St Paul, influenceur avant l’heure ?

par Hervé van Baren

Le texte qui suit est une réflexion inspirée par le récent article publié sur notre blogue, La dépossession de soi1, et plus particulièrement par la vidéo Influenceuse2 qui l’accompagne.

Tout au long de ses épîtres St Paul nous exhorte à la dépossession, à abandonner tout individualisme pour nous fondre en Christ, à imiter Jésus-Christ, à dépasser les différences, à troquer la loi pour l’Esprit. Voici quelques exemples de tels versets :

Avec le Christ, je suis un crucifié ; 20je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. (Galates 2, 19-20)

19Car moi, c’est par la loi que je suis mort à la loi afin de vivre pour Dieu. (Galates 2, 19)

16Nous savons cependant que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais seulement par la foi de Jésus Christ.

28Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ.(Galates 3, 16 ; 28)

6Et vous, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, accueillant la Parole en pleine détresse, avec la joie de l’Esprit Saint : 7ainsi, vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et d’Achaïe. (1 Thessaloniciens 1)

Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; 3ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. (Philippiens 2, 2-3)

Si j’insiste sur ces thèmes ramenant tous, d’après St Paul, à un objectif unique, le salut, c’est qu’ils présentent des similitudes troublantes avec le film Influenceuse. Après tout, Lola, le personnage principal de l’histoire, s’est oubliée elle-même dans l’imitation de son modèle, l’influenceuse. Elle n’accepte plus l’autorité paternelle. Elle semble avoir suivi à la lettre les recommandations de St Paul, avec le résultat tragique qu’on a vu.

Bien sûr, les différences sont significatives. Sa liberté n’est pas conquise mais plutôt subie, sa mère disparue et son père laxiste ne lui offrant plus le cadre dont elle a besoin. Son modèle n’a rien d’une figure christique. On pourrait en conclure qu’il n’y a rien de commun entre les recommandations de St Paul et l’histoire qui nous est racontée dans le film.

Pourtant, on peut se demander si St Paul ne nous montre pas les deux faces de l’imitation, s’il n’écrit pas en connaissance de cause des dangers inhérents à l’imitation d’un modèle, aussi saint soit-il. Ce risque, n’est-il pas amplement prouvé par les mauvais usages qu’on a pu faire de ses conseils ? Au nom de ces versets, combien de dérives sectaires, combien de névroses ? Nietzsche n’avait-il pas quelques raisons de dénoncer la morale d’esclave et le ressentiment qui en découle ?

Supposons que St Paul soit parfaitement conscient de ce risque de dérive. Cela ne donnerait-il pas un sens nouveau à certains versets, dans lesquels St Paul se décrit comme opprimé, victime de la méchanceté de ses ennemis, injustement traité ?

Notons en premier lieu que les versets que j’ai cités sont, à cet égard, ambigus. Nous supposons que Paul ne nous parle que de la bonne imitation, que ses conseils ne peuvent être que des incitations positives. Cependant, il est tout aussi possible de les lire comme des avertissements.

Cette hypothèse revient à reconnaître dans les épîtres un langage inconnu, une narration qui emprunte les codes de la comédie humaine pour nous faire sortir de l’illusion, nous permettre le recul nécessaire pour accéder à une vue objective, consciente. Autrement dit, raconter une histoire, comme le fait le film Influenceuse.

Un chapitre de la première épître aux Corinthiens pousse la tension entre la lecture traditionnelle et cette lecture « retournée » à son paroxysme. Le chapitre 93 peut en effet être lu comme l’expression des motifs poussant Paul à prêcher la Parole du Christ mais aussi comme le plaidoyer anxieux d’un imitateur au sens du film Influenceuse. Avec cette clé de lecture, le narrateur ressemble à ces ados en recherche désespérée de reconnaissance sur les réseaux sociaux :

1Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N’ai-je pas vu Jésus, notre Seigneur ? N’êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur ? 2Si pour d’autres, je ne suis pas apôtre, pour vous au moins je le suis ; car le sceau de mon apostolat, c’est vous qui l’êtes, dans le Seigneur.

Au verset 3, il confirme cette attitude défensive :

3Ma défense contre mes accusateurs, la voici : […]

La suite semble motivée par la jalousie, le narrateur s’indignant longuement des privilèges dont ses « rivaux » apôtres semblent bénéficier, alors que lui et son compagnon en sont privés :

4N’aurions-nous pas le droit de manger et de boire ? 5N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Céphas ? 6Moi seul et Barnabas n’aurions-nous pas le droit d’être dispensés de travailler ?

Le langage du narrateur traduit la névrose lorsqu’il commence par justifier laborieusement ces droits qu’il revendique et dont la privation semble être pour lui source de souffrance :

9En effet, il est écrit dans la loi de Moïse : Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain. Dieu s’inquiète-t-il des bœufs ? 10N’est-ce pas pour nous seuls qu’il parle ? Oui, c’est pour nous que cela a été écrit ; car il faut de l’espoir chez celui qui laboure, et celui qui foule le grain doit avoir l’espoir d’en recevoir sa part.

Mais immédiatement après cette complainte vient la prétention orgueilleuse d’y renoncer volontairement :

12Si d’autres exercent ce droit sur vous, pourquoi pas nous à plus forte raison ? Cependant, nous n’avons pas usé de ce droit. Nous supportons tout, au contraire, pour ne créer aucun obstacle à l’Evangile du Christ.

 On pense au renard de La Fontaine :

Le galand en eut fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait point atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre?

Du pain bénit pour Nietzsche et son ressentiment !

On peut se demander si ses motifs apostoliques sont aussi désintéressés qu’il le prétend :

…malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! (v. 16)

Le verset 19 fait un étrange éloge de la liberté, surtout lorsqu’apparaît la ressemblance entre l’état d’esprit du narrateur et l’obsession du nombre de « like » dans la compétition pour la gloire sur les réseaux sociaux :

19[…] libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, pour en gagner le plus grand nombre.

Dans la suite, le narrateur se décrit comme un caméléon imitant tout le monde pour « gagner » le plus possible de gens à sa cause (v. 20-22). Le labeur n’est pas gratuit, il vise une rémunération précise :

23Et tout cela, je le fais à cause de l’Evangile, afin d’y avoir part.

Tout cela se déroule dans une atmosphère de compétition impitoyable :

24Ne savez-vous pas que les coureurs, dans le stade, courent tous, mais qu’un seul gagne le prix ? Courez donc de manière à le remporter.

Le dernier verset dévoile le moteur profond de ces comportements névrotiques, la peur d’être déclassé :

27Mais je traite durement mon corps et le tiens assujetti, de peur qu’après avoir proclamé le message aux autres, je ne sois moi-même éliminé.

Lire ces versets comme des conseils avisés, l’invitation à une imitation positive, reste possible et même souhaitable. Cependant, pouvons-nous ne pas relever l’ambiguïté du propos, la présence simultanée d’une mise en garde contre les dangers de la mauvaise imitation ? Je laisse la réponse à la liberté du lecteur ou de la lectrice. Je me contenterai de noter, pour ma part, que ces versets pourraient servir de vade-mecum à toute personne désireuse de devenir une star sur YouTube, Instagram ou TikTok. Vous avez dit prophète ?

1https://emissaire.blog/2021/05/13/la-depossession-de-soi/

2https://www.youtube.com/watch?v=utkuLf8mE6k&t=1353s

3https://lire.la-bible.net/79/lecture/chapitres/traductions/1%20corinthiens/chapitre9/verset1/TOB

Toutes les traductions proviennent de la TOB.

Inceste et mécanisme sacrificiel

par Hervé van Baren

Mon premier article dans ce blogue1 faisait référence à un passage du livre de la Genèse (chapitre 9, versets 18-28). Noé s’est saoulé avec le vin de sa vigne. Son fils Cham « découvre sa nudité » et va tout raconter à ses frères. Il est maudit par son père.

Dans mon interprétation de ce texte, je m’opposais aux interprétations qui majoritairement accusent Cham de viol contre son père. L’argument classique est que l’expression « dévoiler la nudité » est utilisée dans Lévitique 18 (les interdits sexuels) comme métaphore des relations sexuelles.

J’avais tort. Le passage nous parle bien d’inceste.

Autant la façon de présenter les faits est ambiguë, autant elle ne laisse aucun doute dans un autre passage de Genèse : l’inceste commis par les filles de Lot (chapitre 19, versets 30-38). Or ces deux passages partagent la même structure et les mêmes thèmes2. Dans ces récits, Dieu constate la corruption du monde (de Sodome) et décide de faire table rase de sa création (de la ville). Dans les deux cas, un seul homme est trouvé juste et se voit épargné par Dieu. Les deux récits se clôturent par un épisode familial et dans les deux cas il est question de l’ivresse du père. Les deux filles de Lot le font boire et couchent avec lui ; le parallèle avec Cham et Noé est trop évident pour nier l’allusion à l’inceste.

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Hold up déjoué

par Hervé van Baren

Le film Hold-up, récemment diffusé en ligne, défend les positions des opposants aux mesures contre le COVID 19, confinement, port du masque, fermeture des magasins, etc. Nous ne traiterons pas ici du film proprement dit mais du témoignage de Christophe Cossé, paru dans France-Soir (1), dans lequel il explique ce qui l’a motivé à produire le film. Tentons d’en analyser le langage et la rhétorique pour déterminer s’il défend bien, comme le prétend son auteur, la vérité et la liberté.

Le manifeste de Cossé commence par une citation de Kierkegaard : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir». L’auteur avoue donc d’emblée être plus dans une quête existentielle, une saga héroïque, que dans la recherche d’une vérité objective, démarche dont il va pourtant se réclamer tout au long du texte.

Cossé cite aussi le roman dystopique de George Orwell, 1984, par l’intermédiaire de Michel Onfray :

« Michel Onfray le rappelait dans son ouvrage « Théorie de la dictature », en rapprochant notre monde actuel de celui de 1984 : « On peut citer aussi l’inversion systématique du sens des mots, par exemple, la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour… qui reformate complètement les cerveaux » ».

La citation exacte d’Orwell : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », résume parfaitement le langage du film, caractérisé par une grande confusion entre les vices prêtés aux accusés et les méthodes utilisées par l’accusation. La violence de la charge cherche à passer pour vertueuse, la liberté revendiquée enferme dans des prisons mentales, paranoïaques et imperméables à toute critique, et surtout, le rejet de toute analyse sérieuse et objective au profit de prises de position les plus polémiques signalent la capitulation de la raison. Le reportage est violemment à charge.

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La Révélation a-t-elle eu lieu ? (suite et fin)

Une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc

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Troisième partie – La raison des paraboles

par Hervé Van Baren

Dans les deux premières parties, nous nous sommes appuyés sur les textes pour faire surgir une violence invisible, masquée par la violence apparente. Quelle est la condition pour pouvoir reconnaître les paraboles cachées et retourner notre lecture des textes ? C’est la question à laquelle nous allons tenter de répondre dans cette troisième et dernière partie.

Le triple transfert parabolique

Il y a un danger redoutable dans toute tentative de révélation. Nous posons que toute révélation comporte une part négative, une part qui expose nos obscurités, et par conséquent toute révélation comporte un volet insoutenable, une épreuve destructrice pour l’égo. Dénoncer frontalement cette part obscure ne peut conduire qu’au rejet et à la contre-accusation ; c’est là l’effet de notre nature mimétique. Toute révélation de notre médiocrité ne peut que déclencher notre violence ; c’est le paradoxe principal de notre lecture. Toute révélation nécessite donc un langage particulier, qui contourne nos défenses.

L’exemple parfait d’une méthode pédagogique qui accomplit cet exploit, c’est l’histoire que Natan raconte à David[1] pour lui faire prendre conscience de la violence et de la bassesse de ses actes. L’histoire contourne le réflexe de contre-violence face à une accusation directe par un triple transfert.

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