Violence et vérité

par Christine Orsini

(L’illustration est une œuvre du peintre ukrainien Alexander Mikhalchuk)

Jusqu’à l’invasion guerrière de l’Ukraine par son puissant voisin, la Russie de Poutine, je n’avais pas vraiment compris le texte de Pascal qui ouvre le dernier ouvrage de René Girard, Achever Clausewitz.  « C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. »

En parlant de « guerre », Pascal semble faire de la violence l’adversaire institutionnelle de la vérité ; mais sa démonstration ne conclut-elle pas, au contraire, à l’impossibilité d’un tel conflit ? On pourrait objecter, en effet, en empruntant le terme à Pascal lui-même, que la violence et la vérité ne sont pas du même « ordre » et que n’ayant rien à voir ni rien à faire ensemble, même pas la guerre, « la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre ». Rien ? Pas tout à fait, puisqu’en se combattant, nous dit Pascal, la violence et la vérité, loin de se détruire, vont se renforcer l’une l’autre.  Cette guerre ne serait pas seulement « étrange » mais interminable.

René Girard ne m’avait pas aidée à comprendre la pensée de Pascal. Pourquoi ? Parce qu’il utilise ce texte à ses propres fins, il y voit « la montée aux extrêmes » selon Clausewitz, soit une escalade de la violence à laquelle est voué le duel guerrier où « chacun des adversaires fait la loi de l’autre ». Selon Girard, les vues pénétrantes de Clausewitz sur la guerre nous éclairent davantage sur la violence essentielle qui nous menace aujourd’hui que sur cet objectif particulier de la violence qui serait la vérité.  Ainsi, l’étrange guerre selon Pascal, « celle de la violence qui essaie d’opprimer la vérité » est devenue pour René Girard « la guerre essentielle que la vérité livre à la violence » (1).

Girard, en effet, prétend montrer, dans toute son œuvre et spécialement dans la plus apocalyptique,  Achever Clausewitz, comment la violence humaine, d’abord canalisée, focalisée sur des boucs émissaires, « enchaînée »  à des rituels sacrificiels, s’est « déchaînée » dans le monde moderne sous l’effet de la Révélation : pour lui, c’est bien la vérité qui mène l’offensive et pousse la violence, une fois révélée à elle-même, c’est-à-dire privée de ses illusions et garde-fous,  à devenir  satanique et à « monter aux extrêmes » .

Pascal ne nous éclaire pas tellement non plus sur son étrange guerre : dans ses « Provinciales », il défend une vérité, celle de ses amis de Port-Royal, qui se voit persécutée par la puissante Congrégation de Jésus, soutien du pouvoir royal et soutenue par lui. Or, la postérité n’aura retenu de cette « guerre », perdue par Port-Royal, que les « attaques » de Pascal contre les Jésuites ; le polémiste est si talentueux, si génial que la communauté dont il prenait la défense s’est alarmée, à juste titre, de son manque de charité chrétienne.

Il a donc fallu cet événement inouï. La tragédie ukrainienne n’incarne pas seulement la violence à l’état pur, une violence purement destructrice, mais aussi l’étrange guerre de la violence et de la vérité. L’intensification réciproque de la violence et de la vérité : cette formule de Benoît Chantre nous semble  qualifier parfaitement cette guerre d’invasion qui ne veut pas dire son nom. Un tel acte de violence s’en prend à nos croyances et même à nos certitudes. Notre sidération est telle que presque toutes les explications et interprétations, fussent-elles contradictoires, nous semblent contenir une part de vérité ou de vraisemblance. Par exemple, devant une entreprise qui défie la raison, qui semble contraire à tous les intérêts de la Russie, on a tendance à évoquer la mégalomanie et la solitude de son chef autocrate, Vladimir Poutine. Persuadé que l’implosion de l’URSS a été « la plus grande tragédie du XXème siècle », il est animé d’un ressentiment mimétique colossal à l’encontre des puissances occidentales unies dans l’OTAN. De plus, une Ukraine démocratique est incompatible avec son idéologie tsariste : la démocratie serait un danger mortel pour la Russie elle-même. Enfin, son hubris personnelle plaide en faveur de la paranoïa d’un homme qui se croit investi d’une mission historique et s’est coupé du réel. Mais il est évident aussi que son entourage et une bonne partie du peuple russe, peuple habitué aux mensonges d’Etat, adhèrent à son idéologie et le suivent ; le fait le plus inquiétant est l’adhésion sans réserve du  chef de l’Eglise orthodoxe à une guerre défensive contre une civilisation qui voudrait normaliser les péchés, par exemple l’homosexualité ; guerre qui serait métaphysique, selon ses propres termes, engageant le salut de l’humanité. (2)

Avec l’invasion brutale de l’Ukraine, nous assistons à une étrange guerre, en effet, non déclarée, et ce n’est pas non plus une guerre civile, bien que les agresseurs et leurs victimes aient plus qu’un air de famille. C’est une guerre d’invasion qui rappelle « les heures les plus sombres de notre histoire », moins celles qu’ont connues nos parents du fait du nazisme que, pour les plus anciens d’entre nous, la vision des chars russes entrant à Budapest puis à Prague. La Russie de Poutine renoue avec l’URSS, il s’agit toujours de défendre l’unité de la nation en extirpant les germes de la dissidence ; le rapport de forces est tel que la violence peut se légitimer en se présentant comme une opération de police interne. En termes girardiens, le mécanisme victimaire marche à plein régime, on sacrifie les brebis galeuses pour sauver le troupeau. Ce retour de l’histoire, comme on l’a dit, est d’autant plus saisissant qu’on ne peut lui prévoir aucun avenir. D’abord parce que personne ne sait ce que veut l’agresseur (jusqu’où il veut aller) ; ensuite parce que selon cette loi de la guerre mise en lumière par Clausewitz, une fois la guerre déclenchée, c’est l’agresseur qui veut la paix et le défenseur qui veut la guerre. La Russie veut la paix, elle n’arrête pas de la proposer, tandis que l’Ukraine, en défense, veut la guerre. Au prix du sang de son peuple, cette jeune nation refuse d’être « neutralisée ». Du coup, on ne sait pas jusqu’où la guerre peut aller.

Relisons Clausewitz : la guerre est un duel « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Et nous lisons plus loin : « Même les nations les plus civilisées peuvent être emportées par une haine féroce (…) Nous répétons donc notre déclaration : la guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes ». L’invasion de l’Ukraine est un acte de violence mais l’action guerrière n’y est pas tout à fait réciproque. En Ukraine, l’envahisseur cherche à tout prix à contraindre l’adversaire, mais celui-ci n’est pas seulement une armée de métier qui va imiter sa violence et la redoubler, c’est aussi une population civile prise pour cible. C’est donc bien à la vérité que s’attaque ici la violence : les mensonges énormes de Vladimir Poutine sont des attaques contre la vérité des faits et contre la vérité des croyances. L’Ukraine ne serait pas une nation mais une province russe, dirigée par des néo-nazis et sa guerre une « opération spéciale » destinée à ramener la paix (en multipliant les crimes de guerre). On retrouve dans tout le vocabulaire de Poutine l’inversion du sens des mots caractéristique de la langue « totalitaire ».

Rien ne peut mieux illustrer l’enchaînement de la violence et du mensonge que le fameux panneau qui surplombe l’entrée du camp d’Auschwitz : « Arbeitmacht Frei » (le travail rend libre) ; les allégations de Poutine, qui compare aujourd’hui l’union défensive de l’Europe contre sa guerre d’invasion à un pogrom antisémite, y font irrésistiblement penser. Or, le fait que la violence ait besoin du mensonge (et, en politique, de la propagande) est résolument moderne. Pascal ne nous éclaire pas sur ce phénomène et sa foi lui permet de conclure avec optimisme, que les choses ne sont pas égales, que « la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement ».  On remarquera que l’héroïque chef d’Etat de l’Ukraine ne parle pas seulement de défendre la liberté, il prétend incarner aussi la vérité. De quoi peut-il s’agir si l’on reste sur le terrain des affaires humaines ?

Ici, nous avons besoin de l’anthropologie girardienne. Même si l’on est relativiste et si l’on pense que « chacun a ses raisons » et que donc, Poutine a les siennes, il est une vérité qui ne souffre pas la discussion et qui est revendiquée par tout le monde, y compris les fauteurs de guerre, c’est « le souci des victimes ». Pour Girard, il s’agit là d’une révolution anthropologique, toujours en cours, qui trouve sa source dans la Bible et dans la révélation évangélique de la vérité de la violence. Fondée et longtemps protégée de sa propre violence par le « mécanisme victimaire », l’humanité continue à le faire fonctionner, à se chercher des « boucs émissaires » mais le secret est éventé : là où il n’était besoin que d’un bûcher pour ressouder une communauté, il en faut maintenant d’innombrables et on ne peut les allumer qu’en prenant la parole au nom des victimes : Poutine fait-il autre chose en parlant  de génocide dans le Donbass, n’entasse-t-il pas les victimes civiles sous ses bombes en invoquant la légitime défense ? Les mensonges les plus grossiers sont inféodés à cette vérité de l’innocence des victimes et du devoir de les secourir.

Cependant, les mensonges de Poutine sont si énormes que seule la certitude qu’il a d’un rapport de forces en sa faveur peut exclure l’hypothèse de la « folie ». En effet, pour la violence, la vérité dans les affaires humaines, même si elle est censée refléter la réalité, n’est jamais indéniable, elle est essentiellement manipulable. On peut comprendre, à partir de là, comment « la violence essaie d’opprimer la vérité ». On a assez dit que l’histoire était écrite par les vainqueurs : le projet de Poutine est bien d’écrire l’histoire et même de la réécrire, en se situant dans la droite ligne de la « grande guerre patriotique » gagnée contre les nazis et en effaçant les crimes du stalinisme. La victoire pour lui est donc une nécessité.  Mais « tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité » : en ce qui concerne cette guerre, il y a les images et les reportages, qui nous transportent au cœur du bruit et de la fureur. Nous voyons les atrocités commises et la résistance héroïque du peuple ukrainien comme une vérité et les mensonges quotidiens de Poutine ne servent qu’à la relever davantage. Le président Zelenski, héros de la liberté, incarne avec panache cette vérité : tel le Job biblique, il refuse la main tendue de ses « amis » et persécuteurs, il vitupère contre eux, il veut la guerre contre ceux qui voudraient la paix, c’est-à-dire le mensonge et la domination, son choix est politique dans le sens le plus noble du mot, il a même une signification spirituelle.

L’idée que nous sommes en guerre contre une violence que plus rien ne contraint ni ne maîtrise, telle est la perspective apocalyptique du dernier ouvrage de René Girard. Que signifie « être du côté des victimes » quand il y a des victimes de tous les côtés ? Ainsi, écrit Girard, il faut inscrire dans le réel « la  possibilité d’une fin de L’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. » La menace d’une guerre nucléaire d’extermination réciproque plane à nouveau autour de la question ukrainienne, nous le savons mais comment y croire ? On pourrait dire, dans une perspective non plus politique mais anthropologique, que la vérité la moins supportable, la moins gérable par l’humanité des « Lumières », qui croit en la raison, c’est la vérité de la violence. Pour Girard, cette vérité ne nous a pas été dévoilée par les progrès de la science mais dans des textes religieux vieux de plus de deux mille ans : ces textes, en révélant nos fondations, ont rendu la violence progressivement inopérante à fonder ou à restaurer un ordre quel qu’il soit et l’ont faite de moins en moins capable de se « contenir » elle-même. Ainsi, c’est bien sous l’effet de cette « guerre essentielle que la vérité livre à la violence » que celle-ci, mise à nu, s’est déchaînée.

Précisons ce point. Qu’as-tu fait de ton frère ? Cette accusation du Dieu biblique révèle que la violence n’est pas divine mais humaine et que le meurtre est le péché originel de l’humanité. Une humanité violente ne pouvait accepter l’offre du Royaume, la miséricorde à la place du sacrifice. L’événement de la Passion a révélé la vérité de la violence, l’innocence de toutes les victimes depuis Abel. Ainsi, le Christ n’est pas venu apporter la paix mais la guerre (Mt10, 34-36), cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence en la privant de la protection efficace de ses mensonges. Finalement, dans un monde où la place de la victime est devenue centrale, où chaque Etat prétend ne mener contre ses ennemis que des guerres « justes », en faveur des victimes, c’est-à-dire défensives, aucun ordre humain ne semble pouvoir s’imposer sans une surenchère de violence jusqu’à la montée aux extrêmes qui nous menace à nouveau.

On rappellera, pour conclure, qu’il y a deux interprétations de la « montée aux extrêmes » selon Clausewitz. Celle de Raymond Aron : loin d’être naïvement rationaliste, Aron, homme du XXème siècle, savait que les hommes sont prêts à sacrifier leurs intérêts à leurs passions. Mais, en contemporain de la Guerre Froide, il avait foi en la dissuasion nucléaire. Donc en la raison humaine. Il pense comme Clausewitz que la politique peut contenir la violence. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Aujourd’hui, les puissances occidentales, en refusant les provocations de Poutine, jouent la carte aronienne, celle de la politique. A l’inverse, contemporain des attentats terroristes et penseur apocalyptique (3), René Girard voit la politique « courir derrière la guerre ». La façon dont Poutine a conduit jusqu’à présent son affaire, au nez et à la barbe des puissances occidentales, semble lui donner raison. N’oublions pas cependant que pour Girard, la vérité est notre planche de salut. « Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire » (4).

Notes :

1. « Je pense au contraire, avec Pascal, que la vérité livre une guerre essentielle à la violence. » Achever Clausewitz, Carnets Nord p.140

2. « Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique » dit Girard à propos de l’islam radical (p.357). Une religion sacrificielle renforcée par les apports du biblique et du chrétien, cette définition peut s’appliquer à tous les fondamentalismes qui entendent mener des guerres de « purification » ; la guerre « idéologique » de Poutine a quelque chose à voir avec le religieux.

3.  La montée aux extrêmes a pour Girard la double dimension apocalyptique d’une catastrophe finale et d’une « révélation » : elle est la vérité de la violence en même temps que la résistance de la violence à cette vérité. « On ne s’achemine pas nécessairement vers la réconciliation. Mais l’idée que les hommes n’ont d’autre salut que la réconciliation est bien l’envers de la montée aux extrêmes. » Achever Clausewitz, p.185

4. L’auteure de ce texte remercie Benoît Chantre, fin lecteur à la fois de Pascal et de Girard, d’avoir bien voulu le relire et l’améliorer de ses précieux conseils.

Retour à Lviv… et au droit international

par Jean-Marc Bourdin

En 2019, notre blogue avait publié un article qui s’appuyait sur un essai de Philippe Sands intitulé Retour à Lemberg.

Or Lemberg est un des nombreux noms qu’a portés l’actuelle ville de Lviv que la guerre en Ukraine vient de placer au cœur de l’actualité : elle est une ville majeure du transit des réfugiés ukrainiens vers la Pologne où s’est repliée entre autres l’ambassade de France.

Il se trouve que cet article évoquait la naissance des concepts juridiques de crimes contre l’humanité et de génocide qui sont venus compléter celui de crimes de guerre, lesquels résonnent aussi avec l’actualité tragique de l’Ukraine, cette terre de sang, telle que l’avait décrite l’historien américain Timothy Snyder dans son ouvrage Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2012. Prix du Livre d’Histoire de l’Europe 2013). Timothy Snyder avait donné une conférence en 2012 dans le cadre d’une rencontre organisée à Sciences Po par notre Association des Recherches Mimétiques : https://vimeo.com/52219800.

En solidarité avec les Ukrainiens, nous vous proposons de prendre connaissance ou de relire cet article intitulé “Droit pénal international : deux incriminations rivales”.

Deux romans de Gabriel Garcia Marquez

par Bernard Perret

Variations littéraires autour du thème du bouc émissaire

Pour nourrir et illustrer ses analyses des processus victimaires, Girard s’est appuyé sur l’ethnologie,  la grande littérature européenne et la Bible. Si l’on en juge par deux romans de Gabriel Garcia Marquez [1] Chronique d’une mort annoncée et De l’amour et autres démons, lus un peu par hasard, la littérature latino-américaine offre un riche matériau pour l’analyse des processus victimaires.  

Chronique d’une mort annoncée (1981)

Le roman est basé sur un fait réel survenu en 1951 dans un village colombien proche de Carthagène, que Gabriel Garcia Marquez avait suivi en tant que journaliste. C’est le récit des événements ayant conduit au meurtre de Santiago Nasar, accusé d’avoir défloré Angela Vicario avant son mariage avec Bayardo San Roman, un jeune homme riche issu d’une autre ville qui rend son épouse à sa famille le soir même de la noce quand il s’aperçoit qu’elle n’est pas vierge. Le meurtre est perpétré par les deux frères de la mariée, les jumeaux Pedro et Pablo, qui s’imaginent tenus de venger l’honneur de leur famille. Pendant que ces événements se déroulent, l’évêque du lieu en tournée pastorale bénit le village depuis son bateau, sans mettre le pied à terre. Après le meurtre, la police arrête les meurtriers qui seront libérés après un court passage en prison.

Sans entrer plus avant dans les péripéties du récit, voici quelques éléments particulièrement significatifs au plan anthropologique : 

  • Le consentement fataliste de toute une communauté : les frères Vicario informent les villageois qu’ils croisent de leur intention de tuer Santiago Nasar, espérant secrètement qu’on va les empêcher de passer à l’acte. Or, bien que personne ne les approuve officiellement et que certains cherchent même à les calmer, toutes les tentatives pour les retenir (y compris de la part du maire qui leur confisque une première fois leurs couteaux) tournent court. Ce que le récit s’attache à faire sentir, c’est une passivité collective qui équivaut à une approbation. D’ailleurs, les seuls doutes exprimés par les villageois après le meurtre ne concernent pas le le bien fondé de la vengeance, mais seulement la réalité de la culpabilité de Santiago Nasar.
  • Le roman fait le récit d’une sorte de « lynchage à froid », récit d’autant plus glaçant que seul Santiago Nasar semble ignorer ce qui l’attend, bien qu’il compte en principe plusieurs « amis » dans le village. Son père était un arabe récemment immigré en Colombie et, bien que catholique par sa mère, il reste vaguement perçu comme un étranger. 
  • Le récit s’attarde sur la sourde rivalité mimétique entre les deux jumeaux, dont l’un a servi dans l’armée et l’autre non, le plus enclin à passer à l’acte étant celui qui, n’ayant pas porté les armes, a grand besoin de s’affirmer face à son frère.
  • Après le meurtre, les autorités du village, y compris le prêtre, procèdent à une autopsie sauvage de la victime, au motif d’établir un rapport circonstancié pour la police. Mais, du fait de leur incompétence, la scène vire au cauchemar baroque : le corps et démembré et à la fin tout le monde pue. Tout évoque ici un rite macabre scellant une forme de complicité collective.
  • Le mariage lui-même a des aspects sacrificiels : la mariée est une victime à peine consentante, la fête dispendieuse tourne à la beuverie, le rite (raté cette fois) de l’exhibition du drap tâché de sang évoque un rituel violent. En suivant une inspiration girardienne, on est tenté de voir Santiago Nasar comme une victime de substitution, son meurtre réparant la faillite du rite matrimonial.   
  • L’Église est à la fois très présente et complètement hors du coup, ce que symbolise parfaitement l’évêque restant sur son bateau. Le curé du village a vaguement connaissance de ce qui se prépare, mais il est très pris par la visite possible de l’évêque. C’est comme si le sacré archaïque se perpétuait sans qu’elle en ait même conscience.

De l’amour et autres démons (1994)

En 1949, des fouilles dans les soubassements de l’ancien couvent de Santa Clara, à Carthagène des Indes, mettent au jour les restes d’une jeune fille dont la chevelure blonde n’a cessé de pousser depuis son ensevelissement, atteignant une longueur de plusieurs mètres. À partir de ce fait divers, l’auteur invente l’histoire de la jeune Sierva María de Todos los Ángeles, au milieu du XVIIIème siècle.

Tout commence le jour où un chien atteint de la rage sème la panique dans la ville. Sierva María, fille du marquis de Casalduero, est sérieusement mordue. Bien qu’elle ne présente au fil des semaines aucun signe de la maladie, le marquis – qui vit séparé de sa femme, elle-même personnage peu recommandable, et qui a laissé le soin de l’éducation de sa fille à ses esclaves – s’avise du parti qu’il pourrait tirer de cet incident pour redorer une image sérieusement ternie par ses débauches. Contraint de s’intéresser de nouveau à sa fille, il voit qu’elle parle une langue « satanique » – en fait la langue des esclaves – et pratique comme eux des danses et rituels évoquant des possessions démoniaques. S’imaginant qu’elle commerce avec le démon, il informe l’évêque don Toribio de Cáceres y Virtudes, lequel lui recommande de confier sa fille aux religieuses de Santa Maria où elle sera exorcisée par le père Cayetano Delaura. Enfermée parmi d’autres clarisses accusées de différents méfaits par l’abbesse Josefa Miranda, la jeune fille est paniquée par une situation et une institution auxquelles elle ne comprend rien. Habituée à mentir, elle s’enfonce dans son monde intérieur. L’exorciste Cayetano Delaura, homme d’une grande finesse, le comprend très vite, mais c’est pour sombrer lui- même en tombant amoureux. Il est « muté » dans une léproserie et Sierva María finit par mourir sous l’effet de diverses tortures censées chasser un « démon » imaginaire.

Ce roman est un terrifiant récit de persécution, une réplique sud-américaine de nos histoires de chasses aux sorcières :

  • La jeune fille est clairement présentée comme un bouc émissaire, une sorte d’exutoire de tensions et de haines qui déchirent une communauté malade, à commencer par le conflit permanent doublé d’une inimité profonde entre l’évêque et la supérieure du Couvent.
  • À un moment du récit, l’exorciste évoque « la leçon de l’Évangile à propos de Légion et des deux mille porcs endiablés. » Référence évangélique d’autant plus significative que c’est la seule dans tout le récit. Tout lecteur de Girard pense ici au commentaire de l’épisode du possédé de Gérasa dans Le Bouc émissaire (chapitre XIII) : le parallèle entre les deux situations est frappant – une personne enfermée dans son rôle de « possédée », et qui s’y enferme elle-même par une sorte de mimétisme, béquille involontaire d’un équilibre social précaire : « il y a une espèce de complicité entre la victime et ses bourreaux pour perpétuer l’équivoque d’un jeu visiblement nécessaire à l’équilibre de l’ensemble géranésien. » (p. 251).

J’ignore totalement si Garcia Marquez avait lu Girard, mais ces rapprochements prouvent une fois de plus que les grands écrivains sont ceux qui éclairent le mieux les mécanismes de la violence.


[1]    1927 – 2014, Colombien, Prix Nobel de littérature

Le désenchantement de la démocratie et le désordre international

par Paul Dumouchel

A l’issue de la dernière assemblée générale de l’Association Recherches mimétiques, Paul Dumouchel, philosophe majeur de la théorie mimétique, qu’il a largement contribué à étendre dans les champs de l’économie (notamment avec son essai intitulé L’ambivalence de la rareté, publié dès 1979 dans L’enfer des choses aux éditions du Seuil, écrit avec Jean-Pierre Dupuy) et du politique (voir Le sacrifice inutile paru en 2011 aux éditions Flammarion) nous a offert une conférence dont la captation est disponible sur le site de l’ARM : https://www.youtube.com/watch?v=Fd3v4k3iFfU

Pour ceux d’entre nous qui aiment lire les textes pour mieux en approfondir le contenu, Paul Dumouchel nous a autorisés à le publier dans notre blogue. Nous avons fait le choix de le publier in extenso d’une seule traite. Bonne lecture et bonne(s) réflexion(s).

Résumé

Il y a peu, dans la dernière décennie du siècle dernier, avec la chute de l’URSS, la libéralisation économique de la Chine, le virage démocratique de plusieurs pays africains, nous avons assisté au triomphe de la démocratie qui semblait devoir bientôt s’installer durablement sur l’ensemble de la planète. Les quelques monarchies arriérées et les régimes dictatoriaux restants étant appelés à disparaître à plus ou moins brève échéance. Aujourd’hui la démocratie semble en crise presque partout et cette crise est de plus inséparable de plusieurs autres : crise du climat, crise économique, crise des migrants, pandémie, crise de l’ordre international, pour n’en nommer que quelques unes. Quel éclairage peut donner la théorie mimétique sur ces crises en série et sur l’évolution qui, en l’espace de trente années, a conduit du triomphe au désenchantement de la démocratie et à la montée de l’autoritarisme politique ?    

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La Charte de Paris

            En novembre 1990, plus ou moins un an jour pour jour après la chute du mur de Berlin, fut signé la Charte de Paris pour un nouvelle Europe. Sa première section s’intitule «  Une nouvelle ère de démocratie, de paix et d’unité ». Elle déclare que l’Europe se libère des legs du passé et que s’ouvre une nouvelle période où s’affirmeront les droits de l’homme, la démocratie et les règles du droit. Les signataires [1] s’engageaient à consolider et à renforcer la démocratie comme le seul système de gouvernement de leurs pays. Dans les mois et les deux années qui suivront, on assistera à un développement d’aventures démocratiques un peu partout dans le monde, en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Transitions démocratiques encouragées et appuyées par les pays riches et puissants signataires de la charte.

            Il est vrai qu’au même moment ou presque, en juin 1989, avait lieu le massacre de Tian’anmen, mais la Chine, c’était très loin et cette répression anti-démocratique a plutôt été vue à l’époque comme un accident de parcours dans le processus de libéralisation de la Chine. Il est vrai aussi que huit mois après la signature de la charte commençait en Yougoslavie (un des pays signataires) une guerre civile entre différents ennemis « nationaux » : Croates, Serbes, Slovaques, Bosniaques, Kosovars et Macédoniens. Une guerre qui allait durer dix ans. Mais cela fut compris sur le moment comme un legs du passé plutôt que comme un avertissement pour l’avenir. Les pays des Balkans, disait-on, étouffés sous la chape de plomb du communisme, reprenaient cinquante ans plus tard un conflit là où ils l’avaient laissé. Bref, cette guerre renvoyait à une histoire ancienne. La victoire universelle de la démocratie n’était pas remise en cause par elle et nous étions au début d’un avenir de paix et d’unité.

            Aussi, deux après la signature de la Charte de Paris, Francis Fukuyama écrivait dans La fin de l’histoire et le dernier homme (1992) que la victoire idéologique du capitalisme et de la démocratie libérale, de même que l’échec politique et économique du communisme marquaient la fin de l’histoire. Il n’y aurait plus de guerres et les êtres humains allaient dorénavant se satisfaire d’une vie de paisibles consommateurs n’ayant plus d’idéaux politiques à défendre.

            Aujourd’hui, trente ans plus tard, la démocratie, partout, est en recul et menacée. D’une part, des pays comme la Russie, la Turquie, la Hongrie ou la Pologne, alors considérés comme pays phare de la nouvelle période de la démocratie, semblent y renoncer et rejeter les idéaux libéraux. Leurs gouvernements briment la liberté de presse et d’expression et tentent de limiter l’indépendance du judiciaire. D’autre part, dans les pays de longue tradition démocratique, comme la France, les États-Unis, les Pays Bas ou le Royaume Uni, mais aussi en Allemagne et en Italie s’installe un désenchantement à l’égard de la démocratie. Les alternatives populistes et autoritaires gagnent en force et crédibilité, tandis que les partis traditionnels, les garants et les gardiens de la démocratie, sont en perte de vitesse et de légitimité. De plus, souvent ces partis, pour ainsi dire, passent de l’autre côté, adoptent les politiques de leurs adversaires populistes par peur d’un échec électoral. En Europe et aux États-Unis règne la peur de l’autre et de l’étranger. La méfiance à l’égard des immigrants et des réfugiés caractérise nos politiques officielles. Et se multiplient les appels à la pureté ethnique, aux valeurs traditionnelles, à la nation ou à la supériorité culturelle et raciale des occidentaux. Enfin une guerre tiède, ni froide ni tout à fait chaude continue depuis plus de sept ans à la frontière de la Russie et de l’Ukraine (NdE : ce texte date de décembre 2021). Bref, en une génération, la victoire qu’on disait historique, finale et définitive de la démocratie libérale, victoire des idéaux de liberté individuelle, de tolérance et d’égalité qui allait conduire à la paix universelle s’est transformée en une avalanche de guerres et de crises politiques dont nul ne voit la fin.

            Malgré cela, il ne faut pas trop se moquer de Francis Fukuyama, même si les événements eurent tôt fait de le démentir. Si pas plus que l’histoire, la guerre ne s’est arrêtée, les différents conflits militaires qui ont marqué et qui marquent encore la scène internationale pour la plupart, ne sont pas proprement des guerres. Ce ne sont pas des guerres au sens où on l’entendait jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ni même au sujet des guerres coloniales et de libérations nationales qui lui firent suite. Toutes nos interventions, soit au nom des droits de l’homme, soit pour « punir » un belligérant d’avoir utilisé des armes chimiques ou bombardé des hôpitaux, bref d’avoir transgressé les lois de la guerre, s’apparentent plus à des opérations policières – parfois monstrueusement meurtrières – qu’à des guerres proprement dites. Car il ne s’agit pas de gagner, ni d’imposer notre volonté à l’adversaire[2] mais de rétablir un ordre malmené ou de punir ceux qui l’ont transgressé. En ce sens, Fukuyama n’avait pas tort; il n’y a plus de guerre à proprement parler, mais seulement ce qu’on a nommé des « états de violence ».[3] Et conformément à ce qu’il avait prédit, à l’interne nos différends politiques ne reposent plus sur une opposition idéologique, par exemple entre la gauche et la droite, ou entre les libéraux et les conservateurs, ni ne renvoient à des projets de sociétés différents. Ils opposent différentes façons de gérer les multiples crises auxquelles nous avons à faire face : crise migratoire, crise climatique, écologique, économique ou culturelle. Plutôt que des conflits idéologiques, ce qui nous divise ce sont des débats de gestionnaires.[4]

            Les nombreuses interventions internationales qui ont pour but de punir les « méchants » ou de protéger des populations menacées, tendent en fait à détruire l’ordre qu’elles visent à défendre. L’ordre international dont nous avons hérité à la fin de la Seconde Guerre repose sur des frontières reconnues entre les états et sur le droit. La guerre contre le terrorisme et les interventions, humanitaire ou autres, ne respectent ni les frontières ni la souveraineté des états, pas plus que ne le font les assassinats politiques ou les bombardements punitifs qui sont devenus la monnaie courante des différends internationaux. Quant au droit international comme moyen de résoudre les conflits, de plus en plus les négociations ou le chantage le remplacent. Ainsi, lorsque en raison d’un mandat d’arrêt international lancé contre elle par les États-Unis, les autorités canadiennes ont arrêté Meng Whanzou, directrice financière de Huawei, la Chine a aussitôt emprisonné deux ressortissants canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, qui, comme par hasard, ont été relâchés deux ans plus tard,[5] très exactement le lendemain du jour où les États-Unis ont abandonné les poursuites contre Meng Whanzou. La Chine indiquait clairement par là qu’il n’était pas question de régler ce genre d’affaires en faisant appel au droit international, mais en négociant quelle que soit la monnaie d’échange.

La fin de la longue guerre

            Philip Bobbitt (2002)[6] considère que la Charte de Paris marque la fin de ce qu’il nomme la longue guerre, laquelle débuta en 1914. Cette guerre d’époque, au sens où elle structura tout un siècle, comprends en plus de la Première Guerre, la révolution et la guerre civile Russe, la guerre civile d’Espagne, la Seconde guerre mondiale, les guerres de Corée et du Vietnam, ainsi que la guerre froide. Tous ces conflits, toutes ces guerres ensemble constituent selon lui, une même longue guerre dont l’enjeu était de déterminer la forme constitutionnelle de l’état-nation. Un état qui, plutôt que de s’identifier au prince ou au conquérant, s’identifie à la nation et tire sa légitimité de l’accord populaire. Il y avait trois candidats en liste : le fascisme, le communisme et la démocratie libérale, qui se sont affrontés durant tout le court vingtième siècle. Le conflit ne s’est terminé qu’en 1990 avec la victoire complète et finale de l’un des trois partis. Mais cette victoire a laissé la démocratie libérale sans adversaire.

            La thèse fondamentale de Bobbitt est que la forme constitutionnelle de l’état moderne, en particulier la question de sa légitimité, est inséparable des transformations de la stratégie militaire et inversement que les stratégies militaires accessibles à un état, dépendent de sa forme constitutionnelle. Or, comme l’état moderne est le détenteur du monopole de la violence légitime, cette thèse selon moi est tout à fait girardienne puisqu’elle dit simplement que les mécanismes internes et externes de la gestion de la violence sont étroitement liés. Certes, beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu dans l’évolution de la forme constitutionnelle et de la stratégie militaire que leur rapport réciproque entretient, par exemple le développement des armements, mais il importe de ne pas considérer ces deux réalités comme indépendantes l’une de l’autre.

            On peut illustrer cette dépendance réciproque à l’aide d’un exemple historique connu. Avec la Révolution, la légitimité de l’état français se fonde sur le fait qu’il est l’expression de la nation entière. Dès lors, les levées en masses deviennent possibles et tous les citoyens peuvent être appelés à participer à l’effort de guerre. La nouvelle forme de légitimité de l’état change la stratégie militaire et c’est cette transformation guerrière qui permit à la république française de survivre et rendit possible les victoires napoléoniennes. De telles levées populaires étaient impossibles dans un état comme la Prusse ou l’Autriche, dont la légitimité était dynastique. Elles étaient impossibles car elles remettaient en cause le principe de leur légitimité. Ce qui arriva par la suite. En réponse à ces transformations stratégiques, les monarchies au cours du dix-neuvième siècle vont abandonner la pure légitimité dynastique. Elles vont se faire constitutionnelles et nationales. Cette interdépendance entre stratégie et forme constitutionnelle de l’état n’est pas un lien causal, mais un rapport d’influence réciproque. Les transformations d’un pôle exigent des transformations de l’autre, et vice versa, mais ils ne les déterminent pas strictement. Dès lors, cette interdépendance donne naissance à des formes et à des arrangements particuliers sous l’influence d’événements contingents, par exemple le rôle de Napoléon ou de Bismarck dans l’histoire des développements stratégiques et de l’état nation.

            La fin de la longue guerre va elle aussi conduire à une transformation de l’état, en partie liée aux innovations stratégiques qui ont rendu possible la victoire des démocraties libérales, en particulier l’arme nucléaire. Lorsque les États-Unis l’ont utilisée pour les deux premières fois dans la guerre du Pacifique, ils ont traité les bombes atomiques comme si elles étaient tout simplement de plus grosses bombes, dont l’incroyable force de frappe était capable de contraindre l’ennemi japonais à se rendre. Cependant, une fois que l’adversaire a lui aussi des armes nucléaires, leur valeur stratégique change, il ne s’agit plus simplement d’une bombe plus puissante, mais d’une arme qui n’est utile et ne protège qu’aussi longtemps qu’on ne l’utilise pas. D’une part, les armes nucléaires donnent un avantage absolu à ceux qui en ont par rapport à ceux qui n’en possèdent pas. D’autre part, elles limitent, sinon interdisent les conflits directs entre ceux qui les possèdent. Du moins, lorsque les adversaires sont tous deux des états territoriaux. Par contre, si l’ennemi est anonyme et sans domicile fixe, comme un groupe terroriste, ces armes perdent pour les états territoriaux, tant leur avantage stratégique que leur valeur dissuasive.

            Si comme je l’ai proposé dans Le Sacrifice inutile la légitimité de l’état moderne détenteur du monopole de la violence légitime peut être comprise comme une variation sur le mécanisme victimaire, où tous reconnaissent comme leur, c’est-à-dire comme bonne, la violence de l’état, cette violence doit essentiellement s’exercer  contre des victimes acceptables. Elle doit viser des cibles extérieures à la communauté ou des criminels, ceux qui sont déjà déchus à ses yeux. C’est ce que faisait fort bien l’état nation. Il tournait sa violence contres des étrangers, que l’extériorité au territoire national rendait sacrifiables. L’état avait pour but de protéger ses citoyens contre les ennemis extérieurs et de leur garantir une vie bonne. L’extériorité des cibles de la violence de l’état est indispensable à la légitimité de l’état nation, à sa capacité de maintenir l’ordre et la paix. Car le monopole de la violence légitime est d’abord le monopole moral de l’état de seul pouvoir dire[7] la différence entre la bonne et la mauvaise violence.

            Cependant, tout état qui n’est pas le seul à détenir l’arme nucléaire offre par définition sa propre population en otage à son adversaire nucléaire. Car c’est l’unique garantie que chacun puisse donner qu’il ne fera pas le premier usage de sa puissance dévastatrice. En conséquence, le pouvoir nucléaire ne tourne pas vers l’extérieur la violence de l’état. Il achète la puissance de l’état au prix d’offrir sa propre population comme victimes potentielles. Pour le dire autrement, l’état nucléaire ne peut protéger sa population qu’en étant prêt à la sacrifier. L’innovation stratégique qui a permis la victoire des démocraties libérales sape la base sur laquelle repose la légitimité de l’état nation. Elle rend impossible que les membres de l’état reconnaissent sa violence comme leur, impossible qu’ils acceptent d’emblée comme bonne la violence de l’état qui les offre comme victimes potentielles. Ce manque de légitimité, que la violence de l’état ne soit plus d’office acceptée comme bonne, non pas par des adversaires, mais par tout un chacun des citoyens, c’est-à-dire par ceux qui sont ses membres ordinaires plutôt que des ennemis, n’est pas qu’une simple possibilité théorique. C’est un événement bien réel dont la réaction de la jeunesse américaine contre la guerre du Vietnam constitue un exemple paradigmatique.  

L’état marché

            Dès lors que l’état ne peut plus compter sur l’accord spontané de ses citoyens pour soutenir sa propre violence, il est amené à trouver d’autres façons de la légitimer. Premièrement, il va éloigner les citoyens d’un exercice dont ils s’éloignent eux-mêmes. En termes clairs, les armées nationales de conscrits sont remplacées par des armées de métier et par des compagnies privées de sécurité, des mercenaires, qui jouent un rôle de plus en plus important dans les conflits internationaux.[8] Et les citoyens s’opposent d’autant moins à l’usage de la force militaire de l’état que celle-ci les concerne moins, qu’ils ne sont pas directement mis à contribution. Deuxièmement, les gouvernements démocratiques vont  présenter leur violence comme ayant des objectifs qui sont bons en eux-mêmes : la protection de populations menacées, la défense de pays agressés, la punition de ceux qui transgressent le droit international. Les raisons du recours à la violence doivent être telles que l’état est susceptible d’obtenir sinon l’accord de la majorité, du moins son acceptation passive, son indifférence. Significativement, ce qui a disparu de cette liste de justifications de l’usage de la force militaire, c’est l’intérêt national. Il n’y a plus de justification de la violence que tous peuvent reconnaître, et de plus en plus d’individus doutent des raisons invoquées par l’état.

            En réponse à cette perte de légitimité, les options stratégiques de l’état changent elles aussi. Les armées se font plus petites. Plutôt qu’à des forces massives, on fait appel à des frappes aériennes et/ou à des petites unités de forces spéciales extrêmement bien équipées et entraînées. Celles-ci n’ont pas pour but de rester longtemps à l’étranger ou d’occuper le territoire ennemi, ni même tant de détruire l’adversaire que de le forcer à abandonner certaines tactiques ou à rejoindre la table de négociation. Les états investissent massivement dans le développement d’armes plus sophistiquées et de robots, d’armes létales autonomes, qui exigent moins de combattants et libèrent l’usage de la force militaire de sa dépendance à l’égard du soutien populaire. On compense le moindre nombre de soldats par des armes intelligentes, plus puissantes et destructives. Ainsi le recours massif aux drones par l’administration Obama avait pour but de maintenir la pression sur les Talibans ou sur Isis (NDE : Daech) tout en réduisant le contingent. Or si ces armes, par leur puissance destructive supérieure, peuvent assurer de façon ponctuelle et répétée la victoire sur le terrain, elles ne peuvent occuper un pays. Comme le montrent les expériences américaines et internationales en Irak et en Afghanistan, il n’est plus possible d’occuper le territoire ennemi ni même à proprement parler de le conquérir, car les hostilités ne prennent jamais fin. Dans ces conditions, le but des opérations militaires est alors de forcer l’adversaire à accepter un certain comportement en lui faisant payer cher tout écart ou tentative d’en changer.

            Parce que la légitimité de la violence qu’exerce l’état ne va plus de soi, il la voit exposée à la censure de nombreux citoyens qui la critiquent pour de nombreuses raisons, qui vont de l’intérêt individuel à divers idéaux. Cette perte d’autorité morale fait qu’il devient incapable de donner une définition unique et partagée de la vie bonne. Aussi la conception dominante de la démocratie libérale est-elle devenue celle d’une société où coexistent de nombreuses conceptions différentes de la vie bonne. Or une  telle façon de comprendre la démocratie entraîne nécessairement une transformation du rôle de l’état. Son rôle n’est plus d’assurer une vie bonne à l’ensemble de ses membres, mais de procurer des services dont chacun fera l’usage qui lui convient. Plutôt que de proposer un idéal de vie commun, son objectif devient celui de maximiser les possibilités d’action de chacun. C’est ce que Bobbitt (2002) nomme l’état marché par opposition à l’état nation.

            Le fond du problème, que Bobbitt ne semble pas voir, est que l’état marché est incapable de remplir ce rôle, car il ne s’agit pas tant de maximiser les possibilités d’actions de chacun que de concilier les différentes aspirations et les désirs des individus. Ce que le marché, lui, ne peut faire que grâce à la protection de l’état justement. Lequel limite l’expression des intérêts individuels et force les individus à accepter comme juste les résultats de l’échange marchand. Or si la « monnaie électorale » permet l’expression des intérêts opposés, elle est incapable de les concilier. La victoire de la majorité n’est possible que soit par la force, soit parce que la minorité l’accepte. Ce qui exige que la minorité politique ne corresponde ni à une minorité sociale, ni à une minorité ethnique. Au sein de l’état nation, ce fut toujours la règle que tous se reconnaissaient identiquement dans la nation, dont le fondement était la capacité de l’état de détourner vers l’extérieur la violence de chacun.

            Lorsque l’état est lui-même conçu comme marché, comme un moyen de distribuer des biens et des services, et que les personnes ne reconnaissent plus sa violence comme leur, il n’y a plus ni majorité, ni minorité, parce qu’il n’y a plus d’identité commune. Ce déficit d’identité partagée se manifeste de deux façons différentes et à première vue radicalement opposées. D’une part, par le désir nostalgique d’un retour à  une identité nationale idéalisée. D’autre part, par la multiplication des revendications identitaires des divers groupes et individus, revendications qui sont toutes par définition minoritaires. Aussi différentes que soient ces deux formes de revendication politique, toutes deux sont des expressions d’une même angoisse identitaire, du même échec du transfert de la violence de chacun à la violence de l’état. Car toute revendication d’identité est une forme d’opposition à l’autre, une façon de marquer sa différence propre, de se distinguer et de se séparer des autres.

            Il est intéressant à cet égard que plusieurs des différentes identités dont on réclame l’égale reconnaissance correspondent à des différences invisibles. Être gay, trans ou bisexuel, par exemple, contrairement à être d’une autre origine ethnique ou parler une langue différente, n’est pas de soi-même une différence socialement évidente. La revendiquer exige d’afficher, de rendre publique une caractéristique qui n’est pas par elle-même immédiatement apparente aux yeux de tous. De plus, la demande pour qu’elle soit reconnue, consiste souvent à arguer que cette différence, si importante pour ceux qui la revendiquent, ne devrait pas faire de différence aux yeux des autres, qu’elle ne justifie pas que ceux qu’elle caractérise soient traités différemment de tous. En ce sens ces différences invisibles s’inscrivent au sein d’une identité commune recherchée.

            À l’opposé, sont rejetées et refusées au nom d’une identité unique partagée, des différences socialement évidentes. Être musulman, réfugié, migrant, être autre d’une altérité manifeste, qui est visible et reconnaissable sans avoir à être reconnue, c’est ne pas pouvoir la faire reconnaître. C’est se voir interdire de réclamer sa différence. C’est être contraint de la cacher ou (si cela est possible) d’y renoncer. Cette distinction entre les différences visibles et celles qui sont occultes, permet qu’on puisse, sans y voir de contradiction, à la fois refuser l’autre et accepter toutes les altérités spécifiques qui promettent de s’effacer dans une identité commune et partagée. D’où le fait que nos sociétés peuvent être tout à la fois libérales, progressistes et tolérantes à l’interne tout en étant profondément xénophobes.

            Lorsqu’a commencé la crise des migrants en 2014 et 2015, au moment où le plus grand nombre d’immigrants et de réfugiés se sont présentés aux portes de l’Europe, on estime qu’ils totalisaient environ un million et demi de personnes en deux ans. Cela fait un très grand nombre, cependant si on se souvient que la population totale de l’Europe est d’un peu plus de 500 millions, cette « invasion » représente environ 0,3% de la population de l’Europe. Ce qui peut difficilement être compris comme un grand remplacement. À l’époque déjà les statistiques de Frontex, l’agence de protection des frontières européennes, indiquaient qu’entre 80 et 90% des migrants provenait de la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan et la Bosnie, quatre pays qui ont été la cible d’opérations militaires de la part des pays européens et occidentaux. Aujourd’hui, ceux qui gèlent et meurent à la frontière de la Pologne viennent en majorité, semble-t-il, de l’Afghanistan. Le plus récent échec de nos aventures militaires.

            Le fait est que cette « crise » dure depuis bientôt sept ans. Pendant ces années, les pays occidentaux n’ont à aucun moment reconnu leur responsabilité dans le phénomène migratoire ou tenté de résoudre le problème autrement qu’en renforçant les protections frontalières. Or une crise qui dure sept ans n’est plus une crise, c’est un état de fait accepté. Que d’autres, déplacés en partie par nos aventures militaires, viennent mourir aux portes de nos pays, n’est ni un accident, ni un événement extraordinaire, mais un phénomène normal qui fait maintenant partie de l’ordre établi. Le bien fondé de cette politique qui ne consiste à ne rien faire et à criminaliser l’aide à ces personnes en détresse est reconnu par tous nos gouvernements et soutenu par une grande majorité de la population. Bref, ces migrants et réfugiés sont des victimes sacrifiables. Extérieurs à la communauté, ils constituent des cibles acceptables de notre violence, des victimes de rechange dont le sacrifice inutile échoue à ramener la paix parmi nous.           

            N’étant plus l’expression de la volonté commune, ayant perdu son monopole moral de la force légitime, l’état n’est plus qu’un acteur social parmi d’autres, dont les décisions sont évaluées en fonction des avantages et des désavantages qu’elles procurent aux différents groupes et individus. Comme ces décisions se manifestent sous la forme de règles universelles que chacun juge selon son propre point de vue, il est inévitable qu’elles conviennent mieux à certains qu’à d’autres. L’état apparaît alors nécessairement comme ayant un intérêt particulier ou comme étant à la solde de certains. Il s’ensuit une perte de confiance en ces décisions dont témoignent et la prolifération des théories de la conspiration et les réactions violentes aux mesures de santé en raison de la pandémie.

            Contrairement à ce que prêchent les théories du contrat social, ce n’est pas la raison qui a rendu possible la naissance de l’état moderne, c’est au contraire le monopole de la violence légitime qui a rendu possible la raison. C’est-à-dire une rationalité commune conduisant à des conclusions partagées plutôt qu’une raison individuelle conçue comme mécanisme qui vise à maximiser la probabilité qu’un agent atteigne ses objectifs. L’irrationalité manifeste des différentes formes d’opposition, par exemple aux migrants ou aux mesures sanitaires, irrationalité qui n’empêche en rien leur succès, indique la perte du monopole moral de la violence légitime par l’état et la disparition d’une communauté politique, une communauté capable d’agir ensemble et de reconnaître un danger commun et partagé.

            Depuis les années 2000s et le début de la « guerre contre le terrorisme », la sécurité est devenue un thème central du débat politique. En particulier est devenu central le lien entre sécurité et liberté. L’une et l’autre étant représentées comme un système de vases communicants : plus de sécurité exige moins de liberté et vice versa plus de liberté implique moins de sécurité. Ici encore la question de la légitimité de l’état est fondamentale, car on conçoit sa mission comme étant de protéger ses citoyens contre la violence qu’ils exercent les uns contre les autres et contre celle qui vient de l’extérieur. Or le succès des démocraties libérales qui mit fin à la grande guerre conduisit au démantèlement de l’ordre territorial. C’est-à-dire, d’un ordre mondial où le rapport entre l’intérieur et l’extérieur est évident et où, comme j’ai tenté de le montrer ailleurs,[9] idéalement la distance physique correspond à l’éloignement culturel et moral. Plus on est loin dans l’espace physique, par exemple, des réfugiés venus d’Afrique ou du Moyen-Orient, et plus on est éloigné dans l’espace culturel et moral, immédiatement perçus comme porteurs de valeurs non-occidentales, et considérés comme des violeurs, des voleurs et des assassins. 

            Du démantèlement de l’ordre territorial témoignent la thématique et la rhétorique de la globalisation.[10] Contrairement à la nation, le monde globalisé est sans extérieur. Les états et les nations dorénavant n’ont plus d’ennemis proprement dits. Ils n’ont plus de voisins hostiles qui se réclament d’un territoire contigu du leur et qui les menacent. Il est d’ailleurs significatif à cet égard que l’invasion de l’Afghanistan a été justifiée non parce qu’il s’agissait d’un état ennemi, d’un adversaire dangereux, mais parce qu’il était accusé d’abriter, de cacher et de protéger, un groupe terroriste international, sans territoire fixe, Al Qaïda. Dorénavant, l’ennemi, dont le terroriste est devenu l’exemple paradigmatique, est un ennemi dont l’extériorité est incertaine et ambiguë. Plutôt qu’un ennemi qui habite ailleurs, mais tout près, et vit autrement, au lieu d’une menace aux frontières et un danger évident – comme pouvait l’être l’URSS durant la guerre froide – l’ennemi est invisible, sans adresse ou domicile fixe. La sécurité devient alors de nous protéger contre cette menace diffuse et sans visage.

            Cela est cependant impossible. Il fut toujours impossible pour l’état de parfaitement protéger ses citoyens contre l’ennemi extérieur, sauf que l’échec de l’état nation à défendre ses membres, la défaite militaire ne lui était pas imputée. La faute était attribuée à l’ennemi, et la défaite militaire, au contraire, plus que jamais, rassemblait les citoyens derrière l’état.[11] Tandis que l’échec à prévenir ou à déjouer un attentat terroriste ne renforce pas la légitimité de l’état mais la mine. Il conduit à une perte de confiance en la capacité de l’état à protéger ses citoyens. Perte de confiance à laquelle l’état répond en renforçant la sécurité et en restreignant la liberté. En fait, la liberté et la sécurité ne fonctionnent comme des vases communicants que lorsqu’a disparu le clair partage entre l’ennemi extérieur et le danger intérieur, entre l’ennemi et le criminel. La criminalisation de l’aide aux migrants et leur rejet comme de dangereux ennemis témoignent aussi d’un effort désespéré pour recréer un extérieur où peut s’exercer librement notre violence.  

Coda

            Nos états démocratiques ont perdu la capacité de fonder la communauté dans le transfert unanime de la violence. Il est trompeur de dire simplement que l’état n’a pas renoncé à la violence, qu’il est devenu notre ennemi et qu’il exerce sa violence à tort et à travers, même si cela n’est pas tout à fait inexact. Comme le disait Étienne de la Boétie dans le Discours de la servitude volontaire, d’où viennent au pouvoir tous ces bras par lesquels il pille nos biens et nous emprisonne si ce n’est nous qui lui baillons? C’est nous qui n’avons pas renoncé à la violence. C’est pourquoi l’incapacité de l’état à la repousser vers l’extérieur et à refonder l’unanimité violente est si dangereux.

            On peut voir dans les analyses qui précèdent une image catastrophique, apocalyptique de ce qui nous arrive : le transfert unanime de notre violence vers l’état, le dernier rempart institutionnel qui nous protégeait contre notre propre violence s’est écroulé ! Nous sommes perdus, ou du moins acculés à un choix impossible : renoncer entièrement à la violence ou périr. Il y a, selon moi, dans une telle lecture de la situation, une tentation à laquelle Girard n’a pas toujours échappé. Celle de soutenir l’importance de son propos par une urgence absolue et de réduire son message à une décision sans échappatoire.

            Il y a cependant dans les analyses mimétiques de Girard une tout autre dimension – qu’on retrouve aussi chez Bobbitt – un aspect que l’on tend à oublier ou à ne pas apercevoir même. C’est le rôle du hasard, de la contingence ou pour mieux dire des accidents et de l’imprévu. La théorie mimétique offre une explication déterministe du comportement humain. Elle décrit des évolutions apparemment irréversibles où chaque événement entraîne nécessairement le moment suivant dans la course effrénée vers l’échec du désir et l’aggravation de la violence. Elle laisse cependant une place à l’accident, aux événements imprévisibles qui, par exemple, dans la vie de Proust ou de Dostoïevski seront l’occasion, mais non la cause, du retournement du romancier romantique en écrivain romanesque. Plus encore, dans son explication du développement des institutions et de l’unité de tous les mythes, la théorie mimétique donne une importance centrale à la contingence. Si le mécanisme auto-régulateur de la violence qui met fin à la crise mimétique constitue la matrice de toutes les institutions humaines, nous devons à des accidents contingents, imprévisibles, que sa répétition ait bifurquée ici en royauté sacré, là en sacrifice, ailleurs ou à un autre moment en domestication des animaux. C’est par hasard aussi qu’elle sera l’occasion de découvertes médicales. La matrice est stérile si elle n’est fécondée par des étincelles de hasard.

            Girard lui-même s’est peu intéressé à tous ces accidents contingents. C’est que toute science est par définition déterministe, c’est-à-dire partiale et incomplète, et partant méconnaissance. Elle ignore, au sens propre elle méconnaît, ce qui échappe à son schème déterministe. La tentation de la science est alors de prétendre que tout ce dont elle détourne son regard n’existe pas, ou du moins est sans importance. Pourtant, si Girard s’est peu intéressé à tous ces accidents imprévus, il en a toujours souligné l’importance, car c’est d’eux que vient la richesse du monde. Reconnaissant par là que ce qui échappe à ce qu’il peut décrire est ce qui a façonné l’univers où nous vivons.

            Il est faux de penser que nous sommes incapables de vivre sans unanimité et sans détenteur du monopole de la violence légitime. L’état moderne, l’état nation est une invention récente. La fin des sacrifies, la mise en échec du mécanisme victimaire, son incapacité à mettre fin à la violence a été la condition de possibilité de l’état moderne comme moyen violent de nous protéger contre la violence. Nous ne savons pas ce que nous réserve son échec, mais cela n’est écrit nulle part. Pourquoi penser que nous percevons mieux ce que l’avenir nous réserve, que ne le faisait tous ceux qui en 1990 ont annoncé le début d’une nouvelle ère de paix, de tolérance et de démocratie?

            « L’amour comme la violence abolit les différences » écrit Girard, mais ce n’est pas de la même façon qu’ils les abolissent. La violence les efface et les rejette et pour ce faire, ira bien souvent jusqu’à détruire ceux qui en sont les porteurs, mais premièrement elle immobilise les différences. La violence les durcit en un vêtement que les agents ne peuvent plus abandonner. Elle absolutise la différence. Elle transforme la différence en un crime, en une menace à la communauté toute entière, un danger qui justifie qu’on la détruise.

            L’amour au contraire permet aux différences de ne pas faire de différence. C’est-à-dire qu’elle leur permet d’exister comme différence.


[1] Ils étaient 36 pays en tous. À savoir trente-deux pays européens : Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Chypre, la République Fédérale Tchèque et Slovaque, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Islande, Irlande, Italie, Communauté Européenne, Liechtenstein, Luxembourg, Malte, Monaco, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Royaume Uni, Roumanie, le Saint-Siège, San Marin, Suède, Suisse, Yougoslavie ; ainsi que le Canada, les États-Unis, l’URSS et la Turquie.

[2]      La guerre civile en Syrie en est un exemple frappant que les multiples interventions des pays occidentaux n’ont jamais eu comme objectif de gagner la guerre, mais de réprimer certains types de comportements ou d’en encourager d’autres de la part de nos « alliés ». Plutôt que des opérations au sein d’une guerre, il s’agissait des étapes d’une négociation.

[3]      Voir F. Gros, Les États de Violence, Paris : Gallimard 2006 et aussi A. Hironaka Unending Wars

[4]      La conceptualisation même de nos difficultés en terme de crise en témoigne, car l’idée (moderne) de crise suppose un attachement à l’ordre établi. Elle signe l’échec à voir le changement comme un occasion ou une ouverture vers un avenir différent.

[5]      Au moment de leur libération M. Spavor avait déjà été condamné à onze ans de prison pour espionnage par un tribunal chinois.

[6]      Ph. Bobbitt, The Shield of Achilles, New York : Anchor Books, 2002.

[7]      « Dire » au sens de faire exister. N’importe qui peut bien la dire cette différence, mais la faire exister suppose de la mettre en œuvre par des actes de violence. Cela, seuls le font l’état et ceux qui comme les terroristes et les adversaires politiques violents contestent son monopole.

[8]      Le second plus gros contingent lors de l’invasion de l’Irak n’était pas celui du Royaume-Unis, 12 000 hommes, mais les 40 000 mercenaires travaillant pour des compagnies de sécurités privées.

[9]      P. Dumouchel, Le Sacrifice inutile, Paris : Flammarion, 2011.

[10]    La « thématique de la globalisation » plutôt que la globalisation elle-même, car celle-ci en tant que phénomène économique et politique est beaucoup plus ancienne. Le phénomène cependant recevait alors un nom différent, impérialisme ou ordre politique international.

[11]    Mais pas nécessairement derrière ceux qui sont au pouvoir.

La route contemporaine de l’Apocalypse

par Jean-Marc Bourdin

Depuis les deux dernières guerres mondiales lors desquelles l’Europe, grisée par ses succès du siècle précédent, a tenté de se suicider, notre monde a pu croire un temps que l’économie et les mécanismes du marché allaient ouvrir un espace indéfiniment auto-régulé.

Friedrich Hayek nous invitait à quitter Les routes de la servitude pour nous soumettre à un “ordre spontané” (bel oxymore) censé libérer nos initiatives pour maximiser notre bien commun (Droit, législation et liberté) : la compétition économique régulée a minima deviendrait notre meilleure protection contre la violence. On sut bientôt avec Milton Friedman que la finalité de la contention de la violence passerait au second plan, autorisant la modalité de la compétition à s’adonner à loisir à la violence. De son côté, Francis Fukuyama vit dans l’effondrement soudain de l’empire soviétique et le discrédit concomitant de l’idéologie communiste la fin de l’Histoire.

Sur ce fond idéologique, les entreprises puis les pouvoirs publics, avec un décalage de quelques années ou décennies, ont emprunté un chemin bien différent qui fait douter de cet horizon radieux.

Notre monde découvrit d’abord les délices de la croissance, donc de la quantité, les “trente glorieuses” de Jean Fourastié, dont les limites furent énoncées dès 1972 par le club de Rome et le fameux rapport Meadows.

Puis vint la préoccupation de la qualité instillée par le Japon lorsqu’il se tint pour une brève période à la tête de la dynamique économique mondialisée. La qualité devint la modalité à privilégier pour maintenir ses marges et accroître ses volumes.

Bientôt pourtant des nuages apparurent dans ce ciel étoilé. Il nous fallut à la hâte cartographier des risques pour limiter les conséquences funestes de leur survenance. Jean-Pierre Dupuy pensa la chose sous le nom de “catastrophisme éclairé” et avec le concept du “temps du projet”.

L’ultime séquence semble avoir démontré que la maîtrise des risques était toujours en retard de la crise qui advient : notre vingt-et-unième siècle chancelant enchaîne et alterne bulles spéculatives qui crèvent, terrorisme islamiste qui diffuse, manifestations violentes des frustrations des déclassés, aspirants déçus de la classe moyenne (suprémacistes ici ou là, gilets jaunes ailleurs), dérèglement climatique anthropique, nouvelle extinction des espèces sous la pression croissante de l’humanité, pandémies et retour de la guerre sur fond de menace nucléaire. Dans l’administration des entreprises comme dans celles des Etats, l’ambition déjà rabougrie de la maîtrise des risques – nous étions désormais loin des progrès supposés de la quantité et de la qualité qui avaient balisé les premières étapes de notre chemin -, cède la place à l’obligation de gestion des crises qui s’imposent à des pouvoirs économiques et politiques désemparés.

Une seule aspiration semble demeurer qui a pour nom résilience, terme popularisé en France par Boris Cyrulnik, dont la fréquence d’emploi est l’indice le plus sûr de notre actuel désarroi. Drôle de nom pour une sortie de crise, puisque selon son étymologie latine, le verbe resilio, ire, signifie sauter en arrière. Rappelons qu’à l’origine de notre itinéraire, la croissance portée par un progrès matériel nous invitait à aller de l’avant.

Voilà donc les cinq mots-clés qui jalonnent, à mon sens, le chemin de notre apocalypse contemporaine : croissance, qualité, risques, crises, résilience.

Cette apocalypse a eu son prophète : René Girard. Il était fasciné par les « petites apocalypses” des évangiles synoptiques plus que par celle de Jean de Patmos, en particulier celle de Marc, qu’on pourrait dire la plus “brute de décoffrage”[1]. Elle fait écho à tant d’évènements de notre Histoire, celle dont la fin devait advenir avec la chute du mur de Berlin…

Mais il est vrai que les institutions religieuses chrétiennes dont la mission historique est de rappeler sans fléchir cette révélation apocalyptique jusqu’au jour et à l’heure, ont suivi leur propre route, au moins en Occident : décroissance quantitative des vocations et des fidèles, évolutions ambivalentes au regard de la qualité des croyances et des engagements, maîtrise des risques refusée par la cléricature jusqu’à la prolifération de crises qui commencent à peine à être “gérées”. Les Églises accèderont-elles une fois encore à une phase de résilience comme elles en connurent plusieurs au sein de leur histoire bimillénaire ? La question reste ouverte. Reste qu’elles risquent de faillir à leur mission à un moment où la Révélation se fait de plus en plus pressante.

René Girard exprimait ainsi son diagnostic en 2010 : “Le monde actuel pose des problèmes que la science politique ne parvient pas à résoudre. […] Pour mobiliser, il faut un objectif clair, bien défini. Nous faisons face à des problèmes qui sont diffus, mondiaux : pandémies, crises financières planétaires, fonte des glaciers, réseaux terroristes mystérieux et protéiformes. […] l’ennemi c’est la surconsommation mondiale, le développement industriel… La menace écologique […] doit unir les hommes parce qu’ils sont tous menacés également. Institutions internationales et moyens d’information ne sont pas à la hauteur : […] il faudrait faire peur aux gens pour les convaincre d’agir […].”[2] Plusieurs peurs sont désormais palpables : mais seront-elles pour autant de nature à produire cette indispensable unité du genre humain face aux périls qui s’accumulent.

René Girard affirmait aussi dans ses dires apocalyptiques : “Deux types de menace planent sur notre monde complètement « déréglé », déritualisé. Il y a une menace globale : la guerre nucléaire ou biologique, les catastrophes écologiques, les convulsions politiques gigantesques. Il y a également un autre type de violence dont se plaignent les hommes de notre monde, plus insidieux et mystérieux, l’impression de se trouver dans une société où les rapports intimes sont soumis à des pressions destructrices fantastiques. On retrouve les deux types de violence dans les textes apocalyptiques.”[3]

Pour finir, il ne voyait d’autre issue que dans une conversion : “Même s’il était possible jadis de tenir pour « irréaliste » le Sermon sur la montagne, c’est impossible désormais et, devant notre puissance de destruction toujours croissante, la naïveté a changé de camp. Tous les hommes désormais ont le même intérêt vital à la préservation de la paix. Dans un univers vraiment globalisé, le renoncement aux escalades violentes va forcément devenir, de façon toujours plus manifeste, la condition sine qua non de la survie.”[4]

Demeure l’interrogation que l’on peut tirer de l’assertion d’Hölderlin concluant Achever Clausewitz il y a maintenant quinze ans : Là où est le péril, peut-il croître ce qui sauve ? L’accumulation actuelle des crises peut-elle déboucher sur une résilience universelle, une fois la révélation apocalyptique reçue et acceptée par tous ?


[1] Mc 13:1-225 Comme il s’en allait hors du Temple, un de ses disciples lui dit : « Maître, regarde, quelles pierres ! Quelles constructions !” Et Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes constructions ? Il n’en restera pas pierre sur pierre qui ne soit jetée bas. » Et comme il était assis sur le mont des Oliviers en face du Temple, Pierre, Jacques, Jean et André l’interrogeaient en particulier : « Dis-nous quand cela aura lieu et quel sera le signe que tout cela va finir. » Alors Jésus se mit à leur dire : « Prenez garde qu’on ne vous abuse. Il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront : « C’est moi », et ils abuseront bien des gens. Lorsque vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres, ne vous alarmez pas : il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. On se dressera, en effet, nation contre nation et royaume contre royaume. Il y aura par endroits des tremblements de terre, il y aura des famines. Ce sera le commencement des douleurs de l’enfantement. « Soyez sur vos gardes. On vous livrera aux sanhédrins, vous serez battus de verges dans les synagogues et vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi, pour rendre témoignage en face d’eux. Il faut d’abord que l’Évangile soit proclamé à toutes les nations. » Et quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint. Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mourir. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom, mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation installée là où elle ne doit pas être que le lecteur comprenne ! , alors que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, que celui qui sera sur la terrasse ne descende pas pour rentrer dans sa maison et prendre ses affaires ; et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau ! Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que cela ne tombe pas en hiver. Car en ces jours-là il y aura une tribulation telle qu’il n’y en a pas eu de pareille depuis le commencement de la création qu’a créée Dieu jusqu’à ce jour, et qu’il n’y en aura jamais plus.

[2] Préface de René Girard in Jean-Michel Oughourlian, Psychopolitique, entretiens avec Trevor Merrill, François-Xavier de Guibert, 2010, p. 7-8

[3] In « Violences d’aujourd’hui, violences de toujours », itome XXXVII (1999) des Textes des conférences et des débats organisés par les Rencontres Internationales de Genève, Lausanne : Éditions L’Age d’Homme, 2000, p. 23.

[4] René Girard, Celui par qui le scandale arrive, entretiens avec Maria Stella Barberi Desclée de Brouwer, 2001, p. 43.

Le roi monte à Ramoth-de-Galaad

par Hervé van Baren

Au moment où les bruits de bottes se font à nouveau entendre dans notre vieille Europe, me revient en mémoire un épisode biblique. Il met en scène plusieurs personnages dignes d’intérêt, mais nous nous concentrerons ici sur le roi d’Israël, Akhab.

Le texte commence par nous décrire une période de paix entre les deux royaumes, Israël et Juda, et leur ennemi du moment, Aram. Mais Akhab n’a pas digéré la conquête de Ramoth-de-Galaad par son ennemi et ne rêve que de reprendre la ville. Il cherche à entraîner le roi de Juda, Josaphat, dans son aventure guerrière :

« Veux-tu venir avec moi faire la guerre à Ramoth-de-Galaad ? » (1 Rois 22, 4)

Josaphat ne veut pas se fâcher avec son voisin et accepte à mi-mot. Reste donc à consulter les oracles pour vérifier que l’aventure ne finira pas en catastrophe. Les 400 prophètes officiels garantissent le succès de l’offensive. Josaphat insiste pour entendre un dernier prophète, et Akhab, sans doute pour se concilier un allié un peu tiède, accepte. Il fait une étrange proposition :

« Il y a encore un homme par qui on peut consulter le SEIGNEUR, mais moi, je le déteste car il ne prophétise pas sur moi du bien, mais du mal : c’est Michée, fils de Yimla. » (1 Rois 22, 8)

On fait venir Michée, non sans lui faire comprendre que le chœur des prophètes de cour annonce une victoire éclatante et qu’il serait malvenu de le contredire. La première prophétie de Michée confirme ces prédictions optimistes. Michée n’est pas téméraire. Akhab lui donne alors cet étrange avertissement :

« Combien de fois devrai-je te faire jurer de ne me dire que la vérité au nom du SEIGNEUR ? » (1 Rois 22, 16)

Il reste, semble-t-il, un semblant de raison, un reste de conscience à Akhab. Michée parle : 

« J’ai vu tout Israël dispersé sur les montagnes, comme des moutons qui n’ont point de berger. le SEIGNEUR a dit : “Ces gens n’ont point de maître ; que chacun retourne chez lui en paix !”  (1 Rois 22, 17)

Akhab n’a pas envie d’entendre la voix de la raison qu’il a pourtant lui-même sollicitée, il est fâché. Mais Michée développe sa vision :

« Ecoute la parole du SEIGNEUR. J’ai vu le SEIGNEUR assis sur son trône et toute l’armée des cieux debout auprès de lui, à sa droite et à sa gauche. Le SEIGNEUR a dit : “Qui séduira Akhab pour qu’il monte et tombe à Ramoth-de-Galaad ?” L’un parlait d’une façon, et l’autre d’une autre. Alors un esprit s’est avancé, s’est présenté devant le SEIGNEUR et a dit : “C’est moi qui le séduirai.” Et le SEIGNEUR lui a dit : “De quelle manière ?” Il a répondu : “J’irai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes.” (1 Rois 22, 19-22)

Pour prix de sa franchise, Michée se retrouve en prison avec la menace d’une mise à mort s’il s’avère que sa prophétie était erronée. Ce qui n’est pas le cas. Akhab monte contre Aram mais il est blessé durant la bataille et n’arrive pas à se dégager :

« Le combat fut si violent ce jour-là qu’on dut laisser le roi dans son char, en face d’Aram ; mais le soir, il mourut. Le sang de la blessure avait coulé au fond du char. » (1 Rois 22, 35)

En guise de rentrée triomphante, Akhab a droit à des funérailles discrètes et la Bible conclut :

« Tandis qu’on lavait à grande eau le char à l’étang de Samarie et que les chiens y léchaient le sang d’Akhab, les prostituées s’y lavèrent, selon la parole que le SEIGNEUR avait dite. » (1 Rois 22, 35)

La Bible nous donne une description systémique de la folie guerrière qui s’empare d’un royaume. Le monarque ne rêve que plaies et bosses et entraîne son entourage dans son enthousiasme conquérant ; il s’assure de la neutralité de ses alliés, personne n’ose aller contre sa rage de peur de la voir se retourner contre soi (Josaphat est écœurant de diplomatie couarde dans cet épisode). Malheureusement pour lui, sa cour servile a, par mimétisme, adopté sa folie ; quand bien même une petite voix consciente lui soufflerait qu’il court à sa perte, c’est trop tard. Le roi est prisonnier de ses propres ruses, englué dans le système violent qu’il a construit. La cour nourrit la violence du roi, le roi nourrit la violence de sa cour. Système remarquablement stable, jusqu’à l’inexorable chute.

Le peuple est absent du début de l’histoire. La narration se resserre sur une cour royale qu’on imagine sans peine obséquieuse, totalement détachée des réalités du pays. L’équilibre du système est assuré par la terreur ; terreur d’être le premier bouc émissaire de cet état miniature en situation de crise permanente, à qui on fera porter la faute des inévitables catastrophes qui découleront de ce jeu de dupes.

La surenchère des protestations de loyauté, le zèle imbécile qui entretient la folie collective sont dictés par l’instinct de survie. Une réalité alternative s’empare des esprits et se traduit par un langage surréaliste : le nécessaire ennemi extérieur est accusé de tout le mal dont on se rend soi-même coupable.

« Je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes. »

Le peuple revient à la fin de l’histoire, une fois le château de cartes écroulé :

« Au coucher du soleil, ce cri passa dans le camp : « Chacun dans sa ville, chacun dans son pays ! » (1 Rois 22, 36)

La folie conquérante veut unifier les hommes sous une bannière héroïque. La résolution de la crise, qui passe par la désolation du champ de bataille et la mort du roi, ramène chacun à sa différence.

Le système tient debout grâce à la réciprocité mimétique entre le roi et la cour ; pour autant, sa stabilité ne peut se préserver que par une surenchère continue qui annonce sa fin apocalyptique. L’effondrement est inscrit dans les gènes du régime. De tous les rêves fous qui peuvent prospérer dans un tel environnement, il ne restera que des familles en deuil et ce char couvert de sang, que les chiens viennent lécher et dans lequel les prostituées viennent se laver.

Maus expulsé

par Hervé van Baren

Une école du Tennessee vient de décider la mise à l’index (1) de la bande dessinée mondialement connue et reconnue, Maus, d’Art Spiegelman, au prétexte que l’œuvre contient du vocabulaire grossier (huit gros mots) et une image de femme dénudée.

Maus raconte la Shoah par la voix d’un père, survivant des camps de concentration, qui accepte de témoigner sur l’insistance de son fils. Le génie de l’œuvre tient en partie à la brutalité à la fois du témoignage du père, du dessin (les Juifs sont représentés en souris et les Nazis en chats, avec un graphisme minimaliste en noir et blanc) et des portraits sans concession des protagonistes (le père est un tyran domestique raciste). Avec ce langage brut et en mêlant le quotidien new-yorkais du narrateur au récit de son père, Spiegelman réussit à parler de l’indicible en évitant tout manichéisme et tout pathos. Maus est unanimement considéré comme un des témoignages les plus puissants sur la Shoah et comme un chef-d’œuvre intemporel.

Les responsables ayant décidé cette censure n’ont-ils pas la moindre notion du ridicule ? Lorsque l’un d’entre eux argue que le livre « montre des gens pendus, d’autres en train de tuer des enfants », est-il conscient de l’ineptie de son propos ?

On peut raisonnablement penser que l’incident n’a rien d’un acte stupide et isolé. Bannir Maus, c’est participer de manière particulièrement hypocrite au révisionnisme, tentation toujours présente dans les mouvances d’extrême-droite, et le révisionnisme, avant d’être un acte politique, est un acte existentiel, une tentative d’échapper à la vision du mal exposé. Mais la mise à l’index de Maus est évidemment aussi un acte politique conscient et assumé qui participe au rétablissement d’une société puritaine. Cette provocation n’est envisageable, aux Etats-Unis, que dans un bastion conservateur. C’est le cas : le McMinn County où se trouve l’école a voté à 80% pour Donald Trump aux dernières élections.

Partons de ce mot : puritanisme. Nous parlons ici de son sens contemporain plus que du courant religieux et historique. Un puritain croit en la possibilité de préserver ou de rétablir la pureté de la communauté par l’expulsion du mal. Les comportements des membres de la communauté se doivent d’être en tout point parfaits. Tout débordement sexuel est sévèrement condamné, la vie est régie par des codes moraux rigides. Toute transgression est punie par l’expulsion du contrevenant.

Historiquement, le puritanisme est associé au phénomène de chasse aux sorcières, l’exemple le plus représentatif étant l’épisode des sorcières de Salem, qui a coûté la vie à une vingtaine d’innocent(e)s. Nous y voilà. Le puritanisme est facile à relier à la théorie mimétique. La pureté interne ne peut se maintenir que par le recours systématique au mécanisme sacrificiel. Ce mal que la communauté expulse, un autre, un autre groupe doit nécessairement le porter.

La tentation puritaine, aux Etats-Unis et ailleurs, est une réaction panique à un monde qui refuse de plus en plus la violence et l’hypocrisie des systèmes sacrificiels traditionnels. Encore une fois, c’est la peur de la perte de pouvoir de la loi et des traditions, et du chaos qui en résulte, qui motive les crispations identitaires et le retour à un ordre moral rigide. Ce mécanisme réactionnaire, qui n’a rien de nouveau, semble pourtant frappé de folie, comme en témoigne le choix pour chef de file du mouvement d’un homme dont les mœurs sont pour le moins éloignés de l’idéal puritain.

Le problème posé par Maus, pour les néo-puritains, n’est évidemment pas le langage grossier ou les images choquantes, habituelles excuses d’un mouvement dont l’hypocrisie constitue un ingrédient indispensable. Le problème posé par Maus, c’est la redoutable efficacité de l’œuvre à exposer le mal, en évitant tous les pièges du manichéisme et du camouflage mythologique de la violence. Maus est une œuvre qui vous prend à la gorge, qui enlève toute illusion qui pourrait nous rester quant à la réalité du mal et de son règne sur le monde. Maus est l’équivalent artistique de la révélation de la banalité du mal par Hannah Arendt, elle aussi inspirée par la vue des horreurs nazies. C’est pourquoi Maus est insupportable à quiconque refuse de se confronter à ces images et à ces mots qui, phénomène inédit dans l’histoire, prennent le risque insensé de montrer ce qu’il faut cacher. Maus est une œuvre apocalyptique et la révélation de notre violence est, décidément, de toutes les révélations, celle que nous semblons le moins capables de supporter.

(1) Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/01/27/maus-la-bd-culte-sur-l-holocauste-bannie-d-une-ecole-du-tennessee-pour-une-dizaine-de-gros-mots-et-des-images-de-nu_6111282_3246.html

E. Todd : “Où en sont-elles ?” A la médiation interne…

par Jean-Marc Bourdin

Âgé de 70 ans, historien, démographe et anthropologue, Emmanuel Todd fait partie de cette espèce de chercheurs que l’interdisciplinarité stimule et qui n’hésitent pas à s’inscrire dans la très longue durée. Il est néanmoins un adepte de l’empirisme et recherche des preuves et des arguments dans l’analyse de données statistiques ou issues de sondages d’opinion, appuyant ses hypothèses sur des données quantitatives. Après Où en sommes-nous ? qui se présentait comme une esquisse de l’histoire globale de l’humanité, il vient de se poser dans un essai paru en janvier 2022 une question à l’objet un peu plus restreint, au moins en apparence : Où en sont-elles ?, sous-titré Une esquisse de l’histoire des femmes, aux éditions du Seuil.

Depuis sa thèse de doctorat à Cambridge, le cœur de sa recherche est formé par une typologie des systèmes familiaux, sujet auquel il ne cesse de revenir (il a publié en 2011 un premier tome d’un ouvrage de synthèse dont le deuxième est encore en cours d’élaboration une décennie plus tard, intitulé L’origine des systèmes familiaux) et dont il a fait une source d’intelligibilité de phénomènes comme les institutions politiques durablement adoptées par les populations.

Sa préoccupation centrale des origines comme sa méthode qui consiste à éclairer de multiples phénomènes à la lumière d’une idée principale nous fait songer à d’autres penseurs comme Alexis de Tocqueville ou René Girard.

Dans son dernier ouvrage consacré à la condition féminine à travers les époques et les peuples, dont le niveau est depuis longtemps une des caractéristiques majeures qu’il évalue lorsqu’il étudie une société, il part d’un paradoxe : à l’heure actuelle, une troisième vague du féminisme exprime une contestation des hommes, évocatrice “d’un antagonisme structurel entre les deux sexes [qui] a commencé au moment même où le mouvement d’émancipation semblait sur le point d’atteindre ses objectifs.”

Je m’arrêterai à ce point de départ, sachant que j’encourage vivement nos lecteurs à lire son ouvrage comme toujours provocateur mais aussi scrupuleux dans ses données, ses constats et la plupart de ses analyses.

Nous retrouvons là bien entendu le paradoxe central mis en avant il y a désormais près de deux siècles par Tocqueville à propos de l’égalité des conditions, à l’époque vue d’un point de vue quasi-exclusivement masculin, quoiqu’il voyait bien déjà la dynamique s’enclencher : “Je pense que le mouvement social qui rapproche du même niveau le père et le fils, le serviteur et le maître, et, en général, l’inférieur et le supérieur, élève la femme et doit de plus en plus en faire l’égale de l’homme.[1]”  Ceci dit en passant, il expose ainsi son paradoxe : “Il n’y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l’uniformité générale ; la vue en devient plus insupportable à mesure que l’uniformité est plus complète.[2]

Nous ne sommes pas loin non plus du « narcissisme des petites différences[3]” mis en évidence par Freud.

Et, bien entendu, du passage dans la théorie mimétique de la médiation externe (entre êtres dont la distance est telle que le conflit est en pratique impossible entre eux) à la médiation interne qui est une condition nécessaire à la rivalité, laquelle, dans les faits, oppose toujours des (quasi-)semblables : “Nous parlerons de médiation interne lorsque [la] distance est assez réduite pour que les deux sphères pénètrent plus ou moins profondément l’une dans l’autre[4]” ; “la médiation interne triomphe dans un univers où s’effacent, peu à peu, les différences entre les hommes[5]” ; les “formes les plus extrêmes de la médiation interne doivent donc se définir comme une différence nulle engendrant une affectation maximum[6]”.

Que nous dit Emmanuel Todd ? Que, du fait de leur système familial, les cultures se distinguent entre autres par la condition plus ou moins élevée qu’elles accordent aux femmes. S’il récuse le vocable de patriarcat, source de confusion, de même que celui de genre quand la différence entre les femmes et les hommes se manifeste dans la capacité à donner ou non la vie, il estime que les systèmes familiaux patrilinéaires qu’il repère sur un axe Pékin-Bagdad-Ouagadougou ont tendu à abaisser la condition des femmes en établissant sur elle une domination familiale des pères et des frères et empêchant toute émancipation tandis que les systèmes familiaux nucléaires bilatéraux (c’est-à-dire ne privilégiant pas la filiation paternelle pour l’établissement des enfants), particulièrement présents dans le monde anglo-saxon et une partie de l’Europe occidentale, mais aussi chez les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ont de tout temps été moins défavorables aux femmes et mieux prédisposés à une coopération entre femmes et hommes. Ces bases étant posées, il note que, dans la période récente, disons le début du XXe siècle, dans ces pays occidentaux, trois vagues de féminisme et d’évolution des situations sociales se sont succédé. Une première, celle des suffragettes, a visé, et finit par obtenir plus ou moins rapidement selon les pays, l’égalité des droits politiques. Une deuxième, à partir des années 1960, a permis aux femmes de prendre le contrôle de leur corps et de leurs capacités à donner la vie avec le développement de la contraception et les législations sur l’interruption volontaire de grossesse, mais aussi a accru considérablement leur liberté de choix de leur destinée en accédant massivement au monde du travail rémunéré et en rattrapant puis en dépassant rapidement les hommes dans leur niveau d’éducation (il y a plus de bachelières en France que de bacheliers dès 1968). Ces divers progrès rapprochent très sensiblement d’une égalité des conditions telle que conçue par Tocqueville.

Le paradoxe mis en évidence par Todd est donc que c’est à ce moment précis de l’histoire où l’émancipation est pour l’essentiel effective et dans les pays où la condition de la femme est la plus élevée qu’une troisième vague apparaît, notamment aux Etats-Unis, et qu’elle atteint plus ou moins fortement les autres pays occidentaux. Il note que c’est “parmi [des] femmes éduquées que naît et s’épanouit parfois, souvent, une conception antagoniste du rapport entre les sexes.[7]”  

Sur ce plan, Girard nous aide avec son concept de médiation interne : “Dans l’univers de la médiation externe – tout au moins dans les régions supérieures – la force a perdu son prestige. Les droits élémentaires des individus [nous pourrions dire en l’occurrence des femmes] sont respectés mais si l’on n’est pas assez fort pour vivre libre on succombe aux maléfices de la concurrence vaniteuse.[8]” Il précise plus loin : “Le manichéisme est toujours présent là où triomphe la médiation interne.[9]

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, Girard cite très longuement Tocqueville sur le paradoxe de l’égalité[10]. Il suffit de remplacer les hommes par les femmes dans un des passages dont il est fait mention pour l’appliquer aux préoccupations de Todd : “Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à [toutes], et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des [femmes], et [elles] se figurent volontiers qu’[elles] sont appelé[e]s à de grandes destinées. Mais c’est une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elles limitent de tous côtés leur force, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.[11]” Et un peu plus loin : “Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut […] compter que chacun des ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.[12]” René Girard lui reconnaît également le grand mérite de dévoiler “un aspect essentiel du triangulaire. Le mal ontologique entraîne toujours ses victimes, on le sait, vers les “solutions” les plus favorables à son aggravation. La passion de l’égalité est une folie que rien ne saurait dépasser sinon la passion contraire et symétrique de l’inégalité[13] […]. Les idéologies rivales ne font guère que refléter et ce malheur et cette incapacité. Les idéologies révèlent donc de la médiation interne ; elles ne doivent leur pouvoir de séduction qu’à l’appui secret que se fournissent les contraires.[14]” Voilà qui éclaire les rapports actuels entre féminisme qualifié par Todd d’antagoniste et masculinisme.

Todd ne renonce toutefois pas à repérer cette petite différence qui amène certaines femmes à renforcer l’antagonisme : il y voit l’action de ressortissantes d’une “petite bourgeoisie éduquée”, désormais dominante parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures dans le monde de l’enseignement, en particulier à l’université celui des sciences humaines et sociales, également puissante dans le journalisme, donc en mesure de médiatiser cet antagonisme, qui se heurte à une pellicule résiduelle constituée par une “classe moyenne supérieure masculine”. Là serait pour lui l’épicentre du conflit.

Il y a naturellement bien d’autres sujets de réflexion à approfondir en lisant cet essai. Il m’a semblé simplement ici utile de le mettre en perspective avec le concept de médiation interne à l’origine de la théorie mimétique.

Bref, avec les analyses de Todd sur le féminisme de troisième vague appuyées sur les mécanismes girardien de la médiation interne à l’époque moderne et contemporaine et tocquevillien de la tendance  à l’égalité des conditions, nous comprenons un peu mieux ce qui est en jeu avec les ultimes revendications d’une égale puissance d’être portées par certaines femmes sur la place publique.


[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, quatrième volume, troisième partie, chapitre XII “Comment les Américains comprennent l’égalité de l’homme et de la femme”.

[2] Alexis de Tocqueville, op. cit., quatrième volume, quatrième partie, chapitre III “Que les sentiments des peuples démocratiques sont d’accord avec leurs idées pour les pousser à concentrer le pouvoir”.

[3] Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation (1929), PUF, 1981, p. 68 : « Il n’est manifestement pas facile aux humains de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est leur ; ils n’en retirent alors aucun bien-être. Un groupement civilisé plus réduit, c’est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu’il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n’est pas maigre. Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement ; par exemple Espagnols et Portugais, Allemands du Nord et du Sud, Anglais et Écossais, etc. Je l’ai appelé « Narcissisme des petites différences », nom qui ne contribue guère à l’éclairer.»

[4] René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[5] René Girard, op. cit., chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[6] René Girard, op. cit., chapitre III : Les métamorphoses du désir.

[7] Emmanuel Todd, Où en sont-elles ?, Introduction.

[8] René Girard, op. cit., chapitre IV : Le maître et l’esclave.

[9] René Girard, op. cit., chapitre VII : L’ascèse du héros.

[10] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

[11] Alexis de Tocqueville, op. cit., troisième volume, deuxième partie, chapitre XIII “Pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être”.

[12] Ibid.

[13] Todd imagine au demeurant un concept proche qu’il nomme Principe d’Équivalence des Contraires.

[14] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

Faites vos jeux

par Jean-Louis Salasc

René Girard ne s’est pas appesanti sur la question des jeux. Roger Caillois en propose une classification ; elle fait penser aux concepts principaux de la théorie mimétique. Y aurait-il ici la piste d’une intégration des jeux dans la vision girardienne ?

Roger Caillois, dans son essai « Des Jeux et des hommes », classe l’ensemble des jeux en quatre catégories : ceux organisant une compétition, ceux fondés sur le hasard, les jeux de simulacre et ceux dans lesquels les joueurs recherchent un vertige (1). Il donne à ces catégories des noms qui ne se sont guère imposés : respectivement Agon, Aléa, Mimicry et Ilinx. « Mimicry » signifie « mimétisme » en anglais. Le girardien du rang ne réagit que mollement : le jeu est affaire humaine, rien de plus normal que d’y croiser l’anthropologie mimétique.

Mais « dans un ordre différent », ce « quarté » attire soudain son attention. Simulacre, compétition, vertige et hasard ; ou plutôt, avec un usage prudent des synonymes : mimétisme, rivalité, vertige et hasard (2). Voilà qui démarre exactement comme le cycle girardien : désir mimétique, rivalité, crise mimétique, lynchage du bouc émissaire.

Est-il possible de mener jusqu’au bout le parallèle entre la classification de Caillois et les principaux concepts de la  théorie mimétique ? Si c’est le cas, quelle signification ce parallèle peut-il revêtir ?

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« A ma gauche » : mimétisme, rivalité, vertige et hasard ; « à ma droite » : désir mimétique, rivalité, crise mimétique, lynchage du bouc émissaire.

La similitude des deux premiers termes est évidente. Celle des troisièmes, vertige et crise mimétique, l’est presqu’autant. Car qui est pris dans la crise mimétique n’est plus lui-même, il est dépossédé de son libre arbitre et n’agit plus que conformément à la foule. Et c’est précisément dans l’oubli de soi-même que Roger Caillois identifie l’essence de la catégorie de jeux qu’il nomme Ilinx, la recherche du vertige.

Reste le quatrième terme. Pour achever le parallèle entre les catégories de Caillois et le cycle mimétique, il nous va falloir faire parler les mots : à première vue en effet, lancer les dés ou acheter un billet de loterie semble bien loin du lynchage d’une victime émissaire.

Pourtant, deux caractéristiques communes invitent au rapprochement. La première est le rôle du hasard. Il est bien entendu l’essence même des jeux qui portent son nom. Or, c’est également lui qui préside à la désignation d’un bouc émissaire.

Pas tout à fait, direz-vous. René Girard a relevé des critères rendant certaines victimes émissaires plus « convenables » que d’autres : jumeaux, estropiés, prisonniers, étrangers, etc. D’une manière générale, ceux qui sont isolés et ne peuvent susciter de représailles. D’autre part, la pratique « moderne » (disons pour la période historique) de désignation des boucs émissaires révèle un tropisme particulier : joignant l’utile à l’agréable, les accusateurs incriminent volontiers comme victimes expiatoires des personnes ou des groupes envers lesquels ils nourrissent des griefs particuliers.

Mais ces réserves n’extirpent pas le hasard du choix des victimes sacrificielles.

Une deuxième caractéristique rapproche le jeu de hasard du bouc émissaire : l’ambivalence de son statut, conjuguant haine et adoration. La victime d’un lynchage sacrificiel est simultanément un objet d’idolâtrie, pour avoir mystérieusement ramené la paix dans la communauté ; et un objet de détestation, l’unanimité s’étant faite pour voir en lui le fauteur de la crise. Le joueur connait lui aussi cette double valorisation. Il est un héros si le destin le désigne, un paria dans le cas contraire. Le vainqueur d’un banco est auréolé de gloire, on admire son audace, on s’interroge sur le lien invisible et secret qui l’unit au hasard ; tandis que le perdant n’est plus rien, sinon ruiné.

Approfondissons encore ce rapprochement. Dans un jeu de hasard, le joueur ne mobilise ni aptitude ni talent ni savoir-faire ; par principe, le résultat est totalement indépendant de toute action de sa part. De même, le bouc émissaire n’a aucune responsabilité dans la survenue de la crise, le retour de la paix n’est pas du à quelque mystérieuse faculté qu’il aurait exercée, mais seulement d’avoir servi de réceptacle à la violence dont la communauté s’est déchargée sur lui.

Cependant, ce rapprochement trouve sa limite : en effet, il n’existe aucune crise dont le résultat d’un jeu de hasard soit la résolution. Le jeu de hasard ressemble au mécanisme du bouc émissaire, mais il n’en est pas un puisque son résultat ne résout aucune crise.

La même observation vaut également pour les autres catégories. Ainsi, un jeu de compétition figure une rivalité mimétique, mais elle n’en constitue pas une ; pour preuve la poignée de main rituelle entre les adversaires à la fin des matches. Dans les jeux de simulacres, les joueurs sont conscients qu’ils imitent ; ils ne sont pas saisis par le désir métaphysique de s’approprier l’être même de leur modèle. Quant aux jeux de recherche du vertige, le joueur sait qu’ils ont un terme ou qu’il dispose de la possibilité de « revenir à lui » à sa guise.

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Les observations précédentes fournissent un indice pour interpréter ce parallèle. Les quatre catégories de jeux ressemblent aux moments-clefs de la théorie mimétique, mais elles ne sont pas régies par ses mécanismes ; elles en sont des images, pas des effets. Si elles étaient régies par les lois de la théorie girardienne, nous trouverions des désirs d’appropriation dans les jeux de simulacre, des rivalités mimétiques dans les jeux de compétition, aucune limite dans les jeux de vertige et une crise préalable dans les jeux de hasard. Et nous avons constaté que ce n’est pas le cas.

Prenons quelques exemples pour préciser cette idée que les jeux ressemblent aux moments-clefs, sans en être cependant des effets.

Lorsque deux joueurs d’échec s’affrontent, la rivalité est bien là. Mais elle est limitée dans le temps ; elle est circonscrite à l’objet du jeu ; les « représailles » acceptables sont définies par les règles ; enfin, c’est l’organisation  du tournoi qui désigne les adversaires : aucune partie n’est issue d’un rapport de médiation girardien entre les joueurs. Sauf bien sûr pour qui affronte le champion légendaire qu’il idolâtre, mais cela ne se produit pas tous les jours.

Un alpiniste amateur à la recherche de sensations fortes va solliciter un guide de haute montagne, et celui-ci saura jusqu’où ne pas aller trop loin pour son client. Voilà donc encore une notion de limite. Et d’autre part, il décide de s’engager dans ce loisir, il n’y est pas entraîné par un contexte de crise mimétique. Il est possible, sinon probable, que cette passion pour l’escalade lui ait été inspirée mimétiquement : mais c’est la course en montagne qui le sort de lui-même, pas la contagion d’une foule en crise.

Les jeux d’aléa ont aussi leur limite, c’est la mise. Un joueur peut la perdre, mais le jeu ne va pas jusqu’à son exécution. Et comme nous l’avons déjà noté, le fait de jouer ne répond pas à la nécessité collective de résoudre une crise mimétique.

Rappelons les caractéristiques des jeux, tels que les énoncent Roger Caillois ou Johan Huizanga (3). Ce sont des activités fictives, bien distinctes de la vie courante ; chacun est libre de s’y adonner ou pas, mais s’il le fait, ce sera dans le respect de règles strictes et de limites précises, en particulier de temps et de lieu ; leur but n’est pas productif, les joueurs y recherchent de l’incertitude, du suspens, de la tension et de la joie.

Que signifient donc les jeux, ces activités qui mettent en scène les moments-clefs de la théorie mimétique, qui les représentent, qui leur ressemblent, et qui pourtant échappent à ses lois : pas de désir d’appropriation, pas de montée aux extrêmes, pas de crise mimétique, pas de lynchage ?

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Compte-tenu du gabarit des articles de ce blogue, nous nous bornerons à suggérer quelques réponses, sans prétendre à leur exhaustivité.

La première est que cette ressemblance ne signifie rien : trouver des traces du mimétisme dans les jeux n’est que tautologique, puisque le mimétisme est partout. C’est une réponse un peu formelle et plutôt globale, mais elle reste concevable.

Une deuxième réponse est celle de la contemplation. Les jeux nous permettent de nous évader, pour un instant, dans un monde fictif. Mais un monde qui est bien le nôtre, puisque nous y retrouvons les mécanismes du mimétisme : imitation d’un modèle (jeux de simulacre), rivalité (jeux de compétition), oubli de soi (jeux de vertige), choix d’une victime expiatoire (jeux de hasard). Or, de ce monde fictif sont bannis les versants négatifs de l’anthropologie girardienne : personne n’est exécuté, l’oubli de soi ne passe pas par l’abandon au sein une foule furieuse, les adversaires dans le jeu ne sont pas des ennemis véritables, et nous ne cherchons pas à nous approprier l’être de ceux que nous imitons. Au fond, cette deuxième réponse consiste à vivre uniquement, l’espace d’un instant, la face lumineuse du désir mimétique.

Une troisième réponse est également possible, c’est celle du défoulement. Ce qui la suggère est l’invention des sports, à quoi les anglo-saxons ont explicitement attribué la mission d’épuiser notre agressivité. Et pour une bonne part, si l’on suit René Girard, celle-ci résulte des processus du mimétisme. Cependant, cette réponse est sujette à caution. Il n’est pas évident que l’habitude d’un simulacre, tels les jeux de rôle, érode le mimétisme de nos désirs ; ni que la pratique intense du saut à l’élastique n’atténue notre propension à suivre une foule en colère.

Dans une quatrième réponse, les jeux consistent à apprivoiser le mimétisme. Les rites et les tabous servent à tenir le mimétisme à distance, ainsi que l’a montré René Girard. Or, les jeux ont indiscutablement une dimension cérémonielle et  reposent sur des règles qui peuvent être vues comme autant de tabous. Dès lors, rien n’empêche de considérer un jeu comme un moment où nous nous exerçons à vivre selon les lois du mimétisme tout en évitant ses versants néfastes grâce aux ses règles. C’est s’exercer à les respecter ; c’est apprendre, non pas à sortir des lois du mimétisme, mais à les maîtriser en nous-mêmes.

Il existe encore une autre réponse, la cinquième, celle de la captivité. Les mécanismes girardiens sont en nous d’une telle prégnance que nous ne parvenons pas à en sortir, même pour un simple moment de détente et de divertissement. Cette remarque nous entraîne sur la piste du rejet et de la condamnation des jeux par certains. Non seulement futiles, les jeux peuvent aussi se révéler néfastes par leur porosité avec les mécanismes mimétiques du monde réel. Pas de victime physique, disions-nous, dans les jeux de hasard : sauf à la roulette russe. Pas d’appropriation de l’être de nos modèles : sauf en cas d’addiction aux jeux de rôle, où  se perd le sens de la réalité. Pas d’animosité mimétique entre des compétiteurs sportifs : sauf quand le football fait naître la haine entre les supporters de deux clubs. Jouer à se faire peur est sympathique lorsqu’il s’agit de la balançoire ou du parcours dans la maison hantée : c’est moins le cas lorsque cela débouche sur la confrontation américano-russe à propos de l’Ukraine (tel est le tribut de cet article à l’actualité).

Pour proposer d’autres interprétations du parallèle entre les catégories de Caillois et les moments clefs de Girard, n’hésitez pas bien sûr à déposer des commentaires.

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Comment terminer (et non conclure) cet article, sinon par un petit jeu ?

Rendez-vous sur la page contact de notre blogue :
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Indiquez laquelle des cinq interprétations du parallèle a votre préférence (une seule réponse possible). Le (ou les) vainqueur(s) sera (seront) celui (ceux) dont le choix est conforme à la majorité des réponses (mimétisme oblige). Résultat lors d’une prochaine chronique.

Faites vos jeux.

Rien ne va plus…

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(1) Roger Caillois, « Des Jeux et des hommes », 1958. Ci-joint un résumé de l’ouvrage :

(2) Girard pose lui-même ce parallèle dans « Des Choses cachées… », Livre 1, Chapitre III, paragraphe D. Il privilégie les jeux de hasard et en tire argument quant au concept de bouc émissaire, sans suivre la piste de la nature des jeux.

 (3) Johan Huizanga, « Homo ludens », 1938

Problèmes du système judiciaire en Bolivie

par Fernando Iturralde, enseignant à l’Université Catholique de La Paz, Bolivie
(illustration : l’ex-présidente Jeanine Añez en prison préventive depuis mars 2021).

Le problème de l’instrumentalisation politique du système judiciaire bolivien a été signalé par le rapport du GIEI (Groupe Interdisciplinaire d’Experts Indépendants) et par l’organisation Human Rights Watch (HRW), suite à la crise politique survenue après les élections présidentielles de 2019, aux persécutions politiques menées par le gouvernement de Jeanine Añez et aux arrestations rapides de figures politiques importantes de ce même gouvernement provisoire, une fois que le MAS (Movimiento al Socialismo) fut retourné au pouvoir. De façon similaire, la page sur la Bolivie dans le site du Freedom House mentionne la même situation, mais signale une première cause possible de ce problème : le système judiciaire bolivien aurait une particularité remarquable, il serait le seul système du monde à mettre les membres du pouvoir judiciaire au scrutin populaire. Les membres du Tribunal Constitutionnel Plurinational (TCP) comme ceux de la Cour Suprême sont d’abord choisis par l’approbation aux deux tiers du pouvoir législatif, puis soumis à la décision d’une majorité simple de la population.

Cette particularité est le résultat d’une réforme mise en place en 2010, qui avait plusieurs objectifs. D’une part, elle cherchait à « démocratiser » la justice, non seulement en soumettant le pouvoir judiciaire à l’élection populaire, mais aussi par le fait qu’elle devait en finir avec le monopole de la corruption du système par les élites économiques (déterminées par l’héritage colonial). En réalité, elle fut plutôt une stratégie du parti au pouvoir à ce moment, le MAS, pour utiliser la justice à des fins politiques. Peut-être les deux objectifs étaient-elles liés : les idéologues du MAS pensaient que la véritable solution à la corruption par l’argent de la justice était sa dépendance au pouvoir d’un gouvernement populaire, un gouvernement des classes auparavant exclues du pouvoir.

Si c’est le cas, alors il faudrait voir dans cette stratégie quelque chose de semblable à celle des partis d’extrême gauche : la seule façon de faire face au pouvoir historique d’une classe, c’est de s’emparer des institutions que cette classe a mises en place à son propre profit. Dans ce sens, le problème en dernière instance serait un problème de classe, historique et colonial. C’est-à-dire que la lutte pour s’approprier le système judiciaire serait une lutte pour faire justice au niveau historique. Il s’agirait de mettre fin aux inégalités et disparités qui ont prévalu jusqu’à l’entrée du MAS au gouvernement. En termes mimétiques, ce gouvernement représenterait la réponse à une réciprocité négative qui fut entamée et perpétuée par d’autres. On comprend bien que cette perspective dépend d’une vision de l’histoire comme réciprocité négative entre deux blocs, de telle façon que tout soit légitime dans cette lutte, même l’appropriation de la justice.

 Notons que la polarisation politique (qui pourrait être aussi celle de classe ou d’appartenance ethnico-culturelle) tend vers l’appropriation du système judiciaire ; en conséquence, il faut penser que c’est sur cet objet de désir que les rivaux vont devenir des doubles. Il faut alors se demander : pourquoi le système judiciaire ne peut jamais devenir indépendant des élites de pouvoir ? Serait-ce à cause d’une incapacité de la population et des juges pour entrer dans la modernité ? Ou, au contraire, serait-ce peut-être le signe d’une entrée trop rapide dans une modernité incomplète ?

 S’il faut lutter pour s’approprier la justice et les appareils d’État (les institutions politiques), c’est bien parce que c’est par là que s’exerce le pouvoir réel, véritable. C’est une part de la lutte mimétique pour l’objet du désir qui représente le plus le pouvoir : l’État. Mais ce qui se cache derrière ce désir d’appropriation (et c’est la leçon qu’on peut tirer des évènements récents de l´histoire politique bolivienne) est la possibilité d’avoir à sa disposition non seulement le pouvoir militaire (soumis au pouvoir exécutif) mais aussi le pouvoir policier (appelé par la Constitution à défendre et protéger la société). C’est la violence des pouvoirs coercitifs de l’État qui est en jeu dans la lutte mimétique pour le pouvoir judiciaire.

Ici, on peut introduire des éléments de la théorie mimétique pour éclairer ces problèmes sociaux : les rivaux vont s’imiter de plus en plus dans la réciprocité violente qui les réunit autour de l’objet. Cette réciprocité est responsable de l’indifférenciation croissante entre les deux groupes. À partir d’un certain moment, le désir des rivaux de se différencier prendra le relais du désir de l’objet de telle façon que la rivalité autour du pouvoir de l’État et du pouvoir judiciaire cache en vérité la coïncidence dans le désir de ceux qui s’opposent. Les identités ethniques, culturelles, de classe, idéologiques, de droite et de gauche ne font que détourner notre attention d’un seul et unique désir : s’emparer du pouvoir de l’Etat et du pouvoir judiciaire pour se défaire du double devenu monstrueux. La véritable question l’impartialité de la justice reste comme un tréfonds dont personne ne se souvient et que personne ne veut vraiment atteindre. L’obtention des faveurs du système judiciaire –comme s’il s’agissait d’une divinité ou d’une violence sacrée (telle le kudos commenté dans La violence et le sacré)– garantit la victoire sur l’ennemi, mais cette victoire ne peut être que provisoire et annonce le retour de la vengeance.

Une preuve du fonctionnement mimétique que nous décrivons ici en ce qui concerne la justice bolivienne se trouve dans ce qui s’est passé durant le gouvernement provisoire de Jeanine Añez : au lieu de s’occuper de préparer les nouvelles élections, le plus vite possible (pour ne pas perdre le peu de légitimité qu’il avait), les membres du gouvernement se sont occupés eux aussi de persécuter judiciairement les leaders du MAS. Ainsi, une première hypothèse explicative à partir de la théorie mimétique de cette crise de la justice bolivienne serait cette réciprocité négative qui, déjà déclenchée depuis quelques années, continue à indifférencier les fonctions des institutions démocratiques.

Une autre approche du problème vient d’un article de Jean-Pierre Dupuy, dans son livre de 1982, Ordres et désordres. Nous nous référons au texte « Randonnées carnavalesques », qui traite des relations que les brésiliens ont avec leur bureaucratie. L’article nous explique la différence entre les deux modalités du rapport que les gens établissent avec leurs institutions : un rapport moderne, et un qui n’est pas tout à fait modernisé. Les activités quotidiennes des pays peu modernisés ne sont pas tout à fait délivrées d’un rapport d’autorité encore lié au sacré. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’anonymat des institutions, mais plutôt des liens de réciprocité avec des « leaders charismatiques » :

« La notion d’association volontaire, instaurée par un contrat librement établi entre ses membres, […] n’a jamais vraiment fait le poids devant les diverses formes de clientélisme qui réunissent autour d’un leader plus ou moins charismatique une masse hiérarchisée de féaux serviteurs. »

Cela voudrait dire que le processus de désacralisation qui permettrait de sortir de ce type de relations ne fut jamais accompli ou du moins mené avec succès jusqu’au seuil nécessaire. Dans ce cas, l’annulation des liens de solidarité réciproque dont parle Paul Dumouchel dans Le sacrifice inutile (2011) serait un réquisit pour l’épanouissement de l’indifférence, ce nouveau sacré moderne qui met un obstacle à la contagion des violences interpersonnelles. Toute lutte interindividuelle capable de mener à des questions judiciaires, serait aussi une lutte qui impliquerait des gens au pouvoir (ou leurs partis politiques) et ses luttes pourraient se propager par contagion au sein de la population. Si le contrôle de la justice ne finit pas de sortir des mains des élites – vieilles, nouvelles, économiques ou politiques –, c’est parce que la population bolivienne agit encore sous des logiques de loyauté traditionnelle en fonction des groupes qui occupent le pouvoir.

A partir de ces deux lignes de pensée, la question serait de savoir jusqu’à quel point le pouvoir indifférenciateur de l’argent est préférable au pouvoir politique de type traditionnel dans des sociétés comme la Bolivie. Si auparavant c’était bien l’argent qui commandait la justice et aujourd’hui ce sont les appartenances politiques, on pourrait croire qu’il y a eu une sorte d’involution historique ou un retour en arrière par rapport aux critères de la modernité occidentale. Mais si nous optons pour cette possibilité, nous laissons de côté le fait que la corruption de la justice par l’argent peut être encore une façon de survivre des pratiques clientélistes et prémodernes, mais sous les apparences de modernité qu’apportent les échanges monétaires.

La dernière approche du problème du système judiciaire bolivien à partir de la théorie mimétique se trouve dans la communication que Paul Dumouchel fit récemment à propos des démocraties et leur affaiblissement. Lors des questions, le conférencier rappela au public l’importance que la différence spécifique du système judiciaire bien institutionnalisé avait pour le Girard de La violence et le sacré. En effet, la discussion culturelle pourrait bien se réduire à cette remarque près : les sociétés sans pouvoir judiciaire indépendant de ses conflits internes sont des sociétés condamnées à la réciprocité négative. Une indépendance du pouvoir judiciaire par rapport au pouvoir politique serait préférable, mais ceci semble très difficile à mettre en place puisque la population même a l’habitude de résoudre ses rivalités interindividuelles par l’intermédiaire des leaders charismatiques et des cercles fermés d’appartenance.

Nous comprenons que la justice en Bolivie reste encore trop soumise aux élites de pouvoir du pays. Ceci pourrait s’expliquer soit parce que les formes prémodernes des liens de solidarité et loyauté continuent à régir la population, soit parce que la modernisation mercantile n’a pas fini de s’établir au pays. Dans tous les cas, il s’agirait de contenir des violences qui, de toute autre façon, exploseraient dans une indifférenciation dangereuse. Le problème qui surgit ici, est que nous retombons dans l’argument utilisé communément pour défendre des systèmes autoritaires censés maintenir la paix. Dans les cas des invasions de l’Irak et de la Libye, par exemple, des gens disaient que sans Saddam Hussein et sans Kadhafi, il n’y aurait pas de paix. Faudrait-il alors croire qu’il y a des populations culturellement et historiquement déterminées à désirer pour elles des gouvernements autoritaires (comme semble le suggérer Emmanuel Todd, par exemple, dans le cas de la Russie et Poutine) ? La culture ou l’histoire de certaines populations pourraient-elles être à l’origine de ce désir qui préfère sacrifier l’institutionnalisation démocratique moderne au nom d’une stabilité que seule peut garantir une autorité forte ?

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