Bouc émissaire et « pensée de groupe »

par Jean-Louis Salasc

Le site « The Conversation » vient de publier : « En cas de crise, gare au retour du bouc émissaire ». Jean-Marc Bourdin attire notre attention sur ce billet en soulignant qu’il évoque un bouc émissaire…  sans Girard (https://theconversation.com/en-temps-de-crise-gare-au-retour-du-bouc-emissaire-136077). Certes, la théorie mimétique n’a pas pris de copyright, mais le girardien du rang est tout de même interpelé.

Ce billet rapporte le mécanisme du bouc émissaire à deux situations.

Dans la première, un personnage, en charge de responsabilités, cherche à se dédouaner de ne pas bien les exercer. Il fait retomber la faute sur quelqu’un d’autre, de préférence moins puissant. Figure classique que la culture populaire désigne de façon imagée : le « fusible », le « lampiste ».

La seconde situation est celle où quelqu’un confie à un subordonné un « sale boulot », puis le punit de l’avoir accompli. La référence à Machiavel est évidente ; ainsi celui-ci conseille au Prince, pour mater une rébellion, de charger un de ses lieutenants d’y procéder de la façon la plus brutale, et ensuite de le faire pendre. De la sorte, le Prince retrouvera « l’amour de ses sujets », tout en ayant liquidé les séditieux.

Dans ces deux optiques, l’absence de référence à René Girard est parfaitement justifiée. Car le concept de bouc émissaire est chez lui plus précis. Il implique l’unanimité de la communauté dans la conviction que le bouc émissaire est réellement responsable des maux qui se sont abattus sur elle. Une telle unanimité est absente dans les deux cas envisagés par le billet de « The Conversation ».

Ce bouc émissaire sans unanimité suggère alors la question suivante : le concept girardien, dans sa précision originelle, a-t-il encore une utilité autre que l’analyse des communautés archaïques ? En effet, l’unanimité est aujourd’hui difficilement accessible ; grâce à la connaissance, à l’éducation, au système démocratique fondé sur la diversité des opinions, il se trouve toujours quelqu’un pour contester qu’une pandémie se guérisse en lynchant les bossus ou les rouquins du quartier.

Il me semble cependant que le concept de Girard garde tout sa pertinence, y compris avec l’exigence d’unanimité. Dans les sociétés archaïques, cette unanimité reposait sur la conviction sincère de tous quant à la culpabilité de la victime. Dans nos sociétés, l’unanimité passe désormais par une exigence : ceux qui ne croient pas à la culpabilité du bouc émissaire doivent porter le masque et faire comme s’ils y croyaient.

Or, cette exigence est précisément satisfaite par le phénomène de la « pensée de groupe ». Phénomène mis en évidence par le sociologue Irving Janis dans un ouvrage publié en 1972, « Victims of Groupthink » (Les Victimes de la « Pensée de groupe », jamais publié en français). Celui-ci cherchait à comprendre pourquoi des personnes intelligentes et éduquées adhéraient jusqu’à la catastrophe à des décisions ou des points de vue manifestement erronés. Ses travaux ont eu des suites, par exemple les études de Christian Morel sur les « Décisions absurdes » (trois tomes publiés). Divers secteurs industriels (comme l’aéronautique) les ont utilisées ; il s’agissait de développer une culture propice à intégrer des avis discordants pour améliorer les prises de décision.

Car la « pensée de groupe » est un mécanisme qui fait taire les voix discordantes. Une communauté s’établit autour d’une vision, d’un corpus de convictions, d’une « communion », dirait Jean-Luc Marion. Tant que cette vision reste adaptée à la réalité, tout va bien. La « pensée de groupe » apparaît lorsque cette vision s’écarte du réel et devient un dogme. Pour Janis, c’est une pathologie du groupe. Elle présente des symptômes (sentiment de savoir le « vrai » vrai, conviction de sa propre supériorité morale, etc.) et des modes d’expression (existence de gardiens de la pensée, exclusion). Elle peut conduire le groupe au désastre. L’exemple emblématique est celui de Kodak. Dans les années soixante-dix, l’entreprise est ivre de sa réussite. Steven Sasson, l’un de ses ingénieurs de recherche, met au point l’appareil photo numérique. Le comité de direction s’arc-boute sur son dogme : «  Nous sommes des chimistes, pas des électroniciens ; hors la photo papier, point de profit ». Il rejette donc cette invention ; Kodak fait  faillite en 2012, le développement papier a disparu.

Le point est le suivant : une communauté saisie par la « pensée de groupe » expulse les points de vue non conformes, ostracise celui qui les exprime, le met dans le camp des ennemis. Là entre en action la peur d’être banni du groupe ; même les personnes conscientes de la fausseté du dogme vont en demeurer les thuriféraires.

Ainsi le phénomène de la « pensée de groupe » me semble-t-il un candidat sérieux pour produire aujourd’hui de l’unanimité sacrificielle, clef de la vision girardienne du bouc émissaire.

19 réflexions sur « Bouc émissaire et « pensée de groupe » »

  1. C’est fort possible, en effet, mais cette unanimité et cette expulsion ne parviennent plus à assurer la cohésion du groupe, comme l’exemple de Kodak que vous citez le montre bien. Le sacrifice archaïque ne fonctionne plus depuis la Passion. C’est pour cette raison que le « système Girard » ne fonctionne pas avec la société contemporaine, et il le reconnaissait lui-même,. Et c’est aussi pour cela que Dupuy a raison dans son dernier opus (« La jalousie »), mais le montrer exigerait une explication assez longue… que je vous épargne.

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  2. Je trouve pertinente cette extension théorique de la pensée de Girard. La pensée de groupe, avatar de la « pensée en commun » explicitée par Bergson dans La Pensée et le Mouvant, et que Soulez traduit par « Idéologie », n’est certes pas la seule clef pour comprendre l’écroulement de Kodak, ou celle, programmée, des hypermarchés ou des centrales thermiques à charbon, mais elle est très convaincante. Je vous propose cette phrase de Schumpeter, en complément : « Le nouveau ne sort jamais de l’ancien, mais à côté de l’ancien; il lui fait concurrence jusqu’à lui nuire. »

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  3. Je dois avouer que j’ai toujours lu le mécanisme du bouc émissaire avec la conviction que, y compris dans les situations archaïques, le qui ne dit mot consent et la peur de l’ostracisme amenant à hurler avec les loups facilitaient le bouclage unanime et même lui étaient indispensable. Le doute sur la culpabilité du fauteur de trouble désigné par la foule ou le désintérêt pour la cause ont, à mon sens, toujours existé, mais avec une force insuffisante pour se manifester dans les cas où l’unanimité semblait avérée aux contemporains et à leurs descendants. Donc un grand oui à la notion de pensée de groupe que je remercie Jean-Louis de nous / m’avoir fait connaître. Mais c’est peut-être là une position hétérodoxe… qui me vaudra une exclusion 🙂
    Quant à « La jalousie » de Jean-Pierre Dupuy qu’évoque Benoît Hamot, il y aurait effectivement beaucoup à dire… Mais il me paraît difficile de lui donner raison sur toute la ligne. Enfin, cela est une autre histoire.

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    1. Je me suis sans doute mal exprimé, ou trop brièvement: je suis tout à fait d’accord sur l’existence d’une pensée de groupe et de ses effets, évoqués par J.L. Salasc, et cela me parait tout à fait évident. Le point que je soulevais, c’est que le phénomène de bouc émissaire comme facteur de cohésion sociale ne peux plus être efficient depuis la Passion, c’est à dire depuis la mise en évidence du procédé. Le projet de Caïphe s’est soldé par un échec retentissant (la destruction du temple en est la manifestation la plus spectaculaire), et personne n’a réussi à le remettre à flot depuis, si je puis m’exprimer ainsi, et ce malgré de nombreuses tentatives (persécutions, racisme…) qui se sont toujours retournées contre leurs instigateurs.
      Quand au fait que le doute sur la culpabilité des victimes ait toujours existé chez certains individus dans un contexte archaïque, je ne pense pas qu’on puisse se poser la question en ces termes pour 3 raisons: la première, c’est qu’on ne demandait pas aux victimes sacrificielles d’être coupables de quoi que ce soit (je pense aux sacrifices des premiers nés, aux vestales…), donc la question du doute ne se pose pas non plus, la seconde c’est que la pensée magique qui entoure le rite n’entretient pas de rapport avec une logique de type « loi de cause à effet », la troisième, c’est que dans ce contexte, l’individu n’existe pas.
      L’intérêt de la pensée de Dupuy, c’est qu’il décrit la situation d’individus qui se trouvent au contraire en position extérieure au cercle communautaire, ce qui est impensable dans un contexte archaïque, qui ne connait en terme d’extériorité au cercle que la position centrale; celle du dieu ou de son vicaire; la victime.
      La pensée que je cherche à exprimer, c’est que l’ancien monde (sacrificiel) n’est pas miscible avec le nouveau monde, dans lequel nous vivons. « Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17,21)

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      1. Il me semble que vous confondez le mécanisme victimaire, spontané et qui tombe sur un « coupable » au hasard et les rites sacrificiels, orchestrations du « meurtre originel », dont les victimes sont choisies (pour ne pas être vengées, entre autres critères de choix) ; nous ne pratiquons plus les rites sacrificiels mais nous continuons de chercher spontanément des boucs émissaires. Ce ne sont plus des victimes prises au hasard. Œdipe est un bouc émissaire mais il répond, comme les victimes sacrificielles, à certains critères : il est le roi, il boîte, il est étranger à la ville de Thèbes etc.

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      2. C’est vrai, les 3 points que j’ai soulevés concernent le rite, et donc un contexte archaïque. La question de la désignation spontanée de bouc émissaires reste d’actualité malgré le renversement opéré par le christianisme, je vous le concède, mais la permanence du rituel aussi car il nous est nécessaire, par exemple dans le processus électoral français (campagne électorale passionnée, puis désignation de l’élu, état de grâce….on pourrait développer) . Nous n’en sortirons sans doute jamais, car c’est notre structure collective qui est en jeu, et c’est pour cette raison que la différence que vous faites entre spontanéité et ritualisation du processus me parait secondaire, car la frontière est poreuse: tout rituel cherche d’ailleurs à apparaître spontané, depuis les poignées de mains pendant la messe jusqu’aux applaudissements sur les balcons du confinement, aux débordements populaires pendant le carnaval ou une compétition sportive… Nous réinventons en permanence des formes légèrement différentes du même processus, afin qu’il conserve une apparence de spontanéité, condition de son efficacité. Et c’est la mise à jour de ces différences, ou autrement dit des mutations de notre structure collective qui restent encore largement à penser, avec les outils de la théorie mimétique. C’est du moins ce qui m’intéresse.
        Mais le danger qui nous guette, et que je me suis permis de signaler, c’est de vouloir à tout prix plaquer les schémas de la théorie mimétique hérités de l’analyse des mythes de fondation sur toutes les situations rencontrées, sans en saisir ni les nuances, ni les époques ou autrement dit: les mutations, que Girard avait fort bien perçues. Peut-on mettre sur le même plan les réactions de Guillaume de Machaut vis à vis de la peste noire et de ce contemporain qui craint d’être contaminés par le covid parce qu’une infirmière habite son immeuble? Je ne crois pas, car ce dernier quidam a une connaissance objective du processus de contagion, qui justifie sa demande, et son attitude révèle avant toute chose un certain égoïsme, rien de plus. De même, Pierre se sent terriblement seul, il aimerait être soutenu et littéralement réchauffé par un groupe, n’importe lequel, même celui auquel il n’appartient pas. C’est autre chose qu’un désir mimétique, fut-il un désir d’être… Cela exige une analyse plus fine, dans laquelle notre nature mimétique intervient aussi, mais différemment. Mais je reconnais que dans ces deux situations, tout commence par une angoisse, une peur de la mort, du néant, de la perte, et c’est le point commun avec les situations de crise qui amorcent un « pétage de plomb », une panique ou une tentative sacrificielle, rituelle ou prétendument spontanée. Et on pourrait aussi mettre dans ce grand sac un certain nombre de pathologies mentales (bouffée délirante, automutilation, crise manique, entrée dans la psychose, toxicomanie…). Mais à ce moment là, reconnaissez qu’à force de vouloir tout expliquer, sans nuances, on finit par ne plus rien comprendre du tout. On retrouve alors les défauts d’une théorie des pulsions qui peut s’adapter à tout sans rien expliquer vraiment, ni aider son prochain. Cette banalisation de la théorie mimétique qui en ferait une clé ouvrant toutes les portes la transforme en un processus automatique, purement technique, qui finit par ne plus rien dire du réel, et qui s’apparente à un dogme.

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      3. Considérons le dernier des rituels qui vient d’émerger sous nos yeux : l’applaudissement du personnel soignant tous les soirs à 20h, rituel qui s’est propagé rapidement jusqu’au-delà des frontières nationales. On peut dire qu’il est spontané, même si on ne connait pas exactement où et quand il a commencé (il faudrait faire une enquête), mais le fait qu’il soit presque immédiatement repris par les médias le fait accéder au statut de quasi institution, si bien qu’on ne peut le classer dans l’une ou l’autre catégorie. C’est d’ailleurs le cas de l’ensemble des rituels, jusqu’au moment de leur fossilisation dans des institutions en fin de vie, ou devenues marginales d’un point de vue sociétal.
        Entrons dans les détails : les applaudissements viennent en place des coups portés sur le pharmakos. Dans certains cas, ils s’accompagnent de chants ou de manifestations festives. Comme tout rituel, celui-ci célèbre un sacrifice ; le sacrifice de ceux qui donnent leur vie pour sauver la foule (car la probabilité de mourir de la pandémie est bien plus forte chez le personnel soignant, chacun le sait). Comme toujours, il émerge d’une situation d’extrême danger pour l’ensemble de la communauté, et permet de contrôler la panique qui pourrait s’ensuivre. Bref, l’évocation de la peste est sur toutes les bouches, quel que soit le type de « peste » envisagé.
        Tout semble se situer dans une continuité avec les rituels qui se forment autour d’un bouc émissaire, à l’exception d’un point essentiel ; il n’y a pas de bouc émissaire. En effet, la Révélation a inversé les termes du sacrifice tout en en conservant la forme. Ce n’est plus le sacrifice de l’autre qui instaure un rituel, une catharsis bénéfique, qui restaure une cohésion sociale, mais le sacrifice de soi. Tel est le sens de la Passion, et le rituel institué par l’Eglise reprend les termes du repas pascal en remplaçant l’agneau (substitut du sacrifice humain antérieur, organisant l’anthropophagie rituelle) par le Christ et son corps donné à manger à travers des substituts qui ne sont pas anodins : le pain et le vin « fruits du travail des hommes » et non plus « cadavre produit par une mise à mort ».
        Il est inutile désormais de chercher des rituels organisés autour d’un bouc émissaire, sinon à travers des traces très dégradées de rituels antérieurs au christianisme (carnaval, corrida…). Il est beaucoup plus intéressant à mon avis de prendre en compte des rituels émergents, vivants, agissants.
        Faut-il pour autant décréter la fin de cette tentation ancestrale consistant à rejeter la faute, ou la responsabilité d’une situation, sur un autre, avant de l’éliminer d’une façon ou d’une autre ? L’expérience quotidienne nous indique que non. Mais le travail de compréhension de notre nature humaine amorcé par les Ecritures, soit ce long dialogue entre Dieu et le peuple élu (pour les croyants), mais aussi par la Tragédie grecque, les textes védiques… continué par la connaissance scientifique, l’art… ce long travail de l’humanité sur elle-même nous permet peu à peu de comprendre que le monde ancien est fini, et que nous avons tous les moyens pour vivre dans le présent, si seulement nous le voulons, dans ce que les Ecritures nomment le Royaume.

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  4. Par ailleurs, l’allusion à Schumpeter cité par tberlandainsert (désolé, je ne connais pas votre vrai nom…) me parait la plus adaptée en ce qui concerne Kodak, mais elle n’invalide en rien les effets de phénomènes de groupe au sein de cette entreprise… On connait tous l’existence de ce double phénomène, je pense, pour peu qu’on travaille dans une entreprise industrielle, culturelle ou commerciale.

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  5. L’emprise exercée par « la pensée de groupe »m’a fait penser à l’analyse faite par Girard du reniement de Pierre. Pierre renie Jésus parce qu’il veut irrésistiblement faire partie de la petite foule qui se réchauffe dans la cour du grand Prêtre. De même, le narrateur de La Recherche est fasciné par « la petite bande » de filles qui cavale sur la digue de Balbec sans voir personne. Cette impression de force, d’autonomie, de souveraineté que donne un groupe homogène ne peut qu’exciter le désir d’en être. Admettons qu’une personne, jouissant du bonheur d’appartenir à une petite « bande », mettons de décideurs, s’aperçoive brusquement de son désaccord avec l’opinion régnante. Si l’on a bien compris que son désir est mimétique, ce qui l’angoisse le plus n’est pas de découvrir sa différence, c’est que les autres la découvrent et l’excluent. Il lui faudra donner le change en se faisant plus royaliste que le roi.
    La pensée de groupe, du fait qu’elle est étrangère à l’activité de penser, qui est personnelle et singulière, relève au premier chef, pour ce qui est d’en comprendre le mécanisme, de la théorie mimétique. Ce que la réflexion de l’auteur de l’article met en lumière, c’est le rapport entre la pensée de groupe et l’unanimité sacrificielle. C’est un avertissement : nuisible à Kodak et à l’économie, la pensée de groupe, totalitaire dans son principe, est une menace sérieuse pour la démocratie.

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    1. Le reniement de Pierre me semble constituer une excellente illustration de la pensée de Dupuy dans « La jalousie ». Pierre se sent triste et isolé et veut se réchauffer avec le groupe autour du brasero. Du coté du cercle, le groupe ne se sent nullement menacé, il n’est pas en crise et n’a nullement besoin d’un bouc émissaire. Quand à l’infirmière, elle est indésirable dans son immeuble parce que ses voisins ont peur d’être contaminés, et cela ne relève pas de la pensée magique (elle n’est pas désignée comme responsable de la crise, son expulsion ne la résoudrait pas). Dans ces deux cas, il n’y a pas de bouc émissaire: encore une fois, le bouc émissaire a bon dos… 🙂 Le bouc émissaire serait-il le bouc émissaire des théoriciens de la pensée de groupe?
      Et pour ce qui est du désir mimétique, il faudrait définir où est l’objet du désir et qui est le rival ou le modèle-obstacle. Je ne les vois pas dans ces situations. Peut-être pourrez-vous m’y aider?

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      1. Bonjour Benoît Hamot,
        je souscris tout à fait aux commentaires de Christine Orsini. Je considère en effet que le phénomène de « pensée de groupe » s’explique parfaitement par la théorie mimétique, qu’il en fait partie d’une certaine façon. Vous posez la question de ce qui est désiré dans le cadre de ce phénomène. Il me semble qu’il s’agit du désir « métaphysique », décrit par René Girard dans « Mensonge romantique et vérité romanesque » : nous ne savons pas quoi faire de notre existence, et rallier un groupe dont les membres ont, eux, l’air de le savoir, nous devient désirable (et ensuite, il faut y rester).
        Je suis également en accord avec l’extension que fait Christine Orsini du phénomène vers la politique et l’organisation sociale. La « pensée de groupe » ne touche pas que les « bandes de jeunes » ou les comités de direction. Elle peut se déployer à l’échelle de toute la société. D’ailleurs, Irvin Janis analyse des cas très politiques dans son « Victims of Groupthink », notamment celui de la Baie des Cochons, que beaucoup savaient être un échec assuré, mais dont personne n’a osé arrêter la machine infernale.
        Merci également à Thierry Berlanda pour le lien avec Bergson (et Soulez que je ne connait pas).

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      2. La théorie mimétique part de la constatation que nous sommes des imitateurs nés, c’est un point de départ, et on a pu constater cliniquement depuis que les nouveaux nés imitaient leur entourage dés les premières secondes de leur existence. C’est un fait indéniable, et il doit être pris en compte à tous les niveaux dans les sciences humaines. Le mimétisme conduit à des phénomènes de polarisation mimétique autour d’une victime qui devient le premier dieu… etc. (vous connaissez aussi bien que moi la théorie mimétique) Le bouc émissaire des juifs révèle une étape de ce processus, caractérisé par la substitution de cette victime primordiale à travers le rite. Je voudrais bien qu’on m’explique à quel stade de ce processus de production du sacré par le rite se place notre infirmière, ou Pierre.
        Si pour vous, la théorie mimétique se résume à la simple constatation que nous imitons, alors je suis d’accord avec vous pour y intégrer la pensée de groupe, mais aussi toutes les sciences humaines. Mais pour moi, la théorie mimétique est plus précise et plus riche d’enseignement; elle est morphogénétique, ce qui implique que les phénomènes humains se transforment continuellement selon la logique propre dégagée par la théorie mimétique, et c’est là où Girard est génial. Ce qui est observable à un moment T de l’Histoire humaine ne peut pas être transposé à un moment T1 sans tenir compte de l’intelligence de cette théorie.
        A force de voir des boucs émissaires et du désir mimétique partout, les disciples de Girard prennent le risque du ridicule qui a déjà recouvert les disciples de Freud, qui voient des meurtres du père et des pulsions de mort partout. Déjà, un psychiatre tel que Henri Grivois, proche de René Girard et Jean-Pierre Dupuy, était agacé par cette tendance. Je le suis aussi… je demande juste un peu de précision et d’attention au réel. Et je constate que les questions que je pose, qui sont simples, restent sans réponse.

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      3. Comment vous refuser une réponse que vous demandez si gentiment ? Pour faire court, il n’est pas question dans mon propos de « bouc émissaire » ! Pierre est la victime du désir mimétique d »‘être avec », le « modèle-obstacle » est le groupe dont il se sent exclu, il est aspiré par ce groupe, comme le sceptique se laisse aspirer par le dogmatisme du groupe auquel il appartient et n’appartient pas tout à fait. Le narrateur, brûlant de désir, (je rappelle que le désir mimétique est « désir d’être » et non d’avoir) est fasciné par le « narcissisme intact »dirait Freud, de la petite bande. Il n’est nulle part question ici d’un mécanisme victimaire. Et pourtant, il est au bout de la route…
        Vous semblez avoir lu Girard, donc vous savez que le désir mimétique est une notion en apparence simple mais dont les capacités d’engendrement de situations complexes sont telles qu’une seule hypothèse suffit à Girard pour expliquer…presque tout, enfin la genèse de la culture et donc de l’humain. Pardon, il faut deux hypothèses : le désir mimétique et le mécanisme victimaire. Mais il n’y a pas de solution de continuité entre l’une et l’autre hypothèses : si vous admettez que les proto-humains se disputent parce qu’ils s’imitent, vous pourrez admettre qu’ils sont destinés à disparaître en s’entretuant ou bien qu’ils ont trouvé une solution pour survivre en s’imitant encore plus, en se jetant ensemble sur un…bouc émissaire quelconque.
        Donc, au bout de la route de la pensée de groupe, en cas de « crise », il y a l’unanimité sacrificielle. Je lis  » Vie et Destin » de Vassili Grossman, c’est de l’histoire contemporaine et l’on voit la participation active de la « pensée de groupe » aux violences commises à l’égard des personnes par des Etats, dont la seule légitimité pourtant est d’être « protecteurs ». C’est de l’histoire et pas de la mythologie : les victimes ne sont pas divinisées, elles ne pas non plus escamotées, elles sont d’une présence inouïe dans ce roman et d’une certaine façon, cette présence est une protection contre la pensée de groupe.

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  6. Jean-Pierre DUPUY connait les travaux de LEWIS, le métaphysicien. Pierre Yves GOMEZ s’appuie sur sa théorie des conventions pour bâtir sa recherche (travail invisible…). Votre référence à la « pensée de groupe » apporte un plus, par rapport à cette théorie (des croyances …), elle permet de faire le lien, à mon avis, avec la chronique de Jean-Michel OUGHOURLIAN: « Aujourd’hui, on connaît la cause de l’épidémie mais le mécanisme s’enclenche quand même : on cherche le coupable mais on en trouve trop.

    Depuis quelques années, d’ailleurs, on cherchait une cause à un « certain malaise dans la civilisation », et on trouvait de nombreux boucs émissaires, le premier étant le « mâle blanc hétérosexuel ». Mais le mécanisme victimaire ne se produisait pas et ne pouvait pas produire les heureux efforts décrits par René Girard, car le bouc émissaire doit être unique, d’une part et d’autre part recueillir l’unanimité de tous les membres de la communauté. Or ces deux conditions ne sont jamais réunies dans notre monde. On trouve trop de coupables et surtout trop de victimes. Seules les victimes ont droit à la parole, au respect, à la sollicitude de tous. Il y a donc une escalade de la rivalité victimaire, chaque victime ou catégorie de victimes voulant se hisser au sommet de l’aristocratie victimaire. » C’est aussi la réponse à la question de Benoît HAMOT.
    Je profite de l’occasion, car elle avait été mal comprise, pour écrire que ma réflexion sur les puissants et les savants s’inscrivaient dans ce cadre théorique. Quant à la démonstration du lien, cela dépasse le cadre d’un commentaire

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  7. J’entends ce que vous dites. Si le désir mimétique est d’être avec (et je reconnais l’existence non de ce désir, mais de cette nécessité, car nous sommes des êtres sociaux), ce n’est pas la même chose que le désir d’être (« tout désir est fondamentalement un désir d’être », je cite de mémoire René Girard), qui signifie: être l’autre désiré, ou bien accéder à un supplément d’être à travers la possession d’un objet valorisé par un modèle obstacle (voir cette expression récente qui fait dire, par exemple « je suis Peugeot »). Etre avec, cela signifie vouloir faire partie d’un groupe, être reconnu, intégré. C’est là où l’analyse de Dupuy précise et prolonge le travail de Girard, qui partant des sociétés archaïques, ne pouvait pas prendre en compte la situation d’un individu isolé cherchant à intégrer un groupe, car cette situation n’existe pas dans ce contexte: on fait partie du groupe, ou on est expulsé. Elle se présente par contre de plus en plus par le fait de la destruction des cercles archaïques., concomitante de la fin des rites d’expulsion : centres autour desquels ces cercles se forment. Depuis, nous sommes tous plus ou moins à la recherche de cercles dans lesquels s’intégrer; il peut certes arriver que des cercles se forment autour d’une expulsion (dans un groupe, railler une même personne ou un même comportement soude les relations…), mais cette solution est de moins en moins efficace et pérenne. Nous cherchons désormais à reformer des cercles dépourvus de centres à expulser. Et je ne crois pas faire preuve d’angélisme; si le mécanisme victimaire pouvait encore fonctionner, nous l’utiliserions toujours, et je ne cherche pas à nier qu’il continue à être exploité, mais il me parait vain de chercher en toute situation critique la réitération systématique du mécanisme victimaire (trouver un coupable) ou son inverse symétrique (rechercher la position de victime). Pour une appréhension géométrique et synthétique de ce que je cherche à exprimer: la situation contemporaine typique est celle d’un point extérieure au cercle, à la différence du fameux cercle autour d’un point.

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  8. Les commentaires de Benoit HAMOT sont passionnants à lire. Je voudrais ici apporter deux réflexions: René GIRARD a accordé de l’importance à celui qui lance la première pierre. De nos jours, dans un processus inversé, tel que défini par le profeseur Jean-Michel OUGHOURLIAN, la recherche doit se polariser sur celle ou celui qui lance la première salve d’applaudissements.
    Ma deuxième réflexions fait suite à un commentaire de Christine ORSINI, qui introduit deux hypothèses dans la théorie mimétique. C’est oublier, à mon avis, une troisième, qui a pris, de nos jours (et conformément à la théorie exposée initialement): Les rivalités mimétiques. L’ observation de ces rivalités permet de distinguer les fausses et vraies victimes (du mécanisme victimaire). Seule la prise en compte de cette hypothèse permet, toujours à mon avis, une véritable recherche scientifique (cf. le livre de Jean-Michel OUGHOURLIAN , « Le travail qui guérit ».

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  9. Le professeur Raoult victime de la pensée du groupe (comité scientifique) : « Le point est le suivant : une communauté saisie par la « pensée de groupe » expulse les points de vue non conformes, ostracise celui qui les exprime, le met dans le camp des ennemis. »
    Alors qu’il est financé par la France depuis des décennies pour donner son vis en cas d’épidémie , il est aussi reconnu par la communauté internationale scientifique comme un des meilleurs infectiologues au monde . …

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  10. En réponse à fxnicol (désolé, je ne connais pas votre vrai nom..): le parallèle entre celui qui lance la première pierre et celui qui lance la première salve d’applaudissement me ravit! La Passion est une focale, ou un miroir inversant le mécanisme victimaire de façon quasi symétrique. Ce sont les stars qui rassemblent les foules lors de spectacles qui remplacent peu à peu le culte religieux, origine de tout spectacle. L’industrie tente de produire cette convergence parce que c’est ainsi que l’on produit de la valeur. On parle de produits ou de « séries cultes »…

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