COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique

par Jean-Marc Bourdin

La peste était dans Thèbes et l’inconduite d’Œdipe en était responsable. La peste dévastait l’Europe médiévale et les juifs en auraient été les vecteurs pour le contemporain Guillaume de Machaut. Mais la médecine et l’hygiène avaient fait de tels progrès que ce n’était plus qu’un sujet d’étude et une occasion pour notre hubris actuelle de se moquer de l’irrationalité des accusations portées contre les initiateurs présumés de ces épidémies.

Un virus faiblement létal vient nous rappeler utilement que notre maîtrise scientifique ne modifie en rien certains de nos fondamentaux anthropologiques. Ainsi la contagion de la maladie se mêle-t-elle inextricablement à la crise sociale : la bourse effondre la valorisation des entreprises et donc les retraites par capitalisation ; des vols de masques et de gel hydroalcoolique se produisent dans les hôpitaux ; les consommateurs stockent pâtes et riz ; la culture et le sport de masse et, plus généralement, la plupart des activités qui rassemblent une foule de plus de cent personnes, sont condamnés à supprimer leurs manifestations pour un temps indéterminé ; les déplacements internationaux touristiques et professionnels subissent des interdictions comparables ; les enfants ne sont plus les bienvenus dans les écoles, collèges, lycées, universités et crèches ; les parents salariés sont invités à garder leurs enfants et, par voie de conséquence, dissuadés ou empêchés d’aller au travail, leur activité quotidienne habituelle ; ceux qui travailleront malgré tout ne pourront pas déjeuner au restaurant ou dans un bar ; et tout le reste ou presque à l’avenant. Il n’y a guère que les soins qui s’intensifient, le reste de la vie sociale se rétrécissant comme peau de chagrin. René Girard s’interrogeait sur la nature de la crise thébaine, peste sanitaire et/ou sociale. On le voit aujourd’hui : elles sont intimement liées et sont susceptibles de se nourrir mutuellement.

Continuer à lire … « COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique »

Les hauteurs tourmentées de Hölderlin

A propos du livre de Benoît Chantre Le Clocher de TübingenŒuvre-vie de Friedrich Hölderlin, paru aux éditions Grasset.

Cet ouvrage se veut à la fois une suite à l’enquête sur la relation franco-allemande ouverte avec René Girard, dans Achever Clausewitz en 2007, et une introduction à l’œuvre fondamentale et curieusement mal connue d’un des plus grand poètes modernes.

Le magazine Artpress, dans son dernier numéro de février, publie un entretien avec Benoît Chantre :

« En vous lisant, on pense aux travaux que vous avez menés avec René Girard. Particulièrement lorsque vous évoquez « La Mort d’Empédocle », figure qui renvoie à l’autosacrifice de Hölderlin s’abîmant dans une prétendue folie. Ne pourrait-on pas voir dans le poète le bouc émissaire caché d’une génération égarée dans la poursuite d’idéaux politiques ou philosophiques voués à l’échec ? Lire la suite

Nous vous proposons ci-dessous  l’article de Francine de Martinoir, paru dans le journal La Croix du 2 janvier 2020.

 » Dans l’immense continent du Romantisme allemand, peu arpenté par les lecteurs français, une figure demeure aujourd’hui singulièrement floue : de Friedrich Hölderlin (1770-1843), on a retenu quelques oeuvres et l’image d’un poète devenu fou, isolé dans une tour à Tübingen, de 1807 à sa mort. Dans un magistral retour aux différents épisodes de sa vie, à tous ses textes, aux données historiques, aux interrogations politiques et philosophiques de l’Allemagne, en particulier à Iéna, au tournant du siècle, que Xavier Tilliette a appelé « une heure étoilée de l’humanité», Benoît Chantre reconstitue comme on l’avait rarement fait la vie intérieure et la création de Hölderlin. « 

Suite sur le site de La Croix

La résistible ascension des lyncheurs.

par Christine Orsini

René Girard aimait bien le mot de Churchill sur la démocratie, « le plus mauvais régime à l’exception de tous les autres ».  C’est une formule, en effet, pleine de sens. Elle dit d’abord la singularité de la démocratie : son auto-critique permanente, si souvent soulignée par Girard, constructive quand elle contraint à la vigilance et à des réformes nécessaires à son bon fonctionnement ; mais aussi destructive quand elle se complaît dans le ressentiment et mène à la division ou au repli de chacun sur soi. La formule dit aussi qu’il n’y a pas de bon régime politique ; cette défiance ou cette lucidité à l’égard de la politique est profondément girardienne et de source biblique : contre le rationalisme et le « trop d’humanisme » de la philosophie des Lumières, Girard fait du péché originel une intuition anthropologique fondamentale : « il n’y a pas d’autre homme que l’homme de la chute », l’homme en proie au désir et aux rivalités mimétiques. Enfin, « le pire des régimes » est finalement le meilleur de tous : ne serait-ce que pour cette raison, il mérite amplement, quand il est attaqué, d’être défendu.

La démocratie aujourd’hui est en crise, une floppée de bons livres, l’ensemble des médias et le quotidien de chacun en apportent des témoignages tous les jours.  Cette crise concerne non seulement ce que nous appelons « l’Amérique de Trump » mais, à des degrés divers, la plupart des pays d’Europe. La Russie, qui est une « démocrature » est soupçonnée de jeter de l’huile sur le feu, particulièrement en période électorale.

C’est dans ce contexte que la frontière séparant vie publique et vie privée, poreuse mais qu’on croyait sacrée dans notre République, vient d’être violée et un tabou transgressé : la protection de la personne, matrice des « droits de l’homme ». La renonciation de Benjamin Griveaux à sa candidature pour la Mairie de Paris à la suite de la mise en circulation sur un site porno puis sur Twitter d’images à caractère strictement privé, constitue un séisme politico-médiatique.  En termes girardiens, cet effacement délictueux de la différence entre le public et le privé constitue une nouvelle étape du processus d’indifférenciation, qui est le nom anthropologique de la violence humaine, celle qui est infligée à l’homme par l’homme. 

Continuer à lire … « La résistible ascension des lyncheurs. »

Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ?

par Jean-Louis Salasc

« Toujours chercher le quatrième », telle était la recommandation de Claude Lévi-Strauss face à un ensemble de trois éléments. Il s’appuyait en effet sur la notion mathématique de « groupe de Klein » pour décrire les systèmes d’échange dans une communauté ; et le nombre minimal d’éléments pour pouvoir définir un tel groupe est précisément de quatre. Or, la théorie mimétique s’illustre par un triangle, celui constitué par le sujet, l’objet du désir et le médiateur qui inspire ce désir. Où nous conduirait d’appliquer à ce triangle  la recommandation de Lévi-Strauss ?

Il nous faut donc joindre au trio mimétique une quatrième personne, bien distincte. Et pour cela, elle ne doit être ni médiateur, ni soumise à son influence, ni objet du désir. C’est donc un élément neutre (les adeptes des mathématiques apprécieront le charme de la coïncidence). Mais pourquoi donc l’ajouter si c’est un élément neutre ? Restons à trois personnes et tout ira bien.

Il existe cependant une très bonne raison de l’ajouter ;  cette quatrième personne tient un rôle dans le système relationnel mimétique : elle est celle qui n’est pas désignée par le médiateur. Le sujet ne sait où tourner son désir, le médiateur va lui désigner l’objet. Mais désigner, c’est distinguer. Et l’acte de distinguer exige d’avoir à faire un choix entre au moins deux éléments. Autrement dit, s’il ne se trouve qu’un seul objet possible, le rôle du médiateur est strictement tautologique : cela ne signifie pas grand chose que de désigner le seul choix existant. Mais grâce à notre quatrième personne, le rôle de médiateur devient substantiel, puisqu’il différencie l’un des deux objets possibles.

Troquer le triangle mimétique pour un carré ne remet pas en cause l’analyse girardienne du désir. Bien évidemment, l’objet du désir y est désigné parmi nombre de possibilités. Simplement, le triangle ne les représente pas.

A ce stade un petit croquis s’impose. Voici le triangle bien connu, dans lequel le médiateur désigne l’objet au sujet et suscite ainsi son désir :

Passons maintenant au carré ;  il montre les deux objets parmi lesquels le médiateur « choisit » :

Continuer à lire … « Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ? »

Donald, Greta et le réchauffement climatique

Par Hervé van Baren

Donald Trump (l’homme le plus puissant de la planète) et Greta Thunberg (une lycéenne suédoise) s’interpellent à la tribune de Davos par discours interposé. Sur un sujet aussi sérieux que le réchauffement climatique, comment pouvons-nous rester enfermés dans des disputes stériles, qu’est-ce qui rend impossible l’unanimité agissante ? Aucun appel à la raison, aucun message alarmiste ne semble en mesure de nous rassembler autour d’un projet commun, ce qui me semble pourtant la condition nécessaire à une action concrète et efficace. Nous trompons-nous de combat ? La nécessité impérative ne serait-elle pas de rétablir un dialogue, de chercher un compromis acceptable par tous, avant d’appeler à l’action ? Si c’est le cas, alors qu’est-ce qui rend impossible cette communion vertueuse, quelle force invincible nous divise au lieu de nous rassembler ?

Hier soir, sur un tout autre sujet, mon épouse citait un morceau de verset de l’Evangile selon St Matthieu. Le voici :

« Qui n’est pas avec moi est contre moi […] » (Matthieu 12, 30)

Pour ceux qui ne seraient pas familiers de ma lecture parabolique de la Bible, je renvoie à la plupart de mes précédents articles sur ce beau blogue. Pour résumer, mon hypothèse exégétique est que de nombreux versets et de passages bibliques peuvent être lus de deux manières. La première consiste à lire dans le contexte historique, culturel et religieux convenu. Dans ce cas on a, dans le texte, une loi, une vérité absolue, un dogme ou un article de foi, ou encore une information historique.

Quiconque n’est pas avec Jésus est contre Jésus. Quand on veut bien y réfléchir, un tel verset est bien embarrassant. Je pourrais ne pas vouloir suivre Jésus, ne pas croire qu’il est Fils de Dieu, voire Messie. Je pourrais refuser d’en faire l’objet de ma foi religieuse, ne pas croire aux miracles que les Evangiles lui prêtent. Je pourrais faire tout cela et pour autant reconnaître en cet homme un sage, et être touché par certaines de ses paroles. Je serais alors comme beaucoup d’athées et d’agnostiques qui déclarent avoir du respect pour Jésus sans pour autant adhérer à tout son enseignement, et encore moins aux dogmes que l’Eglise en a tirés. Le verset dit clairement que dans ce cas, ma relation à Jésus ne serait ni neutre, ni distante : elle serait résolument hostile.

L’autre interprétation, ce que j’appelle la lecture parabolique, constate que cette parole n’est ni une loi, ni un dogme, ni une morale, ni la transcription d’une parole historique, c’est une révélation, et peu importe en définitive qu’elle soit proférée par Jésus ou par quelqu’un d’autre. C’est une parabole, une histoire fictionnelle destinée à nous faire réfléchir. Les paraboles révèlent la plupart du temps un mécanisme universel de la violence humaine, à la fois familier et parfaitement invisible (sinon il n’y aurait pas besoin de nous le révéler). René Girard a été le premier à décrire cette dimension parabolique, en décelant dans des passages à caractère mythologique ou sacrificiel une révélation implicite du très concret mécanisme victimaire.

Dans le cas présent, le mécanisme n’est pas si difficile à repérer. On est soit pour soit contre ; pas de neutralité possible. C’est ce qui arrive quand un conflit violent éclate. Plus le groupe se scinde en deux camps adverses, plus les individus qui ne sont pas gagnés par la rage homicide sont sommés de faire leur choix. Rester neutre n’est pas en option. En temps de guerre, on fusille les traîtres, et dans leur grande majorité ces affreux ne sont pas des espions à la solde de l’ennemi : ce sont des individus qui décident, parfois en âme et conscience, parfois pour des raisons moins nobles, de ne plus participer au massacre. En temps de guerre on a beaucoup moins de chance de se faire trouer la peau par l’ennemi que par ses amis, lorsqu’on a l’outrecuidance de prétendre renoncer à assassiner des pauvres gens qui, tout bien considéré, ne nous ont rien fait.

C’est une autre constante universelle de la violence humaine : dans un conflit, le crime suprême, impardonnable, est de ne pas prendre parti. En relisant bien le verset, on voit que c’est exactement cela qu’il exprime.

Comment cette interprétation parabolique nous éclaire-t-elle sur nos réactions aux discours de Donald Trump et de Greta Thunberg ? Nous prenons le verset dans son sens premier, celui qui nous saute immédiatement aux yeux. Nous sommes sommés de prendre parti soit pour Donald Trump, soit pour Greta Thunberg, et cette injonction irrésistible nous est invisible en tant que telle. Nous voyons notre libre arbitre dans le choix d’un des deux camps, sans voir que le mécanisme exposé par le second sens du verset nous enlève en partie ce libre arbitre, puisqu’il nous interdit une troisième possibilité, ne pas choisir, ou différer ce choix, par exemple le temps de mieux nous renseigner. J’insiste sur le fait que je me place ici en dehors de toute morale ou de recherche de la vérité dans les discours respectifs. Il est clair pour moi que l’approche de Donald Trump relève de la désinformation et du déni, celle de Greta Thunberg de la recherche de la vérité, fût-elle désagréable à contempler. Mais le présent article n’est pas un article d’opinion. L’objectif n’est pas de décider qui de Donald Trump ou de Greta Thunberg a raison, mais bien de voir comment un débat comme celui-ci conduit systématiquement à la polarisation violente, à la formation de deux camps hostiles.

L’analyse des discours de Donald et de Greta permet de comprendre la raison de notre apparente impossibilité de nous accorder.

Le discours de Donald Trump (extraits) :

« Ils veulent nous voir échouer, mais ça ne marchera pas » 

« Pour accueillir les possibilités de l’avenir, nous devons rejeter les prophètes de malheur avec toutes leurs prédictions apocalyptiques »

« Nous ne laisserons pas l’extrême-gauche détruire notre économie et notre pays, éradiquer notre liberté 

« Ces prophètes de malheur veulent tous la même chose, le pouvoir absolu et contrôler le moindre aspect de nos vies ».

Cette partie du discours de D. Trump est un appel à peine masqué à l’élimination du bouc émissaire, en l’occurrence Greta et ses amis. Le propos n’est pas sans rappeler le poème de Guillaume de Machaut analysé en détail par René Girard1. Il y a la peste et les habitants de la ville tombent comme des mouches. Laissons faire la peste, mais désignons les Juifs comme la source du mal : ils empoisonnent les rivières. Laissons le réchauffement climatique détruire le monde, mais n’oublions pas de punir Greta et ses amis, ces prophètes de malheur qui nous disent que la peste, c’est nous. Donald Trump manie à la perfection l’accusation sacrificielle. Plus elle est excessive, plus cela fonctionne.

Le discours de Greta Thunberg (extraits) :

« Notre maison brûle toujours et votre inaction nourrit le feu à chaque minute ».

« On m’a avertie que dire aux gens de paniquer […] est une chose très dangereuse ».

« Nous nous fichons de vos histoires de partis. La droite et la gauche, comme le centre, ont tous échoués ».

« Ce que nous vous demandons, c’est d’agir comme si vous placiez l’amour de vos enfants au-dessus de tout ».

A priori, on a un discours aux antipodes de celui de D. Trump. La force qui devrait nous faire agir est l’amour. Tous les partis sont interpellés. Les faits sont rappelés et étayés par les données scientifiques.

Cependant, ce qui nous intéresse ici c’est un aspect particulier du discours, à savoir sa contribution ou pas à l’escalade violente. De ce point de vue, Greta Thunberg échoue à participer à la réconciliation des clans opposés. Elle utilise le « vous » accusateur, qui implique qu’elle s’exclut elle-même du groupe des fautifs. Elle utilise des mots comme « échouer » qui cherchent à culpabiliser. Sans le nommer, elle diabolise son adversaire.

Il n’y a rien dans le discours de Greta qui incite à sortir de la polarisation. Pour obtenir cet improbable résultat, il est nécessaire de reconnaître sa part de responsabilité dans le conflit. Par exemple, Greta, on le lui a d’ailleurs assez reproché, pourrait reconnaître qu’elle est aussi une consommatrice et qu’elle participe au réchauffement. Il est tout aussi nécessaire de reconnaître une part de vérité chez l’adversaire. Elle aurait pu, par exemple, reconnaître que les actions à prendre pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables auront vraisemblablement des conséquences néfastes sur l’économie, et par conséquent sur nos vies. Qu’il y a là un sacrifice à consentir. En verbalisant cette évidence elle n’aurait fait qu’exprimer les peurs des climatosceptiques qui sont à la source de leur déni, sans les juger.

Nous avons toujours l’impression que faire un pas vers l’adversaire et reconnaître une part de responsabilité chez nous déforce notre message et trahit nos valeurs. En réalité, parce qu’une telle démarche est la seule qui puisse laisser entrevoir une réconciliation, c’est aussi la seule qui puisse mener à terme à une solution commune, pacifique et assumée par tous les acteurs du débat. La polarisation nous braque tellement sur nos « vérités » qu’elle nous interdit de voir qu’une solution concrète et viable sera toujours un compromis entre les différentes aspirations. Dans notre réflexe conditionné de rejoindre un camp et de nous identifier à sa doctrine, aussi vertueuse soit-elle, se trouve déjà la fatalité d’une confrontation violente dont l’issue, en cas de victoire d’un des partis, est un totalitarisme.

Dans le cas particulier qui nous préoccupe, il faut prendre en compte la situation de crise exceptionnelle, dans le sens où la survie à court terme de la civilisation, voire de l’humanité, est en jeu. Or plus la crise est aigüe, douloureuse, plus le mécanisme de polarisation du conflit est puissant. Dans le débat qui oppose climatosceptiques et partisans d’une transformation de nos habitudes de consommation et de nos modes de vie, on voit mal comment une initiative telle que celle que je décris pourrait faire converger les points de vue. Il faut bien voir que la cause principale de ce blocage ne réside pas dans les opinions, mais bien dans l’enjeu.

Il y a deux crises, et il faut les distinguer. La première est apparente, mesurable, prévisible ; c’est le réchauffement climatique. La seconde est invisible, imprévisible, impossible à évaluer ; c’est la polarisation violente qui conduit au conflit violent. Voir seulement la face apparente du verset de Matthieu revient à reconnaître la première crise et à nier la seconde ; voir la face cachée, la parabole, revient à reconnaître les deux. Dans le second cas on est vraiment libre ; on peut choisir en toute conscience que la seule façon de réaliser la nécessaire sortie de la position bloquée est la lutte jusqu’à la victoire (ou la défaite honorable). On peut aussi essayer d’obtenir ce résultat en refusant la fatalité du mécanisme exposé par Jésus, mais cela n’est possible qu’en renonçant à la radicalité et à l’unilatéralité de nos opinions, et en invitant l’adversaire à en faire autant.

Comment articuler ces réflexions avec la théorie mimétique ? Celle-ci décrit le passage d’une situation d’innombrables conflits fusionnant en unanimité sacrificielle. Force est de constater que cette fusion des conflits ne prend pas toujours la forme d’une foule opposée à une victime émissaire ; la dynamique peut aussi conduire à une opposition entre deux camps de forces plus ou moins égales. La polarisation violente serait-elle le résultat d’un échec de la tentative de résolution sacrificielle ? C’est ce que semble suggérer l’obsession de D. Trump pour le langage sacrificiel. Le phénomène qui conduit à ces deux situations distinctes reste le même, je pense, et le verset de Matthieu le décrit de manière remarquablement concise. On pourrait d’ailleurs le reformuler dans sa version sacrificielle : « qui n’est pas avec la foule est contre la foule ».

Précisons encore un point. L’article n’est pas un appel à l’action, il a pour seule ambition de participer à l’augmentation des connaissances sur les mécanismes anthropologiques de la violence. Je n’appelle à aucune action concrète, j’invite seulement à réfléchir sur les conséquences de nos actes et de nos positionnements politiques et éthiques. C’est cette connaissance seulement qui permet de décider en toute conscience s’il est plus important d’avoir raison, au prix de la paix, ou de chercher la paix, au prix de la raison.

 

[1] René Girard, Le Bouc émissaire, chapitre 1 : Guillaume de Machaut et les Juifs

Cinéma, cinéma

L’Association Recherches Mimétiques est une amie du cinéma, en particulier celui dans lequel se décèlent des accents girardiens.

Ce message pour vous convier à une petite visite à notre page « L’émissaire fait son cinéma ». Elle a l’ambition de répertorier les films particulièrement illustratifs  de la théorie mimétique. Et nous comptons sur vous pour l’enrichir : le site vous permet de déposer des titres que vous aimez et où vous détectez « du Girard »…

Le lien vers la page : https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/

Du sacrificiel dans l’art

par Jean-Marc Bourdin

Jean Nayrolles, professeur d’université en histoire de l’art à Toulouse, développe une nouvelle aile dans le château de la théorie mimétique avec Du sacrificiel dans l’art, dont le titre fait un aimable clin d’œil à Du spirituel dans l’art de Vassili Kandinsky paru il y a plus d’un siècle.

Nous savions déjà comment la naissance de la tragédie dans la Grèce antique s’était construite dans la continuité des récits mythiques et des rituels sacrificiels, mais aussi en rupture avec eux depuis La violence et le sacré. Dans un premier chapitre de son essai, Jean Nayrolles établit la généalogie parallèle qui a donné naissance aux arts plastiques à la même époque, notamment à la statuaire anthropomorphe prenant la suite de statues en bois en général aniconiques dédiées à des divinités, les xoana : la statue offerte au temple devient un substitut aux corps sacrifiés, comme en atteste de nombreux mythes ou, tout du moins, certaines de leurs variantes. L’auteur indique une autre généalogie contemporaine de ces événements, celle du monnayage, également producteur de représentations figurées, à l’articulation du religieux sacrificiel et de l’établissement d’une souveraineté politique. Bref, l’hypothèse d’une genèse de toutes les institutions à partir des pratiques religieuses énoncée par Émile Durkheim et reprise par René Girard trouve ici un nouvel étai.

Mais l’aventure ne fait que s’amorcer ici. Car la question du sacrificiel dans l’art reste présente à toutes les périodes de l’histoire et permet de l’écrire sous un angle entièrement renouvelé.

Continuer à lire … « Du sacrificiel dans l’art »