Mythologie : Girard encore partout et, comme toujours, presque nulle part…

par Jean-Marc Bourdin

Un imposant Dictionnaire critique de mythologie par Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue et préhistorien, et Bernard Sergent, historien et président de la société de mythologie française, vient de paraître aux éditions du CNRS en 2017. Cet ouvrage traite des mythes, des mythologues et des concepts communs aux mythes sans proposer d’entrée pour traiter d’un mythe particulier, sauf quelques exceptions (qui ont acquis un statut de catégorie comme Œdipe et Orphée) : le lecteur n’y trouvera par exemple pas l’exposé du mythe de Sisyphe mais ce dernier sera cité, entre autres, à l’article « Démesure » : au total pas moins de 1 400 entrées concernant des récits mythiques de plus de 1 300 peuples.

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Le retour des interdits

par Jean-Marc Bourdin

L’histoire de l’humanité a longtemps, probablement la plupart du temps, été tributaire d’obligations rituelles et d’interdits – ce que l’on doit faire et ne pas faire sans qu’il soit envisageable d’y déroger –, le tout se référant à des récits fondateurs, les mythes. Par une révolution copernicienne, le libéralisme politique et économique a inversé l’ordre des choses. Parmi d’autres événements promouvant le libéralisme dans tous les domaines des rapports humains, notre déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 énonce en son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

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Le désir mimétique d’amis

Comme souvent, le site TheConversation nous offre une analyse qui ne peut que nous interpeller sous le titre « Il a plus d’amis que moi » ou pourquoi nous envions la vie sociale des autres » :

https://theconversation.com/il-a-plus-damis-que-moi-ou-pourquoi-nous-envions-la-vie-sociale-des-autres-88451

Le (mauvais) génie de Facebook est de faire porter le désir sur une quantité d’amis plutôt que sur la qualité des amitiés. La comparaison s’objective dans le nombre et le compteur des « like » collectés, rendant possible une rivalité… et un risque de déception. Des stratégies d’augmentation des collections d’amis conduisent d’ailleurs certains à solliciter des personnes croisées virtuellement et furtivement pour en faire des « amis Facebook ». Et un.e de plus ! Pour la recherche d’emplois, LinkedIn procède de la même manière. Les deux sites proposent à leurs abonnés des personnes qu’ils sont susceptibles de connaître et / ou qu’ils auraient à contacter.

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De qui se venge-t-on ?

par Thierry Berlanda

Dans Le Procès de Vichy*, Fred Kupferman cite les termes suivants  de l’historien Jean-Pierre Rioux : « Si l’on veut clôturer le chapitre de la vengeance, il faut choisir une victime expiatoire ». Paru en 1980, en un temps où la pensée de René Girard avait commencé à colorer le paysage intellectuel français, cette étude révèle la raison d’être de l’expiation, en des termes empruntés aux Mémoires de Guerre,  de De Gaulle, et résumées ainsi : « L’appareil de justice agit au nom du peuple, pour que le peuple n’agisse pas. »

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« miMésis » ou le théâtre comme art girardien

par Jean-Marc Bourdin

En peu de temps, trois créations théâtrales viennent utilement nous rappeler les rapports étroits que cet art entretient avec la théorie mimétique.

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L’affrontement entre Mediapart et Charlie Hebdo

par François Hien

   Le débat public en France est rarement au niveau des questions qu’il prétend traiter, on le sait. Mais nous ne sommes jamais au bout de nos surprises. La violence et l’approximation qui ont régné dans l’affrontement entre Charlie Hebdo et Mediapart étaient proprement sidérantes. De part et d’autre, les rivaux en ont oublié l’objet dont ils débattaient (et qui n’était d’ailleurs pas véritablement défini : est-ce l’islam ? l’islamisme ? le terrorisme ?) et ne voulaient qu’une chose : en découdre avec l’autre.

Dans ce bruyant affrontement, il ne s’agissait pas de s’opposer sur deux interprétations contradictoires d’un même phénomène, ni même de se répondre. Chaque parti semblait décidé à briser toute possibilité de dialogue, en établissant le rival comme celui avec qui, précisément, il est inacceptable de parler.

    En comparant la une de Charlie Hebdo qui le caricature aux « affiches rouges » placardée par les nazis et le gouvernement de Vichy contre le groupe Manouchian, Plenel cède à la tentation de fasciser son ennemi. En retour, c’est exactement ce que fait Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, pour qui la mansuétude de Plenel à l’égard de Tariq Ramadan vaut soutien au terrorisme et « appel au meurtre » à l’égard de la rédaction. D’éditos en éditos, Plenel file une longue comparaison d’après laquelle les musulmans d’aujourd’hui seraient dans une situation comparable à celle des Juifs dans les années 30 ; les « islamophobes » sont donc nos nouveaux nazis. De son côté, Charlie Hebdo campe sur une curieuse position : revendiquant le droit de proférer toutes les insanités qui lui passent par la tête, la rédaction refuse à ses contradicteurs le droit de s’en offusquer, ou de trouver ça idiot. Il ne faut plus seulement soutenir la liberté d’expression de Charlie Hebdo, mais l’aimer et l’aduler ; dire le mal qu’on en pense (et on a le droit d’en penser du mal) revient à souhaiter secrètement que les terroristes finissent le travail.

    Si vous ne vous indignez pas comme moi, vous êtes les collaborateurs d’aujourd’hui, comptables des morts de demain, dit en substance Plenel ; si vous ne nous soutenez pas avec la déférence qui sied au drame que nous avons vécu, vous êtes les complices de nos assassins, surenchérit Charlie Hebdo. Le moindre écart critique à la position que chaque camp considère comme la seule bonne est perçu comme un ralliement à l’ennemi, celui qu’il ne s’agit plus de convaincre mais de combattre. « Je veux qu’ils rendent gorge » déclare, à propos de journalistes, un ancien premier ministre ; sommes-nous à ce point habitués à la violence qu’une telle phrase provoque si peu d’effarement ?

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La laideur cachée du réel

Par Hervé Van Baren

54 ans, de nationalité franco-hollandaise , habite en Belgique. Marié et père d’un fils de 25 ans, il est actuellement :

  • Président de l’association Sortir de la Violence (une ASBL, l’équivalent belge d’une association loi 1901) . SdV organise des formations à la non-violence tant dans la sphère chrétienne que pluraliste. Plusieurs ouvrages sont parus dans la collection « Sortir de la Violence » aux éditions Fidélité.
  • Administrateur de la fondation d’utilité publique Donorinfo
  • Visiteur de prison depuis cinq ans.
  • Co-fondateur avec ma femme Isabelle de la fondation d’utilité publique Alakazam (soutien aux initiatives non-violentes en Belgique)

Voici le texte qu’il nous a proposé :

 

L’exégèse biblique de René Girard et des partisans de la théorie mimétique est une révélation dans la révélation dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Les passages qui, à l’instar de tout mythe religieux qui se respecte, nous montrent un coupable tout désigné succomber à la colère divine et à la justice humaine sont en réalité la mise au jour de l’innocence de la victime et du mécanisme pacificateur du sacrifice du bouc émissaire. Citons Job, Abel, Joseph, le Serviteur Souffrant d’Isaïe, le tirage au sort de Jonas ou d’Akân, et bien évidemment la Passion du Christ, entre autres.

Dans ces lignes je voudrais montrer que d’autres passages à la violence explicite dénoncent la même inversion perverse entre victime(s) et bourreau(x), le même mensonge anthropologique, mais en dehors du cadre de la théorie mimétique, à savoir sans que les mécanismes sous-jacents à cette violence, le désir mimétique et le sacrifice réconciliateur, ne soient apparents dans les textes. Cette absence des deux mécanismes fondateurs de la pensée girardienne explique peut-être pourquoi ces textes n’ont pas été reconnus par René Girard et ceux qui ont poursuivi sa recherche.

Je prendrai deux exemples.

En Genèse 9, versets 18 à 27, on trouve une petite histoire familiale assez violente. Noé, l’homme juste par excellence, s’est saoulé avec le vin de sa vigne. Son fils Cham l’a surpris ivre et nu. Lorsque Cham va raconter ce qu’il a vu à ses frères, ceux-ci ont une réaction surprenante :

« Sem et Japhet prirent le manteau de Noé qu’ils placèrent sur leurs épaules à tous deux et, marchant à reculons, ils couvrirent la nudité de leur père. Tournés de l’autre côté, ils ne virent pas la nudité de leur père. » (Genèse 9, 23)

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