Chiffons rouges et bonnes manières

par Bernard Perret

On n’en finirait plus de dresser la liste des « petites phrases » provocantes d’Emmanuel Macron. Provoquer n’est pas toujours une mauvaise chose, mais ce ne peut être une méthode de gouvernement, surtout quand les provocations sont perçues comme des transgressions, des marques ostensibles de non-respect des codes qui doivent régir la politique comme les rapports sociaux ordinaires. Le caractère transgressif de sa vie privée aurait dû nous alerter : on sent chez Emmanuel Macron la tentation permanente d’agiter des chiffons rouges, de montrer qu’il est assez fort et sûr d’être investi d’une mission pour dire de qu’il pense et s’affranchir de certaines règles non écrites de la vie publique. Avant même d’être élu, il n’avait pas craint de déclarer « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », ce qui ne peut qu’être perçu comme dévalorisant par tous ceux qui rêvent d’accomplir de grandes choses au service désintéressé de leur pays et de l’humanité. Et l’on a eu ensuite le fameux « pognon de dingue ».

Mentionnons rapidement quelques provocations récentes. Commençons par « l’Otan est en état de mort cérébrale » : c’est largement vrai, mais à le dire aussi crûment on risque de se faire de nouveaux ennemis parmi les pays qui ne peuvent envisager de se passer du parapluie américain. Dans un tout autre registres, annoncer au cours d’une rencontre avec des viticulteurs que l’État ne s’associera pas à l’opération « Janvier sans alcool », c’est dire sans prendre de gants que l’on est à l’écoute des lobbies économiques et qu’on se moque de l’avis des médecins et associations qui luttent contre les ravages de l’alcoolisme. Dernière en date de ces provocations : faire voter par l’Assemblée nationale une résolution affirmant que l’antisionisme est une forme de l’antisémitisme, ce qui est insultant non seulement pour les palestiniens mais aussi pour ceux à qui l’État hébreux pose de sérieux problèmes purement politiques par sa nature ethno-religieuse, son histoire faite de violence et d’exclusion et son mépris assumé de la légalité internationale, mais qui n’en considèrent pas moins l’antisémitisme comme une monstruosité.

Pour finir, la gestion des réformes sociales témoigne d’une tentation permanente de passer en force, sans donner suffisamment de temps à la pédagogie et au dialogue avec chacun des groupes sociaux concernés. Les critiques qu’exprime à ce propos le très réformiste patron de la CFDT Laurent Berger, sont très significatives. Quel que soit par ailleurs le bien-fondé des réformes mises en chantier, on ne peut s’empêcher de penser que la méthode Macron relève d’une volonté quelque peu perverse d’instrumentaliser la violence sociale en mettant en scène une opposition frontale entre un réformisme libéral qu’il est le seul à pouvoir incarner et un front du refus mêlant les forces corporatistes aux populistes de droite et de gauche. Déclarer, dans le même contexte, que « notre pays est trop négatif sur lui-même », c’est donner l’impression de prendre à la légère toutes les souffrances qui s’expriment, au risque d’accroître les frustrations et la violence.

À des années lumières de Macron, mais non sans lien avec ce qui précède, je vous recommande vivement d’aller voir avant le 15 janvier la pièce « Les règles du savoir-vivre dans la société moderne » de Jean-Luc Lagarce au Studio Hebertot. Écrit à partir d’un manuel de savoir-vivre datant des années 1880, le texte de Lagarce peut être vu au premier degré comme une satire piquante des mœurs d’une société révolue. Mais, grâce au jeu stupéfiant de l’actrice Sophie Paul Mortimer, le spectacle accède à une autre dimension, plus profonde et tragique. Ce que laissent voir le corps et les mimiques de l’actrice, c’est tout un monde de passions, de peurs et de tristesses qui bouillonne sous le vernis des convenances. On comprend que l’enjeu est toujours de les contenir pour préserver un ordre social beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Il faut pour cela que les conventions et accords tacites qui fondent la vie en commun puissent être solennellement confirmés dans ces circonstances exceptionnelles de la vie sociale que sont les naissances, les mariages, les anniversaires, les décès. Comme le résume Lagarce : « Naître, ce n’est pas compliqué. Mourir, c’est très facile. Vivre, entre ces deux événements, ce n’est pas nécessairement impossible. Il n’est question que de suivre les règles et d’appliquer les principes pour s’en accommoder, il suffit de savoir qu’en toutes circonstances, il existe une solution, un moyen de réagir et de se comporter… ». Mutatis mutandis, on pense à cette phrase de Girard : « Dans un univers où le moindre faux pas peut entraîner des conséquences formidables, on comprend que les rapports humains soient marqués par une prudence qui nous paraît excessive, qu’ils exigent des précautions qui nous paraissent incompréhensibles…..Quand l’irrémédiable cerne les hommes de toute part, ils font preuve, parfois, de cette « gravité noble » auprès de laquelle nos allures affairées sont toujours un peu cocasses[1]. » N’est-ce pas toujours d’actualité, et à méditer par ceux qui nous gouvernent ?

[1]     La violence et le sacré, Grasset 1972, p. 37.

3 réflexions sur « Chiffons rouges et bonnes manières »

  1. Il semble que le chiffon rouge soit de plus en plus le signe de ralliement de ceux qui aspirent à se faire élire ou réélire, et ce, au-delà de notre seul Hexagone. La bonne éducation et le dialogue policé ne semblent plus de mise à l’heure du buzz.

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  2. Merci à Bernard pour ce commentaire pertinent de notre triste actualité sociale actuelle ! J’adhère complètement à ce qu’il écrit, tant sur la forme que sur le fond. Macron va, malheureusement, vouloir sortir la tête haute de ce conflit, aux dépens des Français qui méritent un meilleur comportement à la tête de l’Etat

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  3. La question que je me pose est de savoir, face à cette manière « inimitable » selon un diplomate qu’a le président de dire la vérité, si, quand cette vérité est réelle, L’Otan par exemple, au contraire de l’antisionisme vu comme un antisémitisme, ce qui est faux et entrainerait les juifs français dans un conflit qui n’est pas le leur, si c’est la manière de dire, ou la chose dite qui est transgressive ?
    En d’autres termes, et pour le sujet qui nous intéresse ici, si le fondement anthropologique religieux qui fonde nos lois( la défense des victimes abordée Par JmBourdin dans l’article précédent) est dicible, avouable au niveau institutionnel, la Ve République étant un instrument sacrificiel imaginée par De Gaulle pour contenir les excès révolutionnaires du peuple régicide ?
    Si Macron ne serait pas alors à même de trouver un chemin pour l’institution d’assainir son rituel électoral par la reconnaissance du fondement anthropologique de la laïcité, qui est connaissance du phénomène religieux au sens girardien donc chrétien, et qui représente encore un des sujets les plus radioactifs, une vérité ici reconnue mais prise ailleurs comme prosélyte et confessionnelle qui transgresserait la laïcité, donc encore enfouie et bien loin de trouver son consentement démocratique ?
    Même si cette question est fondamentalement subversive, et au-delà de Girard c’est au Christ que nous devons cette subversion, il est indispensable de pouvoir se la poser, observant le fait que ce n’est pas un hasard que ce soit en France qu’elle soit posée, la parure républicaine tachée du sang de son roi étant l’aveu fondamental de toute conversion, où le héros n’est plus le persécuteur, mais celui qui se reconnait persécuteur et lentement dégage les raisons de sa tendance persécutrice.
    Saurons-nous sortir du temple antique où le rideau déchiré ne dissimule plus le vice de notre condition, et reconnaître que le temple est la création, ce corps ressuscité alors, où la procession éclairée par la vérité peut exercer sa liberté démocratique ?
    Ce serait à mon sens, et c’est l’occasion de vous remercier, Mr Perret, pour votre dernier ouvrage qui est accompagnement et inspiration, ce serait un chemin pour vivre notre foi dans la cité laïque après René Girard, d’incarner réellement ce consentement à l’invitation christique de ne plus croire en la violence, d’être réellement des incroyants.

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