God save the Queen…

par Christine Orsini

A entendre les soi-disant « humoristes » de France Inter, nous autres « mangeurs de grenouilles » et régicides, sommes très loin de communier avec le Royaume-Uni, le Commonwealth et une partie de la planète dans la vénération de la couronne d’Angleterre et l’émotion suscitée par le décès d’une reine qui aurait porté cette couronne non seulement plus longtemps mais plus dignement qu’aucun de ses ancêtres. « Trop, c’est trop » entendons-nous au sujet de cette saga windsorienne : on peut suivre en temps réel à la télévision ou sur d’autres écrans la totalité des cérémonies consacrées à ce deuil planétaire ; et au cas où on aurait raté « the Queen », l’excellent film de Stephen Frears ou les nombreux épisodes de « The Crown » sur Netflix, des spécialistes de la monarchie anglaise et une foule de documentaires nous font savoir tout ce qui peut se savoir sur un règne hors-série.

Naturellement, il n’est pas besoin d’avoir lu Girard pour se rendre compte que le mépris des fastes royaux, l’ironie au sujet de traditions ancestrales, la condescendance des esprits éclairés à l’égard d’une émotion populaire indéniable, tout cela, qui contraste avec la couverture médiatique de l’événement, relève le plus souvent d’une posture idéologique plutôt que de sincères convictions républicaines. Les esprits forts sont en plein « mensonge romantique » !  Ce deuil royal intéresse tout le monde, c’est le cas de le dire et il faut se demander pourquoi.

Dans « Mensonge romantique… », René Girard écrit : « La révolution ne détruit qu’une chose, la plus importante bien qu’elle paraisse vide aux esprits vides : le droit divin des rois. Depuis la Restauration, les Louis, Charles et Philippe montent encore sur le trône ; ils s’y cramponnent, ils en descendent plus ou moins précipitamment ; seuls les sots prêtent attention à cette monotone gymnastique. La monarchie n’existe plus (…) La vraie puissance est ailleurs. Et ce faux roi qu’est Louis-Philippe joue en Bourse se faisant ainsi, déchéance suprême, le rival de ses propres sujets. » (1)

Il est vrai que la monarchie constitutionnelle anglaise ne donne pas au monarque le pouvoir de gouverner. On peut dire en effet, dans ce cas précis, que « la vraie puissance est ailleurs ». Mais s’il leur est arrivé d’être régicides, les Britanniques n’ont jamais désacralisé leur royauté. Leur chant national « God save the Queen » n’est pas comme le nôtre un chant guerrier révolutionnaire, mais un cantique (2). De la puissance du monarque, chef de l’Eglise anglicane et régnant sur le Royaume Uni et sur les pays du Commonwealth (56 pays, tout de même, dont le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande), on peut dire qu’elle est purement symbolique. Mais, comme dirait Girard, seuls les esprits vides peuvent croire vide de puissance le domaine du symbolique ! Dans les sociétés humaines, le symbolique non seulement fait partie du réel mais en commande l’interprétation et la représentation. Le réel est d’abord ce que nous nous représentons. La force (militaire, économique) est « sans dispute », dirait Pascal, c’est-à-dire qu’elle s’impose d’elle-même, mais elle reste inféodée au pouvoir politique ; or, le pouvoir politique ne peut exister comme tel et s’exercer que s’il parvient à s’incarner dans ses « représentants » : Montaigne fait état de l’étonnement scandalisé des « sauvages » venus (importés) d’Amérique devant la personne du roi de France, un enfant de 10 ans.

Elizabeth II aura été, de l’avis général, une représentante parfaite de la monarchie britannique, on n’aura jamais fini de décliner les qualités qui ont fait d’elle une servante au service de son peuple et de sa glorieuse histoire. Son influence personnelle sur la marche de certains événements est avérée. Mais il me semble qu’on ne peut comprendre l’émotion suscitée par son départ définitif de la scène publique en se référant à sa seule personne et aux péripéties de sa propre histoire, comme on se complaît toujours à le faire. J’ai été frappée du fait que les médias et les « spécialistes » de la cour d’Angleterre, en même temps qu’ils nous abreuvaient d’images et de récits, constataient que la reine défunte emportait son secret dans sa tombe et que personne, dans son entourage proche, peut-être même pas elle-même, ne pouvait se vanter de la connaître. Elle s’était totalement forgée et fondue dans son statut et son rôle de monarque.

« La reine est morte, vive le roi ». La personnalité du souverain n’a jamais été négligeable, même pas de nos jours dans des démocraties qui ne lui confèrent que ce pouvoir symbolique de « représentation ». Mais l’essentiel est dans ce que Girard désigne comme la « médiation externe ». Les rois ne sont pas à proprement parler des modèles ; mais ils incarnent une transcendance, une « identité » incontestable dans un monde « globalisé » où les peuples comme les individus sont en quête d’identité. L’idée ne serait venue à personne d’imiter Elizabeth II, même quand elle apparaissait en foulard et en bottes, en balade avec ses chiens dans la lande écossaise. Et il ne serait venu à l’esprit de personne de la voir, dans cet accoutrement, en train d’imiter ses sujets. Elle ne s’est jamais comportée en rivale de ses sujets, même dans ses affaires de famille. Son identité était dans l’incarnation et la vénération d’une histoire, celle du Royaume Uni.  Et son statut de reine couronnée (sacralisée) lui conférait ce pouvoir extraordinaire de représenter ici et maintenant des siècles de civilisation : une civilisation pleine de bruit et de fureur, comme toutes les autres mais une civilisation « modèle » qui a donné au monde le théâtre de Shakespeare etc., et finalement un style britannique, fait de multiples singularités, dans lequel se reconnaissent la plupart de ses sujets et que le monde entier leur reconnaît.

Dans une émission récente de « Répliques », sur France-Culture, Alain Finkielkraut cite Ortega y Gasset, qui écrit dans « La révolte des masses » à propos de la monarchie britannique et de sa fonction de « symboliser », en particulier par le rite du couronnement : « L’Anglais tient à nous faire constater que son passé, précisément parce qu’il est passé et qu’il en est libéré, continue d’exister pour lui. Ce peuple circule dans tout son temps, il est véritablement seigneur de ces siècles dont il conserve l’active possession. » Cette force que constitue pour un peuple le fait de pouvoir circuler dans tout son temps n’est-elle pas, pour lui, à l’heure de la mondialisation, vitale ?

Il est sans doute moins facile pour les Français de circuler dans leur histoire en se l’appropriant complètement. Je pense à ces deux catégories de Français distinguées par Marc Bloch en 1940, et qui selon lui, ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ; comment vibrer à la fois pour la sacralisation du roi et pour la souveraineté du peuple ?  Pour circuler dans tout leur temps, il faudrait que les citoyens français ne soient pas divisés entre eux et en eux-mêmes entre deux nostalgies incompatibles, la nostalgie monarchique et la nostalgie révolutionnaire.

En retraçant une histoire du désir dans les temps modernes, de Cervantès à Proust, Girard a aussi montré l’irréversibilité du temps : sous l’effet de la mimésis, moteur de l’histoire, le passage d’une société hiérarchisée, aristocratique à une société égalitaire, démocratique, est à la fois inévitable et irréversible ; on ne revient pas en arrière, la médiation externe, la vénération à l’égard de modèles inaccessibles a été remplacée par la médiation interne, l’imitation du semblable, puis la médiation double, c’est-à-dire la concurrence de tous. « La médiation double est un creuset où se fondent lentement les différences entre les classes et les individus. »

La monarchie britannique, la seule en Europe, par le rite du couronnement, à sacraliser son monarque, a conservé un certain sens de la hiérarchie héréditaire, soit une verticalité, une transcendance au sein d’une véritable démocratie, multiculturelle en raison du passé colonial. Cette transcendance qui plonge ses racines dans le temps historique, est de l’ordre d’un temps « immémorial », elle ne donne pas seulement l’épaisseur de la durée à un Etat moderne, elle lui confère une vocation. Les sujets de Sa Majesté n’ont pas à choisir leur identité, ce « moi » ou ce « nous » qu’il faut affronter aux autres, ils la reçoivent sous la forme d’une singularité qui s’affiche dans des détails, une façon de parler hésitante, « l’understatement », un style vestimentaire : la reine ne porte pas toujours sa couronne mais des chapeaux invraisemblables ;  assortis à des tailleurs de la même couleur criarde que leur fameuse « jelly », ils  symbolisent cette singularité ; on ne se demande pas si c’est de bon ou de mauvais goût, il s’agit d’une inimitable différence. Rien d’étonnant que les excentricités et les innovations, par exemple la minijupe, soient également une spécificité anglaise.

Girard a montré que l’autonomie est un leurre. « Ni Dieu ni maître », cette belle formule est entachée de suspicion. Tocqueville avoue, dans un passage de La Démocratie en Amérique que j’ai gardé en mémoire, ne pas croire à la possibilité pour l’homme de jouir d’une entière liberté ; c’est pourquoi, écrit-il : « s’il est athée, il faut qu’il serve et s’il est libre, il faut qu’il croie. » L’autonomie est cependant un concept irrécusable pour penser la démocratie ; le tort de l’individu moderne est sans doute d’avoir rendu l’autonomie incompatible avec l’hétéronomie. Pourtant, l’idée selon laquelle on doit recevoir de l’extérieur les moyens de se construire et de se définir n’est-elle pas une idée de bon sens ? L’acceptation de la verticalité (la médiation externe) est le seul moyen d’éviter les affres de la « transcendance déviée », c’est-à-dire l’idolâtrie, si bien analysée par Girard. En effet, ce désir légitime d’« être soi-même » dans un monde concurrentiel serait mieux protégé des affres de l’envie, de la jalousie et de la haine impuissante (3) s’il était à l’abri de quelque chose qui nous transcende et nous permet de nous rattacher à nous-mêmes ; c’est ce « quelque chose » qui s’est incarné, y compris pour le Commonwealth, dans une reine, pendant le règne d’Elizabeth II.

Pour enfoncer le clou, je pense à l’autre événement historique que constitue le nouveau gouvernement de Sa Majesté, présidé par Liz Truss.  Les postes-clés y sont confiés à des personnes que nous dirions issues de la « diversité » ; c’est une représentation de la société multiculturelle britannique au plus haut niveau de l’Etat dans un cabinet plus que droitier ; événement remarquable, auquel il faut ajouter ces sondages édifiants : 53% des Britanniques estiment que l’immigration est une bonne chose et 70% que la diversité est bénéfique. On peut se poser la question : comment se fait-il que la colonisation anglaise, qui fut d’une grande violence, n’ait pas creusé entre les pays ex-colonisés et la nation ex-impériale ce fossé de haine et de rejet tel qu’on le voit ailleurs, par exemple chez nous ?

Proposons, pour conclure, un élément de réponse girardienne : la colonisation française, malgré sa violence indéniable, a été « universaliste », elle a préféré l’assimilation au séparatisme ou au régime d’apartheid. Elle a voulu effacer les différences plutôt que de les reconnaître et de les pérenniser. « Nos ancêtres les Gaulois » ont été imposés à tous les écoliers, quelle qu’ait été la réalité de leur passé. Le résultat a été que le ressentiment du colonisé s’est porté sur ce « creuset » où devaient se fondre les différences entre les peuples : ils ont haï l’universalité comme symbole de la violence indifférenciatrice de l’impérialisme occidental.

La monarchie britannique n’est pas « universaliste ». Elle a été impérialiste, elle a constitué un Empire. Et le Commonwealth, composé de nations devenues indépendantes et libres d’y adhérer, pleure aujourd’hui sincèrement SA souveraine.  Vue sous l’angle de la théorie mimétique, cette réussite pourrait s’expliquer ainsi : une haine impuissante, celle de la médiation interne, répand sur les âmes un poison mortifère parce qu’on ne peut haïr l’autre sans ressentiment à l’égard de soi-même ; or, il semble que les sujets de la Couronne aient réussi à éviter cet écueil et même à tirer avantage de leur servitude comme de leur indépendance en insufflant à leur haine ce qu’il faut voir comme de la vénération, en tous cas une forte dose d’admiration qui a fait barrage au ressentiment, c’est-à-dire à la haine de soi.

*****

Notes :

 1) Mensonge romantique et Vérité romanesque, chapitre V « Le Rouge et le noir »

 2) Comme la Marseillaise, l’hymne anglais est d’origine française. Composé pour demander à Dieu la guérison de Louis XIV, en 1686, par une dame de la cour, la duchesse de Brinon, pour les paroles et Lully pour la musique.

3) Stendhal dans les Mémoires d’un touriste.

10 réflexions sur « God save the Queen… »

  1. Très beau papier

    Merci à Christine ORSINI

    Cordialement

    Paul-Patrick Salentin Oscar-Invest 28, rue du Mont-Thabor 75001 Paris Tel fixe 01 40 15 06 62 Tel port 06 14 08 53 99

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  2. Et l’amour de la monarchie n’est pas un romantisme??
    Mon prince charmant.
    La république et la démocratie ne sont pas romantiques la monarchie et l’amour des vieilleries est bien romantique.
    Hum, je rappel que l’impérialisme Britannique fût avec L’Urss et l’Allemagne Nazis surement l’un des plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.

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  3. Le chapeau bleu à fleurs de mimosa n’empêchât pourtant pas le Brexit, après que le Royaume-uni ait toujours refusé l’élection d’un homme fort à la tête de la commission européenne.
    L’Occident s’accroche comme il peut aux restes de sa domination et la qualité humaine de la reine n’aura pas pu endiguer les excès du libéralisme qui refuse toute régulation, le phare de la liberté se transformant pour une majorité d’humains en symbole d’oppression.
    Le fatras sacrificiel de la royauté tente de colorer les tabloïds de sa présence divine, les menteurs brexiteurs et leurs collègues oligarques de tous pays mènent leur commerce débridé au nom de la chrétienté, la parole sainte est écrasée par les violences du sacré démonétisé, un monarque décédé vaudrait-il plus ou moins qu’un monarque décapité ?
    Il semblerait que la mort soit pour nous la dernière créance, et nos dés sont jetés aux hasards de la chance, long live the king et vive la République, il serait si urgent de nous réconcilier.

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  4. Bon je reviens parce que je relis le début de l’article.
    Je m’avoue surpris (au delà des positionnements politiques de René Girard) je n’ais jamais lu d’éloge de la monarchie dans aucun de ses livres.
    Je rappel que la théorie mimétique est également une théorie des masses et une critique de la pensée de masse!!
    Petit rappel en effet l’émoi médiatique appartient bien à cet effet de foule!!!
    Par ailleurs le premier personnage de la galaxie Girardienne c’est Don Quichotte et ses aveuglement Chevaleresques !!!
    Il me semble que les railleurs de France inter si ils peuvent paraître ridicule (hein la pensée Girardienne c’est la pensée d’un juste milieu) la foule Britannique l’est également.
    Le respect de la tradition n’est aucunement conforme à une pensée girardienne (la tradition du meurtre expiatoire?)
    Se retrouvent dans les sentiments profonds ou pas des Britanniques également…
    Une nostalgie malsaine de l’empire Britannique…
    Une idolâtrie malsaine.
    Plus René Girard avance en âge plus il se converti et s’inscrit dans une obéissance de l’église catholique.
    1 dans la bible la monarchie ne va pas de soit.
    C’est un choix par défaut qui fait suite au livre des Juges. Période certainement bien plus collégiale que celle de la monarchie Davidique.
    La communauté des apôtres étant pour moi le plus bel éloge qui puisse être fait de la démocratie.

    2 Relire la position du Pape François et son discours sur la démocratie au Kazakstan mais également son discours sur la guerre en Ukraine qui contrairement à ce que j’ai pu lire ici est particulièrement pertinent. Pourquoi pas également prendre en compte la sainte absence du dit Pape aux funérailles d’une Reine temporelle chef d’une église qui se dit chrétienne.

    Voilà je m’excuse je n’ai pas beaucoup de temps. Mon écrit pourrait être bien mieux articulé.
    Mais j’espère que mon raisonnement sera compris dans ses grandes lignes.

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    1. Monsieur, je crois avoir compris votre commentaire dans ses grandes lignes. J’y réponds de la façon suivante : 1) ma réflexion n’a qu’une prétention : être d’inspiration girardienne. Ce qui signifie deux choses : de n’être pas partisane (je ne dis pas que Girard était monarchiste !) et de mettre en œuvre des concepts girardiens, notamment ceux de « médiation externe » et de « médiation interne ».
      2) Quant à l’absence du Pape aux obsèques royales, vous semblez oublier qu’Henri VIII, fondateur de l’Eglise anglicane, a rendu cette présence impossible.

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  5. Merci pour ce très beau texte. C’est une salutaire mise au point qui renvoie dos à dos les idolâtres de la monarchie anglaise et ses détracteurs acharnés. Merci surtout de nous rappeler la réhabilitation du symbole par Girard.

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  6. Chère Christine Orsini
    Je suis admiratif devant votre analyse de la situation anglaise, et je vous rejoins tout à fait lorsque vous écrivez : « le tort de l’individu moderne est sans doute d’avoir rendu l’autonomie incompatible avec l’hétéronomie », vous reprenez là un vocabulaire familier pour les lecteurs de Marcel Gauchet, mais en prenant position en faveur de la foi : lui ne va pas jusque-là, et cela borne sa pensée. C’est en effet la seule issue permettant de résoudre la contraction inhérente à la période post-révolutionnaire, contradiction qui entraine un certain nombre d’attitudes paradoxales observée notamment par Tocqueville, que vous rejoignez me semble-il (et moi aussi…).
    Je ne vous suivrai pas dans votre jugement sur la relation entre les français et leurs anciens colonisés. J’ai été 4 fois au Mali, et l’amour des français et de la France qui se manifeste à chaque instant, leur accueil et leur attente m’a profondément bouleversé. Je n’ai vu nulle part « ce fossé de haine et de rejet » que vous imaginez. J’aurais beaucoup d’exemples à donner en ce sens, mais ce serait un peu long.
    Je pense néanmoins que votre analyse est encore juste lorsque vous soulevez la question de l’universalisme français : c’est un morceau beaucoup plus difficile à avaler, pour eux comme pour nous, et cela produit parfois quelques reflux gastriques, si je puis dire…. Pour ma part, je préfère ce morceau de choix à la nostalgie de l’Empire qui se manifeste encore au Royaume-Uni, mais aussi en Russie, en Turquie et en Chine…

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  7. Je voudrais tout de même ajouter quelques précisions à mon commentaire précédent : j’évoquais le Mali, dont la ville de Ségou fut la capitale de l’AOF (Afrique Occidentale Française), part importante de l’Empire français. Qui le sait désormais ? J’ai eu l’occasion de visiter le chantier de restauration du lycée de Ségou, construit par les français dans le plus pur « style soudanais »: une très belle synthèse d’éléments architecturaux locaux typiques et de techniques de construction occidentales, dont les maliens sont particulièrement fiers. Qui le connait en France ? J’étais accompagné d’un ami, ancien inspecteur de l’« Education Nationale » malienne. Le directeur de l’établissement, qui me prit pour l’architecte en charge des travaux de restauration – je fis mime d’être celui qu’il croyait…– m’entraîna à l’intérieur, devant une fresque en mauvais état, représentant une carte de l’Afrique de Ouest avec en son centre le nom de la capitale dûment soulignée : Ségou. Et là, retenant sa colère et son émotion mêlés, et qui menaçaient de déborder, il me dit fermement : « Et ça, vous n’y toucherez pas ! Hein ? ». Bien entendu, je l’ai rassuré…
    Le Mali, le Sénégal, la Maroc, la Tunisie… étaient des colonies. Il en allait autrement de l’Algérie, qui n’était pas considérée comme une colonie, mais comme partie intégrante de la nation France. Là se situe le drame qui s’est noué entre nos deux pays et nos deux peuples. Et précisément, un ami malien qui avait fait ses études à l’ENA – d’Alger !… il n’est jamais venu en France –, me disait que de son point de vue, le problème des algériens, énorme, était « qu’ils ne savent pas qui ils sont ». Pour le dire franchement, avec l’Algérie, la France a fait une lourde erreur, qui a menée à une guerre atroce, et nous en payons toujours les conséquences, sur les deux rives de la Méditerranée. Tocqueville, dans son « Rapport sur l’Algérie », l’avait déjà écrit, et on peut même soutenir en le lisant qu’il avait déjà prévu en 1841 non seulement la guerre à venir, mais aussi le terrorisme islamiste. Mais allons demandez aux Irlandais si l’Empire anglais n’a pas commis, lui-aussi, une lourde erreur, que les actuels politiciens, mais aussi les têtes couronnées, ne sont pas prêts de reconnaitre et de rattraper… Nous n’avons pas gardé, à ce que je sache, une enclave française en Algérie.

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  8. Un ami a attiré mon attention sur la grande hypocrisie qui a souvent sous-tendue notre universalisme. D’un côté la brutalité et la morgue raciste de bien des colons, de l’autre la naïveté des « hussards noirs » de la République : la médiation interne est toujours fortement teintée d’hypocrisie.

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    1. Je ne suis pas sûr de comprendre le sens de votre réponse : « la médiation interne est toujours fortement teintée d’hypocrisie. » Voulez-vous dire que nous serions, en France, condamnés à la médiation interne, alors que l’Empire Britannique, en conservant la royauté, y échapperait ? Dans ce cas, la naïveté des horse guards n’a rien à envier à celle des hussards noirs…
      Puisque vous aimez Tocqueville et que je l’aime aussi passionnément, je pense que sa position est particulièrement intéressante par rapport à ce cas particulier de la laïcité française. Je le cite : « Les religions donnent l’habitude générale de se comporter en vue de l’avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu’à la félicité de l’autre. C’est un de leurs plus grands côtés politiques. Mais, à mesure que les lumières de la foi s’obscurcissent, la vue des hommes se resserre, et l’on dirait que chaque jour l’objet des actions humaines leur paraît plus proche. […] Je ne doute donc point qu’en habituant les citoyens à songer à l’avenir dans ce monde, on ne les rapprochât peu à peu, et sans qu’ils le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses. Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu’à un certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la foi. » (T.3, p.304-305 http://www.gallica.bnf.fr).
      L’universalisme révolutionnaire n’est pas le catholicisme, chacun en conviendra, néanmoins, la fille ainée de l’Eglise continue à jouer son rôle à travers son histoire mouvementée, quand la « médiation externe » britannique continue à se fixer sur un modèle identitaire et impérial, qui lui, n’a rien d’universel. Car c’est bien la rupture avec l’Eglise catholique qui est l’évènement fondateur et fondamental outre-Manche. Et il agit actuellement comme un boulet, me semble-il : les funérailles de la reine agissent comme un moyen classique pour rassembler un peuple profondément divisé et livré à des politiciens irresponsables. Il est bien compréhensible qu’ils se raccrochent à cette dernière bouée de sauvetage : on se rassemble toujours autour d’un cadavre, vous le savez bien. Appelez-vous ce phénomène « médiation externe » ?

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