#WhyIDidntReport (pourquoi n’ai-je pas porté plainte à l’époque des faits)

par Jean-Marc Bourdin

Les deux dernières semaines viennent d’être marquées par le processus de confirmation de la nomination à la Cour suprême des Etats-Unis du juge Brett Kavanaugh par le Sénat sur la proposition du Président Donald Trump.

Un an après #MeToo, une nouvelle déflagration mimétique a été déclenchée par Donald Trump, celui dont nous avions dit ici en 2017, quelques temps après son élection qu’il était « L’homme qui arrive par le scandale ».

Mais il est aussi celui par qui la « scandalisation » permanente de notre monde, si vous me permettez ce néologisme, est arrivée. Rappelons-nous en effet qu’avant l’affaire Weinstein et l’effet planétaire du #MeToo, se déroulèrent, comme l’a noté justement Annette Lévy-Willard dans ses Chroniques d’une onde de choc. #MeToo secoue la planète, parues aux éditions de l’Observatoire / Humensis en juin 2018, les manifestations monstres du 21 janvier 2017. Elles adoptèrent pour symbole le bonnet rose à petites oreilles en réaction au « pussy » (la chatte) dont le nouveau Président des Etats-Unis avait prétendu qu’il était la partie du corps par laquelle il attrapait et soumettait les femmes.

De ce point de vue, Harvey Weinstein est bien un bouc émissaire : il est celui sur lequel se sont focalisées les accusations avec le plus d’éclat médiatique, notamment en raison du milieu professionnel de l’industrie cinématographique dans lequel il exerçait. En tout cas, il n’est certainement pas davantage que Donald Trump un propagandiste de ces violences faites aux femmes et du droit irrépressible à la toute-puissance. Avec l’hypocrisie qui sied à ceux qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité, il avait d’ailleurs participé aux manifestations du 21 janvier 2017 qui faisaient alors porter les accusations sur le Président des Etats-Unis intronisé la veille.

S’agissant de Donald Trump, on voit bien comment la question des scandales sexuels tend à prendre une place déterminante dans ses mises en accusation multiples. Notamment en raison de l’achat du silence de certaines de ses anciennes « conquêtes » au moment où leurs révélations auraient pu nuire à sa campagne électorale. Tout cela se mêle avec l’enquête sur la possible manipulation russe de l’élection à la présidence des Etats-Unis dans un salmigondis probablement inédit. L’indifférenciation si liée à la crise mimétique et à l’origine de sa résolution violente, efface toutes les catégories sous les coups répétés des abus de pouvoir.

Autre symptôme de l’indifférenciation à l’œuvre, la conception de la souveraineté mondiale par les Etats-Unis se traduit par l’extra-territorialité de sa législation monétaire qui lui permet d’imposer sa volonté aux autres pays qui croyaient voir leur souveraineté garantie par le droit international. Et leur président actuel éprouve sans aucune retenue un désir pseudo-narcissique de se montrer à ses contemporains en souverain du monde, communiquant quotidiennement par tweets et augmentant les droits de douane selon son bon plaisir.

Malgré cette omnipotence toujours revendiquée et assez souvent manifestée, sera-t-il toutefois à la merci d’un grand accusateur ou d’une coalition de traitres issus de la Maison Blanche comme dans la Rome impériale le furent nombre de Césars, rappelant une fois encore que la roche tarpéienne n’est jamais bien loin du Capitole ? L’avenir le dira. Ce n’est sans doute pas le plus important de ce qui se passe.

En effet, avant de voir jusqu’où iront les investigations et les mises en accusations du procureur spécial Mueller au terme d’une procédure judiciaire si éloignée de celle que nous connaissons en France, le sujet du moment est bien que Donald Trump a, en quelque sorte, repris directement la main dans l’affaire #MeToo. Il a en effet été directement à l’origine du nouveau #WhyIDidntReport. Tout part, ironiquement, de la procédure de nomination à la Cour Suprême d’un nouveau juge Brett Kavanaugh qui devrait assurer au conservatisme moral étatsunien une majorité de longue durée au sein de cette instance ; celle-ci fixe en effet la jurisprudence au fondement de tout droit anglo-saxon, donc détermine, souvent plus que la législation, ce qui est autorisé ou interdit dans tout le pays. Or la moralité de ce nouveau juge a été mise en cause par une accusation d’agression sexuelle par une de ses anciennes condisciples, Christine Blasey Ford. Donald Trump, qui a promu la candidature de Brett Kavanaugh, s’est fendu d’un de ses tweets qui donnent des sueurs froides à ses conseillers et réjouissent ses fervents soutiens : « I have no doubt that, if the attack on Dr. Ford was as bad as she says, charges would have been immediately filed with local Law Enforcement Authorities by either her or her loving parents. I ask that she bring those filings forward so that we can learn date, time, and place! » (Je ne doute pas que, si l’agression sur le docteur [Christine Blasey] Ford avait été aussi grave qu’elle le dit, une plainte aurait été aussitôt déposée auprès de la police locale par elle ou ses parents aimants. Je demande qu’elle témoigne de telle sorte que nous sachions le jour, l’heure et le lieu ! ma traduction). En effet, Mme Ford avait un temps hésité à témoigner devant la commission sénatoriale qui devait permettre d’entériner ou non la désignation de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

En agissant ainsi, Donald Trump s’est en quelque sorte réapproprié le scandale Weinstein en déclenchant en retour un nouvel hashtag au fort pouvoir de contagion mimétique : #WhyIDidntReport! Ce nouveau « moi aussi » porte cette fois sur les circonstances qui ont empêché ou dissuadé les victimes d’agressions sexuelles et de viols de porter plainte. Ce hashtag donne ainsi l’occasion d’un éclairage complémentaire sur l’impunité dont ont longtemps joui les agresseurs et les violeurs. Et permet de rappeler que seuls 0,5% des viols commis aboutissent à une condamnation à une peine de prison, notamment en raison du faible nombre dépôt de plaintes, lequel est lui-même déterminé en partie par la probabilité très réduite de déboucher sur une condamnation dans des situations de type parole contre parole. Remarquons au passage que de telles situations imposent au demeurant le mensonge à l’un des protagonistes et la difficulté pour l’autre à convaincre de la vérité ; et que la justice, sauf témoignages à charge ou à décharge probants, ne vaut guère mieux que l’ordalie pour faire émerger ce qui s’est réellement passé.

Comme me le fait remarquer un de mes relecteurs, « Donald Trump, en jouant avec les mécanismes mimétiques à partir de la connaissance toute instinctive qu’il en a, déclenche en cascade des phénomènes inédits de dévoilement du réel, ce qui serait à l’opposé de ce qu’il cherche à faire », lui qui est simultanément pourfendeur des infox (néologisme français pour traduire fake news) et émetteur de fausses informations. L’hilarité qu’il a déclenchée lors de la dernière assemblée générale des Nations Unies en vantant les progrès que son administration avait fait faire dans un temps record aux relations internationales, en fournit au demeurant un témoignage plaisant. Il est à la fois le roi et son fou tout en semblant jouir de ce dédoublement.

En agrégeant les épisodes dramatiques et cocasses qui se sont succédé à grande vitesse ces deux dernières années, entre indifférenciations inédites entre sexe, politique et droit mais aussi vérité et mensonge, d’une part, et réunions mimétiques de victimes qui deviennent des foules, d’autre part, nous tenons là les ingrédients d’une révolution globale, la première de son genre. L’espérance marxiste pourrait se réaliser sur un objet tout différent, celui d’une remise en cause profonde de la domination patriarcale, et grâce à des technologies qui ont rendu désormais possible une internationalisation des revendications. L’Etat de droit est-il encore une réponse adaptée à un tel contexte, comme il l’avait été pour réguler depuis un siècle et demi la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie, sa réussite la plus éclatante ? Il devra en tout cas, partout où il est saisi, tenter a minima de dire la vérité de ses normes alors qu’il est confronté à quatre abus qui se combinent : l’abus de pouvoir et l’abus de faiblesse, l’abus de droit et la dénonciation abusive qui forment la trame des affrontements juridictionnels qui vont se dérouler dans les années à venir en Occident, mais probablement au-delà, par exemple en Inde où le #MeToo semble désormais produire des effets.

I.A. pour Imitation Artificielle

par Hervé Van Baren

Google a fait récemment le buzz avec la présentation des dernières fonctionnalités de son assistant téléphonique. La vidéo présentée https://www.youtube.com/watch?v=D5VN56jQMWM est, de l’avis des médias spécialisés, bluffante. On y entend une conversation entre l’IA (l’Intelligence Artificielle) et une employée d’un salon de coiffure, puis d’un restaurant. L’IA a pour tâche de fixer un rendez-vous pour un humain bien réel. Il y a 70 ans, le mathématicien Alan Turing inventait le test qui porte son nom. Si une machine est capable de faire croire à un humain qu’elle est humaine, c’est qu’elle a atteint la conscience. Il semble bien, à entendre ces conversations, qu’on en soit là. Qu’en est-il vraiment ?

La seule chose qui rapproche l’IA d’un humain, c’est… l’imitation ! Dès lors, il n’était pas concevable de ne pas en parler dans ce blogue. L’algorithme qui gère la conversation s’appuie sur une technologie éprouvée, la reconnaissance vocale. Comment ça marche ? Un système d’IA est au départ une boîte vide (contenant l’algorithme proprement dit), qu’on remplit ensuite par expérience. La machine apprend en écoutant des milliers de phrases, et garde dans sa banque de données les informations pertinentes à la reconnaissance des mots. Au niveau du sens global de la phrase, même chose : l’IA s’appuie sur des règles grammaticales, mais surtout sur les expressions idiomatiques rencontrées pendant l’apprentissage. Pour ce qui est de l’expression, c’est le même principe : la machine écoute, retient et restitue. Je ne cherche pas à dénigrer la technologie, tout cela est extrêmement complexe, et les applications actuelles ont atteint un niveau de sophistication élevé. Mais la question qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est de savoir si on peut parler d’intelligence pour autant.

Les plus extrémistes des transhumanistes prédisent la « singularité », le moment où l’IA deviendra plus intelligente que l’humain et prendra sa place dans l’évolution. Ces savants ayant réalisé la prophétie girardienne du sujet ayant poussé le désir métaphysique dans ses derniers retranchements, le vide ontologique, ils ne sont pas le moins du monde perturbés par l’idée de la disparition de leur espèce. Il n’en va pas de même du quidam ordinaire qui s’effraye de ces prédictions. L’IA inspire la terreur ces jours-ci, et de brillants cerveaux appellent à un sursaut, une prise de conscience du danger avant qu’il ne soit trop tard. Or tout cela est proprement absurde.

Cette question ne peut se traiter sérieusement qu’au niveau philosophique. Le test de Turing, au départ une idée abstraite, est devenu réalité, et il nous faut à présent décider si Turing avait raison en posant l’équivalence entre l’imitation et la conscience. L’argument le plus fort pour réfuter cette hypothèse est celui de la chambre chinoise de Searle. Dans cette expérience de l’esprit, Searle imagine un homme ne parlant pas un mot de chinois, enfermé dans une pièce, et à qui on soumet des phrases en chinois pour traduction en anglais. L’homme dispose de toute une série de règles qu’il applique sans réfléchir aux messages entrants. Quand il a terminé, il soumet le résultat aux expérimentateurs. Pour ceux-ci, le traducteur a une maîtrise parfaite du chinois ; en réalité, il n’en comprend pas un mot.

D’un point de vue évolutionnaire, l’intelligence artificielle est une régression de plusieurs centaines de milliers d’années. Elle ramène l’esprit humain à une machine à imiter, fondamentalement bête à manger du foin. Le fantasme de l’IA sur-intelligente qui nous dépasse et nous élimine tient à un principe abstrait, l’émergence. Selon cette idée, le tout voit émerger des caractéristiques nouvelles inaccessibles à ses parties. Le corps humain, par exemple, est composé de cellules sans intelligence, or il donne naissance à l’esprit. Il suffirait par conséquent de construire un ordinateur qui, bien qu’idiot à l’échelle de ses composants élémentaires, atteindrait un degré de complexité tel qu’il deviendrait conscient. Autant le principe est intéressant, autant il est inapplicable aux IA actuelles. Pour que le principe d’émergence puisse avoir une quelconque valeur pratique, il faudrait connaître les lois fondamentales et l’architecture présidant à l’organisation d’un niveau de complexité donné à partir du niveau précédent ; or non seulement il y a plusieurs niveaux de complexité entre la cellule et l’esprit humain, mais nous sommes très loin de connaître toutes les lois qui lient ces niveaux. Il y a, par exemple, une gigantesque terra incognita entre nos connaissances sur le cerveau humain et notre expérience de la conscience. Les promoteurs de la machine consciente ignorent tout simplement cette contrainte, et se mettent à rêver d’un ordinateur qui deviendrait soudainement conscient, simplement en multipliant les capacités de traitement et de stockage de l’information et la quantité d’informations fournies. Cette idée relève de la pensée magique, pas de la science. Bien sûr, on ne peut pas dire qu’une telle machine est impossible théoriquement ; ce qu’on peut affirmer sans crainte, par contre, c’est qu’elle est inconcevable avec les connaissances actuelles.

Pour autant, est-il justifié d’avoir peur de l’IA ? Notons d’abord que cette peur s’apparente à la terreur qu’inspirait aux peuples archaïques la ressemblance. L’ « intelligence » de l’IA repose essentiellement sur l’imitation, et c’est la ressemblance qui nous fascine bien plus qu’une capacité cognitive évoluée, qui dans les faits n’existe pas. Or Girard nous a appris les dangers de cette indifférenciation, et la peur instinctive qu’elle déclenche en nous.

Il devient urgent de remettre les choses à l’endroit. Les prédictions scientistes des partisans de l’IA sont en grande partie fantasmatiques. L’erreur tragique est de les prendre au sérieux. Une fois de plus, nous évacuons le problème de notre violence en la faisant porter par l’autre, en l’occurrence la machine intelligente, fantasme sans substance, pour ne pas avoir à la contempler là où elle se trouve : en nous. Dans l’état des connaissances et de la technologie, aucune IA ne fera jamais violence de son plein gré, elle le fera sans état d’âme (et pour cause) si nous le lui ordonnons. L’IA, dans sa conception actuelle, n’est pas et ne sera jamais consciente, mais elle est assez sophistiquée pour devenir une extension de notre conscience à nous.

Les gourous transhumanistes sont les nouveaux scientistes. Ils veulent rendre l’humain meilleur en dopant ses capacités intellectuelles, en prolongeant son existence, en le rendant plus rapide, plus fort, plus connecté, voire en le remplaçant au profit d’une intelligence supérieure. Aucun gadget technologique ne rendra jamais l’humain meilleur. Ces enfants sans sagesse n’ont pas encore compris que rendre l’humain meilleur, c’est le rendre moins violent, et que cette gageure est inaccessible à la technique. Le seul accomplissement prévisible de l’humain augmenté, c’est sa capacité de nuisance décuplée s’il décide de mettre ses superpouvoirs au service de la violence. De ce côté-là, les militaires ont bien compris les possibilités qui s’ouvraient à eux.

Les armes futures seront des soldats augmentés et des robots sophistiqués qui décideront mécaniquement de qui peut vivre et qui doit mourir. Dès lors, la question du danger pour l’humanité de l’intelligence artificielle se ramène à la montée aux extrêmes, la vision apocalyptique de René Girard telle qu’il l’expose dans son dernier livre, Achever Clausewitz. Le danger n’a rien à voir avec une hypothétique indépendance des robots, il a tout à voir avec notre tendance à la rivalité violente et avec la spirale infernale d’une violence qui n’est plus retenue par les artifices traditionnels. On peut aussi convoquer ici Jacques Ellul et sa vision de la technique comme un monstre que nous avons créé et dont nous avons perdu le contrôle.

La question de la conscience des machines cache la bonne question, notre volonté et notre capacité à enfin devenir conscients nous-mêmes, c’est-à-dire maîtres de notre destin et de notre histoire. Une IA ne sera jamais ni pire ni meilleure que son maître (ou son programmeur). Il est temps de tuer dans l’œuf le nouveau mythe du « mauvais robot », parce qu’il est plus que temps de nous confronter à la réalité de notre violence et de réaliser que tous nos mythes ne sont que des excuses pour différer cet examen de conscience qui nous terrorise.

René Girard et le politique

Notre blogue adopte pour la livraison de ce jour une nouvelle formule, l’entretien, en l’occurrence avec un de nos contributeurs habituels, Jean-Marc Bourdin.

Blogue : Vous venez de publier en mai 2018 un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques. Il est composé de deux livres publiés aux éditions de L’Harmattan intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ? Pourquoi s’être lancé dans un tel projet ?

JMB : D’abord l’importance de l’œuvre de René Girard dans ma vie qui débute avec Des choses cachées…, probablement avant 1980, comme pour beaucoup de gens de ma génération. Ensuite le goût de la recherche, un désir que j’avais mis de côté à la même époque pour gagner ma vie par des moyens qui m’avaient alors semblé plus sûrs ! Vingt ans plus tard, j’ai commencé à écrire des essais. Et j’ai ressenti l’envie de retourner sur les bancs de l’Université, en quelque sorte pour achever ce que je n’y avais pas commencé !

Quant au projet lui-même, il tient à certaines préventions de René Girard et de ceux qu’on appelle les girardiens.

René Girard a en effet toujours proclamé son éloignement et sa naïveté, voire même un certain dédain, à l’égard de la philosophie.

Et mon sujet a de surcroît porté sur le politique qui est généralement considéré comme un angle mort de la théorie mimétique. Si la fécondité et la pertinence de la théorie mimétique ont pu être reconnues dans de nombreux domaines depuis les travaux fondateurs de Jean-Pierre Dupuy, Paul Dumouchel, Jean-Michel Oughourlian, Wolfgang Palaver et James Alison notamment, le politique n’a jamais été au centre des préoccupations de la majorité des émules de René Girard.

D’où le titre du premier tome, qualifiant René Girard de philosophe politique malgré lui. Une allusion à Molière qu’il citait volontiers. Le défi était tentant : faire de quelqu’un de sceptique vis-à-vis de la philosophie et du politique, un philosophe politique majeur de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Enfin la joyeuse indifférence de René Girard aux frontières disciplinaires est très séduisante. J’ai donc souhaité mettre en évidence l’expression girardienne de « science des rapports humains » et je l’ai choisie comme titre du second tome de cet essai. Je crois que cette science peut et doit prendre son essor. Elle a vocation à remembrer le champ des humanités autour de la connaissance des mécanismes en jeu dans ces rapports et de la contention de la violence.

Blogue : En menant cette recherche, qu’estimez-vous avoir apporté à la théorie mimétique, et donc à cette science des rapports humains ?

JMB : Apporter est un bien grand mot, même s’il me semble qu’il revient aux générations actuelles et à venir de chercheurs d’ajouter à la théorie, de la rapprocher d’autres pensées pour la renforcer et de développer certaines de ses virtualités. J’en indiquerai quatre qui me tiennent à cœur.

Tout d’abord pourquoi désirons-nous ? Y a-t-il quelque chose qui précède ? Les lecteurs de Girard laissent souvent cette question de côté, fascinés qu’ils sont par les mécanismes de la mimésis. Pourtant la réponse est là. Dans un de ses derniers écrits, il parle d’une « sorte d’Insuffisance d’être ». Ce point de départ est essentiel. Si l’origine de l’action est dans le désir, l’origine du désir est dans un manque d’être que nous espérons combler en nous appropriant ce qui semble faire la supériorité d’un autre. Cette insuffisance d’être se décline en insuffisance d’avoir, de pouvoir ou encore de savoir. Elle est à l’origine des relations que nous tissons avec autrui, de notre naissance à notre mort.

Deuxième point trop négligé, le rapport quasi-mécanique entre désir et déception dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le mot déception a deux sens : celui d’insatisfaction, voire de frustration, immédiate quand on a échoué ou différée si on a réussi (le « ce n’est que cela » stendhalien) ; mais aussi son sens premier jusqu’au 19ème siècle, celui de tromperie. Dans cette acception, ma déception est toujours une auto-duperie.

Du coup, et c’est ma troisième suggestion, l’opposition entre modèle et obstacle qui définit la rivalité chez Girard peut être articulée avec une autre qui réunit désir et déception. Cette matrice est très puissante. Elle peut se généraliser via la combinaison de prépositions que j’appelle relationnelles : pour et contre d’un côté, avec et sans de l’autre. Et, à partir de ces deux oppositions simples, une multiplicité de situations, politiques, économiques, religieuses, sociales, familiales, etc. deviennent intelligibles. D’un côté, cette analyse confirme la puissance et la cohérence de la théorie mimétique ; de l’autre, elle ouvre des possibilités considérables d’extension de la pensée girardienne.

J’ai enfin essayé de montrer que le mécanisme de la victime émissaire n’était pas le seul horizon de la pensée girardienne dans le domaine du politique, alors que cela a été jusqu’à présent l’approche privilégiée. Même si René Girard dit que l’esprit partisan n’est rien d’autre que de partager le même bouc émissaire, il me semble que nous avons aussi beaucoup à tirer de la mimésis d’appropriation. Le désir en politique peut en effet se formuler comme la revendication d’une égale puissance d’être et d’agir. Pensé à partir de ce concept ainsi accommodé à la sauce de la philosophie politique, bien des situations peuvent être mieux comprises. Cette puissance d’être fait écho à l’insuffisance d’être dont nous parlions tout à l’heure : cette revendication vaut à la fois pour les citoyens et pour les partis politiques dans leur lutte pour la conquête et la conservation du pouvoir, comme pour les Etats et les peuples dans les relations internationales.

Blogue : En quoi la réflexion sur le politique peut-elle bénéficier des apports de la théorie mimétique ?

JMB : Qu’on le veuille ou non, l’art du politique est celui de la conquête et la conservation du pouvoir, on le sait depuis Machiavel, et sans doute bien avant. L’insuffisance d’être devient en politique l’insuffisance de pouvoir. Il s’agit donc toujours d’une compétition au sein de chaque peuple ou entre les peuples. Or qui dit compétition dit rivalité.

Ensuite, les fins du politique sont la concorde à l’intérieur et la paix à l’extérieur, autrement dit la contention de la violence par la transformation des compétitions inéluctables en joutes qui ne font pas de morts et qui n’excluent qu’à titre provisoire.

Enfin l’anthropologue Marc Abelès signale l’originalité de l’anthropologie politique « qui met l’accent sur l’imbrication du politique et des autres dimensions du social », notamment la parenté, la religion et l’économie. Il y voit son apport majeur, l’anthropologie pensant le politique comme un objet complexe.

A partir de ces trois prémisses, il devient clair que malgré la préférence de Girard pour le religieux et celle de Dupuy et Dumouchel pour l’économie, le politique de l’époque moderne, autre modalité historique très puissante de maîtrise de la violence, peut et doit être pris en considération par une théorie qui se veut le germe d’une « science des rapports humains » dans leur ensemble. De ce point de vue, les succès de l’Etat de droit ont été à certains égards remarquables : on le voit en particulier dans la baisse spectaculaire des taux d’homicide depuis son émergence à partir du 17ème siècle.

Et c’est là que la pensée de Girard en fait un philosophe politique de première importance, à mon avis. Le vingtième siècle a vu dans l’égalité entre les personnes dans le droit constitutionnel et l’égalité entre les peuples dans le cadre du droit international la solution à tous les maux, la condition sine qua non de l’apaisement démocratique et de la paix perpétuelle. Or Girard nous dit une chose toute bête, mais redoutable : l’égalité n’apaise pas les rivalités, elle les encourage. Donc si, bien entendu, il n’est pas question de retourner à des sociétés d’ordre ou de castes, il faut reconnaître que, loin d’être la solution, cette aspiration légitime inscrite dans les progrès de la science et de la civilisation, est un problème supplémentaire à aborder avec précautions. Or c’est ce que méconnaissent les théoriciens les plus importants de la justice sociale depuis une cinquantaine d’années, avec une candeur toute philosophique ; que ce soit John Rawls avec sa théorie de la justice comme équité ou, à partir des années 1990 ceux qui, à la suite d’Axel Honneth, ont prôné une lutte pour la reconnaissance.

Alors que faire ? On pressent que la bonne prise en compte de cette difficulté supplémentaire passe par un travail sur la médiation, la recherche et la promotion de médiations non conflictuelles. Une « science des rapports humains » est une science des médiations : elle a pour rôle de les repérer, d’en comprendre l’origine et de décrire les effets qu’elles engendrent, voire de proposer des issues à des situations relationnelles douloureuses ou dangereuses.

Je doute personnellement des possibilités d’une médiation intime, celle que René Girard et Benoît Chantre proposaient dans Achever Clausewitz. Il faut sans doute encourager des réciprocités asymétriques, celles que l’on retrouve dans les familles qui ne dysfonctionnent pas, l’amitié, les associations effectivement mues par un objet social altruiste ; ou encore plus largement l’économie sociale et solidaire, le convivialisme, la démarchandisation, etc. Plus généralement, il faudrait tester des limitations à la compétition à une époque où, de toutes parts, chacun s’y remet presque entièrement, que ce soit dans l’économie, le politique, l’éducatif, le sportif, et même le religieux dans des Etats laïques.

« Les plaines de l’espoir » d’Alexis Wright

Heureusement, des doctorants poursuivent le travail de René Girard, en particulier dans le domaine originel de la critique littéraire. Nous avons le plaisir de vous transmettre le lien de la revue PJCV de notre ami Andreas Wilmes donnant accès à un article récent de Mylène Charon dans le dernier numéro de sa revue :

https://trivent-publishing.eu/journals/pjcv2-1/10.%20Mylène%20Charon.pdf

proposant une lecture girardienne d’un roman australien.

Parmi les nombreux intérêts de cet article dont l’accès est sans doute rendu difficile du fait de l’ignorance de certains d’entre nous du roman analysé, celui-ci nous permet de prendre connaissance d’un roman des antipodes, de situations postcoloniales et de la condition aborigène, de l’œuvre d’une romancière traitant de l’exclusion des femmes et des violences qui leur sont faites alors que René Girard s’est vu parfois reprocher de n’en avoir pas inclus dans son panel critique.

Ce roman est contemporain : il vient ainsi montrer que les concepts de la théorie mimétique sont aussi opérants pour l’intelligibilité d’œuvres qui interviennent après Dostoïevski et Proust.

Bref Mylène Charon nous offre la possibilité de nous interroger sur l’universalité dans le temps et l’espace de la pensée de René Girard.

Retour sur « l’affaire Benalla »

 

par Christine Orsini

L’affaire Benalla entre dans sa phase judiciaire, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a plus d’actualité. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l’ « affaire Macron  » Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice.

Un article du Figaro de début août 2018 apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale » national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

FRANCE-POLITICS-ASSAULT-POLICE

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/03/31001-20180803ARTFIG00235-l-affaire-benalla-un-psychodrame-exagere-mais-revelateur-des-obsessions-francaises.php#fig-comments

On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectif et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ».

Pour comprendre l’affaire Benalla sans la juger, ni juger ceux qui la jugent, c’est-à-dire en évitant de prendre parti, il semble qu’il ne suffise pas d’invoquer l’histoire, c’est-à-dire les expériences collectives telles qu’elles parviennent à la conscience. Il faut aussi aller chercher les ressorts de nos réactions à cette anecdote historique dans les « choses cachées », adopter une perspective anthropologique : le ressentiment à l’égard de ce qui nous arrache à nous-même (le modèle-obstacle), l’union intime de la violence et du sacré dans les phénomènes de foule et bien sûr, dans les comportements sacrificiels, le mimétisme qui fait basculer le sens commun dans l’irrationnel. On voit alors que les raisons invoquées pour faire le procès du pouvoir ou plutôt du monarque ne relèvent pas toutes d’une demande de « plus de démocratie » ; l’hystérie collective soulignée par le conseiller d’Etat révèle que la plupart puisent leur source et leur énergie dans les sentiments modernes selon Stendhal : l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Et l’on comprend que les raisons politiques et historiques dont fait état l’auteur de l’article du Figaro ne suffisent pas à rendre compte des emportements collectifs ; ceux-ci reflètent aussi la vraie nature (cachée) des sentiments qu’inspire la souveraineté, quel qu’en soit le détenteur.

« Thyeste » de Sénèque

© Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

par Jean-Marc Bourdin

Le festival d’Avignon 2018 a été marqué par la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’une pièce réputée injouable de Sénèque montée par Thomas Jolly (captation : https://www.youtube.com/watch?v=C1WmhD4Du1w). Le philosophe stoïcien du 1er siècle, connu entre autres comme précepteur et victime de Néron, était aussi un dramaturge qui a repris à son compte de nombreux sujets de la mythologie et de la tragédie grecque. Thyeste sera montée de nouveau à Paris en novembre et décembre 2018 à La Villette.

Sénèque s’est beaucoup intéressé aux Atrides dont l’importance a sans doute été éclipsée par la focalisation opérée par Freud sur Œdipe et, à sa suite, sur la Thébaïde dans son ensemble, laquelle contient avec Etéocle et Polynice une histoire de jumeaux rivaux qui fait le pendant de celle d’Atrée et de Thyeste. Si le théâtre latin est souvent une démarque de la tragédie grecque, en l’occurrence Sénèque offre ici une œuvre sinon originale, du moins dont les sources grecques ont disparu. Il nous fournit dès lors le seul accès disponible à un mythe majeur de l’Antiquité grecque.

Il est au demeurant probable que Sénèque a fourni une source d’inspiration majeure à Shakespeare avant que Corneille et Racine ne participent à son occultation après lui avoir beaucoup emprunté eux aussi.

Les Atrides ou l’Orestie auraient dû s’appeler les Tantalides comme le suggère la latiniste Florence Dupont qui a traduit et présenté l’ensemble du théâtre de Sénèque, enclenchant sa réhabilitation en cours. En effet, la malédiction de la lignée découle de la faute initiale de son fondateur.

Or que nous dit le mythe de Tantale rappelé dès le début de Thyeste : la faute de ce mortel est d’avoir donné lors d’un banquet son fils Pélops à manger aux Dieux de l’Olympe (dont son propre père Zeus) pour obtenir leurs bonnes grâces. Or ceux-ci n’ont pas agréé ce qui ressemble à un sacrifice de premier-né (rappelons-nous que la Phénicie où cette pratique est attestée n’est pas loin de la Grèce). Nous retrouvons ici le thème du sacrifice qui tourne mal mais aussi celui de la fin du sacrifice du premier-né, traité autrement avec Abraham dans la Bible par la substitution d’un animal à Isaac. Les Dieux ressuscitent Pélops et le dotent d’une prothèse d’épaule, Artémis ayant avalé cette partie de son anatomie. Mieux, ils condamnent Tantale à son fameux supplice : tenté de manger des fruits qui s’approchent de sa bouche, il ne peut les attraper car les branches qui les portent sont repoussées par le vent ; et souhaitant boire de l’eau d’un fleuve dans lequel il baigne, celui s’assèche. Bref, la sanction éternelle infligée à Tantale est l’insatisfaction des désirs auxquels il est perpétuellement soumis. Ne sommes-nous pas tous peu ou prou ses héritiers sur ce point ?

Les histoires de la dynastie qu’il a fondée sont une suite de meurtres familiaux : Pélops, tricheur et meurtrier de son beau-père ; Atrée se vengeant de son jumeau Thyeste, qui lui a volé un temps sa femme Erope et son royaume, en lui faisant à son tour ingérer les enfants qu’il a eu avec Erope (sujet principal de Thyeste) ; Agamemnon, fils d’Atrée, qui sacrifie sa fille Iphigénie[1] et Ménélas son frère, protagonistes de la guerre de Troie ; Egisthe (fils de Thyeste né d’un inceste délibéré commis par ce dernier est le meurtrier d’Atrée ainsi que l’instigateur avec Clytemnestre du meurtre d’Agamemnon) ; Oreste et Electre enfin qui vengent Agamemnon. Au terme de cette chaîne de vengeances et de sacrifices d’enfants, Oreste finit par être jugé par les citoyens d’Athènes. Ce tribunal populaire met un terme à cette saga en refusant de condamner Oreste pour le meurtre de Clytemnestre.

Que de thèmes de la théorie mimétique sont ainsi réunis dans ce parcours qui va de Tantale à Oreste, du sacrifice humain au procès athénien. Emancipons-nous un temps d’Œdipe, comme nous y invite René Girard quand bien même il a par la force des choses succombé à son attraction, et acceptons l’invitation de Sénèque, récemment renouvelée par sa traductrice Florence Dupont et le metteur en scène Thomas Jolly, pour nous repaître des histoires de Tantale et de sa descendance.

[1] Hervé van Baren suggère un possible parallèle avec le sacrifice de sa fille par Jephté (Le livre des Juges, 11). De même une version du récit du sacrifice d’Iphigénie présente une substitution d’une victime animale (en l’occurrence une biche) qui permet à la fille d’Agamemnon de poursuivre son existence en Tauride comme prêtresse d’Artemis. Mais alors Iphigénie a vocation d’y sacrifier les étrangers…

La Coupe du monde, carnaval sportif

Voici une variation philosophique inspirée par René Girard et Jean-Pierre Dupuy, écrite le 13 juillet dernier par Alexis Feertchak, créateur d’iPhilo. 

http://iphilo.fr/2018/07/13/la-coupe-du-monde-carnaval-sportif-alexis-feertchak/


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo, qu’il a fondé en 2012. Egalement passionné de géopolitique, il est l’un des membres fondateurs du think tank Geopragma. 


Rue Cambon, dans la brasserie Flottes, nous retenions notre souffle. Les Belges courraient leurs derniers mètres, espérant une ultime action qui leur vaudrait d’égaliser. Le coup de sifflet retentit enfin, suivi du rituel «On est en finale» entonné par la salle soudainement libérée. Prise au jeu, une dame âgée, américaine, qui, quelques minutes encore auparavant, nous demandait si les Français jouaient en bleu ou en rouge, se mêlait aux exclamations. Au dehors, voitures, scooters, vélos et piétons remontaient à vive allure la petite rue parisienne, convergeant tous vers les Champs-Élysées. Il ne fallut que quelques minutes pour que la rue de Rivoli, adjacente, fût bondée et qu’un long cortège de drapeaux bleu-blanc-rouge, s’époumonant joyeusement, rendît la circulation rue Cambon impossible.

Lire aussi : René Girard, le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Mais qu’importe, puisque toutes les voitures convergeaient. Toutes, sauf une. Une petite Smart grise dont les coups de klaxon détonnaient étrangement au milieu de ses semblables. C’était le klaxon du quotidien, celui qui précède le «connard» que même les plus placides parisiens ont déjà lâché un jour d’énervement au volant de leur voiture. La dissonance était manifeste et quelques têtes se retournèrent. Puis la portière de la Smart s’ouvrit. Un homme d’une soixantaine d’années en sortit, la colère dessinée sur les traits de son visage presque désespéré. Et là, l’inattendu… Il se mit à sauter sur lui-même, jetant ses deux bras en avant, ses deux majeurs tendus en direction de la foule, située à quelques mètres de lui, rue de Rivoli. Des doigts d’honneur saccadés. A chaque saut, son visage se déformait davantage sous le coup de la colère.

La panique

Le joyeux cortège tricolore de la rue de Rivoli, qui formait jusque-là un flux régulier vers la Concorde, se déforma aussitôt. Dix, vingt, trente, peut-être cinquante jeunes gens marchèrent en hurlant vers le sexagénaire qui avait osé commettre pareil sacrilège. En quelques instants, les sauts du protestataire se firent moins hauts, moins rapides. Ses épaules flanchèrent légèrement. Comme il avait avancé de quelques mètres, le voilà qui marchait à reculons en même temps que le cercle se refermait sur lui. Il sauta au volant de sa voiture et, alors que la logique eut voulu qu’il passa la marche arrière pour fuir la foule menaçante, il entreprit – peut-être pour ne pas voir la menace ? – de faire un demi-tour sur place, entre les deux trottoirs. Il n’eut pas le temps terminer sa manœuvre. La foule hurlante avait entouré la Smart et commençait à taper d’un rythme régulier sur le capot de la petite voiture, balancée d’un côté puis de l’autre. Un plot orange et conique – ceux des travaux publics – fut déposé sur le toit. Il était devenu presque impossible d’identifier la Smart. Au milieu de ce cercle, seul le plot permettait encore d’en deviner le centre. D’abord immobilisée, la petite voiture se mit à avancer très lentement, dizaine de centimètres par dizaine de centimètres, puis de plus en plus vite à mesure que les cris redoublaient. S’éloignant de son flux principal, rue de Rivoli, la foule s’éclaircissait au fur-et-à-mesure que la Smart s’enfonçait en sens interdit (puisque son conducteur avait fait demi-tour) dans la rue Cambon. Enfin, quand il fut à ma hauteur, le conducteur passa la seconde, qui craqua bruyamment, et s’enfuit en trombe. Cette fraction de seconde où je le vis, son visage était blême. La colère exubérante avait laissé place à une panique sourde.

Pourquoi cet homme s’était-il ainsi jeté sur la foule ? Je ne le saurais jamais, mais là n’est peut-être pas le principal. Sa colère n’avait rien à voir avec le football. Ce qui me frappa en revanche fut cette foule débordant de joie qui prit en un instant le visage de la violence. Partageant cette joie initiale, je m’étais naturellement identifié à cette foule. Mais, debout sur la terrasse du bistrot, éloigné de la scène, je n’avais pas pris part à sa métamorphose. J’avais assisté à celle-ci en spectateur, comme s’il s’était agi d’une pièce de théâtre. Ce n’était pourtant pas une fiction, je le savais. Et pendant la minute et demi que dura l’épisode, je me demandais : que serait-il arrivé s’il avait continué à avancer vers la foule, s’il n’avait pas eu le temps de remonter dans sa voiture ou s’il avait calé sous le coup de la panique ? Qu’aurais-je moi-même fait si j’avais été dans la foule ? Revenu à la table du bistrot, avant de me replonger dans la fête, je pensais un instant à René Girard et à La violence et le sacré. Avais-je assisté à un début de lynchage collectif, de sacrifice rituel et heureusement inachevé ? L’hypothèse me dérangeait et je l’occultais aussitôt, comme si celle-ci pouvait gâcher la fête. Ce n’était certainement pas le jour d’être girardien.

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