Le mystère du péché originel

(L’Orgueil, triptyque d’Isabelle de Hédouville, d’une série sur les sept péchés capitaux)

par Christine Orsini

Pascal, Girard et Pierre Manent

La lecture du livre de Pierre Manent : « Pascal et la proposition chrétienne » (Grasset, 2022) me fait replonger dans la splendeur des écrits de Pascal et pas seulement : le génie de Pascal et la profondeur de pensée de son interprète arrivent à rendre passionnante cette proposition chrétienne adressée à nous, hommes et femmes d’aujourd’hui, « ayant séparé Dieu du reste de notre vie ». Il est vrai que l’Apologie de la religion chrétienne dont les Pensées ont été le travail préparatoire était destinée aux « libertins » :  les analyses de Pascal sur le malheur et l’injustice de l’homme séparé de Dieu, la médiation de Jésus-Christ, la malédiction du péché et le  pouvoir de la grâce ne concernaient déjà plus un monde « religieux » mais au contraire, un monde en attente du nôtre, un monde christianisé, certes, mais où la plupart des gens doutent, sont hostiles à la religion ou lui sont indifférents, un monde athée.

Ce billet ne sera pas consacré à la recension du livre de Manent, mais à une question que je me suis posée il y a longtemps et que la lecture de ce livre a ravivée. La question : comment expliquer, de la part de Pierre Manent, la très évidente réticence qu’il a toujours manifestée à l’égard de la théorie mimétique, dont il reconnaît par ailleurs l’originalité et la puissance ? Pierre Manent est comme Girard un converti, comme Girard un catholique pratiquant qui a reçu, par grâce, la proposition chrétienne et y a adhéré de tout son être, aussi « exorbitante » qu’elle soit, selon ses propres termes. Ils pensent tous deux, preuves à l’appui, que le christianisme historique a échoué. Ils ont aussi en commun, lisant Pascal, de mettre le péché originel au centre de son anthropologie et de sa théologie. La façon dont Girard interprète ce mystère est-elle en cause ? La proposition chrétienne de Girard diffère-t-elle vraiment de celle de Pascal ? J’essaierai de répondre à ces questions. (1)

Reconnaissons rapidement de vraies différences : René Girard a assez dit combien la philosophie lui est étrangère et Pierre Manent est un philosophe, qui plus est un philosophe politique. Pour lui, ce n’est pas à la philosophie mais à la science qu’il faut reprocher de se faire complice de la violence : « La possibilité même de la philosophie est liée à quelque chose qui échappe au heurt des subjectivités séparées. La science n’offre que de nouvelles armes à ces subjectivités. » Au contraire de Girard, Pierre Manent donne du sens au « contrat social » et croit au politique comme moyen de sortir de la réciprocité violente.

C’est cependant au nom de l’orthodoxie chrétienne que Pierre Manent a pris ses distances autrefois à l’égard du christianisme de Girard en le soupçonnant de « pélagianisme » ; cette hérésie combattue par Saint-Augustin, donne aux hommes la liberté et la capacité de faire eux-mêmes leur salut. « Pour Girard, estimait-il, tout se passe entre les hommes, même leur salut éventuel annoncé comme une réconciliation intramondaine, comme une réconciliation que les hommes seraient en mesure de réaliser eux-mêmes ». Ainsi, et c’est le principal reproche que Manent faisait à la théorie girardienne de la religion, « on peut craindre (qu’elle) ne prenne place dans le mouvement de déclin du Dieu-homme vers le Dieu trop humain qui caractérise l’histoire de nos siècles. » (2)

Mais non ! Le « dieu trop humain », ôtons-lui la majuscule, on sait que pour Girard, c’est le semblable. Celui qu’une transcendance déviée transforme en modèle-obstacle. L’idole vénérée et haïe. Et en écoutant Pierre Manent dans l’émission « Répliques » dire que la proposition chrétienne est aujourd’hui inaudible parce que « toute proposition sépare » et qu’il faut à tout prix rassembler ; en l’entendant déplorer la dérive humanitaire du christianisme lui-même, qui cède à la pression de la religion du semblable, la grande religion compassionnelle de notre temps ; en l’écoutant montrer comment l’Europe est devenue étrangère au christianisme en voulant se débarrasser de son encombrant passé de guerres fratricides pour se rêver en tête de proue d’une humanité réconciliée et mondialisée, je me disais : n’y a-t-il pas une secrète parenté entre ce que dénonce Pierre Manent, cette entreprise de « table rase » visant à l’« unification d’une humanité informe» (sic) et les concepts girardiens de « crise sacrificielle » et d’indifférenciation ?

En centrant ma réflexion sur le péché originel, je voudrais essayer de comprendre s’il y a, en profondeur, une vraie différence entre l’interprétation anthropologique qu’en donne Girard, en particulier dans son livre-testament Achever Clausewitz et ce qu’en dit Manent en lisant Pascal. Les deux auteurs ont sous les yeux le même texte, un passage d’un long fragment des Pensées : « Certainement, rien ne nous heurte plus que cette doctrine, et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes.  Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » (Lafuma 113)

Le péché originel relève donc de la foi.  Mais la raison cède le terrain par raison : sans ce mystère, c’est la condition humaine qui serait incompréhensible. Il faut aller plus loin ; sans ce mystère, la proposition chrétienne selon Pascal ne tient pas debout. Elle vise en effet à montrer que seul, le christianisme peut à la fois rendre compte de la misère de la condition humaine et lui en apporter le remède. En résumé : « Toute la foi consiste en J.C. et en Adam et toute la morale en la concupiscence et en la grâce. » (L.225) Pascal a montré dans l’Entretien avec Sacy et ça et là dans les Pensées qu’aucune philosophie, aucune sagesse ni aucune religion n’a vraiment « connu » l’homme comme la Bible l’a connu ; aucune théorie de l’homme ne s’est trouvée en mesure de déchiffrer sa « double nature » ni de concilier sa misère et sa grandeur, qui se déduisent l’une de l’autre. Le péché, « cet instinct qui le porte à se faire Dieu » est « une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire et dont il faut nous défaire. Cependant, aucune religion (autre que la chrétienne) n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes » (L.468)

Le fragment cité commence ainsi : « Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? ». Le péché originel, c’est donc pour Pascal l’amour-propre, cet état de la volonté humaine qui prédispose chacun à se préférer à tout (et donc à haïr non seulement Dieu mais son semblable). Ce serait à la fois le trait le plus marquant de la condition humaine et le plus ignoré.  La stratégie de Pierre Manent, pour en montrer la pertinence, est d’opposer Rousseau à Pascal. On n’a pas le temps de suivre cette habile démonstration, selon laquelle la séduction de la thèse rousseauiste (l’homme né bon est corrompu par la société) repose sur l’escamotage de la volonté, si centrale dans le christianisme. Pour Rousseau, c’est malgré nous que nous sommes méchants, en quelque sorte, quand l’amour-propre, cette préférence vicieuse, se substitue à l’innocent amour de soi. C’est donc remédiable par l’éducation et le contrat social.

Le grand avantage, pour les modernes, de la théorie de Rousseau sur celle de Pascal est qu’elle dissipe le mystère du péché originel. La raison n’a plus à reculer devant une vérité hors de sa portée ni donc à se soumettre à la foi, elle peut remonter à l’origine du mal.  Je me suis alors demandé si d’une certaine façon, sans faire de Girard un disciple de Rousseau, Pierre Manent n’a pas vu dans « le mécanisme victimaire » et l’auto construction du social des arguments en faveur d’une entreprise du même ordre :  la théorie mimétique n’est-elle pas une théorie de l’origine, un long raisonnement qui va de l’hominidé hyper mimétique jusqu’à la « montée aux extrêmes » de nos jours, en passant par la victime émissaire, l’invention des dieux et du religieux, puis la déconstruction progressive du mécanisme sacrificiel par le christianisme et les sciences, déconstruction que la théorie girardienne entend radicaliser ? René Girard ne dissipe-t-il pas lui-même le mystère du péché originel et de sa transmission en identifiant celui-ci au désir mimétique et au meurtre fondateur ? Il n’y a pas de commencement pour Girard: « Personne ne commence quoi que ce soit, sinon par grâce. Le péché, c’est de croire qu’on puisse soi-même commencer quelque chose. On ne commence rien, on répond toujours. » (Achever Clausewitz, p.60) Ainsi, la théorie mimétique semble escamoter, elle aussi, la volonté, en prétendant expliquer la condition humaine scientifiquement, en retracer la genèse, articulant le hasard et la nécessité, comme l’a fait Darwin pour l’évolution des espèces. Quid de la faute d’Adam ?

Ne pourrait-on pas aller jusqu’à reprocher à Girard une conception naturaliste du péché originel ? En effet, ce dogme, aussi peu accessible qu’il soit à la raison, entre en résonance avec l’expérience humaine la plus courante, l’expérience du mal. Par exemple, Baudelaire n’y va pas par quatre chemins ; pour lui, le péché originel, c’est le naturel en nous : « C’est la philosophie (je parle de la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est autre que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. (…) Le crime dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. (…) Le mal se fait sans effort, naturellement, le bien est toujours le produit d’un art. » (3)

D’évidence, ce manichéisme esthétique est très loin de la pensée de Pascal et de la proposition chrétienne, et aux antipodes de la pensée de René Girard. L’anthropologie girardienne se contredirait elle-même, aussi bien du côté scientifique que du côté chrétien de l’entreprise, si elle était accusatrice. Mettre en accusation la société ou la nature, c’est perpétuer le geste d’expulsion de leur propre violence par lequel les hommes s’en sont toujours (violemment) protégés. L’homme, pour Girard, c’est l’homme de la Chute, construit mentalement et socialement à partir du mécanisme victimaire. L’homme de la méconnaissance, celui qui croit la victime coupable.  Pour Girard comme pour Pascal, la Révélation en chemin dans toute la Bible vers Jésus-Christ, sa Passion et sa Résurrection, est non seulement un discours sur Dieu, le seul moyen de connaître Dieu mais un discours sur l’homme, le seul moyen pour l’homme d’être révélé à lui-même. « Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ (…) Mais nous connaissons en même temps notre misère car ce Dieu-là n’est autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi, nous ne pouvons bien connaître Dieu qu’en connaissant nos iniquités. » (L.189)

Le lecteur de Girard voit bien ici la parenté de la proposition pascalienne et de la proposition girardienne : nous ne pouvons connaître Dieu, dit Pascal, sans nous connaître pécheurs, sans   nous reconnaître persécuteurs, précise Girard.  Dans la perspective d’une faute originelle, il n’y a pas une nature mais une condition humaine, objet de stupeur pour Pascal : « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ? » Et le christianisme, comme on l’a dit plus haut, prétend à la fois « démêler cet embrouillement » et remédier au malheur d’être homme. Le péché originel rend l’homme compréhensible à lui-même, « N’est-il pas clair comme le jour que la condition de l’homme est double ? (…) malheureux que nous sommes et plus que s’il n’y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur et ne pouvons y arriver. Nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge. Incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus. » (L.131)

En chrétien et disciple de Saint Augustin (4), Girard identifie le péché originel au péché d’orgueil, le désir mimétique d’être Dieu ; il est plus attentif à la lumière que ce dogme répand sur le problème humain, en particulier sur l’injustice de l’amour-propre et la nécessité de nous en délivrer, qu’à son obscurité propre. Lisant Dostoïevski, il constate que la souveraineté du « moi », cette fausse promesse des temps modernes, empoisonne la vie de chacun. « Le péché originel n’est plus la vérité de tous les hommes comme dans l’univers religieux mais le secret de chaque individu, l’unique possession de cette subjectivité qui proclame sa toute-puissance et sa maîtrise radieuse… Chacun se croit seul en enfer et c’est cela l’enfer. » (6) (MR, p.121)

Sur un terrain moins existentiel, celui de l’anthropologie, le péché originel pour Girard est « ce qui définit l’homme », le monde humain étant fondé sur le désir mimétique et la violence : un monde voué à « la vengeance, une vengeance interminable » à laquelle le mécanisme sacrificiel a remédié provisoirement et qui monte aujourd’hui aux extrêmes. La Passion et la Résurrection du Christ sont la Révélation (forcément divine) que la violence est humaine et que l’amour est divin : c’est la révélation que le vrai Dieu n’est pas un dieu qui vient des hommes pour les protéger de leur violence, mais un Dieu qui vient aux hommes pour leur pardonner et leur apprendre à se pardonner les uns les autres.

Le remède proposé par le christianisme, selon Pascal, est de vouloir ce que Dieu veut et la volonté divine, l’homme ne peut la connaître que par Jésus-Christ, crucifié et ressuscité : « C’est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu’à connaître que ce n’est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité ni le bien. » (L.149) Le recul de la raison pascalienne devant la foi n’est pas un recul de peur ou de mépris devant l’irrationnel, elle se soumet au contraire avec lucidité à ce qui n’est d’ailleurs pas « l’irrationnel » mais un ordre infiniment plus élevé que l’ordre des raisons l’ordre de la charité dont Jésus-Christ montre la voie par ses actes et ses paroles.

Girard rejoint Pascal : le remède à nos misères ne se trouve pas en nous-mêmes, par les lumières de la raison (la science, la technologie, le transhumanisme) mais par l’imitation du Christ, la « victime pardonnante ». (5 ) Aussi, lorsqu’il écrit : « Personne ne commence quoi que ce soit, si ce n’est par grâce », Girard n’escamote pas la volonté humaine, il constate sa soumission à l’esclavage du péché consécutif à la Chute, l’esclavage mimétique ; mais dans le christianisme, le péché est inséparable de la grâce. La grâce, c’est-à-dire le pardon de Dieu, c’est-à-dire aussi la conversion du pécheur, qui regrette ses égarements passés de « persécuteur » et commence, avec l’aide de Dieu, une vie nouvelle. Interrogé sur la malédiction du désir mimétique, Girard répond : « Le désir est toujours mimétique, certes, mais certains hommes résistent au désir. C’est l’intérêt d’être chrétien. » (6)

Trois siècles les séparent mais la proposition chrétienne de Girard rejoint, pour l’essentiel, la proposition de Pascal : le péché originel a-t-il perdu de son mystère en recevant une interprétation anthropologique ? La foi en Jésus-Christ ressuscité a-t-elle perdu de sa force du fait que cet aspect-là de la Révélation biblique et évangélique, un monde humain fondé sur le mensonge et le meurtre, peut être pensé aussi en termes de « vérité » démontrable, accessible à la raison ? Même si la raison, comme la volonté, peut être corrompue par l’orgueil, la proposition chrétienne de Pascal n’oppose pas la raison et la foi : « Soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme. » (L.167)

NOTES :

(1) La biographie intellectuelle de René Girard par Benoît Chantre, à paraître, apportera sur ces questions des précisions indispensables et de très précieux commentaires.

(2) Contrepoint, Juin 1974, n°14

(3) Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, XI Eloge du maquillage.

(4) « Les trois quarts de ce que je dis sont dans Saint-Augustin. » Quand ces choses commenceront p.224, Arléa poche.

(5) L’expression est empruntée à James Alison. Le péché originel à la lumière de la Résurrection « Bienheureuse faute d’Adam » Ed. Cerf

(6) Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, p.136.

59 réflexions sur « Le mystère du péché originel »

    1. Merci pour ce billet. La mise en perspective croisée de morceaux choisis de Pascal, Girard, Manent, Beaudelaire éclaire bien le nœud du drame humain. Le péché originel est en effet un peu moins mystérieux après la lecture du billet. Cependant, à mes yeux, reste mystérieux le ressort de la grâce, cette force qui pousse certains et pas d’autres à imiter le Christ, la « victime pardonnante » comme le définit si bien Alison. Certes la grâce est, par définition, d’origine surnaturelle mais elle entre bien dans le champ de nos expériences sensibles, par la mise en pratique du renoncement à la violence mimétique. Le prologue de l’évangile de Jean semble apporter quelque clé mais permet-il de trancher ? « à ceux qui l’ont reçu (Jésus-Christ, le Verbe, lumière des hommes), à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. » (TOB). Devenir « enfant de Dieu » désigne la conversion, la reconnaissance de notre violence mimétique foncière (ce qu’on Jean-Baptiste nomme « se repentir »). Le texte dit que ce devenir relève d’un pouvoir mais que ce pouvoir est donné… Qu’est-ce qu’un « pouvoir qui est donné » ? La foi reste un saut bien mystérieux… qu’en pensez-vous?

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      1. Merci, cher Monsieur, pour votre commentaire. Nous sommes tous devant le double mystère du péché originel et de la grâce divine ; mais nous expérimentons que l’un ne va pas sans l’autre, du moins si nous acceptons la proposition chrétienne : se reconnaître pécheur ou persécuteur, c’est être déjà en état de grâce, non ?
        « Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes, que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu, qu’il vient pour les détruire et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Eglise sainte. »(L.433)
        Mais attention, « les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur : et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir ». L.975
        Je vous donne ces 2 pensées de Pascal pour dire avec vous, que la foi est un « saut mystérieux ». Si la grâce est un don de Dieu, il ne suffit pas de « penser à se convertir » pour être converti ! Beaucoup de convertis ont confessé qu’ils n’avaient rien demandé et que cette grâce les avait quelque peu brutalisés.
        Mais Pascal a encore quelque chose de pertinent à dire là-dessus :  » Il est vrai qu’il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. (…) Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce qui est surnaturelle : notre cœur se sent déchirer entre ces efforts contraires. Mais il serait bien injuste d’imputer cette violence à Dieu, qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde, qui nous retient ». L.924
        Je vous recommande aussi, sur ce sujet de la grâce, la lecture du livre de Pierre Manent, qui m’a inspiré ce billet.

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  1. Girard n’a pas épuisé les possibilités anthropologiques sur le péché originel, ni diagnostiqué précisément qu’est-ce que le péché originel. Par consequent, il est un peu justement accusé du gnosticisme ou naturalisme par rapport d’hominization, et de même qu’il critique Nietzsche pour sa thèse, le critique nietzschéen contre le christianisme se pèse lourdement sur Girard selon ce règle: Si l’homme par sa nature s’est fondé de son origine par une violence sacrificielle, pourquoi alors nier à lui sa violence fondatrice en lui demandant par la Révélation Judéo-Chrétienne de la misericorde ?

    Le challenge se résout selon la formule suivant : La thèse anthropologique girardiénne se trait de l’hominization du hominin (homo sapiens sacer) AVANT la venue d’Adam (homo sapiens misericors) parmi ces hominins sacrificiels. Réfléchissez-y-vous bien.

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  2. Merci, chère Christine, pour ce remarquable texte. Votre articulation entre les pensées de Pascal et de Girard s’avère chaque fois que vous nous en parlez (c’est-à-dire trop rarement) plus fructueuse.
    Je ne finis pas de m’interroger, mais aussi de m’émerveiller, devant ce paradoxe de la pensée de René Girard. Une théorie anthropologique on ne peut plus concrète, qui s’appuie sur un phénomène parfaitement compréhensible, le mimétisme, et même rattachée aux sciences dures depuis la découverte des neurones miroirs ; une synthèse du sacré et de la violence collective qui met en lumière le mécanisme victimaire, qu’on peut constater aussi bien dans les mythes anciens que quotidiennement dans notre monde « moderne » ; et finalement une révélation dans la Révélation qui montre comment le meurtre d’un innocent cloué à une croix met en branle la destruction d’un monde basé sur le sacrifice, mais là encore, rien d’ésotérique, rien d’inaccessible à la raison. L’incompréhension pour son travail ne m’étonne pas. Comment peut-on réenchanter le savoir avec une œuvre qui s’inscrit dans le désenchantement de l’époque ? Comment peut-on défendre la foi, la grâce, l’espérance avec une théorie scientifique ? La question donne le vertige.
    La théologie chrétienne du moyen-âge, qui anticipait le triomphe de la raison, s’était fixé comme objectif de réconcilier celle-ci avec la foi. C’est chose faite, je pense, ou du moins nous n’en sommes pas loin. Cela n’a jamais (à ma connaissance) été une préoccupation de Girard, et pourtant il y est arrivé. Votre texte montre bien comment cette pensée solide, cette théorie parfaitement conforme au dogme scientifique, si bien vérifiée par l’expérience, loin d’enfermer dans le positivisme ou de mener à la perte de sens, permet de recentrer tout débat sur la seule question qui devrait nous préoccuper : la question du mal. Car enfin, toutes nos tentatives de désigner l’ennemi, le danger mortel, du phénomène cosmique aux microorganismes, et même l’arsenal nucléaire que nous considérons comme très regrettable sans jamais nous poser la question de notre complicité dans son absurde expansion, ne font que masquer l’évidence : nous humains sommes et de loin le plus grand danger pour nous-mêmes. Peut-être le destin de Girard était-il de balayer tous les faux débats, de dénoncer tous les faux-fuyants, pour nous mettre face à nos responsabilités. En ce sens, il y a bien une dimension prophétique dans ce qu’il nous lègue, quelque chose d’apocalyptique dans son héritage.

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    1. C’est à moi et à nos lecteurs de vous remercier, Hervé, pour ce commentaire magnifique qui vient opportunément compléter mon billet en faisant la lumière à la fois sur les principaux aspects de la théorie mimétique et sur la puissante originalité d’une pensée (forcément paradoxale) à la fois scientifique et prophétique.
      J’ai conscience de m’être adressée, dans ce billet, surtout aux lecteurs et aux connaisseurs de la théorie girardienne. Je n’avais pas trop le temps ou plutôt l’espace pour l’expliquer ni même la résumer. Grâce à vous, elle pourra susciter la curiosité et l’intérêt de nouveaux lecteurs, c’est le principal objectif de ce blogue.
      Et surtout, vous allez à l’essentiel, vers cette « raison élargie » dont parle le dernier livre de Girard, Achever Clausewitz, une raison capable à la fois de prendre en charge la déraison humaine, la folie, la violence, et de s’incliner devant la transcendance de l’amour, la Révélation, les « mystères de la foi ».
      Pascal encore : « Savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. » L. 170.

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  3. Jean 8-44 Vous avez pour père le diable et vous voulez faire ce que votre père désire. Il a été meurtrier dès le commencement. Il ne s’est jamais tenu dans la vérité parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Quand il dit des mensonges, il parle de la manière qui lui est naturelle, parce qu’il est menteur et père du mensonge.

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    1. Merci, Jean-Marc, pour cette citation que j’avais en tête mais qui a été sacrifiée à l’exigence de « faire court » de l’article de blogue. C’est vraiment formidable, cette entraide pour compléter les textes et éclairer leurs lecteurs.

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      1. C’était quand même la moindre tant ton texte est fort. Je suis depuis longtemps particulièrement impressionné par ce qui émane du chapitre 8 de Jean.

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  4. Pierre Manent a été parmi les premiers lecteurs enthousiastes de « Mensonges romantiques… » et a été d’autant plus « profondément déçu » et même scandalisé par « Des choses cachées… ». Lorsque je l’ai rencontré il y a 12 ans (de mémoire…) il n’avait pas changé d’avis par rapport à l’article incendiaire qu’il avait publié contre le livre de Girard, au moment de sa sortie. Il est incontestablement un universitaire habile et érudit, mais j’avoue n’avoir jamais réussi à saisir le fond de sa pensée. Une forme de nationalisme chrétien, dans le genre « France, fille ainée de l’Eglise » ? Je peux me tromper bien sûr, précisément parce que je le trouve insaisissable. Et pourquoi Finkielkraut admire-t-il tant Manent et Régis Debray, qu’il invite régulièrement ? Cet athée et grand connaisseur du judaïsme est-il fasciné par le sacré que ces deux auteurs veulent réhabiliter contre René Girard ? C’est peut-être cela, au fond, qui pourrait expliquer le profond reproche que Manent fait à Girard : désacraliser, là où les philosophes tentent de sauver ce qui reste du phénomène religieux traditionnel, au nom d’un moralisme politique de bon aloi, qui recherche le consensus : la question fondamentale pour le politique. Néanmoins, je comprends fort bien pourquoi une philosophe comme Christine Orsini s’intéresse à Manent, et bien sûr à Pascal ; ce n’est évidemment pas un reproche, bien au contraire, mais il me semble que l’antagonisme de sa pensée et de celle de Girard devait être rappelé ici : mais je ne suis pas philosophe…

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    1. Ne s’agissait-il pas de « La leçon de ténèbres de René Girard », article de la revue Commentaires en 1982 ? C’est trouvable en payant sur Cairn.
      J’ai le souvenir d’un texte très agressif.

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  5. Merci de ne rien me reprocher, bien au contraire. Mais je me reproche un peu tout de même de n’avoir pas lu « l’article incendiaire » de Pierre Manent auquel vous faites allusion : cet homme à l’esprit posé et subtil a si peu le look d’un pyromane…
    Les phrases de lui que je cite sont rapportées à la fin de l’édition de « La Violence et le Sacré » en livre de poche. J’ai apprécié votre hypothèse sur ce qui peut rendre l’anthropologie girardienne indigeste à des philosophes de formation, elle vient en renfort des préventions de René Girard à l’égard de la philosophie !

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  6. « 43. Sur ce long chemin, saint Thomas occupe une place toute particulière, non seulement pour le contenu de sa doctrine, mais aussi pour le dialogue qu’il sut instaurer avec la pensée arabe et la pensée juive de son temps. À une époque où les penseurs chrétiens redécouvraient les trésors de la philosophie antique, et plus directement aristotélicienne, il eut le grand mérite de mettre au premier plan l’harmonie qui existe entre la raison et la foi. La lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de Dieu, expliquait-il; c’est pourquoi elles ne peuvent se contredire.44

    Plus radicalement, Thomas reconnaît que la nature, objet propre de la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et elle s’y fie. De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, 45 ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. Cette dernière, éclairée par la foi, est libérée des fragilités et des limites qui proviennent de la désobéissance du péché, et elle trouve la force nécessaire pour s’élever jusqu’à la connaissance du mystère de Dieu Un et Trine. Tout en soulignant avec force le caractère surnaturel de la foi, le Docteur Angélique n’a pas oublié la valeur de sa rationalité; il a su au contraire creuser plus profondément et préciser le sens de cette rationalité. En effet, la foi est en quelque sorte « un exercice de la pensée »; la raison de l’homme n’est ni anéantie ni humiliée lorsqu’elle donne son assentiment au contenu de la foi; celui-ci est toujours atteint par un choix libre et conscient. »

    https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_14091998_fides-et-ratio.html

    J’ai toujours eu le sentiment qu’avec Girard, nous avions l’occasion de transmuter le pari de Pascal en choix raisonnable dont les termes sont anthropologiquement définis, c’est la raison qui permet de reconnaitre que nous ne sommes pas premier, illusion d’amour-propre, mais second au sens d’Alison.
    Ainsi, la droite de l’hexagramme mystique du génie pascalien dessinerait, à partir des points opposés du cercle définis par le plan qui sectionne la conique, l’allégorie qui, répondant à nos désirs hégémoniques, détermine un rêve de consensus aux segments opposés définis par les points aléatoires que nous sommes au cercle de la vie, qui toujours nous ramène à sa définition, notre moi n’existe qu’en relation à autrui.

    https://en.wikipedia.org/wiki/Pascal%27s_theorem#/media/File:Pascaltheoremgenericwithlabels.svg

    Ayant capacité à décrire cette réalité géométrique, ne nous suffirait-il pas d’admettre avec Pascal et Girard cette grâce qui nous est faite pour renoncer à notre désir hégémonique, démontrant alors que ce n’est plus au désir que nous devons résister, mais à l’hégémonie ?

     » Dans l’irrésistible désir de vérité, seul un rapport harmonieux entre foi et raison est le chemin juste qui conduit à Dieu et à la pleine réalisation de soi.

    Cette doctrine est facilement reconnaissable dans tout le Nouveau Testament. En écrivant aux chrétiens de Corinthe, saint Paul soutient, comme nous l’avons entendu : « Alors que les juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les peuples païens » (1 Co 1, 22-23). En effet, Dieu a sauvé le monde non pas par un acte de puissance, mais à travers l’humiliation de son Fils unique : selon les paramètres humains, la modalité insolite utilisée par Dieu détonne avec les exigences de la sagesse grecque. Pourtant, la Croix du Christ possède sa raison, que saint Paul appelle : ho lògos tou staurou, « le langage de la croix » (1 Co 1, 18). Ici, le terme lògos indique tant le langage que la raison et, si il fait allusion au langage, c’est parce qu’il exprime verbalement ce que la raison élabore. Paul voit donc dans la Croix non pas un événement irrationnel, mais un fait salvifique qui possède un bon sens propre, reconnaissable à la lumière de la foi. Dans le même temps, il a tellement confiance dans la raison humaine qu’il s’étonne du fait que de nombreuses personnes, bien que voyant les œuvres accomplies par Dieu, s’obstinent à ne pas croire en Lui. Il dit dans la Lettre aux Romains : « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible: sa puissance éternelle et sa divinité » (1, 20). Ainsi, saint Pierre exhorte lui aussi les chrétiens de la diaspora à adorer « dans vos cœurs le Seigneur Christ, toujours prêts à la défense contre quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous » (1 P 3, 15). Dans un climat de persécution et de profonde exigence de témoigner de la foi, il est demandé aux croyants de justifier par des motivations fondées leur adhésion à la parole de l’Évangile, de donner raison de notre espérance. »

    https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2012/documents/hf_ben-xvi_aud_20121121.html

    Soyez bénie, chère madame, d’ainsi à mon sens atteindre cette réalité qui ne garde pas de la souffrance mais du mensonge, selon Weil, et participe ainsi à l’Église qui n’est plus au temple autre que le corps offert du Christ et témoigne que nous ne concevons pas la joie mais qu’elle nous traverse si nous avons assez d’humilité pour comprendre que nous n’en sommes que les interprètes, ce qui déjà est immense, nous donnant l’assurance de participer, après l’espérance de Jean-Paul II, la foi de Benoît XVI, à l’accession à la charité selon François qui affirme en ce très bas qui est le plus haut, l’établissement d’une église pauvre pour les pauvres, où nos succès comme nos manquements participent à l’expression charnelle de la vérité :

    « Une fois arrivés, dit l’Évangile, les bergers « découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire » (v. 16). Puis il souligne que c’est seulement « après l’avoir vu » (v. 17) qu’ils se mirent, pleins d’étonnement, à parler de Jésus aux autres et à glorifier et louer Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu (cf. v. 17-18, 20). Le changement s’est produit dans le fait de l’avoir vu. Il est important de voir, d’embrasser du regard, de se tenir, comme les bergers, devant l’Enfant dans les bras de sa Mère. Sans rien dire, sans rien demander, sans rien faire. Regarder en silence, adorer, accueillir avec les yeux la tendresse consolante du Dieu fait homme et de sa Mère qui est la nôtre. En ce début d’année, parmi les nombreuses nouveautés dont nous voudrions faire l’expérience et les nombreuses choses qu’il faudrait faire, prenons le temps de voir, c’est-à-dire d’ouvrir les yeux et de les garder ouverts sur ce qui compte : Dieu et les autres. Ayons le courage de ressentir l’étonnement de la rencontre, qui est le style de Dieu, chose bien différente de la séduction du monde qui nous tranquillise. L’étonnement de Dieu, la rencontre, te donnent la paix ; l’autre ne fait que t’anesthésier et te donner de la tranquillité.

    Combien de fois, pris par la hâte, nous n’avons même pas le temps de nous arrêter une minute en compagnie du Seigneur pour écouter sa Parole, pour prier, adorer, louer… La même chose se produit à l’égard des autres : pris par la hâte et par les tâches, il n’y a plus de temps pour écouter la femme, le mari, pour parler aux enfants, leur demander comment ils se sentent en eux-mêmes, et pas seulement comment vont les études et la santé. Et comme il est bon de se mettre à l’écoute des personnes âgées, du grand-père et de la grand-mère, pour regarder la profondeur de la vie et redécouvrir les racines. Demandons-nous donc si nous sommes capables de voir celui qui vit à côté de nous, celui qui vit dans notre immeuble, celui que nous rencontrons tous les jours dans la rue. Frères et sœurs, imitons les bergers : apprenons à voir ! À comprendre avec le cœur en voyant. Apprenons à voir.

    Aller et voir. Aujourd’hui, le Seigneur est venu parmi nous et la Sainte Mère de Dieu le met devant nos yeux. Retrouvons, dans l’élan d’aller et dans l’émerveillement de voir, les secrets pour rendre cette année vraiment nouvelle et vaincre la sècheresse de rester immobile ou la fausse paix de la séduction.

    Et maintenant frères et sœurs, je vous invite tous à regarder la Vierge. Acclamons-la trois fois : Sainte Mère de Dieu, comme le faisait le peuple d’Éphèse.

    Sainte Mère de Dieu ! Sainte Mère de Dieu ! Sainte Mère de Dieu ! »

    https://www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2023/documents/20230101_omelia-madredidio-pace.html

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  7. Vous avez entièrement raison de souligner les préventions de Girard à l’égard de la philosophie, à laquelle on pourrait ajouter la théologie (si Saint Augustin fait exception, c’est sans doute plus en raison de ses « confessions » que de ses théories, comme le récit de sa participation à la liesse populaire devant un spectacle de gladiateurs). Anthropologue, Girard se penche sur le réel. Le roman et les textes des premiers ethnologues lui paraissent plus appropriés pour en rendre compte. Il me semble que désormais, le cinéma est devenu une prolongation du roman en tant qu’exploration pertinente de la réalité, mais il ne l’a pas abordé (si ce n’est par la défense, qui a scandalisé certains, du réalisme d’un Mel Gibson…). Je suis en train de m’y intéresser de plus près en ce moment, notamment avec Satyajit Ray et David Cronenberg. Où l’on voit que les adaptations des romans de Tagore par Ray sont plus intéressantes que le texte écrit, car plus incarnées et moins philosophiques, tellement proches du génie de René Girard !
    Je n’ai pas retrouvé la première réaction publique de Manent à la parution de dccdfm, mais celle qui suivit celle de « Le bouc émissaire » n’est pas mal non plus :
    https://porte-cierge.blogspot.com/2013/09/manent-contre-girard.html

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    1. Benoît Hamot, le lien que vous donnez n’est malheureusement pas de nature à nous éclairer sur les raisons des critiques que Pierre Manent adresse à la théorie mimétique. Le lien renvoie à un texte très indigeste à tous égards (fautes de langue, de syntaxe, résumés obscurs tant de la thèse girardienne que des critiques que lui adresse Pierre Manent), le tout signé « Porte-Cierge », apparemment auteur d’un blogue où il déverse, dans un certain anonymat, des opinions personnelles à propos de ses lectures. Je déconseille la lecture d’un tel galimatias : un texte d’une telle indigence qu’il ne disqualifie pas seulement son auteur mais aussi d’une certaine façon les sujets qu’il prétend traiter. Ce sont précisément les sujets qui, dans ce blogue, nous tiennent à cœur.

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      1. Je lis dans la thèse de Jean-Pierre Bourdin (La rivalité des égaux), p. 203 :
        « Pierre Manent publie deux articles montant aux extrêmes de la critique. Le premier paraît dans la revue Contrepoint à la suite de La violence. Écrit après Des choses cachées et Le bouc émissaire, le deuxième est notablement agressif : en attestent sa première phrase (« Rarement un itinéraire intellectuel aura été aussi décevant que celui de René Girard ») et sa dernière (« Fausse dans son genre comme théorie de la culture, fausse dans son espèce comme théorie démystificatrice, fausse dans ce qui lui est propre comme interprétation du christianisme, la théorie de Girard est aussi fausse qu’une théorie peut l’être »). »
        Jean-Pierre saura certainement mieux que je ne le puis nous éclairer à ce sujet…
        file:///D:/Telechargements/2016PA080047_BOURDIN_Riv%20(1).pdf

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      2. La charge de Pierre Manent contre René Girard est bien remarquable, en particulier les deux derniers paragraphes, dans lequel il repère le parallèle entre Machiavel et Girard, la révélation commune de la violence de la cité. Le dernier paragraphe reprend le titre de l’article : « Le christianisme selon René Girard : une leçon de ténèbres ». « Le christianisme selon René Girard est une étrange révélation . Il révèle aux hommes non leur destination surnaturelle, mais la vérité de leur nature ou de leur « culture ». » (Plus haut, l’auteur nie toute pertinence au concept de culture tel que Girard le définit). « La considération proprement chrétienne du péché peut céder la place au point de vue « scientifique » […] ». « Réduisant le péché à la violence, faisant de la violence le principe d’humanisation de l’homme, R. Girard fait du péché le principe non-coupable de l’humanité ». « C’est un manichéisme sans bien ni mal […] ». « La lumière de la grâce ne sert qu’à humilier les faibles lueurs de la nature. La grâce détruit la nature. La satire machiavélienne contre le christianisme devient la vérité du christianisme par le ministère d’une « théorie de la culture » ».
        Et Manent termine sur le ton sarcastique : « Le Florentin croyait avoir humilié sans recours le christianisme. Il se trompait : dans son humilité humiliée, un christianisme perverti trouve un motif d’élévation, d’une élévation non point religieuse certes, mais « scientifique » ».
        Suivent quelques amabilités sans portée.

        Étonnant que vous citiez Machiavel, Christine ; saviez-vous qu’il était à la pointe de la démonstration de Manent ? En tout cas, je trouve le parallèle très pertinent. C’est vrai que les deux « révélations » se ressemblent. De plus, le résumé de la thèse girardienne est lui aussi assez remarquable et rejoint parfaitement le thème et la question de votre article : quelle crédibilité donner, du point de vue religieux, à une théorie scientifique ? Or après avoir posé la question, Manent ne tente même pas d’y répondre. Pour lui, il est inimaginable que les mystères de la foi puissent se réduire à quelque chose d’aussi mesquin. Il refuse de s’abaisser à ce niveau : fin du débat. Ce qui apparaît alors est assez biblique, je trouve : ce n’est pas la raison qui a guidé la plume de Manent, c’est le scandale ; scandale d’une parole qui nous fait brutalement chuter de nos pinacles pour nous confronter à nos obscurités. « C’est donc pour vous une occasion de chute ? ».

        Manent devrait entendre les avertissements de St Paul :
        18Vous ne vous êtes pas approchés d’une réalité palpable, feu qui s’est consumé, obscurité, ténèbres, ouragan, 19son de trompette et bruit de voix ; ceux qui l’entendirent refusèrent d’écouter une parole de plus. 20Car ils ne pouvaient supporter cette injonction : Qui touchera la montagne – fût-ce une bête – sera lapidé !
        21Et si terrifiant était ce spectacle que Moïse dit : Je suis terrifié et tremblant.
        22Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, et des myriades d’anges en réunion de fête, 23et de l’assemblée des premiers-nés, dont les noms sont inscrits dans les cieux, et de Dieu, le juge de tous, et des esprits des justes parvenus à l’accomplissement, 24et de Jésus, médiateur d’une alliance neuve, et du sang de l’aspersion qui parle mieux encore que celui d’Abel.
        25Veillez à ne pas repousser celui qui vous parle ! Car s’ils n’ont pas échappé au châtiment lorsqu’ils repoussèrent celui qui les avertissait sur la terre, à plus forte raison nous non plus n’y échapperons pas, si nous nous détournons de qui nous parle du haut des cieux.
        26Lui, dont la voix ébranla alors la terre, fait maintenant cette proclamation : Une dernière fois je ferai trembler non seulement la terre mais aussi le ciel. 27Les mots une dernière fois annoncent la disparition de tout ce qui participe à l’instabilité du monde créé, afin que subsiste ce qui est inébranlable. (Hébreux 12)

        C’est bien cela, cher Pierre Manent ; vous avez parfaitement compris Girard. Dommage que vous ne l’ayez pas écouté.

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  8. Christine, vous avez parfaitement raison de réagir à ma légèreté coupable, en recherchant l’article de Manent je suis tombé là-dessus, et l’ai parcouru trop rapidement, sans me rendre compte qu’il ne nous apprend rien et qu’il diffuse sans doute des informations fallacieuses. Je ferai plus attention à l’avenir….

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    1. Ok. Je pense en effet qu’il s’agit d’une étourderie. Si vous aviez lu dans ce fatras que « Girard est méfiant de tout sauf de lui-même » sans qu’on sache si ce jugement émane de Pierre Manent ou du « Porte-Cierge », vous vous seriez abstenu de nous en faire part. C’est évident.

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      1. Ce n’est pas le contenu de ce « fatras » (et je vous rejoins là, Christine) qui me pose problème, car « Girard est méfiant de tout sauf de lui-même » résume assez bien l’opinion de Manent. C’est d’avoir orienté avec légèreté sur un blogue anonyme, et je ne soutiens pas l’anonymat, surtout lorsqu’il est médisant. C’est aussi d’avoir fait une petite erreur que je corrige ici : c’est bien l’article de 1982 paru dans Commentaires qui m’avait posé problème lorsque j’ai interrogé Manent à ce sujet autour de 2008, et j’ai pu constater que sa virulence à l’encontre de Girard était restée intacte. Ce n’est donc pas suite à la parution de dccdfm que l’article « incendiaire » que j’évoquais a été écrit. Mon erreur vient du fait qu’il m’a parlé de son brusque changement d’opinion envers RG (qu’il soutenait jusque-là) à la suite de sa lecture de dccdfm, qui l’a scandalisée. Ce qui signifie que c’est bien la seule intégration du christianisme dans la théorie mimétique qu’il ne peut supporter, pour des raisons qui lui appartiennent et que je ne partage pas évidemment. Mais Hervé a écrit des choses très pertinentes à ce sujet, et j’en resterai là. Je voulais simplement préciser ce que je sais, suite à ma rencontre avec cet auteur contestable.

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    2. Si je peux m’inviter dans le débat… Le rejet souvent violent de Girard, parfois par des penseurs qui comptent, n’est pas à comprendre uniquement au niveau intellectuel. C’est aussi le rejet de quelqu’un qui nous met en relation avec un autre Verbe, une Parole qui en son temps a elle aussi suscité des réactions de rejet viscérales. Pour comprendre le scandale que déclenchait l’enseignement de Jésus (voir en particulier l’Evangile de Marc), il faut en apprécier toute la dimension subversive. Or c’est un des plus grands mérites de Girard de montrer en quoi les Évangiles sont subversifs. Avant de reconnaître le potentiel de destruction de l’ordre humain par cette Parole il faut comprendre ce qui est détruit, autrement dit il faut plonger aux racines violentes de ce monde, et personne, pas même la Tradition, malgré sa grande peur du péché, ne descend aussi profondément dans ces souterrains obscurs que la théorie mimétique. Ce qui montre par ailleurs que tous ces brillants esprits (je le dis sans ironie) continuent à mouliner des idées encore fermement ancrées dans l’illusion que le mal se balade quelque part en surface, et par conséquent peut être vaincu en s’épargnant la descente au fond de l’abysse. De ce que vous nous dites de Pierre Manent, il ne fait pas un bon spéléologue, et il n’est pas le seul.

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  9. Je reprend ici ma réponse en mettant en garde contre les sites qui interprètent la pensée de Manent de façon douteuse. Hélas, je n’ai pu retrouver l’article de Manent sur dccdfm, qui évoquait sa profonde déception, dont je peux témoigner qu’elle a été durable, sinon définitive (?). Si un lecteur de ce blogue parvient à le retrouver, cela pourrait nous intéresser. A vrai dire, je n’ai jamais compris la pensée de Manent, dont je me sens trop éloigné (et pas assez philosophe sans doute…)

    Christine, vous avez entièrement raison de souligner les préventions de Girard à l’égard de la philosophie, à laquelle on pourrait ajouter la théologie (si Saint Augustin fait exception, c’est sans doute plus en raison de ses « confessions » que de ses théories (?), comme le récit de sa participation à la liesse populaire devant un spectacle de gladiateurs). Anthropologue, Girard se penche sur le réel. Le roman et les textes des premiers ethnologues lui paraissent plus appropriés pour en rendre compte. Il me semble que désormais, le cinéma est devenu une prolongation du roman en tant qu’exploration de la réalité, mais il ne l’a pas abordé (si ce n’est par la défense, qui a scandalisé certains, du réalisme d’un Mel Gibson…). Je suis en train de m’ intéresser de plus près au cinéma en ce moment, notamment avec Satyajit Ray et David Cronenberg. Où l’on voit que les adaptations des romans de Tagore par Ray sont plus intéressantes de notre point de vue que le texte écrit, car plus incarnées et moins philosophiques, tellement proches du génie de René Girard !

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  10. Ce billet, si riche et exigeant, intitulé « Le mystère du péché originel », me renvoie, et grâce ( ! ) lui en soit rendue, à un autre mystère, celui de l’esprit, qui est celui qui m’a conduit vers René Girard, et bien sûr sur ce blogue.
    Cet esprit qui n’est en réalité, comme nous l’avons tous appris à l’école, que le résultat d’une activité cérébrale de type électrochimique, fragile et vouée à une disparition programmée qui l’engloutira et qu’on peut aussi appeler la fin du monde, pourquoi pas.
    N’en doutons pas, Pascal aurait classé cette découverte parmi la longue liste de nos « misères ».
    Parce que, et tout le monde sait cela aussi, dans le camp d’en face, il y a la Foi, où le mot Esprit prend une majuscule, et se place au rang de notre « grandeur ».
    Et entre les deux camps, un abîme, ou un mur, comme l’on voudra. Infranchissables.
    Vraiment ?
    René Girard ne pourrait-il pas être, comme le suggère Hervé Van Baren, le bâtisseur d’un de ces ponts chers à Michel Serres, en inaugurant sinon la possibilité, du moins l’idée, si ce n’est le désir d’un dialogue qui ne serait pas un dialogue de sourds ?
    Et le seul pont envisageable ne serait-il pas justement ce mystère de l’esprit, dont la Raison ne parvient pas à elle seule à rendre compte d’une profondeur qui la transcende, et que la Foi, elle, ne peut imaginer ou accepter comme un phénomène spécifiquement et uniquement humain ?
    Car, par-delà le vertige commun aux deux visions opposées, qui devrait d’ailleurs déjà constituer un pont entre elles deux, il est un autre vertige consubstantiel au premier, et c’est celui de la présence du mal dans l’esprit, ce péché originel dont nul ne peut se prétendre exempt.
    Il me semble que Christine Orsini, en mettant en relation la pensée pascalienne et la pensée girardienne à partir des positions de Manent, suppose implicitement la possibilité de ce pont entre deux visions du monde qu’il ne faut pas imaginer inconciliables – ce serait abonder dans le sens de ce péché originel qu’est la violence persécutrice et émissaire – mais plutôt reliées et unies dans une terreur commune, alors que Manent, lui, serait peut-être tenté par une coupure au nom d’une pureté doctrinale dont on connaît pourtant les risques et les dérives.

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    1. Je suis éblouie par la qualité des commentaires d’Hervé et d’Alain. Je suis impatiente de lire, sous la plume de Benoît l’analyse qu’il fait, dans sa biographie intellectuelle de Girard, de la critique très sévère que Pierre Manent adresse à la théorie mimétique, mais l’analyse d’Hervé me semble aller au fond, c’est le cas de le dire : les philosophes, Machiavel, Hobbes, Rousseau et Pierre Manent se baladent en surface, l’expression me paraît d’une grande justesse, du problème du mal. Ils le pensent toujours plus ou moins remédiable par les ressources dont disposent les hommes de bonne volonté, d’abord du côté des passions : la peur de mourir de mort violente joue un rôle crucial chez Hobbes et Machiavel sait tirer du jeu des passions les règles de l’art de gouverner ; puis du côté de la raison, aussi bien dans sa fonction pratique de « calcul de l’intérêt » que dans sa puissance ordonnatrice du réel, sa fonction théorique. Pour eux, la violence n’est pas fondatrice ou si elle l’est, elle est un mal nécessaire, un mal bienfaisant. Même Pascal met au-dessus des « dévots » qui critiquent les injustices humaines au nom de la justice divine, les « vrais chrétiens » qui acceptent l’ordre établi, parce que c’est un ordre (le pire des maux est la guerre civile) et sans doute aussi parce que c’est le prix à payer pour le péché originel. En politique, Girard est plus proche du scepticisme de Pascal que ne l’est Pierre Manent et c’est probablement là que le bât blesse.

      Le commentaire d’Alain va au fond des choses lui aussi, mais il part d’une expérience singulière : être un girardien athée. Je partage tout à fait ce jugement de Sandor Goodhart : « On peut être juif, chrétien, musulman, hindou ou bouddhiste et être en même temps girardien. » La liste n’est pas exhaustive, puisqu’ Alain rajoute : on peut être athée et girardien. Et c’est là que son commentaire rejoint la profondeur de celui d’Hervé. Etre girardien, c’est accepter de « descendre dans les souterrains de la théorie mimétique », « plonger aux racines violentes du monde », Alain dit que celui qui croit au Ciel et celui qui n’y croit pas sont reliés par « une terreur commune ». Ce qui les relie aussi est l’acceptation du mystère de la foi ou du mystère de l’esprit. Girard nous apprend que le refus de la violence est notre tâche commune et ce refus n’est pas fondé sur la peur de la mort violente ou le choix de la raison, il est une tâche spirituelle, un travail sur soi où l’esprit se manifeste comme « résistant ». Résistant à tout ce qui le menace dans son existence même ; ses ennemis ne sont pas « les autres », ils sont à l’intérieur de lui-même ; et il s’éprouve lui-même dans cette résistance comme un « mystère », qu’on croie à une filiation divine ou qu’on n’y croie pas. C’est ça ? Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre.

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  11. Merci Christine, une petite synthèse s’imposait et vous excellez dans cet art. En complément à ma critique de la critique de Manent (voir commentaire plus haut), je voudrais insister sur la dimension apocalyptique de la révélation biblique. Descendre dans nos souterrains pour nous confronter au mal, c’est nécessairement dévoiler les structures violentes de nos esprits et de nos cultures, et c’est pour nous l’expérience la plus éprouvante qui se puisse imaginer. Manent renâcle devant l’obstacle et c’est cela la raison de son rejet viscéral de Girard. Non qu’il ne l’ait pas compris, bien au contraire. Il l’a trop bien compris. La pensée de Girard détruit son sacré (la pensée de Girard détruit tout sacré), il faut donc pour préserver le sacré prouver que Girard est un imposteur. Je me garderai bien de lui jeter la pierre, nous faisons tous et toutes la même chose, avec des stratégies variées. Mais c’est peine perdue : les textes apocalyptiques disent assez l’inéluctabilité du phénomène de Révélation. Jérémie formule cela assez bien, je trouve :
    « Voici ce que me dit le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël : « Prends de ma main cette coupe de vin, de vin capiteux, et offre-la à toutes les nations chez lesquelles je t’envoie. Elles boiront, tituberont, délireront à la vue de l’épée que je plonge au milieu d’elles. […] Si elles refusent de prendre la coupe de ta main, pour la boire, tu leur diras : « Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Vous la boirez quand même. » » (Jérémie 25)
    La crise de la Révélation est la crise ultime et elle remet tous les compteurs à zéro. Elle est l’accomplissement d’un vieux rêve : devant elle nous sommes tous et toutes égaux, croyants ou athées, parce qu’elle nous dépouille de tout, y compris des fondations de nos croyances. Elle invite à une nouvelle forme de foi, dépouillée de tout sacré. Elle nous met dans les conditions pour vaincre cette résistance dont vous parlez. Elle est nécessaire.

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  12. Alison le souligne, la foi selon Girard n’est pas si loin de l’athéisme.
    Renoncer à la conception du dieu vengeur qui condamne à mort ne constitue pourtant pas obligatoirement preuve de son inexistence, mais de notre méconnaissance, encore Benoit XVI, avoir la foi n’est pas connaitre Dieu mais, s’il existe, le conditionnel est d’importance, croire que, Lui, nous connait.

    Je ne saurai rien ajouter d’autre que de citer ici Dostoïevski :

    « — Croyez-vous en Dieu ? jeta brusquement Stavroguine.

    — Je crois en Dieu.

    — Mais il est dit : si tu crois et si tu ordonnes à la montagne de marcher, elle marchera… Bêtises d’ailleurs ! Je suis curieux de le savoir pourtant : pouvez-vous faire marcher la montagne ?

    — Oui, si Dieu l’ordonne, prononça avec douceur et réserve Tikhon, abaissant de nouveau les yeux.

    — Alors c’est comme si Dieu lui-même la mettait en marche. Non, vous-même, vous-même, en récompense de votre foi en Dieu ?

    — Peut-être que oui.

    — Peut-être ! — Ce n’est pas mal. Pourquoi doutez-vous ?

    — Je ne crois pas tout à fait.

    — Comment ? Vous ? Pas tout à fait ?

    — Oui… il se peut que ma foi ne soit pas parfaite.

    — Mais au moins vous croyez qu’avec l’aide de Dieu vous la ferez marcher ; ce n’est pas mal. C’est tout de même mieux que le « très peu » d’un archevêque, il est vrai, sous le couteau. Vous êtes certainement chrétien ?

    — Que je n’aie pas honte de ta croix, Seigneur, fit Tikhon presque dans un murmure, avec une sorte de passion et en inclinant la tête encore plus bas. Les commissures de ses lèvres se mirent tout à coup à trembler nerveusement.

    — Mais peut-on croire au diable tout en ne croyant pas tout à fait en Dieu ?

    — Oh, c’est très possible et cela arrive souvent. Tikhon releva les yeux et sourit aussi.

    — Et je suis certain que vous considérez une telle foi comme plus respectable que l’incrédulité complète. Oh pope ! — éclata de rire Stavroguine. Tikhon lui sourit de nouveau.

    — Au contraire, l’athéisme complet est plus respectable que l’indifférence des gens du monde, répliqua-t-il gaiement et simplement.

    — Ho ! ho ! comme vous y allez 1

    — L’athée parfait occupe l’avant-dernier échelon qui précède la foi parfaite (fera-t-il ou non ce dernier pas ? c’est autre chose) ; l’indifférent au contraire ne possède aucune foi, mais seulement une mauvaise crainte.

    — Pourtant, vous-même… vous avez lu l’Apocalypse ?

    — Oui.

    — Vous souvenez-vous : « Ecris à l’Ange de l’Eglise de Laodicée » ?

    — Je me souviens. Charmantes paroles !

    — « Charmantes » ? Quelle étrange expression pour un évêque. En général, vous êtes un original. Où est le livre ? s’agita tout à coup Stavroguine, en cherchant des yeux le livre sur la table. Je voudrais vous lire ; y a-t-il une traduction russe ?

    — Je connais ce passage, je m’en souviens très bien, prononça Tikhon.

    — Vous le connaissez par cœur ? Lisez !

    Il baissa vivement les yeux, mit ses mains à plat sur ses genoux et, tendu, s’apprêta à écouter. Tikhon prononça, se rappelant chaque mot :

    — Et écris à l’Ange de l’Eglise de Laodicée :

    « Voici ce que dit l’Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu :

    « Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid, ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. »

    — Assez, interrompit Stavroguine ; c’est pour le juste milieu, n’est-ce pas, pour les indifférents ? Vous savez, je vous aime beaucoup.

    — Et moi aussi, répondit à mi-voix Tikhon.

    Stavroguine se tut et brusquement retomba dans sa rêverie de tantôt. Cela se répétait pour la troisième fois, comme une sorte d’accès. C’est dans une de ces crises qu’il jeta à Tikhon : « Je vous aime. » En tout cas, ce fut d’une façon inattendue pour lui-même. Plus d’une minute se passa.

    — Ne te fâche pas — murmura Tikhon, effleurant à peine du doigt le coude de Stavroguine, et comme si lui-même avait peur. Stavroguine eut un sursaut et fronça les sourcils, irrité

    — Pourquoi avez-vous pensé que j’étais fâché ? demanda-t-il rapidement. Tikhon voulut parler, mais il l’interrompit, saisi d’une émotion incompréhensible :

    — Pourquoi assez-vous supposé que j’étais nécessairement fâché ? Oui, j’étais irrité, vous avez raison, et justement parce que je vous avais dit que je vous aimais. Vous avez raison. Mais vous êtes un cynique grossier. Vous avez une opinion trop basse de la nature humaine. Cette colère aurait pu ne pas s’éveiller si vous aviez eu à faire à un autre que moi… D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un homme quelconque, mais de moi. Et, tout de même, vous êtes un original, un innocent.

    … Il s’excitait de plus en plus et, chose étrange, n’avait plus de retenue dans ses paroles.

    — Ecoutez bien, je n’aime pas les psychologues, et les espions, ceux d’entre eux, au moins, qui veulent s’introduire dans mon âme. Je n’appelle personne, je n’ai besoin de personne, je m’arrangerai tout seul. Croyez-vous que j’aie peur de vous ? — Il éleva la voix et releva la tête en un mouvement de défi. — Vous êtes tout à fait certain que je suis venu vous confesser un terrible secret et vous l’attendez avec toute la curiosité monastique dont vous êtes capable. Eh bien, sachez que je ne vous découvrirai rien, aucun secret, parce que je n’ai nul besoin de vous.

    Tikhon le regarda fermement.

    — Vous avez été frappé de voir que l’Agneau préfère les froids aux tièdes, dit-il, vous ne voulez pas être tiède. Je sens qu’une décision extraordinaire, horrible peut-être, s’empare de vous. Si c’est ainsi, je vous en supplie, ne vous tourmentez plus et dites tout ce dont vous étiez plein eu venant.

    — Et vous êtes sûr que je suis venu avec quelque chose ?

    — Je l’ai deviné… d’après votre visage, murmura Tikhon, les yeux baissés. Nicolaï Vsièvolodovitch était un peu pâle, ses mains tremblaient légèrement. Pendant quelques secondes il fixa silencieusement Tikhon, paraissant se décider définitivement. Enfin, il retira de la poche de côté de sa redingote des feuillets imprimés et les posa sur la table.

    — Ces feuillets sont destinés à être répandus, prononça-t-il d’une voix quelque peu entrecoupée. S’ils sont lus ne fût-ce que par une personne, sachez bien que je ne les cacherai pas et que tous les liront. C’est décidé. Je n’ai nul besoin de vous, car j’ai tout décidé. Mais lisez… Pendant que vous lirez, ne dites rien et quand vous aurez fini, dites tout…

    — Faut-il lire ? demanda Tikhon, indécis.

    — Lisez ! Je suis parfaitement calme depuis longtemps déjà.

    — Non, sans lunettes je ne distingue rien ; les caractères sont très petits ; cela a été imprimé à l’étranger.

    — Voilà les lunettes. — Stravroguine les prit sur la table et les lui tendit ; puis il se rejeta en arrière et s’appuya au dossier du divan.

    Tikhon se plongea dans la lecture. »

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_Confession_de_Stavroguine

    La vérité est romanesque.

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    1. Un grand merci, Aliocha, pour la pertinence et la qualité de vos interventions et des textes que vous nous faites lire ou relire. Votre démarche est très girardienne en même temps que très personnelle. Merci de votre fidélité.

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      1. Merci à vous, chère, et à tous ceux qui partagent cette sensation d’être nés de l’Esprit, souffle léger du vent qui alors nous mène où Il veut, si nous choisissons de ne plus résister à Sa vérité, éprouvant ensemble qu’il n’y a pas plus grande résistance au mensonge puisque tout est accompli, qu’à se laisser faire par Ses forces saintes pour accomplir complètement la promesse qu’Il nous propose d’incarner.

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  13. En lisant tous ces commentaires j’ai réellement la sensation de rencontrer en esprit les personnes qui interviennent sur le blogue. Je veux dire de les rencontrer sur ce pont qui relie et unit nos manières si différentes et si semblables d’être au monde, et à partir duquel nous éprouvons les mêmes vertiges en regardant l’abîme qu’il surplombe.
    Merci à Aliocha pour sa belle citation, comme d’habitude.

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  14. Oh, j’ai un regret. Voilà ce que j’aurais dû écrire :

     » Je veux dire de les rencontrer sur ce pont, qu’est, presque malgré lui, la pensée de René Girard, qui relie et unit nos manières si différentes et si semblables d’être au monde, et à partir duquel nous éprouvons les mêmes vertiges en regardant l’abîme qu’il surplombe. »

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  15. Oui, cette discussion est extrêmement riche. Merci à Christine Orsini qui sait si clairement expliquer ce qui est en jeu. La nouvelle année commence bien.

    Voici quelques remarques.
    La pensée de Girard est fondée sur la résurrection du Christ. Sans la résurrection, les disciples ne peuvent pas témoigner de l’innocence de Jésus. De cette innocence naît la compréhension du rôle du bouc-émissaire dans toutes les sociétés humaines. Comment l’athée explique-t-il ce revirement des disciples ?

    La Révélation en cours mène à l’Apocalypse dans son sens, aussi, de destruction totale. Depuis 1945, nous avons compris que nous serons à l’initiative de cette destruction. La pensée de Girard est une aide précieuse pour contrer ce qui conduit en nous et autour de nous à cet anéantissement. La paix devient de plus en plus nécessaire, au contraire de la marche du monde.

    Pour Pierre Manent, peut-être croit-il que les Mystères n’ont pas vocation à être élucidés, que c’est une profanation, d’où le scandale et sa vive réaction contre Girard. Toutefois, le Mystère du péché originel concerne pleinement l’homme puisque la violence se retourne de plus en plus contre nous. De plus, Jésus nous considère comme des amis à qui il a tout révélé. Il y a une différence entre le Mystère de la nature divine qui nous dépasse absolument sauf en ce que Dieu est Notre Père, et cet aveuglement des hommes à eux-mêmes dont le Sauveur désire nous arracher, non ?

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    1. Merci, Nathalie, pour vos fines remarques. En ce qui concerne la dernière, je crois comprendre que vous distinguez le Dieu caché et le Dieu révélé, Jésus-Christ. Nous n’avons, en effet, aucun accès à Dieu si ce n’est par Jésus-Christ. Permettez-moi de vous répondre en citant Pascal : « En lui et par lui, nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l’Ecriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire, promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ on prouve Dieu et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes.
      Mais nous connaissons en même temps notre misère, car ce Dieu là n’est autre que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu’en connaissant nos iniquités.  » L.189

      Il me semble qu’il y a bien de la différence entre une foi aveugle et la foi chrétienne : nulle autre religion que la chrétienne ne fait autant appel à l’expérience et à la raison. Ainsi, le véritable aveuglement ne consisterait pas, pour la raison, à s’incliner devant les mystères de la foi : elle doit reconnaître qu’il existe des choses qui la surpassent infiniment. Le véritable aveuglement consiste dans ce que vous appelez l’aveuglement à soi-même. Donc, la bonne voie d’accès au divin consiste à « connaître ses iniquités », soit, en langage girardien, à cesser d’ accuser la Nature ou Dieu ou les « autres » d’un mal que nous portons en nous et dont nous sommes incapables de nous délivrer sans le secours de la grâce divine. Pascal condense la foi chrétienne en quatre mots : Adam et Jésus-Christ, la concupiscence et la grâce.

      J’espère que cette réponse pascalienne de bout en bout vous donnera satisfaction.

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    2. Je partage complètement votre commentaire apprécié, Nathalie. Pour tout dire, ayant écouté Pierre Manent à Répliques, j’ai eu le sentiment étrange que l’homme manquait paradoxalement un peu d’humilité.

      Sous couvert de nous mettre en garde sur l’Homme voulant prendre trop de place et ne pas accepter de s’effacer davantage devant le mystère, j’ai trouvé à mon goût qu’il en « faisait un peu trop ».

      Et à lire vos commentaires et l’agressivité de Pierre Manent envers René Girard dans son papier « la leçon de Ténèbres », me vient une impression d’une forme de jalousie de celui-là envers la force de l’analyse de René Girard. Si René vise aussi juste, a autant « raison » ou « de raison », et est aussi lumineux dans son analyse et ses intuitions, alors Pierre Manent peut faire le reproche du « humain, trop humain », de l’homme brillant qui refuse de rester dans l’ombre de la seul vrai lumière des hommes : Dieu.

      Mon reproche envers Pierre Manent est résumé pat cette phrase rabbinique :  » Tu te fais pas si petit, tu n’es pas si grand ». C’est également une des forces à mes yeux de ce que fut René Girard, ni excessivement modeste, ni jamais prétentieux. Justement humain,

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  16. Je trouve la réponse de Christine Orsini aux questions de Nathalie infiniment subtile. Et la question de Nathalie sur la légitimité de l’athée, ou de l’agnostique, comme l’on veut, à comprendre en profondeur la pensée girardienne illustre bien, il me semble, la nécessité d’établir une porosité dans la frontière existant entre les deux manières d’être au monde si l’on souhaite que cette pensée accomplisse son œuvre de révélation. C’est, pour ma part, ainsi que je comprends la différence pointée par Christine Orsini sur nos manières de nous aveugler.

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  17. Merci pour ce texte lumineux aux mots si bien choisis.

    A l’heure où tant de jeunes s’éloignent du christianisme auquel il reproche la culpabilisation supposée du « péché de chair », ce texte remet la réflexion sur le péché à une autre hauteur. Plus essentielle. L’orgueil, l’excès d’amour propre, l’ego du moi, la tentation prométhéenne : voilà le vrai péché de la condition humaine. L’impasse dont le christianisme peut peut-être nous délivrer si nous acceptons de faire le grand saut, le pari de Pascal, et qu’il correspond à la vérité. sachant, comme nous rappelle Pascal, que nous n’avons guère à perdre à espérer la Grâce.

    Que ce texte fait du bien pour cette hauteur où il situe le débat, permettant comme souvent avec Christine de redécouvrir sans cesse la puissance de Pascal. Grand merci. L’ensemble des commentaires qui suivent est également fort intéressant et stimulant. Qu’il me soit permis plus bas d’en commenter certains, avec un peu de retard dans votre interaction.
    Emmanuel

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    1. Les jeunes ne s’éloignent pas du christianisme, ils s’éloignent de l’Eglise, qui persiste à incarner un christianisme sacrificiel (que Girard appelle historique), destiné à disparaître selon moi. Cela dit, c’est vrai que beaucoup jettent le bébé avec l’eau du bain, si vous me permettent cette expression très familière, mais rien ne me vient de plus juste à l’esprit.
      Jacques Ellul dans « La subversion du christianisme » paru au Seuil en 1984 cite S Kierkegaard (un de ses derniers textes paru en 1855 sous forme d’une série d’articles et qu’il nomme « l’Instant ») :
      « Jamais, pas plus aujourd’hui qu’en l’an 30, la révélation chrétienne ne peut plaire à l’homme : le christianisme a toujours été pour lui au fond de son cœur un ennemi mortel. Aussi l’histoire témoigne-t-elle que de génération en génération existe une classe sociale hautement respectée (les prêtres) dont le métier consiste à faire du christianisme exactement le contraire de ce qu’il est. »

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      1. Merci pour cette citation ! Hélas, le jugement de Kierkegaard est sans appel et d’une brûlante actualité, que l’on pense au rapport Sauvé ou au ralliement du chef de l’Eglise orthodoxe, le patriarche Kirill, à la « guerre sainte » contre l’Occident menée en Ukraine par Poutine.
        Cependant, pour « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain », c’est une excellente métaphore, il faut se rappeler que René Girard s’est toujours gardé de critiquer l’Eglise. Il est même revenu sur sa condamnation de la lecture sacrificielle de la Passion opérée par le « christianisme historique », notamment dans l’Epitre aux Hébreux. Et puisqu’ici, nous comparons la proposition chrétienne de Girard à celle de Pascal, je rappellerai aussi que si Pascal a été un adversaire décidé des Jésuites, les ridiculisant avec toutes les armes de la rhétorique, y compris la mauvaise foi, il n’a jamais non plus critiqué l’Eglise, allant jusqu’à écrire : « L’histoire de l’Eglise doit être proprement appelée l’histoire de la vérité. » (Lafuma 776)

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      2. Reste à savoir ce que signifie le terme « Eglise ». René Girard a prononcé une phase éclairante autant que libératrice, pour ce qui me concerne : « Il ne faut pas confondre le message avec les messagers ». Et depuis, il me parait évident que l’Eglise institutionnelle (c.a.d. le clergé, qui a le culot de s’arroger ce dénominatif, ou autrement dit, de se confondre avec l’Eglise) a peu de rapport avec l’assemblée des chrétiens, qui n’a pas besoin d’elle pour exister. Je pense que là se trouve ma réticence à l’encontre du catholicisme identitaire ou nationaliste d’un Pierre Manent, entre autres. De mon point de vue, le politique et la révélation chrétienne ne font pas bon ménage. Ce qui ne m’empêche pas de respecter ceux qui se sont engagés dans cette voie, magnifiée sous le terme de « vocation », qui les ont conduits à la prêtrise ou au monachisme, voire à l’action politique. Mais je demanderai toujours à voir ce qui l’en est; trop de bons sentiment ont conduit aux horreurs que l’on sait, couvertes par le manteau de Noé de la « famille » des bien-pensant. Si je revendique une pensée anarchiste, c’est uniquement dans le sens induit par des évangiles : la fin de toute hiérarchie entre les hommes.

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    1. merci de cette précision bienvenue que je partage. Mais même notre ami Ellul devient de moins en moins connu des jeunes générations (même s’il lui restent quelques fidèles, notamment chez les protestants), et combien de jeunes, aujourd’hui, connaissent par exemple la lecture girardienne du Christianisme ? espérons que les échanges de ce blogue puissent en intéresser certains. Cette phrase de Kierkegaard méritait d’être remise au goût du jour, merci de l’avoir fait.

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  18. La part sacrificielle de l’Église n’est ni une dérive, ni un accident, ni un échec. Elle a été voulue, orchestrée par les auteurs des Écritures, et c’est vrai pour les trois religions monothéistes. Sans cette précaution, nous ne serions pas là pour échanger aussi plaisamment. Il nous fallait évoluer jusqu’au niveau de conscience qui nous permettrait de nous confronter à la vision délétère du mal, sans l’expulser comme nous savons si bien le faire. Ainsi la révélation complète viendra simultanément de deux sources : nous, lorsque nous aurons acquis les ressources pour contempler et exposer le mal, et les Écritures, qui gardent en réserve une part de leur mystère pour le jour du jugement.

    15Puis un autre ange sortit du temple et cria d’une voix forte à celui qui siégeait sur la nuée :
    Lance ta faucille et moissonne.
    L’heure est venue de moissonner, car la moisson de la terre est mûre.
    16Alors celui qui siégeait sur la nuée jeta sa faucille sur la terre, et la terre fut moissonnée.
    17Puis un autre ange sortit du temple céleste.
    Il tenait, lui aussi, une faucille tranchante.
    18Puis un autre ange sortit de l’autel. Il avait pouvoir sur le feu et cria d’une voix forte à celui qui tenait la faucille tranchante :
    Lance ta faucille tranchante et vendange les grappes de la vigne de la terre, car ses raisins sont mûrs.
    19Et l’ange jeta sa faucille sur la terre,
    il vendangea la vigne de la terre
    et jeta la vendange dans la grande cuve de la colère de Dieu.

    Bientôt, la moisson !

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  19. Toute la difficulté réside dans le fait de ne pas jeter l’enfant Jésus avec le bain des discriminations cléricales. Girard reconnaissait dans « je vois Satan… » la responsabilité de l’Église en sa complicité avec les puissants qui de tout temps a légitimé leur oppression, lui reconnaissant toutefois sa capacité à avoir su mener les textes jusqu’à nous, ce qui est inestimable.
    Pour ma part, c’est grâce à Girard que je retrouvais la foi dont m’avaient détourné les hypocrisies ecclésiales, et comme Simone Weil, je ressens parfois jusqu’à l’étouffement l’ironie tragique de ce double enfermement de la vérité, par ceux qui prétendaient la servir et ceux qui les combattent en prétendant mimétiquement la servir, donnant encore plus de prix à ces justes qui résistent aux mouvements réciproques, prudents comme le serpent et simple comme la colombe, reconnaissent la folie de Dieu plus sage que les hommes, comme Sa faiblesse tellement plus forte qu’eux :

    « Que l’Église fondée par le Christ ait ainsi dans une si large mesure étouffé l’esprit de vérité
    – et si, malgré l’Inquisition, elle ne l’a pas fait totalement, c’est que la mystique offrait un
    refuge sûr – c’est une ironie tragique. On l’a souvent remarqué. Mais on a moins remarqué
    une autre ironie tragique. C’est que le mouvement de révolte contre l’étouffement des
    esprits sous le régime inquisitorial a pris une orientation telle qu’il a poursuivi l’œuvre
    d’étouffement des esprits.
    La Réforme et l’humanisme de la Renaissance, double produit de cette révolte, ont
    largement contribué à susciter, après trois siècles de maturation, l’esprit de 1789. Il en est
    résulté après un certain délai notre démocratie fondée sur le jeu des partis, dont chacun est
    une petite Église profane armée de la menace d’excommunication. L’influence des partis a
    contaminé toute la vie mentale de notre époque. »

    Cliquer pour accéder à simone-weil-1940-note-sur-la-suppression-generale-des-partis-politiques.pdf

    L’évolution des trois derniers papes va dans ce sens, le sens d’une église pauvre pour les pauvres, ce qui ne m’a pas encore fait revenir au giron de la saint mère, j’attends qu’ils aient tout vendu pour les rejoindre…

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    1. Esprit fort et libre, Simone Weil, mais pas assez pour réaliser que de sacré religieux en sacré profane la détestation du mensonge nous conduira inexorablement jusqu’à la croisée des routes, là où il nous faudra enfin choisir : sacré ou saint ? En attendant, l’Église est comme Elie, elle s’enfonce dans le désert en se lamentant : quand ai-je failli ? N’ai-je pas fait preuve de zèle pour Ton saint nom ? Pourquoi voiles-tu Ta face ? Bientôt il deviendra évident que Dieu n’est pas dans les tempêtes et dans les tremblements de terre, mais pour découvrir la puissance du souffle fragile il faut cette traversée du désert, cette humiliation. A moi aussi Girard a fait retrouver la foi, mais j’ai choisi de la vivre au sein de cette Église bancale, anachronique, un peu ridicule, dont les pathétiques tentatives d’échapper à l’épreuve du désert ne font chaque jour que l’y enfoncer plus profondément. Tout est écrit.

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    2. Il y eût un soir suivi de son matin, et la finale de mes points de suspension résonne, ou raisonne comme un aveu d’extraordinaire ambiguïté, n’ayant pas précisé que j’attendais que l’Église ait vendu tous ses biens matériels pour la rejoindre.
      Je me retrouve ainsi au champ du potier acheté avec les trente deniers promis à Juda, qui servit à enterrer les étrangers, lieu si sombre où luit pourtant la grâce de la pierre angulaire rejetée par les bâtisseurs, et qui éclaire des lumières de sa vérité la concupiscence de mon iniquité, m’indiquant qu’il n’y a d’autre chemin héroïque désormais que de me reconnaître persécuteur :

      « Le réel n’est pas rationnel mais religieux, c’est ce que nous disent les Évangiles : il réside au cœur des contradictions de l’histoire, dans les interactions que les hommes tissent entre eux, dans leurs relations toujours menacées par la réciprocité. Cette prise de conscience est plus que jamais requise, aujourd’hui que les institutions ne nous aident plus, que c’est à chacun de se transformer seul. En cela, nous en sommes revenus à la conversion de Paul, à cette parole qui vient soudain le transir : « Pourquoi me persécutes-tu ? » La radicalité paulinienne convient très bien à notre temps. C’est moins le héros qui « monte » vers la sainteté, que le persécuteur qui se retourne et tombe à terre. »
      René GIRARD,
      Achever Clausewitz.

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  20. @C Orsini : René Girard au début des années 2000, qui répondait à une question sur sa pratique religieuse après la conférence qu’il venait de donner à la Fac catholique de Lyon, disait (apparemment un peu agacé) qu’il prenait tout en bloc dans l’Eglise, depuis le concile de Nicée. Du coup, fort décontenancé par cette réponse, je renonçai à lui demander la dédicace de son dernier livre que j’avais apporté (Celui par qui le scandale arrive) ! James Alison à qui je rapportais cette anecdote à l’issue de sa conférence au Collège Supérieur de Lyon un peu avant le Covid, avait été bien embarrassé et finalement avait complètement éludé la question. Donc, je reste avec ma question sans réponse. Ce qui est possible en revanche, c’est que la foi de Girard se soit raffermie. A MS Barberi dans l’ouvrage cité ci-dessus paru en 2001 (Desclée, p. 99) : «MSB : Affirmeriez-vous que la foi dans la Résurrection conditionne la connaissance d’une vérité purement anthropologique ? RG : Certainement… » C’est là le plus gros point de divergence que j’ai avec lui : en tant qu’athée/agnostique, je n’ai aucun problème à croire en l’innocence parfaite de Jésus et au travail que cette révélation a fait et continue de faire dans l’histoire humaine. Quant à ma « légitimité » à le faire (@Alain), je ne me sens pas concerné.
    @H van Baren : « La part sacrificielle de l’Église […] a été voulue, orchestrée par les auteurs des Écritures. » Je ne le crois pas du tout. Une citation de Girard parmi tant d’autres (DCC, Grasset p. 275) : « Si on comprend vraiment ce qu’il en est du mécanisme victimaire, du rôle qu’il a joué pour l’humanité entière, on s’aperçoit que la lecture sacrificielle du texte chrétien lui-même, si stupéfiante et paradoxale qu’elle soit dans son principe, ne peut manquer aussi de paraître probable et même inévitable. Elle vient du fond des âges. »
    @Nathalie : « Sans la résurrection, les disciples ne peuvent pas témoigner de l’innocence de Jésus. »
    C’est la croyance en la résurrection qui prouve non pas l’innocence mais la nature divine de Jésus. Girard cite le passage de Luc qui rapporte l’histoire des deux disciples qui quittent Jérusalem pour Emmaüs après la mort de Jésus, « Comme les autres disciples, ils sont découragés et démoralisés » (DCC, Grasset p. 302). Les premières mentions de la résurrection de Jésus se trouvent dans les épîtres de Paul rédigées probablement au milieu des années 50, avant les premiers évangiles. Ainsi, dans l’épître aux Romains (Rm 10:9) : « Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » Dans la première épître aux Corinthiens (1Cor 15:3-7) : « Je vous ai transmis avant tout le message que j’avais moi aussi reçu : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. Ensuite, il est apparu à Céphas [Pierre], puis aux Douze. Après cela, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres ». Dans le verset suivant, Paul indique que Jésus lui est aussi apparu. Plus loin (1Cor 15:14) : « Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi. ». Jean Baptiste ne ressuscite pas et n’est pas divinisé. Son innocence, et donc l’injustice de son exécution, nous sont cependant affirmées par les évangiles et, pour le moins, suggérées par le texte de Flavius Josèphe, qui reconnaît en lui « un homme de bien » (« Antiquités juives », ouvrage composé entre 75 et 90). Il est d’ailleurs remarquable que Jésus occupe moins de place que Jean Baptiste dans les écrits de Flavius Josèphe.
    Pour finir et éviter l’accusation (fondée) de logorrhée, je signale l’article récent d’Andrea Riccardi dans Le Monde : « l’Eglise brûle » (https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2023/01/08/andrea-riccardi-est-ce-la-fin-de-l-eglise-ou-le-debut-d-une-nouvelle-maniere-de-vivre-le-christianisme_6157029_6038514.html).
    Bonne Année à tous

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    1. « Sans la résurrection, les disciples ne peuvent pas témoigner de l’innocence de Jésus »

      J’ai trop raccourci ! La nature divine du Christ est pour moi une évidence. Mais ce point est très intéressant. Dans le mécanisme victimaire décrit par Girard, la foule est certaine de la culpabilité de l’accusé. Comme la crise cesse après sa mise à mort, cette certitude semble fondée. Sans la résurrection, on peut imaginer que Jésus aurait été peu à peu intégré parmi les prophètes, comme Jean-Baptiste mais dans un laps de temps bien plus long car si la période de leur mort est la même, les circonstances ne le sont pas.

      Jean-Baptiste a été condamné à mort par Hérode représentant le « pouvoir politique local » alors que Jésus a été condamné à mort par la foule qui a fait pression sur le représentant de Rome. Son innocence ne va pas de soi (peut-être la raison de son peu de place dans les écrits de Flavius Josèphe). Les réactions de la foule au moment du martyr d’Étienne sont éloquentes : l’évocation de Jésus les met en rage et aussitôt ils massacrent le témoin. Le Christ reste coupable après sa mort sur la croix (il l’est même encore plus car le blasphème est redoublé par sa prétendue résurrection colportée par ses disciples). Jean-Baptiste est innocent puisque le coupable tout désigné est Hérode.

      La résurrection ouvre à une réalité nouvelle : Jésus est bien celui annoncé par les prophètes. « Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ». Pascal insiste beaucoup sur le fait que la Bible annonce Jésus, que tout est écrit à l’avance : c’est une preuve pour un esprit rationnel.

      Nature divine et innocence (donc culpabilité de l’homme) se joignent dans la résurrection. Sont la Révélation. Cela rejoint l’une des questions de Christine Orsini dans sa conclusion :
      « La foi en Jésus-Christ ressuscité a-t-elle perdu de sa force du fait que cet aspect-là de la Révélation biblique et évangélique, un monde humain fondé sur le mensonge et le meurtre, peut être pensé aussi en termes de « vérité » démontrable, accessible à la raison ? »

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      1. Nathalie, attention, cette question est purement rhétorique. Il se trouve que Girard s’est intéressé à l’aspect anthropologique de la Révélation, à ce qu’Hervé van Baren nomme une révélation dans la Révélation, la révélation des origines violentes du monde humain. Contrairement à Pierre Manent, nous pensons, nous qui sommes « girardiens », que l’entreprise de Girard n’est pas destinée à porter tort à la révélation de notre destination surnaturelle, qui est sans doute l’essentiel du message chrétien. Mais il est clair que la théorie mimétique, dans sa dimension scientifique, peut convaincre des esprits qui n’ont pas reçu la grâce de croire en la Résurrection.

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      2. Je rejoins Christine : nous ne trancherons pas la question de la résurrection ici. Comment enfermer une telle notion dans une doctrine, dans des certitudes ? Ce que ce débat a apporté a suffisamment de valeur en soi : nous nous sommes rejoints par-delà les croyances, et si l’article de Christine a suscité autant de réactions, et de si beaux commentaires, c’est parce qu’il a si bien exprimé à quel point l’approche de René Girard permettait justement cette réconciliation à la fois autour de la raison et d’une transcendance qu’il est difficile de cerner avec des mots. Quelqu’un a parlé de passerelle ; nous avons grand besoin de passerelles, il y a assez de murs comme cela.

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      3. « Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire.  »

        Marie, pourquoi pleures-tu ?

        Celui que la femme reconnait au cimetière où on lui avait volé le corps de son Seigneur, son Rabouni, est réellement incarné en cette potentialité réveillée au cœur du plus simple jardinier, autant dire en chacun de nous, quel que soit son statut, donnant à entendre celui qui avant Abraham était, le Verbe fait chair, parole transmise à l’humain ainsi devenu capable d’assumer son humanité, qui sait alors nommer le Réel.

        Grâce à Girard, ceci peut être pris purement anthropologiquement, notre moi n’étant que les strates successives d’imitation et qui ne trouve son identité que par identification à un modèle.
        Sachant cela, nous avons capacité à choisir ce modèle.

        « Mais, précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire. »

        https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2006/documents/hf_ben-xvi_hom_20060415_veglia-pasquale.html

        Sur la base du texte de Benoit XVI déjà cité sur un autre article du blog, qu’il est nécessaire de lire en entier, nous pouvons entendre ce « C’est moi et ce n’est plus moi » qui nous permet d’être intégré à ce saut décisif de la conscience que la vie a d’elle-même, et dont dépend son éternité, si nous répondons favorablement à son appel.
        C’est extraordinairement responsabilisant, car alors l’expression divine dépend de nous, de notre capacité de fossoyeur devant la pierre roulée d’incarner cette potentialité.
        Ce n’est donc pas notre petit « moi » qui est éternel, qui chez chacun retrouverait bien ses proches après la mort, Beethoven étant au piano, c’est bien plus extraordinaire :

        « La grande explosion de la résurrection nous a saisis dans le Baptême pour nous attirer. Ainsi nous sommes associés à une nouvelle dimension de la vie dans laquelle nous sommes déjà en quelque sorte introduits, au milieu des tribulations de notre temps. Vivre sa vie comme une entrée continuelle dans cet espace ouvert : telle est la signification essentielle de l’être baptisé, de l’être chrétien. Telle est la joie de la Veillée pascale. La résurrection n’est pas passée, la résurrection nous a rejoints et saisis. Nous nous accrochons à elle, c’est-à-dire au Christ ressuscité, et nous savons que Lui nous tient solidement, même quand nos mains faiblissent. Nous nous accrochons à sa main, et ainsi nous nous tenons la main les uns des autres, nous devenons un unique sujet, et pas seulement une seule chose. C’est moi, mais ce n’est plus moi: voilà la formule de l’existence chrétienne fondée sur le Baptême, la formule de la résurrection à l’intérieur du temps. C’est moi, mais ce n’est plus moi: si nous vivons de cette manière, nous transformons le monde. C’est la formule qui contredit toutes les idéologies de la violence, et c’est le programme qui s’oppose à la corruption et à l’aspiration au pouvoir et à l’avoir. »(Ibid)

        L’évangéliste de la médiation interne qu’est Proust à mon sens ne dit pas autre chose :

        « Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, ainsi, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. Car je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort bien des fois. Pour prendre la période la moins ancienne, n’avais-je pas tenu à Albertine plus qu’à ma vie ? Pouvais-je alors concevoir ma personne sans qu’y continuât mon amour pour elle ? Or je ne l’aimais plus, j’étais, non plus l’être qui l’aimait, mais un être différent qui ne l’aimait pas, j’avais cessé de l’aimer quand j’étais devenu un autre. Or je ne souffrais pas d’être devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine ; et certes, ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me paraître en aucune façon quelque chose d’aussi triste que m’avait paru jadis de ne plus aimer un jour Albertine. Et pourtant combien cela m’était égal maintenant de ne plus l’aimer. Ces morts successives, si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si douces, une fois accomplies, et quand celui qui les craignait n’était plus là pour les sentir, m’avaient fait depuis quelque temps comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer de la mort. Or c’était maintenant qu’elle m’était devenue depuis peu indifférente, que je recommençais de nouveau à la craindre, sous une autre forme il est vrai, non pas pour moi, mais pour mon livre, à l’éclosion duquel, était au moins pendant quelque temps indispensable cette vie que tant de dangers menaçaient. Victor Hugo dit : « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent. » Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur « déjeuner sur l’herbe ». »

        https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_2.djvu/251

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      4. Encore un raccourci trop raccourci…
        « Sont la révélation » est à effacer. Oui, aucune formule ne peut enfermer la résurrection, cette réalité surnaturelle offerte à tous les hommes. Les textes cités par Aliocha sont magnifiques et J. Ratzinger dans ses ouvrages comme dans les textes de son pontificat est un très grand théologien.

        Sur le site de l’ARM, rubrique théologie, on lit ce passage :
        « Sous l’éclairage de la théorie mimétique, la passion du Christ reçoit une signification renouvelée, celle d’une révélation anthropologique du rôle des mécanismes sacrificiels dans la vie des communautés humaines. Mis au grand jour par Dieu lui-même occupant la place de la victime innocente, le mécanisme par lequel les sociétés produisent des boucs émissaires est à jamais démystifié, plaçant l’homme face au défi de sa conversion intérieure. »

        Signification renouvelée est bien trouvé pour marquer que le dogme n’est pas remis en cause. Et il me plaît de lire le mot innocence qui, me semble-t-il, est lié à la Résurrection et non à la seule Passion.

        A la fin de cette même page, on lit :
        « Découvrir cette théorie de l’homme et l’accepter, c’est rendre vie aux grands thèmes évangéliques relatifs au mal, oubliés et évacués par les croyants – de Satan à l’apocalypse. »

        De ce constat d’oubli naît sans doute une partie de la réticence de Pierre Manent : que le péché, le mal soient évacués par l’irresponsabilité de l’homme qu’il lit (à tort) dans la « proposition chrétienne » de Girard.
        Au-delà de la querelle sur la grâce, Pascal combattait avec ardeur les jésuites trop indulgents au péché car ils ne désirent pas « la mort du pécheur ». J’avais lu que les Grands ne s’y étaient pas trompés qui avaient remplacé leurs confesseurs dominicains par des jésuites. C’est à rapprocher de ce qu’écrit Claude Julien sur l’invention du purgatoire.

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  21. « Jésus a été condamné à mort par la foule qui a fait pression sur le représentant de Rome ». Oui, mais pourquoi cette foule, qui l’accueillait triomphalement dans Jérusalem quelques jours avant, s’est-elle retournée contre lui ? N’est-ce pas précisément en raison même de cette attente impatiente d’un libérateur, d’un roi puissant ? La haine est à la mesure de la déception, si bien que Barabbas, qui serait en réalité un activiste zélote (opposé aux romains et aux prêtres judéens, administrateurs du temple, considérés comme des collaborateurs) est préféré à Jésus. Je ne pense pas que mis à part Pilate, la question de l’innocence ou de la culpabilité de Jésus intéresse qui que ce soit dans ce contexte politique, de guerre civile larvée. Cette question se posera apostériori seulement, mais elle n’est pas opérante sur le moment.

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  22. « L’histoire de l’Eglise doit être proprement appelée l’histoire de la vérité. » selon Pascal. Oui, si l’on veut, mais en freinant des quatre fers, comme le dit si bien Kierkegaard. Malgré tout, la révélation de la violence victimaire fait son œuvre, elle est « en germe » (Girard, DCC) dans le christianisme historique. Peut-être grâce à l’introduction du pardon et de la rédemption. Bien que n’étant pas historien des religions, il me semble que l’invention du purgatoire au XIIème siècle, telle que contée par J Le Goff peut marquer une étape importante, révélatrice de l’abandon d’un certain manichéisme de la pensée, ennemi radical de toute pensée rationnelle. Toujours est-il que c’est l’affaiblissement du littéralisme religieux, c’est-à-dire l’arrachement à la gangue dogmatique, permis par le christianisme (et malgré lui), qui conduit à l’essor de la pensée scientifique, y compris à la pensée anthropologique de Girard ; parallèlement au développement de l’universalisme des droits humains, vus comme le « cheval de Troie » du christianisme évangélique, idée que je lui avais soumise par écrit il y a plus de 40 ans et qu’il m’avait fait le plaisir d’approuver.
    NB : merci à Mme Orsini de condescendre à la possibilité pour un athée d’être convaincu par la théorie mimétique !
    J’espère ne pas devenir l’athée de service à l’ARM, encore moins son bouc émissaire 🙂

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    1. Ah, les délices de la position victimaire, nous y cédons si facilement, moi le premier! Mais je veux rassurer Claude Julien : il n’est pas seul ! Et s’il n’en reste qu’un, nous serons deux !

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  23. Novice dans l’exercice de blogueur, je m’aperçois que la rapidité des réactions à produire sur un forum tel que celui de l’ARM est parfois un obstacle à la qualité de la réflexion. Restant donc avec un sentiment d’inachevé, je suis revenu sur la fin de la discussion faisant suite à l’article de C Orsini, discussion très riche en général. Dans un esprit absolument pas polémique, il me semble devoir intervenir à nouveau (sans que cela appelle de réponse). Mme Orsini affirme que la distinction que je fais entre l’innocence de Jésus et sa nature divine est « purement rhétorique ». J’avais pris pour introduire ce concept auprès de Nathalie Anonyme (NA) l’exemple de Jean le Baptiste que les Évangiles et l’historien juif non chrétien, Flavius Josèphe, s’accordent à reconnaître innocent sans qu’il soit divinisé (parce qu’il ne ressuscite pas, selon Girard, suivant en cela les Évangiles). Or, NA écrit : « Jean-Baptiste a été condamné à mort par Hérode représentant le « pouvoir politique local » alors que Jésus a été condamné à mort par la foule qui a fait pression sur le représentant de Rome. » Je dois suggérer à NA de lire ou relire le chapitre que Girard consacre à la mort de Jean intitulé « la décollation de Saint Jean-Baptiste » (Le Bouc Émissaire, Grasset, 1982, pp. 181-211) où Girard argumente avec la géniale acuité qu’on lui reconnaît tous je crois, le rôle des convives du banquet au terme duquel Salomé présente à Hérode la tête de Jean sur un plat. J’avais moi-même le souvenir un peu lointain de la forte impression que ce texte m’avait faite, mais je l’ai relu in extenso ce soir, et je suis conforté dans cette impression.

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    1. Merci Monsieur Julien, j’apprécie votre commentaire. Vous avez tout à fait raison de souligner le caractère mimétique de la mort de Jean le Baptiste. D’autre part, les Évangiles l’assimilent encore au temps de la Loi et font une distinction claire entre son message et celui de Jésus. Mais je ne pense pas que la question trouve sa réponse dans une opposition entre Jean et Jésus.
      J’espère que Christine Orsini me pardonnera d’interpréter son « purement rhétorique ». Dans une théologie de la victime, telle que proposée par James Alison, il ne convient pas de distinguer ce statut de victime et la divinité du Christ ; ce sont deux notions équivalentes dans deux langages différents. Le mérite de Girard, d’Alison et de l’article de Christine Orsini, est de jeter des ponts entre ces deux langages. Je ne suis pas théologien mais permettez-moi d’argumenter en ce sens.
      Dans Jean 1 on lit :
      1 Au commencement était le Verbe,
      et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu.
      et aussi :
      14 Et le Verbe s’est fait chair
      et il a habité parmi nous
      et nous avons vu sa gloire,
      Voilà pour la divinité du Christ. En passant :
      6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
      7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
      8 Il n’était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
      Ensuite :
      10 Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.
      Voilà pour la victime. Quant à ceux qui reconnaissent son innocence :
      12 Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.
      13 Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu.
      En Dieu, pas d’obscurité. En nous, par contre :
      5 et la lumière brille dans les ténèbres,
      et les ténèbres ne l’ont point comprise.

      Or il est difficilement contestable que les Écritures nous présentent parfois un Dieu assez sombre, pour le dire prudemment. Un Dieu qui châtie violemment, qui aime les sacrifices. Vous avez réfuté mon hypothèse que les auteurs de la Bible avaient orchestré la part sacrificielle de l’Église ; vous citez Girard, je reprends la citation :
      « Si on comprend vraiment ce qu’il en est du mécanisme victimaire, du rôle qu’il a joué pour l’humanité entière, on s’aperçoit que la lecture sacrificielle du texte chrétien lui-même, si stupéfiante et paradoxale qu’elle soit dans son principe, ne peut manquer aussi de paraître probable et même inévitable. Elle vient du fond des âges. »
      Elle vient du fond des âges. Le sacrifice est consubstantiel de notre humanité. Il faut une Parole pour nous en extirper, quelque chose qui ne vient pas de ce monde. Mais alors, pourquoi cette pollution des textes par des versets ouvertement sacrificiels, en opposition complète avec le message d’ensemble ? L’explication moderne que cela viendrait de restes de pensée sacrificielle dans le chef des auteurs ne tient pas la route, elle discrédite complètement les textes. Cela revient à dire qu’ils sont partiellement révélés, humains, trop humains. La seule explication qui, à mon humble avis, fait sens, c’est que les auteurs de la Bible savent pertinemment ce qu’ils font en écrivant ces versets. Ils (en particulier St Paul) établissent une religion pour porter le message chrétien, et cette religion doit nécessairement comporter une part sacrificielle. Le dévoilement final, celui qui abolit définitivement cette part sacrificielle, reste en attente dans les textes, en attente du jour où nous serons enfin capables de nous confronter à nos obscurités et de choisir la lumière. Tout est question d’interprétation.
      La distinction entre Fils et victime revient à rejeter un sens anthropologique à la révélation de la croix, autrement dit à interpréter la croix comme un événement sacré et détaché des contingences humaines ; Jean 1 nous invite au contraire à lui donner sens dans le monde, en lien direct avec notre humanité blessée. Sans le deuil de la lecture sacrée et toujours sacrificielle (Dieu a donné son fils en rançon, etc.), ce que je dis n’a bien entendu aucun sens.
      Girard nous montre à l’œuvre le retournement des textes, l’apparition d’un sens anti-sacrificiel inconnu de nous, qui nous permet de porter notre violence au lieu de l’expulser et de la faire porter par les autres (notamment par Dieu). La lecture girardienne montre assez bien que ce retournement est programmé, autrement dit que la violence apparente dans les textes était en attente de cette interprétation et donc voulue par les auteurs. Ce retournement n’est pas un détail : en nous renvoyant comme dans un miroir notre propre violence il en disculpe définitivement Dieu, et confirme ainsi la vérité portée par St Jean dans le remarquable prologue de son Évangile : en Lui pas d’obscurité.

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  24. Monsieur van Baren, votre dernier commentaire mérite bien une réponse (JL Salasc va finir par craquer !)

    Si vous n’êtes pas théologien, alors que suis-je ? Mais je me risque : je ne peux pas adhérer à votre proposition qui présente les évangélistes concoctant un plan savant qui enroberait la Révélation christique dans un discours sacrificiel venu « du fond des âges », et prévoyant l’érosion de la lecture sacrificielle au fil des siècles et même des millénaires avant l’Apocalypse. Encore au concile de Trente (1545-1563), parle-t-on de Dieu « apaisé » par le sacrifice : « …l’auguste Sacrifice de la Messe n’est pas seulement un Sacrifice de louanges et d’actions de grâces, ni un simple mémorial de celui qui a été offert sur la Croix, mais encore un vrai Sacrifice de propitiation, pour apaiser Dieu et nous le rendre favorable. » (extrait du catéchisme du concile de Trente, imprimatur donnée à Tournai le 17 juillet 1923 pour l’édition de Desclée et Cie.).

    Ne croyez pas que c’est par esprit de contradiction que je dis tout ça, mais je vois vraiment l’abîme qui sépare le croyant que vous êtes et le mécréant que je suis. Girard lui-même, dans l’entretien accordé à Maria Stella Barberi, dans le passage que je n’ai cité que partiellement (p. 99), déclarait : « Récemment, Schwager a remarqué que, de mon point de vue, la conversion était un préalable à la connaissance. » Les mécréants n’ont donc pas de « légitimité », comme dit Alain, à adhérer à l’anthropologie mimétique. J’avais déjà remarqué au moment de la parution de ses livres majeurs (après Des choses cachées) que Girard s’éloignait de plus en plus de l’anthropologie fondamentale pour aller vers des analyses théologiques. La relecture de son œuvre que j’ai débutée depuis un an, cad depuis mon départ en retraite (à l’âge légal voulu par M. Macron !) m’a confirmé cette impression. Je vais donc continuer, malgré l’avis de mon Maître Girard, à appliquer la grille de lecture qu’il m’a offerte pour comprendre le monde présent et passé. Quant au futur, il se dévoile chaque jour….

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