Du temps de travail dans la fonction publique

par Thierry Berlanda

L’Inspection Générale des Finances vient de remettre au ministre Darmanin un rapport selon lequel 310 000 fonctionnaires d’État (sur 1 100 000 agents) travailleraient moins de 1607 heures par an (la durée légale). Commentant cette information, le journaliste Jean-Michel Aphatie prétendait que personne ne saurait dire, en s’appuyant sur une statistique globale, si les fonctionnaires travaillent trop ou pas assez. Il ajoutait que pour mesurer correctement l’effectivité du travail, il faudrait vérifier que chaque membre de chaque service effectue un travail utile à la collectivité. Ce n’est pas mal vu, bien qu’à mon avis, dès lors qu’on cessera de confondre temps de travail et temps de présence, on pourrait avantageusement auditer aussi les unités de production du secteur privé.

On remarquera toutefois que JM Aphatie ne prend pas le problème à la racine. En effet, il ne sert à rien de produire une analyse de l’utilité sociale des agents service par service, si l’on n’a pas d’abord évalué celle des services eux-mêmes. Et selon quel critère mesurer l’utilité de tout un service, voire d’une direction, voire même d’un ministère ? Comment remonter à l’origine de la légitimité de toute structure, indépendamment de l’inertie et de ce que Sartre appelait la minéralisation bureaucratique de l’État ? Contrairement à ce qu’en pensent les gouvernements en général et l’actuel en particulier, cette évaluation ne doit pas procéder d’une exigence comptable. Couper dans le financement d’un service est abusif quand ce service est utile, et insuffisant quand il ne l’est pas.

Mais alors, qu’est-ce qu’être utile, pour un service ? C’est servir. Mais encore, servir à qui ou quoi ? A diminuer la pression de tout ce qui contraint la liberté. Quelle est-elle ? La possibilité pour chacun de se rejoindre à lui-même, conformément au mouvement de sa propre nature. Spinoza ne m’aurait pas démenti sur ce point, et Michel Henry le confirme : la seule liberté que nous ayons est aussi la seule dont on puisse nous priver, et dont souvent nous nous privons nous-mêmes, par ignorance ou manie : celle d’être soi.

Vous le voyez d’ici, notre auditeur de l’IGF, en train d’ausculter la pratique d’un appariteur de musée, d’un gardien de prison ou d’un préposé à la collecte de l’impôt, aux fins de déterminer l’effectivité du service qu’il rend à la noble cause de la liberté d’être soi ? L’hypothèse paraîtra farfelue, mais je gage qu’elle ne l’est pas davantage que celle adoptée par une tradition de cost killers (dont la minutie n’a d’ailleurs jamais été utile qu’à l’augmentation tendancielle des effectifs, ce qui justifierait que leur travail soit lui-même audité).

À défaut, il me semble clair, et même très voyant, que ce genre de rapport ne sert qu’à désigner un bouc émissaire aux fins que le corps social sorte de son délitement psycho-ontologique en se rassurant quant à ses propres vertu et utilité.

À un fonctionnaire, comme à un médecin de ville, un marchand de légumes ou un sportif de haut niveau, je conseille donc de ne jamais demander « Combien me coûtes-tu ? », mais « En quoi as-tu contribué à déverrouiller ce qui me tient éloigné de ma nature ? »

Quant à savoir en quoi consiste cette nature, c’est un autre sujet.

Dostoïevski encore et toujours

Le philosophe et journaliste Alexis Feertchak nous propose de nouveau sur le site iPhilo un article consacré à René Girard et, plus particulièrement en l’occurrence, à son analyse de l’oeuvre de Dostoïevski sous le titre « Dostoïevski lu par René Girard ou l’achèvement du roman moderne ». Nous le relayons avec plaisir.

https://iphilo.fr/2019/03/31/dostoievski-lu-par-rene-girard-ou-lachevement-du-roman-moderne/

Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes

Par Hervé van Baren

 

«  … A chacun d’eux ce qu’il s’est acquis comme péché. Celui d’entre eux qui s’est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment. »  Coran, Sourate 24, verset 11

The Verge, un magazine multimédia spécialisé dans les nouvelles technologies, publie sous le titre « The Trauma Floor » (l’étage des traumatismes) un article1 sur les ravages psychologiques que subissent les modérateurs de Facebook dans la pratique de leur métier.

L’auteur a interviewé plusieurs collaborateurs ou ex-collaborateurs de l’entreprise Cognizant, une des sociétés auxquelles Facebook sous-traite cette activité. Il y a actuellement 15 000 modérateurs travaillant pour Facebook dans le monde.

Facebook est né d’une intention louable : mettre le miracle numérique au service du vivre ensemble en constituant des réseaux de taille inédite, mettre à notre disposition un outil de socialisation à la puissance incomparable. Le postulat à la base de cette idée, c’est que nous ferions de cet outil le meilleur usage. On constate aujourd’hui que cet objectif a été réalisé partiellement. Des études montrent qu’à peu près 30% des « amis » sur Facebook sont de véritables amis2. Malheureusement, Facebook c’est aussi le lieu de la compétition féroce, du narcissisme exacerbé, de la recherche compulsive de « likes », des fausses nouvelles, de l’ultraviolence et des théories du complot, des règlements de compte et des lynchages numériques, de la récupération commerciale et de l’hégémonie publicitaire.

La réalité du mimétisme dément une fois de plus le mensonge romantique. L’échec des GAFAM3 à transformer le monde en un havre de paix a tout à voir avec la méconnaissance que Girard identifiait comme la condition à la survie du système sacrificiel. Les dirigeants des GAFAM ne sont absolument pas conscients de leur responsabilité dans des phénomènes qu’ils ont le plus grand mal à contenir. Ils sont dépassés par ce qu’ils ont créé, parce qu’ils ne connaissent pas les forces qui animent les sociétés humaines. Cette méconnaissance est illustrée par l’article. Pour lutter contre l’anarchie et la violence qui envahit son réseau, Marc Zuckerberg ne voit pas d’autre moyen que de sacrifier quelques milliers d’innocents à son rêve de monde parfait (et très lucratif).

Ce que l’article montre surtout, c’est l’impact sur notre psychisme de la violence et de la folie exposées sans restriction. Les modérateurs, soumis à un rythme infernal de visionnage de vidéos (jusqu’à 400 par jour), avalent chaque jour des théories du complot frisant le délire, des propos haineux, parfois des scènes de meurtre. Ils en sortent rarement indemnes.

Leurs symptômes s’apparentent au stress post-traumatique. Ils se protègent en se droguant, en buvant, en ayant des relations sexuelles sur leur lieu de travail. Ils deviennent paranoïaques, portent une arme à feu, s’enferment chez eux. Ils s’échangent les blagues les plus douteuses, racistes et offensantes, plaisantent sur leur prochain suicide…

L’article insiste sur l’effet de l’exposition permanente aux théories du complot. Ceux qui sont chargés de modérer les nombreuses vidéos qui s’échangent sur le sujet deviennent rapidement des complotistes eux-mêmes…

Certains sont victimes d’attaques de panique à la moindre détonation, ou lorsqu’ils voient un film avec une scène violente ou perturbante.

Pourtant, les modérateurs sont soumis à une sélection rigoureuse basée en partie sur leur capacité à résister aux images violentes.

Les modérateurs seraient-ils une nouvelle version du « porteur de faute » inventée par la société technicienne ? Ils ne sont pas des boucs émissaires au sens classique, personne (à part quelques rares internautes mécontents de leur censure) ne cherche à leur nuire. Ils sont victimes avant tout de leur propre mimétisme, qui les oblige bien malgré eux à s’imprégner de l’odeur nauséabonde de nos égouts émotionnels et psychiques. On peut tout de même s’interroger sur la façon dont ils sont traités : sous-payés, signataires d’une clause de confidentialité radicale, soumis à des conditions de travail pénibles, ils font partie des oubliés du miracle des géants du web. On peut se demander s’il n’y a pas là une preuve que les grandes entreprises technologiques procèdent plus d’une résurgence du système sacrificiel que des grands principes humanistes vantés par leurs communications officielles. Les modérateurs symbolisent l’échec de ces grands principes, la face obscure des GAFAM. Les reléguer au rang d’employés de seconde zone et les cacher aux regards revient à nier cette dimension.

Le phénomène est à la mesure d’internet, cette création humaine qui dès sa conception était destinée à échapper à l’humain. Internet est peut-être l’exemple le plus frappant d’un des paradoxes de la société technicienne : ce qui devait nous donner enfin le contrôle de nos vies et de notre histoire commune devient l’outil privilégié de la crise qui nous enlève tout contrôle. Jadis, dans le cadre étouffant de la culture, des lois et de la religion, du moins pouvions-nous avoir l’illusion de maîtriser un tant soit peu nos destins. Aujourd’hui, nous sommes plus libres que nous ne l’avons jamais été, mais le futur s’estompe et nos actes ne peuvent plus prétendre participer à un sens global. Avec internet, les possibilités sont infinies, mais les possibilités participant à la stabilité, au sens et au progrès se perdent dans la masse et s’égarent dans le chaos.

Devant ce grand écart entre nos orgueilleuses ambitions et leur échec patent, nous réagissons comme nous l’avons toujours fait : soit en nous obstinant dans notre erreur, soit en voulant rétablir le monde tel qu’il était avant la catastrophe. Le calvaire des modérateurs participe de la première solution. Internet est entre autres cette formidable caisse de résonance de nos peurs et de nos obsessions, et vouloir purger le système de ses remugles les plus infects est aussi efficace que d’empêcher un barrage de céder en maçonnant les fissures d’où l’eau s’écoule. Pour Marc Zuckerberg, se remettre en cause reviendrait à admettre que les fondements même de sa poule aux œufs d’or sont bancals ; cela lui est impossible. Pour ne pas devoir renoncer à sa chimère, il envoie des milliers d’éboueurs nettoyer les fosses septiques qui débordent.

Nous participons tous à ce phénomène, bien connu mais inédit dans sa dynamique comme dans son échelle. Les gilets jaunes en sont un autre exemple. En réclamant moins de taxes pour pouvoir continuer à polluer et à consommer, nous ne cherchons nullement à réformer un monde injuste et épuisé, seulement à le perpétuer.

Ce tableau bien sombre ne doit pas nous empêcher de voir la face lumineuse. Si les monstres tapis dans nos souterrains sortent au grand jour, il en va de même de la lumière que nous avions cachée sous le boisseau. L’article en est l’illustration. Qu’un site dédié aux nouvelles technologies puisse le publier, voilà qui en dit beaucoup sur les paradoxes de notre époque. Plus le mal sort de sa cachette, libéré des chaînes qui le retenaient vaille que vaille, moins nous le tolérons, et c’est cela la crise. Partout sur la planète des multitudes se lèvent pour le dénoncer. Le relâchement de la loi et du sacré permet aussi à notre meilleure part de s’exprimer.

Dire le mal c’est déjà lui ôter son pouvoir. Accepter de le regarder en face c’est déjà se libérer de son emprise. C’est le symbole de la croix, qui expose tout autant l’innocence de la victime émissaire que la violence de ses bourreaux. Girard l’avait bien compris quand il faisait allusion au diable crucifié de l’Enfer de Dante4. La sagesse juive le savait déjà quand elle écrivait :

Moïse fit un serpent d’airain, et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d’airain, conservait la vie. (Nombres 21, 9)

Ce que nous vivons c’est bien une apocalypse, une révélation. C’est le dévoilement de la part violente des rapports humains, de nos cultures, de nos institutions, de nos croyances, et c’est toujours ravageur. Le mot apocalypse ne désigne pas un événement précis, ni une ère délimitée de notre histoire, c’est un processus à l’œuvre depuis le commencement. La crise apocalyptique se déclenche inévitablement lorsque nous devenons conscients, parce que cette prise de conscience éclaire toujours tant la part lumineuse que la part obscure de ce qui nous était caché. Pourtant, au niveau historique, on ne peut que constater une augmentation exponentielle de la fréquence des scandales qui dévoilent la réalité de la violence. Partout dans le monde, nos médiocres petites ruses destinées à perpétuer l’ordre sacrificiel sont exposées. C’est MeToo, ce sont les Wikileaks, les Panama Papers, les scandales qui éclaboussent jusqu’aux plus sacrées de nos institutions. Nous restons sur l’image d’un monde décadent, mauvais ; en réalité il n’a jamais été aussi juste, aussi pacifique, aussi soucieux de l’humain. Paradoxalement, c’est cette ère de prospérité, de paix et de justice qui permet le dévoilement, parce que c’est la condition pour pouvoir y survivre.

C’est ainsi, je pense, qu’il faut lire l’Apocalypse de Jean. Il est surprenant que René Girard l’ait si peu commenté, y compris dans son dernier livre, Achever Clausewitz, apocalyptique s’il en est.

Les quatre cavaliers qui inaugurent les septénaires5 ne sont pas des maux nouveaux, ils existent depuis l’invention de la culture. La guerre, la religion, la justice dans leur dimension sacrificielle, et le principe qu’elles ont servi jusqu’à ce jour, la mort, inaugurent un mouvement d’ensemble qui voit chuter les uns après les autres les objets célestes. Tout cela perd son caractère sacré en même temps qu’est dévoilée leur violence intrinsèque. La prière des saints qui suit décrit si bien où nous en sommes :

9Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
10Ils criaient d’une voix forte :
Jusques à quand, Maître saint et véritable,
tarderas-tu à faire justice
et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
11Alors il leur fut donné à chacun une robe blanche,
et il leur fut dit de patienter encore un peu,
jusqu’à ce que fût au complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères,
qui doivent être mis à mort comme eux. (Apocalypse 6, 9-11)

La foule des innocents immolés à l’ordre violent des humains devient apparente. Nous sommes indignés et nous réclamons justice. Autant nous pouvons commencer à regarder le réel en face, autant nous ne sommes pas encore prêts à nous pardonner les uns les autres. Clairement, c’est toujours de justice rétributive qu’il est question dans ces versets. Ce passage n’est pas l’appel au martyre d’un Dieu sadique ; c’est l’état des lieux très précis d’un monde qui a pris le risque insensé d’exposer au grand jour ses souillures, sans pour autant renoncer à la violence. Or il est une évidence : ces ignominies sont notre héritage commun, pas l’apanage d’un petit nombre de pervers et de criminels. Le passage décrit la dynamique qui conduit de la révélation au tous contre tous, la crise mimétique et la montée aux extrêmes.

C’est pourquoi j’attache tant d’importance au contexte de l’article. Publié dans un E-magazine qui devrait se cantonner à l’adoration de ses dieux techniciens, il désigne le fruit pourri au sein même de son monde. C’est exemplaire de ce mouvement de fond, profondément nouveau, qui nous voit exposer notre violence, là où auparavant nous ne savions que dénoncer celle des autres.

A chaque fois que nous dénonçons l’injustice, nous devrions prendre grand soin de n’accuser personne, de ne pas chercher de victime émissaire, mais au contraire, de montrer que nous en sommes tous plus ou moins complices. L’auteur de l’article y parvient partiellement. Il cherche encore le scandale, mais il ne demande pas vengeance. Il expose le mal, mais il ne parvient pas encore à voir comment tous, pas nos comportements d’internautes, nous y participons. Il y a toujours des gentilles victimes, les modérateurs, et des méchants, Facebook et les internautes qui postent des vidéos abjectes, mais il comprend que, chacun à son niveau, ces internautes c’est nous, et que ce que le Réseau d’Amis est devenu, c’est ce que nous en avons fait.

1https://www.theverge.com/2019/2/25/18229714/cognizant-facebook-content-moderator-interviews-trauma-working-conditions-arizona

2https://atelier.bnpparibas/life-work/article/facebook-reseaux-amis-virtuels-correspondent-realite

3Acronyme pour désigner les géants du web : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

4René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, p. 183, Le Livre de Poche 2001

5Apocalypse 6, 1-8

On ne va pas se mentir

par Jean-Marc Bourdin

Ce n’est qu’une impression que je serai bien incapable de quantifier pour l’étayer, mais j’ai entendu ces derniers temps avec une fréquence qui ne m’avait pas frappé jusqu’à présent la locution « on ne va pas se mentir ». Le 12 mars 2019, elle était employée sur une radio nationale par une intervieweuse politique réputée. Il y a quelques jours, un malheureux footballeur interrogé après une non-qualification inattendue en « Ligue des champions » en avait fait également l’usage pour concéder que son équipe n’était pas au niveau. Dans les réponses données à de telles interpellations appelant à la vérité et la lucidité, l’adverbe « honnêtement » est aussi souvent présent. Comme si l’interlocuteur déniait par avance toute intention de travestir la réalité. Mais l’expérience montre que le déni préalable révèle souvent une réalité contraire. Car de deux choses l’une : chaque fois que l’on prononce le mot « honnêtement », cela peut signifier, soit qu’on ne respecte pas la vérité dans les autres occasions où on ne l’emploie pas, soit, plus probablement, qu’on l’emploie sciemment ou inconsciemment parce qu’on s’estime forcé de faire en l’occurrence une entorse à la vérité.

« On ne va pas se mentir » a également donné son titre à une émission télévisuelle de débat contradictoire programmée de 2012 à 2016 sur iTELE qui a contribué à la renommée de Léa Salamé, Audrey Pulvar et Marc Fauvelle, trois journalistes importants du paysage médiatique français. Là encore, l’ambition affichée par le titre de l’émission semblait à la mesure du doute qui planait sur la sincérité spontanée des politiques invités à débattre. Jonathan Swift avait, il est vrai, publié L’art du mensonge en politique, en 1733 (sous un nom d’emprunt !) où il affirmait, entre autres : « Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit ». Il concluait qu’un mensonge était combattu le plus efficacement par un autre mensonge. Bref, le mensonge serait, pour cette raison en particulier, une maladie sociale contagieuse. Dans le domaine politique, l’observation montre que cela ne fait guère de doute.

Après tout, nous sommes à l’ère des infox / fake news et de la post-vérité réunies. « On ne va pas se mentir » pourrait devenir une nouvelle formule de politesse précédant tout échange, en signe de bonne volonté, comme « bonjour » ou « avec plaisir », termes au demeurant aussi peu sûrs et parfois hypocrites qu’honnêtement… À croire que tout propos devrait désormais se concevoir comme une déposition lors d’un procès à laquelle préluderait un engagement à « dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ».

Dans la suite de ma journée, j’avais programmé d’aller voir (et écouter) au théâtre une pièce au titre qui faisait manifestement écho à ma préoccupation du moment : « Et si on ne se mentait plus » d’Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou. Le contenu de la pièce est ainsi résumé sur les sites qui promeuvent le spectacle : elle « raconte l’amitié de Lucien Guitry, Jules Renard, Tristan Bernard, Alfred Capus et Alphonse Allais. […] Lors de […] moments fraternels les répliques fusent et le vin coule à flots. Pourtant, en octobre 1901 ils font face à un tournant dans leur amitié : pendant que les uns doivent faire un choix entre la gloire et l’amitié, d’autres se demandent si, pour une femme, ils peuvent mentir à leurs amis. Et pour de l’argent ? Le mensonge, surtout en amitié, c’est ce qui met du poivre dans le sel de l’existence. » Si on ne mentait plus à nos proches…

Pour revenir à nos moutons girardiens, comme il est de coutume ici, rappelons-nous que le titre du premier ouvrage de René Girard oppose le « mensonge romantique » à la « vérité romanesque ». Or le « mensonge romantique » est avant tout un mensonge à soi-même auquel est opposée la lucidité des grands romanciers du désir. Il s’agit là d’auto-tromperie, d’auto-duperie, d’aveuglement, c’est-à-dire de « se mentir à soi-même ». La traduction anglaise du titre de l’essai – Desire, Deceit and the Novel – insiste d’ailleurs, au-delà de l’effet d’allitération, avec son deuxième terme sur ce point, deceit signifiant ici tromperie. Êtres désirant mimétiquement, nous avons en effet un gros problème avec la vérité et la lucidité. Notre méconnaissance qui peut aller jusqu’au déni s’oppose sans cesse à la reconnaissance de nos menteries.

Au-delà, notre époque communicationnelle de société du spectacle pousse à la langue de bois, au travestissement, à l’omission, à la tricherie. Tous les êtres médiatisés sont appelés à se justifier, interpelés sur leurs contradictions, rappelés à leur devoir de sincérité sur tous les sujets, y compris ceux qu’ils répugnent à aborder. Notre société contemporaine se veut toujours plus transparente dans une sorte d’escalade paradoxale de l’hypocrisie. L’estime de soi qu’il est également recommandé de rechercher en toutes circonstances pousse quant à elle dans le sens de travestissements de la vérité parfois salubres. Si on ne se mentait plus à soi-même, ne plongerait-on pas dans une spirale dépréciative autant que dépressionnaire ?

Jésus commençait toutefois il y a 2000 ans ses sentences les plus fortes par un solennel « En vérité, je vous le dis », sans doute pour obtenir l’attention de son auditoire. Mais il est vrai qu’il avait à dire, lui, des vérités d’Évangile. Et il avait ajouté chez Jean (8-32) : « la vérité vous rendra libres » ou, selon d’autres traductions, « la vérité fera de vous de hommes libres ». Il invitait aussi à l’examen de conscience entre la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le sien. Jésus nous conseille à l’évidence de ne pas / plus se mentir.

Je vous incite plus modestement à prêter attention, à défaut de donner crédit, à l’emploi en voie d’accroissement des expressions du type « on ne va pas se mentir » ou « honnêtement ». Je ne suis pas sûr qu’elles nous garantissent un accès direct à la vérité malgré ce qu’elles prétendent, mais elles peuvent certainement nous alerter sur quelques arrangements avec elle, délibérés ou inconscients. En ce qui me concerne, je vais essayer de bannir à l’avenir ces vocables de mes propos et d’éviter de la sorte la contagion qui s’amorce.

Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore

par Bernard Perret

Les mythes archaïques, on le sait, sont peuplés de figures monstrueuses, à la fois hommes, bêtes et dieux. L’interprétation de ce fait est au cœur de la « grande guerre » qui fracture le monde de l’anthropologie, et qui oppose, notamment René Girard et Claude Levi-Strauss[1]. Pour ce dernier, les mythes sont de pures créations de l’esprit humain, de simples explorations des possibilités du langage pour symboliser les contradictions de l’existence. Le mythe ne renvoie à aucun référent historique, il ne raconte rien, sinon l’affrontement de l’esprit humain à des faits incompréhensibles qu’il tente de mettre en récit (naissance et mort, paix et guerres, alternance jour-nuit, etc). Pour le dire autrement, le mythe tente de rendre compte de la création d’un monde humain différencié à partir d’un chaos initial. Levi-Strauss ne s’intéresse aux mythes que pour en étudier la structure logique, l’agencement d’unités élémentaires (les mythèmes, par analogie aux phonèmes et aux morphèmes de la linguistique structurale) :

Les mythes dont les hommes se sont nourris pendant si longtemps (…) sont aussi cela : une exploration systématique et jamais inutile des ressources de l’imagination. Les mythes mettent en scène toutes sortes de créatures et d’événements absurdes ou contradictoires au regard de l’expérience ordinaire, qui cesseront d’être totalement dépourvus de sens à une échelle sans commune mesure avec celle où les mythes s’étaient d’abord placés. Mais c’est parce qu’elles sont déjà inscrites, en pointillé, pourrait-on dire, dans l’architecture de l’esprit qui est « du monde », qu’un jour ou l’autre, les images du monde proposées par les mythes se révéleront adéquates à ce monde, et propres à en illustrer des aspects. »[2].

Pour Girard au contraire, les mythes sont, pour nombre d’entre eux, des récits de persécution rendus méconnaissables par des siècles ou des millénaires de remaniements plus ou moins volontaires et par les aléas de la transmission orale.  La démonstration de Girard repose notamment sur l’identification de quelques stéréotypes identifiables à travers les multiples variations des récits mythiques :

Chaque fois qu’un témoignage oral ou écrit fait état de violences directement ou indirectement collectives, nous nous demandons s’il comporte également : 1. la description d’une crise sociale et culturelle, c’est à dire d’une indifférenciation généralisée – premier stéréotype, 2. des crimes « indifférenciateurs » – second stéréotype, 3. si les auteurs désignés de ces crimes possèdent des signes de sélection victimaire – troisième stéréotype. Il y a un quatrième stéréotype et c’est la violence elle-même[3]

À quoi on peut ajouter la transfiguration de la victime, tantôt divinisée, tantôt diabolisée ou apparaissant soudain sous les traits d’une bête monstrueuse, déshumanisée dans tous les cas comme dans le récit de « L’horrible miracle d’Apollonius de Tyane »[4] :

Lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Éphésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. […] Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse qu’un lion.

Ces mensonges mythologiques, ces phénomènes de diabolisation au sens le plus propre du terme, appartiennent-ils au passé ? Ne survivent-il qu’à l’état de métaphore (presque) innocente (la diabolisation sans conséquence directe de telle ou telle personnalité, idéologie ou pratique) ? On aimerait le croire, mais il n’en est rien. En voici la preuve, rapportée par un journal Nigérian.

Dans le sud-est du Nigéria, des milliers d’enfants se retrouvent à la rue après avoir été accusés de sorcellerie. À l’origine de ces accusations, des films populaires et des prophètes évangéliques qui s’enrichissent en profitant des craintes de la population. Les causes de cette victimisation la rendent encore plus atroce :

Généralement, l’accusation de sorcellerie sert à désigner comme boucs émissaires des enfants vulnérables. Les motifs de cette imputation sont divers : un comportement dissipé, l’absentéisme à l’école, mais aussi une mauvaise récolte ou une panne de la moto familiale.[5]

D’après une ONG citée par cette même source, « Quand une famille chasse un enfant de la maison, ça revient quasiment à le tuer. ». D’après une enquête réalisée en 2010 dans une région de l’Etat d’Akwa Ibom, 85% des enfants abandonnés auraient été accusés de sorcellerie.

N’en déplaise à Levi-Strauss et à ses émules, les monstres qui peuplent les mythes ne sont pas le produit d’un simple jeu de l’imagination. Ou plutôt : les délires d’une imagination torturée ont souvent commencé par produire une violence bien réelle avant de s’inscrire dans un récit.

 

[1]    Cf. Camille Tarot, Le Symbolique et le sacré, La Découverte 2008, pp. 541 et ss.

[2]    Cahiers de l’Herne, Flammarion 2014, p. 100.

[3]    Le Bouc émissaire, op. cit., pp. 37 et 51.

[4]    Je vois Satan tomber comme l’éclair, pp. 73 et ss.

[5]    « Nigeria. Le cauchemar des enfants sorciers », d’après Al Jazira English, Courrier international du 21 au 27 février 2019, p. 28.

Le perfectionnisme, pathologie du désir

par Jean-Marc Bourdin

 

Nous vous proposons aujourd’hui de prendre connaissance d’un article de la revue universitaire en ligne TheConversation intitulé “Une épidémie de perfectionnisme s’abat sur les jeunes” de Simon Sherry et Marin M. Smith. Pour eux, “le perfectionnisme, c’est une quête d’absolu et une exigence de perfection chez soi et chez les autres. Il se manifeste par des réactions extrêmement négatives à la critique, une autocritique très dure, un sentiment d’incertitude par rapport à sa propre performance, et la conviction profonde que les autres sont aussi critiques et exigeants d’eux-mêmes.”

Ce phénomène est probablement le symptôme d’une aggravation depuis 1990 des ravages de la contagion du désir métaphysique ou ontologique, comme l’est aussi, dans un autre registre, la montée du ressentiment. Les parents désignent des modèles inaccessibles et les images proposées aux adolescents et aux adultes aux fins d’identification font le reste : selon les auteurs de l’article, “rivaliser avec ses voisins n’a jamais été aussi difficile.” Nous sommes bien au cœur de la théorie mimétique. Chacun est invité à croire en ses rêves par ceux qui les ont accomplis : mais personne n’indique la probabilité de réussite. Si la quête vise la perfection, le taux est évidemment proche de 0. Il manquera au mieux, ou au pire, un presque rien qui fait toute la différence… et le malheur inconsolable du perfectionniste.

Les préconisations de l’article révèlent la source de la pathologie : “mettre l’accent sur des méthodes préventives – réduire les pratiques parentales sévères et contrôlantes, ainsi que les influences socio-culturelles, telles que les images médiatiques irréalistes qui encouragent le perfectionnisme.”

Comme le constat alarmant, la conclusion est aussi aisément partageable : “il semble que l’amour inconditionnel, celui par lequel un parent ne valorise pas son enfant sur les seules bases de sa performance, de son classement ou de son apparence, soit le meilleur antidote au perfectionnisme…” Et encore, “il nous faut insuffler une forte dose de scepticisme envers ces vies « parfaites » qu’on agite devant nous par l’intermédiaire des médias sociaux ainsi que dans les publicités qui apparaissent dans les médias traditionnels.”

Bonne lecture : https://theconversation.com/une-epidemie-de-perfectionnisme-sabat-sur-les-jeunes-111310

Cerveau reptilien

par Hervé van Baren

Autant prévenir : cet article commente un article à sensation couvrant un fait divers particulièrement horrible. Ames sensibles s’abstenir !

Un fait divers tragique fait le buzz. L’information est reprise dans le monde entier. Une recherche Google renvoie des milliers de liens. Ci-dessous, des extraits de l’article paru dans un journal luxembourgeois1.

Dévorée vivante par le croco qu’elle nourrissait

Une chercheuse a été victime d’une effroyable attaque, vendredi dernier. Merry, un reptile de 5 mètres de long, ne lui a laissé aucune chance.

Une scientifique […] a connu une mort atroce, vendredi, dans un centre de recherches […]. Pour nourrir le crocodile local, [elle] est montée sur un muret de 2,5 mètres de haut et a commencé à jeter de la nourriture à l’animal prénommé Merry. C’est à ce moment-là que le drame est survenu. Les autorités pensent que la bête de 5 mètres de long s’est dressée sur ses pattes arrière et a sauté en direction du muret pour happer la quadragénaire […].

Traînée vers le bassin, la victime a été dévorée vivante. Personne n’a assisté à cette attaque. Ce n’est que plus tard dans la matinée que des membres du personnel du laboratoire […] ont remarqué une «forme étrange» dans l’eau. En s’approchant du crocodile, ils ont retrouvé les restes du corps […] dans sa mâchoire. Les secouristes ont eu toutes les peines du monde à éloigner le cadavre de la victime du reptile, fermement accroché à sa proie.

Merry est connue pour avoir déjà attaqué des congénères par le passé, mais jamais des êtres humains. L’animal a été capturé et des tests doivent être effectués pour confirmer qu’il a bien ingéré une partie du corps de la chercheuse.

La police essaie d’entrer en contact avec le propriétaire du crocodile, qui serait un homme d’affaires japonais à l’origine de la création de ce centre de recherches. L’homme n’était pas sur les lieux au moment du drame, relate Fox News. « Nous avons besoin de savoir s’il a un permis pour posséder des crocodiles et autres animaux aquatiques onéreux. Si ce n’est pas le cas, il sera arrêté, a déclaré Raswin Sirait », chef de la police de Tomohon.

 

Internet nous abreuve de faits divers horribles, et s’ils pullulent ainsi, jusque dans des médias sérieux, c’est parce que nous les lisons. Les rédactions suivent la loi de l’offre et de la demande, survie économique oblige. Donc, les coupables, si crime il y a, des articles dont font partie cette catégorie, en définitive c’est nous. Reste à savoir pourquoi nous sommes autant fascinés par les morts violentes, les histoires horribles.

Plus un accident de circulation est grave et plus nous nous arrêtons pour regarder. Plus un attentat est sanglant et plus nous restons devant nos écrans, fascinés. Les internautes qui mettent en ligne des vidéos de décapitation d’otages ne sont pas des extrémistes religieux, mais des voyeurs qui tentent d’autres voyeurs. Lorsque nous ne cédons pas à la tentation, c’est avant tout parce que nous nous sommes imposé un interdit moral fort.

Il y a là, pourtant, un véritable tabou. Montrer la mort violente de l’Autre est considéré comme une intolérable atteinte à sa dignité, une profanation. Les médias ne montrent jamais la mort crûment, les images sont indirectes, les cadavres floutés. L’interdit du sang est toujours d’application. Le symbole du sang, de nos jours, c’est le gyrophare. Cependant, ce tabou, comme presque tous les autres, est de plus en plus transgressé.

La psychologie propose plusieurs explications à ces comportements : la compassion, la catharsis ou l’assouvissement de nos pulsions destructrices et morbides, l’exorcisme de notre angoisse face à la mort, la jouissance de se savoir en vie…

Tous ces sentiments ont une origine commune : notre capacité à ressentir ou à imaginer la souffrance, la terreur, l’agonie et la mort de l’Autre comme si nous vivions cette expérience nous-mêmes. Lorsque nous sommes témoins d’une mort brutale, le mimétisme nous oblige à vivre l’expérience de la mort par procuration, à notre corps défendant, ce qui explique le caractère traumatisant de l’expérience.

C’est bien la victime qui induit en nous ces sentiments ambivalents, même si nous avons l’impression qu’ils nous sont personnels. Le parallèle avec le médiateur du triangle mimétique s’arrête là. Contrairement au désir mimétique, ce que la victime « possède » et pas nous, c’est quelque chose de profondément indésirable, à fuir à tout prix. Le médiateur, dans ce cas, est une sorte d’anti-médiateur girardien. La victime n’est pas l’obstacle qui nous interdit l’objet désirable, mais au contraire le démon qui nous montre ce que nous n’avons ni envie de voir, ni de nous approprier, l’objet le moins désirable qui soit : la mort. C’est, en quelque sorte, le négatif du triangle mimétique classique, mais il garde son pourvoir de fascination (attraction-répulsion), de scandale, et de contagion.

Reste à analyser la tendance moderne au voyeurisme, par exemple l’explosion des photos et des vidéos postées sur internet qui exhibent le malheur des autres. Depuis quelques années, les secouristes qui interviennent sur les lieux d’accidents sont atterrés par le comportement de certains témoins, qui n’hésitent parfois pas à venir filmer le drame à quelques mètres de distance, sans se soucier le moins du monde d’apporter de l’aide, ou de la perturbation des opérations de sauvetage que cela entraîne. La fascination est plus forte que la raison ou que les barrières morales2.

Le phénomène s’inscrit dans une tendance généralisée à l’abolition des interdits. Il comporte des aspects positifs et négatifs. L’abolition des tabous s’apparente à une volonté collective de se confronter au réel, même lorsqu’il est laid. L’intention est louable mais conduit toujours à des débordements. La loi abolie relâche les pulsions les plus profondes, libère le mimétisme violent des liens qui le contraignent. Ce déséquilibre est potentiellement mortel, et mortelle la violation de l’interdit de montrer la mort brutale, que rien n’empêche alors, comme la sexualité, de passer du statut de tabou honteux à celui d’excitante transgression. La violence du voyeur est décuplée par la multiplication des images sur internet. La catharsis devient la norme et participe à la déshumanisation de l’Autre. Au lieu de conduire à l’objectif vertueux d’une relation saine à la mort, libérée des tabous que nous dictait notre angoisse, la mort devient une farce, et la victime un objet de fascination morbide désincarné, inhumain.

La civilisation occidentale se voit comme la grande pourfendeuse des mythes et des tabous, qu’elle aurait avantageusement remplacés par le contrat social et la technicité. L’humain est libéré des croyances immatures et de la superstition, il est responsable et capable de se confronter à la réalité. Ce discours est contredit par le comportement dysfonctionnel de certains témoins d’accidents et internautes, mais aussi par la narration médiatique des faits divers horribles. Bien loin d’être les alliés de cette courageuse tentative d’accepter la réalité, la technocratie et la justice perpétuent la dissimulation, autrefois confiée aux mythes, de notre finitude et de la fatalité qui peut nous frapper à tout moment. Une jeune femme est morte parce que le mur sur lequel elle se tenait ne faisait que deux mètres cinquante. Pour décider si l’animal est innocent et n’a fait que suivre son instinct, ou s’il s’agit d’un monstrueux profanateur qui mérite la mort, « des tests doivent être effectués ». La responsabilité de la mort de la victime incombe au propriétaire du crocodile, s’il est établi qu’il n’était pas en ordre administrativement. L’absurdité de ce langage prouve que nous sommes toujours incapables de faire face aux faits bruts : une femme est morte parce qu’un animal sauvage l’a tuée, et quoi que nous fassions de tels accidents peuvent arriver à tout le monde, n’importe quand.

Le langage technocratique a donc une fonction de remplacement de la mythologie traditionnelle ; on peut dire que c’est une nouvelle forme de mythologie, que nous imposons collectivement à nos élites, à nos médias et à notre justice, et non l’inverse comme on l’entend dire.

On retrouve ce phénomène un peu partout. Quand des proches de victimes d’attentat attaquent l’état en justice parce que les services de renseignement n’ont pas pu empêcher le drame, c’est une manière de nier la fatalité, et de ramener la violence à un grain de sable dans la machinerie bien huilée de la société technocratique, qui doit nous protéger de tout, en particulier du destin tragique. Pour trancher dans l’affaire Vincent Lambert, on ne fait plus appel à des valeurs morales, mais on se repose sur des tribunaux administratifs pour décider du débranchement éventuel des machines qui le maintiennent en vie. La mort moderne est une décision administrative comme une autre. Chaque jour, des individus servent de bouc émissaire à notre peur de la mort pour des actes qui, s’il n’y avait pas eu mort d’homme, ne leur auraient même pas valu un blâme. Il nous faut toujours des coupables à sacrifier pour exorciser notre peur de la mort, et de la mort brutale et imprévisible en particulier.

Nous ne pourrons nous passer du mécanisme victimaire et de la mythologie, ces voiles jetés sur le réel, que le jour où nous serons capables de remplacer le mimétisme inconscient par l’empathie vraie ; alors nous pourrons regarder quelqu’un mourir et ne ressentir que de la compassion, supporter l’image de notre propre mort que nous renvoie l’agonie de l’Autre. C’est ce que nous sommes parfois capables d’accomplir lors de l’accompagnement d’un proche dans ses derniers instants. Il faut l’amour pour pouvoir contempler la mort de l’Autre sans succomber à la peur panique, ou sans avoir besoin d’histoires rassurantes pour la rendre acceptable.

1http://www.lessentiel.lu/fr/news/monde/story/devoree-vivante-par-le-croco-qu-elle-nourrissait-22955356

2Ce qui a conduit les autorités allemandes à commanditer une vidéo-choc de prévention du phénomène, voir https://www.youtube.com/watch?v=TH_e3oweYfk