La diabolisation, étape incontournable du processus victimaire

par Hervé van Baren

Plusieurs textes bibliques illustrent par l’exemple le processus de diabolisation. La diabolisation est une étape du processus plus large du mécanisme victimaire, la désignation d’une victime émissaire pour évacuer le trop-plein de scandale et de violence accumulés dans une collectivité humaine. La diabolisation, parce qu’elle gomme tous les aspects positifs de la victime qui rendraient impossible son immolation, est une étape incontournable du phénomène.

Sous couvert d’une charge sentencieuse contre les « faux prophètes » et « faux docteurs », St Pierre démonte remarquablement le processus dans la seconde épître qui porte son nom. Des cibles de la vindicte de l’apôtre, nous ne saurons rien d’autre que le principal reproche qui leur est fait :

« Il y aura parmi vous de faux docteurs, qui introduiront sournoisement des doctrines pernicieuses. » (2 Pierre 2, 1)

En revanche, la liste des fautes qui leur sont reprochées est longue et part de tous côtés :

« Dans leur cupidité, ils vous exploiteront par des discours truqués. » (2 Pierre 2, 3)

 « … ceux qui courent après la chair dans leur appétit d’ordures. » (2 Pierre 2, 10)

Comme si cela ne suffisait pas, St Pierre ajoute encore à la liste de leurs défauts :

« Trop sûrs d’eux, arrogants, ils n’ont pas peur d’insulter les Gloires. » (2 Pierre 2, 10)

L’apôtre reprend ensuite les mêmes accusations mais le ton devient insultant, le trait est forcé :

« Mais ces gens, comme des bêtes stupides vouées par nature aux pièges et à la pourriture, insultent ce qu’ils ignorent et pourriront comme pourrissent les bêtes. » (2 Pierre 2, 12)

« Ils trouvent leur plaisir à se dépraver en plein jour ; ce sont des souillures et des ordures qui se délectent de leurs mensonges quand ils font bombance avec vous. » (2 Pierre 2, 13)

« Les yeux pleins d’adultère, ils sont insatiables de péché, appâtant les âmes chancelantes, champions de cupidité, enfants de malédiction. »(2 Pierre 2, 14)

« Débitant des énormités pleines de vide, ils appâtent par les désirs obscènes de la chair ceux qui viennent à peine de s’arracher aux hommes qui vivent dans l’erreur. » (2 Pierre 2, 18)

Le texte contient suffisamment d’indices (discrets) pour nous inciter à remettre en question la lecture au premier degré, celle qui justifie la violence du propos :

« Pour eux, depuis longtemps déjà, le jugement ne chôme pas, et leur perdition ne dort pas. » (2 Pierre 2, 3)

Le jugement dont il est question ne peut être le jugement dernier ; il a lieu « depuis longtemps déjà » et conduit à « leur perdition ». St Pierre fait ainsi allusion au jugement des humains, autrement dit au tribunal populaire qui accuse la victime émissaire. De même, la forme au passé montre bien qu’il s’agit de dénoncer la violence humaine bien plus que d’annoncer la justice du Royaume :

« Il leur est arrivé ce que dit à juste titre le proverbe : Le chien est retourné à son vomissement, et :  La truie, à peine lavée, se vautre dans le bourbier. »(2 Pierre 2, 22)

Anachronisme contrastant avec plusieurs allusions au jugement futur :

« C’est donc que le Seigneur peut arracher à l’épreuve les hommes droits et garder en réserve, pour les châtier au jour du jugement, les hommes injustes… » (2 Pierre 2, 9)

Mais l’indice le plus fragrant qu’il faut lire ce passage comme l’exposition d’une tendance humaine se trouve au verset 15. L’allusion à Balaam, personnage pittoresque du Livre des Nombres, permet à Pierre une comparaison pour le moins hasardeuse :

« Abandonnant le droit chemin, ils se sont fourvoyés en suivant la route de Balaam de Bosor, lequel se laissa tenter par un salaire injuste, mais il reçut une leçon pour sa transgression : une bête de somme muette, empruntant une voix humaine, arrêta cette folie du prophète. » (2 Pierre 2, 15-16)

Pierre rappelle que Balaam s’est converti au Dieu Vivant par l’intermédiaire de son ânesse(1), autrement dit, il suggère que Balaam, l’exemple à ne pas suivre, le prototype du faux prophète brocardé dans ce passage, est en réalité un vrai et, par extension, que celles et ceux que nous diabolisons sont souvent celles et ceux qui nous apportent un message prophétique, subversif et dérangeant. L’allusion à sa propre expérience, le chant d’un coq qui lui permet de sortir de l’unanimité sacrificielle, largement commenté par Girard(2), nous invite à entendre nous aussi le coq chanter, et à sortir de la lecture sacrificielle qui prend à la lettre les malédictions de l’apôtre(3).

Finalement, c’est au chapitre 3 que St Pierre nous invite plus explicitement à une lecture critique de son texte, seule susceptible de nous sortir de la pensée sacrificielle et de nous reconnaître dans son discours haineux. Il nous rappelle que ses deux lettres ont pour but de « stimuler en nous la juste manière de penser » (2 Pierre 3, 1). Et de conclure, après des réflexions résolument apocalyptiques :

« Nous attendons selon [la] promesse [de Dieu] des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite. » (2 Pierre 3, 13)

On voit donc exposées dans ce passage la mécanique et la dynamique du discours diabolisant. Celui-ci se caractérise par deux aspects :

1) l’accusation qui mélange allègrement données factuelles, procès d’intention, jugement sur la personne, au point qu’on peut parler de discours confus,

2) la dynamique qui part d’une accusation plus ou moins factuelle pour progressivement dériver vers l’abaissement,l’insulte, la déshumanisation.

Tout cela pave la voie à la violence concrète, physique. Cette étape n’est pas en option. Il est nécessaire de diaboliser la victime émissaire pour pouvoir la sacrifier.

Ces caractéristiques se retrouvent dans une récente vidéo(4) montrant un échange tendu entre Emmanuel Macron et un homme, lors d’un bain de foule en Alsace. Avant d’analyser l’échange et d’en souligner les convergences avec le texte de Pierre, précisons :

– Cette analyse ne se veut ni partisane, ni politique ; elle se borne à relever les ressemblances formelles entre le discours de Pierre et les propos de l’homme. Je n’émettrai donc aucun jugement sur l’objectivité des accusations, sur le fond, ni ne ferai de commentaires sur le contexte. Seule la forme m’intéresse.

– J’ai choisi ce dialogue uniquement parce qu’il me semblait particulièrement représentatif du phénomène dont nous parlons.

– J’invite donc les lecteurs et lectrices à éviter de tomber dans le piège de la polémique, qui n’a pas lieu d’être. L’objectif de cet article est de montrer que la diabolisation est un phénomène universel et que les règles qui caractérisent celui-ci n’ont pas beaucoup changé en 2000 ans. Si polémique il doit y avoir, que ce soit sur la thèse et non sur l’exemple choisi, argumentée et non viscérale.

L’homme interpelle Emmanuel Macron en lui disant qu’à cause de lui, il va voter pour Marine Le Pen, ce qui illustre le côté paradoxal du discours diabolisant. L’accusateur se voit comme parfaitement libre et indépendant, alors même que ses paroles prêtent à l’accusé le pouvoir de déterminer ses choix. « A cause de vous… »

« Votre bilan, la manière dont vous avez traité les gens depuis le début de votre mandat, c’est un scandale. »

L’homme reconnaît être scandalisé, ce qui avec l’éclairage girardien s’avère être parfaitement exact. Ensuite vient la litanie des accusations visant la personne :

« Vous êtes aussi arrogant, aussi méprisant, aussi cynique, vous êtes machiavélique, vous êtes manipulateur, vous êtes menteur en plus. »

D’une accusation basée sur des faits, des erreurs reprochées, on passe allègrement à une attaque de la personne, essentiellement mauvaise.

On entend souvent chez l’accusateur un discours victimaire qui inverse les rôles du binôme persécuteur-persécuté. On reproche à l’autre la violence dont on est détenteur :

« On a été pris pour des moins que rien, des fainéants, des Gaulois réfractaires. »

Insupportable affront dont la symétrie avec le mépris affiché pour l’autre reste parfaitement invisible. Puis une accusation plus précise :

« Vous avez assassiné l’hôpital »

Suivi de l’insulte :

« Je n’ai jamais vu un Président de la Vème République aussi nul que vous. »

A ce stade, le Président lui reproche le manque d’arguments de son discours et tente (en vain, évidemment) de remettre la discussion sur le mode factuel, raisonné. Lorsqu’il insiste une fois de plus sur le manque de cohérence, il s’entend répondre :

« Ben de toutes façons, toutes les casseroles que vous traînez derrière vous que ce soit l’affaire Benalla… »

Ce à quoi Emmanuel Macron répond avec justesse mais au risque de paraître méprisant :

« Vous, ça se mélange quand même beaucoup dans la tête. »

Voilà un bon résumé du discours haineux qui préside à l’étape préalable du mécanisme victimaire, et que St Pierre décrit avec une telle justesse : l’accusation, comme l’a relevé Girard, s’encombre peu de cohérence et de crédibilité. Elle mêle allègrement tout, elle peut partir d’un fait concret mais immanquablement elle se dispersera tous azimuts. Elle s’interdit tout équilibrage par la reconnaissance des éléments à décharge et des bons côtés de la personne. Une bonne recette pour repérer le discours diabolisant consiste à essayer d’obtenir de l’accusateur un propos un tant soit peu positif, un compliment… Pour l’individu pris dans la dynamique collective de l’accusation du bouc émissaire, c’est tout simplement impossible.

Emmanuel Macron a eu tort de se laisser prendre au jeu de l’accusation sacrificielle : à deux reprises il suggère que son adversaire est atteint de folie. Or sur le plan psychiatrique, cet homme, comme tant d’autres citoyens de France et d’ailleurs qui versent dans le discours violent, est parfaitement sain d’esprit ; pour autant, il est aussi incapable de réaliser qu’il est sous l’emprise de la foule sacrificielle, qui le pousse à cette surenchère d’accusations. Il se voit parfaitement objectif et maître de sa pensée ; il est en réalité le pantin d’un phénomène collectif que personne n’est capable de repérer, à plus forte raison chez soi-même.

Un commentaire sur la page YouTube qui reproduisait cette vidéo m’a frappé : parmi les nombreux internautes qui félicitaient l’homme d’avoir dit la vérité, l’un faisait de lui le porte-voix de 66 millions de Français. L’absurdité de cette affirmation (tenant compte, entre autres, des sondages et des résultats du premier tour) indique que ce type de discours est indissociable de la recherche d’une unanimité sacrificielle sans laquelle le processus ne peut aboutir à son issue fatale et réconciliatrice.

La méconnaissance des phénomènes mimétiques à l’œuvre prive les hommes et les femmes politiques des armes qu’ils pourraient utiliser pour contrer le phénomène. Pour autant, ne nous le cachons pas : sortir de cette mécanique infernale est une gageure. Comment faire ? Les suggestions en commentaire sont bienvenues.

  1. Nombres 22-24
  2. Voir Le Bouc émissaire, 1982, p. 213-22
  3. Jude est encore plus explicite dans son épître, qui reprend le ton et la structure de l’épître de Pierre : « Mais ces gens-là, ce qu’ils ne connaissent pas, ils l’insultent, et ce qu’ils savent à la manière instinctive et stupide des bêtes, cela ne sert qu’à les perdre. » (Jude 1, 10)
  4. https://www.youtube.com/watch?v=JdKX_uLDqTw

Le roi monte à Ramoth-de-Galaad

par Hervé van Baren

Au moment où les bruits de bottes se font à nouveau entendre dans notre vieille Europe, me revient en mémoire un épisode biblique. Il met en scène plusieurs personnages dignes d’intérêt, mais nous nous concentrerons ici sur le roi d’Israël, Akhab.

Le texte commence par nous décrire une période de paix entre les deux royaumes, Israël et Juda, et leur ennemi du moment, Aram. Mais Akhab n’a pas digéré la conquête de Ramoth-de-Galaad par son ennemi et ne rêve que de reprendre la ville. Il cherche à entraîner le roi de Juda, Josaphat, dans son aventure guerrière :

« Veux-tu venir avec moi faire la guerre à Ramoth-de-Galaad ? » (1 Rois 22, 4)

Josaphat ne veut pas se fâcher avec son voisin et accepte à mi-mot. Reste donc à consulter les oracles pour vérifier que l’aventure ne finira pas en catastrophe. Les 400 prophètes officiels garantissent le succès de l’offensive. Josaphat insiste pour entendre un dernier prophète, et Akhab, sans doute pour se concilier un allié un peu tiède, accepte. Il fait une étrange proposition :

« Il y a encore un homme par qui on peut consulter le SEIGNEUR, mais moi, je le déteste car il ne prophétise pas sur moi du bien, mais du mal : c’est Michée, fils de Yimla. » (1 Rois 22, 8)

On fait venir Michée, non sans lui faire comprendre que le chœur des prophètes de cour annonce une victoire éclatante et qu’il serait malvenu de le contredire. La première prophétie de Michée confirme ces prédictions optimistes. Michée n’est pas téméraire. Akhab lui donne alors cet étrange avertissement :

« Combien de fois devrai-je te faire jurer de ne me dire que la vérité au nom du SEIGNEUR ? » (1 Rois 22, 16)

Il reste, semble-t-il, un semblant de raison, un reste de conscience à Akhab. Michée parle : 

« J’ai vu tout Israël dispersé sur les montagnes, comme des moutons qui n’ont point de berger. le SEIGNEUR a dit : “Ces gens n’ont point de maître ; que chacun retourne chez lui en paix !”  (1 Rois 22, 17)

Akhab n’a pas envie d’entendre la voix de la raison qu’il a pourtant lui-même sollicitée, il est fâché. Mais Michée développe sa vision :

« Ecoute la parole du SEIGNEUR. J’ai vu le SEIGNEUR assis sur son trône et toute l’armée des cieux debout auprès de lui, à sa droite et à sa gauche. Le SEIGNEUR a dit : “Qui séduira Akhab pour qu’il monte et tombe à Ramoth-de-Galaad ?” L’un parlait d’une façon, et l’autre d’une autre. Alors un esprit s’est avancé, s’est présenté devant le SEIGNEUR et a dit : “C’est moi qui le séduirai.” Et le SEIGNEUR lui a dit : “De quelle manière ?” Il a répondu : “J’irai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes.” (1 Rois 22, 19-22)

Pour prix de sa franchise, Michée se retrouve en prison avec la menace d’une mise à mort s’il s’avère que sa prophétie était erronée. Ce qui n’est pas le cas. Akhab monte contre Aram mais il est blessé durant la bataille et n’arrive pas à se dégager :

« Le combat fut si violent ce jour-là qu’on dut laisser le roi dans son char, en face d’Aram ; mais le soir, il mourut. Le sang de la blessure avait coulé au fond du char. » (1 Rois 22, 35)

En guise de rentrée triomphante, Akhab a droit à des funérailles discrètes et la Bible conclut :

« Tandis qu’on lavait à grande eau le char à l’étang de Samarie et que les chiens y léchaient le sang d’Akhab, les prostituées s’y lavèrent, selon la parole que le SEIGNEUR avait dite. » (1 Rois 22, 35)

La Bible nous donne une description systémique de la folie guerrière qui s’empare d’un royaume. Le monarque ne rêve que plaies et bosses et entraîne son entourage dans son enthousiasme conquérant ; il s’assure de la neutralité de ses alliés, personne n’ose aller contre sa rage de peur de la voir se retourner contre soi (Josaphat est écœurant de diplomatie couarde dans cet épisode). Malheureusement pour lui, sa cour servile a, par mimétisme, adopté sa folie ; quand bien même une petite voix consciente lui soufflerait qu’il court à sa perte, c’est trop tard. Le roi est prisonnier de ses propres ruses, englué dans le système violent qu’il a construit. La cour nourrit la violence du roi, le roi nourrit la violence de sa cour. Système remarquablement stable, jusqu’à l’inexorable chute.

Le peuple est absent du début de l’histoire. La narration se resserre sur une cour royale qu’on imagine sans peine obséquieuse, totalement détachée des réalités du pays. L’équilibre du système est assuré par la terreur ; terreur d’être le premier bouc émissaire de cet état miniature en situation de crise permanente, à qui on fera porter la faute des inévitables catastrophes qui découleront de ce jeu de dupes.

La surenchère des protestations de loyauté, le zèle imbécile qui entretient la folie collective sont dictés par l’instinct de survie. Une réalité alternative s’empare des esprits et se traduit par un langage surréaliste : le nécessaire ennemi extérieur est accusé de tout le mal dont on se rend soi-même coupable.

« Je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes. »

Le peuple revient à la fin de l’histoire, une fois le château de cartes écroulé :

« Au coucher du soleil, ce cri passa dans le camp : « Chacun dans sa ville, chacun dans son pays ! » (1 Rois 22, 36)

La folie conquérante veut unifier les hommes sous une bannière héroïque. La résolution de la crise, qui passe par la désolation du champ de bataille et la mort du roi, ramène chacun à sa différence.

Le système tient debout grâce à la réciprocité mimétique entre le roi et la cour ; pour autant, sa stabilité ne peut se préserver que par une surenchère continue qui annonce sa fin apocalyptique. L’effondrement est inscrit dans les gènes du régime. De tous les rêves fous qui peuvent prospérer dans un tel environnement, il ne restera que des familles en deuil et ce char couvert de sang, que les chiens viennent lécher et dans lequel les prostituées viennent se laver.

Maus expulsé

par Hervé van Baren

Une école du Tennessee vient de décider la mise à l’index (1) de la bande dessinée mondialement connue et reconnue, Maus, d’Art Spiegelman, au prétexte que l’œuvre contient du vocabulaire grossier (huit gros mots) et une image de femme dénudée.

Maus raconte la Shoah par la voix d’un père, survivant des camps de concentration, qui accepte de témoigner sur l’insistance de son fils. Le génie de l’œuvre tient en partie à la brutalité à la fois du témoignage du père, du dessin (les Juifs sont représentés en souris et les Nazis en chats, avec un graphisme minimaliste en noir et blanc) et des portraits sans concession des protagonistes (le père est un tyran domestique raciste). Avec ce langage brut et en mêlant le quotidien new-yorkais du narrateur au récit de son père, Spiegelman réussit à parler de l’indicible en évitant tout manichéisme et tout pathos. Maus est unanimement considéré comme un des témoignages les plus puissants sur la Shoah et comme un chef-d’œuvre intemporel.

Les responsables ayant décidé cette censure n’ont-ils pas la moindre notion du ridicule ? Lorsque l’un d’entre eux argue que le livre « montre des gens pendus, d’autres en train de tuer des enfants », est-il conscient de l’ineptie de son propos ?

On peut raisonnablement penser que l’incident n’a rien d’un acte stupide et isolé. Bannir Maus, c’est participer de manière particulièrement hypocrite au révisionnisme, tentation toujours présente dans les mouvances d’extrême-droite, et le révisionnisme, avant d’être un acte politique, est un acte existentiel, une tentative d’échapper à la vision du mal exposé. Mais la mise à l’index de Maus est évidemment aussi un acte politique conscient et assumé qui participe au rétablissement d’une société puritaine. Cette provocation n’est envisageable, aux Etats-Unis, que dans un bastion conservateur. C’est le cas : le McMinn County où se trouve l’école a voté à 80% pour Donald Trump aux dernières élections.

Partons de ce mot : puritanisme. Nous parlons ici de son sens contemporain plus que du courant religieux et historique. Un puritain croit en la possibilité de préserver ou de rétablir la pureté de la communauté par l’expulsion du mal. Les comportements des membres de la communauté se doivent d’être en tout point parfaits. Tout débordement sexuel est sévèrement condamné, la vie est régie par des codes moraux rigides. Toute transgression est punie par l’expulsion du contrevenant.

Historiquement, le puritanisme est associé au phénomène de chasse aux sorcières, l’exemple le plus représentatif étant l’épisode des sorcières de Salem, qui a coûté la vie à une vingtaine d’innocent(e)s. Nous y voilà. Le puritanisme est facile à relier à la théorie mimétique. La pureté interne ne peut se maintenir que par le recours systématique au mécanisme sacrificiel. Ce mal que la communauté expulse, un autre, un autre groupe doit nécessairement le porter.

La tentation puritaine, aux Etats-Unis et ailleurs, est une réaction panique à un monde qui refuse de plus en plus la violence et l’hypocrisie des systèmes sacrificiels traditionnels. Encore une fois, c’est la peur de la perte de pouvoir de la loi et des traditions, et du chaos qui en résulte, qui motive les crispations identitaires et le retour à un ordre moral rigide. Ce mécanisme réactionnaire, qui n’a rien de nouveau, semble pourtant frappé de folie, comme en témoigne le choix pour chef de file du mouvement d’un homme dont les mœurs sont pour le moins éloignés de l’idéal puritain.

Le problème posé par Maus, pour les néo-puritains, n’est évidemment pas le langage grossier ou les images choquantes, habituelles excuses d’un mouvement dont l’hypocrisie constitue un ingrédient indispensable. Le problème posé par Maus, c’est la redoutable efficacité de l’œuvre à exposer le mal, en évitant tous les pièges du manichéisme et du camouflage mythologique de la violence. Maus est une œuvre qui vous prend à la gorge, qui enlève toute illusion qui pourrait nous rester quant à la réalité du mal et de son règne sur le monde. Maus est l’équivalent artistique de la révélation de la banalité du mal par Hannah Arendt, elle aussi inspirée par la vue des horreurs nazies. C’est pourquoi Maus est insupportable à quiconque refuse de se confronter à ces images et à ces mots qui, phénomène inédit dans l’histoire, prennent le risque insensé de montrer ce qu’il faut cacher. Maus est une œuvre apocalyptique et la révélation de notre violence est, décidément, de toutes les révélations, celle que nous semblons le moins capables de supporter.

(1) Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/01/27/maus-la-bd-culte-sur-l-holocauste-bannie-d-une-ecole-du-tennessee-pour-une-dizaine-de-gros-mots-et-des-images-de-nu_6111282_3246.html

Sommes-nous encore capables de penser ?

par Hervé van Baren

Dans un article du Monde, Nicolas Truong (1) constate « l’hégémonie médiatique des polémistes qui pourfendent l’époque » et y voit « une réaction à une triple révolution anthropologique ». En face, plus rien ou presque : « une gauche atomisée, fracturée, au corpus idéologique non renouvelé… ».

La première mutation, le décentrement écologique, nous oblige à sortir de notre anthropocentrisme et à nous reconnaître humblement comme un élément d’un tout.

La seconde touche à la sphère de l’intimité. « #MeToo, la reconnaissance du consentement, la mise au jour des violences sexistes, des faits d’inceste, des phénomènes de harcèlement et l’ampleur de la pédocriminalité ont touché de plein fouet la vulgate néoréactionnaire. […] Toutes les institutions d’emprise morale ou physique sur les corps sont ébranlées. » « La fin de la domination masculine est un séisme anthropologique » (Marcel Gauchet). Cet effondrement du patriarcat provoque « une grande insécurité narcissique » (Cynthia Fleuri).

Le troisième basculement est d’ordre géopolitique : l’Europe se voit brutalement reléguée aux marges du « village global ». « L’intensification de la mondialisation, avec ses délocalisations, la montée en puissance de […] l’Asie, et la crise environnementale, migratoire et sanitaire ont traumatisé une grande partie de la population française » (Pierre Singaravélou).

Tout cela serait à l’origine d’une réaction « qui prend souvent la forme d’une panique morale, comme si le monde traditionnel et ses valeurs étaient menacés de disparition. Il y a aussi une production de boucs émissaires » (Didier Fassin).

La suite de l’article se limite malheureusement à une réflexion sur les conditions pour que « les progressistes reconstituent leur socle idéologique » et puissent de la sorte ré accéder à l’espace médiatique. Le constat que nous vivons « une période d’immenses mutations » méritait pourtant mieux que cette conclusion aux ambitions très réduites. Voyons si René Girard peut nous aider à penser ces mutations et leurs conséquences, en s’extrayant de la polarisation politique classique.

Commençons par la nature de ces mutations. Plus que des transformations matérielles de notre univers, elles sont de l’ordre de la révélation. L’impact parfois désastreux des activités humaines sur la nature n’est pas une nouveauté et a déjà conduit par le passé à des effondrements civilisationnels (Jared Diamond, « Effondrements »). Le phénomène présente deux nouveautés : son échelle (mondiale) et sa rapidité, mais surtout la conscience récemment acquise de notre responsabilité directe.

Cette dimension immatérielle est encore plus marquée dans le domaine de l’intime. Sacré, tabous, poids des traditions nous empêchaient de remettre en question l’ordre établi, en particulier patriarcal. Les mutations dont parle l’auteur sont donc bien le résultat d’une prise de conscience. Il y a toujours eu des personnes transgenres ou homosexuelles, des viols et des incestes ; la nouveauté réside dans la possibilité d’en parler et de revendiquer un monde plus tolérant, et surtout (et c’est là que nous rejoignons Girard), moins violent, moins sacrificiel ; un monde dans lequel il n’est plus possible de faire porter la faute par les victimes ou d’expulser les personnes non-conformes aux normes sociales admises.

Girard nous éclaire sur les dangers d’une telle mise à jour de notre logiciel social. La révélation de ce qui devait rester caché enraye bien le mécanisme sacrificiel et c’est tant mieux. Mais le progressisme s’obstine à nier le caractère éminemment déstabilisant et générateur de violence du phénomène. Lorsque l’auteur parle de la peur de la disparition des valeurs traditionnelles, il devrait admettre que la peur des conséquences de cette disparition est légitime. Nous n’avons jamais appris à vivre sans l’ordre violent, sans le sacrifice. Le danger qui nous guette est bien réel et s’appelle l’anarchie.

Bien entendu, l’auteur a raison de pointer le caractère réactionnaire du discours néo-conservateur et il devrait même ajouter inefficace, condamné à l’échec. La dimension révélatrice du phénomène de mutation anthropologique en cours interdit tout retour en arrière. Bien plus, comme le démontrent René Girard et Benoît Chantre (Achever Clausewitz), les tentatives de rétablissement d’un ordre sacrificiel basé sur les vieilles recettes ne peuvent conduire qu’à une surenchère de violence ; c’est bien cette tendance que l’on constate aujourd’hui, notamment avec les effets désastreux du retour de régimes autoritaires et nationalistes (interventionnisme belliqueux d’Erdogan et de Poutine, course à l’armement et impérialisme chinois, épuration religieuse en Inde et au Myanmar, attaque du Capitole aux Etats-Unis…) .

Reste à se demander pourquoi le monde intellectuel actuel semble incapable de penser cet aspect pourtant fondamental des mutations du monde. L’article est à cet égard exemplaire. Capable d’une analyse profonde des phénomènes à l’œuvre, il semble impuissant à s’extraire des vieilles représentations politiques, comme si une mise à jour du marxisme et un retour à la polarisation gauche-droite allait permettre la résolution miraculeuse de tous les problèmes.

Il faut penser cette impuissance à penser. Le débat actuel semble se limiter à des logiciels idéologiques dont tout le monde s’accorde pourtant à dire qu’ils sont dépassés, et à l’intervention de technocrates qui nous bombardent de données mais semblent incapables d’en tirer ne fût-ce qu’un début de synthèse. L’absence d’idéologies adaptées est peut-être le signe le plus marquant de la crise actuelle.

Plutôt que d’inciter à proposer de nouvelles idées, la réflexion de Girard sur la direction apocalyptique que prend l’histoire nous conduit plutôt à constater que cet échec du monde intellectuel à penser la crise fait partie intégrante du phénomène. Il n’y a pas de nouvelles idées parce qu’il est impossible qu’il y en ait ; la raison cartésienne, les Lumières, ont atteint leurs limites et ne peuvent plus guider le monde. C’est un des paradoxes de l’œuvre girardienne qu’on pourrait qualifier de dernière pensée cartésienne : la pensée qui montre qu’il n’est plus possible de penser.

C’est une dimension méconnue de la crise et pourtant elle est, je crois, fondamentale. La crise fera nécessairement émerger un autre langage, une autre vision du monde que celle que proposaient de façon hégémonique les Lumières, l’humanisme, la science et la raison.

Ce langage de la crise doit répondre à certaines conditions. Eviter le piège de l’obscurantisme et de la pensée magique, qui ne sont que des fuites devant le réel. La raison n’y sera donc pas étrangère. Mais dans le même temps, un langage permettant d’entrer en dialogue avec les sentiments et comportements mortifères qui accompagnent la crise actuelle : angoisse, colère, désespoir, violence extrême. Un langage qui puisse nous donner les outils intellectuels et spirituels pour faire face à la crise, dépasser ses aspects négatifs pour pouvoir accéder aux promesses de lendemains meilleurs qu’elle porte aussi en elle. Un langage pour temps de deuil. Et surtout, un langage nouveau pour nous permettre de nous passer du sacrifice sans nous entretuer, autrement dit nous convertir à l’amour. Sur ce dernier point il y a urgence.

(1) Nicolas Truong, « Ces idéologies néoréactionnaires qui refusent les bouleversements du monde », Le Monde du 14/1/2022

Entre adultes consentants

par Hervé van Baren

L’affaire Hulot éclaire la perte de repères qui accompagne le délitement des mythes.

Sur les faits, pas grand-chose à dire : les témoignages sont concordants et précis. Il y a en particulier cette femme qui dit avoir été avertie des comportements donjuanesques de Hulot avant de travailler avec lui.

Hier on l’aurait qualifié d’homme à femmes, de coureur de jupons, de Don Juan. Lui se voit comme un séducteur respectant les femmes ; si elles ne veulent pas, elles n’ont qu’à dire non. Aujourd’hui il est traîné devant le tribunal médiatique en tant que pervers, violeur : criminel.

C’est le même phénomène, encore et encore. Les faits, évidemment, n’ont rien à voir avec le scandale de la pédophilie dans l’Eglise, ni avec les récents scandales d’inceste. La mécanique qui nous fait passer de la complaisance à la condamnation, par contre, relie ces affaires.

Nous ne nous attarderons pas sur les questions morales, la présomption d’innocence, la véracité des accusations… Toutes ces questions sont importantes, mais attachons-nous plutôt à extraire du fait divers la dynamique collective qui autorise la libération de la parole.

Car c’est bien cela l’événement significatif que nous vivons : la mort d’une mythologie, la fin d’un tabou qui s’inscrit dans la mort de toutes les mythologies, de tous les tabous. La conséquence ultime du désenchantement du monde, nous ne l’avions pas anticipée, ni réalisé à quel point elle allait bouleverser notre monde.

Dans le système du séducteur, l’amour est une jungle dont sortent vainqueurs les plus fort(e)s ; les autres, les proies, sont consommé(e)s. Sa démythologisation fait apparaître à la fois la vacuité de la vie intérieure des prédateurs, dont le narcissisme pathologique exige des tableaux de chasse toujours plus fournis dans le seul but de nourrir leur ego, et surtout les victimes, celles (et ceux, parfois) qui ne se sont pas conformé(e)s strictement aux codes de cette fausse geste chevaleresque. Le mythe du séducteur cache le caractère systémique d’une violence sexuelle habilement camouflée en amour galant. Ce sont les liaisons dangereuses si bien racontées par Choderlos de Laclos. C’est dans ce système mythologique qu’évoluait, visiblement, Nicolas Hulot. Il n’est bien entendu pas le seul*.

On s’offusque de son déni, comme s’il pouvait d’un claquement de doigts réaliser à quel point il était lui-même englué dans un système. La prise de conscience passerait sans doute par une refonte complète de son système de valeurs ; personne ne mène à bien un tel chantier en quelques semaines ou sous la pression médiatique. La plupart des agresseurs sexuels ne reconnaissent jamais leur violence parce que, de leur point de vue, ils se sont conformés aux règles tacites connues et acceptées par tout le monde.

Le mythe du séducteur était la partie visible d’un système sacrificiel, un système qui laissait dans son sillage un certain nombre de victimes, coupables de n’avoir pas assimilé correctement les règles du jeu. Si tu entres dans ma chambre d’hôtel, cela veut dire que tu es consentante. Si tu n’as pas compris cela, tant pis pour toi.

Nous sommes tous et toutes à la fois témoins et acteurs du basculement brutal de notre regard collectif, de la démythologisation de notre société et de nos esprits. Il y a là un phénomène inédit, stupéfiant, dont nous peinons à reconnaître les causes et à anticiper les conséquences.

Le scandale Hulot, ce sont les cris d’agonie d’un système sacrificiel, tout comme le rapport de la Ciase est l’acte de dissolution d’un système sacrificiel.

Subsiste pourtant cette idée fermement ancrée qu’ « entre personnes consentantes, pas de problème ». Cette formule traduit une véritable névrose collective, écartèlement entre la prise de conscience de la violence systémique qui tolère le viol occasionnel et la nostalgie de ces temps insouciants parce qu’inconscients de cette violence. D’autant que d’autres victimes se cachent derrière cette phrase sibylline : les coups d’un soir n’engagent pas que les amants d’un soir, ils blessent souvent une compagne, un conjoint, victimes silencieuses et ignorées d’un système qui décidément immole beaucoup de gens sur l’autel d’une sacro-sainte liberté de mœurs.

Alors nous voilà, encore un peu plus, dans le désert sans horizon de la crise apocalyptique, sans plus de repères quant à la manière d’aimer. Nous voilà entrés dans le chaos de la relation amoureuse sans directives, sans sens, angoissante et aliénante. Le mariage n’est plus qu’une convention bourgeoise et les passions n’ont jamais été aussi dangereuses. On peut aimer, nous disent les progressistes, qui on veut comme on veut ; mais plus personne ne sait comment aimer.

Je faillirais à ma réputation sans une citation biblique. Voici celle que je propose à votre méditation :

Vous avez entendu qu’il a été dit : “Tu ne commettras pas d’adultère.” Eh bien, moi je vous dis : tout homme qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. (Matthieu 5, 27-28)

C’est le résumé de notre sujet du jour. Avant, il y avait la Loi et tout ce qu’elle cachait de violence inexprimable. Aujourd’hui vient la prise de conscience qui détruit la Loi. Nous avons pris le verset 28 comme une super-loi, une surenchère de Jésus ; comme s’il nous était possible de ne pas ressentir de désir. Si c’est une loi, elle nous condamne tous et toutes avant tout acte blâmable.

Le « je vous dis » de Jésus n’est pas une loi : c’est l’expression de la réalité accablante, c’est une révélation. Nos désirs sont violents. A nous de nous débrouiller avec ce scoop.

Ce phénomène de dévoilement est apocalyptique en ce sens qu’il démontre l’injustice et la violence de toutes nos représentations mythiques et conventionnelles, exprimées ou tacites, et qu’il les détruit en profondeur ; dans le même temps, il révèle notre incapacité à concevoir les relations humaines sans celles-ci. C’est l’impasse, le vide de sens, l’enfer. C’est la crise.

*Au même moment, sont dénoncés les agissements de PPDA et de Jérôme Cahuzac, entre autres.

Rapport de la CIASE, pédocriminalité dans l’Eglise

par Hervé van Baren

Le mal est au milieu de nous

La commission Sauvé publie son rapport (1) et nous sommes horrifiés. Il n’est plus possible de réduire ces crimes à des actes isolés perpétrés par quelques brebis galeuses. Comme rappelé avec insistance par les membres de la commission, il s’agit d’un phénomène systémique, rendu possible à tout le moins par la complicité passive de l’Eglise catholique dans son ensemble.

Ce constat oblige à une introspection qui ne peut se limiter au niveau légal ou organisationnel de l’institution. Nous ne ferons pas l’économie d’une remise en cause profonde, notamment de la culture cléricale qui a rendu possible la sacralisation d’un système patriarcal qui se considère au-dessus des lois et qui se préoccupe plus de pureté liturgique et doctrinale que du sort des plus faibles d’entre nous.

Or cette culture découle d’une lecture sacrée des textes (par exemple de l’épître aux Hébreux qui réinstaure une composante sacerdotale sacrificielle, en contradiction avec l’enseignement des Evangiles – voir le récent article de B. Perret : « Du nouveau sur l’épître aux Hébreux »).

Remontons donc à la source, dans une tentative de comprendre comment la Loi, telle que promulguée dans la Bible, a pu permettre ces crimes.

Dans Deutéronome, la Loi a pour ambition de régler chaque litige, d’attribuer une peine à chaque crime. Certains de ces crimes nous paraissent aujourd’hui bien bénins et la Loi parfois bien arbitraire. Une lecture littérale de la Loi conduit à une religiosité crispée et sectaire telle que celle qu’on retrouve dans les théocraties (la Charia) et dans les franges intégristes des trois religions monothéistes. C’est sur ce terreau-là que grandit l’injustice dont l’étendue est révélée aujourd’hui.

Que faire alors ? Jeter Deutéronome et Lévitique, les retirer du Canon ou, comme le tente l’exégèse progressiste, les garder comme des reliques intéressantes de mœurs dépassées ?

Je prétends qu’au contraire, Deutéronome, entre autres textes, contient en filigrane la clé qui nous permettra de sortir du scandale et de reconstruire l’Eglise sur des fondations solides, basées sur la justice et sur les principes évangéliques. Il faut seulement apprendre à lire autrement.

Une expression revient souvent pour justifier la rigueur de la Loi :

« Tu ôteras le mal du milieu de toi ».

La lecture sacrée impose de la lire comme une injonction légale or c’est cette lecture littérale qui explique la possibilité de l’impunité des actes dénoncés par la CIASE. L’objectif n’est pas la justice mais la stabilité à tout prix. La communauté se doit d’être pure et la préservation obsessionnelle de cette pureté passe par un rééquilibrage à énergie minimale. Peu importe que quelques innocents payent, seul le résultat compte et le principal est « que tout se fasse convenablement et avec ordre » (1Co 14, 40). C’est exactement le phénomène qui a permis à des prédateurs d’opérer en toute impunité au sein de l’Eglise et qui explique l’obsession des autorités ecclésiales à étouffer le scandale pour préserver à tout prix l’image de sainteté de l’Eglise.

Ces textes sont d’une redoutable ambiguïté. Pris à la lettre ils imposent bien un système basé sur le tabou et sur le sacrifice, l’évitement à tout prix du scandale qui met en danger l’institution.

On voit le processus sacrificiel à l’œuvre dans un passage du chapitre 21, le cas d’un meurtre anonyme. Peu importe que le meurtre demeure impuni. L’obsession ritualiste n’a qu’un but : empêcher que cet acte violent, parce qu’il ne trouve pas de résolution sacrificielle par la justice rétributive, ne se répande dans la société par mimétisme.

La première mesure consiste à sacrifier une génisse (Dt 21, 3-4). Le texte précise que la mise à mort doit avoir lieu en dehors de la ville, dans un torrent, de façon à évacuer symboliquement le sang versé. Le rituel qui accompagne l’acte purificateur est sans ambiguïté quant à l’objectif recherché :

Ils déclareront : « Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang, ni nos yeux qui l’ont vu.Absous Israël, ton peuple que tu as racheté, SEIGNEUR, et ne laisse pas l’effusion du sang innocent au milieu d’Israël, ton peuple… » (Dt 21, 7-8)

Et Deutéronome de conclure :

« …tu auras ôté du milieu de toi l’effusion de sang innocent… » (Dt 21, 9)

Ces rites témoignent de l’importance primordiale du phénomène mis au jour par René Girard. La violence ne reste pas confinée à l’acte criminel et aux protagonistes immédiats : elle se répandpar mimétisme dans l’espace et dans le temps et elle risque d’affecter, si rien n’est fait, l’ensemble de la communauté. La seule méthode que nous connaissions pour endiguer cette propagation est le sacrifice. Les victimes des abuseurs laïcs et religieux dans l’Eglise sont des victimes sacrificielles, immolées à notre peur panique de l’impureté et de la contagion de la violence.

L’insistance sur les dangers du faux témoignage (Dt 19,15-21) montre l’importance que les auteurs de la Bible et du Coran attribuent à ce phénomène. Celui-ci découle directement de la rivalité mimétique : le faux témoignage est une tentative d’élimination du rival en « prenant à témoin » le reste de la communauté ; le risque de débordement du conflit privé dans la sphère publique est réel. Le chapitre 19 traite donc de ce problème avec toute l’attention requise :

« Un témoin ne se présentera pas seul contre un homme qui aura commis un crime, un péché ou une faute quels qu’ils soient ; c’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins qu’on pourra instruire l’affaire. » (Dt 19, 15)

Or cette précaution ne protège évidemment pas de la diffamation, comme nous l’apprend Girard : c’est toujours sur base d’un témoignage collectif mensonger que le bouc émissaire se voit accusé. L’important, ici aussi, n’est pas la justice mais bien d’empêcher la propagation du conflit interpersonnel à la communauté.

L’hypocrisie des procédures judiciaires dont le but inavoué est d’étouffer le scandale est exposée par la Bible :

« Les juges feront des recherches approfondies ; ils découvriront que le témoin est un témoin menteur : il a accusé son frère de façon mensongère. » (Dt 19, 18)

Notons la formulation, qui suggère que quel que soit l’ « approfondissement » des enquêtes de l’instruction le résultat est écrit d’avance : quiconque a l’audace de mettre en danger l’ordre et la paix civile sera jugé coupable de faux témoignage.

La victime de pédophilie n’est jamais crue. Parler, pour elle, revient à se retrancher de sa famille et de sa communauté.

« Vous le traiterez comme il avait l’intention de traiter son frère. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 19, 19)

Finalement, Deutéronome achève de dévoiler les profondes failles sur lesquelles reposent nos systèmes légaux basés sur le sacrifice en exposant la fonction dissuasive, par définition peu soucieuse d’équité :

« Le reste des gens en entendra parler et sera dans la crainte, et on cessera de commettre le mal de cette façon au milieu de toi. » (Dt 19, 20)

Et résume tout cela par le principe rétributif qui gouverne nos esprits et nos communautés en rappelant la loi du Talion :

« Tu ne t’attendriras pas : vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. » (Dt 19, 21)

Loi qui, précise le texte, impose le silence à notre cœur.

Je ne sais pas si le lecteur ou la lectrice ressent comme moi, au moment où j’écris ces lignes, à quel point ces enseignements sont d’actualité ; à quel point la possibilité de lire ces textes autrement coïncide avec la possibilité de reconnaître une insoutenable violence que, jusqu’il y a peu, nous étions incapables de regarder en face.

L’enjeu n’est pas d’ôter le mal du milieu de nous mais bien de voir et d’accepter que le mal réside au milieu de nous. C’est ce qu’a fait la CIASE, et c’est bien. C’est aussi ce que dit, profondément, Deutéronome, lorsque nous voulons bien lire ce livre comme une douloureuse révélation de notre violence et non comme des instructions à suivre à la lettre.

https://www.ciase.fr/rapport-final/

Tous les textes sont extraits de la TOB.

République et foule mimétique

par Hervé van Baren

La mise en examen de Mme Buzyn [i] par la Cour de Justice de la République peut sembler une bonne nouvelle. Enfin les politiciens vont devoir rendre compte de leurs actes devant les citoyens ! En réalité, c’est une catastrophe. Comme l’a signalé la députée LREM Aurore Bergé, cette décision ébranle les fondements de notre système politique. Le principe jusque-là d’application, faisait une séparation nette entre actes délictueux et actes politiques exercés dans le cadre d’un mandat. Les crimes et délits sont pénalisés ; les fautes politiques sont sanctionnées dans les urnes. Remettre en cause ce principe conduira certainement à augmenter encore la paralysie du monde politique, qui n’en a pas besoin. Qui se risquera encore à prendre des décisions courageuses, basées sur des informations incomplètes ? On assistera au même phénomène que celui qui a gangréné le système de santé des Etats-Unis. La pénalisation des fautes professionnelles dans le milieu médical a eu pour effet pervers que plus un médecin sain d’esprit n’ose poser un diagnostic sans demander auparavant deux ou trois avis supplémentaires, entraînant une explosion des coûts de santé (sans compter les primes astronomiques des assurances de protection juridique) et une détérioration de leur qualité globale.

Le principe juridique qui doit guider le fonctionnement de la Cour est simple : il faut faire la distinction entre l’acte criminel, qui témoigne d’une volonté délibérée de nuire ou de profiter de la fonction pour son intérêt personnel, et l’acte professionnel motivé par la volonté de servir. On ne peut juger uniquement sur le résultat.

Il reste donc une question : y avait-il, de la part de Mme Buzyn et d’autres membres du gouvernement une volonté délibérée de nuire ? Les partisans de la poursuite pénale répondent bien évidemment que oui. Ils en veulent pour preuve les mensonges avérés du gouvernement sur l’état réel des stocks de masques et sur l’utilité d’en porter (et le revirement brutal sur ce dernier point quelques semaines plus tard). Or la faute, aussi flagrante soit-elle et aussi dramatiques que soient ses conséquences, est loin d’être suffisante pour prouver l’intention délictueuse. En l’absence d’indices probants indiquant un intérêt personnel ou une intention délibérée de nuire, la décision sensée eut été de rejeter les plaintes. Alors, comment en est-on arrivé là ? Tentons un éclairage girardien.

Les mensonges des politiciens sont-ils des crimes ?

Des promesses électorales fantaisistes aux excuses pour les mauvaises décisions prises, les politiciens mentent tout le temps. Nous y voyons à tort la preuve de leur corruption morale.

Quel serait l’effet d’une politique du parler-vrai ? Un politicien assez courageux pour nous dire la vérité, surtout lorsqu’elle est désagréable, ne serait pas réélu. La vérité en politique est synonyme de suicide professionnel. Nous attendons des bonnes nouvelles et nous savons, le cas échéant, que ce qu’on nous raconte est un mensonge – nous ne sommes pas stupides.

Le système fonctionne par la méconnaissance ; non pas l’ignorance ni la conscience, mais un phénomène psychique intermédiaire. Quand nous avons l’intuition que c’est laid nous ne voulons pas voir. Dans le même temps nous exigeons la transparence. Il faudrait peut-être, pour sortir de l’impasse, que nous devenions cohérents.

Si le monde politique s’est fait une spécialité, sous tous les cieux, du mensonge, c’est parce que fondamentalement nous, les citoyens, lui demandons de mentir.

Cette place centrale de la méconnaissance dans la politique renvoie à la résolution des crises par le mécanisme sacrificiel. On peut voir dans le politicien l’équivalent profane du prêtre : un mandataire chargé d’ « ôter le mal du milieu de nous », pour citer le Lévitique, autrement dit de perpétuer le mensonge sacrificiel.

La victime consentante

Le plus surprenant dans cette histoire est la réaction du monde politique. La défense adoptée par Mme Buzyn et par ses collègues étonne : ils tentent de se justifier, ils protestent de leur bonne foi, ils défendent leurs décisions. Ils jouent à fond le jeu sacrificiel ! Evidemment, quand on connaît un peu la pensée girardienne, il n’y a là rien de surprenant. La victime émissaire accusée joue toujours le jeu de la foule.

La seule défense sensée eut été de refuser catégoriquement de rentrer dans le jeu mimétique et de dénoncer la dérive pénaliste de la Cour, qui a en l’espèce clairement outrepassé sa fonction sous la pression populaire (ce qui prouve par ailleurs l’utopie d’une justice pleinement immunisée contre les effets mimétiques en temps de crise).

Le risque de cette approche explique peut-être le silence de la classe politique devant ce qui constitue pourtant pour elle une condamnation à l’impuissance. Ce risque, c’est de démultiplier l’ire populaire. On préfère laisser passer, quitte à devoir essuyer les plâtres plus tard. La peur de la crise mimétique généralisée est, en l’occurrence, beaucoup plus forte que la raison (y compris la raison d’état).

Le parallèle avec le mécanisme sacrificiel ne s’arrête pas à la méconnaissance et à la terreur inconsciente qu’inspire le phénomène. La foule a la fâcheuse tendance à confondre le porteur du message avec celui qui l’a écrit. Ainsi Mme Buzyn ne porte évidemment pas l’entière responsabilité de la gestion calamiteuse des stocks de masques, ni des décisions prises, mais elle a assez de métier pour comprendre les limites de l’excuse classique : c’est pas moi, c’est mes prédécesseurs (ce qui est souvent vrai) ; c’est pas moi, c’est le premier ministre – ou plus haut (ce qui est souvent vrai aussi). Le lampiste de service est rarement à l’origine de la faute. Voilà un phénomène bien connu de notre histoire politique : le fusible, la victime sacrificielle soigneusement choisie qu’on jette en pâture aux médias et à la foule pour rétablir la paix. Là encore, la totale adhésion de la victime émissaire à ce sacrifice est incompréhensible sans l’éclairage de la théorie mimétique.

Abolir le sacrifice ?

Est-il souhaitable de sortir de ce système ? Ne devons-nous pas faire le constat qu’il est, comme tout système sacrificiel, redoutablement efficace pour étouffer dans l’œuf ces sursauts de fièvre qui, sans lui, risqueraient de transformer le moindre scandale en effondrement global ? En temps normal, c’est un constat de simple bon sens : il est dangereux et irresponsable d’abolir le sacrifice sans autre forme de procès. Pourtant, force est de constater, par la multiplication des scandales et la violence croissante du débat, que la crise sociétale en France a atteint un niveau tel que le bon vieux mécanisme sacrificiel semble atteindre ses limites. Il en faut toujours plus et c’est cela que traduit la mise en examen de Mme Buzyn, et c’est cela qui risque de conduire ultimement à l’impossibilité de gouverner le pays.

La crise est une invitation à troquer nos vieilles recettes contre des nouvelles et je n’en imagine pas qui ne passe par une confrontation courageuse avec le réel, même quand celui-ci ne répond pas à nos rêves de lendemains qui chantent. Mais à la réflexion, la difficulté pour nous d’accéder à cette attitude adulte et responsable face à la réalité parfois éprouvante de notre monde, n’est-ce pas cela la crise que nous vivons ?


[i] Mme Buzyn, ministre de la santé au début de l’épidémie de COVID 19, a été mise en examen le 10 septembre 2021 par la Cour de Justice de la République pour « « mise en danger de la vie d’autrui » et placée sous le statut de témoin assisté pour « abstention de combattre un sinistre », suite aux plaintes de plusieurs milliers de citoyens. On lui reproche la gestion erratique du début de l’épidémie.

Détourner l’attention pour relâcher la tension

par Hervé van Baren

La crise du Covid n’en finit pas de faire la une de nos médias. Nous sommes saturés de statistiques, d’images et surtout, d’opinions variées sur les mérites ou les vices des mesures officielles prises pour lutter contre le fléau. Rapidement, ces opinions se sont radicalisées et la société s’est divisée en deux camps : les pour et les contre. Pour ou contre le port du masque, le confinement, les vaccins, etc. Les polémiques se succèdent et enflent, le ton monte.

Un effet secondaire du virus apparaît, encore plus dommageable à mon avis que le virus lui-même mais qui ne fait pas l’objet, loin s’en faut, de la même couverture médiatique : la discorde.

On ne compte plus les familles ou les cercles d’amis chez qui l’amour ou l’amitié n’ont pas survécu à cette polarisation. Personne ne propose de vaccin contre ce fléau aux conséquences incalculables.

A l’instar de celles et ceux qui cherchent les meilleurs moyens de maîtriser la pandémie, je pense utile de réfléchir aux « mesures sanitaires » qui permettraient d’éviter cette prolifération des ruptures amoureuses ou amicales.

Commençons par analyser le phénomène en nous détachant tant que faire se peut des controverses.

René Girard nous apprend qu’en temps de crise, les conflits mimétiques s’exacerbent et envahissent la sphère publique, que s’instaure la guerre du tous contre tous. C’est ce phénomène que nous constatons et c’est aussi celui qu’annoncent les Evangiles, dans les chapitres qui nous parlent de ce genre de crises. D’abord à l’échelle globale :

« On se dressera en effet nation contre nation, et royaume contre royaume… » (Marc 13, 8)

En mettant l’accent sur les relations entre proches :

« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère.  » (Luc 12, 51-53)

Cette discorde touchant jusqu’aux relations les plus intimes conduit, d’après Jésus, à des haines meurtrières :

« Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront condamner à mort. » (Marc 13, 12)

Balayer ces propos en niant leur qualité prémonitoire serait oublier leur accomplissement concret dans plusieurs cas de crises historiques. Que ce soit pendant la guerre civile espagnole, la Révolution Culturelle sous Mao ou le génocide cambodgien, les cas de dénonciation de parents proches ayant conduit à leur exécution n’étaient pas rares. Heureusement nous n’en sommes pas là.

Commençons par constater l’attrait irrésistible de la polémique. En temps de crise, l’attention se fixe sur quelques sujets qui se transforment rapidement en objets de désir. Prenons par exemple le masque. Bien sûr, ce n’est pas le masque en tant qu’objet matériel que nous nous arrachons ; c’est le principe de son usage. Qu’on le mette ou pas, qu’on veuille protéger prioritairement les vies ou avant tout la liberté, le masque s’approprie l’essence même de nos valeurs et cette « incarnation » d’idéaux transcendants dans un objet inanimé coïncide avec notre acharnement à nous en emparer. Porter le masque c’est affirmer que la seule vérité est sanitaire ; refuser de le porter c’est proclamer qu’en dehors de la liberté il n’y a point de salut. Il ne s’agit pas seulement d’afficher sa croyance mais aussi de nier toute vertu à celle de l’adversaire.

On me dira qu’il est parfaitement possible de faire son choix sans verser dans cette radicalité mais malheureusement, l’intention devient secondaire et seule comptera la perception de notre choix par les autres. Qu’on le veuille ou non, nos actes et paroles seront interprétés à l’aune de la crise.

Il est nécessaire, dans notre recherche d’une formule permettant d’échapper au phénomène, voire de le contrer, de faire ce constat. L’intention importe peu. En temps de crise, peu importe que vos propos soient modérés, ouverts vers l’adversaire, étayés par des sources indépendantes, mesurés. En temps de crise toute opinion sera nécessairement perçue comme une provocation. En temps de crise toute parole est soumise à force centrifuge qui la précipite vers l’un ou l’autre des extrêmes. Déduisons-en une première règle pour notre guide : il est interdit de parler de l’objet de désir.

Voilà un conseil qui sera vraisemblablement reçu avec scepticisme. Voyons, le débat, en démocratie, c’est vital ! Cette autocensure aurait inévitablement des conséquences bien pires que le mal qu’on cherche à combattre ! Se taire c’est être complice de la violence. Par conséquent, il faut parler de l’objet de désir.

La seule option qui nous reste consiste à aborder le sujet qui fâche sans déclencher les réflexes mimétiques qui le pervertiront et le transformeront, bien malgré nous, en carburant pour le feu. Mais comment faire ? Comment en parler sans en parler ?

Une autre règle possible consisterait à manier l’objet de désir comme si c’était un engin infernal prêt à exploser. On le traitera donc avec d’infinies précautions, en évitant tout déséquilibre. On cherchera à le placer au centre parfait de notre centrifugeuse. Malheureusement, la physique nous apprend que cet état d’équilibre est éminemment instable. Le moindre écart par rapport à la neutralité idéale précipite toujours à l’un ou l’autre des extrêmes. Qui plus est, en temps de conflit généralisé, ce n’est pas une bonne idée de prendre la place du sage qui s’élève au-dessus de la mêlée. Dans la bagarre, le seul crime impardonnable est de ne pas choisir son camp.

Nous ne sommes pas plus avancés.

Pour en revenir aux Evangiles, constatons qu’il existe un moyen de parler d’un sujet sensible sans l’aborder frontalement : la parabole. Si nous pouvions trouver une parabole qui traite de la polémique, peut-être aurions-nous là un début de piste.

Une telle parabole existe ; j’en ai déjà parlé1.

Aux Sadducéens qui lui tendent un piège en pensant pointer les contradictions du concept de résurrection2, Jésus répond en acceptant, en apparence, la controverse ; mais en réalité il démonte les dialectiques de la raison et du sacré, lorsque celles-ci sont mises au service de la rivalité, par deux démonstrations d’une faiblesse évidente (à mon humble avis) :

Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection. » (Luc 20, 34-36)

La première démonstration reprend le langage de la raison grecque. Sa faiblesse est structurelle. La démonstration s’appuie sur une chaîne d’arguments et il suffit qu’un seul maillon présente des faiblesses pour que tout l’édifice s’écroule. Or les vérités que Jésus énonce sont, disons, critiquables. Parce qu’on vit éternellement l’union conjugale perd toute vertu ? Le sexe des anges est-il un argument pertinent ? Que veut dire « fils de la résurrection » ?

Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l’a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Luc 20, 37)

La seconde démonstration est assez étonnante. J’ai beau relire le passage du buisson ardent3, je n’y trouve pas beaucoup d’arguments pour ou contre la résurrection.

Autrement dit Jésus ne parle aucunement de la résurrection (l’objet de désir) mais bien de la polémique elle-même et sa réponse est d’une ironie mordante. Il nous montre la façon dont nous réquisitionnons la raison et le sacré pour les mettre au service de la controverse, leur faisant perdre de la sorte leurs qualités intrinsèques.

Avec le recul nécessaire la polémique apparaît pour ce qu’elle est : la lutte de deux imbéciles (ou de deux camps imbéciles) pour un objet inanimé ou pour une idée abstraite. Le problème est que la crise interdit ce détachement. L’attractivité de l’objet nous ramène toujours dans la mêlée. La parabole commence donc par faire précisément ce que nous cherchions : parler de l’objet sans en parler. Parler en apparence de l’objet de désir et plonger, en apparence, dans la controverse violente en prenant résolument parti. Dans le même temps, par un double langage subtil, déplacer le point de vue, amener les protagonistes à quitter le ring de boxe et à contempler, depuis ce point détaché, les deux imbéciles en train de se taper dessus.

Ensuite seulement, une parole pacificatrice, une parole que tout le monde peut entendre et sur laquelle tout le monde peut s’accorder devient possible :

« Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui« . (Luc 20, 38)

Que cet enseignement puisse être appliqué en pratique, je n’en sais rien et pour être honnête j’en doute. Mais qui sait, peut-être cet article détient-il en lui-même quelques qualités paraboliques. Peut-être cette histoire sans rapport avec nos sujets de préoccupation du moment mais qui nous montre qu’il est possible d’accéder à un point de vue détaché sur nos tragi-comédies humaines, et ce faisant de permettre une parole enfin libre de tout mimétisme d’appropriation, une parole de réconciliation, peut être cette petite histoire sera-elle suffisante pour en gagner certaines et certains à la cause de la paix. C’est du moins mon secret espoir.

Merci à Jean-Marc Bourdin de m’avoir soufflé le titre.

1https://emissaire.blog/2019/08/24/la-revelation-a-t-elle-eu-lieu-suite/

2Luc 20, 27-33

3Exode 3

Le phénomène « Karen »

par Hervé van Baren

Les vidéos virales mettant en scène des « Karen » sont apparues il y a quelques années. Le terme générique « Karen » désigne des femmes américaines de la classe moyenne, d’âge moyen, de race blanche, prises soudain d’un zèle interventionniste qui les incite à reprocher tel ou tel comportement à des voisins ou des passants. Elles font preuve d’une agressivité assez peu en proportion avec l’acte répréhensible qu’elles dénoncent. Certaines vont même jusqu’à pointer une arme à feu vers le contrevenant. Dans les cas moins dramatiques, la dispute évolue rapidement vers les insultes, souvent racistes, les menaces explicites, les appels à la police…

Les motifs de la rage purificatrice des « Karen » frisent par définition le ridicule. Des enfants qui jouent dans la rue, une « pool party » un peu bruyante, des promeneurs qui cueillent quelques myrtilles au bord du chemin, un homme qui détache son chien lors d’une promenade au parc… On a peine à imaginer que ces comportements puissent déclencher des états émotionnels aussi intenses.

Continuer à lire … « Le phénomène « Karen » »

St Paul, influenceur avant l’heure ?

par Hervé van Baren

Le texte qui suit est une réflexion inspirée par le récent article publié sur notre blogue, La dépossession de soi1, et plus particulièrement par la vidéo Influenceuse2 qui l’accompagne.

Tout au long de ses épîtres St Paul nous exhorte à la dépossession, à abandonner tout individualisme pour nous fondre en Christ, à imiter Jésus-Christ, à dépasser les différences, à troquer la loi pour l’Esprit. Voici quelques exemples de tels versets :

Avec le Christ, je suis un crucifié ; 20je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. (Galates 2, 19-20)

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