Relire le relié

par Olivier Joachim

Lors du décès de Michel Serres, Benoît Chantre avait publié sur notre blogue un hommage qui a touché beaucoup d’entre vous. À l’occasion de la publication de son ultime essai, Relire le relié, Olivier Joachim, professeur de physique en classe préparatoire au lycée Saint Louis à Paris, qui était un proche de Michel Serres, nous offre un bel article et nous invite à lire cet ouvrage. Il est également un Girardien de longue date, notamment par sa famille, qui connaissait en Avignon René Girard et son père.

De la dédicace à Suzanne, feue son épouse, exemple de sainteté, jusqu’à la signature finale qui embrasse plus de sept décennies, Michel Serres, né à la philosophie sous les aurores nucléaires d’Hiroshima, nous offre, par son ultime ouvrage, l’œuvre de toute une vie. Tant il contient et enrichit l’ensemble de sa pensée, nous comprenons mieux à présent pourquoi ce livre lui tenait tant à cœur. Plus intime que tous les autres, il s’exprime davantage à la première personne et ose même quelques confidences très émouvantes.

« Je crois et je ne crois pas, presque en même temps », oscillations de foi qui l’amène à cet aveu poignant : « La religion de mon adolescence me manque. Je reste inconsolable de l’avoir perdue. »

Un des objectifs réussis de ce dernier livre consiste donc à « rendre au christianisme les trésors qui réjouirent ma jeunesse ».

Mais « Relire le relié » ne se résume pas à un recueil de confessions chuchotées au soir de l’existence. Bien au contraire, par une esthétique sublime mise au service du sens, Michel Serres invite à un voyage au cœur du monde religieux, c’est-à-dire en chacun de nous-même, grâce à la synthèse d’un immense travail philosophique, étincelant de richesses et de beautés spirituelles.

Deux axes ou plutôt deux trames dessinent les contours de l’ouvrage. L’une verticale, dure, scientifique, transcendante et l’autre horizontale, douce, humaine, immanente. Deux réseaux croisés aux intersections multiples, points chauds de connexions entre deux univers, tissant peu à peu le voile de nos destinées individuelles aussi bien que collectives. Religion, substance insaisissable de ces liens innombrables, puissance du transfini qui réunit toutes les dimensions du monde, lequel de ces espaces entrelacés ou de l’essence de leurs intrications préexiste-t-il ?

L’ouvrage reprend les grands thèmes philosophiques : l’être et le néant, le sujet et l’objet, le singulier et le collectif, les sciences et les mythes, le réel et l’imaginaire, la raison et le cœur, ensemble de questions finement examinées à la lumière du religieux. Toutefois, Michel Serres réserve à la question du temps une attention particulière proposant une interprétation originale de la triade : durée, rythme et tempo.

Intervalle qui caractérise l’existence de l’être échappé du néant, la durée mesure la globalité de toute présence. Intrinsèquement pourtant, la multiplicité n’existe que par le rythme et les tempos. « Tout étant bat dans le rythme, chaque existant diffère de tempo ». Le premier est invariant, il s’agit en réalité d’un code. Celui des lois fondamentales qui gouvernent l’univers et par lesquelles ce qui peut advenir est rendu possible. Par son propre tempo, chaque existant, entropique, trouve sa place dans l’histoire du monde et s’y ajointe en fonction de sa rapidité. En cela, le tempo satisfait au principe d’individuation. Toute harmonie entre les êtres se déduirait donc d’un accord secret de leur tempo et tout désaccord n’en refléterait que les dissonances. Relier les choses du monde consiste alors à parvenir à en harmoniser les multiples tempos. Ainsi procède le religieux : à la poursuite de l’interférence constructive, il joue un rôle matriciel par son tempo infiniment adaptatif.

Seule capable d’habiter ces infinis d’espace et de temps, la présence divine, de toute sa hauteur, nous façonne et nous inspire. Incarnation de cette totalité lors d’un évènement aussi singulier que sublime, d’un quasi Big Bang, naît un objet nouveau, unique par sa nature ou, mieux, un sujet qui « peut » davantage « qu’il n’est ». Voici l’Homme, habité de cette présence inimaginable qui nous relie les uns aux autres de l’intérieur.

L’évocation des religions met toujours au premier plan un dualisme réducteur : celui de l’âme et du corps ou celui de la raison et du cœur. « Comment nommer une troisième fonction, non dite quoique visée par toute les cultures du monde, intégrale et synthétique, plongée dans une globalité ? Elle fédère le subjectif, corps et âme, l’objectif et le collectif. » Synthèse ?

Ce dualisme, dont nous serions apparemment prisonniers, renvoie à une dualité scientifique bien connue fait d’ondes et de corpuscules. Cette vision date des travaux d’Albert Einstein puis de Louis de Broglie et met en lumière le fait que, suivant la manière dont la nature est interrogée, elle est susceptible de nous montrer deux visages différents. La théorie moderne est parvenue à dépasser cette dichotomie par l’intermédiaire de la notion plus fondamentale de champ. « Existerait-t-il donc une tierce instance, par-delà les sciences dures ou les sciences humaines, reliant Métaphysique et «Métanomique», encore à écrire, associant le subjectif, l’objectif, le collectif, le cognitif et l’émotif.  Voici la religion car, bien nommé, le religieux est le relieur universel : le divin est cette reliure. »

Ainsi, quand bien même cette subtile relation serait-elle établie, qu’elle ne résoudrait pas forcément ni la question du mal ni celle de la violence. Au contraire, totalisante, la religion peut conduire au totalitarisme, globalisante, elle peut créer l’exclusion, toute puissante elle peut engendrer le dogmatisme. Il faut ainsi veiller à ce que l’opposition aux découpages, aux séparations et aux divergences analytiques, et dont résulte l’intégrale généralisée de la synthèse, ne se change pas en intégrisme le plus farouche.

Pour canaliser les accès de fureur et résoudre les crises au sein des sociétés, Michel Serres rappelle les analyses de René Girard qui a mis en lumière un mécanisme aux effets certes temporaires mais cruellement efficace, celui du sacrifice d’une victime innocente. Bien que cette catharsis meurtrière ait été révélée mais puisque le Christ ne fut pas le dernier Bouc Emissaire, c’est, hélas, que l’enseignement des Evangiles n’a pas encore été compris.

Devant l’obstacle définitif et prodigieux de la violence humaine, horizontale, que Michel Serres contemple aux côtés de René Girard, son frère de cœur, il apparaît pourtant que seul ce divin infini, vertical et tout d’amour revêtu, peut nous tendre la main et nous délivrer de l’abîme.

C’est sur cette leçon d’espoir que s’achève l’ouvrage posthume, écrit avec tant de force. Evoquant ce dernier travail, Michel Serres me confiait que d’un côté il l’aidait à rester en vie mais que de l’autre, lentement, lui et ce livre ne faisaient plus qu’un. Par une transcendance bien connue des écrivains, une fois l’œuvre achevée, la chandelle de la vie a enfin pu s’éteindre.

Une réflexion sur « Relire le relié »

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