On ne va pas se mentir

par Jean-Marc Bourdin

Ce n’est qu’une impression que je serai bien incapable de quantifier pour l’étayer, mais j’ai entendu ces derniers temps avec une fréquence qui ne m’avait pas frappé jusqu’à présent la locution « on ne va pas se mentir ». Le 12 mars 2019, elle était employée sur une radio nationale par une intervieweuse politique réputée. Il y a quelques jours, un malheureux footballeur interrogé après une non-qualification inattendue en « Ligue des champions » en avait fait également l’usage pour concéder que son équipe n’était pas au niveau. Dans les réponses données à de telles interpellations appelant à la vérité et la lucidité, l’adverbe « honnêtement » est aussi souvent présent. Comme si l’interlocuteur déniait par avance toute intention de travestir la réalité. Mais l’expérience montre que le déni préalable révèle souvent une réalité contraire. Car de deux choses l’une : chaque fois que l’on prononce le mot « honnêtement », cela peut signifier, soit qu’on ne respecte pas la vérité dans les autres occasions où on ne l’emploie pas, soit, plus probablement, qu’on l’emploie sciemment ou inconsciemment parce qu’on s’estime forcé de faire en l’occurrence une entorse à la vérité.

« On ne va pas se mentir » a également donné son titre à une émission télévisuelle de débat contradictoire programmée de 2012 à 2016 sur iTELE qui a contribué à la renommée de Léa Salamé, Audrey Pulvar et Marc Fauvelle, trois journalistes importants du paysage médiatique français. Là encore, l’ambition affichée par le titre de l’émission semblait à la mesure du doute qui planait sur la sincérité spontanée des politiques invités à débattre. Jonathan Swift avait, il est vrai, publié L’art du mensonge en politique, en 1733 (sous un nom d’emprunt !) où il affirmait, entre autres : « Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit ». Il concluait qu’un mensonge était combattu le plus efficacement par un autre mensonge. Bref, le mensonge serait, pour cette raison en particulier, une maladie sociale contagieuse. Dans le domaine politique, l’observation montre que cela ne fait guère de doute.

Après tout, nous sommes à l’ère des infox / fake news et de la post-vérité réunies. « On ne va pas se mentir » pourrait devenir une nouvelle formule de politesse précédant tout échange, en signe de bonne volonté, comme « bonjour » ou « avec plaisir », termes au demeurant aussi peu sûrs et parfois hypocrites qu’honnêtement… À croire que tout propos devrait désormais se concevoir comme une déposition lors d’un procès à laquelle préluderait un engagement à « dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ».

Dans la suite de ma journée, j’avais programmé d’aller voir (et écouter) au théâtre une pièce au titre qui faisait manifestement écho à ma préoccupation du moment : « Et si on ne se mentait plus » d’Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou. Le contenu de la pièce est ainsi résumé sur les sites qui promeuvent le spectacle : elle « raconte l’amitié de Lucien Guitry, Jules Renard, Tristan Bernard, Alfred Capus et Alphonse Allais. […] Lors de […] moments fraternels les répliques fusent et le vin coule à flots. Pourtant, en octobre 1901 ils font face à un tournant dans leur amitié : pendant que les uns doivent faire un choix entre la gloire et l’amitié, d’autres se demandent si, pour une femme, ils peuvent mentir à leurs amis. Et pour de l’argent ? Le mensonge, surtout en amitié, c’est ce qui met du poivre dans le sel de l’existence. » Si on ne mentait plus à nos proches…

Pour revenir à nos moutons girardiens, comme il est de coutume ici, rappelons-nous que le titre du premier ouvrage de René Girard oppose le « mensonge romantique » à la « vérité romanesque ». Or le « mensonge romantique » est avant tout un mensonge à soi-même auquel est opposée la lucidité des grands romanciers du désir. Il s’agit là d’auto-tromperie, d’auto-duperie, d’aveuglement, c’est-à-dire de « se mentir à soi-même ». La traduction anglaise du titre de l’essai – Desire, Deceit and the Novel – insiste d’ailleurs, au-delà de l’effet d’allitération, avec son deuxième terme sur ce point, deceit signifiant ici tromperie. Êtres désirant mimétiquement, nous avons en effet un gros problème avec la vérité et la lucidité. Notre méconnaissance qui peut aller jusqu’au déni s’oppose sans cesse à la reconnaissance de nos menteries.

Au-delà, notre époque communicationnelle de société du spectacle pousse à la langue de bois, au travestissement, à l’omission, à la tricherie. Tous les êtres médiatisés sont appelés à se justifier, interpelés sur leurs contradictions, rappelés à leur devoir de sincérité sur tous les sujets, y compris ceux qu’ils répugnent à aborder. Notre société contemporaine se veut toujours plus transparente dans une sorte d’escalade paradoxale de l’hypocrisie. L’estime de soi qu’il est également recommandé de rechercher en toutes circonstances pousse quant à elle dans le sens de travestissements de la vérité parfois salubres. Si on ne se mentait plus à soi-même, ne plongerait-on pas dans une spirale dépréciative autant que dépressionnaire ?

Jésus commençait toutefois il y a 2000 ans ses sentences les plus fortes par un solennel « En vérité, je vous le dis », sans doute pour obtenir l’attention de son auditoire. Mais il est vrai qu’il avait à dire, lui, des vérités d’Évangile. Et il avait ajouté chez Jean (8-32) : « la vérité vous rendra libres » ou, selon d’autres traductions, « la vérité fera de vous de hommes libres ». Il invitait aussi à l’examen de conscience entre la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le sien. Jésus nous conseille à l’évidence de ne pas / plus se mentir.

Je vous incite plus modestement à prêter attention, à défaut de donner crédit, à l’emploi en voie d’accroissement des expressions du type « on ne va pas se mentir » ou « honnêtement ». Je ne suis pas sûr qu’elles nous garantissent un accès direct à la vérité malgré ce qu’elles prétendent, mais elles peuvent certainement nous alerter sur quelques arrangements avec elle, délibérés ou inconscients. En ce qui me concerne, je vais essayer de bannir à l’avenir ces vocables de mes propos et d’éviter de la sorte la contagion qui s’amorce.

Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore

par Bernard Perret

Les mythes archaïques, on le sait, sont peuplés de figures monstrueuses, à la fois hommes, bêtes et dieux. L’interprétation de ce fait est au cœur de la « grande guerre » qui fracture le monde de l’anthropologie, et qui oppose, notamment René Girard et Claude Levi-Strauss[1]. Pour ce dernier, les mythes sont de pures créations de l’esprit humain, de simples explorations des possibilités du langage pour symboliser les contradictions de l’existence. Le mythe ne renvoie à aucun référent historique, il ne raconte rien, sinon l’affrontement de l’esprit humain à des faits incompréhensibles qu’il tente de mettre en récit (naissance et mort, paix et guerres, alternance jour-nuit, etc). Pour le dire autrement, le mythe tente de rendre compte de la création d’un monde humain différencié à partir d’un chaos initial. Levi-Strauss ne s’intéresse aux mythes que pour en étudier la structure logique, l’agencement d’unités élémentaires (les mythèmes, par analogie aux phonèmes et aux morphèmes de la linguistique structurale) :

Les mythes dont les hommes se sont nourris pendant si longtemps (…) sont aussi cela : une exploration systématique et jamais inutile des ressources de l’imagination. Les mythes mettent en scène toutes sortes de créatures et d’événements absurdes ou contradictoires au regard de l’expérience ordinaire, qui cesseront d’être totalement dépourvus de sens à une échelle sans commune mesure avec celle où les mythes s’étaient d’abord placés. Mais c’est parce qu’elles sont déjà inscrites, en pointillé, pourrait-on dire, dans l’architecture de l’esprit qui est « du monde », qu’un jour ou l’autre, les images du monde proposées par les mythes se révéleront adéquates à ce monde, et propres à en illustrer des aspects. »[2].

Pour Girard au contraire, les mythes sont, pour nombre d’entre eux, des récits de persécution rendus méconnaissables par des siècles ou des millénaires de remaniements plus ou moins volontaires et par les aléas de la transmission orale.  La démonstration de Girard repose notamment sur l’identification de quelques stéréotypes identifiables à travers les multiples variations des récits mythiques :

Chaque fois qu’un témoignage oral ou écrit fait état de violences directement ou indirectement collectives, nous nous demandons s’il comporte également : 1. la description d’une crise sociale et culturelle, c’est à dire d’une indifférenciation généralisée – premier stéréotype, 2. des crimes « indifférenciateurs » – second stéréotype, 3. si les auteurs désignés de ces crimes possèdent des signes de sélection victimaire – troisième stéréotype. Il y a un quatrième stéréotype et c’est la violence elle-même[3]

À quoi on peut ajouter la transfiguration de la victime, tantôt divinisée, tantôt diabolisée ou apparaissant soudain sous les traits d’une bête monstrueuse, déshumanisée dans tous les cas comme dans le récit de « L’horrible miracle d’Apollonius de Tyane »[4] :

Lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Éphésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. […] Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse qu’un lion.

Ces mensonges mythologiques, ces phénomènes de diabolisation au sens le plus propre du terme, appartiennent-ils au passé ? Ne survivent-il qu’à l’état de métaphore (presque) innocente (la diabolisation sans conséquence directe de telle ou telle personnalité, idéologie ou pratique) ? On aimerait le croire, mais il n’en est rien. En voici la preuve, rapportée par un journal Nigérian.

Dans le sud-est du Nigéria, des milliers d’enfants se retrouvent à la rue après avoir été accusés de sorcellerie. À l’origine de ces accusations, des films populaires et des prophètes évangéliques qui s’enrichissent en profitant des craintes de la population. Les causes de cette victimisation la rendent encore plus atroce :

Généralement, l’accusation de sorcellerie sert à désigner comme boucs émissaires des enfants vulnérables. Les motifs de cette imputation sont divers : un comportement dissipé, l’absentéisme à l’école, mais aussi une mauvaise récolte ou une panne de la moto familiale.[5]

D’après une ONG citée par cette même source, « Quand une famille chasse un enfant de la maison, ça revient quasiment à le tuer. ». D’après une enquête réalisée en 2010 dans une région de l’Etat d’Akwa Ibom, 85% des enfants abandonnés auraient été accusés de sorcellerie.

N’en déplaise à Levi-Strauss et à ses émules, les monstres qui peuplent les mythes ne sont pas le produit d’un simple jeu de l’imagination. Ou plutôt : les délires d’une imagination torturée ont souvent commencé par produire une violence bien réelle avant de s’inscrire dans un récit.

 

[1]    Cf. Camille Tarot, Le Symbolique et le sacré, La Découverte 2008, pp. 541 et ss.

[2]    Cahiers de l’Herne, Flammarion 2014, p. 100.

[3]    Le Bouc émissaire, op. cit., pp. 37 et 51.

[4]    Je vois Satan tomber comme l’éclair, pp. 73 et ss.

[5]    « Nigeria. Le cauchemar des enfants sorciers », d’après Al Jazira English, Courrier international du 21 au 27 février 2019, p. 28.

Le perfectionnisme, pathologie du désir

par Jean-Marc Bourdin

 

Nous vous proposons aujourd’hui de prendre connaissance d’un article de la revue universitaire en ligne TheConversation intitulé “Une épidémie de perfectionnisme s’abat sur les jeunes” de Simon Sherry et Marin M. Smith. Pour eux, “le perfectionnisme, c’est une quête d’absolu et une exigence de perfection chez soi et chez les autres. Il se manifeste par des réactions extrêmement négatives à la critique, une autocritique très dure, un sentiment d’incertitude par rapport à sa propre performance, et la conviction profonde que les autres sont aussi critiques et exigeants d’eux-mêmes.”

Ce phénomène est probablement le symptôme d’une aggravation depuis 1990 des ravages de la contagion du désir métaphysique ou ontologique, comme l’est aussi, dans un autre registre, la montée du ressentiment. Les parents désignent des modèles inaccessibles et les images proposées aux adolescents et aux adultes aux fins d’identification font le reste : selon les auteurs de l’article, “rivaliser avec ses voisins n’a jamais été aussi difficile.” Nous sommes bien au cœur de la théorie mimétique. Chacun est invité à croire en ses rêves par ceux qui les ont accomplis : mais personne n’indique la probabilité de réussite. Si la quête vise la perfection, le taux est évidemment proche de 0. Il manquera au mieux, ou au pire, un presque rien qui fait toute la différence… et le malheur inconsolable du perfectionniste.

Les préconisations de l’article révèlent la source de la pathologie : “mettre l’accent sur des méthodes préventives – réduire les pratiques parentales sévères et contrôlantes, ainsi que les influences socio-culturelles, telles que les images médiatiques irréalistes qui encouragent le perfectionnisme.”

Comme le constat alarmant, la conclusion est aussi aisément partageable : “il semble que l’amour inconditionnel, celui par lequel un parent ne valorise pas son enfant sur les seules bases de sa performance, de son classement ou de son apparence, soit le meilleur antidote au perfectionnisme…” Et encore, “il nous faut insuffler une forte dose de scepticisme envers ces vies « parfaites » qu’on agite devant nous par l’intermédiaire des médias sociaux ainsi que dans les publicités qui apparaissent dans les médias traditionnels.”

Bonne lecture : https://theconversation.com/une-epidemie-de-perfectionnisme-sabat-sur-les-jeunes-111310

Cerveau reptilien

par Hervé van Baren

Autant prévenir : cet article commente un article à sensation couvrant un fait divers particulièrement horrible. Ames sensibles s’abstenir !

Un fait divers tragique fait le buzz. L’information est reprise dans le monde entier. Une recherche Google renvoie des milliers de liens. Ci-dessous, des extraits de l’article paru dans un journal luxembourgeois1.

Dévorée vivante par le croco qu’elle nourrissait

Une chercheuse a été victime d’une effroyable attaque, vendredi dernier. Merry, un reptile de 5 mètres de long, ne lui a laissé aucune chance.

Une scientifique […] a connu une mort atroce, vendredi, dans un centre de recherches […]. Pour nourrir le crocodile local, [elle] est montée sur un muret de 2,5 mètres de haut et a commencé à jeter de la nourriture à l’animal prénommé Merry. C’est à ce moment-là que le drame est survenu. Les autorités pensent que la bête de 5 mètres de long s’est dressée sur ses pattes arrière et a sauté en direction du muret pour happer la quadragénaire […].

Traînée vers le bassin, la victime a été dévorée vivante. Personne n’a assisté à cette attaque. Ce n’est que plus tard dans la matinée que des membres du personnel du laboratoire […] ont remarqué une «forme étrange» dans l’eau. En s’approchant du crocodile, ils ont retrouvé les restes du corps […] dans sa mâchoire. Les secouristes ont eu toutes les peines du monde à éloigner le cadavre de la victime du reptile, fermement accroché à sa proie.

Merry est connue pour avoir déjà attaqué des congénères par le passé, mais jamais des êtres humains. L’animal a été capturé et des tests doivent être effectués pour confirmer qu’il a bien ingéré une partie du corps de la chercheuse.

La police essaie d’entrer en contact avec le propriétaire du crocodile, qui serait un homme d’affaires japonais à l’origine de la création de ce centre de recherches. L’homme n’était pas sur les lieux au moment du drame, relate Fox News. « Nous avons besoin de savoir s’il a un permis pour posséder des crocodiles et autres animaux aquatiques onéreux. Si ce n’est pas le cas, il sera arrêté, a déclaré Raswin Sirait », chef de la police de Tomohon.

 

Internet nous abreuve de faits divers horribles, et s’ils pullulent ainsi, jusque dans des médias sérieux, c’est parce que nous les lisons. Les rédactions suivent la loi de l’offre et de la demande, survie économique oblige. Donc, les coupables, si crime il y a, des articles dont font partie cette catégorie, en définitive c’est nous. Reste à savoir pourquoi nous sommes autant fascinés par les morts violentes, les histoires horribles.

Plus un accident de circulation est grave et plus nous nous arrêtons pour regarder. Plus un attentat est sanglant et plus nous restons devant nos écrans, fascinés. Les internautes qui mettent en ligne des vidéos de décapitation d’otages ne sont pas des extrémistes religieux, mais des voyeurs qui tentent d’autres voyeurs. Lorsque nous ne cédons pas à la tentation, c’est avant tout parce que nous nous sommes imposé un interdit moral fort.

Il y a là, pourtant, un véritable tabou. Montrer la mort violente de l’Autre est considéré comme une intolérable atteinte à sa dignité, une profanation. Les médias ne montrent jamais la mort crûment, les images sont indirectes, les cadavres floutés. L’interdit du sang est toujours d’application. Le symbole du sang, de nos jours, c’est le gyrophare. Cependant, ce tabou, comme presque tous les autres, est de plus en plus transgressé.

La psychologie propose plusieurs explications à ces comportements : la compassion, la catharsis ou l’assouvissement de nos pulsions destructrices et morbides, l’exorcisme de notre angoisse face à la mort, la jouissance de se savoir en vie…

Tous ces sentiments ont une origine commune : notre capacité à ressentir ou à imaginer la souffrance, la terreur, l’agonie et la mort de l’Autre comme si nous vivions cette expérience nous-mêmes. Lorsque nous sommes témoins d’une mort brutale, le mimétisme nous oblige à vivre l’expérience de la mort par procuration, à notre corps défendant, ce qui explique le caractère traumatisant de l’expérience.

C’est bien la victime qui induit en nous ces sentiments ambivalents, même si nous avons l’impression qu’ils nous sont personnels. Le parallèle avec le médiateur du triangle mimétique s’arrête là. Contrairement au désir mimétique, ce que la victime « possède » et pas nous, c’est quelque chose de profondément indésirable, à fuir à tout prix. Le médiateur, dans ce cas, est une sorte d’anti-médiateur girardien. La victime n’est pas l’obstacle qui nous interdit l’objet désirable, mais au contraire le démon qui nous montre ce que nous n’avons ni envie de voir, ni de nous approprier, l’objet le moins désirable qui soit : la mort. C’est, en quelque sorte, le négatif du triangle mimétique classique, mais il garde son pourvoir de fascination (attraction-répulsion), de scandale, et de contagion.

Reste à analyser la tendance moderne au voyeurisme, par exemple l’explosion des photos et des vidéos postées sur internet qui exhibent le malheur des autres. Depuis quelques années, les secouristes qui interviennent sur les lieux d’accidents sont atterrés par le comportement de certains témoins, qui n’hésitent parfois pas à venir filmer le drame à quelques mètres de distance, sans se soucier le moins du monde d’apporter de l’aide, ou de la perturbation des opérations de sauvetage que cela entraîne. La fascination est plus forte que la raison ou que les barrières morales2.

Le phénomène s’inscrit dans une tendance généralisée à l’abolition des interdits. Il comporte des aspects positifs et négatifs. L’abolition des tabous s’apparente à une volonté collective de se confronter au réel, même lorsqu’il est laid. L’intention est louable mais conduit toujours à des débordements. La loi abolie relâche les pulsions les plus profondes, libère le mimétisme violent des liens qui le contraignent. Ce déséquilibre est potentiellement mortel, et mortelle la violation de l’interdit de montrer la mort brutale, que rien n’empêche alors, comme la sexualité, de passer du statut de tabou honteux à celui d’excitante transgression. La violence du voyeur est décuplée par la multiplication des images sur internet. La catharsis devient la norme et participe à la déshumanisation de l’Autre. Au lieu de conduire à l’objectif vertueux d’une relation saine à la mort, libérée des tabous que nous dictait notre angoisse, la mort devient une farce, et la victime un objet de fascination morbide désincarné, inhumain.

La civilisation occidentale se voit comme la grande pourfendeuse des mythes et des tabous, qu’elle aurait avantageusement remplacés par le contrat social et la technicité. L’humain est libéré des croyances immatures et de la superstition, il est responsable et capable de se confronter à la réalité. Ce discours est contredit par le comportement dysfonctionnel de certains témoins d’accidents et internautes, mais aussi par la narration médiatique des faits divers horribles. Bien loin d’être les alliés de cette courageuse tentative d’accepter la réalité, la technocratie et la justice perpétuent la dissimulation, autrefois confiée aux mythes, de notre finitude et de la fatalité qui peut nous frapper à tout moment. Une jeune femme est morte parce que le mur sur lequel elle se tenait ne faisait que deux mètres cinquante. Pour décider si l’animal est innocent et n’a fait que suivre son instinct, ou s’il s’agit d’un monstrueux profanateur qui mérite la mort, « des tests doivent être effectués ». La responsabilité de la mort de la victime incombe au propriétaire du crocodile, s’il est établi qu’il n’était pas en ordre administrativement. L’absurdité de ce langage prouve que nous sommes toujours incapables de faire face aux faits bruts : une femme est morte parce qu’un animal sauvage l’a tuée, et quoi que nous fassions de tels accidents peuvent arriver à tout le monde, n’importe quand.

Le langage technocratique a donc une fonction de remplacement de la mythologie traditionnelle ; on peut dire que c’est une nouvelle forme de mythologie, que nous imposons collectivement à nos élites, à nos médias et à notre justice, et non l’inverse comme on l’entend dire.

On retrouve ce phénomène un peu partout. Quand des proches de victimes d’attentat attaquent l’état en justice parce que les services de renseignement n’ont pas pu empêcher le drame, c’est une manière de nier la fatalité, et de ramener la violence à un grain de sable dans la machinerie bien huilée de la société technocratique, qui doit nous protéger de tout, en particulier du destin tragique. Pour trancher dans l’affaire Vincent Lambert, on ne fait plus appel à des valeurs morales, mais on se repose sur des tribunaux administratifs pour décider du débranchement éventuel des machines qui le maintiennent en vie. La mort moderne est une décision administrative comme une autre. Chaque jour, des individus servent de bouc émissaire à notre peur de la mort pour des actes qui, s’il n’y avait pas eu mort d’homme, ne leur auraient même pas valu un blâme. Il nous faut toujours des coupables à sacrifier pour exorciser notre peur de la mort, et de la mort brutale et imprévisible en particulier.

Nous ne pourrons nous passer du mécanisme victimaire et de la mythologie, ces voiles jetés sur le réel, que le jour où nous serons capables de remplacer le mimétisme inconscient par l’empathie vraie ; alors nous pourrons regarder quelqu’un mourir et ne ressentir que de la compassion, supporter l’image de notre propre mort que nous renvoie l’agonie de l’Autre. C’est ce que nous sommes parfois capables d’accomplir lors de l’accompagnement d’un proche dans ses derniers instants. Il faut l’amour pour pouvoir contempler la mort de l’Autre sans succomber à la peur panique, ou sans avoir besoin d’histoires rassurantes pour la rendre acceptable.

1http://www.lessentiel.lu/fr/news/monde/story/devoree-vivante-par-le-croco-qu-elle-nourrissait-22955356

2Ce qui a conduit les autorités allemandes à commanditer une vidéo-choc de prévention du phénomène, voir https://www.youtube.com/watch?v=TH_e3oweYfk

La boîte de Pandore est plus facile à ouvrir qu’à refermer

par Jean-Marc Bourdin

« La violence n’est jamais perdue pour la violence » comme nous le rappelle souvent notre ami Bernard Perret puisant cette assertion dans le fonds girardien.

Lorsqu’une foule se réunit autrement que pour former le cortège d’une marche blanche (Denis Salas), dès qu’elle prend une couleur quelconque, même la plus claire d’entre elles en l’occurrence, le jaune, elle peine à maîtriser la violence, quand elle ne la déchaîne pas par la provocation pour se placer en situation de légitime défense victime des forces de l’ordre.

Il aura donc suffi d’une série de maladresses et de contretemps politiques de la part du Président de la République et du gouvernement pour donner l’occasion à la violence de rappeler qu’elle est le principal objet du politique, vérité que ses instances ne cessent pourtant de refouler.

La boîte à revendications a été ouverte et, dans le même temps, la supériorité de leur expression violente a été accréditée par les concessions d’un pouvoir rétif à tenir compte de revendications pacifiquement exprimées dans le respect du cadre légal. Cette boîte sera bien difficile à refermer.

Si ces revendications sont contradictoires et donc impossible à toutes satisfaire simultanément, elles se retrouvent sous un même dénominateur, la forme politique du désir mimétique, à savoir la revendication d’une égale puissance d’être[1]. Cette REPE, la mode étant aux sigles, est suscitée par la promesse de la citoyenneté démocratique. De ce point de vue, la réponse en termes de pouvoir d’achat, même si elle pouvait être généreuse, ce qui ne sera pas le cas, serait très loin du compte. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) vient, s’il en était besoin, à l’appui de cette assertion. Dans cette hypothèse, les citoyens ont l’initiative, font rapport (comme le suggère l’étymologie de referendum) et décident. Les représentants élus ou issus des corps intermédiaires sont disqualifiés dans ces trois domaines. Chacun détient sa puissance d’être d’une manière égale (un citoyen, une voix) qu’il doit pouvoir exprimer à son initiative. L’alternance quinquennale (voire plus rapprochée), pourtant quasi-systématique depuis la fin des années 1970, ne suffit plus à l’expression périodique de ses opinions.

La REPE se manifeste dans les cahiers de doléance, dont les premières synthèses remontent, d’abord et avant tout par la contestation des élites considérées comme privilégiées, notamment les hauts fonctionnaires, les élus nationaux et les représentants des corps intermédiaires. La fonction de maire échappe à cet opprobre. Sans doute parce que la plupart des maires sont perçus comme au service de leurs administrés plus qu’en position d’augmenter leur propre pouvoir, ce qui est particulièrement vrai dans les petites communes rurales où résident la plupart des contributeurs aux cahiers de doléance. Le rétablissement de l’ISF est un autre marqueur de ce désir mimétique en forme d’envie : à défaut d’augmenter sa propre puissance d’être suffisamment, diminuons celle des nantis. Quant aux préoccupations relatives à l’immigration, elles traduisent la crainte d’un partage de cette puissance d’être avec des nouveaux venus qui feraient mécaniquement diminuer celle des citoyens nationaux, selon la logique de ces derniers.

On retrouve ici comme un écho aux revendications des niveleurs dans la première moitié du XVIIe siècle en Angleterre.

Nous assistons aussi à l’affrontement de deux souverainetés, celle du pseudo-monarque sacré de nos institutions, éternel bouc émissaire en sursis[2] (comme nous l’avions suggéré dans ce même blogue il y a deux ans), et celle du peuple comme nombre, ou du moins ceux qui s’estiment assez nombreux et suffisamment soutenus pour parler en son nom. La souveraineté du peuple est effectivement inscrite en toutes lettres dans la Constitution : le principe de la République française est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » (article 2). L’article 3 précise : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. » Quant au Président de la République, l’article 5 de ce même texte dispose qu’il « veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. » De telles attributions lui confèrent une part importante de la souveraineté exécutive, part accrue par la pratique institutionnelle qui amène le corps électoral à lui fournir le plus souvent une majorité à l’Assemblée nationale et donc la faculté de décider des lois à adopter ou à abroger.

Cet affrontement de deux revendications concurrentes à l’incarnation de la souveraineté du peuple est, dans l’état actuel, en attente d’une décision qui tarde à venir de la part de l’opinion publique : celle-ci se sent concernée par les revendications exprimées dont elle attend un bénéfice mais souhaite aussi pouvoir retrouver la paix publique. Selon un schéma bien connu, notamment en situation insurrectionnelle, on assiste à la lutte entre deux minorités, celle des soutiens du pouvoir et celle des gilets jaunes activistes, qui rivalisent pour s’approprier un même objet, l’opinion publique majoritaire, laquelle oscille entre ces deux attracteurs avant de basculer franchement d’un côté.

Du point de vue de l’opinion, les effets de l’information en continu peuvent donner une illusion trompeuse sur le nombre et donc la puissance des gilets jaunes. L’information instantanée et sans recul est également manipulée dans une surenchère victimaire par l’évocation des blessés du côté des manifestants et de celui des forces de l’ordre. Lors d’un épisode tragi-comique, une cagnotte a été constituée pour la défense d’un ancien boxeur ayant agressé des gendarmes mobiles, ces derniers témoignant sous couvert d’anonymat de leurs blessures ; et leur situation a suggéré illico au président du conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier, l’idée d’une cagnotte symétrique pour les forces de l’ordre victimes de la violence de certains manifestants. Plus largement, le traitement actuel d’une information susceptible de glisser sur la pente de la propagande en faveur d’un des protagonistes inquiète le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui a diligenté une enquête.

Quoi qu’il en soit, ce mouvement acéphale donne à travers sa persistance et ses manifestations violentes une image des enfants du ressentiment contemporain. Ils recherchent une puissance d’être que l’individualisme ambiant leur assigne d’obtenir dans une action collective que nul ne maîtrise. Et ils dénient à leurs leaders autoproclamés successifs d’acquérir une puissance d’être supérieure à la leur.

Nous en sommes là à l’heure où j’écris (11 janvier 2019).

Pandore, dotée de tous les dons par Zeus, disposait aussi de celui de la séduction et de la tromperie. En ouvrant sa boîte (ou sa jarre) reçue en cadeau de mariage malgré l’interdiction qui lui avait été faite, elle libéra tous les maux qu’elle contenait, lesquels se répandirent sur la Terre. Seule l’espérance resta enfermée. Un grand débat national et quelques RIC seront-ils en mesure de libérer l’espérance et de refermer simultanément ce réceptacle sur les revendications qui ne pourront être satisfaites à leur issue ?

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L’article d’Olivier Costa, Directeur de recherche au CNRS / Directeur des Etudes politiques au Collège d’Europe –, Sciences Po Bordeaux éclaire ce point de vue en rappelant dans son article ci-après, paru dans TheConversation le 10 décembre 2018 : « Débat : La foule n’est pas le peuple ».

https://theconversation.com/debat-la-foule-nest-pas-le-peuple-108487?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2010%20dcembre%202018%20-%201182710758&utm_content=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2010%20dcembre%202018%20-%201182710758+CID_c5cfc373a932a52e01eb3cc31b2326e4&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Dbat%20%20La%20foule%20nest%20pas%20le%20peuple

Je signale également le texte d’un prêtre, Jean Casanave, qui pose la question de l’espérance dans son blogue « Éclats de vie, réflexions d’un curé de campagne ».

http://jeancasanave.blogspot.com/2019/01/france-quas-tu-fait-de-lesperance.html

[1] Telle que je la nomme dans mes deux derniers essais.

[2] L’actuel Président de la République a au demeurant fait beaucoup pour concentrer sur lui toutes les animosités et faire de son départ le préalable à tout apaisement chez de nombreux gilets jaunes.

L’économie selon St Luc

Une lecture anthropologique des Evangiles éclairée par Mauss, Lévi-Strauss et Girard

 par Hervé van Baren

Et si le trait d’union entre les pensées de René Girard et Marcel Mauss passait par St Luc ? Pour répondre, tentons une lecture de l’Evangile selon Saint Luc, chapitre 16.

  1. Le gérant habile (Luc 16, 1-8)

1Puis Jésus dit à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens. 2Il le fit appeler et lui dit : “Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.” 3Le gérant se dit alors en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en ai honte. 4Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux.” 5Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?” 6Celui-ci répondit : “Cent jarres d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.” 7Il dit ensuite à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Celui-ci répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu et écris quatre-vingts.” 8Et le maître fit l’éloge du gérant trompeur, parce qu’il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.

9« Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

La plupart des interprétations voient dans cette parabole une morale de l’argent. C’est pourtant une approche qui conduit à une lecture impossible. Le gérant est un filou qui falsifiait les comptes, ou à tout le moins un mauvais gestionnaire. Une fois viré, il va transformer cette indélicatesse en malhonnêteté caractérisée : il remet les dettes de son ancien maître, autrement dit il le vole (et le seul mobile de ses actes qui fasse sens, c’est la vengeance, lui-même ne tirant aucun bénéfice de l’opération). Aussi bien son maître (Dieu ?) que Jésus louent son « habileté ». Moralité : soyez des filous comme le gérant.

Changeons de perspective. Si on se pose la question de la monnaie qui a cours dans le Royaume de Dieu, alors il est question d’amour et non d’argent. Certains d’entre nous ont reçu mandat pour gérer cet amour ici-bas : c’est le clergé (et plus largement nous tous). Le maître est averti par quelqu’un de mauvaise gestion. Comprendre : Jésus vient dénoncer la piètre économie de l’amour de la religion (sacrificielle, de l’Ancienne Alliance, etc.). Le Père retire la gestion aux prêtres (sécularisation, perte du sacré). Le reproche qui motive sa décision est un modèle d’ambiguïté lucanienne. Nulle part l’Evangéliste ne précise si les intérêts sont négatifs ou positifs… nous entendons que le gérant ne fait pas assez fructifier le bien qui lui a été confié, autrement dit qu’il ne charge pas assez d’intérêts. Il faut entendre l’inverse ; ce que Dieu lui reproche, c’est de charger les hommes et les femmes de dettes (de fautes, de péchés) impossibles à rembourser.

L’ex-prêtre se demande ce qu’il va faire à présent que la gestion « traditionnelle » lui a été retirée. Mendier l’amour, miner l’amour ? non, ce n’est pas la solution. Remettre les dettes ? Pardonner au lieu d’enfoncer, d’accuser, de culpabiliser, de vouer à l’enfer ? Mais bien sûr ! Et voilà le sacrement de réconciliation qui prend tout son sens.

Dans cette économie du pardon, le gérant est habile, il se fait des amis non pas à la manière d’ici-bas, mais des amis qui l’accueilleront « dans les demeures éternelles ». Le verset 9 adopte une perspective apocalyptique. Nous y trouvons la première annonce de l’advenue du Royaume ; nous verrons que chacune des trois parties du chapitre en contient une.

  1. Morale sur l’argent et la loi

10« Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande ; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande. 11Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? 12Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous ?

Comme d’habitude, il n’y a pas de morale, il y a une parabole. Pour y accéder, il faut commencer par se laisser choquer par l’arithmétique de Jésus. Voler un bonbon, ce n’est pas la même chose que détourner 100 millions d’euros. Ce que Jésus exprime c’est la comptabilité des humains ; qui vole un œuf vole un bœuf. Un peu de calcul à présent. Verset 10 + verset 11 = pas de ciel pour les voleurs de bonbons. Ici ce sont les intérêts de la dette qui sont quantifiés. La faute est vraiment petite ? Qu’à cela ne tienne. La punition, elle, sera à la mesure de notre diabolisation de l’Autre et non des faits. J’ai lu quelque part qu’en Californie, un individu avait écopé de 25 ans de prison pour avoir volé une part de pizza à des enfants.

La parabole est subtile. Les dictons des versets 10 et 11 enferment dans une morale rétributive, ils autorisent la diabolisation de l’Autre qui elle-même autorise la violence. Si nous les avalons aussi facilement, c’est parce que nous pratiquons assidûment cette discipline nous-mêmes… Le verset 12 remet les choses à l’endroit, en dévoilant l’absurdité de ce qui nous semble, à nous, parfaitement raisonnable.

Premièrement, les humains se font confiance pour des choses qui leur sont étrangères. Le principe de la justice c’est de punir quand l’interdit est transgressé, mais la raison d’être de l’interdit, c’est l’inconscience des forces abyssales et invisibles à nos yeux qui nous amènent à transgresser. Il est absurde de faire confiance à quelqu’un pour quelque chose qu’il ne comprend pas. C’est comme si vous demandiez à un analphabète d’écrire une lettre, et que vous vous offusquiez ensuite qu’il n’ait pas obéi. « Je t’avais pourtant fait confiance ! » ; voilà comment procède la Loi1.

Deuxièmement, il est tout aussi absurde d’attendre de recevoir de quelqu’un quelque chose qui nous appartient déjà. L’Amour est déjà à nous ; pourquoi devrions-nous l’acheter par nos œuvres, notre conformisme, notre respect de la Loi ? Par des cadeaux ?

Le verset 12, pour révéler, joue sur le contraste entre la logique des humains, qui repose sur le principe rétributif, le postulat que tout s’achète et tout se vend, tout ce qui est reçu doit être rendu, et le principe du don gratuit qui prévaut au ciel. La parabole a pour objectif de nous révéler sur quels principes anthropologiques nous basons nos morales, nos lois et nos cultures. Ce que nous faisons de cette révélation est laissé à notre appréciation.

13« Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. »

L’argent, dans l’esprit du chapitre, désigne le principe de rétribution, y compris dans les rapports humains. La loi du Talion, la vengeance retenue, est une notion éminemment monétaire.

14Les Pharisiens, qui aimaient l’argent, écoutaient tout cela, et ils ricanaient à son sujet. 15Jésus leur dit : « Vous, vous montrez votre justice aux yeux des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs : ce qui pour les hommes est supérieur est une horreur aux yeux de Dieu.

16« La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean ; depuis lors, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu est annoncée, et tout homme déploie sa force pour y entrer.

17« Le ciel et la terre passeront plus facilement que ne tombera de la Loi une seule virgule.

L’accusation du verset 14 est assez bancale. Les Pharisiens sont connus comme légalistes, nulle part ailleurs dans les Evangiles il n’est dit qu’ils sont cupides. Leurs ricanements ont pour objet l’idée même de pardon. Au verset 15 il est question de justice, et il faut expliquer ce brutal changement de thème. Comment articuler le pardon et la loi ? La loi suit le principe de rétribution : à toute faute correspond une punition. Le pardon est nécessairement dépassement de la loi. La loi est glorifiée par les hommes, mais Jésus insiste sur la limite intrinsèque de cette institution en tant qu’elle est obstacle au pardon.

On a donc un couple, la loi et le pardon, qui correspond terme à terme avec la rétribution violente et la sortie de la logique de rétribution.

Les versets 16 et 17 composent la seconde annonce de la Nouvelle Alliance, dans laquelle la justice et l’économie divine viennent remplacer les nôtres, et ce basculement s’inscrit dans l’Apocalypse (reprise par Luc de Matthieu 5, 19 au verset 17 : « le ciel et la terre passeront »). D’ici là la Loi reste d’application, et donc l’économie à la façon des humains aussi.

 

18« Tout homme qui répudie sa femme et en épouse une autre est adultère ; et celui qui épouse une femme répudiée par son mari est adultère. »

Le verset 18 mérite un commentaire à part. C’est un surprenant (et même incompréhensible) emprunt à Matthieu, hors-contexte, sauf si on le replace dans la logique d’échange. La seconde partie est particulièrement indigeste (où est la morale ?), mais avec l’éclairage de Claude Lévi-Strauss, le verset prend un sens anthropologique. Dans la première situation, un homme échange une femme contre une autre. Dans la deuxième, deux hommes s’échangent une femme. La structure des deux situations décrites est symétrique : femme – homme – femme dans la première, homme – femme – homme dans la seconde. Elles sont les antisymétriques l’une de l’autre. Elles correspondent aux deux points de vue possibles sur l’échange : le point de vue du sujet qui « reçoit » et qui « donne », et celui de « l’objet » échangé.

Le sujet de ce verset, c’est l’échange des femmes2. Et s’il faut absolument y trouver une morale, celle-ci ne porte pas sur le divorce et l’adultère au sens premier des termes. Ce verset proclame que dans l’ordre de l’amour véritable, les femmes ne s’échangent pas comme des biens, fut-ce au risque de la violence (Jésus, féministe avant tout le monde !). Les sociétés patriarcales sont régies, comme l’ont bien vu Mauss et surtout Lévi-Strauss, par un principe rétributif dans lequel des êtres humains (les femmes) font office de monnaie d’échange. Il est aboli.

  1. La parabole du riche et de Lazare

19« Il y avait un homme riche qui s’habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins. 20Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d’ulcères au porche de sa demeure. 21Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.

Cette entrée en matière ressemble assez à l’histoire que Natan raconte à David pour lui faire prendre conscience de son crime (Samuel 12, 1-4). Elle nous enferme dans la haine du riche et la compassion pour le pauvre. La résolution de la parabole est, elle, on ne peut plus différente.

22« Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d’Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré. 23Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés.

La séparation entre bon et méchant est confirmée jusque dans la mort : le riche est en enfer. Bien fait pour lui ! La parabole nous piège dans la logique de rétribution violente dénoncée dans les deux premières parties du chapitre. La métaphore de la mort nous conforte dans notre « justice » trop humaine. Comme il est naïf de croire qu’elle pourrait être satisfaisante ici-bas (de cela au moins nous sommes conscients), elle connaîtra son application la plus stricte au ciel. Le méchant doit payer, le juste être récompensé.

24Alors il s’écria : “Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.” 25Abraham lui dit : “Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance. 26De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.”

Il y a une comptabilité du bonheur et du malheur qui confie au ciel la mission de rétablir les injustices, sous-traitance bien pratique puisqu’elle nous dispense de chercher la justice véritable ici et maintenant. Entre les bons et les méchants, l’abîme est infranchissable ; c’est dans nos esprits que se trouve cet insondable fossé, évidemment. Il faut noter la parfaite symétrie entre l’indifférence du riche envers les souffrances de Lazare, et l’inflexibilité d’Abraham qui ne daigne même pas désaltérer le riche d’une goutte d’eau, bien que celui-ci soit au supplice. La rétribution gouverne notre lecture de ces versets, alors que les Evangiles nous apprennent qu’elle est toujours violente, qu’elle soit terrestre ou céleste ; c’est la révélation d’un mensonge primordial qui imprègne nos cultures et de nos dogmes.

27« Le riche dit : “Je te prie alors, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, 28car j’ai cinq frères. Qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.” 29Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent.” 30L’autre reprit : “Non, Abraham, mon père, mais si quelqu’un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.” 31Abraham lui dit : “S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.” »

La parole évangélique vient du riche ! A l’évocation de la Loi par Abraham (qui dans cette parabole symbolise la religion gouvernée par la réciprocité violente), le riche assène un « non » sonore, après quoi il lie le basculement vers « l’économie du pardon » à la Résurrection. C’est la troisième annonce de la Nouvelle Alliance. Au verset 31, on retrouve l’avertissement systématique du Nouveau Testament à ne pas prendre cette révélation pour un blanc-seing autorisant l’anarchie violente. La Loi n’est pas mauvaise, elle est seulement insuffisante, et si vous ne la suivez pas vous n’aurez rien du tout ; ni paix précaire ni Royaume3.

  1. Discussion

Une anthropologie de la violence selon Luc :

Les paraboles qui ouvrent et ferment le chapitre 16 de l’Evangile de Luc, avec l’éclairage additionnel des versets qui les séparent, dessinent deux schémas anthropologiques. Le premier adopte un paradigme économique :

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Jésus part de la Loi de Moïse. Il révèle le caractère violent et injuste de tout ce qui découle du principe de rétribution, en particulier la Loi, mais dans le même temps il met en garde contre l’abolition de celle-ci avant la conversion complète à « l’économie du pardon »2. Le phénomène girardien d’artifice destiné à contenir la violence est parfaitement applicable aux lois économiques (don – contre-don, échanges tarifés…). Supprimer ces artifices sans précautions ne peut conduire qu’à l’anarchie violente.

Le second schéma correspond au paradigme légal :

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Le principe de rétribution gouverne également l’ordre légal, et conduit à une séparation manichéenne entre bons et mauvais. Cette séparation est encore accentuée par la religion avec l’imagerie de l’enfer et du paradis. Il faut que « quelqu’un revienne d’entre les morts » pour briser cette malédiction.

Les deux schémas révélés par St Luc ne décrivent pas deux réalités différentes, mais bien deux points de vue sur une même réalité. Les versets 14 et 15 mêlent allègrement les langages économiques et légaux. La loi du talion, par exemple, prend sa source dans le principe anthropologique de réciprocité et peut s’exprimer en termes légaux, mais aussi économiques : ce que tu m’as donné, je te le rends.

Un troisième paradigme traverse la Bible, mais il n’est pas explicite dans ce chapitre. C’est le paradigme sacrificiel mis en lumière par René Girard :

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Certains versets lient le paradigme sacrificiel aux deux autres, par exemple : « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. » (Matthieu 9, 13)

Ces trois points de vue tracent les contours d’une anthropologie girardienne étendue à d’autres paradigmes, économique et légal, en plus du paradigme religieux. L’humanité est gouvernée par des forces inconscientes (mimétiques) qui conduisent irrémédiablement à une violence suicidaire pour l’espèce. Des artifices culturels sont mis en place pour contenir cette violence : la loi, l’échange, le sacrifice. La victoire contre la violence passe nécessairement par l’abolition de ces artifices, parce que ceux-ci utilisent toujours la violence pour contrer la violence.

La difficulté de cette abolition tient au phénomène mis au jour par Girard : elle passe par une révélation qui rend les artifices inopérants, ce qui a pour effet de libérer la violence4. La mise en garde systématique du Nouveau Testament contre toute rébellion, que ce soit contre la loi, l’échange ou le rite, ainsi que l’imagerie apocalyptique, confirment que cette perte d’efficacité conduit toujours à une crise dévastatrice pour la société.

Dans la pensée apocalyptique de Girard, le cheminement vers une humanité débarrassée de sa violence bute sur un unique obstacle, un ultime paradoxe : la révélation de notre violence seule peut nous en sauver, mais elle déclenche toujours une crise qui nous est fatale. Comment contempler le réel sans succomber à la crise que cette vision déclenche ? Dans Achever Clausewitz, René Girard et Benoît Chantre reconnaissent la possibilité d’une conversion individuelle, mais ils constatent aussi que les forces du mimétisme interdisent son extension à l’humanité.

Pour sortir du paradoxe, peut-être faut-il distinguer deux conditions pour que la Révélation puisse mener au Royaume sans passer par la destruction apocalyptique. La condition individuelle, c’est le choix libre de la conversion, permis par la conscience qu’apporte la Révélation. Mais la condition collective ? On peut supposer que la Révélation collective, même si elle est de même nature que la Révélation individuelle, ne se déroule pas sur la même échelle de temps. C’est une loi qu’on retrouve dans bien d’autres phénomènes : le tout évolue plus lentement que les parties. Le corps évolue beaucoup plus lentement que les cellules qui le composent. La conversion individuelle est rendue possible par le cheminement spirituel au cours d’une vie humaine. La conversion collective ne pourrait-elle pas être l’aboutissement d’une maturation beaucoup plus lente, ce que nous appelons l’Histoire ?

D’après la Bible et le Coran, l’Apocalypse est inscrite de toute éternité dans le livre de l’humanité, et les Ecritures insistent sur le caractère irrévocable et irrémédiable de notre destinée, sur laquelle, par principe, nous n’avons pas plus de contrôle que le fœtus sur sa croissance, ou sur le jour et l’heure de sa naissance au monde. Tout doit advenir en son temps.  Comme le dit l’ange à Dieu :

Lance ta faucille et moissonne. L’heure est venue de moissonner, car la moisson de la terre est mûre. (Apocalypse 14, 15)

La confusion des ordres

Un autre thème abordé plusieurs fois dans le chapitre, c’est l’aveuglement des humains. Il rejoint bien entendu le thème de la révélation apocalyptique. Il peut être traduit en termes profanes par ce que Pascal appelle la tyrannie5, la confusion des ordres. Plusieurs versets dénoncent explicitement cette tendance humaine, notamment les mystérieux versets 8 et 9 :

[…] En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.

« Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

La fin du verset 8, l’habileté selon l’ordre humain (la rivalité, la rétribution, la compétition économique), contraste avec l’habileté selon Dieu, l’amitié désintéressée. Le verset 15 insiste sur cette confusion. Vous, vous montrez votre justice aux yeux des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs : Le contraste est saisissant entre l’ordre humain dont nous sommes si fiers, régi par des lois invisibles et universelles, la réciprocité, la rétribution, l’appropriation, et la connaissance des cœurs dans l’ordre divin. L’accent est mis sur l’incompatibilité radicale des deux : ce qui pour les hommes est supérieur est une horreur aux yeux de Dieu. Cette idée sera traitée dans le détail par St Paul dans les premiers chapitres de la première épître aux Corinthiens. St Paul résume les différentes formes de l’ordre humain : « il y a des discordes parmi vous » (1Co 1,11), et du point de vue du monde, la sagesse de cet ordre s’oppose à la « folie de la croix » (1Co 1,18 ; 23). Or la croix, c’est la violence exposée. Ce qui est réellement folie et scandale pour le monde, c’est de voir exposée la réalité de sa violence, autrement dit le défaut d’origine de la culture.

Le verset 15 va plus loin dans le dévoilement des mécanismes psychiques qui conduisent à la violence et à l’amour du prochain. La manière des Pharisiens, la Loi, prend racine dans le mimétisme aveugle (ce qui a de la valeur aux yeux des autres), alors que « Dieu connaît vos cœurs » suggère l’empathie, la connaissance consciente et intime de l’Autre.

La façon dont nous lisons les paraboles, reconnues ou cachées, est symptomatique de cette confusion. Nous voyons sans peine la violence et l’injustice des Pharisiens, du riche, du gérant indélicat, mais il nous est impossible de reconnaître notre violence exposée. La confusion des ordres est synonyme de dissimulation, d’expulsion, elle ramène toujours à une victime émissaire. Le retournement de l’interprétation se confond avec la Révélation, elle lève la confusion des ordres mais elle déclenche aussi la crise.

Il faut noter à quel point la notion de causalité s’avère défaillante pour éclairer le phénomène de révélation. Notre inconscience nous empêche de la recevoir, mais dans le même temps le scandale qu’elle déclenche lorsqu’elle nous est présentée est ce qui nous rend aveugle. Nous ne voulons pas voir la réalité, à nos yeux elle est vraiment trop laide.

Nous pensons toujours pouvoir basculer de la violence à la paix en ajustant l’ordre matériel avec l’aide de la raison ; alors nous inventons des chimères telles que l’échange de cadeaux, le marché libre et le commerce équitable, la démocratie, l’état de droit et les procès d’assises, les débats télévisés, les jeux du cirque et les matchs de foot, et nous nous étonnons de ne pas voir la violence et l’injustice vaincues par ces formules magiques. Jamais nous ne considérons sérieusement la renonciation à l’appropriation, le pardon et le sacrifice de soi comme des alternatives sérieuses (d’où le ricanement des Pharisiens – nous ! – en réaction aux paroles de Jésus).

Pascal nous a pourtant averti : l’ordre mondain (la matière et la raison) est assujetti à l’ordre divin (l’amour). Nos systèmes, économiques, légaux et sacrificiels, sont et resteront violents tant que nous n’aurons pas vaincu notre violence endémique, qui précède largement ces domaines des cultures humaines. C’est notre mimétisme tragique, et les principes qui en découlent, la rétribution, le sacrifice et la diabolisation de l’Autre, qu’il faut vaincre avant toute chose. Or la défaite de la nature violente de l’humain n’est pas à la portée de l’ordre humain, elle est réservée à l’ordre divin. Cessez, nous dit Luc, de confondre ce qui est à César et ce qui est à Dieu.

Cette relecture de l’Evangile de Luc confirme l’exégèse de René Girard. La Bible détient une connaissance de l’humain que la science contemporaine semble avoir seulement effleurée en surface. Ce n’est certes pas une connaissance scientifique. D’où vient-elle ? Comment un charpentier du premier siècle l’a-t-il acquise ?

Cette herméneutique girardienne dans l’esprit permet aussi une critique comparative des grandes théories anthropologiques. La structure linéaire de l’œuvre de Girard, articulée autour de trois grandes idées, sort fragilisée d’une lecture dans laquelle deux paradigmes concurrents du sacrifice, la loi et l’économie, permettent de dévoiler la même structure élémentaire. L’approche par le sacrifice, aussi pertinente soit-elle, n’est pas la seule qui conduise à la révélation du « phénomène humain ». Les ponts que l’Evangile jette entre la loi et l’économie, auxquels il faut ajouter les nombreuses références au sacrifice dans d’autres chapitres, semblent valider l’approche structuraliste, à condition de ne pas perdre de vue l’absolu de l’amour divin qui domine cette vision systémique et donne sens au tout.

Là où Girard se distingue, c’est qu’il est le seul à avoir sérieusement pensé « l’avant » et « l’après » de la situation telle que nous pouvons la voir. Nous sommes dans l’âge de la culture. Qu’y avait-il avant ? Quelles forces ont façonné l’humanité telle que nous la connaissons ? Et surtout, que nous réserve l’avenir, si tant est qu’il inclue encore l’espèce humaine dans ses plans ? Pourrons-nous vivre un jour débarrassés de la plaie purulente de l’humanité, la violence ? A en croire la Bible, c’est plus qu’un espoir : c’est une promesse.

1St Paul, dans l’Epître aux Romains, nous livre une étonnante inversion de la causalité « naturelle ». Il développe l’idée que ce n’est pas la transgression qui motive l’interdit ; c’est au contraire la loi qui nous amène à transgresser. Il en conclut que jamais la loi ne suffira pour nous rendre justes.

2« Cette forme de contrat entre hommes, l’expérience ethnologique nous la montre partout à l’œuvre. Sous toutes les latitudes, dans des groupes très différents les uns des autres, nous voyons des hommes qui échangent des femmes, et non l’inverse. Nous ne voyons jamais des femmes qui échangent des hommes, ni non plus des groupes mixtes, hommes et femmes, qui échangent entre eux des hommes et des femmes. Non, seuls, les hommes ont ce droit, et ils l’ont partout. C’est ce qui me fait dire que la valence différentielle des sexes existait déjà dès le paléolithique, dès les débuts de l’humanité. » Françoise Héritier, La plus belle histoire des femmes, in Wikipedia, Théorie de l’Alliance.

3Dans les Epîtres de St Paul, les proclamations de la liberté de l’humain sont presque toujours suivies d’un avertissement du même ordre ; voir par exemple Romains 3, 31. Voir aussi Matthieu 5, 17-20.

4« La révélation évangélique, c’est avant tout la révélation du Royaume de Dieu, l’amour substitué à la spirale mimétique et aux rituels violents. Cette offre a pour condition l’élimination radicale des rivalités mimétiques et de l’esprit de vengeance. La menace apocalyptique s’articule à cette offre, car si le mécanisme victimaire, une fois révélé, ne fonctionne plus, ou moins bien, la violence ne pourra que multiplier les victimes, dans l’espoir vain de restaurer ses vertus réconciliatrices. » (Christine Orsini, René Girard, Que sais-je ? p. 97.  2018, Paris)

5Merci à Christine Orsini pour sa providentielle conférence sur Pascal. Le concept de tyrannie a été repris et approfondi par André Comte-Sponville dans son livre : Le capitalisme est-il moral.

Tous les extraits de la Bible proviennent de la TOB.

Influenceurs et « followers »

par Jean-Marc Bourdin

René Girard affirme en 1961 dans Mensonge romantique et vérité romanesque que seuls les plus grands romanciers, à la liste desquels il ajoutera par la suite quelques dramaturges, ont la faculté de comprendre les mécanismes du désir mimétique. Ceux-ci resteraient inconnus non seulement du commun des mortels mais aussi d’écrivains moins doués qui se laissent duper par la prétention du désir à l’autonomie.

Cette affirmation radicale souffrirait-elle désormais d’au moins une exception de taille ? Dans notre époque où il n’est plus indécent de se vanter de manipulations en tous genres, le marketing a franchi un pas décisif grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Il avait compris depuis longtemps les mécanismes du mimétisme et le rôle des modèles dans les décisions d’achat : la publicité n’a cessé d’en jouer. Mais délibérément ou en suivant un mouvement dont il n’a pas eu l’initiative, le marketing vient de révéler le pot aux roses. Des modèles de consommation officiels ont désormais un nom : influenceuses ou influenceurs. Et les victimes du désir mimétique sont des « followers », autrement dit des suiveurs ou des suiveuses des conseils ainsi dispensés.

Ces modèles ont le plus souvent des comptes Instagram ou des chaînes YouTube. Ils parlent de beauté, de mode, de voyages, de sport, de culture… bref interviennent dans autant de marchés sur lesquels ils sont susceptibles d’orienter des comportements de consommation.

Du point de vue de la théorie mimétique, ils sont plutôt des médiateurs externes, insusceptibles d’entrer en rivalité avec la plupart de leurs suiveurs, si ce n’est certains d’entre eux mus par leur ressentiment et qui sont dénommés « haters », donc haineux. Nous retrouvons ici les passions stendhaliennes de l’envie, de la jalousie et de la haine impuissante ou encore la figure du narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, cet homme du ressentiment par excellence.

La puissance des influenceurs se mesure au volume et à la croissance du nombre de leurs suiveurs. En découle une valeur économique qui se traduit par les rémunérations que leur servent les marques promues. Mais la relation n’est pas si simple : elle suppose aussi que l’influenceur donne des gages d’indépendance à ceux qui suivent leurs conseils.

L’influenceur ne peut étendre et maintenir son influence qu’en apparaissant comme souverain vis-à-vis de ses suiveurs mais aussi des marques qu’il promeut. Sinon, il serait lui-même considéré comme influençable par les entreprises dont il vante les qualités, du moins celles de leurs produits et services. Cette suprématie est obtenue par sa capacité à modeler les goûts de ses suiveurs. Il est en effet beaucoup plus efficace, efficient et pertinent qu’une campagne de publicité par voie de presse – écrite, radiophonique ou télévisuelle. Il regroupe une population rendue homogène par l’attraction commune que ses membres ressentent pour son « charisme ».

Des jeunes gens de moins de vingt peuvent ainsi devenir ce qu’on appelait autrefois des leaders d’opinion. Sans avoir fait autre chose que s’enregistrer en vidéo dans leur appartement en tenant des propos persuasifs, ils peuvent être suivis par des millions d’admirateurs qui attendent leurs avis pour faire leurs choix.

Enjoy Phenix, Cyprien, Natoo, Caroline Receveur ou encore SqueeZie seraient-ils les nouveaux maîtres du désir mimétique ? Au moins sont-ils d’indéniables révélateurs de sa persistante actualité et de sa pertinence.