Le meurtre fondateur, un mythe paléolithique ?

par Jean-Marc Bourdin

La deuxième thèse de la théorie mimétique postule que le mécanisme de la victime émissaire est fondateur des sociétés humaines. Il coïnciderait avec l’hominisation qu’il aurait déterminée et donc remonterait – au moins – à l’apparition de l’homme moderne, notre espèce homo sapiens sapiens, aujourd’hui située il y a 200 à 300 000 ans ; et plus probablement à la bifurcation entre grands singes et premières espèces qualifiées d’homo. Des situations de tous contre un ont au demeurant été observées par des éthologues dans des populations de chimpanzés, information déjà signalée dans le blogue. Également dans le blogue, nous avons évoqué l’identification d’un culte du crâne dans un site cérémoniel en Anatolie au mésolithique, avant la révolution de l’agriculture et de l’élevage. Reste une zone de plusieurs centaines de milliers d’années, voire de plusieurs millions d’années dans laquelle les données archéologiques et paléoanthropologiques manquent ou sont interprétables de manière plus que hasardeuse.

Face à cette impasse, peut-on solliciter les mythes de manière scientifique ? Les mythes renvoient-ils comme le postule la théorie mimétique à des événements réels qu’on appellerait aujourd’hui lynchage remontant au moins au Paléolithique, voire plus loin encore dans l’histoire de l’humanité ? Pour être traitée, cette question doit être décomposée en deux items :

1/ Les mythes, ou du moins certains d’entre eux, sont-ils la relation d’événements réels plus ou moins mensongère, estompée ou édulcorée dans la durée et du fait de leur transmission longtemps orale ? 

2/ Fictions symboliques ou témoignages altérés, ces récits peuvent-ils remonter au moins au Paléolithique ?

Sur le premier point, celui qui laisse le plus de place aux spéculations, nous avons une opposition radicale entre Claude Lévi-Strauss, tenant du mythe comme expression d’une pensée sauvage, et René Girard, persuadé (en partie comme le Freud de Totem et tabou) que les récits de violences meurtrières et d’expulsions de la communauté de personnages tout à la fois accusés d’avoir causé le trouble en son sein et divinisés pour la résolution de la crise dont ils sont également crédités ont été inspirés par des phénomènes réels. Girard les appelle crises mimétiques et mécanismes de la victime émissaire là où Freud parlait plus spécifiquement de meurtre du père par la horde primitive dans le souci psychanalytique de relier l’événement fondateur à des structures familiales. Dans sa critique de Lévi-Strauss, Girard doute que la “pensée sauvage” se soit adonnée d’emblée à des jeux structuralistes et sémiologiques et en conclut donc à l’existence de violences réelles et mémorisées par la communauté.

Le deuxième point connaît actuellement des avancées qui devraient permettre de trancher le débat chez les mythologues. Ceux-ci sont désormais en mesure de postuler avec des méthodes statistiques solides que, lorsqu’un nombre significatif de mythèmes (des particules élémentaires d’un récit mythique) se retrouve dans des mythes de diverses régions du monde où une diffusion tardive est peu vraisemblable, il est probable que ces différents mythes sont apparentés et non de simples coïncidences ou le reflet d’une universalité des modes de pensée humains. En particulier si des mythes se ressemblent fortement jusque dans leurs détails et se retrouvent en Afrique, en Eurasie, en Amérique, voire en Australie, il y a fort à parier qu’ils existaient avant que les populations qui les ont conservés se séparent durablement : disons 10 à 15 000 ans pour des mythes entre autres amérindiens, voire 50 000 pour des mythes également présents chez les aborigènes d’Australie.

Pour voir dans le détail la rigueur scientifique de ces analyses, je vous recommande la lecture de l’ouvrage que vient de faire paraître Julien d’Huy : Cosmogonies. La préhistoire des mythes, aux éditions La découverte, 2020. Il est préfacé par Jean-Loïc Le Quellec, autre mythologue pionnier dans la  recherche généalogique des mythes paléolithiques. Il s’appuie notamment sur une base de données de plusieurs milliers de mythes regroupés par un chercheur russe, Yuri Berezkin, qui l’a mise en ligne et qui permet d’en comparer les composantes élémentaires.

Si les mythes étudiés dans Cosmogonies ne relèvent pas spécifiquement de la famille des meurtres fondateurs, encore que (par exemple les mythes de type Polyphème, de plongeon cosmogonique, de vol du feu ou de femme-oiseau), il devrait être possible de prolonger les travaux initiés par Girard en comparant par exemple le mythe ojibwa, le mythe tikopia, la naissance du soleil et de la lune chez les Aztèques, les mythes grecs et scandinaves, les mythes associés aux monarchies sacrées africaines, etc. en appliquant les mêmes méthodes statistiques à la recherche des mythèmes qui expriment le mieux les différents temps de la crise mimétique et de sa résolution violente. 

Si un de nos lecteurs cherche un sujet de thèse, voilà un champ d’étude qui pourrait être passionnant… Une base de données, des méthodes statistiques, une théorie robuste, une hypothèse fascinante à confronter à un stock de mythes. Si les intuitions girardiennes pouvaient s’appuyer sur des fréquences statistiques de coexistence dans un grand nombre de mythes dispersés dans toutes les parties de la planète des mythèmes associables aux meurtres ou expulsions fondateurs, la théorie mimétique s’en trouverait significativement consolidée.

Un podcast de France Culture sur le questionnement des mythes :

https://www.franceculture.fr/emissions/carbone-14-le-magazine-de-larcheologie/peut-fouiller-les-mythes

12 réflexions sur « Le meurtre fondateur, un mythe paléolithique ? »

  1. Fort intéressant mais je doute, sauf découverte de nouvelles technologies que j’ignore, que l’on découvre des preuves archéologiques stricto sensu des mythes. Le livre de Ian Hodder Violence ant the Sacred in the ancient Near East. C.U.P. quoique remarquablement documenté est la preuve que le ‘réel archéologique’ ne parle jamais tout seul : les archéologues le font parler et au-delà les anthropologues…et les mythologues…parfois d’ailleurs de façon très convaincante, mais…

    Alain Marliac, archéologue, Directeur de recherches honoraire de l’IRD, Docteur ès Lettres, Docteur en préhistoire. < a.marliac@free.fr

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  2. Cher Monsieur,

    Vous avez parfaitement raison. Le travail de Julien d’Huy recherche dans la phylogénétique des mythes un palliatif statistique et probabiliste aux limites des ressources de l’archéologie. La part d’interprétation restera toujours importante dans tous les cas : c’est au demeurant le cas avec le meurtre fondateur girardien qui reste hautement spéculatif. Disons qu’il s’agit là d’une possible pièce d’un puzzle (encore à découper) qui restera quoi qu’il arrive incomplet.

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    1. Tout à fait d’accord. Je pense que le savoir n’est pas que ‘rationnel’ : je travaille sur les associations de savoirs dans la lignée de B. Latour dans le cadre de ma discipline appliquée surtout en Afrique noire. Le livre de J. d’Huy m’intéresse donc aussi..et je suis un girardien passionné…co-fondateur de notre association..à la retraite depuis.

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  3. Pour prolonger la réflexion sur le meurtre fondateur.
    Nous devons à Girard de l’avoir découvert ou reconnu dans les mythes lointains ou anciens qui en sont issus.
    Plus près de nous dans le temps, ou dans l’espace, a-t-il disparu ? Ce n’est pas sûr.
    Plus près de nous, il y a une époque qui – ainsi que l’a écrit François Furet – s’est voulue « le recommencement de l’histoire humaine », la Révolution française. Celle-ci a connu une crise mimétique extrême, qui n’a guère à envier à celles du paléolithique. Quant au meurtre fondateur, il y a l’embarras du choix. Sera-ce la condamnation et l’exécution de Louis Capet ? On peut certes y voir un meurtre, mais qui n’arrête pas la crise, moins fondateur par conséquent que liquidateur. Mieux vaut retenir – dix-huit mois plus tard – la chute et l’exécution de Robespierre, qui met fin à la Terreur proprement dite et sauve la Révolution : meurtre fondateur, fondement méconnu de la France républicaine, dont nous sommes encore aujourd’hui les bénéficiaires. Et par delà les récits et analyses historiques, qui ne manquent pas, la mémoire entourant l’événement et la période a une forte tendance à prendre des teintes mythiques.
    À qui voudrait approfondir le sujet, je me permets de renvoyer à mon étude parue dans Contagion 26, 2019, sous le titre : « The French Revolution, Archives and Mimetic Theory » ; ou à sa version originale : « La Révolution française, les archives et la “théorie mimétique”», dans Identity and Loss of Historical Memory : The Destruction of Archives, éd. Igor Filippov et Flocel Sabaté (Peter Lang 2017), p.89-109 (spécialement p.97-103).

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  4. Absolument. L’institution royale a longtemps conservé son origine sacrificielle d’un bouc émissaire en sursis et les élections présidentielles avec la menace de non réélection en garde des traces.

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  5. Cher Jean Marc,, je suis descendu sur le pont et j’ai pris le quart, comme annoncé, afin de cueillir au passage et le jour et ton article. La méthode statistique appliquée à l’anthropologie procède en général d’un relativisme qui m’est étranger, ce qui n’interdit pas, et même commande de se laisser troubler par l’homogénéité, et en tout cas la « transposabilité » de certains mythes pourtant apparemment très divers. A ce stade, je ne saurai problématiser philosophiquement ton propos, mais je flaire une piste…

    Bien amicalement

    Thierry

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  6. Cher Thierry,

    Je te recommande d’écouter le podcast joint à mon article qui reprend son entretien d’1/2 h à France Culture pour vérifier la pertinence de sa méthode.

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  7. Passionnant. J’ai aussi écouté l’émission de France-culture. Il me semble que toutes ces avancées dues à l’invention et à l’application de méthodes très rigoureuses de comparaison des mythes servent surtout à améliorer notre savoir sur les mythes eux-mêmes, sur leur origine et leurs transformations ; la question de savoir quelle part de réalité la comparaison des mythes permet de saisir est laissée de côté. Cette question est-elle décidément non scientifique ?

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    1. A mon avis, une réponse statistique probabiliste sur la réalité des événements originels ne sera sans doute pas possible. De même la réponse archéologique n’est pas envisageable. Nous resterons contraints d’interpréter des rites et des oeuvres pariétales à partir d’observations éthologiques, laissant place à la spéculation. Maintenant je ne suis pas le mieux informé pour affirmer ces doutes.

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