Un girardien inattendu ?

par Jean-Louis Salasc

En ce mois de novembre 2020 se commémore le cinquantenaire de la disparition de Charles de Gaulle. En guise d’hommage, voici une analyse comparée de deux de ses discours. Loin des actuelles célébrations de circonstance, elle suggérera la dimension girardienne de son sens politique.

Nous sommes le 24 mai 1968. La France va à vau-l’eau, le pouvoir est contesté, le pays paralysé. Les universités sont bloquées, les écoles et lycées fermés. Les 10 et 11 mai, les manifestations se sont transformées en émeutes. Le 16 mai commencent les grèves et les occupations d’usines. Le mouvement, parti en début de mois comme une saute d’humeur estudiantine, est devenu une remise en cause de la société. L’Assemblée s’agite, une motion de création d’un gouvernement provisoire est rejetée de peu.

De Gaulle décide de prendre la parole. Ce sera une allocution télévisée. Il s’y livre à une analyse de la situation, diagnostique le besoin de réformes, se déclare prêt à les conduire à condition d’avoir la confiance des Français. Il annonce donc un référendum, et son intention de se retirer en cas de résultat négatif (1).

Ce discours, maintes fois analysé depuis, est en lui-même remarquable. De Gaulle rapporte d’emblée la crise en cours au point clef de l’organisation sociale dans une démocratie : « On y voit tous les signes qui démontrent la nécessité d’une mutation de notre société et tout indique que cette mutation doit comporter une participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement. »

C’est une question de fond et elle n’est pas nouvelle. Voilà ce qu’en dit Hegel dans un cours donné en novembre 1830 à l’université de Berlin : « C’est là le deuxième moment essentiel de la liberté : le droit infini du sujet de trouver la satisfaction dans son activité et son travail. Si les hommes doivent s’intéresser à une chose, il faut qu’ils puissent y participer activement (…) C’est là un caractère essentiel de notre époque : les hommes ne sont plus guère conduits par l’autorité ou la confiance ; c’est seulement en suivant leur jugement personnel, leur conviction et leur opinion indépendante qu’ils consentent à collaborer à une chose ». (2)

Si pertinente soit-elle, l’allocution du 24 mai tombe à plat ; elle ne produit aucun effet et la crise continue de plus belle. C’est sur la défensive que Pompidou entame le lendemain les négociations de Grenelle. Le protocole d’accord conclu le 27 mai est rejeté par la base ; le gouvernement se retrouve sans perspectives. Plus de métros, d’autobus, de trains ; la moitié des stations-services sont à sec.

Le 29 mai, stupeur, le général a disparu, personne ne sait où il se trouve ; on apprendra plus tard qu’il a rejoint Massu pour quelques heures, à Baden-Baden. Le lendemain, le 30, il est de retour et s’adresse à nouveau aux Français. C’est une intervention à la radio, vers 16h30, plus courte que celle du 24 mai. Il annonce fermement qu’il ne se retirera pas et prononce la dissolution de l’Assemblée nationale.

Le résultat est spectaculaire. Les dirigeants communistes et syndicaux diront plus tard : « Nous avons tout de suite compris que la partie était terminée ». Les gaullistes exultent. Une manifestation monstre se déroule le lendemain sur les Champs-Elysées : un million de personnes. Les grèves et les occupations d’usines cessent, l’activité économique reprend rapidement. Le protocole de Grenelle sera appliqué, et les élections législatives seront un raz-de-marée gaulliste (3).

Beaucoup de commentateurs expliquent l’impact foudroyant de ce discours par sa dramaturgie. Il se tient le lendemain de la disparition du général de Gaulle ; celui-ci convoque sa légende en choisissant la radio, comme le 18 juin 1940 ; le ton est celui du combat, les phrases sont brèves et tranchantes ; la pédagogie et les exégèses du 24 mai ont disparu.

J’aimerais vous proposer une autre piste. Et bien sûr, une piste girardienne.

Voici deux extraits de ce discours :

« … par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l’intimidation, l’intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s’il a déjà des rivaux à cet égard. » (…)

« La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c’est-à-dire celui du communisme totalitaire. »

Que fait ici de Gaulle ? Il fait une chose absente de son discours du 24 mai : il désigne un bouc émissaire ; il lui attribue la responsabilité de la crise. Le général se montre ainsi un héritier d’Apollonios (cf. un précédent billet : https://emissaire.blog/2020/09/09/les-enfants-dapollonios/).

René Girard nous enseigne qu’un bouc émissaire n’est pratiquement jamais à l’origine de la crise dans la communauté. C’est le cas dans cette affaire. Le parti communiste et la CGT ne sont entrés dans le mouvement que trois semaines après son déclenchement. Ils ont provoqué des grèves et des occupations en même temps que les actions des étudiants, mais pas avec eux. Ils se méfiaient de ceux qui allaient « demain devenir leurs patrons ». En réalité, les communistes s’accommodaient fort bien du pouvoir gaulliste. Quant aux « groupes organisés de longue main », cette affirmation ne tient pas face au caractère inattendu sinon spontané des événements (ce qui n’exclut pas des lignes de forces souterraines).

Le girardien du rang est ainsi tenté d’attribuer au recours au bouc émissaire l’efficacité de cette allocution.  D’ailleurs bien des commentateurs de l’époque ont dénoncé l’emploi de « l’épouvantail communiste » par le général. Ce n’est pas le vocabulaire de René Girard, mais nous ne sommes pas loin de l’idée.

Karl Schmidt a écrit : « L’essence du politique est de désigner l’ennemi ». Sous-entendu, pour rassembler la communauté autour de soi. Personne ne doute du sens politique du général de Gaulle ; et selon le critère de Karl Schmidt, son discours du 30 mai en est une éclatante manifestation.

Cependant, le disciple de Girard voit dans le recours au bouc émissaire un mécanisme archaïque, que la révélation chrétienne et la rationalité scientifique devaient permettre de dépasser. Constater que de Gaulle a mobilisé ce mécanisme archaïque le 30 mai : est-ce vraiment un hommage ?

C’en est bien un en vérité. Il y faut les deux discours. Dans celui du 24 mai, le général de Gaulle n’appelait pas à la vindicte contre qui que ce soit ; il sollicitait bien au contraire la réflexion de chacun : nul ne l’a entendu… Six jours plus tard, il change de registre : les Français attendaient une parole qui leur permette une catharsis, il leur fournit un bouc émissaire. Le résultat montre sa profonde intelligence de la psychologie collective. Charles de Gaulle connaissait d’avance l’une des leçons de René Girard : si le mécanisme du bouc émissaire requiert quelqu’un qui le désigne, il faut aussi que la communauté en réclame un.

(1) Le discours du 24 mai :

(2) GWF Hegel : Leçons sur la philosophie de l’histoire, 1822-1830

(3) Le discours intégral du 30 mai :

5 réflexions sur « Un girardien inattendu ? »

  1. Très intelligent hommage (girardien) au général de Gaulle et très instructif, merci de nous permettre de réécouter ces discours historiques. L’ exercice du pouvoir requiert des qualités spécifiques dont certaines seraient considérées comme des défauts dans la relation entre égaux, entre semblables et a fortiori entre amis. Et la frontière est difficile à tracer, sur
    l’instant, entre les discours des vrais chefs, ceux qui ont une vision du bien commun et de l’avenir, et les discours des « démagogues » qui utilisent le mécanisme du bouc émissaire 1) parce que la communauté en réclame un et 2) parce qu’ils sont aux ordres de la communauté pour leur réélection. Quand le chef communique par « tweet », privilégiant la communication entre égaux, la ferveur qu’il soulève, non seulement a son origine dans le mimétisme, la contagion des émotions, mais tient sa force de la désignation des « boucs émissaires »,( les élites corrompues par exemple). Cela fonctionne d’autant mieux que là, tous, à égalité, à la différence du général de Gaulle, « ils ne savent pas ce qu’ils font ».

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  2. Le mécanisme du bouc émissaire est anthropologique. Avant J.C., il n’était pas révélé, après J.C., les APOLLONIOS sont venus et ils s’accroissent pour une montée aux extrêmes, avec des boucs émissaires différents (islamo-gauchistes, populistes, islamophobes, complotistes, mâle blanc hétérosexuel de + de 50 ans, indigénistes…..). De Gaulle fut un maitre en la matière et 1968 fut son sommet avec une évidence (ses deux discours). Son départ devrait être analyser à cette aune: A t’il voulu désigner maladroitement un bouc émissaire, le Sénat ou a t’il négligé de le faire…..
    En tout cas, vous aurez compris, quitte à casser l’unanimité et à me désigner bouc émissaire, je ne m’associe pas à son hommage par ce petit commentaire.

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    1. De Gaulle n’a jamais fait l’unanimité, même si sa mémoire est honorée aujourd’hui par beaucoup de ceux qui l’ont combattu. On peut être hostile à l’idée de « l’homme providentiel », chère à Hegel, on peut aussi être hostile à l’idée qu’un peuple est incapable de se gouverner lui-même et que sa liberté soit réduite à se choisir des gouvernants. Mais rendre hommage à un chef qui a su non seulement faire des choix risqués dont il est devenu difficile, avec le temps, de contester le bien-fondé, mais encore se retirer dès que le peuple, consulté par référendum, lui a opposé un refus, ça me semble raisonnable.
      L’hommage réfléchi de Jean-Louis Salasc me plaît bien parce qu’il n’est pas « politiquement correct », il met en valeur nos contradictions, notre désir d’indépendance, voire d’anarchie et notre désir d’obéissance, voire de servitude. De Gaulle a incarné comme personne après lui, le « modèle-obstacle » pour un peuple qui peut se prétendre adulte. En termes girardiens : détesté parce que vénéré et d’autant plus haï qu’il était admiré.
      Et le fait que, pour en finir, il ait décidé de faire jouer la vieille mais toujours actuelle à l’époque, « peur des Rouges », me semble en effet pouvoir être mis à son crédit. La grande différence avec Apollonios, c’est qu’il est venu à bout d’une réalité porteuse de violence en restant dans le symbolique : il n’y a pas eu mort d’homme(s) en 68 .
      On s’écriait « Ni Dieu ni Maître ». Dans « De la démocratie en Amérique », Tocqueville mettait en garde : « Pour moi, je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique ; et je suis porté à croire que s’il n’a pas la foi, il faut qu’il serve et, s’il est libre, qu’il croie. »

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  3. Girardien, de Gaulle, peut-être, chrétien, sûrement :

    « Nous, nous sommes ce pays là. C’est conforme au génie de la France. Nous n’en sommes plus à la domination et à vouloir l’établir. Mais nous sommes le peuple fait pour rétablir, aider la coopération internationale. C’est ça notre ambition nationale aujourd’hui. Et faute de cela nous n’en aurions aucune. Mais il nous en faut une. Et celle là nous l’avons. Elle est pour le bien de l’Homme. Elle est pour l’avenir de l’humanité. Et il n’y a que la France qui puisse jouer ce jeu là. Il n’y a que la France qui le joue. »

    https://fresques.ina.fr/de-gaulle/liste/recherche/Entretien%20%20avec%20Michel%20Droit/s#sort/-pertinence-/direction/DESC/page/1/size/10

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  4. Bien vu. La juxtaposition des deux discours rend apparent un invariant politique dont la connaissance remonte à la Bible hébraïque. Comme l’écrit Gil Bailie dans « la violence révélée », « On observe [dans l’Exode] une tension interne entre les efforts déterminés d’Israël pour s’extirper du monde étouffant du sacré primitif et son incapacité à maintenir sa propre cohésion culturelle sans avoir recours à quelque résidu de système sacrificiel. » Moïse extirpe son peuple de l’esclavage, mais la révélation qui permet la liberté, en détruisant l’ordre sacrificiel, est aussi génératrice de chaos ; il faut la compenser par la loi et le rite et occasionnellement par le sacrifice d’un innocent (le tirage au sort d’Akân au chapitre 7 du livre de Josué, également cité par Bailie). Paradoxalement, plus la proclamation de la liberté de l’homme est complète, plus ces « résidus » doivent être efficaces et en temps de crise on assiste toujours à une régression vers les comportements sacrificiels qu’on croyait enterrés.

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