La politique bolivienne à la lumière de la théorie mimétique (I)

par Fernando Iturralde, enseignant àl’Université
Catholique Bolivienne « San Pablo » à La Paz, Bolivie

Avec la condamnation de Jeanine Añez à 10 ans de prison le 10 juin dernier, il est peut-être utile de revenir sur trois événements récents en Bolivie qui sont marqués par des comportements mimétiques. Résumons d’abord ce qui s’est passé dans l’histoire du pays, plus précisément au cours des vingt dernières années.

Brièvement : en 2003, en raison du mécontentement suscité par les politiques néolibérales, les secteurs populaires organisés dans différentes institutions sectorielles ont « pris les rues » et ont contraint le président Gonzalo Sánchez de Lozada (surnommé Goni, deux fois président du pays avec le parti MNR-Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) à démissionner. Aujourd’hui, certains analystes voient des similitudes inverses dans les manifestations qui ont conduit à la démission de Morales et suggèrent que si l’on appelle ce qui s’est passé en 2019 un « coup d’État », alors il faudrait faire de même avec ce qui s’est passé en 2003. Après deux présidences intérimaires, le MAS (Mouvement vers le Socialisme) a remporté en 2005 une victoire sans précédent (54 %) dans l’histoire démocratique du pays. Morales devint président en 2006.

En 2010, une nouvelle constitution régit le pays. En 2016, l’administration de Morales procède à un referendum pour savoir si la population du pays accepterait une modification à la constitution (celle qui venait d’être approuvée en 2010). La polarisation (au sens de division en deux champs) était déjà claire dans les résultats : 51 % de la population avait voté pour le « non ». En 2017, le Tribunal Constitutionnel Plurinational (autorité suprême en matière de lois issues de la nouvelle constitution) accepta que Morales participe aux élections de 2019, sous l’argument du respect de ses droits humains. En octobre de cette même année, une interruption du système rapide de décompte des votes jusqu’au jour suivant, et la déclaration de victoire de la part de Morales le soir même de l’interruption, firent qu’une bonne partie des 50% de la population qui avait déjà voté pour le « non » sortit dans la rue les jours suivants.

En novembre, à la suite d’un rapport négatif de l’OEA (Organisation des Etats Américains) et de la suggestion de démission d’un commandant militaire (que le président lui-même avait choisi et mis en charge), Morales s’est envolé pour le Mexique. Il avait quitté le pays le laissant sans autorités pour lui succéder au pouvoir : la plupart avaient démissionné. Nous savons aujourd’hui que le plan était de créer un vide de pouvoir et une confrontation entre les deux groupes polarisés. Pour sauver la situation qui s’aggravait rapidement, les dirigeants de l’opposition ont choisi la deuxième vice-présidente du Sénat, Jeanine Añez, pour assumer la présidence face à la crise. Dans une perspective girardienne, il convient peut-être de souligner qu’il s’agit d’une femme choisie par des hommes pour assumer la responsabilité la plus difficile : pacifier le pays par la violence militaire. Avec deux massacres (à Sacaba et Senkata) qui ont amené l’armée dans les rues (désormais occupées par des manifestants pro-Morales) et de l’ajournement des élections à cause de la pandémie (arguments très mal perçus par l’opinion publique, à la suite de l’annonce de la propre candidature d’Añez), les élections de novembre 2020 ont donné la victoire à Luis Arce et David Choquehuanca, candidats du parti MAS de Morales.

Maintenant que nous disposons de quelques éléments de contexte, examinons les trois événements récents pour voir si la théorie mimétique peut apporter un éclairage sur la situation :

  1. La mort de Marco Aramayo.

Il est l’homme qui a mis au jour une importante affaire de corruption en 2015. Le centre du conflit était le Fondo Indígena (institution chargée de décentraliser les ressources économiques de l’État vers des projets de développement pour les peuples indigènes). Il convient de noter que le crime a eu lieu dans une institution chargée de compenser (c’est-à-dire de « dé-victimiser ») les secteurs historiquement les plus défavorisés. C’est comme si la place symbolique de la victime conférait des pouvoirs qui se situent au-dessus de l’état de droit. Aramayo a dénoncé ces délits d’enrichissement illicite et a été rapidement emprisonné par le gouvernement, qui ne voulait rien savoir de ce type de problème en plein processus électoral référendaire de 2016. Le scandale a remis en question l’argument –qui pouvait également être lu dans la logique girardienne et sacrificielle– selon lequel les peuples indigènes constituaient la « réserve morale de l’Humanité ». Était-il nécessaire de légitimer un crime de corruption et de persécution politique au nom d’une victimisation historique ? Aramayo est décédé le 19 avril d’un arrêt cardio-respiratoire.

Un vieux dicton met en garde contre l’impulsion de tirer sur le messager de mauvaises nouvelles (« Don’t shoot the messenger »), idée qu’on pourrait rapprocher à la situation d’Aramayo. Le messager doit être emprisonné jusqu’à sa mort car il communique des nouvelles qui vont à l’encontre de l’image du roi et de l’autorité. Tous ceux qui remettent en cause le discours de la nouvelle hégémonie doivent être rejetés ; comme dans les mythes développés par les persécuteurs, ils ne doivent en aucun cas s’en prendre à eux-mêmes. La faute en revient toujours à ceux qui ne se soumettent pas aux mythes de l’harmonie sociale qui devient hégémonique après les crises et pour apaiser les antagonismes. Personne ne pouvait mettre en doute la pureté morale des dirigeants indigènes qui faisaient partie du nouveau gouvernement et de son discours.

On peut comprendre, à travers le dicton, que la construction d’une version mythologique de la violence persécutrice dépend de la volonté d’effacer toute trace de culpabilité, comme si toute nouvelle contraire au régime devait être sacrifiée (excusée) au nom de la nouvelle hégémonie. Une purification absolue de toute faute ou culpabilité de la part des persécuteurs semble être souhaitée. Protégés par la légitimité provisoire que leur confère la défense des victimes historiques, les nouveaux persécuteurs sont sûrs de lutter contre les injustices du monde et d’agir avec le soutien de la nouvelle divinité ou du sacré violent renouvelé : quiconque accuse le nouveau sacré d’être violent, illégitime, criminel ou injuste, devra être censuré car il ne fait que témoigner des survivances de l’ancienne violence.

Tout ceci ne va pas sans rappeler le chapitre VII du Bouc émissaire, où Girard explique comment l’ambivalence du sacré produit un manichéisme qui présente les choses en termes de pur bienfaiteur et de pur malfaiteur. La volonté de ne pas affronter la culpabilité et la corruption des membres du parti serait issu du désir d’entretenir le mythe de la pureté morale des dirigeants. Si nous adoptons cette ligne d’interprétation, nous pouvons comprendre l’emprisonnement à mort d’Aramayo comme une manière de cacher des vérités inconfortables à la nouvelle hégémonie indigéniste et ethno-nationaliste qui fonctionne comme un sacré en panne. En d’autres termes, le désir de faire taire le messager qui apporte de mauvaises nouvelles résulte de la volonté de construire un discours unanime sur l’innocence des anciennes victimes, les populations indigènes du pays.

Ce mécanisme consistant à toujours se rendre innocent de toutes les accusations possibles place l’un des camps comme « l’équipe gagnante de l’histoire », « l’équipe qui avait et a toujours raison » et qui est moralement supérieur. Ce raisonnement doit aussi nous rapprocher de ce que l’historien Timothy Snyder appelle la « politique de l’éternité ». Il s’agit, en effet, de diaboliser absolument tout ce qui est critique à l’égard d’un gouvernement et tout ce qui, en général, ne correspond pas à son projet mythologique, bien qu’ancré dans un passé historiquement douteux. Si un discours hégémonique veut imposer une vision de lui-même comme innocent, pur et juste, comme l’incarnation même de la justice et de la bonté dans le monde et dans l’histoire, alors il est clair que tout ce qui va à son encontre sera nécessairement mauvais, maléfique, diabolique.

(suite de l’article à venir)

Marco Aramayo et l’une des accusés du cas de corruption du Fondo Indígena, Nemesia Achacollo. « Les détournements de fonds du MAS au Fond Indigène oscillent entre 182 et 600 millions de dollars ».

Qui parle de guerre ?

(détail d’une toile de Berna figurant le Paraclet)

par Benoît Hamot

Il est frappant de constater les stratégies qui se déploient de part et d’autre pour éviter, ou pour interdire, l’emploi du mot « guerre ». C’est une « opération militaire spéciale » côté Vladimir Poutine. Du côté américain et européen, on évoque au mieux un « retour de la guerre froide », mais envisager une troisième guerre mondiale, dans laquelle nous serions irrésistiblement entraînés, cela répugne à notre imagination, en dépit – ou en raison même ?– des intentions belliqueuses et de la menace nucléaire ouvertement brandie côté russe. Il est vrai que « la bombe » n’existe que pour garantir la paix : on nous l’a assuré depuis assez longtemps…

En revanche, lorsqu’Emmanuel Macron déclarait solennellement : « Nous sommes en guerre » (contre un virus) ou que François Hollande désignait publiquement « l’ennemi » ou « mon véritable adversaire » (le monde de la finance), nos chefs des armées pouvaient d’autant plus facilement lâcher ce mot terrible qu’il était sans objet, et donc sans risques. Situation cocasse, mais que peut-on en déduire ?

Le mot « guerre » est employé pour galvaniser les peuples, leur donner une direction commune ; celle de l’ennemi. Or dans la situation en cours en Ukraine, ce n’est pas le but des gouvernants précités. Les Ukrainiens sont les seuls à employer ce mot dans son sens véritable : ils le font par simple nécessité de survie. La mobilisation générale est proclamée, et l’adversaire est clairement identifié sur leurs terres.

Du côté russe, l’objectif de la mafia au pouvoir, c’est avant tout de désorganiser l’Europe, les Etats-Unis et leurs alliés ; ceux que par facilité de langage on appelle « les occidentaux », bien que le Japon, par exemple, ne soit pas précisément occidental. L’ennemi n’est pas l’Occident, mais la démocratie. Le but est de provoquer partout la prise de pouvoir de groupes mafieux, comparables au pouvoir russe : ces partis d’extrême droite avec lequel elle partage des intérêts et des valeurs communes. Trump, Le Pen… sont ouvertement soutenus par Poutine. Il en est de même d’Al-Assad, Touadéra, Goïta… têtes de pont d’une ambition désormais mondiale.

Les récentes élections, où le thème surréaliste du « pouvoir d’achat » a largement dominé et où le thème de la guerre en cours a été soigneusement évité, témoignent de notre aptitude à refuser de voir. « Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos… » Il faut encore rappeler ces craintes exprimées par Tocqueville, et ne pas hésiter à les confirmer : oui, la mondialisation des échanges dans laquelle nous nous sommes naïvement engagés a constitué un piège redoutable. Il est en train de se refermer sur nous. Nous sommes pris comme ces singes qui ne veulent pas lâcher la banane contenue dans la boîte (piège bien connu).

On se rassure à trop bon compte en constatant l’état lamentable de l’armée russe et la résistance acharnée des Ukrainiens. La dissymétrie n’est pas seulement affaire de moyens ou de motivation. Elle est avant tout morale : comme tout pouvoir mafieux, et celui qui règne en Russie, peu importent les pertes humaines, qu’elles soient infligées à l’ennemi ou subies par le peuple russe. Au contraire ; la mort agit comme un carburant nécessaire : les lecteurs de Girard sauront compléter d’eux-mêmes cette démonstration.

Dans ce contexte monstrueux, et malgré leur proximité avec leur grand voisin, les services secrets ukrainiens ne croyaient pas à l’imminence de l’invasion. Ce qui semblait par trop irraisonné ne l’est pourtant pas, à condition seulement d’adopter la logique du pire. Elle est effectivement difficile à concevoir. L’effet combiné produit par les sanctions occidentales et la fermeture des ports ukrainiens est considéré comme un avantage par le pouvoir mafieux. Les famines en Afrique, les pertes de « pouvoir d’achat » russes et européennes sont d’autant plus profitables qu’elles peuvent être attribuées aux décisions occidentales. La désorganisation des circuits économiques habituels profite toujours aux organisations mafieuses. Déjà, des livraisons de céréales volées aux ukrainiens ont été effectuées par la Russie, se posant en sauveur des affamés.

Nous savons néanmoins que « Satan est le principe de tout royaume » (Girard, Le Bouc émissaire, p.263) et qu’il a déjà perdu. La Passion est à l’origine d’une refondation du monde sur de nouvelles bases. Cet optimisme chrétien, qui s’exprime notamment dans l’Apocalypse de Jean, n’a rien à voir avec le paradis consumériste, objet des promesses électorales de nos divers candidats, car il implique le sacrifice de soi en remplacement du sacrifice de l’autre. Sacrifice consenti par tant de combattants ukrainiens et de citoyens russes emprisonnés pour avoir osé dire le réel de la guerre, mais aussi d’émigrants africains, afghans… bravant la méditerranée pour assurer un avenir à leurs familles. Et bientôt, n’en doutons pas, de sacrifices, grands ou modestes, que nous aurons tous à consentir pour résister à la puissance de destruction qui s’est réveillée.

Car « l’antique serpent » jeté dans l’Abime « afin qu’il cesse de fourvoyer les nations » a été « relâché pour un peu de temps » : à l’issue « des mille années » qui nous séparent de la destruction du temple de Jérusalem (Ap. 20). Notre capacité de résistance et notre disponibilité à nous sacrifier seront également convoquées. Nous ne pouvons pas compter sur le grand retour d’un dieu sauveur, apte à contrer l’ennemi sur son terrain pour nous protéger. Jésus n’est plus parmi nous, endormi dans la barque en proie aux éléments déchainés, prêt à se réveiller pour les faire taire (Mc 4). « Mais parce que je vous ai dit cela, la tristesse remplit vos cœurs. Cependant je vous dis la vérité : c’est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. » (Jn 16)

Chacun cherche son « qui »

Un entretien de Bertrand Vergely, initialement publié par Atlantico le 15 août 2021.

Lors d’une manifestation anti-pass sanitaire, une manifestante portait une pancarte où l’on pouvait lire « mais qui ? » ainsi que plusieurs noms majoritairement juifs. La portée antisémite de cet acte n’a pas fait débat et il a été largement condamné et sanctionné. Chaque couche de la société n’a-t-elle pas tendance à se trouver son bouc émissaire ? Y a-t-il des boucs émissaires que l’on n’identifie pas comme tels et donc des auteurs que l’on a plus de mal à sanctionner ? 

Bertrand Vergely : Le bouc émissaire dont René Girard a étudié le mécanisme repose sur trois éléments.  Le premier réside dans un meurtre collectif pratiqué à l’encontre d’une  victime innocente. Le second consiste  dans le mythe visant à camoufler ce meurtre en expliquant que la victime est coupable et mérite de mourir. Le troisième concerne  l’euphorie provoquée par le fait de tuer et de pouvoir se donner bonne conscience en tuant grâce au fait de transformer la victime en coupable. 

Au cours de la modernité,  le nazisme a été le modèle de cette logique en faisant des juifs le mal sur terre et du sacrifice des juifs à travers un meurtre de masse le moyen de purifier l’humanité de ce mal. Sur la pancarte brandie par une jeune enseignante lors d’une manifestation à Metz contre le passe sanitaire on pouvait lire  les noms de personnalités juives à la fois intellectuelles et économiques jugées responsables de mesures sanitaires qualifiées de liberticide. En dressant ainsi une liste de coupables, cette jeune enseignante a utilisé le procédé habituel alimentant la logique du bouc émissaire. Toutefois, il n’y a pas que l’extrême droite antisémite qui est adepte de cette logique. Le bouc émissaire est un phénomène large qui embrasse toute la société. 

Écoutons les discours qui se tiennent autour de nous en politique. Peu ou prou, tous reposent sur l’idée du sacrifice. Le monde allant mal à cause de telle ou telle partie de l’humanité, il ira mieux quand celle-ci aura été sacrifiée. 

On a du mal à identifier ces discours ainsi que leurs auteurs comme étant les responsables d’un phénomène de bouc émissaire. Rien de plus normal. Leur discours bénéficiant d’une certaine sympathie voire d’une sympathie certaine, la logique du bouc émissaire qui les imprègne passe inaperçue. 

La France admire la Révolution Française qui demeure l’acte fondateur de la République. Elle est persuadée que rien n’est plus évolué, plus humain, plus moral que cette révolution. Pourtant, on y retrouve les trois éléments constitutifs de la logique du bouc émissaire :

1. Des nobles et des prêtres tués par milliers.
2. Le mythe révolutionnaire expliquant qu’étant coupables, alors qu’ils n’avaient rien fait, ils méritaient de mourir.
3. La liesse collective lors de leur exécution. 

La Révolution Française a trempé les mains dans le sang des victimes de la terreur. Comme elle jouit d’un fort coefficient de sympathie, on ne dit rien ou on minimise le phénomène en passant très vite à autre chose.  

Durant tout le vingtième siècle, le mouvement anticapitaliste n’a cessé de soutenir des régimes totalitaires tuant des innocents par millions, en expliquant qu’étant coupables ils méritaient de mourir  et en se réjouissant de la répression à leur égard. L’anticapitalisme appelant à ce que le capitalisme crève et  parfois au meurtre des patrons a très bien passé et passe encore très bien. Jouissant d’un fort courant de sympathie, sa violence n’est nullement jugée répréhensible. Au contraire, saluée comme éclairée et éclairante, ses sympathisants n’hésitent pas à être offensifs en défendant avec aplomb les meurtres révolutionnaires. 

Actuellement, Emmanuel Macron est régulièrement soit brûlé soit guillotiné en effigie lors de manifestations où la foule applaudit en riant. On minimise ce meurtre symbolique. La haine à l’égard d’Emmanuel Macron étant devenue de bon ton, on s’étonne que ce geste puisse étonner. 

Quand la logique du bouc émissaire ne se nourrit pas du mythe révolutionnaire, elle tire sa substantifique moelle de toutes ces petites phrases que l’on entend tous les jours. 

Un jeune militant islamiste fait irruption dans une école juive où il tue entre autres une petite fille de quatre ans en lui logeant une balle en pleine tête. Il faut le comprendre : la France avait qu’à ne pas coloniser l’Algérie. 

Un attentat islamiste fait plus d’une centaine de morts au Bataclan en 2015. C’est normal. Les Français sont racistes. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. 

Des militants racialistes revendiquent le droit à un racisme anti-blanc. Ce n’est que justice.  Ils ont tant souffert à cause de l’esclavage. 

À propos de la logique du bouc émissaire, nous baignons dans l’hypocrisie. Le tueur, c’est toujours l’autre. Jamais soi.  Il faut ouvrir les yeux et arrêter de mentir. Le tueur c’est soi et pas l’autre à chaque fois que l’on dit : « C’est bien fait pour lui … Il l’a bien cherché … Il ne l’a pas volé ». Dans ces petites phrases que l’on entend tous les jours, il y a tout ce qui active la logique du bouc émissaire ; la joie de faire souffrir et de tuer.

Cette recherche du bouc émissaire témoigne-t-elle du délitement de notre société et du manque de socle commun ?  Le Covid est-il particulièrement propice à ce phénomène? 

Bertrand Vergely : Dans la société, il convient de distinguer deux sociétés. La première est   la société primaire reposant sur des mécanismes archaïques. La seconde est la société réelle reposant sur des principes élevés.  

La société primaire renvoie au phénomène des bandes. Pour se rassurer, les jeunes créent des agglutinations affectives où chacun trouve un semblant de reconnaissance pour peu qu’il obéisse aux codes et aux rites édictés par la bande. 

On parle de bandes pour désigner ces agglutinations affectives. Le terme est révélateur. On est bandé au sens de lié pour peu que l’on respecte la règle du lien qui organise la bande. 

Quand elles respectent la loi interdisant la violence, ces bandes vont de la bande de copains au groupe de supporters. Quand elles ne la respectent pas, elles donnent les bandes de voyous et de bandits. 

Les bandes délictueuses et délinquantes reposent sur la dualité amis-ennemis. La règle est simple. On fait partie de la bande en respectant ses règles ? On est un ami. On ne fait pas partie de la bande ? On est un ennemi. 

On ne peut pas dire que ces bandes ne sont pas sociales. Puisqu’elles permettent à des individus de se rassembler en constituant un groupe organisé, elles sont sociales. Toutefois, en étant primaires et exclusives, on ne peut pas dire qu’elles sont sociales. D’où leur limite et le fait que la véritable société est à chercher ailleurs, dans des formes d’organisations humaines faisant société non pas à partir d’agglutinations affectives, mais autour de pensées  morales, philosophiques et spirituelles capables d’emmener l’humanité vers le haut. 

Comme le monde contemporain est un monde de masses, il y a beaucoup de socialité primaire. Toutefois, malgré tout, la société se fonde encore sur des pensées capables de l’emmener vers le haut. Si cette socialité élevée n’existait pas, tout aurait sombré depuis longtemps dans la barbarie et le chaos. Or, tout n’a pas encore sombré dans la barbarie et le chaos.   

Durant le Covid, la France a connu une socialité respectable et digne, la société jouant globalement le jeu en respectant le confinement. Certes, elle n’avait pas le choix. Il n’empêche. Elle a accepté de ne pas avoir le choix en choisissant de ne pas avoir le choix. Aujourd’hui, à l’occasion du passe sanitaire, nous assistons à un phénomène qui a commencé bien avant les Gilets Jaunes, curieusement avec Emmanuel Macron. 

Quand celui-ci prend le pouvoir, il se présente comme un candidat antisystème. Il écrit un ouvrage appelé Révolution. Il casse l’opposition droite-gauche qui organisait la cinquième République, en créant un parti rassemblant des politiques de droite et de gauche.  

Quand les Gilets Jaunes apparaissent, que font-ils ? La même chose qu’Emmanuel Macron. Ils sont antisystème et au-delà de la gauche et de la droite. Ils croient être contre Emmanuel Macron dont ils brûlent l’effigie dans la liesse lors de manifestations avant de saccager les centres des grandes villes. Ils ne sont pas contre Emmanuel Macron. Ils sont dans un mimétisme à l’égard de celui-ci en voulant lui voler le leadership en matière d’antisystème. 

Aujourd’hui, avec le mouvement anti-vacc et anti-pass, rebelote. Que veut ce mouvement ? Devenir le nouveau leader du mouvement antisystème en se servant de la question du vaccin et du passe sanitaire pour cela.  

René Girard en analysant la logique du bouc émissaire a fait une découverte : le bouc émissaire prend sa source dans le mimétisme. Quand on est jaloux de quelqu’un, on le hait parce qu’on l’aime. Comme on le hait parce qu’on l’aime, on aime le haïr en le chargeant de tous les maux du monde. 

Les Gilets Jaunes et le mouvement anti-vacc et anti-pass haïssent Emmanuel Macron parce que secrètement ils en sont jaloux. Ils veulent lui ravir le leadership en matière d’antisystème. 

Depuis qu’Emmanuel Macron est arrivé, la société ne fait pas société autour d’une société élevée. Elle fait société autour de la bataille pour être le leader de l’antisystème. Cette manière de faire société a commencé avec Emmanuel Macron lui-même quand il s’est présenté comme étant le candidat antisystème. Elle se poursuit au-delà de lui et contre lui, les Gilets Jaunes et le mouvement anti-pass se présentant comme les porteurs de l’antisystème face à Emmanuel Macron devenu l’incarnation du système. 

D’où la transformation de l’espace social en une multiplicité de bandes. S’il y a la bande  présidentielle, la bande de la santé, il y a la bande des Gilets Jaunes, la bande des anti-vacc et celle des anti-pass. La France était la France des partis. Elle n’est plus la France des partis mais celle des bandes. On pense qu’elle est divisée. Elle ne l’est nullement. Fascinée par le fait d’être antisystème, elle se rassemble autour de la bataille pour en devenir les maîtres. 

Quels sont les risques que font peser sur la société française cette multiplication des boucs émissaires ?

Bertrand Vergely. Une société fait société autour de ce qu’il peut y avoir de plus élevé dans l’humanité. Rien n’étant plus élevé que les grandes figures morales, philosophiques, artistiques et spirituelles, une société se construit autour de ces grandes figures. 

Le contact avec ces figures révélant des trésors, une société fait société autour du partage de ces trésors. Lorsque l’on est gouverné par la logique du bouc émissaire, gouverné par la haine, l’obsession et la fantasme,  pensée, morale et esprit disparaissent. Disparaissant, on débouche sur un monde vide, régressif et obscur. 

Une société fait société autour de l’humanité vécue comme un tout. Lorsque la logique du bouc émissaire s’installe, là où il y a unité inspirée par le tout, il y a fragmentation et remplacement de l’humanité par la logique des camps. On était humain parce que l’on avait un esprit et une conscience. On devient humain parce que l’on est dans le bon camp face au camp ennemi. 

Enfin, on fait société parce que l’on a une vision large de la destinée humaine, fondée sur la volonté de participer à l’extraordinaire aventure du phénomène humain. Quand on est gouverné par la logique du bouc émissaire, là où il y a sens de l’histoire et du phénomène humain, il y a régression intellectuelle, morale et spirituelle. Au lieu d’être unie, la société devient  un patchwork de bandes et de réseaux identitaires, minoritaires et communautaristes avec chacun son bouc émissaire, son ennemi, sa haine. Là où il y avait le plaisir de converser, il y a la peur de s’exprimer et de parler ; les minorités faisant régner un climat de terreur idéologique sous prétexte de se protéger, on n’ose plus parler de rien. La moindre critique étant interprétée comme une atteinte au droit d’exister, on préfère se taire. Une société se fonde sur le fait de cultiver ce qu’elle a de meilleur dans tous les domaines. Quand le bouc émissaire installe sa logique, ce n’est plus la culture qui inspire les esprits, mais la brutalité grossière et aveugle. 

Debussy et Ravel

par Jean-Louis Salasc

Les trajectoires de ces deux grands compositeurs offrent un exemple, presque trop parfait, de la rivalité au sens de René Girard, la rivalité mimétique.

Claude Debussy naquit en 1862 et Maurice Ravel en 1875. Tous deux manifestent des dons musicaux précoces ; ils sont formés au Conservatoire de Paris, sans se croiser car Debussy a terminé ses études lorsque Ravel y entre.

La personnalité artistique de Ravel se manifeste assez vite : son premier chef d’œuvre date de 1901 ; c’est une pièce pour piano, Jeux d’eau. Debussy s’était rendu célèbre dans l’Europe entière en 1894 avec le Prélude à l’après-midi d’un faune.

L’un et l’autre vivent à Paris. Ils se connaissent de réputation, avant de se rencontrer en 1901. C’est d’abord une admiration réciproque. Ravel fut un de ceux qui assurèrent, en 1902, le triomphe de Pelléas et Mélisande, l’opéra de Debussy.

Ravel dira de Debussy : « C’est en entendant pour la première fois le Prélude à l’après-midi d’un faune que j’ai compris ce qu’était la musique ». Debussy écrit à Ravel en 1902 : « Monsieur, au nom des Dieux de la musique et au mien propre, ne touchez pas une seule note de votre quatuor » (allusion au quatuor à cordes que Ravel venait de composer).

Ces phrases ne sont pas tout à fait symétriques. Ravel manifeste son admiration, la plus grande possible pour un musicien, tandis que Debussy décerne un éloge, manière subtile de rester en surplomb. Car ils sont d’ores et déjà concurrents : les deux cultivent le même registre musical, celui de l’impressionnisme en musique (la notion est sujette à d’infinis débats, dont nous nous tiendrons à distance). Le qualificatif fut d’abord employé pour Debussy en 1899, à l’occasion de ses Nocturnes pour orchestre ; pour Ravel, ce fut deux ans plus tard, en 1901, avec sa pièce Jeux d’eau.

Pour se faire une idée de la proximité de leur esthétique, voici les scherzos de leurs quatuors à cordes respectifs, écrits en 1893 pour Debussy et 1902 pour Ravel.

Debussy : https://youtu.be/ovNLEtLJJQs

Ravel : https://youtu.be/ZhN0RRlLhDg

Cette concurrence pouvait-elle ménager la cordialité de leurs relations ? Après tout, un siècle et demi plus tôt, Mozart et Haydn avaient entretenu une amitié sans nuages, alors que le dicton qui courait à Vienne à l’époque était : « Le lundi, Haydn compose comme Mozart et le mardi, c’est Mozart qui compose comme Haydn ». On ne saurait mieux exprimer le mimétisme, qui dans ce cas, n’a pas conduit à la moindre rivalité.

Il n’en sera pas de même pour Debussy et Ravel.

Le 9 janvier 1904, à la Société Nationale de Musique, le pianiste Ricardo Vinès crée La Soirée dans Grenade, une pièce de Debussy. Elle obtient un grand succès et les commentateurs soulignent la trouvaille de génie qui signale cette œuvre : une note persistante dans l’aigu, sur un rythme de habanera (de tango si vous préférez). Le critique Pierre Lalo, qui détestait Ravel, en profita pour attribuer à Debussy l’absolue paternité de la « nouvelle école » (l’impressionnisme). Ravel, vexé, fit remarquer que la fameuse « trouvaille de génie » figurait déjà dans une Habanera pour deux pianos qu’il avait composée presque dix ans plus tôt, en 1895.

Le mieux est d’en juger par nos propres oreilles.

Voici La Soirée dans Grenade de Debussy : https://youtu.be/aL35EDbMQ3c

Et la Habanera pour deux pianos de Ravel : https://youtu.be/R5lik1vy1Ac

Cette polémique sur la paternité du style impressionniste envenime les relations entre les deux musiciens ; leurs entourages respectifs attisent les hostilités ; Ravel et Debussy s’éviteront désormais et ne se parleront plus.

La lecture girardienne est aisée. Deux compositeurs nourrissent d’abord une admiration mutuelle et cultivent la même esthétique. L’aîné se veut le précurseur, le cadet lui conteste ce rôle. L’antagonisme se révèle à l’occasion d’un incident insignifiant. Au passage, mentionnons que la « trouvaille de génie » de la note persistante dans l’aigu n’appartient ni à l’un ni à l’autre ; le véritable inventeur en est Alexandre Borodine trente ans plus tôt, dans les Steppes de l’Asie centrale, un poème symphonique où les violons tiennent obstinément une note aiguë qui figure l’infini d’un horizon inaccessible.

Dès lors, la concurrence fait rage. Voici deux tableaux qui donnent une idée de l’intensité du duel. Qui imite qui ?

Ravel dans le sillage de Debussy :

DebussyRavel
Piano :  
Pagodes (1903)
En bateau (1899)
Hommage à Rameau (1905)  
Jardins sous la pluie (1903)
Children’s corner (1906-1908)
Sarabande, passe-pied (1901-1905)
Toccata (1905)  
   
L’Impératrice des pagodes (1910)
Une Barque sur l’océan (1905)
Le Tombeau de Couperin (1917)  
Le Jardin féérique (1910)
Ma Mère l’Oye (1908-1910)  
Forlane, rigaudon (1917)
Toccata (1917)
Orchestre :  
Prélude à l’après-midi d’un faune (1894)
De l’Aube à midi sur la mer (1905)  
Fêtes (1899)
Nocturnes (1899)  
   
Daphnis et Chloé (1909)

Lever du jour (1909)  
Feria (1907)
Nocturne (1909)  
Musique de chambre :  
Quatuor à cordes (1893)
Sonate pour violon et piano (1917)  
   
Quatuor à cordes (1902)
Sonate pour violon et piano (1923)
Autres :
Colliwogg’s cake-walk (1908)
La Belle au bois dormant (1890)  
   
Five o’clock (1920)
Pavane de la Belle au bois dormant (1906)  

Debussy dans le sillage de Ravel :

RavelDebussy
Piano :  
Habanera (1895)
Jeux d’eau (1901
Ondine (1908)  
Oiseaux tristes (1905)
La Vallée des cloches (1905)
Alborada del gracioso (1905) (en français, la Sérénade du bouffon)  
Scarbo (1908)
Menuet antique (1895)    

La Soirée dans Grenade (1905)
Reflets dans l’eau (1905)
Ondine (1909)
Poissons d’or (1907)
Cloches à travers les feuilles (1907)
La Sérénade interrompue (1909)    

La Danse de Puck (1909)
Epigraphes antiques (1914)
Orchestre :
Rhapsodie espagnole (1907)
Prélude à la nuit (1907)  

Iberia (1908)
Les Parfums de la nuit (1908)  
Musique de chambre :
Trio pour violon, violoncelle et piano (1914)  

Sonate pour flûte, alto et harpe (1917)
Autres :
Le Noël des jouets (1905)
Les grands Vents d’outre-mer (1906) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)  

La Boîte à joujoux (1913)
Ce qu’a vu le vent d’Ouest (1910) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)

Le choc est parfois frontal. Témoins Ondine, deux pièces pour piano : Debussy en 1909, juste après Ravel en 1908. Ecoutons ce que cela donne.

D’abord l’Ondine de Ravel : https://youtu.be/94SrLeiKJ-0

Puis celle de Debussy : https://youtu.be/Kfq-8wA_oXg

Autre choc frontal, les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé. Tant Ravel que Debussy admiraient beaucoup le poète. En 1913, Ravel annonce travailler sur trois de ses poèmes : Soupir, Placet futile et Surgi de la croupe et du bond. Debussy s’empare de l’idée et compose trois mélodies pour voix et piano : Soupir, Placet futile et Eventail. Debussy gagnera la course ; ses mélodies sont créées en janvier 1914, celles de Ravel en mars.

Si regrettable que soit cette inimitié entre les deux musiciens, il est indéniable qu’elle n’a pas fait obstacle à leurs créativités respectives : pour l’un comme pour l’autre, les années 1901-1917 constituent l’apogée de leurs productions.

Et même, nous pouvons nous demander si cette inimitié ne les a pas stimulés.

La première Guerre mondiale se déclenche. Ravel veut servir. Il est réformé du fait  sa petite taille. Il insiste et obtient d’aller sur le front comme conducteur de camion. Il y tombe malade ; il est évacué puis opéré d’une péritonite dont il se remet difficilement. Pendant ce temps, Debussy affronte un cancer qui l’emporte en 1917. A ces épreuves s’ajoute le décès de la mère de Ravel : ce dernier sort de la guerre dans un état quasi-dépressif. Il n’arrive plus à composer. La disparition de Debussy fait de lui le plus grand compositeur français vivant, le chef de file de l’école impressionniste, mais avec quelle amertume !

Ravel finit par se remettre au travail, mais ses œuvres se raréfient. A quelques exceptions près, elles ont perdu leur bonheur de ton d’avant-guerre. Certaines sont carrément sinistres : comme la Valse, dans laquelle Ravel dépeint l’effondrement du « Monde d’hier » (pour reprendre la formule de Stefan Zweig) ; comme le Concerto pour la main gauche (le pianiste y affronte l’orchestre avec sa seule main gauche), concerto que l’un de ses grands interprètes, Samson François, qualifiait de « maléfique » ; ou encore comme Tzigane, pour violon et piano, une pièce dans laquelle Ravel se donne pour but d’écrire le morceau le plus difficile possible pour le violon.

Les musicologues ont noté combien, dans ses dernières années, Ravel avait besoin d’un obstacle pour stimuler son inspiration, il lui fallait une difficulté à résoudre : faire sonner un morceau techniquement difficile au violon ; donner l’illusion de deux mains au piano en en faisant jouer une seule, etc. Nous pouvons ajouter comme pièce à conviction l’œuvre-phare de Ravel, le Boléro : il s’agissait de composer un morceau d’un quart d’heure en se contentant de répéter une même mélodie. Encore un exemple avec la Sonate pour violon et violoncelle, dans laquelle Ravel cherche à obtenir la plénitude sonore du quatuor à cordes avec seulement deux instruments ; elle date de 1920 et Ravel l’a dédiée à la mémoire de Debussy…

Formulons la lecture girardienne. Pendant les grandes années 1901-1917, c’était Debussy l’obstacle ;  il était un modèle-obstacle au sens le plus strict du vocabulaire mimétique. Une fois Debussy parti, Ravel s’est retrouvé seul et désemparé. Ni son statut de plus grand compositeur français, ni ses tournées triomphales, ni la frénésie des Années folles n’auront stimulé sa force créatrice autant que la rivalité d’un pair qu’il n’a jamais cessé d’admirer.

Le “narratif”, avatar du “mensonge romantique”

par Jean-Marc Bourdin

Dans un contexte dominé par le marxisme, le nietzschéisme et la psychanalyse et alors que le structuralisme irriguait l’anthropologie, la linguistique et la sémiotique, il y a désormais plus de soixante ans, René Girard offrait au monde académique et, plus largement mais aussi avec un plus grand succès, à un public curieux, le concept de désir mimétique ; il donnait à l’essai qui en établissait la pertinence, le titre étrange de Mensonge romantique et vérité romanesque.

La locution de “mensonge romantique” a pu créer un malentendu, notamment chez les chercheurs étudiant le romantisme. Le terme a sans doute été choisi pour créer un contraste allitératif avec “vérité romanesque”. L’opposition du mensonge à la vérité était néanmoins alors probablement plus importante pour son auteur que les qualificatifs de romantique et de romanesque. Pour faire simple, la thèse développée dans cet ouvrage était que seuls les écrivains géniaux, au moment où ils accèdent au génie, après une maturation parfois longue, pénétraient et étaient en mesure de révéler le mécanisme mimétique du désir qui les mouvait et mouvait leurs personnages. Car l’écrivain génial doit s’être converti, auparavant ou mieux encore au moment où il écrit ses chefs d’œuvre, à la vérité de ses propres faiblesses.

Revenant sur son œuvre en 2007 à l’occasion de la réédition par Grasset de ses premiers ouvrages majeurs sous le titre de De la violence à la divinité, Girard prend appui dans son introduction sur le récit de Paolo et Francesca, extrait de la Divine comédie de Dante, pour reparler du mensonge romantique : il considère qu’il est en l’espèce celui des critiques qui sont aveuglés, contre toute évidence, par “les clichés romantiques sur la “spontanéité” et l’”authenticité” du désir” ; ces derniers commettent le contresens d’interpréter ainsi le récit d’un amour en fait inspiré aux futurs amants par la lecture d’un passage d’un roman courtois, qui raconte l’instant où Guenièvre et Lancelot du Lac échangent un premier baiser, provoquant en quelque sorte mécaniquement le premier baiser entre Francesca et Paolo qui s’étaient jusqu’alors chastement côtoyés.

Lorsqu’il s’est agi d’assurer sa diffusion internationale, en particulier en direction du lectorat anglo-saxon, un titre sensiblement différent a été donné à l’essai : Deceit, Desire and the Novel. S’il conservait le parti pris de la consonance en rapprochant Deceit et Desire, il mettait plus explicitement l’accent sur une tromperie ou un auto-aveuglement (deceit), sur la véritable nature du désir (desire) qui ne peut être spontané ni authentique s’il est imitation d’un désir d’autrui, réel ou supposé. Le romancier médiocre restait dupe et se contentait au mieux de refléter le mécanisme à l’œuvre, quand le romancier génial le révélait, en dévoilait les ressorts.

Loin de la critique littéraire, probablement sous l’influence académique des sémiologues et surtout pratique des conseillers en communication et autres spécialistes du développement personnel, nous avons vu récemment apparaître dans la langue des journalistes, experts en tous genres, politiques et chefs d’entreprise, un anglicisme, le “narratif”, traduction du “narrative” anglo-américain, et une locution pas même traduite, le “story telling”, soit le fait de littéralement “raconter une histoire”. Il s’agit alors toujours de présenter des informations réelles ou falsifiées à l’avantage du narrateur ou de l’acteur dont l’histoire est racontée. L’émotion est souvent mobilisée, ainsi que toutes les ressources de la rhétorique, dans la sélection et l’agencement des informations pour constituer un récit favorable au narrateur ou à l’acteur pour le compte duquel il est bâti. La guerre des communiqués que suscite le conflit actuel qui détruit l’Ukraine, engendre une prolifération sans précédent des usages du terme de “narratif” chez ses commentateurs.  

Un “narratif” ou un “story telling”, c’est en définitive un récit dont l’auteur ou le commanditaire se distribue toujours dans un rôle enviable, vainqueur ou parfois victime, depuis que son souci a crû sans modération parmi nos contemporains, jamais dans celui de persécuteur, de coupable ou même de responsable, pour reprendre à peu près les figures du triangle dramatique de Karpman sur lesquelles Jean-Louis Salasc a attiré particulièrement notre attention à plusieurs reprises. Où nous retrouvons le mensonge romantique, cet auto-aveuglement (deceit), quand nous, acteurs de nos vies ou auteurs de fictions, tendons à prendre nos désirs pour des réalités.

Une différence demeure toutefois le plus souvent : avec le “story telling”, le récit est construit pour être délibérément et donc consciemment trompeur alors que chez la plupart des auteurs de fictions, il raconte des désirs auxquels sont inconsciemment conférés un caractère spontané et authentique. Encore que nous voyons parfois des acteurs de l’histoire finir par croire à leurs propres mensonges et en convaincre leurs opinions publiques.

Tocqueville contre« l’aristocratie manufacturière » ?

Actualité d’une pensée prophétique, par Benoît Hamot

« L’aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu’elle dirige; son but n’est point de gouverner celle-ci, mais de s’en servir (…)

L’aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l’aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui  précède. Entre l’ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n’y a pas d’association véritable.

Je pense qu’à tout prendre, l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses.

Toutefois, c’est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car, si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte [1]. »

Avant que Marx ait commencé à publier sa critique radicale du capitalisme, Tocqueville annonce déjà ce qui est advenu. Mais l’un comme l’autre négligent l’importance des sources d’énergie et de matières premières, dont cette nouvelle « aristocratie manufacturière » ne peut pourtant pas se passer. Si le capitalisme d’Etat souhaité par Marx – ou autrement dit, les divers « socialismes » – continue à menacer le Monde, on peut remarquer que ces dictatures concernent en premier lieu des pays tirant leurs revenus de leur sous-sol, et non du travail, placé à la source de la valeur pour Marx et les physiocrates. On comprend aisément pourquoi, car les ressources de la classe dirigeante ne dépendant pratiquement pas de l’activité économique des manufactures, le peuple, et les impôts que son travail est susceptible d’apporter, deviennent inutiles. C’est la « malédiction du pétrole ». La classe dirigeante ou oligarchie peut alors se passer du peuple, tout en engrangeant des bénéfices colossaux. Les principaux pays soutenant la Russie sont producteurs de pétrole, mais si ces économies de rente peuvent aisément survivre en l’absence de toute « aristocratie manufacturière », elles ne peuvent néanmoins se passer entièrement du peuple, qu’il faut bien occuper à quelque chose. La guerre fournit à la fois une solide occupation, un objectif commun et rassembleur, un moyen de canaliser la violence et d’éliminer les gêneurs, un moyen de détourner l’attention sur les injustices. Les économies non démocratiques sont également des économies de guerre.

Avec la guerre enclenchée par la Russie, les démocraties – au sein desquelles les membres d’une « aristocratie manufacturière » ont toujours été choyés au titre de « premiers de cordée » – réalisent brusquement non seulement leur dépendance aux matières premières, parmi lesquelles les principales sources d’énergie, mais aussi les conséquences désastreuses de cet état de fait : les sommes considérables versées à la Russie alimentent directement la guerre d’expansion et de destruction criminelle amorcée depuis la prise du pouvoir par Poutine. La Russie est – ou était jusqu’à présent – le premier exportateur mondial de gaz et le deuxième exportateur mondial de pétrole. Notre dépendance, alimentant directement cette violence, ne s’arrête pas là. Elle s’étend désormais au profit d’une « aristocratie manufacturière » chinoise, inséparable d’un projet politique de reconquête, ambition comparables à celle d’une Russie majoritairement acquise au projet poutinien : restaurer l’empire dans ses plus grandes largeurs. Nous avons beau jeu d’applaudir les dissidents et les courageux manifestants qui risquent leur vie au service de la vérité et de la paix – et il serait en effet pernicieux d’accuser un peuple, quel qu’il soit – mais nous négligeons toujours la force coalescente des idéologies. La guerre déclenchée par la Russie, dont le motif est clairement idéologique, entraîne, de fait, et cela après les coups de boutoir annonciateurs de la crise financière de 2008 et la pandémie qui continue à sévir, la fin de la mondialisation libérale. On considère avec un regain d’intérêt les thèses avancées par Ivan Illich.

Par conséquent, faut-il mettre en doute la prédiction citée en exergue, jugeant peu dangereuse l’expansion d’une « aristocratie manufacturière », qui serait pourtant « une des plus dures qui aient paru sur la terre » ?

Tocqueville est un adepte éclairé d’une formule désormais classique : « en même temps ». Toute recherche de vérité sait qu’elle ne peut éviter de rencontrer le paradoxe sur son passage. En effet, cette nouvelle aristocratie n’est pas dangereuse en soi, car sa dureté résulte de son éloignement vis-à-vis du peuple, c’est-à-dire de ceux qu’elle exploite en toute bonne conscience, puisqu’en tant que « premiers de cordée », ses membres reçoivent tous les honneurs et l’essentiel de la richesse. Mais Tocqueville ne pouvait sans doute pas prévoir l’importance prise entretemps par les religions séculières – le communisme et son double mimétique fasciste – c’est-à-dire les idéologies mêlant développement industriel et projet eschatologique. Or nous le constatons maintenant, c’est bien « par cette porte » –c’est-à-dire à travers notre dépendance à la consommation d’artefacts – que les ennemis de la démocratie la menacent désormais.

Pour approcher ce qui peut apparaitre à première vue comme une contradiction dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville, réputé « libéral », il faut évoquer deux autres prophètes majeurs de notre temps : Ivan Illich – ou le retournement contreproductif de nos institutions et de notre industrie – et René Girard – ou le retour d’une divinité de la violence sous la forme de « la bombe », sensée nous en protéger à condition d’y croire et de l’alimenter. Entre ces deux génies qui, bizarrement, semblent ne pas se connaitre (?), on n’oubliera pas la présence d’un passeur, d’un brillant second (poly-) technicien réglant finement les détails de leurs théories respectives : Jean-Pierre Dupuy. Nous n’oublierons pas non plus de signaler aussi que Tocqueville, Illich et Girard placent la révélation chrétienne au cœur de leur vision du monde et de leur œuvre. Cette exigence les place au-dessus, ou en dehors, de tout étiquetage politique. Cela est rarement soulevé à propos d’Alexis de Tocqueville, malgré ces quelques lignes, entre autres :

« Les religions donnent l’habitude générale de se comporter en vue de l’avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu’à la félicité de l’autre. C’est un de leurs plus grands côtés politiques.

Mais, à mesure que les lumières de la foi s’obscurcissent, la vue des hommes se resserre, et l’on dirait que chaque jour l’objet des actions humaines leur paraît plus proche. (…)

Dans ces pays où, par un concours malheureux, l’irréligion et la démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants doivent s’attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l’objet des actions humaines ; c’est leur grande affaire.

Il faut que, se renfermant dans l’esprit de son siècle et de son pays, le moraliste apprenne à s’y défendre. Que chaque jour il s’efforce de montrer à ses contemporains comment, au milieu même du mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu’ils ne le supposent de concevoir et d’exécuter de longues entreprises. Qu’il leur fasse voir que, bien que l’humanité ait changé de face, les méthodes à l’aide desquelles les hommes peuvent se procurer la prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n’est qu’en résistant à mille petites passions particulières de tous les jours, qu’on peut arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente. (…)

Je ne doute donc point qu’en habituant les citoyens à songer à l’avenir dans ce monde, on ne les rapprochât peu à peu, et sans qu’ils le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu’à un certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la foi [2]. »

Pour poursuivre en ce sens, mais aussi admirer l’actualité de cette pensée prophétique, considérons ces deux passages singuliers :

« Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites [3]. »

« Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m’environnent ? Ce que je redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions.

Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les développent et les renouvellent. Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l’amour de la propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m’empêcher de craindre que les hommes n’arrivent à ce point de regarder toute théorie nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et qu’ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu’on ne les entraîne. Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser [4]. »

Ces lignes semblent avoir été écrites à la suite– ce qui est une possibilité envisageable, l’introduction ayant été certainement composée après la rédaction de l’ouvrage –, pourtant, elles encadrent les quatre tomes de son essai principal : plusieurs centaines de pages les séparent. Cette « terreur religieuse », je la crois partagée par Illich et Girard également. Elle résulte à mon avis de la traversée d’une apocalypse, c’est à dire de l’expérience vécue d’une révélation divine, source vive, inépuisable et éternelle, mais forcément effrayante, tel Yahvé apparaissant dans un buisson ardent. Mais toute révélation religieuse implique aussi la vision claire et terrifiante de Satan et de son action pernicieuse (l’expulsion violente). Révélation vécue, dont chacun de ces trois auteurs de génie auront tenté de rendre compte à leur manière. Leurs œuvres sont des apocalypses pour qui sait les entendre.


[1] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, p. 327 (version Gallica)

[2] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, pp. 304-307(version Gallica)

[3] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T1. Introduction, p.8 (version Gallica)

[4] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.4, p. 203 (version Gallica)

Et le désir mimétique devint une évidence…

par Jean-Marc Bourdin

En 1961, René Girard nous proposait de partager un secret que seuls les grands écrivains avaient, selon lui, percé à jour : loin de nos prétentions à l’authenticité et l’autonomie de nos désirs qui mènent nos vies, quelques romanciers et dramaturges illustres s’accordaient pour en révéler le caractère mimétique, c’est-à-dire imités d’autres désirs qui pouvaient prétendre à l’antériorité et la priorité.

Eh bien, un peu plus de soixante ans plus tard, force est de constater que la révélation a été tellement éclatante que, malgré nos dénégations et nos aveuglements résiduels, nos contemporains ont gagné en lucidité ! Notre blogue s’en est fait l’écho en de multiples occasions.

Une éclosion de nouveaux mots dans la vie économique et le cadre professionnel, souvent venus des Etats-Unis, en témoigne. Dans le domaine de la psychologie, le développement personnel a supplanté la quête psychanalytique de l’origine lointaine des troubles. Dans le monde des arts, l’hégémonie du cinéma qui le scénarise fréquemment en apporte une autre preuve. Il est probable que d’autres domaines de la vie quotidienne pourraient être évoqués pour compléter la démonstration.

Mécanisme de l’équilibre et de la canalisation des désirs de toute société capitaliste, sur laquelle Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy avaient tôt attiré l’attention, l’économie est un lieu où les mécanismes mimétiques sont dévoilés, ne serait-ce que parce que les marchés sont les fruits de l’auto-transcendance de désirs : le comportement moutonnier des bourses est devenu une tarte à la crème, phénomène amplifié et révélé comme mécanisme par la place croissante des algorithmes ici plus encore qu’ailleurs (https://emissaire.blog/2017/10/02/la-mediation-algorithmique/).

Côté sciences de gestion, plus proches des actions personnelles que les approches macro-économiques, Pierre-Yves Gomez a su faire miroiter de multiples facettes de la fécondité de la théorie mimétique dans le monde du travail et des organisations. L’étymologie probable de management, qui fait dériver ce mot du guidage des chevaux dans un manège, y invite. La stratégie des organisations recourt volontiers au parangonnage (benchmark) qui se veut une recherche explicite de modèles avec lesquels on partage les mêmes désirs pour en imiter ou s’approprier les meilleures pratiques (https://emissaire.blog/?s=parangonnage). Il en va de même avec le marketing et son travail de stimulation de la consommation (https://emissaire.blog/2019/07/18/consommation-le-desir-mimetique-ruine-ou-sauveur-du-monde/).

La publicité, qui ne fait pas mystère de sa vocation à susciter et orienter les désirs, a depuis longtemps vendu la mèche, jusqu’à l’apothéose des publicités Nespresso, avec George Clooney nous faisant le clin d’œil de l’auto-dérision, histoire de nous dire qu’elle sait que nous savons, mais que cela ne change rien à notre inféodation au mécanisme mimétique. Jusqu’à l’armée de terre qui communique sur un paradoxe -“J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot”- quand elle doit recruter des contractuels :  (https://emissaire.blog/2019/11/19/jai-rejoint-les-rangs-pour-sortir-du-lot/).

La recherche de la suggestion est désormais explicite, et même explicitée. Ainsi du mot “inspirant” qui fait florès depuis quelques années là où, auparavant, la prétention (romantique) à l’originalité rendait plus difficile toute reconnaissance de dette (https://emissaire.blog/2019/10/16/inspirant-vous-avez-dit-inspirant/).

De manière plus probante encore, car monétisée et donc quantifiable, une nouvelle activité s’est développée dans des proportions considérables, celle des influenceurs (https://emissaire.blog/2018/12/12/influenceurs-et-followers/, https://emissaire.blog/2020/06/29/quest-ce-quun-influenceur/). Ce qui autrefois aurait été jugé avec circonspection, pour ne pas dire mépris, est devenue une raison sociale prisée et, dans certains cas, lucrative. Mieux, se compter parmi des suiveurs (followers), donc des imitateurs, est parfaitement assumable. Des milliards d’euros (une quinzaine en 2022 d’après une étude de marché à propos d’Instagram, Tik Tok et YouTube[1]) sont drainés par cette activité qui consiste à se poser en modèle pour orienter des désirs qui, manifestement, ont besoin de guidage. Ce qui était réputé inconscient, le rôle du médiateur dans l’engendrement de nos désirs, est en quelque sorte ainsi conscientisé. La servitude volontaire est désormais étendue à l’ensemble de nos faits et gestes qui relèvent d’un asservissement délibéré : je désire que mes désirs soient influencés.

Sur un plan plus théorique, il a été mis ici en évidence à plusieurs reprises les parentés entre la théorie mimétique et l’analyse transactionnelle, très influent parmi les coachs, formateurs, consultants en ressources humaines et autres professionnels du développement personnel, particulièrement sous la forme que lui a donnée Karpman, celle du triangle dramatique (https://emissaire.blog/2018/01/08/le-triangle-dramatique-victime-persecuteur-et-sauveur/, https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/, https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/, https://emissaire.blog/2021/08/19/les-trois-masques-du-persecuteur-suite/, https://emissaire.blog/2021/11/25/les-trois-masques-du-persecuteur-fin/ ).

De son côté, Jean-Michel Oughourlian continue d’œuvrer pour promouvoir la psychologie interdividuelle qu’il a théorisée et pratiquée (https://emissaire.blog/2017/03/13/la-psychologie-interdividuelle-pour-les-nuls/, https://emissaire.blog/2020/08/18/optimisez-votre-cerveau/).

S’agissant du septième art, il suffira de se reporter à la rubrique spécifique de notre blogue intitulée avec un sens louable de l’auto-dérision : « L’émissaire fait son cinéma” (https://emissaire.blog/le-blog-fait-son-cinema/). Cet art s’est développé pour l’essentiel après que la littérature moderne, roman et théâtre (notamment shakespearien dans un monde culturel largement influencé par la culture anglo-saxonne), avait produit sa mission révélatrice.

Au-delà du désir mimétique proprement dit, l’emploi devenu rituel du qualificatif de « bouc émissaire » est une autre preuve des succès de la révélation mimétique (https://emissaire.blog/2020/07/28/crise-sanitaire-crise-sociale-a-la-recherche-dune-nouvelle-victime-expiatoire/, https://emissaire.blog/2020/04/30/bouc-emissaire-et-pensee-de-groupe/, https://emissaire.blog/2019/04/05/philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire/). De même que le souci toujours plus grand des victimes (https://emissaire.blog/2021/04/08/du-souci-des-victimes-aux-revendications-victimaires-wokeness-cancel-culture/). Ou encore, avec plus ou moins de contre-sens, la perspective apocalyptique (https://emissaire.blog/2022/04/26/les-apocalypses-en-question/).

Bien d’autres articles du blogue auraient pu être mobilisés. Malgré tout, un petit village gaulois résiste encore à l’envahisseur, contre toute évidence : tout petits mais partout, ce sont nos égos… pour combien de temps encore ?


[1] https://www.blogdumoderateur.com/etude-marketing-influence-2022-chiffres-cles-instagram-tiktok-youtube/

La liberté d’esprit

par Norbert Calderaro

Norbert Calderaro est Président de Tribunal administratif honoraire. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, dont « La Résistance spirituelle » (2020) dans la collection « Les Impliqués ».

Dans son livre mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard cite le passage suivant de Crime et châtiment où Fiodor Dostoïevski évoque son personnage Raskolnikov : 

Il lui semblait voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédent, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf quelques rares élus. Des trichines microscopiques, d’une espèce inconnue jusque-là, s’introduisaient dans l’organisme humain. Mais ces corpuscules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même déséquilibrés et fous. Toutefois, chose étrange, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrs de posséder la vérité. Jamais ils n’avaient eu pareille confiance en l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs théories scientifiques, de leurs principes moraux… Tous étaient en proie à l’angoisse et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun cependant croyait être seul à posséder la vérité et se désolait en considérant ses semblables. Chacun, à cette vue, se frappait la poitrine, se tordait les mains et pleurait… Ils ne pouvaient s’entendre sur les sanctions à prendre, sur le bien et le mal et ne savaient qui condamner ou absoudre. Ils s’entretuaient dans une sorte de fureur absurde.  

René Girard précise alors : 

Cette maladie est contagieuse et pourtant elle isole les individus ; elle les jette les uns contre les autres. Chacun se croit seul à posséder la vérité et chacun se désole en considérant ses voisins. Chacun condamne et absout selon sa propre loi. Aucun de ces symptômes ne nous est inconnu. C’est la maladie ontologique parvenue à son paroxysme qui suscite cette orgie de destruction. Le langage rassurant de la médecine microbienne et de la technologie débouche sur l’Apocalypse.  

Sans conteste, la pandémie de COVID 19, qui débuta en Europe au début de l’année 2020, a été une rupture historique majeure, détruisant définitivement toutes les idéologies et systèmes de pensée encore présents pour leur substituer, sous différents oripeaux, le néant pur et simple. 

Je m’explique : la pandémie, qui certes n’a pas été comparable à la peste noire dans son intensité comme dans le nombre de ses victimes, a été déniée par une importante minorité, refusant de voir la réalité des masques chirurgicaux portés par des populations diverses sous toutes les latitudes et sur tous les continents. Cette frange a refusé de voir qu’européens, asiatiques, arabes, africains, occidentaux et orientaux étaient logés à la même enseigne par un petit virus échappant à nos catégories antérieures et à notre arrogance de pensée. Et cette vulnérabilité similaire de tous les humains ne faisait que confirmer une réalité similaire et mondialisée de toutes et de tous qui, au fil des générations, par la généralisation des smartphones, l’uniformisation des modes et des soifs de consommation, a réellement nivelé toutes les anciennes aires civilisationnelles pour faire apparaître la figure d’un individu humain devenant un clone de toutes et de tous et une marionnette aliénée dans un monde de plus en plus mimétique qui fait de la seule recherche du profit, du pouvoir, de l’exploitation de l’autre et de la nature et du développement exponentiel de technologies énergivores et le plus souvent asservissantes, les seuls buts de l’existence humaine dans un monde où l’indifférence se répand. 

Et cette pandémie, en faisant de l’autre – en réalité de mon semblable – un contaminateur susceptible de m’infecter, ou, à l’inverse, ce qui revient au même, un esclave masqué détruisant ma liberté, a fait insidieusement de l’un pour l’autre un ennemi à abattre. 

Ainsi s’explique la terrible guerre fratricide russo-ukrainienne, certes en germe depuis longtemps, dans une Russie poutinienne nostalgique de son passé impérialiste comme dans l’arrogance américaine qui s’était, à tort, imaginé avoir, au début des années 90, gagné la Guerre froide lors de la chute du communisme en Europe. Mais la mèche qui a allumé ce redoutable incendie réside bien dans une montée généralisée des antagonismes et des rivalités mimétiques d’individus et de groupes humains se copiant les uns les autres, comme l’explique si bien René Girard dans toute son œuvre, de Mensonge romantique et Vérité romanesque à Achever Clausewitz. 

Plus que jamais, la liberté d’esprit exige aujourd’hui de se défaire des idéologies antagonistes droite-gauche, puis mondialistes-nationalistes qui sont toutes marquées d’incohérences car elles refusent d’aller à la racine de notre perte de sens spirituel et d’articuler réellement toute pratique politique avec les exigences de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix indissociablement liés comme le proclame le Psaume biblique 84 (ou 85). L’affadissement de la foi évangélique pascale comme le repli sur des positions identitaires moralisantes, ne permet plus à la plupart de ceux qui se disent encore chrétiens de maîtriser, faute d’une foi à la fois forte et généreuse envers les autres, ce déchaînement de passions démoniaques, comme le révèle trop bien le conflit fratricide inter-orthodoxe russo-ukrainien, mais encore aussi les différents positionnements politiques des catholiques lors des élections présidentielles de 2022. 

En finir avec Clausewitz ?

par Jean-Louis Salasc

Aujourd’hui et de longue date, Clausewitz est  une référence incontournable en matière de conflits et de stratégie. Guerre ou rumeur de guerre ? L’agora bruisse de son nom et de ses maximes. Pourtant, il a ses détracteurs. A tel point qu’un auteur américain s’est senti le devoir de prendre la défense de l’officier général prussien (a).

Comme sa pensée est au cœur de la vision géopolitique de René Girard, un examen s’impose et il n’est pas anodin. 

*****

L’essentiel des critiques de Clausewitz se focalisent sur la place qu’il donne à la « grande bataille d’anéantissement ». Pour lui, la guerre converge vers ce moment où les adversaires ont concentré leurs forces, et celui qui parvient à anéantir celles de l’autre peut alors lui imposer sa volonté. Beaucoup considèrent que Clausewitz « oublie » ainsi d’autres formes de guerre, comme Basil Liddell Hart, qui développe l’idée des stratégies indirectes. André Beaufre (b) élargit encore le spectre et ajoute, à la guerre selon Clausewitz : la guérilla, les guerres par pressions diverses et la guerre d’influence.  

Il semble que l’histoire récente donne raison aux détracteurs de Clausewitz : guerres de décolonisation, guerres par procuration, sanctions économiques, déstabilisations financières, démarches d’influence (théorie du « soft power »), etc. Même si nombre de « batailles » ont eu lieu depuis la dernière guerre, l’histoire des conflits ne se ramène pas à leur liste. L’URSS s’est effondrée sans affrontement clausewitzien ; les décolonisations se sont faites par un mélange de guérillas, de jeux d’influence et de pressions ; la domination économique du Japon a été brisée par la crise financière de 1997 (Clinton obligea le Japon à maintenir un yen fort et à ouvrir le pays aux importations).

En 1999, deux officiers de l’armée chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, publient « La Guerre hors limites ». Il s’agit d’une analyse de la première guerre du Golfe (1991) et de perspectives sur les guerres à venir. Le titre évoque irrésistiblement la guerre absolue et la montée aux extrêmes, chères à Clausewitz. Mais le contenu lui tourne complètement le dos ; c’est un retour à Sun Tzu : « L’art de la guerre est l’art de la duperie », « Le vrai stratège l’emporte avant même d’avoir livré bataille », « Le mieux est de s’emparer de l’ennemi intact, le détruire n’est qu’un pis-aller », « La meilleure stratégie est de s’attaquer aux plans de l’adversaire », etc.

L’absence de « limites », énoncé par le titre, ne correspond pas à une augmentation sans fin des capacités de destruction et de l’intensité guerrière. Selon les auteurs, la confrontation se déroulera sur de nombreux terrains autres que le champ de bataille, et le « hors limites » ne traduit que cette extension. Cela illustre parfaitement l’un des points soulignés par André Beaufre trente ans plus tôt, la guerre par toutes sortes de pressions.

Toutes ces différentes formes de guerre ne sont ni une découverte récente, ni une exclusivité chinoise. Dans son ouvrage « La Grande Stratégie de l’empire byzantin », Edward Luttwak montre que les préceptes stratégiques des Byzantins n’ont rien à envier à  ceux de Sun Tzu. Ils se situent aux antipodes de l’idéal de Clausewitz de soumettre l’adversaire en détruisant ses forces : ci-dessous quelques extraits à titre d’édification (c). Bien sûr, Byzance a fini défaite ; elle aura seulement duré un millénaire. Autre exemple avec la Guerre de cent ans. Charles V vécut tout jeune le désastre de Crécy. Il en tira la leçon et refusera toute bataille rangée ; il ordonna à Du Gesclin de mener une stratégie de harcèlement, c’est-à-dire une guérilla ; qui fut couronnée de succès. En conséquence de quoi personne n’est capable de nommer la moindre victoire du plus légendaire des maréchaux français.

André Beaufre reproche à Clausewitz d’avoir restreint la conception de la guerre à la seule stratégie d’anéantissement des forces de l’adversaire, fasciné qu’il était par les succès de Napoléon. Cette conception s’imposa naturellement au sein de l’état-major prussien (fondé par Clausewitz et Scharnhorst au lendemain de l’humiliation infligée à la Prusse lors de la double bataille d’Iéna et Auerstedt), puis gagna tous les états-majors européens. Cela conduisit l’Europe à la triple déflagration de 1870, 1914 et 1940. Beaufre conclut : « L’erreur intellectuelle de Clausewitz a probablement coûté à l’Europe sa prééminence dans le monde ».

*****

Si donc nous suivons les conclusions d’André Beaufre, quelles en sont les conséquences sur les travaux de René Girard dans « Achever Clausewitz » ?

Le sujet est assez massif ; ce billet se limitera donc à en inventorier quelques points clefs.  

Dans son ouvrage, René Girard fait converger deux idées. L’une lui appartient en propre : le mécanisme du bouc émissaire ayant été révélé (par la passion du Christ), l’humanité ne dispose plus d’outils pour juguler le cycle de la violence réciproque. L’autre appartient à Clausewitz : la guerre possède une dynamique propre, la montée aux extrêmes, qui échappe au contrôle par le politique, et tend à la guerre absolue, c’est-à-dire la situation où chacun des adversaires mobilise toutes ses ressources en vue d’anéantir l’autre.

Girard en conclut que nous vivons des temps apocalyptiques, une explosion de violence se présentant comme un horizon inéluctable, avec des armes de destruction globales capables de détruire toute la planète.

Si nous adoptons le point de vue des détracteurs de Clausewitz, cet horizon demeure une possibilité, mais il n’est plus inéluctable. D’autres scénarios apparaissent, comme celui dans lequel une puissance cherche à soumettre des régions, mais sans s’engager frontalement ni passer par le levier de la menace de destruction.

Voici donc le premier point de notre recensement des questions soulevées par une vision non clausewitzienne.

*****

Le deuxième point est celui de la conception même de la guerre. Pour Clausewitz, c’est un duel, et René Girard reprend cette vision. Cela se comprend : le duel fait irrésistiblement penser à la rivalité mimétique, tout comme la montée aux extrêmes ressemble furieusement à la spirale de la violence réciproque.

Or cette vision de la guerre comme duel ne va pas de soi, et pour de nombreuses raisons. N’en retenons que la multiplicité des protagonistes. Il est vrai que l’histoire de l’Europe a montré, en 1914,  comment une telle multiplicité pouvait se cristalliser en deux blocs ; le terme de duel retrouve alors une pertinence.

Mais les alliés d’un jour sont les adversaires du lendemain. Lors de la guerre de Sept ans, les adversaires étaient les alliés de la guerre de Succession d’Autriche, dix ans plus tôt. Le pacte germano-soviétique dura deux ans à peine. Il fallut encore moins de temps pour que la Guerre froide s’enchaîne à la fin de la seconde Guerre mondiale, faisant des alliés d’hier les adversaires d’aujourd’hui.

Le général Mark Milley, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a publiquement déclaré, à l’automne 2021,  que la période d’hégémonie américaine était terminée. Le rapport des puissances est désormais selon lui, « tripolaire » : Chine, Russie et Etats-Unis. Et il ajoute : « C’est plus compliqué ». Certains sont tentés de ressusciter le schéma de deux blocs que la Guerre froide avait proposé ; ils opposent ainsi l’Occident à un ensemble conduit par la Chine et la Russie, via l’Organisation de Coopération de Shanghai. Mais c’est oublier que Chine et Russie ne sont unies que par un antagonisme commun à l’égard des Etats-Unis. En réalité, ces deux pays sont des rivaux structurels.

C’est oublier aussi d’autres acteurs, qui jouent des partitions régionales et pratiquent le renversement d’alliance avec brio. Prenons seulement l’exemple de la Turquie, qui ne cesse de se fâcher et de se réconcilier avec à peu près tout le monde, Etats-Unis, Russie, Israël, Union européenne, etc.

Dans un tel système géopolitique, le concept de duel n’est pas forcément la clef. Voilà donc le deuxième point de notre inventaire.

*****

Il est vrai que Clausewitz demeure impressionnant par sa dimension « prophétique ». Il semble tracer d’avance l’histoire des guerres européennes de la fin du XIXème siècle et du XXème. Mais il est loisible de se demander s’il ne s’agit pas là de « prophéties auto réalisatrices ». La Prusse fut humiliée par Napoléon à Iéna, et de cette humiliation naquit, justement par l’entremise de Clausewitz, un état-major tourné vers la revanche. Et une revanche « mimétique », nous pouvons le dire, puisqu’il s’agissait d’employer la stratégie même de Napoléon, celle d’anéantir les forces de l’ennemi en provoquant leur concentration. C’est la guerre totale. Cette conception a petit-à-petit gagné tous les états-majors européens. Elle explique en partie la formation des alliances (Triple Alliance et Triple Entente : encore un indice girardien, les rivaux finissent par se ressembler). Quand tous les protagonistes ne conçoivent plus qu’une seule manière de faire la guerre, ils la font de cette façon ; ce qui peut expliquer l’effroyable hécatombe des trois conflits.

Il est frappant de constater que Girard et Beaufre se rejoignent très exactement sur l’analyse de cette période, qui va d’Iéna à la fin de la seconde Guerre mondiale. Reste que pour l’un, René Girard, cette séquence est le prototype de tous les conflits, y compris de ceux à venir. Pour André Beaufre, elle est un embranchement de l’histoire, dans laquelle l’Europe s’est égarée ; et elle aura payé cher cet égarement.

Voilà donc notre troisième point de « l’inventaire » des questions soulevées par la vision clausewitzienne de Girard.

*****

Il reste un quatrième point.

Dans l’un des chapitres d’« Achever Clausewitz », René Girard décrit combien le stratège prussien était saisi par un mélange d’admiration et de haine à l’égard de Napoléon ; à quel point il était envahi précisément par une jalousie mimétique. Il aurait voulu être son rival, et le vaincre en utilisant justement les méthodes que Clausewitz estimait être le seul à avoir vraiment comprises. Dans son traité, l’officier général prussien en arrive à expliquer comment Napoléon aurait pu remporter des batailles qu’il a perdues, et Clausewitz estime qu’il les a perdues parce qu’il a oublié ses propres principes. Bref, Clausewitz est plus napoléonien que Napoléon lui-même, il se voit comme étant au fond le « vrai Napoléon ».

Cette vision de l’homme Clausewitz, vision très girardienne et très mimétique, ne semble pas faire débat. Une récente biographie (2016), due à Bruno Colson (« Clausewitz », chez Perrin), dresse exactement le même portrait, Colson étant d’ailleurs plutôt favorable au stratège prussien.

La question à se poser est alors la suivante : jusqu’à quel point pouvons-nous suivre un auteur aussi fortement gouverné par le ressentiment ? N’avons-nous pas des distances à prendre avec les leçons qu’il professe ? L’objectivité de ses analyses n’est-elle pas sujette à caution ?

Nous pouvons comprendre que René Girard « recrute » la pensée de Clausewitz comme illustration de la théorie mimétique. N’oublions pas cependant que Girard lui-même considère Clausewitz comme inconséquent : il estime que l’officier général prussien a bien perçu la nature du phénomène de montée aux extrêmes, mais qu’il n’a pas su ou osé en tirer toutes les conclusions. Ce qui d’ailleurs conduit au titre lui-même du livre de Girard.

*****

Aujourd’hui même, une guerre terriblement destructrice se déroule en Ukraine. Accrédite-t-elle la vision de Clausewitz ? La réponse n’est pas aisée. Deux éléments portent à le croire ; d’une part, l’objectif annoncée par Vladimir Poutine de  « démilitariser l’Ukraine », c’est-à-dire d’anéantir ses forces, ce à quoi l’armée russe s’emploie actuellement. L’autre élément réside dans le but attribué par Joe Biden à l’action de l’OTAN ; son conseiller à la sécurité l’a exprimé ainsi le 25 avril dernier : « Nous voulons voir la Russie tellement affaiblie qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. » Là encore, il s’agit d’anéantir les forces de l’adversaire.

Mais d’autres éléments contredisent cette lecture clausewitzienne. L’affrontement entre OTAN et Russie est indirect, les deux puissances ne s’affrontent pas sur le champ de bataille : l’Ukraine combat par procuration pour l’OTAN, qui réaffirme qu’elle n’enverra pas de troupes. Par contre, sur un autre champ, le conflit fait rage : le bloc occidental inflige à la Russie des sanctions économiques considérables ; la Russie réplique avec le levier des hydrocarbures et des matières premières (paiement du gaz en roubles). Le jeu des influences diplomatiques bat son plein ; la grande majorité des pays a condamné l’agression russe, mais beaucoup restent sur une position de neutralité (par exemple, les Etats-Unis et la Grande Bretagne harcèlent l’Inde pour qu’elle rejoigne le camp occidental et la prise de sanctions). La bataille de la communication a été remportée haut la main par le président Zelinski, tout au moins en occident ; ce qui lui permet d’obtenir du Congrès américain une aide militaire de 33 milliards de dollars (un chiffre incroyable, cinq ou six années du budget de défense de l’Ukraine). Enfin, sur l’élément central d’une escalade, à savoir la question nucléaire, les Etats-Unis et la Grande Bretagne gardent (pour l’instant) un flegme total face aux menaces régulièrement proférées par le président russe.

Si un embrasement généralisé est possible, est-il pour autant inéluctable ? C’est avec cette question que nous retrouvons René Girard.

*****

De mon point de vue, « Achever Clausewitz » est un très grand livre. Non parce qu’il serait un catéchisme de géopolitique mimétique, mais précisément parce qu’il soulève toutes les questions que nous avons vues et qu’il remet en débat, volontairement ou pas, le prestige dont jouit le stratège prussien et les préconisations induites par ses principes.

Les commentateurs n’omettent jamais de préciser que dans le titre de Girard, « Achever » est à prendre au sens de « pousser à son terme ». L’autre acception reste cependant portée par le mot, et chaque lecteur garde la liberté de lui en attribuer une part.

(Illustration : André Beaufre, René Girard, Carl von Clausewitz)

(a) Christopher Bassford : « The Great Tradition of Trashing Clausewitz », 1994 (« La grande Tradition de dénigrer Clausewitz »).

(b) André Beaufre : « Introduction à la stratégie », 1963, Hachette Pluriel pour l’édition actuelle.

(c) Quelques maximes de stratégie des Byzantins (citées par Luttwak) :

1. Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans toutes les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment.

2. Rassemblez toute l’information possible sur l’ennemi et son état d’esprit, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements.

3. Faites campagne avec vigueur, à l’offensive comme à la défensive, mais attaquez surtout avec de petites unités ; mettez l’accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens.

4. Remplacez la bataille d’attrition par la « non-bataille » de la manœuvre.

5. Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés, dont l’intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties.

6. La subversion est la meilleure voie vers la victoire.

7. Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles qui contournent les points forts les plus marqués de l’ennemi et exploitent ses faiblesses.

Il faut sauver le soldat Petrov (partie II)

Stanislav Petrov

La suite de l’essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, essai initialement publié par la Revue politique et parlementaire.

Selon René Girard (Stanford), le sacré dans l’histoire de l’humanité contient la violence dans les deux sens du mot, violence qui fait barrage à la violence par des moyens violents : tellement vrai jusqu’à Hiroshima mais pas plus. Dupuy (Stanford) dit ceci : « La violence sans haine délivrée par le nucléaire est si inhumaine qu’elle en devient une transcendance prométhéenne (qui échappe à toutes dimensions humaines) ». Un livre important était publié en 1955 dont le titre était ‘’Les dangers de la science‘’, signé par des scientifiques dont Albert Einstein. L’objet de l’ouvrage était d’alerter le monde sur les dangers de l’utilisation de la bombe atomique pour résoudre des conflits, conviction que le grand savant nourrissait depuis 1940. Depuis Hiroshima, tant d’années se sont écoulées sans que le message ait été compris. A ce jour, neuf pays ont l’arme nucléaire, sans compter ceux qui ambitionnent de la posséder, terrorisme compris. Admettons avec Einstein que c’est bien la complicité entre la science et les hommes qui a produit cette capacité de violence d’une autre dimension.

Le passage à l’acte de la prolifération nucléaire est acté en 1949 lorsque l’URSS expérimente sa première bombe.

La logique infernale de l’équilibre par la terreur nucléaire a fourni les candidats à la prolifération. Jusqu’à ce jour, l’équilibre n’a pas encore été trahi sans qu’aucune preuve n’ait jamais accrédité le fait que le nucléaire était nécessaire et suffisant pour assurer l’équilibre, sauf à penser vraiment que la logique de pensée du dirigeant face à la décision de frapper nucléaire est systématiquement auto-invalidante.

En 1947, des universitaires atomiques de Chicago ont créé la Doomsday Clock (l’Horloge de l’Apocalypse) sur laquelle minuit représente la fin du monde en tenant compte de tous les éléments qui perturbent le fonctionnement de la planète. En 1947, le délai avant la fin du monde était fixé à 7 minutes, l’horloge marquant 23h53. La fin de la Guerre froide lui a fait monter le délai létal à 17 minutes. En 2007, l’horloge était à 5 minutes de minuit. Mais la situation s’est depuis tellement dégradée, que le délai s’est réduit jusqu’à atteindre le délai de 1 minute 67 avant minuit en 2021. Il est à redouter que ce délai soit encore raccourci à la lumière des derniers bruits de guerre en 2022.

Oui, le spectre de la guerre nucléaire est à nouveau prégnant et envisagé comme une suite logique. Face à cette situation dramatique, on peut observer deux postures différentes voire complémentaires dans le camp occidental. A tout seigneur tout honneur, hommage au peuple, aux anonymes, aux sans grade qui dans le brouhaha des informations multiples et brouillonnes ont fait le choix prioritaire d’écouter les souffrants, les victimes, c’est-à-dire les populations ukrainiennes sous les feux de la guerre : collectes, acheminement de vivres, accueil de réfugiés. Le peuple occidental s’est concentré sur cette seule mission faute d’avoir les moyens d’arrêter la cause de cette misère. Une autre catégorie de personnes est identifiée comme les responsables politiques et administratifs du monde Occidental, personnages eux-mêmes soumis à deux attitudes différentes. Il y a d’abord les anciens responsables qui ne sont plus aux commandes mais qui font autorité et dont les avis sont recherchés. Ces personnages font la part des choses et expliquent la genèse du conflit avec le recul des sages qui n’ont pas à apporter de solutions immédiates au problème. En revanche, tous les responsables au pouvoir de l’Occident sont contraints à une réaction commune, immédiate et récurrente d’indignation et de condamnation face à toutes les informations terribles et insoutenables de cette guerre qui est arrivée. Il n’y a qu’un coupable, l’attaquant dont tous les discours et commentaires s’accordent à dire que faute de pouvoir l’affronter, il convient de le sanctionner économiquement et de le priver de relations avec le monde.

Cette mesure bien rodée de sanctions et d’interdictions a gagné un niveau jamais atteint qui marginalise aujourd’hui un pays dans son entier.

Or l’analyse des partitions de populations occidentales (peuple et dirigeants), des décideurs (passés, aux commandes) est aussi valable pour la Russie. Les sanctions sans précédent vont véritablement ostraciser le peuple russe plus que leurs dirigeants qui seront pourvus toujours de l’essentiel et qui seront totalement protégés. Qui sera puni plus que le peuple russe ? Ce peuple russe qui a lui-même historiquement tant souffert. Notre histoire récente nous démontre que la voix du peuple est de nature à pouvoir changer les choses en s’opposant lui-même avec succès à toute tyrannie ou déviance d’un responsable politique. Or, il faut reconnaître que les sanctions décidées par l’Occident, frappant essentiellement le peuple russe au titre d’un possible joker renversant ainsi sa gouvernance, peuvent produire un effet contraire et pousser ce peuple slave à faire corps jusqu’au bout avec sa gouvernance.

Qui sommes-nous pour condamner le Bolchoï à ne plus délivrer au monde ses merveilles culturelles, son message de beauté, qui inspire la paix ? On est toujours meilleur après avoir assisté au Lac des cygnes de Tchaïkovski. Le ballet russe du Bolchoï, comme les écrivains et musiciens russes, appartiennent au peuple-monde, pas au politique. Qui sommes-nous pour punir si sévèrement ce peuple russe auquel nous devons le véritable héros du vingtième siècle, un petit russe, un gilet jaune de là-bas : le lieutenant-colonel Stanislas Petrov ?

Son histoire, trop longtemps occultée, a été connue grâce à un réalisateur allemand, Karl Schumacher (quel retour de l’histoire !). Stanislas Petrov est né le 9 septembre 1939 à Vladivostok dans le Pacifique, province russe perdue à plus de 6000 km de Moscou. Son père avait été un aviateur militaire qui suite à un accident était resté totalement handicapé. Sa mère était infirmière. Le couple disposait de peu de moyens pour vivre et ils firent le choix d’envoyer leur fils Stanislas à l’académie militaire pour qu’il fasse des études. On note son passage par Kiev dans une école d’ingénieurs, puis il est définitivement affecté dans les Forces aériennes soviétiques à la surveillance électronique de l’espace soviétique. 1983, après Cuba en 1962, est l’année de tous les dangers entre les deux blocs. En septembre 1983, un chasseur soviétique abat délibérément un avion de ligne sud-coréen qui était rentré par inadvertance dans l’espace soviétique. Le bilan est de 269 victimes dont 39 américains et un membre du Congrès américain. Dans la même année, le Président Reagan lance la Guerre des étoiles et installe des Pershing 2 (capables d’atteindre Moscou) en Allemagne.

Le lieutenant-colonel Stanislas Petrov rejoint le 25 septembre 1983 le bunker de surveillance électronique dit Serpukhov, pour y passer la nuit comme officier d’astreinte.

Quelques minutes après minuit ce 26 septembre 1983, apparaît sur les écrans un signal accompagné d’une sirène d’alerte indiquant qu’un missile est parti des USA en direction de l’URSS. Stupeur ! Cette première alerte est suivie par deux, trois puis cinq traces sur les écrans, de même nature que le premier : cinq missiles américains se dirigent vers l’URSS. Panique ! Stanislas Petrov a une mission très claire et incontournable : constater et rendre compte aux fins que les mesures adéquates soient prises immédiatement. L’information confirmée par la technique et le traitement qu’il doit en faire ce soir-là le tétanisent à juste titre. Il ne dispose que de quelques minutes pour confirmer l’alerte et déclencher, il le sait, la riposte soviétique. Stanislas Petrov confirmera qu’il s’est trouvé alors en état de choc. En clair, la machine humaine commence là à prendre le pas sur le pixel et les bits. Il dira plus tard qu’il « avait l’information de nature à déterminer le cours de l’action ». Petrov s’accorde du temps (contrairement à ses consignes) et à une idée (idées interdites dans ses consignes) selon laquelle si les Etats-Unis veulent détruire l’URSS, pourquoi n’envoyer que cinq missiles ? Au fond de son âme, de son cœur, il joue la défaillance de la technique face au possible déclenchement de l’Apocalypse. Petrov gagne vingt minutes d’attente, contre toutes les consignes de sa mission car elles rendent inefficaces toute riposte soviétique. Or ce temps joué et volé au système lui apporte la confirmation de l’inanité de l’alerte, donc l’erreur électronique ; les radars de basse altitude confirment qu’il n’y a pas d’arrivées de missiles dans la sphère soviétique.

Petrov a bravé seul le servage d’un système qui joue aux dés avec l’apocalypse et l’humanité.

Stanislas Petrov est un simple être humain, modeste, sans grade, un homme du peuple russe, du peuple tout court. Seuls dans l’instant, ses camarades sans grade du bunker ont reconnu son geste et l’ont félicité. Ce ne fut pas le cas de sa hiérarchie militaire qui lui infligea des blâmes pour des raisons futiles au regard de la portée de la décision sublime qu’il avait prise ce soir-là. Stanislas Petrov fut même mis à la retraite anticipée avec une retraite de misère. Quelle leçon ! Il est à peu près évident que si le lieutenant-colonel Petrov avait rendu compte, sa hiérarchie, dans laquelle se trouvaient des responsables importants, des généraux, sûrement auraient appliqué rigoureusement les consignes au nom du système comme pour l’avion sud-coréen. L’extraordinaire décision de Petrov a été portée à la connaissance du monde par le réalisateur allemand sous le titre de ‘’l’homme qui a sauvé le monde’’. Oui, mais c’est tellement plus encore. Il transmet un message sublime : l’être humain est plus fort que l’automatisme. L’homme doit toujours rester maître de son destin en réveillant sa conscience et le meilleur de lui-même. Petrov a trouvé les forces ultimes propres à engager sa décision historique en s’accordant à lui-même du temps, un espace-temps disproportionné dans l’enjeu pour lequel il était missionné. Ce temps donné à sa conscience lui a donné les ressources nécessaires pour déjouer le système et gagner. Sully (Sullenberger) était ce pilote américain qui, le 15 janvier 2009, fait amerrir son avion Airbus sur la rivière Hudson au motif d’une panne des moteurs de l’avion. Le pilote sauve ainsi les 165 personnes à bord en n’appliquant pas les consignes qui lui avaient été dictées. Sully avait commencé sa carrière comme pilote de chasse avant d’intégrer l’aviation civile. Il avait un parcours professionnel brillant, mais humble et modeste dans la vie quotidienne, adepte notamment des travaux pratiques.

A l’instar de Stanislas Petrov, Sully a contourné un système pour déjouer sa prescription au profit d’une décision purement humaine.

Dans les 18 mois qui ont suivi l’exploit du pilote, le Bureau des transports américains n’a cessé de le poursuivre au motif qu’il n’avait pas appliqué la procédure du système, à savoir regagner un aéroport : interdiction de vol, diminution de sa retraite, etc. La vérité est arrivée lorsque Sully a réussi à démontrer qu’il avait pris cette décision par l’exploitation d’un temps court propre à lui, propre à sa réflexion, propre à sa conscience, temps qui avait échappé tant au logiciel du système qu’au logiciel de reconstitution du vol pour le tribunal. Ce temps humain exceptionnel destiné à la ressource profonde de l’être humain, à sa conscience, à sa transcendance, a permis à Petrov, comme à Sully, d’accéder à leur propre force d’âme, les guidant vers la voie de la meilleure décision à prendre contre la volonté mécanique de ce qui peut apparaître comme deux alliés, un système au service de la hiérarchie ou une hiérarchie au service d’un système. Petrov a dit cette phrase qui résume bien le propos : « The right man in the right place ». Un concept qui verbalise si bien cette solution de continuité qui peut exister entre les objectifs de la gouvernance et la conscience du peuple auquel appartient le ‘’right man’’. Vérité d’aujourd’hui et d’avenir !

Il est temps de revenir à Clausewitz pour comprendre, à travers ses lumineuses analyses du brouillard de la guerre, ce qui aujourd’hui a changé tant dans le processus de montée aux extrêmes que dans les conséquences de la capacité présente de destruction au service des hommes. L’essence du concept clausewitzien, qui prouve que la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens, n’est pas compréhensible si l’on ne cite pas cet autre concept fondateur : l’étonnante trinité. Clausewitz, fort d’une étude approfondie des campagnes napoléoniennes, de Valmy (1791) et de Iéna (1806) en particulier, avait défini trois éléments distincts mais fondamentaux pour la conduite de la guerre : le peuple ou la passion, le stratège ou le militaire, le politique ou l’entendement.

Le processus conduisant à la guerre fonctionnait à son sens de cette manière : le peuple était soumis au stratège qui lui-même était soumis au politique, l’entendement.

La révolution française a perturbé durablement cette logique, comme l’avait énoncé le grand poète Goethe en participant du côté prussien à la bataille de Valmy : « De ce lieu (Valmy) et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire. » Clausewitz a perçu avec effroi les conséquences possibles de ces nouveaux paramètres, sans toutefois oser les exprimer car touchant à l’ordre trinitaire qu’il avait défini. Il faudra attendre les réflexions et les analyses d’un de nos plus grands penseurs, René Girard, exprimées dans un ouvrage dont le titre résume tout : ‘’Achever Clausewitz‘’. Que nous apprend Girard, que Clausewitz lui-même avait pressenti en dissertant sur cette nouvelle forme de montée aux extrêmes des belligérants ? Girard nous incite à prendre en compte, pour comprendre les nouveaux conflits, l’inversion de l’ordre clausewitzien de cette étonnante trinité : le peuple (la passion) domine le stratège qui lui-même domine le politique, l’entendement. Cette inversion de l’étonnante trinité caractérise toute une époque récente de conflits dont la finalité montante est la montée aux extrêmes. Mais l’arrivée de la puissance nucléaire est de nature à modifier à nouveau cet ordre trinitaire clausewitzien. Un premier constat est qu’il est difficile de contrer cette croyance qui attribue au nucléaire l’apparente stabilité entre des puissances rivales, avec les propos de Mac Namara disant que nous avons eu de la chance pendant la Guerre froide.

Une date à présent historiquement importante : le 24 février 2022, attaque de l’Ukraine par la Russie. Les paramètres sont totalement différents de ceux qui ont encadré la période de la Guerre froide, car un pays détenteur de l’arme atomique attaque sévèrement un pays dont l’armement est classique : l’hypothèse de l’emploi de l’arme nucléaire sous différentes formes est engagée. Avec l’amiral Pierre Vaudier, chef d’Etat-major de la marine française, nous pouvons adhérer à cette idée qu’il formule « d’être entrés dans une nouvelle ère nucléaire » qu’il dénomme ‘’troisième âge nucléaire’’. Dans cette continuité de pensée et pour formaliser cet état de fait avec l’étonnante trinité, il convient de constater que l’ordre de cette dernière est à nouveau modifié.

Dans le brouillard nucléaire et son emploi, il apparaît que le politique fusionne dans son mode de fonctionnement avec le stratège en charge de la logistique et de la mise en œuvre nucléaire.

Demeure alors une seule autre entité clausewitzienne, le peuple. Ne restent de cette étonnante trinité, par le fait nucléaire, que deux entités. Un couple cette fois étonnant car étanche. En clair, le peuple n’est plus concerné par des décisions ultimes de sa gouvernance dans le processus nucléaire alors que le peuple (les peuples) est le seul enjeu.

Conclusion

En conclusion de ce petit essai inspiré par une situation exceptionnelle et l’expérience partagée avec une très petite minorité d’hommes ayant servi l’arme nucléaire par l’auteur de ces lignes, il convient de proposer quelques paramètres fondamentaux qui peuvent effectivement caractériser cette troisième ère nucléaire. Premièrement, une puissance nucléaire (la seconde en puissance) attaque classiquement un pays sans arme nucléaire tout en menaçant les éventuels alliés dudit pays attaqué. Dans ces circonstances, même avec une évaluation d’un sur mille que le conflit puisse dégénérer vers le nucléaire, impossible pour le politique d’évacuer et de négliger le sujet.

Dans tous les cas de figure, une prise de conscience nouvelle émergera de cette période tant pour les doctrines d’emploi du nucléaire qu’au regard de l’entité (ou l’identité) peuple.

Comme cela a été décrit, un tir tactique russe déverrouillerait dangereusement pour l’avenir les blocages politiques d’intervention de certaines puissances pour régler des problèmes latents et conflictuels. Ne parlons pas d’un conflit nucléaire généralisé qui détruirait une partie de la planète. Cela conforte cette thèse portée par cet essai que l’arme nucléaire n’est pas une arme de la guerre classique. Notons cette déclaration du Président Macron, affirmant en juillet 2020 à l’Ecole de guerre que l’arme atomique ne peut être assimilée avec la bataille. Le passage à l’acte de frappe nucléaire est inspiré par des paramètres irrationnels. Hiroshima, Nagasaki, cibles ultimes choisies par le président américain Truman pour frapper nucléairement le Japon. Truman a-t-il vraiment pris une décision ou plus simplement choisi l’arme nucléaire parce qu’elle était là ? Ne doit-on pas craindre l’humeur ou la santé de Kim Jong-un, le président nord-coréen, de nature à déclencher un conflit nucléaire ? Enfin sommes-nous aussi potentiellement des victimes en devenir par le fâcheux hasard d’un bug technologique voire d’un hacking, qui déclencherait les conditions d’entrée en conflit nucléaire, sauf à être défié par un homme capable de sauver l’humanité comme Stanislas Petrov ?

Le passage au feu nucléaire concerne un nombre restreint de personnes d’une gouvernance, une élite contrainte de se soumettre à un système sans lequel l’arme nucléaire ne peut pas être mise en œuvre.

La situation, humainement, ne doit jamais être considérée comme désespérée car des hommes inspirés, dont Stanislas Petrov, ont su dans des circonstances exceptionnelles, selon René Girard, stopper le mimétisme de la violence. En 1962, un an après l’échec de la tentative de débarquement dans la Baie des Cochons pour tenter de renverser Fidel Castro, les soviétiques finissent d’installer à Cuba 36 missiles chargés nucléaires capables d’atteindre les USA. C’est alors que Fidel Castro envoie un courrier au Président Kroutchev de l‘URSS pour l’enjoindre d’utiliser ses armes contre les USA. Kroutchev lui répond en ces termes : « (..) Cher camarade Fidel, j’estime votre suggestion erronée (..) prélude à une guerre thermonucléaire mondiale (..) Cuba aurait été le premier à brûler sous les feux de la guerre ». On peut imaginer que la proposition insensée de Fidel n’aurait pas eu l’accord des cubains s’ils avaient été consultés. La réponse de Kroutchev, apparemment sage, n’est inspirée que par l’intérêt de l’URSS ne pouvant être mis en péril pour un petit allié irrationnel.

Le président Kennedy, lors de la crise de Cuba, au motif des mêmes missiles nucléaires menaçant les USA, a su déjouer Armageddon par des qualités d’homme d’état qui doivent servir à jamais d’exemple et de modèle. Il était impossible, en 1962 et toujours pour les USA, d’accepter que des armes nucléaires soviétiques soient implantées aux frontières de l’Amérique, d’où l’alternative de la menace nucléaire envers l’URSS pour que cette dernière rapatrie ses armes nucléaires. Kennedy avait quatorze personnes autour de lui pour prendre la décision finale, personnes civiles et militaires qui illustrent bien la composition contemporaine de la trinité clausewitzienne fusionnant le politique au stratège. Robert Kennedy livre dans ses mémoires que sur les quatorze participants de grande valeur réunis à cette réunion autour du Président Kennedy, six étaient pour déclencher une guerre nucléaire. L’historien Sherwin écrit : « Si Kennedy avait accepté les recommandations de l’Etat-major, il aurait involontairement provoqué une guerre nucléaire ». Le Président Kennedy a cherché pour conforter sa décision les réponses à deux questions : pourquoi les russes ont-ils agi de cette manière ? Comment laisser une porte de sortie à Kroutchev ? Deux enseignements doivent retenir notre attention.

La fusion du politique et du stratège n’est pas souhaitable car la politique et la guerre seraient ainsi mêlées alors que l’une doit être la conséquence de l’autre. Le militaire est dans son rôle de vouloir utiliser l’arme la plus puissante dont il dispose à partir du moment où cette arme est déclarée arme de bataille.

Comme pour Truman, l’arme est là. Enfin nous avons ici et historiquement la preuve de la valeur et de la pérennité de l’étonnante trinité de Clausewitz, car Kennedy reprend la main et impose l’entendement au stratège et au peuple. Dans le même temps stratégique de l’affrontement est-ouest, il faut retenir cet exemple de suprématie de l’entendement dû au génie français, l’attitude du Général de Gaulle pour résoudre la grave crise de Berlin (1958 -1963). L’origine de la crise est une demande soviétique formulée par le Président Kroutchev aux alliés de devoir quitter Berlin et donc de laisser l’ensemble de l’Allemagne de l’Est sous domination soviétique, sous peine de différentes menaces y compris celle nucléaire. Tous les historiens s’accordent à dire que le chef d’état le plus ferme de l’Occident pendant cette périlleuse période fut le général de Gaulle, opposant officiellement la force nucléaire occidentale contre la force nucléaire soviétique avec ce commentaire à un ambassadeur russe : « Eh bien, si cela se fait, nous mourrons tous ». Cette fermeté gaullienne s’est appuyée sur une véritable coopération intra-occidentale mais largement couplée à l’appel à la détente vers l’Union soviétique. Les discours du général de Gaulle de cette époque sont plein de leçons pour notre époque concernant l’affrontement des blocs, sur le risque nucléaire. Le général fustige tous les anathèmes verbaux à l’égard des soviétiques qui détournent du sujet et ‘’dans le même temps’’ prône la détente, l’échange, qui doivent conduire à l’apaisement dans le monde. Il n’attaque jamais le peuple russe qu’il sait européen, mais le système soviétique qui les domine, oui. Le général de Gaulle, qui a gagné cette guerre de Berlin avant la guerre, est un des principaux artisans de la bonne fin de cette crise dite de Berlin en appliquant le concept trinitaire de Clausewitz : le politique conduit.

Le monde a changé en ce temps du 21ème siècle où une guerre improbable gronde en Europe, où la menace nucléaire réapparaît, où une guerre économique intense épaule le conflit.

Un premier constat nous oblige à penser que l’absence de fermeté occidentale est un des facteurs du passage à l’acte russe. La fermeté a été remplacée par un certain laxisme occidental vis-à-vis d’une réclamation récurrente russe, laxisme doublé de bravades et de provocations plus que de mesures et de discussions. La résistance des ukrainiens est admirable, individuelle, exemplaire mais force est de constater qu’elle compense la force de dissuasion d’une armée structurée et puissante qui aurait forcément compté dans le calcul russe de se faire entendre par une attaque de l’Ukraine.

Globalement, c’est bien cette absence de fermeté et de discussions du côté occidental qui a créé les conditions favorables en temps et circonstances du déchaînement guerrier de l’ours russe. Cette fermeté occidentale non exercée à temps se manifeste aujourd’hui sous des aspects divers, dispersés et parfois contradictoires. Chaque pays a sa propre attitude vis-à-vis de la Russie et organise qui ses appels téléphoniques, qui ses visites sur le terrain, qui ses aides chiffrées. Les USA s’abîment en anathèmes et insultes pour compenser en interne comme en externe le fait que ce conflit doit se faire sans eux. Le courageux président de l’Ukraine tance l’Occident et sermonne l’ONU. Dans cette course à la fermeté, qui peut se réjouir de l’annonce d’un budget de 100 milliards d’euros pour l’armée allemande, non pas qu’il faille douter de la démocratique Allemagne (‘’nos cousins’’ disaient le Général), mais de se poser la question de savoir si l’on ne rentre pas dans une nouvelle compétition à savoir qui aura la plus grosse armée, la France étant sur le podium mais battue avec un budget de 50 milliards d’euros ? Enfin peu glorieuse est cette fermeté joyeuse et triomphante qui déclare la guerre économique totale à la Russie.

Oui aux sanctions dans un système économique mondialisé qui vise le politique et la gouvernance globale de la Fédération de Russie. Non à cette course aux sanctions qui est mesurée à l’aune du degré d’appauvrissement du peuple russe, en spéculant sur le fait qu’il, ce peuple russe, soit conduit à se débarrasser même violemment de ses dirigeants actuels.

Mauvaise pioche si l’on en croit tous les connaisseurs de l’âme russe qui, ne niant pas l’existence d’une opposition en Russie, nous expliquent que ce peuple rodé à la souffrance peut en accepter une de plus et choisir faute d’autre alternative de faire corps avec sa gouvernance. En suivant l’évolution dans le temps du concept trinitaire clausewitzien, on constate avec le fait nucléaire la création d’une solution de continuité qui rend binaire le concept trinitaire : d’un même côté le politique et le stratège, et de l’autre le peuple. Ce dernier, le peuple non seulement ne participe pas à la conduite de l’entendement mais dans les faits en est l’enjeu : c’est lui qui est sanctionné à la place de l’entendement, c’est lui qui est détruit en cas de conflit nucléaire.

Que souhaiter dans cette situation grave et désordonnée ?

D’abord, repenser tout le processus nucléaire en réunissant régulièrement les nations ayant l’arme nucléaire aux fins d’édicter de nouvelles règles et surtout des chambres de dialogue engageant directement les dirigeants.

Ensuite, repenser sous toutes les formes avec toutes les forces de la nation ce qu’implique cet objectif visionnaire qu’est le concept de ‘’gagner la guerre avant la guerre’’.

Enfin, comprendre l’inanité et l’inhumanité à vouloir faire souffrir un peuple en lieu et place de ses dirigeants et de leurs décisions, sachant notamment que le peuple est justement l’enjeu souffrant de toutes ses bravades, de plus en plus ignorant des intentions de sa propre gouvernance a fortiori dans cette ère nucléaire. C’est pourquoi il convient de rappeler le titre de cet essai : ‘’Sauver le soldat Petrov’’, cet homme du peuple russe qui a sauvé le monde, qui nous incite aujourd’hui à respecter ce peuple et tous ses Petrov, comme tous les Petrov asiatiques, africains, indiens, blancs du monde.

%d blogueurs aiment cette page :