Etoiles doubles : René Girard et Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Descartes et Pascal, Goethe et Schiller, Picasso et Dali,  Debussy et Ravel, Einstein et Bohr, Sartre et Camus… Notre histoire culturelle regorge de ces duos de génies, contemporains entre eux. Parfois amis, parfois ennemis, parfois les deux. Souvent concurrents sinon rivaux, parce que tournés vers un même objet : le piano pour Liszt et Chopin, le calcul infinitésimal pour Newton et Leibniz, etc. De ce phénomène, la théorie mimétique a bien sûr beaucoup à dire, mais ce n’est pas ici le propos. Il s’agit seulement de suggérer l’ajout d’un nouveau duo à cette liste déjà copieuse : Michel Henry et René Girard.

En quoi peuvent-ils être liés ?

Au chapitre des ressemblances, voici deux philosophes nés à un an d’intervalle ; l’un venu des confins de feu l’Empire français (Michel Henry est né à Haiphong), l’autre parti vers ceux des Etats-Unis (Girard termine sa carrière à Stanford). Tous deux solitaires, en marge de l’intelligentsia institutionnelle ; tous deux méconnus (bien que cela s’arrange un peu pour René Girard). Chacun a développé une vision très originale : Phénoménologie de la vie côté Michel Henry, Théorie mimétique côté René Girard. Ces visions, l’une comme l’autre, sont accordées au message chrétien : caractéristique fort notable quand la plupart des actuelles doxas le congédient. Enfin, tous deux écrivent puissamment et impressionnent par leur rigueur intellectuelle.

Au chapitre des oppositions, nous trouvons d’abord une différence de méthode. Michel Henry s’inscrit dans le courant phénoménologique. René Girard l’avait envisagé avant de l’abandonner assez vite. La pensée de Michel Henry s’épanouit progressivement à partir des intuitions qu’il expose dès sa thèse. Au contraire, René Girard moissonne de tous côtés : mythes, littérature, ethnologie, histoire, religions, pour converger vers la synthèse de la théorie mimétique.

Toujours au chapitre des divergences, nous avons le contenu même des deux théories. En hyper résumé, nous pourrions dire que Michel Henry est un penseur de l’intériorité, et René Girard un penseur de l’altérité. Ce dernier fonde sa théorie sur le mimétisme : il lui faut donc au moins un autre, celui que l’on imite. Quant à Michel Henry, le point départ de sa pensée est notre propre perception intérieure de nous-mêmes, dans laquelle il voit la certitude ultime.

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Comprendre la violence pour ne pas se laisser agir par elle

par Bernard Perret

La période actuelle est marquée par des irruptions de violence inattendues et déconcertantes, apparemment irrationnelles, face auxquelles les observateurs et les intellectuels paraissent souvent démunis. Bien qu’elle ne dispense pas d’analyser les causes exogènes de chaque situation de violence, la pensée de Girard permet seule d’en comprendre la logique interne. Elle fournit un cadre d’intelligibilité de portée très générale qui pourrait se révéler fort utile pour guider la réflexion et l’action politique.

Voici quelques propositions au sujet de la violence, évidentes pour ceux qui ont lu Girard :

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René Girard et l’effondrement économique

par Antoine Costa
Article initialement publié sur son blogue le 13 juin 2020

La théorie mimétique de René Girard adaptée aux marchés financiers.

L’acheteur – c’est combien ?
Le vendeur –1,50 dollar.
L’acheteur – Ok j’en prends.
Le vendeur – c’est 1,51 dollars.
L’acheteur – Euh… vous aviez dit 1,50 dollars.
Le vendeur – c’était avant de savoir que vous en preniez.
Alexandre Laumonnier 6, le soulèvement des machines (éditions Zones Sensibles, 2013)

Le 20 avril dernier le prix du pétrole dégringola toute la journée sur les marchés pour terminer à moins quarante dollars le baril. Les vendeurs, devant l’incapacité de réceptionner la marchandise, se mirent à payer les acheteurs pour se débarrasser de cette encombrante marchandise. Le monde ne se déconfinait pas comme prévu, l’activité ne repartait pas comme avant et les stocks commençaient à être pleins. Les Russes voulurent profiter de la baisse de la demande pour créer un contre-choc pétrolier et faire ainsi chuter artificiellement le prix du baril, mettant en péril l’industrie des schistes américains. D’une certaines façon leur opération a réussi : il suffit de regarder l’évolution de la production américaine avant et après le virus pour comprendre que les USA vont mettre du temps à retrouver leur leadership énergétique, si jamais ils y parviennent.

Contrairement à d’autres crises, celle engendrée par le virus n’est pas une crise financière mais une crise de l’économie réelle : le monde physique s’est arrêté. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la demande du premier semestre oscille entre moins dix et moins quarante millions de barils suivant les jours. Ce qui nous amène à une baisse de 8,6 millions de barils par jour sur l’année 2020 : la plus grande chute de consommation de l’histoire du pétrole. Il faut remonter aux années 1930 pour retrouver une telle contraction de l’économie.

Au premier trimestre 2020, les pétroliers (Exxon aux USA, Shell au Pays-bas, BP en Angleterre, Total en France, Equinor en Norvège ou Rosneft en Russie) ont enregistré une récession de 17%. Seuls Shell et Equinor ont décidé de baisser les dividendes versés aux actionnaires, les autres préférant les rassurer. Tous sabrent dans le budget de recherche (la prospection), pourtant indispensable à leur survie. Sur 42 millions de nouveaux chômeurs américains 70 000 viennent du secteur pétrolier. 

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Hold up déjoué

par Hervé van Baren

Le film Hold-up, récemment diffusé en ligne, défend les positions des opposants aux mesures contre le COVID 19, confinement, port du masque, fermeture des magasins, etc. Nous ne traiterons pas ici du film proprement dit mais du témoignage de Christophe Cossé, paru dans France-Soir (1), dans lequel il explique ce qui l’a motivé à produire le film. Tentons d’en analyser le langage et la rhétorique pour déterminer s’il défend bien, comme le prétend son auteur, la vérité et la liberté.

Le manifeste de Cossé commence par une citation de Kierkegaard : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir». L’auteur avoue donc d’emblée être plus dans une quête existentielle, une saga héroïque, que dans la recherche d’une vérité objective, démarche dont il va pourtant se réclamer tout au long du texte.

Cossé cite aussi le roman dystopique de George Orwell, 1984, par l’intermédiaire de Michel Onfray :

« Michel Onfray le rappelait dans son ouvrage « Théorie de la dictature », en rapprochant notre monde actuel de celui de 1984 : « On peut citer aussi l’inversion systématique du sens des mots, par exemple, la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour… qui reformate complètement les cerveaux » ».

La citation exacte d’Orwell : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », résume parfaitement le langage du film, caractérisé par une grande confusion entre les vices prêtés aux accusés et les méthodes utilisées par l’accusation. La violence de la charge cherche à passer pour vertueuse, la liberté revendiquée enferme dans des prisons mentales, paranoïaques et imperméables à toute critique, et surtout, le rejet de toute analyse sérieuse et objective au profit de prises de position les plus polémiques signalent la capitulation de la raison. Le reportage est violemment à charge.

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Qui se ressemble s’assemble : Tocqueville et Girard

par Jean-Marc Bourdin

Ce texte est un extrait en français et en avant-première d’un chapitre d’un ouvrage collectif en anglais à paraître en 2021.

René Girard a conçu son œuvre non seulement à partir de sources littéraires, mythologiques et religieuses, mais aussi dans une confrontation, où se mêlent admiration marquée et critiques virulentes, avec ses trois principaux “modèles-obstacles” : Nietzsche, Freud et Lévi-Strauss. Seul le premier des trois appartient à la corporation des philosophes ; et encore, Girard préfère le qualifier étrangement de plus grand théologien depuis saint Paul ! Mais il a aussi forgé ses concepts dans l’ignorance, probablement non feinte, d’indéniables précurseurs, au premier rang desquels se trouve Spinoza. Et s’il fait parfois allusion à Hobbes pour approuver certaines de ses intuitions, c’est plus souvent en réponse à des interlocuteurs que de sa propre initiative. Il leur préfère Shakespeare et Cervantès pour les créditer d’une prescience de la théorie mimétique. Bref, loin de rechercher la paternité de philosophes modernes et contemporains, il préfère les ignorer ou les critiquer. Par provocation, il a même suggéré une filiation avec Augustin d’Hippone…

Dans ce contexte, la relation de Girard avec Alexis de Tocqueville (1805-1859) tranche. Un gros siècle sépare la publication de leurs œuvres respectives, écart significatif qui aurait dû limiter leur proximité. Or, même si c’est avec parcimonie, Tocqueville est évoqué par Girard tout au long de son œuvre, avant même Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) et jusqu’à Achever Clausewitz (2007). Tocqueville apparaît d’ailleurs sur la scène girardienne en 1960 associé à Stendhal : il y est comme hissé à la hauteur de son contemporain, un romancier génial, en raison de son observation pertinente des mécanismes mimétiques du désir et de la vanité. Seul de son espèce ou presque, Tocqueville aurait ainsi partagé la lucidité de quelques romanciers et dramaturges sur le désir sans pour autant recourir à la fiction. Girard lui concède même une certaine supériorité sur deux romanciers de son époque dans Mensonge romantique et vérité romanesque : « [il] est immunisé contre les poisons partisans et il n’est pas loin, dans ses meilleures pages de fournir l’expression d’une vérité historique et politique qui reste souvent implicite dans les grandes œuvres de Flaubert et Stendhal ». Girard a découvert dans l’égalité des conditions, thèse majeure de Tocqueville, le pendant sociologique de sa psychologie interdividuelle fondée sur la mimésis d’appropriation.

Des complots partout

par Jean-Louis Salasc

La crise du coronavirus s’accompagne d’un double foisonnement : les théories du complot jaillissent de toutes parts et les accusations de complotisme pleuvent. Les « lunettes Girard » peuvent-elles nous aider à cerner cela ?

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Toutes les théories du complot suivent, en dernière analyse, le même schéma : quelqu’un, ou quelques-uns, sont les responsables cachés de nos ennuis ; ils les ont créés, sinon à tout le moins, les exploitent dans leur strict intérêt et, bien sûr, au détriment de pratiquement tout le monde. Pour le girardien du rang, la lecture est directe. Il s’agit du mécanisme de désignation d’un bouc émissaire.

Comme l’a montré la théorie mimétique, ce mécanisme est porteur de violence et d’injustice. Cela conduit à un jugement défavorable sur les théories du complot.

Ces théories trouvent leur source dans notre besoin de comprendre les phénomènes, de leur trouver des causes. D’autant plus s’ils nous sont douloureux ; d’autant plus si les comprendre nous donne l’espoir de les éviter. Mai en situation de crise, de danger, ce besoin s’exaspère. Et nous préférons nous hâter de croire à la culpabilité d’un bouc émissaire, même sans élément tangible, plutôt qu’attendre d’avoir élucidé des causes objectives. Leon Festinger y voit une stratégie pour atténuer les « dissonances cognitives » que les crises engendrent dans notre cerveau ; car celui-ci est structurellement  incapable de supporter des incohérences.

Les théories du complot, en tant que recours à un bouc émissaire, sont un dévoiement de la recherche rationnelle des causes. C’est pourquoi un jugement défavorable quant aux théories du complot doit porter non sur la recherche des causes en elle-même, mais sur ce dévoiement.

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La crise actuelle présente trois aspects. D’abord, le virus, sa diffusion et ses effets en eux-mêmes. Ensuite, le récit développé à son sujet par les autorités, récit à la fois explicatif et prédictif. Enfin, les décisions prises par les autorités au nom de ce récit.

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“Le sacrifice imaginaire” de Jean Nayrolles (partie 2)

par Jean-Marc Bourdin

Le samedi 12 décembre à 15 heures, Jean Nayrolles a donné une conférence : « Art, violence et sacré ». Le débat était animé par Jean-Marc Bourdin.

Ecouter la conférence :

> Art, violence et sacré

Deuxième partie : le moment Baudelaire… et après

A mi-parcours du Sacrifice imaginaire, le quatrième chapitre, le plus long, est consacré à Baudelaire, qualifié par Jean Nayrolles de “métaphysicien du sacrifice”. Près d’un siècle s’est écoulé depuis la révolution victimaire opérée par Rousseau – un individu désignant le groupe comme persécuteur. Informé des mécanismes du sacrifice, Baudelaire est tout à la fois adepte et contempteur de cette posture.

Désormais, Jean Nayrolles s’en amuse, “les uniques […] se sont multipliés” (p. 166) : la malédiction doit précéder l’élection. Baudelaire a pris le relais de Rousseau pour influencer les artistes de la deuxième partie du XIXe siècle jusqu’à Nietzsche : “rejeté aux confins du romantisme connu”, comme l’écrit Sainte-Beuve, il rayonne paradoxalement d’autant plus puissamment en son centre laissé vide. Sartre le présente en prise au déficit d’être et aux stratégies de la mauvaise foi. Il voit dans la vie de Baudelaire une logique de l’échec : il semble mettre en œuvre la stratégie de l’enfant boudeur en quête paradoxale de reconnaissance. Maurice Blanchot appelle de son côté l’attention sur le sentiment de bord du gouffre et de désespoir dont Baudelaire est le prophète. Le poète Yves Bonnefoy préfère à une stratégie sordide le chemin fatal vers une mort perçue comme “finitude éclairante” dont le choix s’impose. Il y a pour Baudelaire en chaque homme en permanence deux postulations simultanées, vers Dieu et vers le diable.“Baudelaire veut être reconnu mais fait tout ce qu’il peut pour être réprouvé et, n’étant vraiment ni l’un ni l’autre, cela entretient en lui un désir de vengeance. » (p.179). “L’amer savoir”, acquis par Baudelaire, “l’isole en son siècle qui se partage entre serviteurs de l’idéologie du progrès et défenseurs d’une religion défunte.” (p. 184).

Baudelaire voit en Joseph de Maistre et Edgar Allan Poe ses deux maîtres en raisonnement. Le catholicisme du premier traitant du problème du mal au moyen du péché originel l’éloigne du conformisme romantique et de l’idée de progrès : Baudelaire emprunte à l’auteur de l’Éclaircissement sur les sacrifices le principe de “la réversibilité des douleurs de l’innocence au profit des coupables” (p. 186). Il oscille entre sentiment de culpabilité et d’innocence, ou encore dandy et catholique : il s’exile en Belgique en prétendant s’y punir. Quant à Poe, il lui apporte la modernité et la foule à laquelle le poète isolé est confronté dans la littérature. Il voit agir en l’homme le “démon de la perversité” qui le fait à la fois suicide et homicide.

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“Le sacrifice imaginaire” de Jean Nayrolles (partie 1)

par Jean-Marc Bourdin

Après nous avoir séduits avec Du sacrifice dans l’art (https://emissaire.blog/2020/01/09/du-sacrificiel-dans-lart/), Jean Nayrolles continue de nous éblouir, ou plutôt de nous éclairer, avec un deuxième volume (espérons que ce ne soit pas le dernier, l’art du XXe siècle reste à explorer à la lueur du paradigme sacrificiel) : Le sacrifice imaginaire (paru aux éditions Kimé, 2020). Parti de l’antiquité grecque, il nous avait quittés avec des peintres de la première moitié du XIXe siècle comme Géricault et Delacroix. Il reprend son itinéraire en puisant dans les origines rousseauistes de la Révolution française et celles du romantisme qui vont dominer les préoccupations des artistes du XIXe siècle. Ce long siècle que les historiens font en général débuter en 1789 et se terminer en 1914, s’achève pour l’art en 1913 avec le Sacre du Printemps de Stravinsky et le ballet chorégraphié par Nijinski au théâtre des Champs-Elysées (voir par exemple une tentative de reprise  lors de son centenaire des indications de Nijinski et des témoignages nombreux que sa création en 1913 avait suscitées : https://www.youtube.com/watch?v=EvVKWapctX4 ). Jean Nayrolles signale que cette année 1913 voit également la publication par Freud de Totem et tabou. Le vingtième siècle est ainsi inauguré par les prémices d’une révélation sur les rapports entre la violence et le sacré. René Girard sera appelé en quelque sorte à le conclure par anticipation en énonçant puis étayant progressivement son hypothèse anthropologique du meurtre fondateur et du mécanisme de la victime émissaire entre 1972 (La violence et le sacré) et 1999 (Je vois Satan tomber comme l’éclair). Entre-temps, les historiens ont arrêté le court XXe siècle en 1989 même si d’aucuns préfèrent désormais le terminer en 2001.

Le repérage du Sacrifice imaginaire au cœur d’une religion de l’art qui caractérise le XIXe siècle commence donc avec un Rousseau qui se campe au “centre du monde” pour s’achever sur le “retour du grand Pan” au terme de sept chapitres où la littérature, particulièrement la poésie, et l’opéra sont placés cette fois sur le devant de la scène, reléguant parfois les arts plastiques en arrière-plan même si des ponts sont établis entre ces domaines de la création en permanence par la critique d’art.

Partie 1 : à la suite de Rousseau

Les événements de la vie comme les écrits de Rousseau “sont orientés dans une certaine perspective victimaire”, jusqu’à ses succès et ce dès son premier Discours sur les sciences et les arts en 1750 (p. 37). Artistes et gens de lettres sont désormais en quête de reconnaissance et soumis à l’opinion de leurs pairs mais aussi du public qui peut à tout moment se transformer en foule et à la rivalité de leurs amours-propres. Rousseau s’installe alors dans la situation de victime des autres, à commencer par le Parlement de Paris, mais aussi de lui-même quand il se dévalorise. Avec lui naît l’artiste qui doit sa gloire à sa malédiction et aux persécutions. Il est le prototype d’une longue série. Jean Nayrolles rapproche de manière éclairante la posture empreinte de délire de persécution de Rousseau des Psaumes de supplication de l’Ancien Testament ainsi que du Livre de Job et des Prophètes (Jérémie et le Serviteur souffrant d’Isaïe notamment), partageant avec ces textes le point de vue de la victime. Non sans attirer l’attention du lecteur sur la part d’auto-sacralisation égocentrique que comporte cette posture littéraire d’un être qui se veut unique. Il est victime de sa réclusion volontaire plus que de la foule qu’il accuse. Se proclamant bouc émissaire universel, intériorisant la structure sacrificielle, il s’offre en modèle de l’ethos romantique de l’unique. La religion de l’art chez les modernes se fonde sur ce sacrifice imaginaire qu’ils ne cesseront de reproduire.

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Conférence : « Dessiner les figures d’un monde possible »

Dans le contexte de la crise sanitaire, l’Association Recherches Mimétiques s’efforce de maintenir un rythme normal de manifestations. C’est par visioconférence que Bernard Perret a présenté ses réflexions sur « ce qui se profile derrière la crise », le 20 novembre dernier.

En voici l’enregistrement intégral. Bienvenue aux personnes qui n’ont pu se connecter en temps réel, et également bien sûr à tous ceux que le sujet intéresse.

Bernard Perret a publié le mois dernier : « Quand l’avenir nous échappe  » aux éditions Desclée de Brouwer.

Le lien vers la conférence :

Cinq ans

René Girard nous a quittés le 4 novembre 2015. Pour marquer ces cinq années, voici l’hommage que Michel Serres a prononcé à sa mémoire, le 15 février 2016 en l’église de Saint-Germain-des-Prés. C’est un commentaire des Sept dernières Paroles du Christ. La musique de Haydn accompagnait cet hommage ; ci-dessous à la fin du texte, des liens permettent de retrouver cette œuvre.

Michel Serres

Paroles du Christ : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Paroles des hommes : Aussi loin que nous remontions en nos souvenirs personnels ou par la mémoire de l’histoire, nous étonne la répétition monotone de nos fautes de violence : nous faisons la guerre, nous versons le sang, blessons des innocents, les enfants et les femmes, exploitons les faibles et les misérables, infligeons à autrui des hiérarchies vaines, des cruautés physiques, des humiliations sexuelles ou affectives, jouissons tous les jours du spectacle de la mort, saccageons la face de la Terre, méprisons la connaissance et la beauté… Nous devrions au moins avoir appris depuis notre origine ce que nous faisons. Comment pouvons-nous encore ignorer ce péché originel inscrit au plus noir de nos âmes et continûment dans notre histoire : cette pulsion meurtrière ?

Seul un Dieu d’une miséricorde infinie pourrait nous pardonner la série infinie de ces actes infâmes et l’inconscience où nous restons de ne cesser d’y revenir.

Paroles du Christ qui demande à Dieu qu’Il efface les fautes monotones des hommes : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

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Paroles du Christ : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

Paroles des hommes : Nous voulons réussir notre vie. De la paille d’une étable qui vit sa naissance chez les animaux, d’une vie errante sans domicile fixe ni table, jusqu’au supplice final réservé aux misérables, Jésus-Christ donne l’exemple d’une vie ratée ; voilà le premier Dieu qui accepte de mener une existence minuscule, sans maîtrise ni domination, parmi des hommes de rien, jusqu’à l’échec mortel. De cet oubli de la puissance et de la gloire, de ce naufrage social, d’une telle sortie de l’histoire, d’une telle fragilité naturelle jaillit une résurrection surnaturelle.

Son voisin de peine, le larron, donne, lui, l’exemple qu’une vie, plus ratée encore, peut aussi et soudain, par une grâce d’extrême minute, réussir. Cette espérance fait vivre : un seul mot peut nous sauver. Un seul mot peut nous ressusciter.

Le mot de qui ? Écoutons la parole des amants : dans mes bras, aujourd’hui, tu seras au paradis.

 Paroles du Christ qui chante l’espérance des misérables et enchante les amants : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

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Paroles du Christ : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.

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