L’échange

par Daniel Bougnoux

En complément de l’article de Thierry Berlanda publié dimanche dernier, nous relayons une réflexion profonde de Daniel Bougnoux sur la mort du colonel Beltrame, notamment inspirée par le thème du don (qu’il distingue du sacrifice) et qu’il a publiée sur son blogue « Le Randonneur », hébergé par La Croix .

https://media.blogs.la-croix.com/lechange/2018/03/30/

Bonne lecture

Le sacrifice d’Arnaud Beltrame

Par Thierry Berlanda

Le lieutenant colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame a sacrifié sa vie pour sauver celle d’un ou plusieurs autres. Ce geste fait bien sûr beaucoup parler, et fera sans doute encore plus écrire. Or ce qui me décide à en dire quelques mots n’est pas le désir d’ajouter ma voix aux louanges en cours (de ce point de vue, je serais plutôt enclin à prier en silence), mais d’interroger le sens même du sacrifice, dont celui d’Arnaud Beltrame constitue selon moi l’exemple le plus pur.

René Girard a distingué de manière décisive entre le sacrifice entendu comme mise à mort d’autrui, victime ou substitut de victime, et sacrifice de soi : le premier type de sacrifice était la marque des sociétés pré-chrétiennes, et reste celle des sociétés non chrétiennes ; le second type est le signe et le sens du sacrifice du Christ. Il ne e semble pas superflu de le rappeler à quelques jours de Pâques.

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Athènes et Jérusalem

par Christine Orsini

Sous ce titre un peu solennel, je voudrais me livrer à un exercice girardien : rapprocher deux grands éducateurs dont le style et les sources de la pensée sont sur des rives opposées : le premier, René Girard (1923-2015) fut professeur à Stanford de littérature comparée et le second s’appelle Allan Bloom (1930-1992), il a enseigné à Chicago la philosophie politique. Allan Bloom a été éduqué lui-même par Léo Strauss et immortalisé par son ami Saul Bellow, prix Nobel de littérature, qui en a fait un personnage de roman[1]. René Girard est un autodidacte, inventeur de la théorie mimétique, il laisse derrière lui et devant nous une œuvre considérable qu’il n’est pas besoin de présenter aux lecteurs de ce blogue. Allan Bloom a trouvé ses repères dans la philosophie grecque, René Girard dans la Bible hébraïque et les Evangiles.

Le désaccord entre les deux sources de notre civilisation que sont Athènes et Jérusalem a été minimisé par le christianisme qui a toujours essayé de les harmoniser. Pour le disciple de Léo Strauss, ce désaccord est radical : la philosophie conçoit la vie humaine sous le signe de la compréhension autonome ; la Bible la conçoit sous le signe des commandements divins et de la Révélation. La philosophie et la tradition biblique ne peuvent que s’asservir mutuellement et se rebeller chacune contre toute tentative d’exploitation par l’autre. Pour Girard, au contraire, il y a un accord parfait entre la raison et la foi : son œuvre a deux versants, l’un anthropologique et l’autre théologique. On peut très bien être girardien, par adhésion à la puissance explicative de son hypothèse scientifique sans croire en Dieu. Mais sa pensée est généralement si ce n’est étrangère à la philosophie, du moins inamicale à son égard.

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Polémique est mère de toutes choses (médiatiques)

par Jean-Marc Bourdin

Parmi les présocratiques, le fragment d’Héraclite « Polemos est père de toutes choses » avait la préférence de René Girard. Dans la période post-girardienne qui commence, peut-être faudrait-il désormais affirmer que « polémique est mère de toutes choses. » Si la guerre a quelque peu perdu de sa superbe institutionnelle, cette non-institution que constitue la multitude des polémiques relayées et enflées par les médias et les soi-disant « réseaux sociaux » tend à saturer l’espace communicationnel, là où devraient normalement se former et s’épanouir les consensus qui font une opinion publique à la suite de débats rationnels et raisonnables, pour parler comme John Rawls.

Polémiqueur, plutôt que polémiste, est devenu un métier socialement reconnu. Je me permets d’ajouter ce néologisme à celui qui n’en n’est déjà plus un d’influenceur. Le format habituel de l’émission télévisée à bas coûts de production, de la téléréalité aux débats d’experts en passant par les débats politiques et les émissions de commentaires plus ou moins humoristiques de l’actualité anecdotique, est désormais celui de l’opposition, voire du dénigrement. Les affrontements de doubles entre modèles-obstacles sont devenus des ferments essentiels à la notoriété. « Faire le buzz » et déclencher la viralité actualisent la contagion mimétique. La route antique des hommes pervers attire de plus en plus de randonneurs. Mais il semble désormais enviable de provoquer la vindicte des envieux. Qu’on parle de moi, même en mal, et je serai sûr d’exister. Si l’on m’en veut, c’est que je vaux.

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L’arbre et son fruit

par Hervé Van Baren

En trois semaines, trois scandales qui se ressemblent. La blague juive de Laura Laune(1) le mois dernier, les anciens tweets de Mennel, candidate de l’émission The Voice, la semaine dernière(2), et cette semaine le rappeur Orelsan pour d’anciennes chansons jugées misogynes(3).

Quel rapport y a-t-il entre ces trois polémiques ? Une « mauvaise parole » déterrée à l’occasion de l’exposition médiatique de ces personnes, pour exiger qu’elles soient dépouillées de leurs prix, interdites d’antenne, sommées de retourner à l’anonymat, bref, expulsées, dans le jargon girardien.

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Une victime sacrificielle inattendue

 

par Thierry Berlanda

Demandons-nous si la théâtralité qui lui est inhérente dans nos représentations imaginaires communes, ne nuit pas à la production du concept même de victime sacrificielle. Ainsi, est-on certain qu’il doive toujours s’agir d’une victime clairement identifiée, dans le cadre d’un rituel remarquable, fût-il profane ? A la fois illustrée, mais peut-être aussi obscurcie par la figure emblématique d’Abraham levant le poignard sur son fils, voit-on assez que la victime n’a le plus souvent, en elle-même, rien de spectaculaire.

Il me semble qu’il en est ainsi du cocu.

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Pour Louis CK

par François Hien

Dans la foulée de l’affaire Weinstein, de très nombreuses personnalités ont vu leur carrière stoppée net après que leur comportement violent envers les femmes ait été révélé. Parmi elles, Louis CK, comique américain de premier plan. Un article a recueilli les témoignages de plusieurs femmes relatant des pratiques pour le moins douteuses. Louis CK a reconnu les faits et s’en est excusé. Dans la foulée, tous ses contrats en cours ont été annulés, ainsi que la sortie en salle de son long-métrage, prévu pour la fin de l’année dernière. Ses spectacles ont tous été retirés du catalogue Netflix, comme s’il fallait qu’il n’ait jamais existé. Une chroniqueuse américaine a écrit une tribune pour expliquer qu’elle avait honte d’avoir apprécié Louis CK. On n’exige pas de lui qu’il s’excuse, ou qu’il répare. Il faut qu’il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse.

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