyant vos interrogations au sujet de la théorie mimétique dans la partie finale de votre texte, je songe aux réflexions girardiennes sur le thème de « Satan dupé par la croix ». Girard dit quelque part que la vérité chrétienne se manifeste de manière paradoxale : elle se révèle alors même que — et parce que — elle est en train de se faire expulser. Aussi les adversaires de cette vérité croient être en train d’avoir raison d’elle, de l’éradiquer, de l’annihiler pour de bon, mais en réalité c’est leur propre branche qu’ils sont en train de scier… Je ne connais pas les oeuvres que vous analysez, mais ne pourrait-on pas voir dans la situation que vous décrivez une telle manifestation paradoxale? En soumettant les jésuites à ce dilemme diabolique, les inquisiteurs japonais ne tombent-ils pas dans leur propre piège? Le fait est que dans le chantage qu’ils exercent, la violence se manifeste de façon pour le moins évidente. Or c’est là exactement l’effet recherché, si je puis m’exprimer ainsi, par le christianisme. Ainsi, même si les jésuites se retrouvent contraints d’abjurer leur foi (il n’est bien sûr pas question, dans une perspective girardienne, de sacrifier les ouailles), l’essentiel du message chrétien n’en est nullement entamé, bien au contraire. Il se révèle avec un éclat égal à la violence exercée par les inquisiteurs. Dans le contexte de contrainte violente que vous décrivez, une abjuration ne peut avoir qu’une valeur formelle qui ne saurait de bonne foi être prise au sérieux. Au demeurant, le christianisme n’a-t-il pas vocation à dépasser le formalisme, qui est le trait fondamental du ritualisme sacrificialiste qu’il combat? Dans une optique sacrificialiste, qui est celle des inquisiteurs japonais, un meurtre symbolique (l’abjuration) vaut sans doute le meurtre réel. Tel ne saurait être le cas du christianisme, qui, entre la préservation symbolique et la préservation matérielle, préfèrera la préservation matérielle. En clair, ce dilemme japonais ne paraît pas si problématique que cela: les jésuites doivent à mon sens abjurer (du reste, que se passe-t-il dans le film?). Ils essuient ainsi une défaite, mais à un niveau superficiel uniquement. En réalité, en sacrifiant leur foi, ils la font triompher.

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    1. Je vous remercie de votre beau commentaire. Quelques scènes de l’épilogue peuvent nous éclairer sur les intentions du réalisateur.
      D’abord, l’ex-jésuite est employé jusqu’à la fin de sa vie à vérifier des cargaisons de provenance hollandaise (les Provinces-Unies détenaient le monopole du commerce) pour en éliminer les images pieuses et objets de dévotion qui y auraient été glissés pour être passés en contrebande. Il est donc obligé de faire l’exact contraire de sa vocation. Mais pour aller dans votre sens, Scorcèse fait terminer son film avec la mort du jésuite « apostat » : avant la cérémonie funèbre, probablement une crémation, son épouse japonaise (qu’il a été contraint d’épouser sur l’ordre de l’inquisition) glisse dans ses mains jointes non seulement un message sur un papier plié comme le veut la tradition bouddhiste, mais aussi un petit crucifix sculpté clandestinement dans du bois. Il serait donc resté fidèle à sa foi à défaut d’avoir pu la manifester par ses actes. Contrastant avec ce « triomphe » de la foi, l’échec mondain demeure toutefois dans la mesure où la vocation missionnaire n’a pu s’accomplir et où, pendant plusieurs siècles, le catholicisme sera en quelque sorte mis en quarantaine dans une partie très réduite du Japon. De ce point de vue, l’inquisition japonaise l’a emporté, me semble-t-il, et l’abjuration qu’on pourrait dire conforme au message des Evangiles n’a pu être reconnue comme un acte de nature à favoriser la propagation de la foi chrétienne.
      Aujourd’hui il n’est pas rare dans ce pays de naître en shinto, de se marier en chrétien et de mourir en bouddhiste. L’attrait des rites semble encore dominer le rapport aux religions. Le christianisme a progressé, mais, superficiellement.

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  3. Vos remarques sont très intéressantes et confirment l’impression contrastée que m’a fait ce film. Il me semble qu’il s’agit effectivement de montrer ce paradoxe de « Satan dupé par la croix » : en faisant abjurer Sebastiao (qui marche sur l’icône pour l’embrasser par la suite), l’Inquisiteur gagne d’autant plus politiquement qu’il perd anthropologiquement.
    En effet, il signe la fin ponctuelle de l’évangélisation au Japon. Néanmoins, d’une part, il enracine la vérité biblique dans ce « marécage », comme il est plusieurs fois répété, en rendant « intime » l’imitatio christi pour les japonais chrétiens (au sens où Girard parle de médiation intime dans Achever Clausewitz) comme pour les deux jésuites.
    D’autre part l’Inquisiteur, par son pragmatisme, signe l’arrêt de sens de son propre univers culturel sacré bouddhiste zen. Celui-ci ne peut plus faire comme s’il fonctionnait en vase semi clos, ni comme s’il croyait encore à ses propres rituels, sans passer par le dialogue avec le christianisme. Le voile de la méconnaissance est maintenu par la force par quelqu’un qui comme le Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov, comprend assez du mécanisme mimétique sacrificiel, sauf sans doute d’où il le comprend et donc est lui-même un agent de perpétuation de la violence. Tel serait le propos de l’œuvre… De facto cela correspond-il à la réalité nippone? Je n’en sais rien. Est-ce cinématographiquement vraisemblable? « Silence » est-il porteur d’une « vérité romanesque »? Peu évident.
    En termes girardien, me semble-t-il, Scorsese veut montrer que l’Inquisiteur tend à restaurer une médiation externe dans une société où celle-ci s’internalise au point de donner lieu à une crise sacrificielle. Ainsi en soumettant « pour la forme » les deux pères il croit, par la violence, restaurer l’externalité de la médiation des relations des membres de sa société. Il entend donc re-symboliser, en les classifiant, les rapports entre les individus du groupe, symboles mis en crise par le « scandale » évangélique propagé au Japon qui commence à toucher les « déclassés » (paysans et pêcheurs…) et « internalise » les modalités d’affirmation de soi passant de moins en moins par le biais des rituels et interdits bouddhistes pour s’actualiser comme différences. Là est tout le problème de la représentation, c’est-à-dire du sacrifice et de l’interdit, comme moyens de mise à distance, de séparation entre le symbole et ce qu’il symbolise.
    Sans entrer dans le détail, la maxime des Pensées sur la vérité et la force citée par Girard est bienvenue pour parler de ce film, d’autant que Pascal est aussi celui qui, à l’occasion de la controverse dite « des 5 propositions », s’est interrogé, dans Les Provinciales, sur la théorie jésuite de la « direction d’intention ». Il a réfléchi sur les conditions de validité de l’ascription ou de la responsabilité d’une action. Scorsese esquisse cela dans la controverse entre Sebastiao et Garupe auquel celui-là reproche de n’être pas un bon jésuite (est-il de Port-Royal ?) car il refuse d’encourager, pour le principe, l’apostasie devant l’icône, quoique, dans les faits (sa mort paraît le prouver en tout cas) on peut conjecturer qu’il pardonnera certainement et prendra toute confession. Cependant cela est un peu sans suite dans le film.
    Le problème de la valeur de l’abjuration face aux icônes (qu’en aurait-il été s’il avait fallu profaner l’hostie ? Eventualité dont Scorsese en tant qu’ancien séminariste ne peut pas ne pas mesurer la teneur puisqu’il interroge la question de la présence réelle) est indissociablement une question d’image et de mise en scène, et là où le bât blesse c’est que Scorsese se contente d’une voix off et d’un flash d’un Christ du Greco. La proposition du Greco est pertinente mais sous traitée par la photographie et le cadre, du coup elle fait un peu gadget ou occasion de placer du « morphing » qui dévisage Sebastiao, on est loin d’ »Andreï Roublev » de Tarkovski, ou des références au Caravage, de La Tour, Champaigne et à Poussin du « Fils de Joseph » d’Eugène Green… D’autre part il eût fallu la faire entrer en dialogue avec la tradition picturale ou le cinéma japonais. Quelques plans évoquent vaguement Mizoguchi, mais c’est un peu léger, sans doute faudrait-il que je le revoie…
    Je vous remercie encore pour les pistes de réflexion que votre article m’a offert.

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