Ode à la joie

par Jean-Louis Salasc (à ma gauche, Haydn ; à ma droite, Beethoven)

2020 se présente. Notre fascination pour les chiffres ronds en fait une « année Beethoven », ce cher Ludwig étant né il y aura deux cinquante ans. Disques, émissions, concerts, hommages, conférences vont déferler. Qui était-il ? Un caractère ombrageux dont le testament est une « Ode à la Joie », un enfant battu et cependant prodige, une vie sentimentale mystérieuse, un musicien grand public (la Cinquième Symphonie) mais aussi abscons (la Grande Fugue), un esprit révolutionnaire et un ami de l’aristocratie, la gloire et la misanthropie, le paradoxe de la surdité : on trouve tout dans sa vie.

Et même un épisode… girardien.

Plus qu’un épisode d’ailleurs,  car il s’agit ni plus ni moins que de sa formation comme compositeur. Fin 1792, le comte Waldstein l’envoie à Vienne, pour prendre des leçons auprès de Joseph Haydn. Ce dernier a 60 ans, il est le plus grand musicien vivant depuis la mort de Mozart. Il pressent un grand avenir à Beethoven. Mais l’année d’enseignement (1793) se passe mal : Beethoven, à 23 ans, a encore besoin de travailler les rudiments, alors que Haydn a autre chose et bien plus à apporter. Les deux hommes ne se comprennent pas et Beethoven sollicite en cachette d’autres professeurs.

Puis Haydn part deux ans à Londres, pour un séjour triomphal. Il revient à Vienne fin 1795, et retrouve non plus un élève, mais un confrère. Plusieurs concerts affichent conjointement des œuvres des deux compositeurs. A vrai dire, la notoriété de Beethoven tient encore à son exceptionnel talent de pianiste. Il suit Haydn, lui présente des trios, lui dédie des sonates.

Mais la relation se détériore: les deux hommes deviennent concurrents. Avec la sonate Pathétique, les deux premiers Concertos pour piano ou la première Symphonie, Beethoven peut prétendre, dès 1798, être à la tête des compositeurs viennois. Las ! Haydn écrit en 1799 l’oratorio la « Création », qui triomphe dans l’Europe entière. Leurs tempéraments respectifs n’arrangent rien : Haydn est un homme des Lumières, optimiste et ironique ; Beethoven maîtrise mal son caractère farouche.

Après la  « Création », Haydn écrit un nouvel oratorio, les « Saisons ». C’est encore un succès, mais le musicien est épuisé, il cesse d’écrire. Beethoven entame alors une impressionnante série de chefs d’œuvres (symphonie Héroïque, sonate Appassionata, sonate à Kreutzer, etc.) Les deux hommes se réconcilieront lors d’un concert en 1808, le dernier où paraisse Haydn. Beethoven l’aide à marcher et le fait acclamer par la salle : Haydn n’est plus un concurrent…

Sommes-nous devant l’une des figures classiques de la théorie mimétique, celle du disciple qui devient le rival de son mentor ? Pas si sûr. D’abord, Beethoven n’aura pris que neuf mois de leçons ; et encore, à travailler des bases pour lesquels le génie de Haydn était inutile, un professeur de musique lambda suffisait. C’est un peu court pour un titre de disciple. Ensuite, étaient-ils vraiment rivaux ? Le doute surgit, à entendre la musique de Haydn, constamment gaie et spirituelle, aux antipodes de la véhémence tragique de son cadet.

Ils étaient  bien cependant la proie d’un phénomène mimétique ; mais il nous faut aller plus profond pour en saisir la nature.

Au XVIIème siècle et au début du XVIIIème, le baroque règne en musique. Techniquement, cela se caractérise par un flux musical continu et homogène : pour faire « durer le plaisir » né d’un air ou d’une mélodie, le compositeur les répète, les prolonge, les étire, avec des variantes certes, mais sans trop s’écarter de ses caractéristiques (mêmes instruments, mêmes rythmes, accords voisins).

Un concerto de Vivaldi illustrera cela :

Or vers 1730, les musiciens désirent introduire des ruptures, des changements de climat, des surprises, des contrastes. La technique baroque est pour cela impuissante, puisqu’elle repose sur la continuité. Le problème posé aux compositeurs est alors simple à formuler : comment obtenir des œuvres cohérentes tout en y introduisant ruptures et contrastes ? Pendant quelques décennies, c’est l’achoppement ; les fils de Bach, par exemple, composent des œuvres certes sympathiques, mais complètement dénuées d’unité.

Il revient à Haydn d’avoir trouvé la solution. Un morceau de musique, c’est un discours musical constitué de diverses parties : introductions, déploiements mélodiques, transitions, basse, accompagnements, moments de suspens, crescendos, etc. L’idée de Haydn a été de construire chacune de ces parties sur un même groupe de quelques notes ; c’est ainsi que l’unité du morceau est assurée, ce petit groupe de notes est comme son ADN.

Les fameuses quatre notes de la Cinquième de Beethoven (pom pom pom pooom) en sont un parfait exemple :

Cette symphonie date de 1807. Ecoutez ce qu’écrivait Haydn quarante ans plus tôt :

Nous entendons des arrêts, des contrastes, des changements de sonorité, mais une formule de quelques notes répétées revient régulièrement assurer l’unité architecturale.

Ici même se révèle le mimétisme de Beethoven à l’égard de Haydn : le cadet emploie la même « technique ADN » que son aîné.

Et il l’apprise de lui ; non des leçons dérisoires de 1793, mais par l’exemple de son travail. Cette année-là, Haydn préparait des symphonies en vue de son voyage à Londres. Les spécialistes pensent que Beethoven a pu suivre de près la composition de la 99ème. Haydn lui en a par la suite offert le manuscrit. A la mort de Beethoven, ses papiers contenaient non seulement ce manuscrit, mais également deux copies du final, réalisées de sa main. De telles copies n’ont pas d’autre sens que d’étudier l’œuvre.

Beethoven a mis du temps à bien maîtriser cette « technique ADN ». Dans la deuxième sonate pour piano par exemple, elle fait encore cruellement défaut, et Beethoven a déjà plus de 25 ans.  A sa maturité, il disait : « Quand j’étais jeune, j’étais fou ; je mettais dans un seul morceau de quoi en composer vingt ». Mais une fois la « technique ADN » bien assimilée, cela donnera une extraordinaire floraison, de la symphonie Héroïque à la Neuvième, des sonates aux quatuors à cordes, etc. Ces œuvres sont bien loin du climat de celles de Haydn : le mimétisme sur le plan technique n’a en rien entravé la personnalité de Beethoven.

Le mimétisme montre ici son côté lumineux. Le legs de Haydn à Beethoven a été fécond. A son tour, Beethoven servira de modèle à  des générations de musiciens : Berlioz, Schubert, Schumann, Liszt, Brahms, Dvorak, Wagner, Mahler… Seul Chopin gardera ses distances.

Avec le recul, la rivalité entre Beethoven et Haydn était plutôt un passage de témoin. Une rivalité réelle aurait pu naître entre Haydn et Mozart, qui ont eu leur maturité artistique au même moment, dans les années 1780. Or, ces deux musiciens ont entretenu une amitié sans nuages. Comme quoi le mimétisme ne conduit pas toujours à l’affrontement des doubles. Le cas mérite peut-être un article ; attendrons-nous une date-anniversaire d’un des deux ? Les prochaines sont 2032 (naissance de Haydn) ou 2056 (naissance de Mozart)…

Ecoutons pour terminer le final de la symphonie n° 99 de Haydn, celui que Beethoven a recopié avec application et d’où (peut-être) il a tiré sa compréhension de la « technique ADN ». Une autre symphonie de Haydn, la 96ème, s’intitule « Le Miracle » : à trois numéros près, l’histoire était parfaite.

En option et pour le plaisir, le quatrième mouvement de la 96ème symphonie, où la « technique ADN » est particulièrement perceptible :

5 réflexions sur « Ode à la joie »

  1. Merci pour l’érudition et l’analyse éclairante, mais on a du mal à croire qu’à aucun moment Haydn ou même Mozart aient été le médiateur de Beethoven. Et si ce rôle avait plutôt été joué par … Bonaparte, avec la fameuse dédicace de l’Heroique, finalement rayée au moment du sacre ?

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