Le regard d’un ange dans un film d’époque

par Christine Orsini

Le film d’Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières, est inspiré et même imité de Diderot. Très différent du film de Bresson, Les dames du Bois de Boulogne, tourné en noir et blanc, en costumes modernes (1945) et dialogué par Cocteau, celui-ci est un film d’époque, l’époque des « Lumières », à la charnière de deux types de société, celle des privilèges et celle de l’égalité des droits : magnifiques décors intérieurs et extérieurs, magnifiques costumes dans des couleurs subtiles et très douces, magnifiques dialogues etc.

L’histoire de Madame de La Pommeraye, épisode de Jacques le fataliste, est présentée par Diderot comme « une vengeance amoureuse accomplie dans un esprit de justice ». Il y a dans la démarche de la marquise une revendication d’égalité des sexes.  Dans son épilogue, le philosophe fait l’apologie de ce personnage manipulateur et cruel, une femme prête à ruiner la réputation, donc la vie, de plusieurs personnes pour se dédommager de l’humiliation de ne plus inspirer de passion amoureuse à celui qu’elle continue d’aimer : « Un homme en poignarde un autre pour un geste, pour un démenti ; et il ne sera pas permis à une honnête femme perdue, déshonorée, trahie, de jeter le traître dans les bras d’une courtisane ? » Très fidèle à Diderot, Mouret fait dire à Cécile de France, qui incarne le personnage avec un gros capital de sympathie auprès du public : « Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer faire meilleure société ? »

Voici donc un film d’époque très actuel : son propos sonne terriblement juste à des oreilles contemporaines, après le séisme de l’affaire Weinstein.  Les âmes justes qui prennent le parti des victimes au point de les exonérer de peine quand elles se débarrassent de leur bourreau à coups de fusil verront dans Madame de la Pommeraye une héroïne : c’est Robin des Bois, elle ne commet des injustices au sens moral du terme (mensonges, menaces, instrumentalisation d’autrui etc.) que pour faire avancer la justice au sens moderne de l’égalité des conditions et des sexes.  Les hommes sont méchants, abusent de leur pouvoir, il faut leur rendre la pareille si l’on veut …que la peur change de camp ? Non, que la société soit « meilleure ».

René Girard nous a appris à lire dans l’esprit de vengeance non une forme de justice primitive, mais la source d’une violence interminable dont les sociétés archaïques se préservent religieusement. Il faut l’avouer, pour nous, la volonté de vengeance de la marquise relève plus d’une excessive réaction d’amour-propre que d’une stratégie politique. Elle le sait, d’ailleurs, dans cette entreprise, elle a plus à perdre qu’à gagner. Mais Diderot et ses partisans en tirent argument pour l’excuser tout à fait : « sa vengeance est atroce mais elle n’est souillée d’aucun motif d’intérêt. » Plût au ciel, dirait Rousseau, que les hommes aient le souci de leur intérêt plutôt que celui de leur gloire ou de leur réputation, le monde ne serait pas à feu et à sang ! Tant pis pour les méthodes, les défenseurs de la marquise en font une pionnière de la cause des femmes. Ils en font une héroïne parce qu’ils la voient d’abord comme une victime.

Dans cette aventure, les femmes sont toutes des victimes. Mademoiselle de Joncquières et sa mère sont victimes de la société. Ayant perdu tous leurs procès, pot de terre contre pot de fer, elles ne peuvent subsister que du commerce de leurs charmes. Et comme si leur malheur n’était pas assez grand, les voilà victimes collatérales de cet oxymore : une « vengeance amoureuse ». La marquise, en effet, serait une victime de l’amour dans ce thriller sentimental, dont on se plait à souligner : « le moment où tout bascule : tournant le dos à l’homme qu’elle aime, regardant par la fenêtre, elle semble détachée, alors que l’on croirait entendre son cœur se briser. »[1]

Et le marquis des Arcis ? On lui accordera difficilement le statut de victime. D’abord, parce qu’il est incarné par Edouard Baer, pétillant d’intelligence, de gaieté et de charme sincère. Ensuite, parce que son cœur, au lieu de se briser s’ouvre, au contraire, c’est le « happy end » du film. C’est un personnage très mimétique, en cela facile à manœuvrer. Comme Dom Juan, il ne semble s’attacher qu’aux femmes qui lui résistent : c’est dire combien ses attachements sont brefs. En fausse dévote vraiment soumise à sa mère, Mademoiselle de Joncquières va le rendre fou par la constance de ses refus. Mais le marquis est un Dom Juan factice. Le premier indice est qu’il tombe amoureux d’un regard, un seul, mais c’est le regard d’un ange. Ce n’est pas tant la résistance qu’on lui oppose que ce regard de véritable innocence qui le frappe comme la foudre : il en parle très bien. Le second indice, c’est qu’à la différence de la cour qu’il a faite à la marquise, bavarde et enjouée, où l’un et l’autre entretenaient déjà cette relation d’égal à égale qu’est une « amitié », il est voué, pour conquérir la jeune fille, à expérimenter la solitude et la dépendance. On le voit « hors de lui », en réalité, il est en chemin vers lui-même.

Il faut s’apercevoir ici que le film qui raconte l’histoire de Mme de La Pommeraye, a pour titre « Mademoiselle de Joncquières ». Or, pendant les trois quarts du film, cette demoiselle n’est qu’une ombre dont on sait seulement, par sa mère, qu’elle n’a aucun talent pour la galanterie. C’est au moment où l’intrigue se dénoue qu’elle se met enfin à exister.  D’abord, en refusant ce mariage, en se présentant comme quelqu’un qui a horreur du mensonge (son regard d’innocence était bien le reflet de son âme), ensuite, en préférant mourir plutôt que de profiter de la situation. Le marquis, dégrisé, s’en aperçoit. Le film a une fin conforme à celle du roman mais Diderot ne s’est occupé, pour la glorifier, que de la marquise. Il nous laisse dédaigneusement la courtisane[2].  En lui inventant ce nom qu’il donne au film, Mouret met l’accent sur l’émancipation par le mariage d’une courtisane malgré elle et d’un faux Dom Juan : il y a là un effet de surprise et une note optimiste qui tirent les cœurs vers le haut.

Proposons une lecture girardienne : il vient en effet à l’esprit que la conclusion du film, différant quelque peu, dans ses péripéties, de celle du récit, contient une mort, une résurrection et une conversion ! Diderot est trahi : le mariage manigancé pour perdre le marquis est ce qui va le sauver. L’épreuve par la mort révèle au marquis que sa femme est tout autre chose qu’une courtisane, c’est-à-dire une femme qui se vend pour vivre. Quand elle revient à la vie, la courtisane est morte, elle ressuscite comme marquise. Loin d’instrumentaliser le mariage, comme Dom Juan, le marquis le sacralise. Il lui devient possible d’interpréter sa vie passée de libertin à la lumière de celle de la courtisane, une vie dissipée, livrée au hasard des rencontres. Qu’a-t-il fait chez la marquise de La Pommeraye, toutes ces années, s’il ne cherchait un port d’attache ? Et, elle, que faisait-elle, en le mettant à l’épreuve, sinon obliger le marquis à y « mettre le prix », un prix trop élevé finalement. On peut donc voir dans cette fin heureuse une conversion par l’épreuve de la mort et le sacrement de mariage de deux âmes, qui ne prétendent pas être « justes » et qui aux deux extrémités de l’échelle sociale, ont également renoncé au monde des apparences et des appartenances pour se consacrer l’une à l’autre.  Le mot de la fin est laissé au marquis, on peut y voir une vengeance, mais il semble l’improviser avec sincérité : « Dites à la marquise toute ma reconnaissance. Sans elle, je n’aurais jamais rencontré ma femme ».

[1]Télérama, n°3583

[2] Diderot conclut son récit ainsi : « j’approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes. »

3 réflexions sur « Le regard d’un ange dans un film d’époque »

  1. Chère Christine,

    Merci de m’avoir incité à aller voir ce film (et à me replonger dans Diderot). La qualité de ton article en est rehaussée. Il colle très bien aux images fort belles et intéresserait sans doute beaucoup le réalisateur (je suis allé jeter un oeil au dossier de presse où il explicite ses intentions conscientes).
    Ce qui est magnifique, comme tu le signales, est ce dernier mot de la vengeance administré par l’amour et la pureté, une autre solution en l’espèce que la justice, celle que recherchait d’ailleurs Mme de La Pommeraye en ourdissant sa machination. La vendetta devrait s’arrêter là sauf à considérer que le marquis des Arcis, en cherchant à faire savoir à Mme de La Pommeraye qu’il a choisi l’amour d’un ange et une retraite à la campagne le libérant de l’emprise de la rumeur malveillante lancée par la divulgation du piège dans lequel elle l’avait entraîné se venge (mezza voce) de la vengeance qu’il a subie au préalable. De ce point de vue, l’invention par Emmanuel Mouret du personnage de Lucienne, la confidente porteuse de rumeur, est une excellente trouvaille.
    Merci du double plaisir que ton texte m’a procuré : te lire et voir un film que je ne serais pas aller voir sans ton insistance, ce qui aurait été bien sot de ma part, puisque j’apprécie Diderot, Cécile de France et Edouard Baer. Maintenant, je vais sans doute suivre la carrière d’Alice Isaaz…
    J’ajoute que la parenté avec Mme de La Pommeraye avec les personnages shakespeariens d’entremetteurs qui, tels Pandare, sont des incarnations du mécanisme du désir mimétique, m’est apparue d’une grande évidence. L’intérêt en l’espèce est que cette entremise redouble l’activité de la mère de Mlle de Joncquières et a pour but l’accomplissement d’une vengeance.

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    1. Justement, merci de l’évoquer, l’invention par Emmanuel Mouret de la confidente n’est pas seulement un artifice nécessaire comme chez Molière, elle fait clairement partie de cette volonté du réalisateur de hausser les cœurs au-delà du mimétisme de la « mauvaise réciprocité » : interrogée à la toute fin du film par Madame de la Pommeraye, qui voudrait pouvoir savourer sa vengeance, Lucienne lui répond que le Marquis est parti seul et se garde de rapporter son message à la marquise. Ce mensonge et ce silence sont pleins d’une véritable amitié : qui aurait résisté au désir de « rapporter » pour savourer le spectacle à la fois comique et tragique de « l’arroseur arrosé » ? Le film de Mouret est porté par la grâce à la différence du roman, qui laisse une place plus grande au ressentiment et à une volonté de justice qui annonce les actions et exactions des révolutionnaires.

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      1. Chez Diderot, Jacques, son maître et l’hôtesse sont effectivement clairement dans le camp des moqueurs et des justificateurs de la vindication (voir la défense conclusive de Mme de La Pommeraye).

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