Masochisme occidental et révélation de la violence

« Maggie Wall fut ici brûlée comme sorcière en 1657 »

par Hervé van Baren

« Entre 1563 et 1727, plus de 2 500 personnes, essentiellement des femmes, furent accusées de sorcellerie et exécutées en Ecosse. Des historiens, des associations, mais aussi le gouvernement, s’emploient à dénoncer ces injustices »(1)

L’article du Monde daté du 23 décembre dernier et intitulé « En mémoire des sorcières d’Ecosse » aborde le mouvement de réhabilitation des « sorcières » écossaises condamnées à mort du XVIème au XVIIIème siècle.

Je ne m’étendrai pas sur le phénomène de chasse aux sorcières. Je renvoie le lecteur à l’analyse par Girard des textes de persécution dans « Le bouc émissaire » (2). L’article n’attache pas énormément d’importance à la situation socio-politique de l’Ecosse de l’époque mais suggère tout de même des situations de crise, soit à l’échelle du pays – le remplacement du catholicisme par l’anglicanisme et le calvinisme – soit à l’échelle locale – comme dans le cas de la ville de Forfar, où les persécutions suivirent de près l’invasion de l’Ecosse par Cromwell.

Dans cet article, je limiterai mon analyse au phénomène récent de rétablissement de la vérité. Porté par quelques passionnés, épris de justice et d’histoire, le mouvement de réhabilitation des victimes de procès en sorcellerie connaît un succès à la fois populaire et politique. Ce travail de mémoire rencontre peu d’opposition. Serait-ce un effet tardif des Lumières, qui ont permis de mettre un terme aux persécutions ?

Girard propose une autre explication. La reconnaissance des victimes est une conséquence du christianisme, et en particulier de la Croix, qui expose le mécanisme sacrificiel et la dissimulation qui le soutient. Girard note la dérive perverse de ce fait anthropologique majeur. L’histoire se caractérise en général par le mépris pour les victimes, alors que dans le monde occidental contemporain, il est intéressant de se présenter comme victime de persécutions pour, ironiquement, accuser l’autre, lui faire violence.

Girard note une autre dérive du message chrétien. L’Occident innove en se complaisant dans l’autocritique, l’autoaccusation, tout en instituant un nouvel interdit, la critique des sociétés jadis considérées comme inférieures, à qui tout est pardonné.

Jean-Louis Salasc y faisait allusion dans son intervention lors de la récente conférence consacrée au livre d’Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine et ses démons (3). Nous sommes envieux de la belle assurance de l’Empire du Milieu, alors que nous-autres occidentaux nageons dans le doute, que nous semblons avoir perdu toute confiance en nous-mêmes. C’est oublier, comme le rappelle opportunément Dubois de Prisque, le totalitarisme aux forts relents sacrificiels qui imprègne la culture chinoise. Ce masochisme occidental, que Girard avait parfaitement analysé, est intimement lié au phénomène de dévoilement de la violence sacrificielle.

Or ce basculement d’une virile assurance, qui autorise la violence, vers la culpabilité, la honte, voire la haine de soi (sentiments portés à leur paroxysme par des mouvements progressistes tels que la Cancel Culture, qui voudraient bannir de l’espace public toute référence à notre passé sacrificiel), ce basculement est parfaitement prophétisé par la Bible, et correspond toujours à ce qu’on appelle communément une révélation. Qu’on pense à David, dont les remords sincères suivent de peu la révélation de sa violence par la ruse de Nathan (2 Samuel 11 – 12) :

« David dit alors à Natan : « J’ai péché contre le SEIGNEUR. » » (2 Samuel 12, 13)

On a dans la suite du récit un bel exemple d’une authentique conversion dissimulée par un discours sacré : par l’intermédiaire du prophète, la voix divine nous assourdit de sa logique rétributive.

« Natan dit à David : « Le SEIGNEUR, de son côté, a passé sur ton péché. Tu ne mourras pas. Mais, puisque, dans cette affaire, tu as gravement outragé le SEIGNEUR – ou plutôt, ses ennemis –, le fils qui t’est né, lui, mourra. » » (2 Samuel 12, 14)

C’est le genre de discours qui nous est devenu parfaitement inaudible, là encore par suite d’une compréhension toujours plus profonde des mécanismes de la violence.

Il n’y a pas de résolution anti-sacrificielle apparente dans le texte, mais pour y accéder il suffit de réfléchir un peu et de se souvenir que la Bible nous apporte souvent ses révélations par le non-dit. Selon les mœurs de l’époque, David avait plusieurs femmes (la Bible en mentionne huit) et de nombreuses concubines. Il a probablement eu des dizaines d’enfants. Etant donné les conditions sanitaires de l’époque, il est très vraisemblable qu’un certain nombre de ces enfants soient morts en bas-âge. Or nulle part il ne nous est parlé de ces morts, ni d’un quelconque deuil ou sentiment de tristesse de la part de David. Pour le roi, c’était dans l’ordre des choses. Avec l’enfant de Bethsabée, il en va autrement :

« Le SEIGNEUR frappa l’enfant que la femme d’Urie avait enfanté à David, et il tomba malade. David eut recours à Dieu pour le petit. Il se mit à jeûner et, quand il rentrait chez lui pour la nuit, il couchait par terre. Les anciens de sa maison insistèrent auprès de lui pour le relever, mais il refusa et ne prit avec eux aucune nourriture. Le septième jour, l’enfant mourut. » (2 Samuel 12, 15 – 18)

Le langage sacré de la rétribution divine masque l’événement significatif que le texte rapporte. David semble guéri de son arrogance, il retrouve la voie du cœur. Le texte nous dit aussi qu’il va consoler Bethsabée de la perte de leur fils. Le deuil anticipé de l’enfant est aussi le deuil de l’ancien David, le roi magnifique et adulé, mais aussi insensible et brutal. La révélation de sa violence l’amène à un autre niveau de conscience, à travers une crise, comme il se doit. La mort de l’enfant est une métaphore de la mort de David dans sa condition d’aveugle, d’homme violent ; elle permet la naissance d’un autre fils, conçu avec Bethsabée. Un certain Salomon.

Nous vivons le même phénomène. La découverte de notre violence est vécue dans la honte et le dégoût de soi. Isaïe, qui ne fait jamais rien d’autre que nous décrire ce genre de crise, le prophétisait :

« Ils devront plier, les humains, l’homme sera abaissé, les orgueilleux devront baisser les yeux. » (Isaïe 5, 15)

« Voici que je t’ai épuré – non pas dans l’argent en fusion –je t’ai affiné dans le creuset de l’humiliation. » (Isaïe 48, 10)

Cette expérience collective, Isaïe peut la prédire parce qu’il l’a lui-même vécue. Immédiatement après sa révélation intime, sa rencontre avec Dieu dans le Saint des Saints, il s’écrie :

« Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le roi, le SEIGNEUR de l’univers. » (Isaïe 6, 5)

Il est significatif que cette humiliation de nous reconnaître persécuteurs s’accompagne, depuis quelques temps, et malgré la sécularisation de notre monde, d’un rite devenu presque incontournable : la demande de pardon.

C’est ce phénomène de révélation en travail, pour la première fois dans l’histoire humaine à ce niveau de collectivité, qui explique principalement le masochisme occidental. Il explique aussi l’état dépressif de pays comme la France et l’Angleterre, accablés par l’exposition des horreurs de leur passé colonial, ou l’Allemagne, qui n’en finit pas d’expier la brutale régression sacrificielle qu’était le nazisme. Ce n’est un signe ni de faiblesse ni de décadence ; c’est notre passage collectif dans un autre état d’humanité, ce sont les signes de notre renoncement au sacrifice. C’est l’accomplissement des antiques prophéties bibliques, qui toutes nous promettent l’avènement d’une humanité nouvelle par le passage d’une redoutable épreuve. Nous entendons encore trop souvent dans l’expression « jugement dernier » l’action colérique d’un Dieu rétributif, qui détruirait sa Création pour nous punir ; le Jugement n’est que celui de notre conscience retrouvée, et il est dernier seulement dans le sens qu’après, nous n’aurons plus besoin de jugement divin.

(1) En mémoire des sorcières d’Ecosse par Cécile Ducourtieux, Le Monde du 23/12/2022,  bvhttps://journal.lemonde.fr/data/2584/reader/reader.html?t=1671796237031#!preferred/0/package/2584/pub/3623/page/22/alb/152554

(2) René Girard, Le bouc émissaire, Le livre de poche, biblio essais, 1986.

(3) Conférence de l’ARM donnée le 17 décembre dernier. La vidéo de la conférence sera prochainement disponible.

Tous les extraits bibliques proviennent de la TOB.

Quand le couple se déchire

par Hervé van Baren

En quelques semaines, deux affaires secouent la gauche du spectre politique français. Adrien Quattenens, figure montante de La France Insoumise, est accusé d’avoir giflé sa conjointe. Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, accusé de harcèlement moral, est poussé à la démission.Le déchaînement médiatique est justifié par une « tolérance zéro » à l’égard des actes de violence conjugale.

Les rares défenseurs des deux accusés se voient immédiatement brocardés sur les réseaux sociaux. Jean-Luc Mélenchon tente de prendre la défense de son ami, Manuel Bompard essaye de relativiser la gravité d’une gifle comparée à des violences récurrentes. Mal leur en prend. Ils sont sévèrement jugés pour leurs propos jusqu’au sein de leur parti.

On a là l’exemple d’une justice de foule biaisée d’emblée par un phénomène en soi sain et souhaitable, la libération de la parole des femmes victimes de violences conjugales. Dans les deux cas, aucune plainte n’a été déposée et dans les deux cas les conjointes souhaitaient garder le conflit au niveau privé et en-dehors de la justice. Il y a aussi un amalgame entre les violences conjugales types et les actes reprochés. Dans le premier cas, on constate une relation déséquilibrée dans laquelle les violences vont toujours dans le même sens. La victime – majoritairement une femme – est généralement sous influence et subit passivement la violence de son conjoint. Ici, d’après les informations fuitées dans les médias, on se trouve en présence de séparations conflictuelles.

Parlons donc, ce que personne ne fait dans le débat, de séparations conflictuelles.

N’en déplaise aux accusatrices et accusateurs de Quattenens et Bayou, dans ce cas de figure, la violence n’est pas limitée aux agressions physiques et nullement imputable aux hommes seulement. La guerre psychologique que se livrent les ex-amants peut prendre des formes terrifiantes. En témoignent entre autres–avec un relais médiatique beaucoup plus discret – les pères qui dénoncent l’instrumentalisation de la garde parentale par une conjointe sans scrupule. La justice, d’après les statistiques, semble aujourd’hui encore privilégier la mère pour des raisons idéologiques. En France, d’après l’INSEE1, lorsque la justice ne retient pas la solution de la garde alternée (seulement 11,5% d’enfants de parents séparés en 2020), elle favorise la résidence chez la mère dans 86% des cas. Mais le plus alarmant concerne le nombre de pères qui, par décision de justice, par impossibilité pratique ou par découragement, renoncent à rester en contact avec leurs enfants. Une partie de ces cas relève d’une stratégie délibérée de la mère de couper tout contact entre ses enfants et leur père. Les conséquences sont parfois désastreuses, comme en témoignent les associations qui tentent de faire entendre la voix des pères divorcés.

Précisons. Non, je ne cherche pas à défendre un discours masculiniste, ni à « détourner l’attention », crime dont sont accusés toutes celles et ceux qui essayent de mettre un peu de nuance dans le débat. Je traite de ce problème de société seulement pour illustrer la réalité multiforme de la violence quand le ressentiment réciproque a remplacé l’amour, quand le couple tourne à l’aigre.

Quid des enfants ? Les débats de pédopsychiatres ne permettent pas de trancher quant à la prééminence du lien entre la mère et ses enfants, ou l’importance de garder le lien avec les deux parents. En réalité les enfants s’adaptent très bien à toutes les situations familiales, à condition de ne pas être pris en étau dans un conflit violent entre les parents, et surtout de ne pas être instrumentalisés. C’est seulement lorsque ces conditions ne sont pas remplies que le développement de l’enfant sera perturbé. Or la justice et le débat de société s’évertuent à s’appuyer sur des critères discutables et des positions idéologiques qui nient cette primauté du conflit.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas juger un conflit, la relation n’est pas un sujet de droit. Il faut donc nécessairement désigner un « gentil » et un « méchant », et sanctionner ce dernier. Dans le cas de figure que nous traitons, aucun jugement ne pourra jamais être juste. Dans le cas d’un conflit conjugal violent, il n’y a ni gentil ni méchant, seulement deux personnes enfermées dans ce « double bind » qui gomme les différences, qui transforme les deux rivaux en pitbull, l’objet de désir que l’on cherche à s’arracher étant souvent la progéniture.

La justice, en la matière, présente l’exemple parfait d’un système sacrificiel. Au nom du bien-être de l’enfant, désigné arbitrairement comme la seule personne susceptible de souffrir, la seule méritant d’être préservée, défendue, on sacrifie sans vergogne un des deux parents.

Pour en revenir aux scandales qui nous préoccupent, on voit qu’ils illustrent un phénomène inédit : un monde qui dénonce sa violence est condamné à des rapports humains de plus en plus conflictuels, et toute tentative de la justice, du législateur ou du monde des idées de résoudre le problème ne fait que l’attiser. C’est ce qu’Isaïe nous expliquait déjà il y a bien longtemps :

L’homme fort devenu amadou,
Son travail étant l’étincelle,
Tous deux ensemble brûleront,
Et personne pour éteindre.
(Isaïe 1, 31)

René Girard l’a énoncé sans ambiguïté : un monde qui choisit le refus du sacrifice ne peut survivre sans faire le choix radical de la non-violence. On constate, sans surprise puisque ce message n’a jamais été entendu, exactement le contraire : le moindre fait divers est jeté, pour des raisons légales, idéologiques ou politiques, sur la place publique, confié au tribunal populaire, autrement dit à la foule sacrificielle. Et nous nous étonnons de vivre dans un pays où le vivre-ensemble se dégrade année après année…

Je l’ai déjà cité, mais ce passage du livre de l’Apocalypse reste le meilleur résumé du phénomène que nous vivons :

Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
Ils criaient d’une voix forte : Jusques à quand, Maître saint et véritable, tarderas-tu à faire justice et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
(Apocalypse 6, 9-10)

Il y a là une véritable prophétie, mais elle ne concerne nullement une civilisation ni un moment de l’histoire en particulier. Elle met en garde contre la frénésie revancharde qui s’empare d’une société lorsque celle-ci a l’audace d’étaler au grand jour sa violence ordinaire. Notre société satisfait assez bien au critère et démontre avec zèle, scandale après scandale, la pertinence de la réflexion de l’auteur du Livre de la Révélation2.

A quand le procureur contre la violence réciproque, l’avocat de la relation ? Qui, parmi les brillants esprits qui se sont crus autorisés à donner leur avis sur ces deux affaires, s’est intéressé aux individus et à leurs souffrances, sans prendre parti ? Qui a cherché à comprendre la genèse de la polarisation violente, du déchirement du couple ? Qui a cherché à prendre contact avec les intéressés pour tenter une médiation, une sortie, non pas du conflit, mais de la violence du conflit, loin des projecteurs et des tribunes militantes ? Je ne peux que confesser une certaine admiration pour le courage de Jean-Luc Mélenchon et de Manuel Bompard lorsqu’ils osent prendre la défense d’un homme, à contre-courant de l’unanimité sacrificielle. Mais quand comprendrons-nous que les positions de principe, en cas de scandale et surtout lorsqu’elles sont médiatisées, ne pourront jamais nous sortir de la polarisation violente ; bien au contraire, qu’elles ne font que rendre la situation plus inextricable ?

« À ceux qui te contredisent à son propos, maintenant que tu en es bien informé, tu n’as qu’à dire : Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nos propres personnes et les vôtres, puis proférons exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » (Coran, Sourate Al-Imran, 3,61)

Il est d’autant plus difficile de sortir de nos réflexes sacrificiels qu’ils nous sont encore largement invisibles. Raison de plus pour essayer de les révéler. Un peu de recul suffit à constater que nos antiques formules pour résoudre les conflits violents ont perdu leur pouvoir. Nous sommes invités à un changement paradigmatique majeur. Il devient clair que ce n’est ni par la justice rétributive ni par les positions de principe que nous résoudrons les crises. La seule issue est de remplacer la vision manichéenne du bon et du méchant par le souci de la relation. L’entourage d’un couple qui se déchire a le choix entre choisir son camp et rendre le conflit encore plus violent, ou constater que la dégradation de la relation laisse deux victimes à terre, sans compter les victimes collatérales, trop souvent invisibles. Alors, en tant que proches ou moins proches, nous sommes invités à porter un regard bienveillant, miséricordieux et compassionnel, à écouter sans juger, à aider les ex-amoureux à porter leur croix ; et ce choix conscient de la bienveillance, miracle ! suffit souvent à rétablir la paix. Nous sommes des animaux mimétiques, pour le pire comme pour le meilleur.

1site de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5227614#:~:text=En%202020%2C%20en%20France%20hors,par%20la%20loi%20depuis%202002.

2J’utilise ici la dénomination anglo-saxonne du livre de l’Apocalypse, qui a le mérite de nous rappeler l’étymologie du mot et sa signification profonde.

Un tour d’actualité sacrificielle

par Hervé van Baren

La guerre en Ukraine a suivi le destin de toutes les fièvres médiatiques. Les nouvelles du front s’éloignent des grands titres. Finalement, ce n’était qu’une guerre comme une autre, il n’y aura pas de troisième guerre mondiale, pas d’holocauste nucléaire. Il reste les irritantes conséquences économiques : le blé et le gaz qui viendront à manquer. La question, lancinante il y a quelques mois, de la motivation profonde d’un grand pays comme la Russie à verser dans l’expansionnisme guerrier a disparu dans les limbes. Elle était pourtant d’une certaine pertinence, cette question. La patrie de Tchaïkovski et de Dostoïevski s’enfonce dans les mêmes gouffres obscurs que jadis celle de Goethe et de Bach. Quelle est la raison profonde de cet effondrement moral ? Les raisons invoquées, la démographie désastreuse ou la perte de prestige consécutive à l’effondrement de l’Union Soviétique, sont-elles suffisantes ?

Il est, paraît-il, « fasciné » par le régime iranien, l’homme qui a tenté d’assassiner l’écrivain indien Salman Rushdie le vendredi 12 août dernier. Le réveil des défenseurs de la liberté d’expression est brutal : on croyait la fatwa de l’ayatollah Khomeini (1989) enterrée. Elle avait été réaffirmée par son successeur en 2019. Pourquoi cette résurgence soudaine du fanatisme religieux ? Pourquoi, surtout, prendre pour symbole de l’ennemi à abattre un homme et un livre, quelques lignes ironiques qui n’ajoutent ni n’enlèvent rien au Coran et à la tradition qui s’en réclame ? On l’a dit et répété, bien peu de ceux qui réclamaient la tête de Rushdie avaient lu Les versets sataniques.

Terminons par le cas de la saoudienne Salma Al-Chebab, condamnée à 34 ans de prison pour avoir retweeté (de façon confidentielle) des messages de soutien à une militante féministe et visionné des vidéos en ligne. Traduction de ces actes par le régime : c’est une terroriste. Salma Al-Chebab fait partie de la minorité chiite du pays, régulièrement stigmatisée. Salma Al-Chebab est le parfait bouc émissaire d’un pays de plus en plus écartelé entre un ordre moral rigoriste et passéiste et l’attrait pour une modernité occidentale libertaire.

Le journal Le Monde du 21 août dernier lui consacre sa une, un long article et son éditorial (1). Ce dernier insiste sur le caractère ubuesque de cette condamnation : « … la justice saoudienne a fait le choix du grotesque. » « Avec de tels fonctionnaires [juges], l’Arabie saoudite n’a pas besoin de détracteurs. » L’auteur exprime le souhait que « la raison revienne très vite » aux autorités du pays. L’article pointe l’incohérence du pouvoir, incarné par le jeune Mohammed Ben Salman, qui se présente comme un réformateur mais multiplie les actes violents (guerre au Yémen, assassinat du dissident Jamal Khashoggi).

C’est plus fort que nous. Le réflexe sacrificiel submerge la raison et va à rebours de nos intérêts les plus élémentaires. C’est vraiment un réflexe aveugle, il vise la satisfaction d’un besoin irrationnel, irrépressible et urgent, l’assouvissement d’une pulsion violente, à n’importe quel prix. Jadis il permettait de désamorcer les crises, aujourd’hui il les démultiplie. Le décryptage de l’actualité à la lumière de cette connaissance, accessible depuis plusieurs décennies grâce à René Girard, doit nous conduire à changer radicalement nos réponses citoyennes, politiques et diplomatiques à ce que nous nous évertuons à prendre pour des provocations délibérées, des politiques élaborées, des actes réfléchis.  

Concrètement, la réponse aux poussées de fièvre sacrificielle de plus en plus fréquentes, phénomène sans frontières, demande une réflexion qui passe par plusieurs étapes.

Premièrement, réaliser que le phénomène n’est pas lié à des particularités culturelles, autrement dit nous libérer du filtre qui nous donne l’illusion d’une supériorité morale. Si nous avons, en Europe occidentale, encore largement évité de verser dans ces excès, c’est avant tout parce que la crise n’en est pas encore à ces niveaux chez nous (contrairement aux Etats-Unis, et on en voit les effets quotidiennement). L’histoire a montré que l’Europe n’était pas immunisée contre les régressions sacrificielles. Les résultats des élections, en France et dans les pays voisins, aussi.

En conséquence, abandonner notre discours scandalisé et moralisateur, au nom d’un humanisme que nous sommes bien en peine de préserver chez nous. Insister, comme le fait l’article du Monde, sur le caractère irrationnel et absurde, quand ce n’est pas suicidaire, de ces actes, mais en rappelant que nous sommes des créatures irrationnelles, gouvernées par des réflexes violents ; que le mécanisme sacrificiel est profondément ancré en nous.

Finir par faire le lien entre ce basculement dans la violence institutionnelle et la crise qui secoue le monde. La métaphore de la peste est plus que jamais d’actualité : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (2).

C’est un paradoxe tout girardien qui surgit du constat du caractère profondément religieux de nos pulsions sacrificielles, individuelles et collectives, spontanées ou transformées en actes politiques, tout en reconnaissant que le remède est lui aussi religieux. La seule manière d’éviter le recours à toujours plus de violence est de constater que la crise actuelle est bien plus spirituelle que matérielle et, surtout, d’accepter la réalité et la particularité de cette crise, de ne plus chercher à la neutraliser par des moyens qui ne font que l’attiser. Nos tentatives d’échapper à la crise sont bien plus destructrices que la crise elle-même.

Le phénomène est général et explosif et aucune politique, aucune recette magique ne pourra en inverser la dynamique. Il nous reste à nous serrer les coudes au lieu de nous déchirer, à nous encourager dans l’épreuve au lieu de nous accuser mutuellement d’en être la cause, à faire le deuil de notre vieux monde pour permettre au nouveau d’accoucher.

(1) Le Monde du 21/8/2022, https://journal.lemonde.fr/data/2276/reader/reader.html?t=1661054507954#!preferred/0/package/2276/pub/3145/page/5/alb/138425

(2) Jean de la Fontaine, Fables, Les Animaux malades de la peste. Voir l’article de Jean-Marc Bourdin sur ce blogue : https://emissaire.blog/2020/03/29/haro-sur-le-baudet-ou-pas/

La diabolisation, étape incontournable du processus victimaire

par Hervé van Baren

Plusieurs textes bibliques illustrent par l’exemple le processus de diabolisation. La diabolisation est une étape du processus plus large du mécanisme victimaire, la désignation d’une victime émissaire pour évacuer le trop-plein de scandale et de violence accumulés dans une collectivité humaine. La diabolisation, parce qu’elle gomme tous les aspects positifs de la victime qui rendraient impossible son immolation, est une étape incontournable du phénomène.

Sous couvert d’une charge sentencieuse contre les « faux prophètes » et « faux docteurs », St Pierre démonte remarquablement le processus dans la seconde épître qui porte son nom. Des cibles de la vindicte de l’apôtre, nous ne saurons rien d’autre que le principal reproche qui leur est fait :

« Il y aura parmi vous de faux docteurs, qui introduiront sournoisement des doctrines pernicieuses. » (2 Pierre 2, 1)

En revanche, la liste des fautes qui leur sont reprochées est longue et part de tous côtés :

« Dans leur cupidité, ils vous exploiteront par des discours truqués. » (2 Pierre 2, 3)

 « … ceux qui courent après la chair dans leur appétit d’ordures. » (2 Pierre 2, 10)

Comme si cela ne suffisait pas, St Pierre ajoute encore à la liste de leurs défauts :

« Trop sûrs d’eux, arrogants, ils n’ont pas peur d’insulter les Gloires. » (2 Pierre 2, 10)

L’apôtre reprend ensuite les mêmes accusations mais le ton devient insultant, le trait est forcé :

« Mais ces gens, comme des bêtes stupides vouées par nature aux pièges et à la pourriture, insultent ce qu’ils ignorent et pourriront comme pourrissent les bêtes. » (2 Pierre 2, 12)

« Ils trouvent leur plaisir à se dépraver en plein jour ; ce sont des souillures et des ordures qui se délectent de leurs mensonges quand ils font bombance avec vous. » (2 Pierre 2, 13)

« Les yeux pleins d’adultère, ils sont insatiables de péché, appâtant les âmes chancelantes, champions de cupidité, enfants de malédiction. »(2 Pierre 2, 14)

« Débitant des énormités pleines de vide, ils appâtent par les désirs obscènes de la chair ceux qui viennent à peine de s’arracher aux hommes qui vivent dans l’erreur. » (2 Pierre 2, 18)

Le texte contient suffisamment d’indices (discrets) pour nous inciter à remettre en question la lecture au premier degré, celle qui justifie la violence du propos :

« Pour eux, depuis longtemps déjà, le jugement ne chôme pas, et leur perdition ne dort pas. » (2 Pierre 2, 3)

Le jugement dont il est question ne peut être le jugement dernier ; il a lieu « depuis longtemps déjà » et conduit à « leur perdition ». St Pierre fait ainsi allusion au jugement des humains, autrement dit au tribunal populaire qui accuse la victime émissaire. De même, la forme au passé montre bien qu’il s’agit de dénoncer la violence humaine bien plus que d’annoncer la justice du Royaume :

« Il leur est arrivé ce que dit à juste titre le proverbe : Le chien est retourné à son vomissement, et :  La truie, à peine lavée, se vautre dans le bourbier. »(2 Pierre 2, 22)

Anachronisme contrastant avec plusieurs allusions au jugement futur :

« C’est donc que le Seigneur peut arracher à l’épreuve les hommes droits et garder en réserve, pour les châtier au jour du jugement, les hommes injustes… » (2 Pierre 2, 9)

Mais l’indice le plus fragrant qu’il faut lire ce passage comme l’exposition d’une tendance humaine se trouve au verset 15. L’allusion à Balaam, personnage pittoresque du Livre des Nombres, permet à Pierre une comparaison pour le moins hasardeuse :

« Abandonnant le droit chemin, ils se sont fourvoyés en suivant la route de Balaam de Bosor, lequel se laissa tenter par un salaire injuste, mais il reçut une leçon pour sa transgression : une bête de somme muette, empruntant une voix humaine, arrêta cette folie du prophète. » (2 Pierre 2, 15-16)

Pierre rappelle que Balaam s’est converti au Dieu Vivant par l’intermédiaire de son ânesse(1), autrement dit, il suggère que Balaam, l’exemple à ne pas suivre, le prototype du faux prophète brocardé dans ce passage, est en réalité un vrai et, par extension, que celles et ceux que nous diabolisons sont souvent celles et ceux qui nous apportent un message prophétique, subversif et dérangeant. L’allusion à sa propre expérience, le chant d’un coq qui lui permet de sortir de l’unanimité sacrificielle, largement commenté par Girard(2), nous invite à entendre nous aussi le coq chanter, et à sortir de la lecture sacrificielle qui prend à la lettre les malédictions de l’apôtre(3).

Finalement, c’est au chapitre 3 que St Pierre nous invite plus explicitement à une lecture critique de son texte, seule susceptible de nous sortir de la pensée sacrificielle et de nous reconnaître dans son discours haineux. Il nous rappelle que ses deux lettres ont pour but de « stimuler en nous la juste manière de penser » (2 Pierre 3, 1). Et de conclure, après des réflexions résolument apocalyptiques :

« Nous attendons selon [la] promesse [de Dieu] des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite. » (2 Pierre 3, 13)

On voit donc exposées dans ce passage la mécanique et la dynamique du discours diabolisant. Celui-ci se caractérise par deux aspects :

1) l’accusation qui mélange allègrement données factuelles, procès d’intention, jugement sur la personne, au point qu’on peut parler de discours confus,

2) la dynamique qui part d’une accusation plus ou moins factuelle pour progressivement dériver vers l’abaissement,l’insulte, la déshumanisation.

Tout cela pave la voie à la violence concrète, physique. Cette étape n’est pas en option. Il est nécessaire de diaboliser la victime émissaire pour pouvoir la sacrifier.

Ces caractéristiques se retrouvent dans une récente vidéo(4) montrant un échange tendu entre Emmanuel Macron et un homme, lors d’un bain de foule en Alsace. Avant d’analyser l’échange et d’en souligner les convergences avec le texte de Pierre, précisons :

– Cette analyse ne se veut ni partisane, ni politique ; elle se borne à relever les ressemblances formelles entre le discours de Pierre et les propos de l’homme. Je n’émettrai donc aucun jugement sur l’objectivité des accusations, sur le fond, ni ne ferai de commentaires sur le contexte. Seule la forme m’intéresse.

– J’ai choisi ce dialogue uniquement parce qu’il me semblait particulièrement représentatif du phénomène dont nous parlons.

– J’invite donc les lecteurs et lectrices à éviter de tomber dans le piège de la polémique, qui n’a pas lieu d’être. L’objectif de cet article est de montrer que la diabolisation est un phénomène universel et que les règles qui caractérisent celui-ci n’ont pas beaucoup changé en 2000 ans. Si polémique il doit y avoir, que ce soit sur la thèse et non sur l’exemple choisi, argumentée et non viscérale.

L’homme interpelle Emmanuel Macron en lui disant qu’à cause de lui, il va voter pour Marine Le Pen, ce qui illustre le côté paradoxal du discours diabolisant. L’accusateur se voit comme parfaitement libre et indépendant, alors même que ses paroles prêtent à l’accusé le pouvoir de déterminer ses choix. « A cause de vous… »

« Votre bilan, la manière dont vous avez traité les gens depuis le début de votre mandat, c’est un scandale. »

L’homme reconnaît être scandalisé, ce qui avec l’éclairage girardien s’avère être parfaitement exact. Ensuite vient la litanie des accusations visant la personne :

« Vous êtes aussi arrogant, aussi méprisant, aussi cynique, vous êtes machiavélique, vous êtes manipulateur, vous êtes menteur en plus. »

D’une accusation basée sur des faits, des erreurs reprochées, on passe allègrement à une attaque de la personne, essentiellement mauvaise.

On entend souvent chez l’accusateur un discours victimaire qui inverse les rôles du binôme persécuteur-persécuté. On reproche à l’autre la violence dont on est détenteur :

« On a été pris pour des moins que rien, des fainéants, des Gaulois réfractaires. »

Insupportable affront dont la symétrie avec le mépris affiché pour l’autre reste parfaitement invisible. Puis une accusation plus précise :

« Vous avez assassiné l’hôpital »

Suivi de l’insulte :

« Je n’ai jamais vu un Président de la Vème République aussi nul que vous. »

A ce stade, le Président lui reproche le manque d’arguments de son discours et tente (en vain, évidemment) de remettre la discussion sur le mode factuel, raisonné. Lorsqu’il insiste une fois de plus sur le manque de cohérence, il s’entend répondre :

« Ben de toutes façons, toutes les casseroles que vous traînez derrière vous que ce soit l’affaire Benalla… »

Ce à quoi Emmanuel Macron répond avec justesse mais au risque de paraître méprisant :

« Vous, ça se mélange quand même beaucoup dans la tête. »

Voilà un bon résumé du discours haineux qui préside à l’étape préalable du mécanisme victimaire, et que St Pierre décrit avec une telle justesse : l’accusation, comme l’a relevé Girard, s’encombre peu de cohérence et de crédibilité. Elle mêle allègrement tout, elle peut partir d’un fait concret mais immanquablement elle se dispersera tous azimuts. Elle s’interdit tout équilibrage par la reconnaissance des éléments à décharge et des bons côtés de la personne. Une bonne recette pour repérer le discours diabolisant consiste à essayer d’obtenir de l’accusateur un propos un tant soit peu positif, un compliment… Pour l’individu pris dans la dynamique collective de l’accusation du bouc émissaire, c’est tout simplement impossible.

Emmanuel Macron a eu tort de se laisser prendre au jeu de l’accusation sacrificielle : à deux reprises il suggère que son adversaire est atteint de folie. Or sur le plan psychiatrique, cet homme, comme tant d’autres citoyens de France et d’ailleurs qui versent dans le discours violent, est parfaitement sain d’esprit ; pour autant, il est aussi incapable de réaliser qu’il est sous l’emprise de la foule sacrificielle, qui le pousse à cette surenchère d’accusations. Il se voit parfaitement objectif et maître de sa pensée ; il est en réalité le pantin d’un phénomène collectif que personne n’est capable de repérer, à plus forte raison chez soi-même.

Un commentaire sur la page YouTube qui reproduisait cette vidéo m’a frappé : parmi les nombreux internautes qui félicitaient l’homme d’avoir dit la vérité, l’un faisait de lui le porte-voix de 66 millions de Français. L’absurdité de cette affirmation (tenant compte, entre autres, des sondages et des résultats du premier tour) indique que ce type de discours est indissociable de la recherche d’une unanimité sacrificielle sans laquelle le processus ne peut aboutir à son issue fatale et réconciliatrice.

La méconnaissance des phénomènes mimétiques à l’œuvre prive les hommes et les femmes politiques des armes qu’ils pourraient utiliser pour contrer le phénomène. Pour autant, ne nous le cachons pas : sortir de cette mécanique infernale est une gageure. Comment faire ? Les suggestions en commentaire sont bienvenues.

  1. Nombres 22-24
  2. Voir Le Bouc émissaire, 1982, p. 213-22
  3. Jude est encore plus explicite dans son épître, qui reprend le ton et la structure de l’épître de Pierre : « Mais ces gens-là, ce qu’ils ne connaissent pas, ils l’insultent, et ce qu’ils savent à la manière instinctive et stupide des bêtes, cela ne sert qu’à les perdre. » (Jude 1, 10)
  4. https://www.youtube.com/watch?v=JdKX_uLDqTw

Le roi monte à Ramoth-de-Galaad

par Hervé van Baren

Au moment où les bruits de bottes se font à nouveau entendre dans notre vieille Europe, me revient en mémoire un épisode biblique. Il met en scène plusieurs personnages dignes d’intérêt, mais nous nous concentrerons ici sur le roi d’Israël, Akhab.

Le texte commence par nous décrire une période de paix entre les deux royaumes, Israël et Juda, et leur ennemi du moment, Aram. Mais Akhab n’a pas digéré la conquête de Ramoth-de-Galaad par son ennemi et ne rêve que de reprendre la ville. Il cherche à entraîner le roi de Juda, Josaphat, dans son aventure guerrière :

« Veux-tu venir avec moi faire la guerre à Ramoth-de-Galaad ? » (1 Rois 22, 4)

Josaphat ne veut pas se fâcher avec son voisin et accepte à mi-mot. Reste donc à consulter les oracles pour vérifier que l’aventure ne finira pas en catastrophe. Les 400 prophètes officiels garantissent le succès de l’offensive. Josaphat insiste pour entendre un dernier prophète, et Akhab, sans doute pour se concilier un allié un peu tiède, accepte. Il fait une étrange proposition :

« Il y a encore un homme par qui on peut consulter le SEIGNEUR, mais moi, je le déteste car il ne prophétise pas sur moi du bien, mais du mal : c’est Michée, fils de Yimla. » (1 Rois 22, 8)

On fait venir Michée, non sans lui faire comprendre que le chœur des prophètes de cour annonce une victoire éclatante et qu’il serait malvenu de le contredire. La première prophétie de Michée confirme ces prédictions optimistes. Michée n’est pas téméraire. Akhab lui donne alors cet étrange avertissement :

« Combien de fois devrai-je te faire jurer de ne me dire que la vérité au nom du SEIGNEUR ? » (1 Rois 22, 16)

Il reste, semble-t-il, un semblant de raison, un reste de conscience à Akhab. Michée parle : 

« J’ai vu tout Israël dispersé sur les montagnes, comme des moutons qui n’ont point de berger. le SEIGNEUR a dit : “Ces gens n’ont point de maître ; que chacun retourne chez lui en paix !”  (1 Rois 22, 17)

Akhab n’a pas envie d’entendre la voix de la raison qu’il a pourtant lui-même sollicitée, il est fâché. Mais Michée développe sa vision :

« Ecoute la parole du SEIGNEUR. J’ai vu le SEIGNEUR assis sur son trône et toute l’armée des cieux debout auprès de lui, à sa droite et à sa gauche. Le SEIGNEUR a dit : “Qui séduira Akhab pour qu’il monte et tombe à Ramoth-de-Galaad ?” L’un parlait d’une façon, et l’autre d’une autre. Alors un esprit s’est avancé, s’est présenté devant le SEIGNEUR et a dit : “C’est moi qui le séduirai.” Et le SEIGNEUR lui a dit : “De quelle manière ?” Il a répondu : “J’irai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes.” (1 Rois 22, 19-22)

Pour prix de sa franchise, Michée se retrouve en prison avec la menace d’une mise à mort s’il s’avère que sa prophétie était erronée. Ce qui n’est pas le cas. Akhab monte contre Aram mais il est blessé durant la bataille et n’arrive pas à se dégager :

« Le combat fut si violent ce jour-là qu’on dut laisser le roi dans son char, en face d’Aram ; mais le soir, il mourut. Le sang de la blessure avait coulé au fond du char. » (1 Rois 22, 35)

En guise de rentrée triomphante, Akhab a droit à des funérailles discrètes et la Bible conclut :

« Tandis qu’on lavait à grande eau le char à l’étang de Samarie et que les chiens y léchaient le sang d’Akhab, les prostituées s’y lavèrent, selon la parole que le SEIGNEUR avait dite. » (1 Rois 22, 35)

La Bible nous donne une description systémique de la folie guerrière qui s’empare d’un royaume. Le monarque ne rêve que plaies et bosses et entraîne son entourage dans son enthousiasme conquérant ; il s’assure de la neutralité de ses alliés, personne n’ose aller contre sa rage de peur de la voir se retourner contre soi (Josaphat est écœurant de diplomatie couarde dans cet épisode). Malheureusement pour lui, sa cour servile a, par mimétisme, adopté sa folie ; quand bien même une petite voix consciente lui soufflerait qu’il court à sa perte, c’est trop tard. Le roi est prisonnier de ses propres ruses, englué dans le système violent qu’il a construit. La cour nourrit la violence du roi, le roi nourrit la violence de sa cour. Système remarquablement stable, jusqu’à l’inexorable chute.

Le peuple est absent du début de l’histoire. La narration se resserre sur une cour royale qu’on imagine sans peine obséquieuse, totalement détachée des réalités du pays. L’équilibre du système est assuré par la terreur ; terreur d’être le premier bouc émissaire de cet état miniature en situation de crise permanente, à qui on fera porter la faute des inévitables catastrophes qui découleront de ce jeu de dupes.

La surenchère des protestations de loyauté, le zèle imbécile qui entretient la folie collective sont dictés par l’instinct de survie. Une réalité alternative s’empare des esprits et se traduit par un langage surréaliste : le nécessaire ennemi extérieur est accusé de tout le mal dont on se rend soi-même coupable.

« Je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes. »

Le peuple revient à la fin de l’histoire, une fois le château de cartes écroulé :

« Au coucher du soleil, ce cri passa dans le camp : « Chacun dans sa ville, chacun dans son pays ! » (1 Rois 22, 36)

La folie conquérante veut unifier les hommes sous une bannière héroïque. La résolution de la crise, qui passe par la désolation du champ de bataille et la mort du roi, ramène chacun à sa différence.

Le système tient debout grâce à la réciprocité mimétique entre le roi et la cour ; pour autant, sa stabilité ne peut se préserver que par une surenchère continue qui annonce sa fin apocalyptique. L’effondrement est inscrit dans les gènes du régime. De tous les rêves fous qui peuvent prospérer dans un tel environnement, il ne restera que des familles en deuil et ce char couvert de sang, que les chiens viennent lécher et dans lequel les prostituées viennent se laver.

Maus expulsé

par Hervé van Baren

Une école du Tennessee vient de décider la mise à l’index (1) de la bande dessinée mondialement connue et reconnue, Maus, d’Art Spiegelman, au prétexte que l’œuvre contient du vocabulaire grossier (huit gros mots) et une image de femme dénudée.

Maus raconte la Shoah par la voix d’un père, survivant des camps de concentration, qui accepte de témoigner sur l’insistance de son fils. Le génie de l’œuvre tient en partie à la brutalité à la fois du témoignage du père, du dessin (les Juifs sont représentés en souris et les Nazis en chats, avec un graphisme minimaliste en noir et blanc) et des portraits sans concession des protagonistes (le père est un tyran domestique raciste). Avec ce langage brut et en mêlant le quotidien new-yorkais du narrateur au récit de son père, Spiegelman réussit à parler de l’indicible en évitant tout manichéisme et tout pathos. Maus est unanimement considéré comme un des témoignages les plus puissants sur la Shoah et comme un chef-d’œuvre intemporel.

Les responsables ayant décidé cette censure n’ont-ils pas la moindre notion du ridicule ? Lorsque l’un d’entre eux argue que le livre « montre des gens pendus, d’autres en train de tuer des enfants », est-il conscient de l’ineptie de son propos ?

On peut raisonnablement penser que l’incident n’a rien d’un acte stupide et isolé. Bannir Maus, c’est participer de manière particulièrement hypocrite au révisionnisme, tentation toujours présente dans les mouvances d’extrême-droite, et le révisionnisme, avant d’être un acte politique, est un acte existentiel, une tentative d’échapper à la vision du mal exposé. Mais la mise à l’index de Maus est évidemment aussi un acte politique conscient et assumé qui participe au rétablissement d’une société puritaine. Cette provocation n’est envisageable, aux Etats-Unis, que dans un bastion conservateur. C’est le cas : le McMinn County où se trouve l’école a voté à 80% pour Donald Trump aux dernières élections.

Partons de ce mot : puritanisme. Nous parlons ici de son sens contemporain plus que du courant religieux et historique. Un puritain croit en la possibilité de préserver ou de rétablir la pureté de la communauté par l’expulsion du mal. Les comportements des membres de la communauté se doivent d’être en tout point parfaits. Tout débordement sexuel est sévèrement condamné, la vie est régie par des codes moraux rigides. Toute transgression est punie par l’expulsion du contrevenant.

Historiquement, le puritanisme est associé au phénomène de chasse aux sorcières, l’exemple le plus représentatif étant l’épisode des sorcières de Salem, qui a coûté la vie à une vingtaine d’innocent(e)s. Nous y voilà. Le puritanisme est facile à relier à la théorie mimétique. La pureté interne ne peut se maintenir que par le recours systématique au mécanisme sacrificiel. Ce mal que la communauté expulse, un autre, un autre groupe doit nécessairement le porter.

La tentation puritaine, aux Etats-Unis et ailleurs, est une réaction panique à un monde qui refuse de plus en plus la violence et l’hypocrisie des systèmes sacrificiels traditionnels. Encore une fois, c’est la peur de la perte de pouvoir de la loi et des traditions, et du chaos qui en résulte, qui motive les crispations identitaires et le retour à un ordre moral rigide. Ce mécanisme réactionnaire, qui n’a rien de nouveau, semble pourtant frappé de folie, comme en témoigne le choix pour chef de file du mouvement d’un homme dont les mœurs sont pour le moins éloignés de l’idéal puritain.

Le problème posé par Maus, pour les néo-puritains, n’est évidemment pas le langage grossier ou les images choquantes, habituelles excuses d’un mouvement dont l’hypocrisie constitue un ingrédient indispensable. Le problème posé par Maus, c’est la redoutable efficacité de l’œuvre à exposer le mal, en évitant tous les pièges du manichéisme et du camouflage mythologique de la violence. Maus est une œuvre qui vous prend à la gorge, qui enlève toute illusion qui pourrait nous rester quant à la réalité du mal et de son règne sur le monde. Maus est l’équivalent artistique de la révélation de la banalité du mal par Hannah Arendt, elle aussi inspirée par la vue des horreurs nazies. C’est pourquoi Maus est insupportable à quiconque refuse de se confronter à ces images et à ces mots qui, phénomène inédit dans l’histoire, prennent le risque insensé de montrer ce qu’il faut cacher. Maus est une œuvre apocalyptique et la révélation de notre violence est, décidément, de toutes les révélations, celle que nous semblons le moins capables de supporter.

(1) Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/01/27/maus-la-bd-culte-sur-l-holocauste-bannie-d-une-ecole-du-tennessee-pour-une-dizaine-de-gros-mots-et-des-images-de-nu_6111282_3246.html

Sommes-nous encore capables de penser ?

par Hervé van Baren

Dans un article du Monde, Nicolas Truong (1) constate « l’hégémonie médiatique des polémistes qui pourfendent l’époque » et y voit « une réaction à une triple révolution anthropologique ». En face, plus rien ou presque : « une gauche atomisée, fracturée, au corpus idéologique non renouvelé… ».

La première mutation, le décentrement écologique, nous oblige à sortir de notre anthropocentrisme et à nous reconnaître humblement comme un élément d’un tout.

La seconde touche à la sphère de l’intimité. « #MeToo, la reconnaissance du consentement, la mise au jour des violences sexistes, des faits d’inceste, des phénomènes de harcèlement et l’ampleur de la pédocriminalité ont touché de plein fouet la vulgate néoréactionnaire. […] Toutes les institutions d’emprise morale ou physique sur les corps sont ébranlées. » « La fin de la domination masculine est un séisme anthropologique » (Marcel Gauchet). Cet effondrement du patriarcat provoque « une grande insécurité narcissique » (Cynthia Fleuri).

Le troisième basculement est d’ordre géopolitique : l’Europe se voit brutalement reléguée aux marges du « village global ». « L’intensification de la mondialisation, avec ses délocalisations, la montée en puissance de […] l’Asie, et la crise environnementale, migratoire et sanitaire ont traumatisé une grande partie de la population française » (Pierre Singaravélou).

Tout cela serait à l’origine d’une réaction « qui prend souvent la forme d’une panique morale, comme si le monde traditionnel et ses valeurs étaient menacés de disparition. Il y a aussi une production de boucs émissaires » (Didier Fassin).

La suite de l’article se limite malheureusement à une réflexion sur les conditions pour que « les progressistes reconstituent leur socle idéologique » et puissent de la sorte ré accéder à l’espace médiatique. Le constat que nous vivons « une période d’immenses mutations » méritait pourtant mieux que cette conclusion aux ambitions très réduites. Voyons si René Girard peut nous aider à penser ces mutations et leurs conséquences, en s’extrayant de la polarisation politique classique.

Commençons par la nature de ces mutations. Plus que des transformations matérielles de notre univers, elles sont de l’ordre de la révélation. L’impact parfois désastreux des activités humaines sur la nature n’est pas une nouveauté et a déjà conduit par le passé à des effondrements civilisationnels (Jared Diamond, « Effondrements »). Le phénomène présente deux nouveautés : son échelle (mondiale) et sa rapidité, mais surtout la conscience récemment acquise de notre responsabilité directe.

Cette dimension immatérielle est encore plus marquée dans le domaine de l’intime. Sacré, tabous, poids des traditions nous empêchaient de remettre en question l’ordre établi, en particulier patriarcal. Les mutations dont parle l’auteur sont donc bien le résultat d’une prise de conscience. Il y a toujours eu des personnes transgenres ou homosexuelles, des viols et des incestes ; la nouveauté réside dans la possibilité d’en parler et de revendiquer un monde plus tolérant, et surtout (et c’est là que nous rejoignons Girard), moins violent, moins sacrificiel ; un monde dans lequel il n’est plus possible de faire porter la faute par les victimes ou d’expulser les personnes non-conformes aux normes sociales admises.

Girard nous éclaire sur les dangers d’une telle mise à jour de notre logiciel social. La révélation de ce qui devait rester caché enraye bien le mécanisme sacrificiel et c’est tant mieux. Mais le progressisme s’obstine à nier le caractère éminemment déstabilisant et générateur de violence du phénomène. Lorsque l’auteur parle de la peur de la disparition des valeurs traditionnelles, il devrait admettre que la peur des conséquences de cette disparition est légitime. Nous n’avons jamais appris à vivre sans l’ordre violent, sans le sacrifice. Le danger qui nous guette est bien réel et s’appelle l’anarchie.

Bien entendu, l’auteur a raison de pointer le caractère réactionnaire du discours néo-conservateur et il devrait même ajouter inefficace, condamné à l’échec. La dimension révélatrice du phénomène de mutation anthropologique en cours interdit tout retour en arrière. Bien plus, comme le démontrent René Girard et Benoît Chantre (Achever Clausewitz), les tentatives de rétablissement d’un ordre sacrificiel basé sur les vieilles recettes ne peuvent conduire qu’à une surenchère de violence ; c’est bien cette tendance que l’on constate aujourd’hui, notamment avec les effets désastreux du retour de régimes autoritaires et nationalistes (interventionnisme belliqueux d’Erdogan et de Poutine, course à l’armement et impérialisme chinois, épuration religieuse en Inde et au Myanmar, attaque du Capitole aux Etats-Unis…) .

Reste à se demander pourquoi le monde intellectuel actuel semble incapable de penser cet aspect pourtant fondamental des mutations du monde. L’article est à cet égard exemplaire. Capable d’une analyse profonde des phénomènes à l’œuvre, il semble impuissant à s’extraire des vieilles représentations politiques, comme si une mise à jour du marxisme et un retour à la polarisation gauche-droite allait permettre la résolution miraculeuse de tous les problèmes.

Il faut penser cette impuissance à penser. Le débat actuel semble se limiter à des logiciels idéologiques dont tout le monde s’accorde pourtant à dire qu’ils sont dépassés, et à l’intervention de technocrates qui nous bombardent de données mais semblent incapables d’en tirer ne fût-ce qu’un début de synthèse. L’absence d’idéologies adaptées est peut-être le signe le plus marquant de la crise actuelle.

Plutôt que d’inciter à proposer de nouvelles idées, la réflexion de Girard sur la direction apocalyptique que prend l’histoire nous conduit plutôt à constater que cet échec du monde intellectuel à penser la crise fait partie intégrante du phénomène. Il n’y a pas de nouvelles idées parce qu’il est impossible qu’il y en ait ; la raison cartésienne, les Lumières, ont atteint leurs limites et ne peuvent plus guider le monde. C’est un des paradoxes de l’œuvre girardienne qu’on pourrait qualifier de dernière pensée cartésienne : la pensée qui montre qu’il n’est plus possible de penser.

C’est une dimension méconnue de la crise et pourtant elle est, je crois, fondamentale. La crise fera nécessairement émerger un autre langage, une autre vision du monde que celle que proposaient de façon hégémonique les Lumières, l’humanisme, la science et la raison.

Ce langage de la crise doit répondre à certaines conditions. Eviter le piège de l’obscurantisme et de la pensée magique, qui ne sont que des fuites devant le réel. La raison n’y sera donc pas étrangère. Mais dans le même temps, un langage permettant d’entrer en dialogue avec les sentiments et comportements mortifères qui accompagnent la crise actuelle : angoisse, colère, désespoir, violence extrême. Un langage qui puisse nous donner les outils intellectuels et spirituels pour faire face à la crise, dépasser ses aspects négatifs pour pouvoir accéder aux promesses de lendemains meilleurs qu’elle porte aussi en elle. Un langage pour temps de deuil. Et surtout, un langage nouveau pour nous permettre de nous passer du sacrifice sans nous entretuer, autrement dit nous convertir à l’amour. Sur ce dernier point il y a urgence.

(1) Nicolas Truong, « Ces idéologies néoréactionnaires qui refusent les bouleversements du monde », Le Monde du 14/1/2022

Entre adultes consentants

par Hervé van Baren

L’affaire Hulot éclaire la perte de repères qui accompagne le délitement des mythes.

Sur les faits, pas grand-chose à dire : les témoignages sont concordants et précis. Il y a en particulier cette femme qui dit avoir été avertie des comportements donjuanesques de Hulot avant de travailler avec lui.

Hier on l’aurait qualifié d’homme à femmes, de coureur de jupons, de Don Juan. Lui se voit comme un séducteur respectant les femmes ; si elles ne veulent pas, elles n’ont qu’à dire non. Aujourd’hui il est traîné devant le tribunal médiatique en tant que pervers, violeur : criminel.

C’est le même phénomène, encore et encore. Les faits, évidemment, n’ont rien à voir avec le scandale de la pédophilie dans l’Eglise, ni avec les récents scandales d’inceste. La mécanique qui nous fait passer de la complaisance à la condamnation, par contre, relie ces affaires.

Nous ne nous attarderons pas sur les questions morales, la présomption d’innocence, la véracité des accusations… Toutes ces questions sont importantes, mais attachons-nous plutôt à extraire du fait divers la dynamique collective qui autorise la libération de la parole.

Car c’est bien cela l’événement significatif que nous vivons : la mort d’une mythologie, la fin d’un tabou qui s’inscrit dans la mort de toutes les mythologies, de tous les tabous. La conséquence ultime du désenchantement du monde, nous ne l’avions pas anticipée, ni réalisé à quel point elle allait bouleverser notre monde.

Dans le système du séducteur, l’amour est une jungle dont sortent vainqueurs les plus fort(e)s ; les autres, les proies, sont consommé(e)s. Sa démythologisation fait apparaître à la fois la vacuité de la vie intérieure des prédateurs, dont le narcissisme pathologique exige des tableaux de chasse toujours plus fournis dans le seul but de nourrir leur ego, et surtout les victimes, celles (et ceux, parfois) qui ne se sont pas conformé(e)s strictement aux codes de cette fausse geste chevaleresque. Le mythe du séducteur cache le caractère systémique d’une violence sexuelle habilement camouflée en amour galant. Ce sont les liaisons dangereuses si bien racontées par Choderlos de Laclos. C’est dans ce système mythologique qu’évoluait, visiblement, Nicolas Hulot. Il n’est bien entendu pas le seul*.

On s’offusque de son déni, comme s’il pouvait d’un claquement de doigts réaliser à quel point il était lui-même englué dans un système. La prise de conscience passerait sans doute par une refonte complète de son système de valeurs ; personne ne mène à bien un tel chantier en quelques semaines ou sous la pression médiatique. La plupart des agresseurs sexuels ne reconnaissent jamais leur violence parce que, de leur point de vue, ils se sont conformés aux règles tacites connues et acceptées par tout le monde.

Le mythe du séducteur était la partie visible d’un système sacrificiel, un système qui laissait dans son sillage un certain nombre de victimes, coupables de n’avoir pas assimilé correctement les règles du jeu. Si tu entres dans ma chambre d’hôtel, cela veut dire que tu es consentante. Si tu n’as pas compris cela, tant pis pour toi.

Nous sommes tous et toutes à la fois témoins et acteurs du basculement brutal de notre regard collectif, de la démythologisation de notre société et de nos esprits. Il y a là un phénomène inédit, stupéfiant, dont nous peinons à reconnaître les causes et à anticiper les conséquences.

Le scandale Hulot, ce sont les cris d’agonie d’un système sacrificiel, tout comme le rapport de la Ciase est l’acte de dissolution d’un système sacrificiel.

Subsiste pourtant cette idée fermement ancrée qu’ « entre personnes consentantes, pas de problème ». Cette formule traduit une véritable névrose collective, écartèlement entre la prise de conscience de la violence systémique qui tolère le viol occasionnel et la nostalgie de ces temps insouciants parce qu’inconscients de cette violence. D’autant que d’autres victimes se cachent derrière cette phrase sibylline : les coups d’un soir n’engagent pas que les amants d’un soir, ils blessent souvent une compagne, un conjoint, victimes silencieuses et ignorées d’un système qui décidément immole beaucoup de gens sur l’autel d’une sacro-sainte liberté de mœurs.

Alors nous voilà, encore un peu plus, dans le désert sans horizon de la crise apocalyptique, sans plus de repères quant à la manière d’aimer. Nous voilà entrés dans le chaos de la relation amoureuse sans directives, sans sens, angoissante et aliénante. Le mariage n’est plus qu’une convention bourgeoise et les passions n’ont jamais été aussi dangereuses. On peut aimer, nous disent les progressistes, qui on veut comme on veut ; mais plus personne ne sait comment aimer.

Je faillirais à ma réputation sans une citation biblique. Voici celle que je propose à votre méditation :

Vous avez entendu qu’il a été dit : “Tu ne commettras pas d’adultère.” Eh bien, moi je vous dis : tout homme qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. (Matthieu 5, 27-28)

C’est le résumé de notre sujet du jour. Avant, il y avait la Loi et tout ce qu’elle cachait de violence inexprimable. Aujourd’hui vient la prise de conscience qui détruit la Loi. Nous avons pris le verset 28 comme une super-loi, une surenchère de Jésus ; comme s’il nous était possible de ne pas ressentir de désir. Si c’est une loi, elle nous condamne tous et toutes avant tout acte blâmable.

Le « je vous dis » de Jésus n’est pas une loi : c’est l’expression de la réalité accablante, c’est une révélation. Nos désirs sont violents. A nous de nous débrouiller avec ce scoop.

Ce phénomène de dévoilement est apocalyptique en ce sens qu’il démontre l’injustice et la violence de toutes nos représentations mythiques et conventionnelles, exprimées ou tacites, et qu’il les détruit en profondeur ; dans le même temps, il révèle notre incapacité à concevoir les relations humaines sans celles-ci. C’est l’impasse, le vide de sens, l’enfer. C’est la crise.

*Au même moment, sont dénoncés les agissements de PPDA et de Jérôme Cahuzac, entre autres.

Rapport de la CIASE, pédocriminalité dans l’Eglise

par Hervé van Baren

Le mal est au milieu de nous

La commission Sauvé publie son rapport (1) et nous sommes horrifiés. Il n’est plus possible de réduire ces crimes à des actes isolés perpétrés par quelques brebis galeuses. Comme rappelé avec insistance par les membres de la commission, il s’agit d’un phénomène systémique, rendu possible à tout le moins par la complicité passive de l’Eglise catholique dans son ensemble.

Ce constat oblige à une introspection qui ne peut se limiter au niveau légal ou organisationnel de l’institution. Nous ne ferons pas l’économie d’une remise en cause profonde, notamment de la culture cléricale qui a rendu possible la sacralisation d’un système patriarcal qui se considère au-dessus des lois et qui se préoccupe plus de pureté liturgique et doctrinale que du sort des plus faibles d’entre nous.

Or cette culture découle d’une lecture sacrée des textes (par exemple de l’épître aux Hébreux qui réinstaure une composante sacerdotale sacrificielle, en contradiction avec l’enseignement des Evangiles – voir le récent article de B. Perret : « Du nouveau sur l’épître aux Hébreux »).

Remontons donc à la source, dans une tentative de comprendre comment la Loi, telle que promulguée dans la Bible, a pu permettre ces crimes.

Dans Deutéronome, la Loi a pour ambition de régler chaque litige, d’attribuer une peine à chaque crime. Certains de ces crimes nous paraissent aujourd’hui bien bénins et la Loi parfois bien arbitraire. Une lecture littérale de la Loi conduit à une religiosité crispée et sectaire telle que celle qu’on retrouve dans les théocraties (la Charia) et dans les franges intégristes des trois religions monothéistes. C’est sur ce terreau-là que grandit l’injustice dont l’étendue est révélée aujourd’hui.

Que faire alors ? Jeter Deutéronome et Lévitique, les retirer du Canon ou, comme le tente l’exégèse progressiste, les garder comme des reliques intéressantes de mœurs dépassées ?

Je prétends qu’au contraire, Deutéronome, entre autres textes, contient en filigrane la clé qui nous permettra de sortir du scandale et de reconstruire l’Eglise sur des fondations solides, basées sur la justice et sur les principes évangéliques. Il faut seulement apprendre à lire autrement.

Une expression revient souvent pour justifier la rigueur de la Loi :

« Tu ôteras le mal du milieu de toi ».

La lecture sacrée impose de la lire comme une injonction légale or c’est cette lecture littérale qui explique la possibilité de l’impunité des actes dénoncés par la CIASE. L’objectif n’est pas la justice mais la stabilité à tout prix. La communauté se doit d’être pure et la préservation obsessionnelle de cette pureté passe par un rééquilibrage à énergie minimale. Peu importe que quelques innocents payent, seul le résultat compte et le principal est « que tout se fasse convenablement et avec ordre » (1Co 14, 40). C’est exactement le phénomène qui a permis à des prédateurs d’opérer en toute impunité au sein de l’Eglise et qui explique l’obsession des autorités ecclésiales à étouffer le scandale pour préserver à tout prix l’image de sainteté de l’Eglise.

Ces textes sont d’une redoutable ambiguïté. Pris à la lettre ils imposent bien un système basé sur le tabou et sur le sacrifice, l’évitement à tout prix du scandale qui met en danger l’institution.

On voit le processus sacrificiel à l’œuvre dans un passage du chapitre 21, le cas d’un meurtre anonyme. Peu importe que le meurtre demeure impuni. L’obsession ritualiste n’a qu’un but : empêcher que cet acte violent, parce qu’il ne trouve pas de résolution sacrificielle par la justice rétributive, ne se répande dans la société par mimétisme.

La première mesure consiste à sacrifier une génisse (Dt 21, 3-4). Le texte précise que la mise à mort doit avoir lieu en dehors de la ville, dans un torrent, de façon à évacuer symboliquement le sang versé. Le rituel qui accompagne l’acte purificateur est sans ambiguïté quant à l’objectif recherché :

Ils déclareront : « Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang, ni nos yeux qui l’ont vu.Absous Israël, ton peuple que tu as racheté, SEIGNEUR, et ne laisse pas l’effusion du sang innocent au milieu d’Israël, ton peuple… » (Dt 21, 7-8)

Et Deutéronome de conclure :

« …tu auras ôté du milieu de toi l’effusion de sang innocent… » (Dt 21, 9)

Ces rites témoignent de l’importance primordiale du phénomène mis au jour par René Girard. La violence ne reste pas confinée à l’acte criminel et aux protagonistes immédiats : elle se répandpar mimétisme dans l’espace et dans le temps et elle risque d’affecter, si rien n’est fait, l’ensemble de la communauté. La seule méthode que nous connaissions pour endiguer cette propagation est le sacrifice. Les victimes des abuseurs laïcs et religieux dans l’Eglise sont des victimes sacrificielles, immolées à notre peur panique de l’impureté et de la contagion de la violence.

L’insistance sur les dangers du faux témoignage (Dt 19,15-21) montre l’importance que les auteurs de la Bible et du Coran attribuent à ce phénomène. Celui-ci découle directement de la rivalité mimétique : le faux témoignage est une tentative d’élimination du rival en « prenant à témoin » le reste de la communauté ; le risque de débordement du conflit privé dans la sphère publique est réel. Le chapitre 19 traite donc de ce problème avec toute l’attention requise :

« Un témoin ne se présentera pas seul contre un homme qui aura commis un crime, un péché ou une faute quels qu’ils soient ; c’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins qu’on pourra instruire l’affaire. » (Dt 19, 15)

Or cette précaution ne protège évidemment pas de la diffamation, comme nous l’apprend Girard : c’est toujours sur base d’un témoignage collectif mensonger que le bouc émissaire se voit accusé. L’important, ici aussi, n’est pas la justice mais bien d’empêcher la propagation du conflit interpersonnel à la communauté.

L’hypocrisie des procédures judiciaires dont le but inavoué est d’étouffer le scandale est exposée par la Bible :

« Les juges feront des recherches approfondies ; ils découvriront que le témoin est un témoin menteur : il a accusé son frère de façon mensongère. » (Dt 19, 18)

Notons la formulation, qui suggère que quel que soit l’ « approfondissement » des enquêtes de l’instruction le résultat est écrit d’avance : quiconque a l’audace de mettre en danger l’ordre et la paix civile sera jugé coupable de faux témoignage.

La victime de pédophilie n’est jamais crue. Parler, pour elle, revient à se retrancher de sa famille et de sa communauté.

« Vous le traiterez comme il avait l’intention de traiter son frère. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 19, 19)

Finalement, Deutéronome achève de dévoiler les profondes failles sur lesquelles reposent nos systèmes légaux basés sur le sacrifice en exposant la fonction dissuasive, par définition peu soucieuse d’équité :

« Le reste des gens en entendra parler et sera dans la crainte, et on cessera de commettre le mal de cette façon au milieu de toi. » (Dt 19, 20)

Et résume tout cela par le principe rétributif qui gouverne nos esprits et nos communautés en rappelant la loi du Talion :

« Tu ne t’attendriras pas : vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. » (Dt 19, 21)

Loi qui, précise le texte, impose le silence à notre cœur.

Je ne sais pas si le lecteur ou la lectrice ressent comme moi, au moment où j’écris ces lignes, à quel point ces enseignements sont d’actualité ; à quel point la possibilité de lire ces textes autrement coïncide avec la possibilité de reconnaître une insoutenable violence que, jusqu’il y a peu, nous étions incapables de regarder en face.

L’enjeu n’est pas d’ôter le mal du milieu de nous mais bien de voir et d’accepter que le mal réside au milieu de nous. C’est ce qu’a fait la CIASE, et c’est bien. C’est aussi ce que dit, profondément, Deutéronome, lorsque nous voulons bien lire ce livre comme une douloureuse révélation de notre violence et non comme des instructions à suivre à la lettre.

https://www.ciase.fr/rapport-final/

Tous les textes sont extraits de la TOB.

République et foule mimétique

par Hervé van Baren

La mise en examen de Mme Buzyn [i] par la Cour de Justice de la République peut sembler une bonne nouvelle. Enfin les politiciens vont devoir rendre compte de leurs actes devant les citoyens ! En réalité, c’est une catastrophe. Comme l’a signalé la députée LREM Aurore Bergé, cette décision ébranle les fondements de notre système politique. Le principe jusque-là d’application, faisait une séparation nette entre actes délictueux et actes politiques exercés dans le cadre d’un mandat. Les crimes et délits sont pénalisés ; les fautes politiques sont sanctionnées dans les urnes. Remettre en cause ce principe conduira certainement à augmenter encore la paralysie du monde politique, qui n’en a pas besoin. Qui se risquera encore à prendre des décisions courageuses, basées sur des informations incomplètes ? On assistera au même phénomène que celui qui a gangréné le système de santé des Etats-Unis. La pénalisation des fautes professionnelles dans le milieu médical a eu pour effet pervers que plus un médecin sain d’esprit n’ose poser un diagnostic sans demander auparavant deux ou trois avis supplémentaires, entraînant une explosion des coûts de santé (sans compter les primes astronomiques des assurances de protection juridique) et une détérioration de leur qualité globale.

Le principe juridique qui doit guider le fonctionnement de la Cour est simple : il faut faire la distinction entre l’acte criminel, qui témoigne d’une volonté délibérée de nuire ou de profiter de la fonction pour son intérêt personnel, et l’acte professionnel motivé par la volonté de servir. On ne peut juger uniquement sur le résultat.

Il reste donc une question : y avait-il, de la part de Mme Buzyn et d’autres membres du gouvernement une volonté délibérée de nuire ? Les partisans de la poursuite pénale répondent bien évidemment que oui. Ils en veulent pour preuve les mensonges avérés du gouvernement sur l’état réel des stocks de masques et sur l’utilité d’en porter (et le revirement brutal sur ce dernier point quelques semaines plus tard). Or la faute, aussi flagrante soit-elle et aussi dramatiques que soient ses conséquences, est loin d’être suffisante pour prouver l’intention délictueuse. En l’absence d’indices probants indiquant un intérêt personnel ou une intention délibérée de nuire, la décision sensée eut été de rejeter les plaintes. Alors, comment en est-on arrivé là ? Tentons un éclairage girardien.

Les mensonges des politiciens sont-ils des crimes ?

Des promesses électorales fantaisistes aux excuses pour les mauvaises décisions prises, les politiciens mentent tout le temps. Nous y voyons à tort la preuve de leur corruption morale.

Quel serait l’effet d’une politique du parler-vrai ? Un politicien assez courageux pour nous dire la vérité, surtout lorsqu’elle est désagréable, ne serait pas réélu. La vérité en politique est synonyme de suicide professionnel. Nous attendons des bonnes nouvelles et nous savons, le cas échéant, que ce qu’on nous raconte est un mensonge – nous ne sommes pas stupides.

Le système fonctionne par la méconnaissance ; non pas l’ignorance ni la conscience, mais un phénomène psychique intermédiaire. Quand nous avons l’intuition que c’est laid nous ne voulons pas voir. Dans le même temps nous exigeons la transparence. Il faudrait peut-être, pour sortir de l’impasse, que nous devenions cohérents.

Si le monde politique s’est fait une spécialité, sous tous les cieux, du mensonge, c’est parce que fondamentalement nous, les citoyens, lui demandons de mentir.

Cette place centrale de la méconnaissance dans la politique renvoie à la résolution des crises par le mécanisme sacrificiel. On peut voir dans le politicien l’équivalent profane du prêtre : un mandataire chargé d’ « ôter le mal du milieu de nous », pour citer le Lévitique, autrement dit de perpétuer le mensonge sacrificiel.

La victime consentante

Le plus surprenant dans cette histoire est la réaction du monde politique. La défense adoptée par Mme Buzyn et par ses collègues étonne : ils tentent de se justifier, ils protestent de leur bonne foi, ils défendent leurs décisions. Ils jouent à fond le jeu sacrificiel ! Evidemment, quand on connaît un peu la pensée girardienne, il n’y a là rien de surprenant. La victime émissaire accusée joue toujours le jeu de la foule.

La seule défense sensée eut été de refuser catégoriquement de rentrer dans le jeu mimétique et de dénoncer la dérive pénaliste de la Cour, qui a en l’espèce clairement outrepassé sa fonction sous la pression populaire (ce qui prouve par ailleurs l’utopie d’une justice pleinement immunisée contre les effets mimétiques en temps de crise).

Le risque de cette approche explique peut-être le silence de la classe politique devant ce qui constitue pourtant pour elle une condamnation à l’impuissance. Ce risque, c’est de démultiplier l’ire populaire. On préfère laisser passer, quitte à devoir essuyer les plâtres plus tard. La peur de la crise mimétique généralisée est, en l’occurrence, beaucoup plus forte que la raison (y compris la raison d’état).

Le parallèle avec le mécanisme sacrificiel ne s’arrête pas à la méconnaissance et à la terreur inconsciente qu’inspire le phénomène. La foule a la fâcheuse tendance à confondre le porteur du message avec celui qui l’a écrit. Ainsi Mme Buzyn ne porte évidemment pas l’entière responsabilité de la gestion calamiteuse des stocks de masques, ni des décisions prises, mais elle a assez de métier pour comprendre les limites de l’excuse classique : c’est pas moi, c’est mes prédécesseurs (ce qui est souvent vrai) ; c’est pas moi, c’est le premier ministre – ou plus haut (ce qui est souvent vrai aussi). Le lampiste de service est rarement à l’origine de la faute. Voilà un phénomène bien connu de notre histoire politique : le fusible, la victime sacrificielle soigneusement choisie qu’on jette en pâture aux médias et à la foule pour rétablir la paix. Là encore, la totale adhésion de la victime émissaire à ce sacrifice est incompréhensible sans l’éclairage de la théorie mimétique.

Abolir le sacrifice ?

Est-il souhaitable de sortir de ce système ? Ne devons-nous pas faire le constat qu’il est, comme tout système sacrificiel, redoutablement efficace pour étouffer dans l’œuf ces sursauts de fièvre qui, sans lui, risqueraient de transformer le moindre scandale en effondrement global ? En temps normal, c’est un constat de simple bon sens : il est dangereux et irresponsable d’abolir le sacrifice sans autre forme de procès. Pourtant, force est de constater, par la multiplication des scandales et la violence croissante du débat, que la crise sociétale en France a atteint un niveau tel que le bon vieux mécanisme sacrificiel semble atteindre ses limites. Il en faut toujours plus et c’est cela que traduit la mise en examen de Mme Buzyn, et c’est cela qui risque de conduire ultimement à l’impossibilité de gouverner le pays.

La crise est une invitation à troquer nos vieilles recettes contre des nouvelles et je n’en imagine pas qui ne passe par une confrontation courageuse avec le réel, même quand celui-ci ne répond pas à nos rêves de lendemains qui chantent. Mais à la réflexion, la difficulté pour nous d’accéder à cette attitude adulte et responsable face à la réalité parfois éprouvante de notre monde, n’est-ce pas cela la crise que nous vivons ?


[i] Mme Buzyn, ministre de la santé au début de l’épidémie de COVID 19, a été mise en examen le 10 septembre 2021 par la Cour de Justice de la République pour « « mise en danger de la vie d’autrui » et placée sous le statut de témoin assisté pour « abstention de combattre un sinistre », suite aux plaintes de plusieurs milliers de citoyens. On lui reproche la gestion erratique du début de l’épidémie.

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