Du fanatisme

Recension par François Desouches

Adrien Candiard, théologien dominicain vivant au Caire, spécialiste de l’Islam, part d’un fait divers : l’assassinat à Glasgow d’un épicier pakistanais à la veille de Pâques 2016 ; celui-ci avait souhaité « Joyeuses Pâques » à un voisin chrétien, vœu que l’assassin, un coreligionnaire musulman, estimait devoir mériter la mort…

Partant de ce fait divers, A. Candiard déroule une réflexion qui veut montrer que le fanatisme islamiste (mais les autres confessions religieuses, chrétiennes notamment, ne sont pas indemnes de cette maladie), n’a pas pour racine principale une maladie psychique ou une cause politique, ou sociologique, mais bien une origine théologique.

Les origines du fanatisme islamique

Pour l’Islam, il situe cette origine au 14ème siècle avec Ibn Taymiiya, ce dernier se référant lui-même à plus ancien : l’imam Ibn Hanbal au 9ème siècle.

La pensée de ce dernier est la suivante : rien n’est semblable à Dieu qui est l’absolu transcendant. Radicalement différent du monde créé, nous ne pouvons rien connaître de lui, ni avoir la moindre relation avec lui. Tout ce que nous connaissons de lui, c’est la volonté exprimée dans le Coran, ses commandements, qui s’imposent, à l’exclusion de toute autre considération, aux croyants musulmans.

Alors qu’un chrétien se définit par sa relation à Dieu et par les œuvres qui en découlent, ceci n’a aucun sens pour un musulman pieux, qui ne peut prétendre avoir la moindre relation personnelle avec Dieu, puisque nous n’en connaissons pas la nature. Pour lui, aimer Dieu consiste seulement à faire sa volonté. Faire, c’est être. Faire comme les chrétiens (même pour une action banale consistant à fêter joyeuses Pâques), c’est cesser d’être musulman. C’est devenir un apostat, ce qui mérite la mort en droit musulman.

Cette théologie hanbaliste, que Candiard appelle un pieux agnosticisme, est un courant théologique assez marginal dans l’histoire musulmane, mais qui a retrouvé une vigueur nouvelle au 20ème siècle avec le salafisme, cette théologie du refus de la théologie, dont Dieu est absent, sauf sous la forme de commandements.

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Le meurtre fondateur, un mythe paléolithique ?

par Jean-Marc Bourdin

La deuxième thèse de la théorie mimétique postule que le mécanisme de la victime émissaire est fondateur des sociétés humaines. Il coïnciderait avec l’hominisation qu’il aurait déterminée et donc remonterait – au moins – à l’apparition de l’homme moderne, notre espèce homo sapiens sapiens, aujourd’hui située il y a 200 à 300 000 ans ; et plus probablement à la bifurcation entre grands singes et premières espèces qualifiées d’homo. Des situations de tous contre un ont au demeurant été observées par des éthologues dans des populations de chimpanzés, information déjà signalée dans le blogue. Également dans le blogue, nous avons évoqué l’identification d’un culte du crâne dans un site cérémoniel en Anatolie au mésolithique, avant la révolution de l’agriculture et de l’élevage. Reste une zone de plusieurs centaines de milliers d’années, voire de plusieurs millions d’années dans laquelle les données archéologiques et paléoanthropologiques manquent ou sont interprétables de manière plus que hasardeuse.

Face à cette impasse, peut-on solliciter les mythes de manière scientifique ? Les mythes renvoient-ils comme le postule la théorie mimétique à des événements réels qu’on appellerait aujourd’hui lynchage remontant au moins au Paléolithique, voire plus loin encore dans l’histoire de l’humanité ? Pour être traitée, cette question doit être décomposée en deux items :

1/ Les mythes, ou du moins certains d’entre eux, sont-ils la relation d’événements réels plus ou moins mensongère, estompée ou édulcorée dans la durée et du fait de leur transmission longtemps orale ? 

2/ Fictions symboliques ou témoignages altérés, ces récits peuvent-ils remonter au moins au Paléolithique ?

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« Social Taming » : le seul jeu vidéo…

par Jean-Louis Salasc

(Article précédemment paru dans la revue de jeux vidéos « Joypad Fan Mag », n° 491 de novembre 2029)

Encore peu connu, cet extraordinaire jeu vidéo devrait rapidement devenir un mythe au panthéon de la manette, bien au-dessus des Grand Theft, Mario Kart ou autres Call of Duty. Les membres de notre rédaction l’ont testé sans complaisance : ils en sont sortis sidérés et conquis ; c’est un sans faute absolu, et même plus que cela.

A première vue, le produit est classique, dans la tendance actuelle des jeux polymorphes : stratégie, simulation, combats, management, etc. « Social Taming » (1) ne s’enferme pas dans un genre précis. Le joueur s’aperçoit rapidement qu’il va devoir mobiliser toutes ses capacités mentales, émotionnelles voire physiques, tant, par exemple, les situations de crise se révèlent éprouvantes. Mais c’est tout l’attrait du jeu, dont le caractère addictif atteint une intensité inconnue jusque là.

L’objectif général d’une partie est de soumettre un ou plusieurs peuples au profit d’une oligarchie dont vous êtes le meneur. Comme ressources, le jeu propose la contrainte, la corruption, l’idéologie ou encore la désinformation. Les obstacles que ses algorithmes vous opposent sont nombreux, mais se ramènent finalement à une source unique : sans cesse apparaissent des personnes qui aspirent à s’accroître dans leur être et atteindre à une autonomie. Comme votre mainmise entrave leur liberté, elles deviennent vos adversaires. Pour compliquer la donne, le programme active évidemment des oligarchies concurrentes à la vôtre.

Le paramétrage des populations est d’une incroyable richesse : culture, mœurs, niveau d’éducation, historial, acquis scientifiques, religions, caractéristiques linguistiques, structures sociales, régime politique, etc.

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Mensonges romanesques

par Christine Orsini

  « Tout m’est permis mais tout ne convient pas » (Saint Paul, 1 Co 6, 12)

Le dernier film d’Emmanuel Mouret, « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait », sorti en salles le 16 septembre, remporte un succès critique qui me semble tout à fait mérité. Le scénario est original, un enchevêtrement fluide de récits-flash-back, les dialogues sont justes, les acteurs confondants de naturel, les décors, peut-être un peu trop « léchés », somptueux et adaptés à chaque situation et aux sentiments des personnages, tout comme les morceaux de musique classique, superbes, et l’on ne s’ennuie pas une seconde. Voici un film très actuel mais au-delà des modes, dans la lignée des « contes moraux » d’Éric Rohmer bien sûr, mais aussi, en littérature, dans la tradition des moralistes du Grand Siècle.

C’est pourquoi les histoires qu’il raconte, des récits emboîtés les uns dans les autres, aussi variés soient-ils, ont une cohérence d’ensemble qui permet de dessiner une sorte de « carte du tendre » de notre époque : tous les protagonistes ont en commun d’être « libres », même lorsqu’ils sont en couple ou mariés, et il me semble que ce sont les différentes formes que peut prendre cette liberté qui est le vrai sujet du film.

La liberté ou le sentiment de liberté des modernes accompagne l’accomplissement d’un désir assez fort pour se nourrir des obstacles qu’il rencontre. Or, dans ce film, la plupart des personnages, en particulier Maxime et Daphné, qui, ne se connaissant pas, décident de se raconter leur vie sentimentale, ne savent pas bien quoi ou qui désirer. Ils ne mesurent l’intensité de leur désir que lorsque celui-ci est ignoré ou contrarié. Le seul personnage « romantique » au sens girardien, est cette pétillante Sandra que l’on voit de dos sur les affiches, en train d’embrasser le garçon à sa droite tout en prenant la main de celui qui est à sa gauche. Elle occupe une place qu’elle estime avoir choisie toute seule. Elle a refusé une relation amoureuse avec le garçon de gauche parce que « les autres » trouvaient qu’ils formaient un beau couple et s’est mise en ménage avec celui de droite qui ne lui demandait rien.  Parmi « les choses qu’elle dit », il y a ceci : pas question de laisser qui que ce soit décider à ma place ! En ce qui concerne « les choses qu’elle fait », c’est plus compliqué.

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Le fleuve de l’éternité

par Jean-Louis Salasc

Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !

Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.

*****

René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare.  Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »

William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »

RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »

WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »

RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »

WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »

RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique.  Une telle lecture est-elle correcte ? »

WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »

RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »

WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »

RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »

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Une nouvelle guerre civile au Liban ? Le diable est dans le miroir…

par Régina Sniefer

Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.

« Et maintenant, ma femme et moi,
 nous restons tous deux assis devant le miroir,
et nous regardons sans le quitter une seule minute :
mon nez mange ma joue gauche,
mon menton coupé est tordu,
mais le visage de ma femme est ensorceleur ;
et une passion folle, sauvage m’envahit.
J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme
d’une voix à peine perceptible murmure :
« Comme je suis belle ! »
LE MIROIR DEFORMANT
Anton Tchékhov (1884)

Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.

Mémoires, miroir brisé
Ces « passés qui ne veulent pas passer »
Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung

Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ?  L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?

Guerres intestines et miroir des clones
«  Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient,
ils s’ouvrent sur les enfers. »
Jean COCTEAU, ORPHEE

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Des choses cachées depuis la fondation du Globe

par Joël Hillion

Ce jour le 3 octobre, mais en 1990, sortait Les Feux de l’envie, que René Girard avait publié en anglais sous le titre ‘A Theater of Envy’. Ce livre hors du commun présente la théorie mimétique, et propose simultanément une interprétation originale et puissante de l’œuvre de Shakespeare, interprétation précisément fondée sur cette théorie. Pour marquer cet anniversaire, Joël Hillion nous offre un florilège de citations du poète anglais qui illustrent à quel point ce dernier avait saisi les mécanismes que René Girard dévoilera.

René Girard, dès Mensonge romantique et vérité romanesque, reconnaît sa dette envers William Shakespeare. Aurait-il même découvert la théorie mimétique sans lui ? Interrogé dans Quand ces choses commenceront, il a cette confidence : « Chaque fois que je rouvre mon Shakespeare, je ne suis jamais déçu. […] Dans les comédies, c’est le désir mimétique qui marche le plus fort bien sûr, mais, dans les tragédies, Jules César surtout, c’est le mécanisme victimaire et le sacrifice. […] Ne me lancez pas sur Shakespeare, ou vous n’en finirez pas ! » C’est en reconnaissance de ce qu’il doit à Shakespeare qu’il a écrit Les Feux de l’envie.

 D’une certaine façon, René Girard a révélé ce que Shakespeare avait déjà conçu et exprimé avec ses mots, son langage poétique. Bien qu’il ait tout compris à la « théorie mimétique », Shakespeare ne pouvait évidemment pas en avoir « fixé » le vocabulaire. Il était poète et dramaturge, pas anthropologue. Des notions comme la « médiation interne », le « désir métaphysique » ou la « méconnaissance » sont présentes dans son œuvre mais les mots qu’il utilise sont différents des nôtres. Il arrive, ce faisant, que ses inventions soient lumineuses.

On ne peut pas lire ou entendre Shakespeare sans croiser, un peu partout, la « théorie des doubles », la « rivalité mimétique », les thèmes du désir et du sacrifice. Dans les seuls Sonnets, on peut trouver un trésor d’expressions parfaitement girardiennes enrichies du génie poétique de Shakespeare. En voici un petit florilège.

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Quand l’avenir nous échappe

Le dernier ouvrage de Bernard Perret vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer ; en voici l’avant propos.

Rattrapé et dépassé par l’événement

« Quand le projet de ce livre a été conçu, personne ne se doutait que la pandémie du Covid-19 allait prendre une dimension catastrophique et devenir l’un des événements majeurs de ce début de millénaire. Un événement dont on est loin d’avoir mesuré toutes les conséquences mais qui, à coup sûr, ébranle bien des certitudes.

Cette irruption de l’inattendu m’a placé en tant qu’auteur dans une situation délicate : il se trouve en effet que le thème central du livre que j’avais commencé d’écrire est le rôle des catastrophes dans l’évolution des sociétés. J’y développe l’idée que le processus de civilisation a toujours été le résultat imprévisible de réponses apportées en situation à des événements dramatiques ou à de nouveaux problèmes de coexistence sociale. Ce schème de pensée, que je qualifie, au risque assumé du malentendu, d’apocalyptique, me semble le seul à même de permettre l’intégration de ce que nous savons des menaces écologiques dans une vision sensée de l’avenir. Les virus n’étaient pas absents de mes premières réflexions, mais ils n’occupaient qu’une place modeste parmi d’autres scénarios catastrophes, après les inondations, les canicules, les famines et les incendies géants. Pas plus que d’autres, je n’avais anticipé ce que nous venons de vivre. Ce qui toutefois m’apparaissait déjà, c’est notre incapacité à nous transformer sans y être contraints, même lorsque les menaces dont nous avons connaissance annoncent des catastrophes quasi certaines.

Face au changement climatique, il est trop évident que nous ne ferons rien, ou pas grand-chose, tant que des catastrophes répétées n’auront pas rendu l’immobilisme intenable, incapables que nous sommes de reconnaître l’obsolescence de notre vision du progrès. Pour donner sens à ce constat quelque peu désespérant, il faut prendre du recul et considérer à la fois le rôle des événements imprévus dans l’histoire et celui des contraintes sociales dans le développement de la civilisation. Mon ambition était et demeure de développer ces deux thèmes dans les registres politique et philosophique, en prenant pour hypothèse que seul un discours politique assumant une dimension prophétique pourrait être à la hauteur de la situation. Qu’entendre ici par « prophétique » ? Essentiellement le fait de prendre acte des limites de la raison politique, non pour s’en délecter, mais pour transformer en énergie morale et en créativité la conscience aiguë d’un écart entre le nécessaire et le politiquement réaliste.

La crise sanitaire confère à ces questions une actualité et un relief nouveaux. Ce qui n’était qu’une projection dans un futur incertain s’est soudain concrétisé dans une réalité obsédante et anxiogène. Ce bouleversement imprévu n’a fait que renforcer ma détermination de suivre cette ligne de pensée, mais, en me faisant vivre une expérience en rapport direct avec le sujet du livre, il ne pouvait rester sans conséquence sur la hiérarchie et l’agencement des arguments. Toute la difficulté étant de penser un présent inquiétant sans perdre de vue ce qui se profile juste derrière et qui ne l’est pas moins. Difficulté d’autant plus grande qu’à la crise sanitaire va s’ajouter une crise économique et sociale encore plus longue et ravageuse, qui risque de faire passer l’écologie au second plan malgré les bonnes intentions affichées. En achevant cet ouvrage, il m’est d’ailleurs arrivé de me demander s’il était bien raisonnable de prétendre éclairer l’avenir dans un moment où le présent lui-même est si peu pensable et si lourd de menaces immédiates – une situation où nul ne sait pendant combien de temps nous devrons porter un masque dans l’espace public, éviter les rassemblements et limiter les contacts sociaux, ce qui, indépendamment de l’effet du renforcement inéluctable des contraintes écologiques, hypothèque le redémarrage de la consommation et donc la relance économique. Il n’est pourtant pas plus justifiable aujourd’hui qu’hier de se dérober au devoir d’anticiper les catastrophes avant qu’elles ne se produisent.

Ce serait mal comprendre l’objet de ce livre que d’y voir un scénario de transition écologique. Il a plutôt pour objectif paradoxal de faire apparaître notre incapacité à concevoir un tel scénario au vu de ce que l’on peut connaître du fonctionnement des sociétés contemporaines. Mais ce diagnostic pessimiste est contrebalancé par la conviction que nous ne cessons jamais de nous réinventer, individuellement et collectivement, sous la pression des événements. « Je n’étais pas du tout préparée à cela », disait une jeune infirmière, et elle n’est pas seule à l’avoir pensé.

Pourquoi, dès lors, vouloir scruter l’avenir ? Le meilleur service qu’un intellectuel puisse rendre à la collectivité, c’est de dessiner des figures d’un monde possible. Il n’est jamais inutile de produire des éléments d’imaginaire collectif qui pourront être utilisés le moment venu pour inventer des réponses à des crises que nous n’aurons pas su éviter. Car si ce livre invite à cultiver à l’égard de l’avenir une attitude d’attente ouverte sur l’inattendu, une espérance qui ne dépend pas d’une « croyance anticipatrice fondée sur l’expérience[1] », il n’en demeure pas moins nécessaire de s’y projeter en s’appuyant sur des pensées rationnelles. »

Bernard Perret


[1]    Vincent Delecroix, Apocalypse du politique, Desclée de Brouwer, 2020, p. 327.

Quand René Girard rencontre Shakespeare

par Daniel Laufer

Notre petite chronique Shakespeare/Girard reprend cette semaine un article de Daniel Laufer, publié en 2016 dans le Revue des Deux Mondes.

Shakespeare eût été bien étonné d’apprendre qu’il avait élaboré au travers de ses comédies comme de ses tragédies une théorie de la rivalité mimétique. C’est pourtant bien le génie de cette conception que René Girard lui attribue dans son magnifique ouvrage « Shakespeare Les Feux de l’envie » (1), et non à tort comme on va le voir.

Le propre des grands chefs-d’œuvre, c’est d’être inépuisables. Non pas que l’auteur prétende écrire une œuvre où il cacherait toutes sortes de trésors que les lecteurs ou les critiques mettront à jour avec plus ou moins de bonheur ; c’est son génie qui lui inspire la profondeur, à différents degrés et sur différents plans, de sa création, et cette profondeur lui est naturelle ; elle n’est pas calculée. Mais il faut réciproquement un œil de génie pour découvrir telle trame secrète qui innerve l’œuvre, comme Girard nous la fait découvrir d’abord dans Les deux gentilshommes de Vérone, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien, puis Comme il vous plaira, La nuit des Rois, d’une manière éclatante dans Troïlus et Cressida, et tout autant dans Timon d’Athènes, Hamlet, le Roi Lear, Jules César, le Marchand de Venise, Richard III, Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, le Conte d’hiver, enfin la Tempête… et même les Sonnets.

C’est à dessein que nous rappelons tous ces titres, car Girard ne s’est pas contenté d’évoquer la rivalité mimétique dans l’œuvre de Shakespeare au cours d’une démonstration académique, il jette le faisceau de son regard sur chacun des principaux protagonistes comme s’il devait être le metteur en scène de chacune de ces pièces.

« Don Quichotte ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. »

On n’échappe pas ici à un bref rappel de l’origine et la substance de la conception girardienne, si l’on veut comprendre sa lecture de Shakespeare. « Mensonge romantique et vérité romanesque » (2) s’ouvre sur la description du héros de Cervantès : Don Quichotte est celui qui a renoncé sans le savoir à son indépendance intellectuelle et morale, il ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. Ce désir de l’autre, on le retrouve dans toute la grande littérature : Mme Bovary, le Rouge et le noir, les snobs de Proust, les Stéphane Trofimovitch de Dostoïevski.

Lorsque la distance est grande entre le sujet et le modèle, ce que Girard appelle la médiation externe, aucune rivalité n’est possible avec le médiateur ; mais dès qu’il s’agit de médiation interne, c’est-à-dire dans les occurrences où sujets et modèles sont proches, comme dans le Rouge et le noir ou chez Flaubert… et bien sûr chez Shakespeare, le désir de l’autre ou le désir selon l’autre devient inévitablement rivalité mimétique.

Nous nous limiterons à un seul exemple, d’ailleurs choisi presque au hasard, tant foisonnent les dialogues d’un mimétisme…girardo-shakespearien :

« La théorie mimétique shakespearienne se déploie, écrit Girard, dans le Songe, de façon quasiment pédagogique : le discours d’Héléna traite d’abord de la nature ontologique du désir dont le modèle fait l’objet ; ensuite vient une conversation qui porte sur les moyens de mettre en œuvre ce désir.

Comment une jeune fille peut-elle se transmuer en sa médiatrice ? Il lui faut faire de sa propre existence une imitation mystique et scrupuleuse de sa divinité. Ayant cette dernière sous la main, c’est à elle [Hermia] qu’Héléna demande directement conseil :

Oh ! Apprends-moi tes façons d’être, et par quelle magie

Tu règles les battements de cœur de Démétrius ! (I,1)

Ainsi Girard conclut-il dans son introduction :

Shakespeare peut être aussi explicite que certains d’entre nous au sujet du désir mimétique et il a pour cela son propre vocabulaire, suffisamment proche du nôtre pour permettre une reconnaissance immédiate. Il parle de désir suggéré, de suggestion, de désir jaloux, de désir émulateur etc., mais le mot capital est celui d’envie, employé seul ou dans des expressions composées… L’envie convoite cette supériorité d’être… qui fait honte à l’envieux, surtout depuis l’avènement de l’orgueil métaphysique au temps de la Renaissance. »

C’est une lecture passionnante que de suivre les personnages shakespeariens en compagnie de Girard ; on a comme l’impression de les débusquer, d’atteindre leur être. Il nous paraît impossible aujourd’hui de monter n’importe quelle œuvre de William Shakespeare en faisant l’impasse sur cette révélation.

Metteurs en scène : à bon entendeur, salut !

  1. René Girard, Shakespeare Les feux de l’envie. Traduit de l’anglais par Bernard Vincent. Grasset éd. 1990. 437p.
  2. Les quatre ouvrages fondamentaux de René Girard, soit Mensonge romantique et vérité romanesque, La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire, ont été réédités en un volume chez Grasset en 2007, lequel comprend une large introduction de l’auteur, indispensable à qui veut avoir en main une synthèse de son œuvre.

Lien vers la publication initiale :

Don, sacrifice et violence (Mauss et Girard)

Cérémonie du Potlatch

par Christine Orsini

La dernière livraison du MAUSS contient les Actes d’une journée d’étude, le 16 mars 2019, sur le thème « Mauss, Girard et la violence », organisée par le MAUSS et l’ARM. Il n’est pas si fréquent que des chercheurs en sciences sociales et des anthropologues se réunissent pour présenter et discuter les thèses de Girard. Ils l’ont fait sérieusement (en connaissant tous à fond la théorie mimétique) et courtoisement (la plupart trouvent le système girardien « très séduisant »). La rencontre entre les girardiens et les chercheurs du MAUSS ne s’est pas déroulée sous le signe de la rivalité mais de la convivialité.

Pour pouvoir discuter, il faut un fonds commun : les girardiens partagent l’anti-utilitarisme qui caractérise le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales). Dans le paysage actuel des sciences sociales, dominées par l’économie, qui met au centre l’intérêt, les deux écoles de pensée sont fraternellement marginales. Le titre choisi par la revue du MAUSS « La Violence et le mal », a un accent girardien. Mauss ne thématise pas la violence mais, comme le dit Bernard Perret, « le caractère obligatoire du don s’inscrit sur un arrière-fond de violence ».  Et pour Mauss comme pour Girard, l’énigme anthropologique du social ne peut être résolue qu’en allant chercher, dans le plus lointain passé, des faits, des « invariants » qui transcendent la diversité des cultures, tels le don et le sacrifice. Ce sont des réponses au problème de la violence assez universelles pour permettre de penser le présent et même l’avenir à partir d’elles.

Le très fin historien de l’anthropologie qu’est Lucien Scubla navigue entre les deux « écoles » et ne voit pas les œuvres de Mauss et de Girard comme deux théories anthropologiques concurrentes. Seul Girard est un penseur systématique, un théoricien. Marcel Mauss s’est consacré à l’ethnographie. Dans le texte produit pour la revue, Scubla montre à partir d’exemples, que toute tentative pour éradiquer la violence en ouvre le déchaînement. Il faut combattre le mal et il ne peut l’être que par des institutions appropriées. Il est en cela plus proche du MAUSS que de la pensée apocalyptique de Girard.

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