La crise du désir

par Jean-Louis Salasc

Joël Hillion vient de publier un nouvel essai (1). Pour lui, le désir est en crise, et cette crise est peu et mal identifiée. Le but de son essai est donc de lui trouver sa place, dans un tableau général où les crises ne manquent pas. Disons d’emblée que Joël  Hillion attribue un rôle centrale à la crise du désir ; nous pourrions presque employer la métaphore de « mère de toutes les crises », métaphore convenue que l’auteur évite fort heureusement.

Joël Hillion est un girardien de toujours. C’est bien sûr avec le prisme de la théorie mimétique qu’il analyse cette crise du désir. Il s’attache à révéler ses liens avec d’autres crises, comme l’impasse économique actuelle, ou encore ce qu’il nomme la « crise de l’intelligence ». En fin d’ouvrage, il s’efforce de dégager de ses analyses, sinon des solutions, du moins des pistes de réflexion.

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Batman et le Joker

« Ceci gâche tout ! Tu n’es plus maintenant qu’un « Bruce » dans un costume de chauve-souris » : le Joker est dépité par la révélation de l’identité de Batman.

Qui ne connait Batman, le justicier nocturne dont la tenue évoque la chauve-souris ? Il est, paraît-il, le préféré parmi tous les super-héros dont la culture populaire américaine a multiplié les figures depuis les années trente (Superman, Wonderwoman, Hulk, etc.) Bandes dessinées, films, séries de télévision, jeux vidéos, Batman est omniprésent.

Il est apparu en mars 1939. Ses créateurs se sont inspirés de Superman, Zorro et… Sherlock Holmes ! Comme tous ses congénères, il œuvre bien sûr dans le camp du bien, porte une tenue spécifique et son identité « dans le civil » est cachée. Batman pourtant se distingue par une caractéristique unique : il est un « homme comme tout le monde », il ne dispose d’aucun pouvoir exceptionnel ; sa maîtrise incomparable des arts martiaux est le fruit d’un entraînement laborieux. Il s’est donné pour mission de ramener la justice dans Gotham, une ville gangrenée par la corruption ; Batman capture les « méchants » et les traîne en justice sans jamais les tuer. Les « méchants » prennent souvent la forme de monstres : l’homme-pingouin, Catwoman, Mister Freeze, Double-Face, etc.

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Les trois masques du persécuteur

par Jean-Louis Salasc

Les relations interindividuelles prennent parfois un tour pathologique, que le psychosociologue Stephen Karpman a décrit par un triangle célèbre : « bourreau », « victime » et « sauveur ». Son intensité dysfonctionnelle se situe dans une large palette, depuis de simples taquineries jusqu’aux conflits violents. Si ce schéma triangulaire présente une grande puissance descriptive, il ne dit rien par contre des motifs qui poussent les gens à entrer dans de tels jeux relationnels.

A cette question des motifs, le billet que voici propose une réponse. Elle s’appuie sur la théorie mimétique.

Cette réponse porte une conséquence notable : dans les jeux relationnels à la Karpman ne se trouvent que des « bourreaux ». Les termes de « victime » ou de « sauveur » ne désigneraient  ainsi que des rôles, des stratégies ou tactiques, plus ou moins conscientes.

Disons des masques, puisqu’ils servent à dissimuler le vrai visage, celui du persécuteur.

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Du « comme si » au « comme lui »

par Olivier Joachim

Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.

Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.

Le modèle ou les modèles

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Les leçons de vie de la Formule 1

par Géraldine Mosna-Savoye. Crédits : Clive Mason – Formula One / ContributeurGetty

Ce billet est la transcription d’une émission de Géraldine Mosna-Savoye, diffusée le 22 avril dernier sur France Culture, dans sa chronique Carnet de Philo : « Ce que j’ai appris sur les relations humaines en regardant des courses de F1 ».

Qu’avez-vous fait dimanche après-midi ? Je sais, dimanche, c’est déjà loin, mais j’en garde pourtant encore un vif souvenir… Car, pour ma part, j’étais devant la télé. Et plus précisément devant la Formule 1, le Grand Prix d’Emilie-Romagne. Jamais je n’aurais cru faire ça un jour dans ma vie… mais bon. C’est que j’ai découvert une série incroyable sur la F1. Qui s’appelle « Formula One, drive to survive », traduit en français par : « Pilotes de leur destin ». 

Je confirme : le titre n’est pas mensonger ; non seulement la mort ne cesse de planer sur chacun des épisodes, puisque chaque pilote joue littéralement sa vie lors d’une course, mais surtout parce que, durant les trois saisons disponibles, il est surtout question des pilotes en tant que tels : leurs caractères, enfin leur mental pardon, leurs histoires (surtout faites de sacrifices familiaux et d’entraînements), leurs obstinations, et surtout leurs rivalités. 

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Théorie mimétique et sociologie de la religion

À propos du livre de Hans Joas, La foi comme option – Possibilités d’avenir du christianisme (Salvator 2020)

Hans Joas est un sociologue allemand de renommée internationale né en 1948. Il s’est fait connaître par une importante contribution à la théorie de l’action (cf. La Créativité de l’agir, Cerf 1999). C’est aussi un catholique affiché qui a écrit plusieurs ouvrages engagés sur des questions en rapport avec la religion (The Genesis of Values, Comment la personne est devenue sacrée – Une nouvelle généalogie des droits de l’homme…) Contrairement à ce que semble indiquer le titre, son dernier ouvrage n’est ni un témoignage personnel, ni une réflexion théologico-philosophique,  et il y est fort peu question de la foi en tant qu’expérience vécue. L’intention du livre est de montrer la fragilité des « préjugés sécularistes » associant rationalité et incroyance et d’ouvrir l’« espace de parole qui permet aux individus d’accéder à la liberté d’exercer soit l’option séculière, soit l’option de la foi, d’une foi déterminée. » La démonstration repose sur une analyse sociologique du phénomène de sécularisation, notion dont l’auteur montre qu’il est difficile d’en donner une définition univoque, dans la mesure où elle renvoie à différentes tendances qui ne sont pas toujours aussi étroitement liées qu’on le pense à l’affaissement des convictions, telles que le déclin de certaines pratiques rituelles ou le retrait de la religion hors de l’espace public. 

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Michel Serres toujours présent

Voici deux ans nous quittait Michel Serres.

Olivier Joachim marque cette date en proposant un très bel hommage dans le magazine iPhilo. Il y déchiffre le fascinant jeu de convergences et divergences entre Michel Serres et René Girard.

Le lien vers cet article :

https://iphilo.fr/2021/06/01/michel-serres-et-rene-girard-points-de-vue-transcendants-olivier-joachim/

Michel Serres encore dans l’actualité avec la publication posthume de son dernier livre, consacré à La Fontaine. (1)

La Fondation Michel Serres-Institut de France, l’École normale supérieure – PSL et Le Pommier organisent à cette occasion un colloque par visioconférence le mardi 8 juin prochain à 16 heures. Le lien pour vous inscrire :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52249_non-1/la-fontaine-par-michel-serres.html

(1) Michel Serres : « La Fontaine, une rencontre par-delà le temps », édité et présenté par Jean-Charles Darmon, juin 2021, éditions Le Pommier, 432 pages

La foi au-delà du ressentiment

par Christine Orsini

Le livre de James Alison qui vient de paraître aux éditions du Cerf rassemble des écrits anciens (sept conférences et quelques textes ajoutés). Publié il y a une vingtaine d’années en anglais et traduit seulement aujourd’hui dans notre langue, ce livre a pour sous-titre : « Fragments catholiques et gays ». James Alison attribue à sa vocation de « prêcheur de grâce » son entreprise « apparemment impossible », de parler de la foi en théologien et à la première personne à partir des réalités « gay ». Prêcher la grâce « oblige à chercher à vivre sa réalité avec une certaine transparence pour pouvoir parler comme un pécheur en train de devenir fils de Dieu. »

Qu’est-ce que la grâce ? L’exact contraire du ressentiment et le seul moyen de s’en guérir. Le ressentiment est un auto-empoisonnement qui semble inévitable dans le contexte mimétique des relations humaines : chacun reçoit son « être », on pourrait dire son « droit à l’existence » d’un groupe d’appartenance ; chacun de nous se construit et se définit sous le regard d’autrui.  Comment le paria, l’exclu, par exemple la personne « gay », à qui dès son plus jeune âge on conteste le droit d’aimer et d’être aimé « tel qu’il est », pourrait-il échapper à la haine de soi ? Le ressentiment est le châtiment qu’une humanité fratricide s’inflige à elle-même. La grâce, elle, est un don de Dieu, un appel à devenir « fils de Dieu », ce qui pour Alison signifie comme une nouvelle création de soi-même, un changement radical de point de vue sur l’existence, une conversion qui consiste à recevoir son identité de la victime pardonnante.

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Prévention de la consanguinité au Paléolithique

par Jean-Marc Bourdin

Le site de vulgarisation scientifique Sciencepost a récemment publié un article intitulé : “Comment homo sapiens a-t-il évité la consanguinité ?”

La génétique des fossiles permet désormais d’envisager une réponse à cette importante question : d’après ses analyses, qui portent toutefois sur des données trop limitées pour que la conclusion soit certaine, les femmes quittaient le groupe au moment où elles arrivaient  à l’âge de procréer. La communauté était donc patrilocale, le couple s’installant dans le groupe de l’homme, et patrilinéaire, chaque membre de la famille ainsi constituée relevant du lignage paternel. Avant que les règles ne se diversifient presque à l’infini, comme l’ont montré les études ethnologiques consacrées à la parenté dans les cultures qui ont survécu jusqu’à l’époque moderne, la pratique originelle aurait donc été uniforme ou, à tout le moins, fortement prédominante.

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St Paul, influenceur avant l’heure ?

par Hervé van Baren

Le texte qui suit est une réflexion inspirée par le récent article publié sur notre blogue, La dépossession de soi1, et plus particulièrement par la vidéo Influenceuse2 qui l’accompagne.

Tout au long de ses épîtres St Paul nous exhorte à la dépossession, à abandonner tout individualisme pour nous fondre en Christ, à imiter Jésus-Christ, à dépasser les différences, à troquer la loi pour l’Esprit. Voici quelques exemples de tels versets :

Avec le Christ, je suis un crucifié ; 20je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. (Galates 2, 19-20)

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