Le Temple

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Le Temple

— Kourak ! Bon à rien ! tonna soudain le maître avec une sévérité que nul ne lui connaissait. Tu as déjà vingt-cinq ans et tu ne sais toujours rien faire, excepté rester assis par terre à attendre que nous te servions ta pitance ! Tu ne participes pas aux tâches ménagères de ta communauté ! Tu ne cherches pas à satisfaire les dieux ni à travailler dur pour obtenir un diplôme digne de notre communauté ! Tu n’as jamais suivi un seul de mes conseils ! Crois-tu que l’imitation du bouddha contemplatif se limite à la passivité ? Dès demain, nous irons au temple pour te délier de tes obligations religieuses, que tu n’as jamais pris la peine de remplir !

— Mais j’ai mal à la jambe, protesta Kourak, mollement.

— C’est parce que tu ne t’en sers pas, dit le maître avec autorité. La douleur disparaîtra pendant la marche. Nous partirons demain, aux premiers rayons du soleil.

Kourak passa la nuit à se réjouir de l’idée d’être délié de ses fonctions et que ce fût enfin officiel. Il s’endormit en regardant la montagne dans l’encadrure de la fenêtre, qu’il avait contemplée pendant des années sans bouger. Aux premiers rayons du soleil, le maître remua le corps de Kourak, pour le réveiller, en se servant de son bâton, et ils se mirent en route.

Le chemin était court et la montée très douce. Pourtant Kourak souffrait, car il n’avait pas l’habitude de marcher autant. Un beau soleil couleur d’or rayonnait.

Ils marchaient sur la crête des montagnes quand le temple apparut. Un dodécaèdre azur, or, ouvert et entouré d’une balustrade, coiffé d’un toit, surplombait une falaise. C’était le temple dont l’accès était le plus facile et dont la puissance était la plus élevée dans l’ordre de la hiérarchie spirituelle. Le temple le plus prestigieux de tout l’Himalaya. Le maître fit halte.

— J’ai très soif, Kourak, et n’ai plus la force de continuer. Prends cette gourde et remplis-la. Il y a un puits au pied de cette montagne. Il te suffit de suivre le chemin perpendiculaire.

Kourak, pressé d’être délié de ses fonctions, prit la gourde d’un geste. Il descendit de la montagne en glissant maladroitement, tomba une fois, se relevant aussitôt, continuant à glisser, et, arrivé au pied de la montagne, aperçut un village qu’il ne connaissait pas.

Sur la place de ce village, il y avait un puits, et Kourak en fit remonter un seau. Il s’apprêtait à en verser l’eau dans la gourde quand il aperçut une jeune fille à la beauté extraordinaire, blanche comme une porcelaine de Chine — une Chinoise, peut-être. C’était la première fois qu’il voyait une femme. Il en avait entendu parler. Le cœur de Kourak se mit à battre si fort qu’il crut mourir sur le coup.

— Donnez-moi votre eau, s’il vous plaît, dit-elle.

Kourak s’exécuta.

— Vous voulez bien remplir mes calebasses ? continua-t-elle.

Kourak s’exécuta, remontant autant d’eau que nécessaire. Il était ébloui. Mais il ne voulait pas qu’elle parte et se demanda que faire. Kourak eut la hardiesse des timides. Le courage est une vertu durement apprise dans l’expérience, alors que la hardiesse est une conduite enfantine.

— Voulez-vous être ma femme ? dit-il.

— Vous plaisantez ? Savez-vous qui je suis ? Vos bras et vos jambes sont frêles comme des brins de paille. Vous mettez un temps incroyable à remonter un simple seau. Si vous voulez me demander en mariage, il faudra bien que vous forcissiez. En attendant, aidez-moi à porter les calebasses chez moi.

Kourak suivit la jeune fille et porta les calebasses pleines d’eau jusque chez elle, la maison d’à côté.

Kourak était résolu à forcir et commença à porter de lourds seaux à tous les gens du village contre un peu de monnaie. Le reste du temps, il portait des brindilles, des bûches et des troncs d’arbre de plus en plus lourds et mangeait comme quatre.

Un an plus tard, il avait considérablement forci et heurta à la porte de la jeune fille. Quand elle ouvrit, il souleva un rocher que cinq hommes normaux n’auraient pas fait bouger.

— Regardez comme je suis fort à présent ! Voulez-vous être ma femme ?

— Vous plaisantez ? Savez-vous qui je suis ? Vous êtes sale, mal vêtu, malodorant, on vous croirait échappé de la forêt et vous n’avez pas le sou. Il faut bien que vous vous enrichissiez avant de me demander en mariage.

Kourak était résolu à plaire à la jeune fille et monta un commerce. Tout en continuant à soulever régulièrement des rochers, il fabriqua des harnais et des fers pour les chevaux, mit en place un élevage de chèvres et de moutons, et fonda une banque. Il travailla sans relâche. Au bout d’un an, il prit trois bains, s’acheta un parfum, les plus beaux vêtements, et heurta à la porte de la jeune fille…

— Je suis riche à présent. Je pourrais acheter plusieurs fois le village, dans son ensemble. Voulez-vous être ma femme ?

— Vous plaisantez ? Savez-vous qui je suis ? Votre tournure est celle d’un paysan, votre esprit est mal dégrossi.

Kourak était bien résolu à s’éduquer. Il s’acheta les cinq livres disponibles dans l’Himalaya : un livre de géographie, un livre d’histoire, un livre de mathématique, un livre de philosophie et un livre sacré, le Sūtra Piṭaka, corbeille des enseignements bouddhiques.

Tout en continuant à soulever des arbres et des rochers et à faire tourner son commerce, il se mit à étudier les livres, à les apprendre par cœur. Un an plus tard, il alla heurter à la porte de la jeune fille.

— Vous plaisantez ? Savez-vous qui je suis ?

— Vous êtes la femme que j’aime depuis toujours, et pour vous plaire, j’ai passé trois ans à forcir, à m’enrichir et à m’éduquer. Cela me donne-t-il l’espoir de pouvoir vous proposer une bague de fiançailles ?

— Absolument pas ! dit la jeune fille.

Et elle ferma la porte d’un coup.

Kourak était désabusé. Il lui fallait oublier cette jeune fille qui en voulait toujours davantage. Il regrettait tous ces efforts, qui n’avaient servi à rien. Il posa les livres sur le rebord d’une fenêtre, vendit ses commerces et en donna le prix à un mendiant. Il marchait tristement dans les rues du village, et se lamentait sur la misère du monde, et le malheur qui vous dévore, quand soudain, il se souvint de la gourde ! Il courut au puits.

Elle était encore là ; elle n’avait pas bougé. D’un geste rapide, il la remplit, et gravit avec vigueur le sentier perpendiculaire.

Le maître était allongé sur le chemin.

— Ah, Kourak ! Te voici ! J’espère que tu as rempli la gourde.

Kourak fit boire son maître lentement. Puis celui-ci se releva et soupira en faisant : « Ouf ! » Et, observant son disciple : « Tu es bien gaillard. »

Le temple n’était qu’à une cinquantaine de mètres. Ils se remirent en route, et, arrivés, ils entrèrent, saluèrent la statue de Bouddha, touchèrent les pierres et les tissus sacrés, et firent tourner la roue. Puis, ils contemplèrent le panorama, les forêts, la cascade, les nuages, de l’abîme jusqu’au ciel vertigineux. De l’autre côté, un cèdre gigantesque se tenait à la renverse ; les branches touchaient presque le sol de la vallée et ses racines plongeaient dans le ciel.

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

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