Le meurtre fondateur, un mythe paléolithique ?

par Jean-Marc Bourdin

La deuxième thèse de la théorie mimétique postule que le mécanisme de la victime émissaire est fondateur des sociétés humaines. Il coïnciderait avec l’hominisation qu’il aurait déterminée et donc remonterait – au moins – à l’apparition de l’homme moderne, notre espèce homo sapiens sapiens, aujourd’hui située il y a 200 à 300 000 ans ; et plus probablement à la bifurcation entre grands singes et premières espèces qualifiées d’homo. Des situations de tous contre un ont au demeurant été observées par des éthologues dans des populations de chimpanzés, information déjà signalée dans le blogue. Également dans le blogue, nous avons évoqué l’identification d’un culte du crâne dans un site cérémoniel en Anatolie au mésolithique, avant la révolution de l’agriculture et de l’élevage. Reste une zone de plusieurs centaines de milliers d’années, voire de plusieurs millions d’années dans laquelle les données archéologiques et paléoanthropologiques manquent ou sont interprétables de manière plus que hasardeuse.

Face à cette impasse, peut-on solliciter les mythes de manière scientifique ? Les mythes renvoient-ils comme le postule la théorie mimétique à des événements réels qu’on appellerait aujourd’hui lynchage remontant au moins au Paléolithique, voire plus loin encore dans l’histoire de l’humanité ? Pour être traitée, cette question doit être décomposée en deux items :

1/ Les mythes, ou du moins certains d’entre eux, sont-ils la relation d’événements réels plus ou moins mensongère, estompée ou édulcorée dans la durée et du fait de leur transmission longtemps orale ? 

2/ Fictions symboliques ou témoignages altérés, ces récits peuvent-ils remonter au moins au Paléolithique ?

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« Social Taming » : le seul jeu vidéo…

par Jean-Louis Salasc

(Article précédemment paru dans la revue de jeux vidéos « Joypad Fan Mag », n° 491 de novembre 2029)

Encore peu connu, cet extraordinaire jeu vidéo devrait rapidement devenir un mythe au panthéon de la manette, bien au-dessus des Grand Theft, Mario Kart ou autres Call of Duty. Les membres de notre rédaction l’ont testé sans complaisance : ils en sont sortis sidérés et conquis ; c’est un sans faute absolu, et même plus que cela.

A première vue, le produit est classique, dans la tendance actuelle des jeux polymorphes : stratégie, simulation, combats, management, etc. « Social Taming » (1) ne s’enferme pas dans un genre précis. Le joueur s’aperçoit rapidement qu’il va devoir mobiliser toutes ses capacités mentales, émotionnelles voire physiques, tant, par exemple, les situations de crise se révèlent éprouvantes. Mais c’est tout l’attrait du jeu, dont le caractère addictif atteint une intensité inconnue jusque là.

L’objectif général d’une partie est de soumettre un ou plusieurs peuples au profit d’une oligarchie dont vous êtes le meneur. Comme ressources, le jeu propose la contrainte, la corruption, l’idéologie ou encore la désinformation. Les obstacles que ses algorithmes vous opposent sont nombreux, mais se ramènent finalement à une source unique : sans cesse apparaissent des personnes qui aspirent à s’accroître dans leur être et atteindre à une autonomie. Comme votre mainmise entrave leur liberté, elles deviennent vos adversaires. Pour compliquer la donne, le programme active évidemment des oligarchies concurrentes à la vôtre.

Le paramétrage des populations est d’une incroyable richesse : culture, mœurs, niveau d’éducation, historial, acquis scientifiques, religions, caractéristiques linguistiques, structures sociales, régime politique, etc.

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Le fleuve de l’éternité

par Jean-Louis Salasc

Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !

Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.

*****

René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare.  Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »

William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »

RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »

WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »

RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »

WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »

RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique.  Une telle lecture est-elle correcte ? »

WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »

RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »

WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »

RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »

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Une nouvelle guerre civile au Liban ? Le diable est dans le miroir…

par Régina Sniefer

Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.

« Et maintenant, ma femme et moi,
 nous restons tous deux assis devant le miroir,
et nous regardons sans le quitter une seule minute :
mon nez mange ma joue gauche,
mon menton coupé est tordu,
mais le visage de ma femme est ensorceleur ;
et une passion folle, sauvage m’envahit.
J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme
d’une voix à peine perceptible murmure :
« Comme je suis belle ! »
LE MIROIR DEFORMANT
Anton Tchékhov (1884)

Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.

Mémoires, miroir brisé
Ces « passés qui ne veulent pas passer »
Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung

Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ?  L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?

Guerres intestines et miroir des clones
«  Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient,
ils s’ouvrent sur les enfers. »
Jean COCTEAU, ORPHEE

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Des choses cachées depuis la fondation du Globe

par Joël Hillion

Ce jour le 3 octobre, mais en 1990, sortait Les Feux de l’envie, que René Girard avait publié en anglais sous le titre ‘A Theater of Envy’. Ce livre hors du commun présente la théorie mimétique, et propose simultanément une interprétation originale et puissante de l’œuvre de Shakespeare, interprétation précisément fondée sur cette théorie. Pour marquer cet anniversaire, Joël Hillion nous offre un florilège de citations du poète anglais qui illustrent à quel point ce dernier avait saisi les mécanismes que René Girard dévoilera.

René Girard, dès Mensonge romantique et vérité romanesque, reconnaît sa dette envers William Shakespeare. Aurait-il même découvert la théorie mimétique sans lui ? Interrogé dans Quand ces choses commenceront, il a cette confidence : « Chaque fois que je rouvre mon Shakespeare, je ne suis jamais déçu. […] Dans les comédies, c’est le désir mimétique qui marche le plus fort bien sûr, mais, dans les tragédies, Jules César surtout, c’est le mécanisme victimaire et le sacrifice. […] Ne me lancez pas sur Shakespeare, ou vous n’en finirez pas ! » C’est en reconnaissance de ce qu’il doit à Shakespeare qu’il a écrit Les Feux de l’envie.

 D’une certaine façon, René Girard a révélé ce que Shakespeare avait déjà conçu et exprimé avec ses mots, son langage poétique. Bien qu’il ait tout compris à la « théorie mimétique », Shakespeare ne pouvait évidemment pas en avoir « fixé » le vocabulaire. Il était poète et dramaturge, pas anthropologue. Des notions comme la « médiation interne », le « désir métaphysique » ou la « méconnaissance » sont présentes dans son œuvre mais les mots qu’il utilise sont différents des nôtres. Il arrive, ce faisant, que ses inventions soient lumineuses.

On ne peut pas lire ou entendre Shakespeare sans croiser, un peu partout, la « théorie des doubles », la « rivalité mimétique », les thèmes du désir et du sacrifice. Dans les seuls Sonnets, on peut trouver un trésor d’expressions parfaitement girardiennes enrichies du génie poétique de Shakespeare. En voici un petit florilège.

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Quand l’avenir nous échappe

Le dernier ouvrage de Bernard Perret vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer ; en voici l’avant propos.

Rattrapé et dépassé par l’événement

« Quand le projet de ce livre a été conçu, personne ne se doutait que la pandémie du Covid-19 allait prendre une dimension catastrophique et devenir l’un des événements majeurs de ce début de millénaire. Un événement dont on est loin d’avoir mesuré toutes les conséquences mais qui, à coup sûr, ébranle bien des certitudes.

Cette irruption de l’inattendu m’a placé en tant qu’auteur dans une situation délicate : il se trouve en effet que le thème central du livre que j’avais commencé d’écrire est le rôle des catastrophes dans l’évolution des sociétés. J’y développe l’idée que le processus de civilisation a toujours été le résultat imprévisible de réponses apportées en situation à des événements dramatiques ou à de nouveaux problèmes de coexistence sociale. Ce schème de pensée, que je qualifie, au risque assumé du malentendu, d’apocalyptique, me semble le seul à même de permettre l’intégration de ce que nous savons des menaces écologiques dans une vision sensée de l’avenir. Les virus n’étaient pas absents de mes premières réflexions, mais ils n’occupaient qu’une place modeste parmi d’autres scénarios catastrophes, après les inondations, les canicules, les famines et les incendies géants. Pas plus que d’autres, je n’avais anticipé ce que nous venons de vivre. Ce qui toutefois m’apparaissait déjà, c’est notre incapacité à nous transformer sans y être contraints, même lorsque les menaces dont nous avons connaissance annoncent des catastrophes quasi certaines.

Face au changement climatique, il est trop évident que nous ne ferons rien, ou pas grand-chose, tant que des catastrophes répétées n’auront pas rendu l’immobilisme intenable, incapables que nous sommes de reconnaître l’obsolescence de notre vision du progrès. Pour donner sens à ce constat quelque peu désespérant, il faut prendre du recul et considérer à la fois le rôle des événements imprévus dans l’histoire et celui des contraintes sociales dans le développement de la civilisation. Mon ambition était et demeure de développer ces deux thèmes dans les registres politique et philosophique, en prenant pour hypothèse que seul un discours politique assumant une dimension prophétique pourrait être à la hauteur de la situation. Qu’entendre ici par « prophétique » ? Essentiellement le fait de prendre acte des limites de la raison politique, non pour s’en délecter, mais pour transformer en énergie morale et en créativité la conscience aiguë d’un écart entre le nécessaire et le politiquement réaliste.

La crise sanitaire confère à ces questions une actualité et un relief nouveaux. Ce qui n’était qu’une projection dans un futur incertain s’est soudain concrétisé dans une réalité obsédante et anxiogène. Ce bouleversement imprévu n’a fait que renforcer ma détermination de suivre cette ligne de pensée, mais, en me faisant vivre une expérience en rapport direct avec le sujet du livre, il ne pouvait rester sans conséquence sur la hiérarchie et l’agencement des arguments. Toute la difficulté étant de penser un présent inquiétant sans perdre de vue ce qui se profile juste derrière et qui ne l’est pas moins. Difficulté d’autant plus grande qu’à la crise sanitaire va s’ajouter une crise économique et sociale encore plus longue et ravageuse, qui risque de faire passer l’écologie au second plan malgré les bonnes intentions affichées. En achevant cet ouvrage, il m’est d’ailleurs arrivé de me demander s’il était bien raisonnable de prétendre éclairer l’avenir dans un moment où le présent lui-même est si peu pensable et si lourd de menaces immédiates – une situation où nul ne sait pendant combien de temps nous devrons porter un masque dans l’espace public, éviter les rassemblements et limiter les contacts sociaux, ce qui, indépendamment de l’effet du renforcement inéluctable des contraintes écologiques, hypothèque le redémarrage de la consommation et donc la relance économique. Il n’est pourtant pas plus justifiable aujourd’hui qu’hier de se dérober au devoir d’anticiper les catastrophes avant qu’elles ne se produisent.

Ce serait mal comprendre l’objet de ce livre que d’y voir un scénario de transition écologique. Il a plutôt pour objectif paradoxal de faire apparaître notre incapacité à concevoir un tel scénario au vu de ce que l’on peut connaître du fonctionnement des sociétés contemporaines. Mais ce diagnostic pessimiste est contrebalancé par la conviction que nous ne cessons jamais de nous réinventer, individuellement et collectivement, sous la pression des événements. « Je n’étais pas du tout préparée à cela », disait une jeune infirmière, et elle n’est pas seule à l’avoir pensé.

Pourquoi, dès lors, vouloir scruter l’avenir ? Le meilleur service qu’un intellectuel puisse rendre à la collectivité, c’est de dessiner des figures d’un monde possible. Il n’est jamais inutile de produire des éléments d’imaginaire collectif qui pourront être utilisés le moment venu pour inventer des réponses à des crises que nous n’aurons pas su éviter. Car si ce livre invite à cultiver à l’égard de l’avenir une attitude d’attente ouverte sur l’inattendu, une espérance qui ne dépend pas d’une « croyance anticipatrice fondée sur l’expérience[1] », il n’en demeure pas moins nécessaire de s’y projeter en s’appuyant sur des pensées rationnelles. »

Bernard Perret


[1]    Vincent Delecroix, Apocalypse du politique, Desclée de Brouwer, 2020, p. 327.

Quand René Girard rencontre Shakespeare

par Daniel Laufer

Notre petite chronique Shakespeare/Girard reprend cette semaine un article de Daniel Laufer, publié en 2016 dans le Revue des Deux Mondes.

Shakespeare eût été bien étonné d’apprendre qu’il avait élaboré au travers de ses comédies comme de ses tragédies une théorie de la rivalité mimétique. C’est pourtant bien le génie de cette conception que René Girard lui attribue dans son magnifique ouvrage « Shakespeare Les Feux de l’envie » (1), et non à tort comme on va le voir.

Le propre des grands chefs-d’œuvre, c’est d’être inépuisables. Non pas que l’auteur prétende écrire une œuvre où il cacherait toutes sortes de trésors que les lecteurs ou les critiques mettront à jour avec plus ou moins de bonheur ; c’est son génie qui lui inspire la profondeur, à différents degrés et sur différents plans, de sa création, et cette profondeur lui est naturelle ; elle n’est pas calculée. Mais il faut réciproquement un œil de génie pour découvrir telle trame secrète qui innerve l’œuvre, comme Girard nous la fait découvrir d’abord dans Les deux gentilshommes de Vérone, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien, puis Comme il vous plaira, La nuit des Rois, d’une manière éclatante dans Troïlus et Cressida, et tout autant dans Timon d’Athènes, Hamlet, le Roi Lear, Jules César, le Marchand de Venise, Richard III, Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, le Conte d’hiver, enfin la Tempête… et même les Sonnets.

C’est à dessein que nous rappelons tous ces titres, car Girard ne s’est pas contenté d’évoquer la rivalité mimétique dans l’œuvre de Shakespeare au cours d’une démonstration académique, il jette le faisceau de son regard sur chacun des principaux protagonistes comme s’il devait être le metteur en scène de chacune de ces pièces.

« Don Quichotte ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. »

On n’échappe pas ici à un bref rappel de l’origine et la substance de la conception girardienne, si l’on veut comprendre sa lecture de Shakespeare. « Mensonge romantique et vérité romanesque » (2) s’ouvre sur la description du héros de Cervantès : Don Quichotte est celui qui a renoncé sans le savoir à son indépendance intellectuelle et morale, il ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. Ce désir de l’autre, on le retrouve dans toute la grande littérature : Mme Bovary, le Rouge et le noir, les snobs de Proust, les Stéphane Trofimovitch de Dostoïevski.

Lorsque la distance est grande entre le sujet et le modèle, ce que Girard appelle la médiation externe, aucune rivalité n’est possible avec le médiateur ; mais dès qu’il s’agit de médiation interne, c’est-à-dire dans les occurrences où sujets et modèles sont proches, comme dans le Rouge et le noir ou chez Flaubert… et bien sûr chez Shakespeare, le désir de l’autre ou le désir selon l’autre devient inévitablement rivalité mimétique.

Nous nous limiterons à un seul exemple, d’ailleurs choisi presque au hasard, tant foisonnent les dialogues d’un mimétisme…girardo-shakespearien :

« La théorie mimétique shakespearienne se déploie, écrit Girard, dans le Songe, de façon quasiment pédagogique : le discours d’Héléna traite d’abord de la nature ontologique du désir dont le modèle fait l’objet ; ensuite vient une conversation qui porte sur les moyens de mettre en œuvre ce désir.

Comment une jeune fille peut-elle se transmuer en sa médiatrice ? Il lui faut faire de sa propre existence une imitation mystique et scrupuleuse de sa divinité. Ayant cette dernière sous la main, c’est à elle [Hermia] qu’Héléna demande directement conseil :

Oh ! Apprends-moi tes façons d’être, et par quelle magie

Tu règles les battements de cœur de Démétrius ! (I,1)

Ainsi Girard conclut-il dans son introduction :

Shakespeare peut être aussi explicite que certains d’entre nous au sujet du désir mimétique et il a pour cela son propre vocabulaire, suffisamment proche du nôtre pour permettre une reconnaissance immédiate. Il parle de désir suggéré, de suggestion, de désir jaloux, de désir émulateur etc., mais le mot capital est celui d’envie, employé seul ou dans des expressions composées… L’envie convoite cette supériorité d’être… qui fait honte à l’envieux, surtout depuis l’avènement de l’orgueil métaphysique au temps de la Renaissance. »

C’est une lecture passionnante que de suivre les personnages shakespeariens en compagnie de Girard ; on a comme l’impression de les débusquer, d’atteindre leur être. Il nous paraît impossible aujourd’hui de monter n’importe quelle œuvre de William Shakespeare en faisant l’impasse sur cette révélation.

Metteurs en scène : à bon entendeur, salut !

  1. René Girard, Shakespeare Les feux de l’envie. Traduit de l’anglais par Bernard Vincent. Grasset éd. 1990. 437p.
  2. Les quatre ouvrages fondamentaux de René Girard, soit Mensonge romantique et vérité romanesque, La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire, ont été réédités en un volume chez Grasset en 2007, lequel comprend une large introduction de l’auteur, indispensable à qui veut avoir en main une synthèse de son œuvre.

Lien vers la publication initiale :

Les enfants d’Apollonios

par Jean-Louis Salasc

Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.

Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.

Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».

Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?

Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).

Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…)  Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.

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Qu’ajoute Shakespeare à la théorie mimétique ?

par Joël Hillion

A suivre dans les semaines qui viennent quelques articles autour de Shakespeare…

Ayant compris très tôt que le désir mimétique, la rivalité entre pairs, la compétition des doubles, conduisent à une violence sans fin, Shakespeare expérimente, avec son théâtre, pendant la vingtaine d’années que dure sa carrière, toutes les « figures » de la crise mimétique. De La Comédie des erreurs (1592), et surtout des Deux Gentilhommes de Vérone (1594) au Conte d’hiver (1610), il étudie comment les crises se déclenchent et quelles en sont les conséquences. Elles sont toutes catastrophiques et les « résolutions » sont généralement sacrificielles. D’où la réputation de son théâtre qui serait essentiellement sanglant.

Les familles ennemies, Montaigu et Capulet, ne se réconcilient que sur la tombe de leurs enfants, et reconnaissent que c’est leur haine mutuelle qui les a poussées au sacrifice. Roméo et Juliette est écrite dans la première période de Shakespeare, vers 1595. Le dramaturge ne possède pas d’emblée les clés de la crise mimétique ― même s’il la met superbement en scène ― mais elle concentre déjà toute son attention et son talent.

Progressivement, le dramaturge va « travailler » sur des scenarii de moins en moins tragiques. Dans Beaucoup de bruit pour rien, comédie écrite vers 1599, les doubles abondent, s’opposent ; on frôle la tragédie la plus noire, mais il se trouve un intercesseur (Don Pedro) pour éviter le pire, pour dévier la violence fatale (Héro, la victime désignée, passe pour morte mais elle échappe finalement au sort classique des boucs émissaires). Dans le théâtre de Shakespeare, le dernier mort de mort violente ― dans une lapidation hystérique ―, c’est Coriolan (1607-1608).

Dans ses dernières « romances », toute fin cathartique a disparu. Beaucoup de lecteurs, et presque que tous les critiques, ne comprennent pas pourquoi et traitent ces pièces de « mystery plays ». Shakespeare achève sa carrière en mettant en scène une issue absolument non violente au drame des doubles, et il écrit La Tempête, en 1610. À la place du meurtre rituel, il n’y a aucune victime, aucun mort ; après la tempête mise en scène par Prospero ― une tempête qui est un condensé de crise mimétique ―, il n’y a pas de sacrifice autre que virtuel (la féérie à laquelle nous assistons). À la place, nous trouvons une scène de pardon mutuel (entre frères ennemis), un renoncement réciproque à la vengeance et une réconciliation finale : ‘O wonder ! O brave new world !’, s’écrie Miranda.

En moins de vingt ans, Shakespeare est donc passé de la violence gratuite qui nous fascine ― celle de Richard III, un tueur qui sème la terreur et en jouit jusqu’à l’extase (1592) ―, à la vision apaisée d’une humanité susceptible d’être « rachetée ». Ainsi essaie-t-il de nous convaincre, nous spectateurs, que la violence n’a pas toujours raison et que la « montée aux extrêmes » n’est pas inéluctable. Encore faut-il, comme Prospero, renoncer à notre magie (c’est-à-dire à notre méconnaissance), et ― plus difficile encore ― nous faut-il admettre que la violence n’est pas le fait du destin, des dieux jaloux, etc. mais que c’est bien nous qui en sommes responsables. Cela passe par une conversion semblable à celle redécouverte et décrite par René Girard, quatre siècles plus tard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

Optimisez votre cerveau

par Jean-Marc Bourdin

Désormais contributeur de notre blogue, Jean-Michel Oughourlian (JMO) est une des plus grandes figures de la théorie mimétique et le plus ancien parmi les fidèles de René Girard.

S’il avait commencé à s’intéresser à la pensée de René Girard très tôt dans ses recherches, ce dont témoigne la publication en 1974 de La personne du toxicomane, il participe très activement au livre d’entretiens déterminant de René Girard Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, lequel donne pour la première fois une vision complète des trois hypothèses sur lesquelles repose la théorie mimétique. A la suite de cette collaboration, JMO s’engage dans l’élaboration de sa propre déclinaison de la théorie du désir dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie et fonde sur elle sa pratique thérapeutique : il la nomme psychologie interdividuelle et, plus récemment, métapsychologie mimétique. Il publie dès 1982 Un mime nommé désir, sous-titré “Hystérie, transe, possession, adorcisme”, révélant par ce spectre large sa volonté d’unifier la compréhension de comportements et de situations psychologiques divers dans l’espace et le temps.

A partir de 1995, la découverte des neurones miroirs fournit des vérifications expérimentales à ses hypothèses et lui permet de présenter ses recherches sous un nouvel angle en proposant une nouvelle topique, non pas métaphysique mais physiologique, fondée sur l’organisation et le fonctionnement du cerveau tels que révélés par le PET Scan (Tomographie à Emission de Positons, procédé d’imagerie médicale dont le but est d’étudier l’activité d’un organe) : il ajoute à la distinction entre cerveau cognitif et cerveau émotionnel popularisée par Antonio Damasio, un cerveau mimétique qui nous met en relation avec les autres. Même si JMO estime aujourd’hui qu’il n’est pas localisable en un lieu exclusif, mais que tous nos neurones auraient une fonction miroir, Notre troisième cerveau (2013) entre dans une sorte de débat permanent avec les deux “autres” cerveaux : ce sont donc trois fonctions cérébrales qui se combinent, notre cerveau mimétique étant toujours à l’initiative, du fait de son rôle relationnel de perception. “Les deux autres cerveaux interviennent ensuite pour justifier et cautionner ce mouvement ou, au contraire, pour tenter de le freiner. Mais ils n’y parviennent pas toujours.” Dès lors, une nouvelle pratique de la psychothérapie est envisageable sur cette base théorique. Elle est susceptible de s’appuyer sur des objectivations fournies par les observations livrées par les PET Scans. Elle vise à mettre en harmonie ces trois cerveaux et éteindre les incendies qu’un rien dans la relation à l’autre est susceptible de déclencher à tout moment.

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