Crise sanitaire, crise sociale : à la recherche d’une nouvelle victime expiatoire ?

par Paula Garzon

Paula Garzon est une économiste franco-colombienne. Elle est diplômée de l’université de Paris-Dauphine et de l’ESSEC. Le site Blogazoi a publié le 5 juillet dernier l’une de ses analyses ; Paula y emploie les concepts de la théorie mimétique pour cerner la crise du Covid-19 et ses conséquences économiques et sociales. Cette analyse sera publiée en trois articles.

Dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, la France est un terrain propice à l’analyse des vieux réflexes explorés dans son œuvre par le philosophe René Girard. Dans ce pays, le débat public et les polémiques abondantes sur les réseaux sociaux fournissent d’innombrables illustrations de la théorie du bouc émissaire et de la recherche d’une victime expiatoire, éléments centraux de l’analyse girardienne.

La recherche de coupables idéaux, l’élaboration de complots afin d’évacuer la peur de l’inconnu : ces mécanismes girardiens sont déjà à l’œuvre. Le gouvernement est accusé de manipuler l’opinion, de dissimuler l’ampleur de la crise, de préparer un régime autoritaire. La pandémie serait un complot fomenté par la Chine. Le virus aurait été créé dans un laboratoire de la République Populaire. La liste des complots construits par des esprits inquiétés par l’incertitude de l’avenir est déjà très longue.

Cette analyse fera l’objet de trois articles. Le premier est consacré à une présentation succincte de la théorie girardienne ainsi qu’à l’explication des mécanismes psychologiques et physiologiques à l’œuvre en temps de crise (1/3). Dans le second article, on montrera que ces outils sont pertinents pour mieux cerner des comportements à l’œuvre dans la France de la crise du Covid-19. Des conflits de type girardien semblent déjà apparaître, des victimes expiatoires sont déjà désignées (2/3). Le dernier article sera consacré aux innovations que devront mettre en œuvre la société française et ses responsables politiques à l’issue de cette crise pour tenter d’échapper à la fatalité de la recherche de victimes expiatoires (3/3).

Les outils proposés par René Girard

L’anthropologue utilise la notion de bouc-émissaire telle qu’elle est employée dans le Livre Lévitique de la Bible. René Girard reprend ce concept qui désigne chez lui l’individu ou la minorité chargée par les autres de la responsabilité d’un danger et que ses accusateurs croient sincèrement monstrueux. Il s’intéresse aux conflits qui naissent au sein d’une société. Lorsque deux groupes s’observent et s’imitent, ils s’imitent également dans leurs désirs. Lorsque le désir partagé porte sur un même objet qui n’est pas divisible, naît une situation de rivalité que l’auteur désigne sous l’expression de « rivalité des doubles ».

Cette rivalité va progressivement se transformer en conflit, qui lui-même va se généraliser. L’objet du désir passe au second plan, ce qui importe n’est plus tant d’obtenir l’objet désiré mais plutôt de détruire l’adversaire. Ce conflit, cette confrontation menée à l’extrême, expose la société dans laquelle les deux communautés évoluent à un risque d’autodestruction. A ce stade, pour assurer leur préservation, les deux groupes choisissent (de façon plus ou moins arbitraire) un bouc émissaire.

Aux temps bibliques, le bouc émissaire, était cet animal, auprès duquel les fidèles se confessaient et qui était envoyé dans le désert afin d’emporter avec lui hors de la communauté les péchés des fidèles. Dans la logique girardienne, le bouc émissaire est une victime expiatoire : un homme, une femme, un groupement d’individus, qui par leur différence, permettent de réunir les rivaux, jusque-là antagonistes, afin de ne trouver qu’un seul adversaire pour déverser leur haine.

Le choix de cette victime peut sembler arbitraire, mais il ne l’est jamais totalement. Il y a ce que René Girard appelle des « signes préférentiels de sélection victimaire » qui font que le choix de la victime se porte sur celui qui est différent : les infirmes, les handicapés, très souvent les minorités religieuses ou encore les étrangers. Cet élément différenciant est essentiel, car c’est lui qui va permettre de nourrir le fantasme, la superstition, le mythe qui va permettre de rendre coupable (sans explication rationnelle qui permette de le justifier) la minorité désignée.

Le nouveau bouc émissaire deviendra responsable à lui seul de la crise, la situation nouvelle, inconnue et dont l’explication échappe totalement à la communauté. Le choix d’une minorité est doublement justifié, la victime étant isolée elle est affaiblie : non seulement ne pourra pas se défendre, mais en plus, personne ne viendra la venger, évitant de cette façon l’escalade de la violence à laquelle la communauté souhaite mettre fin.

Ainsi, le rôle social de la victime expiatoire est de permettre le passage de « tous contre tous » à « tous contre un », de canaliser la haine et la frustration pour la neutraliser au niveau de la société (en évitant une dispersion diffuse) en l’orientant vers un seul et même coupable. Le sacrifice du bouc émissaire va permettre d’orienter les pulsions de destruction de la communauté vers une seule cible, et ainsi extérioriser la haine.

Ce sacrifice aura comme principale conséquence de permettre d’apaiser les tensions au sein de la communauté. Pour éviter que cette vague de violence ne recommence à nouveau, seront mis en place par la communauté des rituels, permettant un effet cathartique lors de l’émergence de nouvelles tensions.

Mécanismes psychologiques et physiologiques à l’œuvre

Le sacrifice d’un bouc émissaire est un réflexe collectif qui repose sur des mécanismes psychologiques et physiologiques identifiables. L’être humain tolère une certaine dose de peur dans son quotidien, c’est une norme qu’il définit en fonction de son propre vécu. Lorsque le seuil d’acceptabilité de la peur est franchi à cause d’une situation nouvelle, ou stressante, le cerveau humain répond de façon automatique par la mise en place de l’une des trois stratégies de survie : fuir, se battre ou faire le mort.

Au cours de l’évolution de l’humanité, le cerveau humain a développé plusieurs couches. La couche la plus ancienne est le cerveau reptilien, qui gouverne les réflexes de survie. La deuxième couche concerne le cerveau limbique, qui est en charge de l’aspect émotionnel. Enfin, la dernière couche, la plus récente et la plus fragile, concerne le cortex préfrontal, qui est le siège de la réflexion et de la rationalité. Lors d’une situation d’angoisse ou de stress ce sont le cerveau reptilien et les réflexes de survie les plus anciens qui prennent le contrôle, le cortex préfrontal est pour ainsi dire gelé.

En termes psychologiques, l’esprit humain tolère mal l’incertitude. Lors de situations d’angoisse qui perdurent dans le temps et dans un contexte de raréfaction des ressources, la domination du cerveau reptilien provoque la mise en place d’un fonctionnement mental : la paranoïa, qui se manifeste par un sentiment obsessionnel de menace permanente et de persécution (1).

Obéissant à un impératif de préservation de sa stabilité psychique, l’individu ou le groupe auquel il appartient doivent légitimer leur sentiment et leur comportement paranoïaque. Le réflexe de méfiance est justifié par la définition d’un danger potentiel.

Le délire paranoïaque est rationalisé par l’élaboration d’une cause du danger perçu. Le sujet ou le groupe créent des récits qui construisent la culpabilité d’un tiers. Ces récits prennent comme fondement les traits spécifiques, les différences culturelles, les particularités (en général méconnues, mal-interprétées, déformées et rejetées) du groupe choisi comme cible. En ce sens, dans l’histoire, les minorités ethniques et/ou religieuses sont souvent des cibles parfaites.

La force (et la dangerosité) du fonctionnement paranoïaque résultent de la cohérence créée par l’individu entre la réalité et l’explication rationnelle qu’il élabore pour justifier sa peur. Ce sentiment est expliqué par la désignation d’un tiers défini comme responsable de la situation vécue (aujourd’hui, la crise sanitaire et ses conséquences).

Pour évacuer la peur, il faut sacrifier ce tiers, ce bouc-émissaire. Un tel mécanisme est à l’œuvre lors des génocides : un groupe majoritaire considère qu’il doit exterminer telle ethnie ou communauté, car elle représente un danger pour sa survie, même s’il y a eu cohabitation depuis des siècles.

Les mécanismes psychosociaux évoqués ici sont systématiquement exploités par les personnages politiques autoritaires, populistes et fascisants. Ils exploitent la peur de manquer, un instinct de survie. Ils créent souvent un mythe (de salvation ou purification) et désignent un coupable (innocent).
Ainsi, ils répondent à un besoin fondamental de l’être humain, le besoin d’appartenance, besoin exacerbé en temps de crise (2). C’est d’abord par leur charisme et en répondant aux besoins de sécurité émotionnelle que ces personnages prennent le pouvoir. L’obéissance aux règles absurdes et/ou violentes se met en place par la suite par deux canaux : le réflexe automatique de soumission à la figure d’autorité (comme observé lors de l’expérience de Milgram en 1963) ainsi que par la pression exercée sur les individus par le groupe de paires, mais pas seulement.

D’autres références pourront être utilisées dans notre réflexion sur la crise sanitaire en France et les effets de cette crise sur les comportements et réflexes collectifs une fois que la menace sanitaire s’éloignera (3).

Voici donc les outils d’analyse qu’il nous semble utile d’appliquer pour mieux cerner les mécanismes qui sont déjà en train de déterminer le fonctionnement de la société française quelques mois après le début de l’épidémie du Covid-19 et qui devraient continuer à l’influencer une fois cette épidémie maîtrisée. Le second article sera précisément consacré à montrer que ces outils fournissent un cadre d’explication de comportements et de logiques collectives existantes.

« L’existence des voisins est la seule défense des nations contre une perpétuelle guerre civile » (Paul Valéry).

Notes
(1) La paranoïa n’est pas une pathologie psychique comme la schizophrénie qui déconnecte totalement l’individu de la réalité. La paranoïa est un mode de protection, qui, par la mise en place d’une hyper-vigilance, provoque une méfiance accrue de l’environnement, tout en gardant un certain lien avec la réalité, bien qu’en la déformant.
(2) Il est fait référence ici aux travaux d’Abraham Maslow (1908-1970) qui a répertorié, sous forme d’une pyramide, les besoins physiologiques et émotionnels d’un individu en fonction de leur importance. D’après Maslow les besoins d’un individu se situent à cinq niveaux différents : les besoins physiologiques (le socle de la pyramide), les besoins de sécurité, le besoin d’appartenance, le besoin d’estime et le besoin d’accomplissement de soi (au sommet de la pyramide).
(3) On pense ici notamment à l’expérience de « la prison de Standford » de M. Zimbardo (1971) ou la réflexion autour de « la banalité du mal » développée par Hannah Arendt lors du procès Eichmann à Jérusalem (1963). Les deux auteurs évoquent à la fois l’absence de pensée des individus ainsi que la conformité aux rôles sociaux qui leurs sont octroyés, même si cela concerne l’abus, la discrimination ou l’extermination d’autres personnes.

Crise sanitaire, crise sociale: à la recherche d’une nouvelle victime expiatoire? Par Paula Garzon

5 réflexions sur « Crise sanitaire, crise sociale : à la recherche d’une nouvelle victime expiatoire ? »

  1. Voici une réflexion riche et utile par les temps que nous vivons. Hélas, ce ne sont pas ceux qui en auraient le plus besoin qui vont recevoir ce texte : évitons seulement de penser que « les paranoïaques, c’est les autres ! »C’est bien expliqué : ça se passe à notre insu dans les couches du cerveau, nous sommes tous vulnérables.
    Je voudrais seulement rectifier, à propos de la théorie de Girard, la petite confusion au début de l’article. L’expression « bouc émissaire » a son origine dans un rite juif de purification mais il ne faut pas confondre un rituel , où l’on sait à peu près ce qu’on fait, et le mécanisme du bouc émissaire analysé par Girard et utilisé par lui avec le sens que nous lui connaissons : être un « bouc émissaire », c’est « prendre pour les autres ». C’est exprès que j’emploie le verbe être parce que celui qui est traité en « bouc émissaire » sait qu’il est un bouc émissaire » mais ceux qui « ont » un bouc émissaire ne le savent pas ! Ils croient sincèrement à la culpabilité, voire à la monstruosité de l’objet de leur haine. Les antidreyfusards n’étaient pas conscients de traiter Dreyfus en « bouc émissaire ». Ils étaient des patriotes qui faisaient la chasse aux traîtres et ils avaient toutes sortes de bonnes « raisons » d’être antisémites, en particulier du fait qu’ils étaient en grand nombre ! Voilà : les choses ne se passent pas seulement physiologiquement à notre insu, elles peuvent passer inaperçues alors même qu’on les a sous les yeux. René Girard appelle cela la méconnaissance. On n’ignore rien mais on interprète de travers ce qu’on sait.

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  2. Vous avez raison, Christine ORSINI. Il faut reconnaitre, toutefois, que l’analyse du bouc émissaire dans le monde contemporain a été peu explorée y compris (et surtout) par René GIRARD. A mon humble avis, si le caractère scientifique des autres parties de sa théorie sont incontestables, celle-ci est discutable. C’est la raison, je pense, pour laquelle Paula GARZON rajoute d’autres éléments. J’attends ses autres chapitres pour en écrire plus.

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  3. Alors que la crise sanitaire est loin d’être terminée (les pitoyables commentaires de la presse et des responsables politiques sur l’été qui devait chasser le virus puis maintenant l’échéance septembre comme si le virus était piloté par le ministre de l’éducation nationale sont une démonstration de la paresse intellectuelle qui domine) la réflexion de Paula Garzon nous éclaire sur une conséquences probables et majeures de cette entrée dans un nouveau monde. Merci aux rédacteurs de ce site d’avoir publié son texte.

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  4. Bonjour à tous,

    je suis ravis de parcourir l’article ci-haut et par la même occasion encourager Paula pour son travail de réflexion sur la situation sanitaire planétaire causée par le coronavirus avec pour clés de lecture la théorie girardienne.

    Dans la lecture des travaux de René Girard, la « peste » ou autres maladies contagieuses sont des métaphores de la crise mimétique suspendant toutes différences sociales ( tous sont égaux devant elle). la chose nouvelle aujourd’hui avec la pandémie à coronavirus est que nous sommes « tous » au courant de la dangerosité du virus une fois atteint (information). mais en même temps avons pas tous le même moyen pour se protéger contre le virus (possibilité), voir même le dépistage des personnes infectées.
    la communication de la plus des dirigeants en décrétant l’état d’urgence sanitaire est que « nous sommes en guerre contre le coronavirus », lequel virus nous devons à tous prix combattre et vaincre.

    la question que je pose actuellement est celle de savoir si la pandémie est actuellement le véritable bouc-émissaire symbolique justifiant bien des problèmes problèmes de notre société mondialisée et d’un système de domination?
    ou encore une métaphore de la guerre de tous contre-un, le tous la planète dispersé dans la multitude des pays avec des politiques sanitaire différentes contre un virus invisible?

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