Kiosque

Notre blogue comprend une anthologie de films évocateurs de la théorie mimétique, c’est la page « L’Emissaire fait son cinéma ». Cette petite annonce pour vous signaler l’accueil de sept nouveaux films et d’une série.

Il s’agit des « Diaboliques », de « Oui, mais… », « Mon Oncle d’Amérique », « Stalingrad », « Souvenir » commenté par Serge Tisseron, « Shutter Island » avec une analyse de Cari Myers (1), et un Hitchcock, « Le Faux Coupable », passé au scanner mimétique par David Humbert (2).

Enfin, une première dans notre anthologie, une série télévisée, « The Leftovers » (Ceux qui restent) ; Guillaume Dulong, agrégé de philosophie et spécialiste du cinéma, en propose une étude détaillée, adossée à la vision girardienne.

(1) Professeur-assistant à l’université de Denver

(2) Professeur-assistant à l’université de Sudbury

Le phénomène « Karen »

par Hervé van Baren

Les vidéos virales mettant en scène des « Karen » sont apparues il y a quelques années. Le terme générique « Karen » désigne des femmes américaines de la classe moyenne, d’âge moyen, de race blanche, prises soudain d’un zèle interventionniste qui les incite à reprocher tel ou tel comportement à des voisins ou des passants. Elles font preuve d’une agressivité assez peu en proportion avec l’acte répréhensible qu’elles dénoncent. Certaines vont même jusqu’à pointer une arme à feu vers le contrevenant. Dans les cas moins dramatiques, la dispute évolue rapidement vers les insultes, souvent racistes, les menaces explicites, les appels à la police…

Les motifs de la rage purificatrice des « Karen » frisent par définition le ridicule. Des enfants qui jouent dans la rue, une « pool party » un peu bruyante, des promeneurs qui cueillent quelques myrtilles au bord du chemin, un homme qui détache son chien lors d’une promenade au parc… On a peine à imaginer que ces comportements puissent déclencher des états émotionnels aussi intenses.

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Pour saluer Jacques Bouveresse

par Jean-Louis Salasc

Voici un mois s’est éteint Jacques Bouveresse, à l’âge quatre-vingts ans. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, il mena une brillante carrière universitaire : Panthéon-Sorbonne, CNRS, université de Genève, Collège de France. Il publia une quarantaine d’ouvrages ; il était un ami de Pierre Bourdieu.

Il ne s’agit pas ici de donner une idée de sa pensée ni de rendre compte de son influence (l’auteur de ces lignes en est bien incapable). Vu la vocation de notre blogue, la question est celle de ses accointances avec la pensée girardienne. A priori, peu de choses à en dire. Jacques Bouveresse ne s’était pas emparé de la théorie mimétique ; si ce n’est une bonne connaissance de « Mensonge romantique et vérité romanesque », selon le témoignage de Benoît Chantre. Un colloque Girard-Bourdieu, organisé par l’université d’Aix-Marseille en 2014, est l’une des rares traces de lien, Jacques Bouveresse étant en l’occurrence membre du comité scientifique (1).

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La modestie, antidote aux pathologies du désir ?

La juste estime de soi est d’autant plus difficile que nous sommes soumis aux mécanismes du désir mimétique. La lucidité conduit à la modestie et nous préserve non seulement de l’hybris mais aussi de l’insatisfaction qu’engendre notre sentiment d’insuffisance d’être.

Charles Hadji, agrégé de philosophie de docteur en Sciences sociales, professeur émérite à l’université de Grenoble, s’est consacré à l’éducation et à l’évaluation ; il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets.

The Conversation vient de publier l’un de ses articles ; il conduit à réfléchir si, et jusqu’à quel, point la modestie nous aide face au mécanisme de la mimésis d’appropriation et du désir d’être l’autre.

Le lien vers l’article de Charles Hadji : https://theconversation.com/la-modestie-est-elle-le-signe-dune-education-reussie-161841

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La crise du désir

par Jean-Louis Salasc

Joël Hillion vient de publier un nouvel essai (1). Pour lui, le désir est en crise, et cette crise est peu et mal identifiée. Le but de son essai est donc de lui trouver sa place, dans un tableau général où les crises ne manquent pas. Disons d’emblée que Joël  Hillion attribue un rôle centrale à la crise du désir ; nous pourrions presque employer la métaphore de « mère de toutes les crises », métaphore convenue que l’auteur évite fort heureusement.

Joël Hillion est un girardien de toujours. C’est bien sûr avec le prisme de la théorie mimétique qu’il analyse cette crise du désir. Il s’attache à révéler ses liens avec d’autres crises, comme l’impasse économique actuelle, ou encore ce qu’il nomme la « crise de l’intelligence ». En fin d’ouvrage, il s’efforce de dégager de ses analyses, sinon des solutions, du moins des pistes de réflexion.

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Batman et le Joker

« Ceci gâche tout ! Tu n’es plus maintenant qu’un « Bruce » dans un costume de chauve-souris » : le Joker est dépité par la révélation de l’identité de Batman.

Qui ne connait Batman, le justicier nocturne dont la tenue évoque la chauve-souris ? Il est, paraît-il, le préféré parmi tous les super-héros dont la culture populaire américaine a multiplié les figures depuis les années trente (Superman, Wonderwoman, Hulk, etc.) Bandes dessinées, films, séries de télévision, jeux vidéos, Batman est omniprésent.

Il est apparu en mars 1939. Ses créateurs se sont inspirés de Superman, Zorro et… Sherlock Holmes ! Comme tous ses congénères, il œuvre bien sûr dans le camp du bien, porte une tenue spécifique et son identité « dans le civil » est cachée. Batman pourtant se distingue par une caractéristique unique : il est un « homme comme tout le monde », il ne dispose d’aucun pouvoir exceptionnel ; sa maîtrise incomparable des arts martiaux est le fruit d’un entraînement laborieux. Il s’est donné pour mission de ramener la justice dans Gotham, une ville gangrenée par la corruption ; Batman capture les « méchants » et les traîne en justice sans jamais les tuer. Les « méchants » prennent souvent la forme de monstres : l’homme-pingouin, Catwoman, Mister Freeze, Double-Face, etc.

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Les trois masques du persécuteur

par Jean-Louis Salasc

Les relations interindividuelles prennent parfois un tour pathologique, que le psychosociologue Stephen Karpman a décrit par un triangle célèbre : « bourreau », « victime » et « sauveur ». Son intensité dysfonctionnelle se situe dans une large palette, depuis de simples taquineries jusqu’aux conflits violents. Si ce schéma triangulaire présente une grande puissance descriptive, il ne dit rien par contre des motifs qui poussent les gens à entrer dans de tels jeux relationnels.

A cette question des motifs, le billet que voici propose une réponse. Elle s’appuie sur la théorie mimétique.

Cette réponse porte une conséquence notable : dans les jeux relationnels à la Karpman ne se trouvent que des « bourreaux ». Les termes de « victime » ou de « sauveur » ne désigneraient  ainsi que des rôles, des stratégies ou tactiques, plus ou moins conscientes.

Disons des masques, puisqu’ils servent à dissimuler le vrai visage, celui du persécuteur.

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Du « comme si » au « comme lui »

par Olivier Joachim

Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.

Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.

Le modèle ou les modèles

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Les leçons de vie de la Formule 1

par Géraldine Mosna-Savoye. Crédits : Clive Mason – Formula One / ContributeurGetty

Ce billet est la transcription d’une émission de Géraldine Mosna-Savoye, diffusée le 22 avril dernier sur France Culture, dans sa chronique Carnet de Philo : « Ce que j’ai appris sur les relations humaines en regardant des courses de F1 ».

Qu’avez-vous fait dimanche après-midi ? Je sais, dimanche, c’est déjà loin, mais j’en garde pourtant encore un vif souvenir… Car, pour ma part, j’étais devant la télé. Et plus précisément devant la Formule 1, le Grand Prix d’Emilie-Romagne. Jamais je n’aurais cru faire ça un jour dans ma vie… mais bon. C’est que j’ai découvert une série incroyable sur la F1. Qui s’appelle « Formula One, drive to survive », traduit en français par : « Pilotes de leur destin ». 

Je confirme : le titre n’est pas mensonger ; non seulement la mort ne cesse de planer sur chacun des épisodes, puisque chaque pilote joue littéralement sa vie lors d’une course, mais surtout parce que, durant les trois saisons disponibles, il est surtout question des pilotes en tant que tels : leurs caractères, enfin leur mental pardon, leurs histoires (surtout faites de sacrifices familiaux et d’entraînements), leurs obstinations, et surtout leurs rivalités. 

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Théorie mimétique et sociologie de la religion

À propos du livre de Hans Joas, La foi comme option – Possibilités d’avenir du christianisme (Salvator 2020)

Hans Joas est un sociologue allemand de renommée internationale né en 1948. Il s’est fait connaître par une importante contribution à la théorie de l’action (cf. La Créativité de l’agir, Cerf 1999). C’est aussi un catholique affiché qui a écrit plusieurs ouvrages engagés sur des questions en rapport avec la religion (The Genesis of Values, Comment la personne est devenue sacrée – Une nouvelle généalogie des droits de l’homme…) Contrairement à ce que semble indiquer le titre, son dernier ouvrage n’est ni un témoignage personnel, ni une réflexion théologico-philosophique,  et il y est fort peu question de la foi en tant qu’expérience vécue. L’intention du livre est de montrer la fragilité des « préjugés sécularistes » associant rationalité et incroyance et d’ouvrir l’« espace de parole qui permet aux individus d’accéder à la liberté d’exercer soit l’option séculière, soit l’option de la foi, d’une foi déterminée. » La démonstration repose sur une analyse sociologique du phénomène de sécularisation, notion dont l’auteur montre qu’il est difficile d’en donner une définition univoque, dans la mesure où elle renvoie à différentes tendances qui ne sont pas toujours aussi étroitement liées qu’on le pense à l’affaissement des convictions, telles que le déclin de certaines pratiques rituelles ou le retrait de la religion hors de l’espace public. 

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