Et le désir mimétique devint une évidence…

par Jean-Marc Bourdin

En 1961, René Girard nous proposait de partager un secret que seuls les grands écrivains avaient, selon lui, percé à jour : loin de nos prétentions à l’authenticité et l’autonomie de nos désirs qui mènent nos vies, quelques romanciers et dramaturges illustres s’accordaient pour en révéler le caractère mimétique, c’est-à-dire imités d’autres désirs qui pouvaient prétendre à l’antériorité et la priorité.

Eh bien, un peu plus de soixante ans plus tard, force est de constater que la révélation a été tellement éclatante que, malgré nos dénégations et nos aveuglements résiduels, nos contemporains ont gagné en lucidité ! Notre blogue s’en est fait l’écho en de multiples occasions.

Une éclosion de nouveaux mots dans la vie économique et le cadre professionnel, souvent venus des Etats-Unis, en témoigne. Dans le domaine de la psychologie, le développement personnel a supplanté la quête psychanalytique de l’origine lointaine des troubles. Dans le monde des arts, l’hégémonie du cinéma qui le scénarise fréquemment en apporte une autre preuve. Il est probable que d’autres domaines de la vie quotidienne pourraient être évoqués pour compléter la démonstration.

Mécanisme de l’équilibre et de la canalisation des désirs de toute société capitaliste, sur laquelle Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy avaient tôt attiré l’attention, l’économie est un lieu où les mécanismes mimétiques sont dévoilés, ne serait-ce que parce que les marchés sont les fruits de l’auto-transcendance de désirs : le comportement moutonnier des bourses est devenu une tarte à la crème, phénomène amplifié et révélé comme mécanisme par la place croissante des algorithmes ici plus encore qu’ailleurs (https://emissaire.blog/2017/10/02/la-mediation-algorithmique/).

Côté sciences de gestion, plus proches des actions personnelles que les approches macro-économiques, Pierre-Yves Gomez a su faire miroiter de multiples facettes de la fécondité de la théorie mimétique dans le monde du travail et des organisations. L’étymologie probable de management, qui fait dériver ce mot du guidage des chevaux dans un manège, y invite. La stratégie des organisations recourt volontiers au parangonnage (benchmark) qui se veut une recherche explicite de modèles avec lesquels on partage les mêmes désirs pour en imiter ou s’approprier les meilleures pratiques (https://emissaire.blog/?s=parangonnage). Il en va de même avec le marketing et son travail de stimulation de la consommation (https://emissaire.blog/2019/07/18/consommation-le-desir-mimetique-ruine-ou-sauveur-du-monde/).

La publicité, qui ne fait pas mystère de sa vocation à susciter et orienter les désirs, a depuis longtemps vendu la mèche, jusqu’à l’apothéose des publicités Nespresso, avec George Clooney nous faisant le clin d’œil de l’auto-dérision, histoire de nous dire qu’elle sait que nous savons, mais que cela ne change rien à notre inféodation au mécanisme mimétique. Jusqu’à l’armée de terre qui communique sur un paradoxe -“J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot”- quand elle doit recruter des contractuels :  (https://emissaire.blog/2019/11/19/jai-rejoint-les-rangs-pour-sortir-du-lot/).

La recherche de la suggestion est désormais explicite, et même explicitée. Ainsi du mot “inspirant” qui fait florès depuis quelques années là où, auparavant, la prétention (romantique) à l’originalité rendait plus difficile toute reconnaissance de dette (https://emissaire.blog/2019/10/16/inspirant-vous-avez-dit-inspirant/).

De manière plus probante encore, car monétisée et donc quantifiable, une nouvelle activité s’est développée dans des proportions considérables, celle des influenceurs (https://emissaire.blog/2018/12/12/influenceurs-et-followers/, https://emissaire.blog/2020/06/29/quest-ce-quun-influenceur/). Ce qui autrefois aurait été jugé avec circonspection, pour ne pas dire mépris, est devenue une raison sociale prisée et, dans certains cas, lucrative. Mieux, se compter parmi des suiveurs (followers), donc des imitateurs, est parfaitement assumable. Des milliards d’euros (une quinzaine en 2022 d’après une étude de marché à propos d’Instagram, Tik Tok et YouTube[1]) sont drainés par cette activité qui consiste à se poser en modèle pour orienter des désirs qui, manifestement, ont besoin de guidage. Ce qui était réputé inconscient, le rôle du médiateur dans l’engendrement de nos désirs, est en quelque sorte ainsi conscientisé. La servitude volontaire est désormais étendue à l’ensemble de nos faits et gestes qui relèvent d’un asservissement délibéré : je désire que mes désirs soient influencés.

Sur un plan plus théorique, il a été mis ici en évidence à plusieurs reprises les parentés entre la théorie mimétique et l’analyse transactionnelle, très influent parmi les coachs, formateurs, consultants en ressources humaines et autres professionnels du développement personnel, particulièrement sous la forme que lui a donnée Karpman, celle du triangle dramatique (https://emissaire.blog/2018/01/08/le-triangle-dramatique-victime-persecuteur-et-sauveur/, https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/, https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/, https://emissaire.blog/2021/08/19/les-trois-masques-du-persecuteur-suite/, https://emissaire.blog/2021/11/25/les-trois-masques-du-persecuteur-fin/ ).

De son côté, Jean-Michel Oughourlian continue d’œuvrer pour promouvoir la psychologie interdividuelle qu’il a théorisée et pratiquée (https://emissaire.blog/2017/03/13/la-psychologie-interdividuelle-pour-les-nuls/, https://emissaire.blog/2020/08/18/optimisez-votre-cerveau/).

S’agissant du septième art, il suffira de se reporter à la rubrique spécifique de notre blogue intitulée avec un sens louable de l’auto-dérision : « L’émissaire fait son cinéma” (https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/). Cet art s’est développé pour l’essentiel après que la littérature moderne, roman et théâtre (notamment shakespearien dans un monde culturel largement influencé par la culture anglo-saxonne), avait produit sa mission révélatrice.

Au-delà du désir mimétique proprement dit, l’emploi devenu rituel du qualificatif de « bouc émissaire » est une autre preuve des succès de la révélation mimétique (https://emissaire.blog/2020/07/28/crise-sanitaire-crise-sociale-a-la-recherche-dune-nouvelle-victime-expiatoire/, https://emissaire.blog/2020/04/30/bouc-emissaire-et-pensee-de-groupe/, https://emissaire.blog/2019/04/05/philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire/). De même que le souci toujours plus grand des victimes (https://emissaire.blog/2021/04/08/du-souci-des-victimes-aux-revendications-victimaires-wokeness-cancel-culture/). Ou encore, avec plus ou moins de contre-sens, la perspective apocalyptique (https://emissaire.blog/2022/04/26/les-apocalypses-en-question/).

Bien d’autres articles du blogue auraient pu être mobilisés. Malgré tout, un petit village gaulois résiste encore à l’envahisseur, contre toute évidence : tout petits mais partout, ce sont nos égos… pour combien de temps encore ?


[1] https://www.blogdumoderateur.com/etude-marketing-influence-2022-chiffres-cles-instagram-tiktok-youtube/

14 réflexions sur « Et le désir mimétique devint une évidence… »

  1. Tout ce que dit JM Bourdin dans son article me paraît parfaitement juste. Mais, un fait résiste encore et toujours à ses observations, c’est l’absence quasi-totale d’influence (explicite) de l’œuvre de Girard dans l’intelligentsia française, telle qu’elle s’exprime dans les médias (presse généraliste, radio, télévision, internet). Au sein de l’Université et des EPST, les choses sont moins graves, mais quand même… J’ai fait une rapide recherche dans le Web of Science qui fournit le nombre d’articles publiés sur un sujet (ici un auteur) sans donner d’indication sur la langue de rédaction des articles. Sur 3 auteurs français « populaires » et encore assez récents : Foucault obtient 4442 citations, Bourdieu 2922, Derrida 2390. Girard obtient, quant à lui, 429 citations. Même Baudrillard fait aussi bien (425) !
    Comment expliquer cette résistance ?

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    1. Je n’ai que deux explications, au demeurant complémentaires :
      1/ ma conclusion de l’article, on pourrait dire un désir de méconnaissance qui va avec notre insuffisance d’être constitutive, lequel est sans doute corrélé au désir de reconnaissance qui a beaucoup préoccupé les chercheurs à la suite de Kojève, puis plus récemment, d’Axel Honneth ;
      2/ le scandale de l’allégeance de René Girard à la révélation judéo-chrétienne dans une communauté de chercheurs qui s’est constituée sur un projet délibéré d’émancipation du religieux.
      Sur ce dernier point, votre recherche des occurrences mettant Foucault, Bourdieu et Derrida en tête, est probante. De même que, a contrario, l’association internationale des chercheurs girardiens, COV&R, inclut, elle, le religieux et la violence dans son objet et même dans son intitulé.
      Une troisième explication, moins évidente mais qui me semble également envisageable, est la préférence dans les sciences humaines et sociales, pour la domination, laquelle relègue la violence au rang des effets, contrairement à l’angle de vue privilégié par la théorie mimétique.
      Je suis bien entendu preneur de toutes les autres hypothèses à envisager.

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      1. Je fais suite à mon message précédent, afin d’en préciser les contours, et je remercie Jean-Marc pour l’avoir, en quelque sorte, provoqué (de provocare : appeler dehors, faire venir, appeler à, exciter à, défier, faire naître quelque chose).
        Pourquoi résistons-nous à cet envahisseur, ou ce gêneur – personnification de la vérité mimétique du désir ? –, et si les résistants en cause ne sont pas nos égos, qui résiste alors ? J’ai souvent constaté que la résistance contre le concept girardien de désir mimétique – c’est-à-dire l’idée que tous nos désirs sont médiatisés par un tiers – provenait de la crainte d’une contamination et d’une perte de l’idéal amoureux, qui a tendance à orienter nos vies. L’idée même de désir mimétique est alors jugée déplaisante, grossière, abaissant l’homme au niveau du singe. On dit bien « singer », et non « homiser ». D’où le titre du premier ouvrage de Girard : « Mensonge romantique et Vérité romanesque » suggérant que l’idéal amoureux des esprits romantiques les conduit à fuir la réalité du désir.
        Ce ne serait donc pas l’égo – c’est à dire une construction foncièrement mimétique – qui résiste à l’hypothèse girardienne – qu’il connait intimement – mais l’amour en tant qu’idéal de vie, à accomplir autant que possible dans l’espace extérieur des relations humaines. Ego lacanien ou « oignon moïque » freudien ; c’est égal. Freud considérait en effet le Moi comme un oignon constitué de couches d’identification successives, ou autrement dit, de modèles imités tout au long de nos existences, et qui lui donnent sa forme. Dès lors, la cure psychanalytique consiste essentiellement à éplucher cet oignon, afin de nous libérer des identifications mortifères. Pourquoi l’ego ou le Moi (Ich) rejetteraient ils l’expression même du principe mimétique qui les constitue ? De peur de disparaitre à force d’épluchage ? C’est possible, cette sorte d’angoisse (de résistance à la cure, dirait Freud) est constatée par les praticiens, mais elle cède bien vite lorsque les bienfaits provoqués par cet effeuillage consenti se font sentir. Il est bien plus probable que ce soit notre idéal – si largement partagé dans un monde imprégné par le christianisme – d’un amour placé « au-dessus » de toute forme d’imitation, qui rende l’idée de désir mimétique insupportable. De plus, ce désir mimétique, nous en percevons intuitivement le versant négatif, c’est-à-dire rivalitaire et violent, et donc opposé à l’amour. Nous ne voulons voir que le côté positif du désir.
        La question devient alors : d’où nous vient cet idéal d’amour ? D’où vient ce qui résiste en nous contre la triviale réalité de l’imitation ? Les psychologues répondront sans doute : de l’amour maternel, ou de son équivalent. Les chrétiens répondront que cet amour vient de Dieu, qu’il est littéralement Dieu, ou son principe agissant. Selon Girard, seule la révélation, c’est-à-dire une conversion (individuelle) ou une apocalypse (collective) nous permettraient de distinguer désir mimétique et amour. Il y a là un paradoxe apparent, car si l’idéal d’amour s’étend avec le christianisme, il serait également la source de notre résistance à la révélation du désir mimétique. Il n’est donc pas si simple en pratique de conjuguer ces deux pôles. Et on pourrait compléter cette analyse en observant que dans les sociétés non christianisées, l’imitation ne pose pas tant de difficultés, elle s’affiche au grand jour lors des rites sacrificiels ou de ces grand-messes organisées par les sociétés communistes, où l’unanimité est requise, ou encore lors du choix des partenaires par un tiers lors des mariages arrangés. Le christianisme, curieusement, révèle et nous détourne à la fois du mimétisme.
        Je me rappelle avoir exposé la théorie girardienne à un groupe de paroissiens catholiques, et un couple marié s’est vivement insurgé en me demandant si je pensais vraiment que leur couple s’était formé à la suite d’un désir mimétique. Cette idée les scandalisait. Je me suis résolu à enfoncer le clou, en confirmant que tout désir est forcément mimétique, et que par conséquent, il devait bien se trouver un tiers à l’origine de leur couple, et je les ai invité à s’interroger honnêtement et intimement à ce sujet, mais en ajoutant aussi que ce désir mimétique initial n’empêchait nullement que la relation établie puisse déboucher sur un amour véritable. Le désir mimétique n’est pas un péché. L’amour aussi a besoin de modèles, et on peut trouver une équivalence à ce phénomène dans le fait que les premiers disciples ont eu besoin de Jean-Baptiste pour qu’il leur désigne Jésus.
        Reconnaitre l’origine mimétique de nos comportements, y compris amoureux, passant par le désir, participe évidemment à la conversion religieuse selon Girard. Par ce chemin de vérité, on peut alors dépasser tout manichéisme, tout jugement moral a priori, tout puritanisme – ces maladies chroniques de la religiosité – pour accéder à la possibilité du pardon, y compris le pardon de nos propres égarements mimétiques : Saint Augustin décrivant son enthousiasme exalté par la foule devant un spectacle de gladiateurs, Saint Pierre pleurant en quittant le cercle des gardes du palais…

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      2. Merci Benoît de ce développement qui méritait effectivement d’être mené par toi à son terme et exposé à nos lecteurs. je dois t’avouer que ma conclusion par l’évocation des ego fut un peu paresseuse et j’en avais conscience en la faisant… Mon sujet principal était ce qu’annonçait le titre de l’article. Effectivement, notre résistance à la révélation doit être interrogée sans interruption ?

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  2. Cher Jean-Marc, l’égo, pôle de résistance ? Je reprends encore cette citation du séminaire de Lacan, qui montre que ce que décrit Girard est connu depuis longtemps, même s’il est le premier à avoir réussi une synthèse cohérente des intuitions de ses prédécesseurs: « …la première synthèse de l’ego est essentiellement alter, elle est alter ego, elle est aliénée. Le centre de constitution du sujet humain désirant comme tel, c’est l’autre en tant qu’il lui donne son unité, et le premier abord qu’il a avec les objets, c’est de l’objet en tant que vu comme objet du désir de l’autre . » Il n’y a jamais eu de petit village gaulois résistant à l’influence de l’autre, cet envahisseur, n’en déplaise à Goscinny, car la potion magique qui lui permettrait, selon la célèbre bande dessinée, d’y résister, n’existe pas…. Aussi, nos égos sont également partie prenante de ce bain mimétique dans lequel nous sommes tous plongés dès notre premier regard, dès les premières secondes de notre vie. Il n’y a pas d’échappatoire, pas de potion magique, pas de village gaulois…. Ce sont encore, et toujours, des mythes.

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  3. Merci pour ce panorama de la présence de la vérité mimétique dans ses dimensions essentielles. Une question, peut-être oiseuse: peut-être que nous assistons à deux influences, celle de la thèse mimétique à proprement parler, et celle de la force inhérente à la révélation judéo-chrétienne? Autant qu’influence traçable de la théorie et sa manipulation pragmatique, l’œuvre de l’esprit qui souffle ou il veut?

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  4. Ah, bah, alors, le commentaire pour dire que je n’arrive plus à commenter est passé ! Bizarre , bizarre, serait-ce un lien de citation qui ne passe pas la rampe ? Il faut dire que mes connaissances informatiques ne dépassent pas mon inculture lacanienne…
    Je retente donc pour la x-ième fois en supprimant les liens, nous verrons bien :

    Merci, Mr Bourdin.
    Murray répond à sa manière à la question, non seulement de l’élision de Girard, mais de la révélation évangélique qui nous ôte le vêtement sacrificiel :

    « À la peste sacrificielle, d’ailleurs fort heureusement éliminée, succède la peste conviviale. Et ce phénomène de la fête, devenue depuis quelques années l’obsédant rond-point auquel ne cesse de retourner notre société comme pour y trouver la réponse à une question qu’elle se pose, sans doute celle de sa mutation, ou même de sa disparition, peut être interprété de différentes manières : en tant que « commémoration de la crise sacrificielle » que fut dans son ensemble l’Histoire désormais terminée (et vécue en bloc comme une épouvante) ; en tant qu’agglomérat de Moi divinisés qui ont décidé de noyer romantiquement, et une bonne fois pour toutes, dans l’effervescence festive continuelle, le redoutable problème que pose à chacun l’existence d’autrui ; comme métaphore géante mais déniée du désir de mort de l’Europe actuelle ; comme affirmation de soi aboutissant à la négation de soi ; ou encore comme volonté d’auto-divinisation communautaire débouchant sur une volonté d’auto-destruction personnelle par indifférenciation violente mais positivée.

    Dans tous les cas, quoi qu’il en soit, entre l’hyper-collectif et l’infra-individuel, entre l’infiniment petit des sous-unités humaines qui s’éclatent, au sens propre, et l’infiniment grand du festif global devenu civilisation, c’est toute la mimésis désirante que l’on voit s’accomplir, grandir, enfler, se dilater, s’étendre et disparaître dans le même mouvement.

    Commence alors sans doute un « mensonge romantique » d’un nouveau type qui ne ressemble plus que de fort loin à celui que Girard avait étudié.

    Mais sans Girard, qui le saurait ? »

    René Girard et la nouvelle comédie des méprises , Ph. Murray.

    Mensonge d’un nouveau type, réellement, ou ruse renouvelée pour encore refuser de s’envisager tels que nous sommes, et qui explique le refus de voir et d’entendre ?

    « R.G : Oui, ils ont recréé de l’ordre sacrificiel. Ce qui est historiquement fatal et je dirais même nécessaire. Un passage trop brusque aurait été impossible et impensable. Nous avons eu deux mille ans d’histoire et cela est fondamental. Mon travail a un rapport avec la théologie, mais il a aussi un rapport avec la science moderne en ceci qu’il historicise tout. Il montre que la religion doit être historicisée : elle fait des hommes des êtres qui restent toujours violents mais qui deviennent plus subtils, moins spectaculaires, moins proches de la bête et des formes sacrificielles comme le sacrifice humain. Il se pourrait qu’il y ait un christianisme historique qui soit une nécessité historique. Après deux mille ans de christianisme historique, il semble que nous soyons aujourd’hui à une période charnière – soit qui ouvre sur l’Apocalypse directement, soit qui nous prépare une période de compréhension plus grande et de trahison plus subtile du christianisme. Nous ne pouvons pas fermer l’histoire et nous n’en avons pas le droit.

    C : L’Apocalypse pour vous, c’est la fin de l’histoire…

    R.G : Oui, pour moi l’Apocalypse c’est la fin de l’histoire. J’ai une vision aussi traditionnelle que possible. L’Apocalypse, c’est l’arrivée du royaume de Dieu. Mais on peut penser qu’il y a des « petites ou des demi-apocalypses » ou des crises c’est-à-dire des périodes intermédiaires…

    C : Et vous ne croyez pas à la post-histoire de Philippe Murray ?

    R.G : Je l’apprécie beaucoup. Mais je suis sans doute un chrétien plus classique malgré mon historicisme. Il faut prendre très au sérieux les textes apocalyptiques. Nous ne savons pas si nous sommes à la fin du monde, mais nous sommes dans une période-charnière. Je pense que toutes les grandes expériences chrétiennes des époques-charnières sont inévitablement apocalyptiques dans la mesure où elles rencontrent l’incompréhension des hommes et le fait que cette incompréhension d’une certaine manière est toujours fatale. Je dis qu’elle est toujours fatale, mais en même temps elle ne l’est jamais parce que Dieu reprend toujours les choses et toujours pardonne.

    C : Comment envisagez-vous la mondialisation du point de vue de votre système ? La mondialisation ne serait-elle pas une répétition de l’Apocalypse ou de la post-histoire ? La mondialisation n’est-ce pas d’abord Babel puisque l’on revient au début de la Genèse et puis l’Apocalypse du fait de la disparition des nations ?

    R.G : Oui, il n’y a plus que des forces contraires qui transcendent toute distinction tribale, nationale…

    C : Avec une sorte de mondialisation de l’ordre sans possibilité de nouveau recours à la béquille sacrificielle…

    R.G : Le principe apocalyptique définit ce que vous avez dit. Dès qu’il y a non possibilité de recours ou même moindre recours, celui qui vit le christianisme d’une façon intense sent ceci. Donc, même s’il se trompe, il considère toujours la fin toute proche et l’expérience devient apocalyptique. »

    Entretien avec René Girard, Laurent Linneuil – Abbé de Tanoüarn, Nouvelle revue CERTITUDES – n°16.

    Avoir croqué la pomme nous a donc dévoilé tel que nous sommes, honteux de notre épouvantable nudité violente et nous couvrant du tissu mythique dont il n’est plus possible de se dévêtir qu’en renonçant à l’orgueil, en admettant que le sens de nos vie ne nous appartient qu’en admettant qu’il ne nous a jamais appartenu de le définir, même si depuis le nouvel Adam nous sommes à même de le discerner, acceptant cette perte de sens de nous reconnaitre persécuteur qui anéantit notre identité mensongère, découvrant pas à pas ce nouvel héroïsme d’être vu tels que nous sommes, des enfants de Dieu appelés à imiter ce Tout Autre qui souffle sur nos vies, portés par ce vent qui souffle où il veut sans que nous sachions autre chose qu’il nous offre alors notre renaissance :

    « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. 6Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit. 7Ne t’étonne pas que je t’aie dit: Il faut que vous naissiez de nouveau. 8Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. »
    Jean 3 , Louis Segond Bible.

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    1. Merci Aliocha de nous avoir signalé pour cet entretien avec René Girard que pour ma part, je ne connaissais pas.
      Entre autres thèmes intéressants, il précise la discussion à propos de « la pensée apocalyptique de René Girard » et résout le désaccord apparent avec Christine Orsini : Girard considère effectivement poursuivre une « pensée apocalyptique » dans le sens habituellement admis de nos jours, celui d’une pensée eschatologique sur « la fin du monde ». Je donne donc bien volontiers raison à Christine Orsini et Hervé van Baren sur ce point. Mais ce qui constitue à mon avis une contradiction au cœur de la pensée girardienne, c’est qu’il insiste également sur le sens original du terme : apocalypse signifie révélation. Je m’en suis déjà expliqué, et n’y reviendrai pas. Je ne me situe donc pas dans la droite ligne de la pensée girardienne en préférant, pour ma part, employer le terme apocalypse dans son sens originel, en le différenciant formellement de toute eschatologie, mais en insistant sur la dimension prophétique de ces révélations reçues et transmises par les saints et les prophètes.
      A travers cet entretien, Girard évoque son rapport avec Muray, et se juge être un chrétien plus « classique » que lui. Cela m’apparait tout à fait pertinent, et je trouve des idées très fortes et novatrices dans « Le dix-neuvième siècle à travers les âges » :
      « C’est ainsi que l’occulte, après avoir un peu rôdé sans succès autour par exemple du christianisme (qu’il lui est arrivé de compromettre, et je dirai même que c’est par là seulement que le christianisme apparaît de temps en temps comme une  » religion « , c’est-à-dire comme un programme commun, quelque chose qui fait lien, qui se trouve donc en régression visible par rapport, disons au judaïsme), passe dans la modernité avec armes et bagages, devient la modernité et débarrasse aussi sans le vouloir le christianisme (dont on se détache puisqu’il ne dit plus la vérité) de cette compromission d’avoir à dire la vérité sur l’homme… » (p.515)
      Mais Muray ne développe pas formellement ses puissante intuitions, qui le rapprochent dans un certain sens de la thèse de Gauchet (le christianisme, religion de la fin des religions), à cette différence près qu’il est catholique, et ce n’est pas rien…Quoi qu’il en soit, je trouve l’approche traditionnaliste de Girard respectable, bien sûr, mais un peu floue sur la question du sens de l’apocalypse. Et donc dire qu’il poursuit une « pensée apocalyptique  » reviendrait à dire qu’il poursuivrait une pensée floue, ce qui n’est évidemment pas le cas. C’est la lecture de Muray qui m’a fait prendre conscience à quel point Girard restait sous l’influence du XIX siècle, ce qui ne veut certainement pas dire qu’il serait « dépassé » (je ne suis pas positiviste…), mais bien moderne au contraire, dans le sens où Muray nous montre à quel point le XIX siècle continue tout au long du XX siècle et peut-être au-delà… idée curieuse, mais assez convaincante si on se donne la peine de le lire.

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      1. Toute la problématique serait de ne pas produire du mythe à partir de ce qui le démonte.
        Murray, que je n’ai pas lu plus que Lacan, ne m’intéresse ici que dans son rapport à Girard, et quand je dis Girard, je parle du versus anthropologique de la révélation évangélique qui irait au-delà d’un modèle que l’anthropologue a su définir comme obstacle, dans sa formidable découverte d’une réalité préexistante et que la perspective toute humaine de l’anthropologie sait dorénavant dévoiler par le texte religieux vu comme littéraire.
        Ce qui a motivé les citations de mon commentaire est la pensée développée dans cet article, où le flou que vous dénoncez chez Girard est à mon sens contredit par l’interprétation de Murray qui y est faite :

        « La révélation du caractère sacrificiel de toutes les institutions humaines a provoqué, dans la culture et les sociétés qu’elle a touchées, des répercussions irrémédiables. Ayant sérieusement entendu le Christ – ou attentivement vu le théâtre de Shakespeare, ou soigneusement lu Proust – on ne peut plus ignorer les « causes naturelles » du « devenir foule de la foule ». La connaissance des causes suffit-elle pour autant à empêcher les effets néfastes ? Non, et dans la plupart des cas, elle les aggrave même. Car la société sacrificielle se sentant menacée, et même condamnée par la démystification, organise sa défense avec l’énergie du désespoir, et tente à tout prix de disqualifier la parole révélatrice, en redoublant de violence au nom de l’intérêt général, en désignant comme victime expiatoire – pour le bien de tous – chaque individu pouvant rappeler d’une façon ou d’une autre la vérité libératrice.

        René Girard avait déjà mis en garde contre ce processus : la révélation chrétienne détruit le lien social à la racine, la société sacrificielle en danger de mort entre alors en guerre contre le message évangélique, persécutant ceux qui l’annoncent. C’est pour Girard le sens des paroles du Christ :

        « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ils se diviseront ; le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère[7]. »

        Le travail de démystification entraîne une crise mimétique d’autant plus aiguë qu’on ne sait plus la terminer, une fois qu’on a été dessillé sur l’innocence de la victime expiatoire. Les falsifications du retour à l’ordre sont démasquées, c’en est fini de la primitive inconscience de la foule en fête, et l’on doit se mentir désespérément à soi-même si l’on veut croire encore, sous de nouvelles formes qui nous le rendent plus acceptable, au sacré violent des origines, garant de nos communautés humaines.

        Le « 19e siècle » selon Muray, c’est justement ce monstrueux mécanisme de défense qui prend à rebours la révélation « girardienne » pour édifier, sur des charniers toujours plus titanesques, le grand rêve d’une citadelle gothique, préservée des impuretés chrétiennes, où l’ordre sacrificiel serait restauré pour de bon. Le « 19e siècle » : non pas seulement une période de l’histoire, mais un état d’esprit qui transcende les époques pour donner sa pleine mesure dans les totalitarismes du XXe siècle, et dans ceux qui nous guettent encore. Nostalgie de l’âge d’or et culte du progrès : la dixneuviémité est double, occultiste et socialiste. Voilà les deux faces d’une même médaille, qui expriment l’unique but du « 19e siècle » : restaurer le lien social qui se délite, c’est-à-dire (re)construire la cité radieuse sur le sacrifice de cette part de l’humanité qui fait obstacle à son désir chimérique en en dévoilant la nature. Le mirage de l’éternel retour sera impitoyable pour les empêcheurs de sacrifier en rond.

        Muray nous apprend que le monumental « 19e siècle » a pour fondations un cimetière, ou plutôt la négation d’un cimetière. Le 19e siècle à travers les âges s’ouvre sur la description d’une « scène inconnue et primitive[8] » : le transfert des ossements du cimetière des Saints-Innocents dans les Catacombes de Paris, entre 1786 et 1788. Sont ainsi jetées les fondations d’un nouveau monde. L’utopie ne cessera dès lors de construire, sur les cadavres d’innocents, des cités idéales dont le canon architectural est justement celui des nécropoles, à l’harmonie bien ordonnée :

        « Paris se dotant de Catacombes artificielles, s’inventant brusquement une reconstitution de Catacombes, affirme son intention de remplacer Rome. De reprendre Rome. De la ressusciter. La vraie, l’impériale antichrétienne. De lui donner une suite comme on donne une suite aux romans. Un sequel, comme disent les Américains. ROME II… Nous retrouvons donc nos héros là où ils avaient succombé sous les coups du gang d’esclaves venus de Judée pour les anéantir. Paris ville des Césars. S.P.Q.R. Les tribunaux révolutionnaires, Brutus, l’Être suprême. Tout le 19e siècle est aussi en effet la tentative de jouer et de gagner le match en finale contre la Rome vaticane pour effacer le quart de finale des premiers siècles de l’ère dite chrétienne où l’équipe entraînée par saint Pierre l’avait emporté. Interminable match jusqu’à la fin du siècle et bien au-delà, nous verrons cela avec Sand, Renan, Hugo[9] […] »

        Le lieu du combat pour Muray, c’est la littérature, puissant canal de la démystification, mais réinvestie à partir du XIXe siècle par les partisans de la fête et du sacré, avec leur projet prométhéen d’inverser le cours de l’Histoire. Philippe Muray a dédié à René Girard une première version de ce qui deviendra le chapitre du 19e siècle à travers les âges consacré à la réhabilitation littéraire de Satan[10]. « Le bourreau absolu, le maître de tous les bourreaux de l’histoire, est brusquement victimisé pour être ensuite amnistié et réhabilité. Ce grand mouvement littéraire du 19e siècle n’est antisacrificiel qu’en apparence[11]. » À première vue en effet, la fin de Satan pourrait signifier une victoire contre le mythe, la fin de la persécution rituelle contre l’une de ces figures imaginaires du Mal qu’on agite pour fédérer un groupe. Mais il n’en est rien, car il n’est pas question ici de bouc émissaire. »

        https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/2022/02/07/hubert-heckmann-sauver-philippe-muray-ou-le-salut-vrai-par-lillusion/#_ftnref4

        Ce n’est donc pas l’idée évangélique qui est curieuse ou confuse, mais les interprétations résistantes à la révélation terrible de ce que Simone Weil appelait l’armure du mensonge pour continuer à nous protéger par ce qui pourtant est désormais révélé comme faux, et que ceux qui ont le courage de se reconnaître alors démunis seront promis à la réédition du martyr qu’exige les redoublements de la violence dévoilée :

        « De plus l’esprit de l’Évangile ne s’est pas transmis pur
        aux générations successives de chrétiens. Dès les
        premiers temps on a cru voir un signe de la grâce, chez les
        martyrs, dans le fait de subir les souffrances et la mort
        avec joie ; comme si les effets de la grâce pouvaient aller
        plus loin chez les hommes que chez le Christ. Ceux qui
        pensent que Dieu lui-même, une fois devenu homme, n’a
        pu avoir devant les yeux la rigueur du destin sans en
        trembler d’angoisse, auraient dû comprendre que seuls
        peuvent s’élever en apparence au-dessus de la misère
        humaine les hommes qui déguisent la rigueur du destin à
        leurs propres yeux, par le secours de l’illusion, de l’ivresse
        ou du fanatisme. L’homme qui n’est pas protégé par
        l’armure d’un mensonge ne peut souffrir la force sans en
        être atteint jusqu’à l’âme. La grâce peut empêcher que
        cette atteinte le corrompe, mais elle ne peut pas
        empêcher la blessure. Pour l’avoir trop oublié, la tradition
        chrétienne n’a su retrouver que très rarement la
        simplicité qui rend poignante chaque phrase des récits de
        la Passion. D’autre part, la coutume de convertir par
        contrainte a voilé les effets de la force sur l’âme de ceux
        qui la manient. »

        Cliquer pour accéder à Weil-L_Iliade_ou_le_poeme_de_la_force.pdf

        L’article en question se conclue sur les mots de Murray du miracle par le trucage.
        N’y aurait-il pas là encore une tentative de voiler notre réalité révélée par un complexité qui ne sert qu’à cacher la toute simplicité que nous ne sommes disposés qu’à produire des armes plutôt que de les déposer, alors que pourtant il est temps de ne plus désespérer car ce qui pour Simone Weil étaient douteux que cela fut pour bientôt, grâce à Girard et à notre confrérie, bien chers, il est tout fait certains désormais que cela est pour maintenant, que la pierre rejetée est enfin dégagée et fonde la nouvelle loi de l’avenir radieux de l’humanité, si nous gardons le courage d’y croire et d’en témoigner :

        « Malgré la brève ivresse causée lors de la Renaissance
        par la découverte des lettres grecques, le génie de la
        Grèce n’a pas ressuscité au cours de vingt siècles. Il en
        apparaît quelque chose dans Villon, Shakespeare,
        Cervantès, Molière, et une fois dans Racine. La misère
        humaine est mise à nu, à propos de l’amour, dans l’École
        des Femmes, dans Phèdre ; étrange siècle d’ailleurs, où,
        au contraire de l’âge épique, il n’était permis d’apercevoir
        la misère de l’homme que dans l’amour, au lieu que les
        effets de la force dans la guerre et dans la politique
        devaient toujours être enveloppés de gloire. On pourrait
        peut-être citer encore d’autres noms. Mais rien de ce
        qu’ont produit les peuples d’Europe ne vaut le premier
        poème connu qui soit apparu chez l’un d’eux. Ils
        retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront
        ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force,
        ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les
        malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt. »
        Ibid.

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      2. Aliocha, encore merci pour ce lien vers l’article de Hubert Heckmann. Il est remarquable et offre un excellent résumé de l’ouvrage de Muray (670 pages tout de même…) en précisant sa proximité avec René Girard. Je me sens pleinement en accord avec cet article, aussi je comprends mal le procès que vous semblez me faire, je vous cite : « Ce qui a motivé les citations de mon commentaire est la pensée développée dans cet article, où le flou que vous dénoncez chez Girard est à mon sens contredit par l’interprétation de Muray qui y est faite ».
        Je ne pense pas « dénoncer » quoi que ce soit, ni a fortiori, qui que ce soit… quel verbe affreux ! Je ne reprendrai pas ici encore mes arguments sur le double sens du mot « apocalypse » et son usage ambigu par Girard. Je me suis peut-être mal exprimé à ce sujet, ou plus probablement : de façon trop péremptoire, comme le pense Christine Orsini. Mea culpa donc… Toujours est-il que mon intention n’est pas de contester la théorie mimétique, mais de la poursuivre, et je me demande si ce malentendu n’est pas dû à une certaine crispation à l’encontre de toute remarque visant à préciser certains détails, en vue d’avancer, comme s’il ne fallait pas toucher aux tables de la loi édictées par le maître. Tout propos qui n’est pas apologétique est alors rejeté. Ce procès expéditif est injuste, car ma critique ne porte que sur des détails, et dans ce cas particulier, sur le seul double sens de ce terme, si fréquemment employé par Girard qui le place au cœur de sa pensée.
        Replacer les apocalypses successives, présentes dans la Bible, dans leur contexte, les lire avec l’attention qu’elles méritent, cela ne remet nullement en cause la vision catastrophique du monde moderne développée conjointement par Girard et Muray, bien au contraire, et mes commentaires sur l’actualité de la guerre actuellement en cours témoignaient, me semble-il, de la même crainte d’un emballement catastrophique. Ce que je tenais à souligner simplement, c’est qu’employer à ce sujet le terme « apocalypse » ou « apocalyptique » relève d’une certaine complaisance envers précisément une tendance de la modernité à détourner certains mots de leur sens, afin de les noyer dans l’océan du non-sens, de l’indifférenciation, et le motif sous-jacent est toujours le même : le refus du réel. On croit sans doute se débarrasser à bon compte de ce qui gêne en modifiant le sens des mots.
        Le monde moderne emploie ainsi le terme « apocalypse » (mais aussi, entre autres, celui de « crise », dont le sens s’est inversé par rapport à « krisis ») au mépris de son véritable sens, auquel Girard, précisément, tenait particulièrement : celui de révélation, et de révélation émanant de Dieu, et non pas de Satan… Voir à ce sujet le succès populaire du film de Coppola « Apocalypse now », qui suffirait à lui seul à illustrer mon propos en montrant non seulement un changement de sens, mais aussi son inversion : mais il est vrai que tout ce qui relève du sacré est paradoxal.
        L’article de Heckmann auquel vous faites référence montrait précisément à quel point Muray avait une conscience douloureusement vive de ces paradoxes, qui se présentent sous la forme de ces inversions de sens effectuée à partir du 19e siècle (c’est-à-dire à partir du 7 avril 1786, Muray est un auteur précis…) : « Tout s’est déroulé comme si la réhabilitation de Satan dans le symbolique ne pouvait dans la réalité qu’appeler une culpabilisation redoublée sur les Juifs… Le Mal devenu Bien apporte sa collaboration féroce à la chasse aux pollueurs de ce monde, lequel ne peut devenir le territoire du Bien total qu’à condition d’en évacuer les corrupteurs. Que le monde préfère le Mal aux Juifs, c’est ce qui ensuite n’a cessé, il me semble, de se vérifier. Il fallait bien encore trouver du Mal quelque part, n’est-ce pas, ne serait-ce que parce que le règne de l’Harmonie n’arrive pas aussi vite que prévu… » (Muray cité par Heckmann pp 5-6)

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    1. Cher Aliocha « Bill Gates »,

      Un grand merci pour votre commentaire. Philippe Murray fut un grand lecteur de René Girard et le brillant inventeur de « l’hyperfestif ».

      Et merci aussi pour votre accent mis sur « l’historicisation » systématique qui est au cœur de la pensée girardienne et de son projet de « science des rapports humains ».

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  5. Merci à vous, pour cet article ainsi que votre réflexion précieuse sur les deux transatlantiques.

    « Pour moi, je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique ; et je suis porté à penser que, s’il n’a pas de foi, il faut qu’il serve, et s’il est libre, qu’il croie.  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Alexis_de_Tocqueville_-_De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique,_Pagnerre,_1848,_tome_3.djvu/48

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  6. Ne nous formalisons pas sur la forme, Benoit, pour mieux ne pas toucher le fond.
    Vous avez à mon sens parfaitement le droit de dénoncer ce qui vous semble flou ou ambigu chez Girard, toute hypothèse est réfutable et il n’y a là rien d’affreux, comme j’ai le droit de vous contredire sans que vous ayez l’impression que je vous fasse un procès, je n’en ai ni le désir ni les capacités.
    A mon avis, la révélation apocalyptique est une eschatologie au sens où elle nous ôte toutes protections sacrificielles, nous plaçant en tant qu’individus face au choix de croire ou de ne plus croire en la violence, de ne plus user de cette armure du mensonge nommée par Weil et parfaitement illustrée par Murray, le paradoxe étant au sacré dont nous avons tant de peine à nous désaccoutumer, la grâce de la révélation empêchant pourtant la corruption de la blessure du bouleversement intime complet qu’elle entraine, car nous sommes tous mis à bas de notre monture violente, aveuglés par celui qui nous révèle à nous même en posant la question qui contient sa réponse : pourquoi me persécutes-tu ?

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