Nous revenons de loin… et il y a encore bien du chemin à parcourir

par Jean-Marc Bourdin

À travers des combats sans relâche et des évolutions d’un droit pourtant souvent contesté, la période actuelle nous fait vivre une révolution anthropologique sans précédent : celle de la remise en cause des violences commises contre les personnes vulnérables. La médiatisation des crimes de pédophiles et de ce qui est désormais appelé féminicide ainsi que des viols et des agressions sexuelles ou encore du harcèlement au travail ou à l’école nous signale que du nouveau est en train d’advenir. Tout ceci a longtemps été plus ou moins dans l’ordre des choses : la domination de l’homme sur la femme, celle des adultes sur les enfants, celle du patron sur ses employés, celle des vainqueurs sur les soumis, etc. Il n’y a pas si longtemps, cette dernière prenait encore les formes de l’esclavage ou du travail forcé colonial qui synthétisait l’ensemble de ces dominations (il faut lire Underground Railway de Colson Whitehead sur la société américaine du XIXe siècle, l’incarnation romanesque rend la vérité des situations plus tangible que l’essai). Dans certains cas, le droit de vie et de mort sur des êtres vivants s’est maintenu jusques au XIXe siècle, voire sous des formes plus ou moins atténuées au XXe siècle. Dans tous les cas, le droit d’user et d’abuser était toléré.

Le pater familias romain détenait la patria potestas (puissance paternelle), le pouvoir de vie et de mort sur femmes, enfants et esclaves. Malgré des évolutions notables et bénéfiques et une influence évangélique peu contestable sur la longue durée, des résidus considérables de ce pouvoir patriarcal continuent de se manifester dans les quatre grandes aires culturelles de notre monde : chrétienne, arabo-musulmane, indienne et chinoise. Car ce n’est pas le monde romanisé qui est le seul ni sans doute le principal tenant des droits exorbitants que s’arrogent les forts sur les faibles.

Ce qui se passe aujourd’hui à l’issue d’un long cheminement qui est loin d’être terminé devrait nous conduire à l’horizon évident du respect universel des droits de l’autre, quel qu’il soit. Mais cet horizon reste inatteignable, voire à repousser pour tant de nos contemporains.

La violence a toujours les mêmes arguments de légitimation : l’autre a commencé, l’autre me doit la soumission, l’autre n’est pas humain, l’autre ne partage pas mon identité, etc. Et ma foi, ils résistent toujours et sont toujours évoqués malgré leur absurdité. Les conjoints violents recourent allègrement aux deux premiers, le dernier est volontiers employé dans les débats sur les migrations. Seul, le déni de l’humanité de l’autre (qui n’a pas été le seul fait des sociétés archaïques) est en net recul : il est devenu difficile de justifier des violences en invoquant l’inhumanité de ceux qui les subissent. Mais, il en reste néanmoins une trace dans la conviction bien ancrée et largement partagée que certains sont moins humains que d’autres : le racisme et l’antisémitisme ne renoncent pas si facilement devant la biologie et l’anthropologie.

Tout ceci pour dire que les observations répétées de René Girard sur notre tendance générale à occulter la violence par tous moyens sont bien fondées. Ses résurgences et sa permanence, même dans une époque qui se dit et se veut la moins violente de l’Histoire non sans quelques arguments acceptables, en apportent une confirmation définitive. Comme il le souhaitait, toute anthropologie, toute “science des rapports humains”, pour reprendre une de ses expressions qui me touche profondément, devrait partir de la violence et sans cesse y revenir pour favoriser son reflux. Le point de vue des victimes devrait être celui de l’Histoire, du religieux, du politique et, pourquoi pas, de l’économie (le “prix Nobel” décerné en 2019 à Esther Duflo, Michael Kremer et Abhijit Banerjee pour leurs travaux sur « l’allègement de la pauvreté globale », semble aller un peu dans ce sens, mais une hirondelle ne fait pas toujours le printemps). Il devrait être, à l’évidence, celui de la justice dont c’est la vocation de défendre les droits et de réparer les dommages. Et pourtant, le “parole contre parole” suffit dans bien des cas à empêcher l’application de droits formellement reconnus. Et comme me le signale Hervé van Baren, cette application se heurte aux réalités économiques, aux sentiments identitaires et aux limites intrinsèques du droit (il doit se limiter à la distinction entre le licite et l’illicite et s’appuyer pour ce faire sur la preuve qui, à défaut d’être matérielle, exige l’aveu.

Indéniables, les progrès de l’époque sont loin d’être définitivement acquis. Les différentes manifestations des “populismes” (prenons ce terme même s’il est contesté selon son usage commun) viennent le démontrer : la légitimation de la violence prend alors chez eux la forme perverse de son exercice en faveur de personnes qui s’estiment vulnérables, dédouanant par avance une libération de la violence contre d’autres personnes. Et l’aliénation est plus que jamais l’objectif du capitalisme spéculatif comme le démontre Pierre-Yves Gomez dans L’esprit malin du capitalisme.

Tout programme politique digne de ce nom devrait évaluer l’impact des mesures qu’il prône et met en place à l’aune de cette question : font-elles plus ou moins de victimes parmi les personnes vulnérables et quel est le degré de gravité des dommages qu’elles subissent ?

Merci à Christine Orsini et à Hervé van Baren de leur relecture attentive et de leurs conseils avisés.

« J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot »

par Jean-Marc Bourdin et Hervé van Baren avec la participation de Christine Orsini

Pour recruter, l’armée de terre française a élaboré une stratégie publicitaire intéressante. Elle est ainsi explicitée : « Avec la professionnalisation des armées, le recrutement du personnel militaire est confronté à une concurrence permanente sur le marché de l’emploi. Il s’agit désormais pour les armées d’attirer une ressource vers un métier caractérisé notamment par des sujétions que ne connaît pas le secteur civil. Pour cela, elles doivent promouvoir auprès de l’ensemble des jeunes, et particulièrement ceux issus de milieux modestes dans le cadre du plan égalité des chances, les valeurs portées par l’institution, les responsabilités rapidement confiées, les perspectives de promotion sociale qu’assurent les capacités de formation continue et la stabilité professionnelle. »

Il faut dire que depuis la fin de la conscription et la constitution d’une armée de métier, le cadre juridique qu’elle utilise à titre principal est le contrat à durée déterminée à possibilités de prolongation limitées, ce qui entraîne une rotation rapide des effectifs. Bref le recrutement est devenu une mission majeure des ressources humaines militaires.

Dans une récente campagne de l’armée de terre, une affiche montrant une jeune femme en uniforme, Lucie, est surmontée par un slogan : « J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot. » Les publicitaires et le commanditaire assument sans détour un paradoxe.

Pour sortir du lot, devenir unique ou à tout le moins remarquable, le chemin suggéré est de rejoindre les rangs, pour ne pas dire rentrer dans le rang, ce qui est l’association habituelle de ces deux termes. Et il est vrai que rejoindre les rangs signifie revêtir un uniforme, se soumettre à la discipline, se comporter dans le respect de stéréotypes… Autant dire le choix de l’anonymat, c’est-à-dire de l’indifférenciation. Comment sortir du lot ainsi ? Un tel paradoxe semble aporétique. Et pourtant, nous le savons bien, ce paradoxe n’est autre que celui du désir mimétique, soit le mécanisme même de toutes les relations sociales humaines. La consommation de masse et la mode n’ont pas d’autre ressort. Le désir est de sortir du lot, son caractère mimétique conduit à son contraire, rejoindre les rangs que constituent les imitateurs.

Bien sûr, l’époque y met une pincée de « diversité ». L’affiche nous montre trois visages : outre Lucie, la femme, un homme noir et un bout d’un homme blanc. Mais les trois ont rejoint les rangs, portent le même uniforme et sont dotés de la même arme. Cette diversité politiquement correcte se fond dans un unique creuset : « les rangs ». Cela fait d’ailleurs partie du cahier des charges exposé dans la stratégie : « l’ensemble des jeunes, et particulièrement ceux issus de milieux modestes dans le cadre du plan égalité des chances ». Pour Christine Orsini, la composition de l’image est essentielle pour la réception du message. Il s’agit d’une femme et d’un Noir, deux représentants de ce qu’on appelle les minorités visibles. Pour eux, sortir du lot, c’est sortir d’une certaine marginalité sociale, accéder à l’égalité de fait en se fondant dans la « majorité » dont on aperçoit le genre et la couleur à l’arrière-plan. L’armée comme moyen d’intégrer la société : c’est ici une invitation paradoxale à faire partie d’un club qui exige comme droit d’entrée que le postulant renonce à sa « différence ».

Revenons un instant aux fondements de la théorie mimétique. L’illusion romantique, « sortir du lot », échappe rarement à la fatalité du désir, « rejoindre les rangs ». À moins de prendre au sérieux l’ordre des propositions du slogan : acceptons d’abord notre condition humaine qui consiste à être dans les rangs pour, ensuite, avoir une chance de sortir du lot. La cause serait le premier membre de la phrase et son effet, le second. Admettre que nous sommes animés des mêmes mécanismes que les autres pour s’en sortir un tant soit peu, telle est la lucidité supérieure dont ont fait preuve les romanciers de génie à en croire Mensonge romantique et vérité romanesque.

Prenons maintenant un recul supplémentaire avec Hervé van Baren. Pour lui, Saint Paul propose peut-être une troisième voie entre l’illusion romantique et la fatalité de la foule, une résolution du paradoxe, qui rejoint notre première conclusion. Un de ses thèmes favoris est comment échapper à la violence de l’ordre humain – la loi – sans se perdre dans la violence de l’anarchie. Sa réponse utilise plusieurs fois la symbolique de la circoncision, et elle tient en un mouvement en trois temps :

– Pour bénéficier de la grâce divine il faut être circoncis : temps de la loi, du conformisme social. « Quelle est donc la supériorité du Juif ? Quelle est l’utilité de la circoncision ? Grande à tous égards ! Et d’abord, c’est à eux que les révélations de Dieu ont été confiées. » (Romains 3, 1-2). « Par ailleurs, que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé. C’est ce que je prescris dans toutes les Églises. » (1 corinthiens 7, 17).

– Pour bénéficier de la grâce de l’Esprit, il faut se libérer de nos jougs : temps de la foi. « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi. Ou alors, Dieu serait-il seulement le Dieu des Juifs ? N’est-il pas aussi le Dieu des païens ? Si ! il est aussi le Dieu des païens, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu qui va justifier les circoncis par la foi et les incirconcis par la foi. » (Romains 3, 28-30). « L’un était-il circoncis lorsqu’il a été appelé ? Qu’il ne dissimule pas sa circoncision. L’autre était-il incirconcis ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n’est rien, et l’incirconcision n’est rien : le tout c’est d’observer les commandements de Dieu. » (1 Corinthiens 7, 18-19).

– Mais cette libération se fait toujours dans la rébellion et génère une anarchie dont la violence surpasse celle de la loi. Elle abolit les différences. Nous pouvons nous libérer sans remettre en question l’ordre social, c’est une libération intérieure qui respecte le besoin d’ordre des humains : « Enlevons-nous par la foi toute valeur à la loi ? Bien au contraire, nous confirmons la loi ! » (Romains 3, 31). « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Étais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d’esclave. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même, celui qui a été appelé étant libre est un esclave du Christ » (1 corinthiens 7, 20-22).

Rappelons-nous avec Girard que l’ordre humain, même s’il fait toujours porter un uniforme, est aussi garant des différences. L’armée, par exemple, n’est pas viable sans une stricte hiérarchisation. L’indifférenciation résulte plutôt de l’abolition des hiérarchies, et dans les quartiers ou les cours d’école l’uniformisation est aussi la règle (jeans déchirés et baskets au lieu de treillis et béret).

Comme dit précédemment, on peut lire la publicité de l’armée de terre comme une invitation à se soumettre à une discipline, à une autorité, pour gagner la liberté, autrement dit accéder à ce troisième niveau qui dépasse à la fois la servitude et la rébellion. Si cette publicité n’est pas mensongère et si l’armée propose vraiment ce genre de carrière, alors rejoignons les rangs et nous sortirons du lot !

Le misanthrope, le libéral et le néo marxiste

par Jean-Louis Salasc

Conversation autour du dernier livre de Pierre-Yves Gomez

Le néo marxiste : Comment voyez-vous cet essai ?

Le libéral : La thèse est claire. Le monde entier serait  pris dans un paradigme, que l’auteur baptise « capitalisme spéculatif ». Il repose sur la foi absolue en une prospérité à venir, grâce à l’innovation et au changement, digitalisation et transhumanisme en tête. Du coup, nous pouvons joyeusement faire de la dette, puisque cette prospérité en résorbera les plus monstrueuses accumulations. L’auteur soutient sa thèse en racontant comment elle épouse les évolutions socio-économiques depuis les années soixante-dix.

Le misanthrope : Je lis tout autre chose. L’auteur veut dédouaner l’espèce humaine du saccage de la planète, pollution, épuisement des ressources, réchauffement climatique, disparition de la biodiversité. Pour cela, il en attribue la responsabilité à un système, en l’occurrence le capitalisme, que l’essor des fonds de pensions américains a financiarisé à outrance.  Défense illusoire : le capitalisme est une invention de l’humanité. Chacun est coupable ; l’auteur récuse toute idée de complot.

Le néo marxiste : Pour moi, ce livre n’est ni une thèse, ni un plaidoyer. C’est une description. Celle de la forme que prend le capitalisme avec les récents développements techniques et sociétaux. Capitalisme dont les vices fonciers sont démasqués depuis longtemps,  je n’ai pas besoin de le dire.

Le libéral : Allons, allons, restons sur le commentaire du livre.

Le néo marxiste : L’auteur explique par exemple comment certains se voient micro-entrepreneurs, alors qu’ils ne sont que les serfs de plateformes numériques.  C’est le récit mensonger du capitalisme actuel. Par contre, je récuse les paragraphes où l’auteur prévient sèchement contre « d’autres récits » alternatifs (vous devinez lesquels).

Le libéral : En somme, l’un comme l’autre, vous approuvez l’angle d’attaque (haro sur le capitalisme), mais rejetez les conclusions.

Le misanthrope : Monsieur le libéral, au lieu de prétendre résumer nos avis, vous feriez mieux de nous donner le vôtre !

Le néo marxiste : Oui, je suis curieux de ce que l’ami du capital pense de ce livre.

Le libéral : Au risque de vous surprendre, j’y vois des points positifs. D’abord, la confiance en l’être humain ; l’auteur y puise une sérénité (c’est son terme) qu’il commente dans les dernières pages. Pour un libéral,  cette confiance va de soi, mais je comprends qu’elle vous heurte, monsieur l’anthropophobe.

Le misanthrope : S’il vous plaît, pas de provocation !

Le libéral : Confiance en l’être humain donc. Je vois aussi une description juste de la situation, en particulier sur les illusions d’une résorption en douceur des amas de dettes.

Le misanthrope : Tiens ? Les dettes vous déplaisent ?

Le libéral : Me déplaisent les taux d’intérêt nuls ou négatifs. Keynes appelait à « l’euthanasie des rentiers » ; des taux pareils conduisent à celle de tous les épargnants ! Ces taux font disparaître les solutions pour placer leurs économies, que l’inflation va ronger petit-à-petit. C’est de la spoliation larvée. Vous savez que le libéralisme tient au respect de la propriété privée.

Le néo marxiste : Nous ne le savons que trop !

Le misanthrope : Ainsi, monsieur le libéral, vous approuvez un ouvrage dont le seul titre est une condamnation explicite de vos convictions ?

Le néo marxiste : En effet : ce titre ne vous a pas effarouché ? Le sens m’échappe de l’allusion à Max Weber (cf. son « Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme ») ; mais le mot « malin » n’est pas synonyme ici de « futé » : il faut le prendre dans son sens majorant, porteur du mal, vecteur de destruction.

Le libéral : C’est-à-dire…  diabolique ? Vous versez dans la théologie maintenant ? Pardon du sarcasme. Oui, le titre est assassin à mon goût. Mais regardez le tableau socio-économique brossé par l’auteur : mainmise mondiale d’une technocratie qui fixe la valeur de toute chose, idéologie de la promesse du lendemain, rejet des régulations traditionnelles (humanisme, familles, communautés, religions), primauté du matérialisme et de la consommation, propriété privée détruite par la dette et l’inflation monétaire, transhumanisme en vue d’un « homme nouveau ». Quand je considère ce tableau, d’autres mots que « capitalisme » me viennent à l’esprit, des mots qui vous sont chers, monsieur le néo marxiste.

Le néo marxiste : Quoi ! Quel culot phénoménal ! Vous vous moquez du monde !

Le misanthrope : Messieurs, messieurs ! Merci de vos polémiques : elles accréditent mon point de vue. En tout cas, elles donnent une idée de la richesse de cet essai.

Le libéral et le néo marxiste (en chœur) : Et peut-être l’envie de le lire…

Pierre-Yves Gomez : « L’Esprit malin du capitalisme », octobre 2019, Desclée de Brouwer, 299 pages

Pierre Yves Gomez a participé à l’Université d’été de l’ARM en 2014. Dans cette vidéo de 8mn, Pierre-Yves Gomez explique comment la pensée de René Girard intervient dans ses recherches :

Lien vers le site Pierre Yves Gomez, biographie et présentation du livre « L’Esprit malin du capitalisme » : https://pierre-yves-gomez.fr/lesprit-malin-du-capitalisme/

René Girard : le miroir et le masque

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par Christine Orsini

Chers amis et abonnés du blogue, nous pensons tous à ce triste anniversaire de la mort de René Girard,  il y a juste 4 ans.

Parmi les hommages qui lui furent rendus, cet article publié le 5 Novembre 2015 nous a semblé mériter votre attention. Il est signé du jeune et talentueux rédacteur en chef du journal en ligne iPhilo, Alexis Feertchak.

En hommage à René Girard,  nous sommes heureux de vous donner en ce jour l’occasion de le relire ou de le découvrir : c’est un très beau texte.

René Girard : le miroir et le masque

Inspirant, vous avez dit inspirant…

par Jean-Marc Bourdin

Il est désormais de bon ton de repérer les signaux faibles, ces signes du temps qui doivent nous permettre de comprendre quelque chose à une époque de changements. Une liste de ceux permettant de soupçonner une radicalisation islamique vient ainsi d’être dressée. Personnellement, je vous propose une autre quête, celle qui nous aiderait à mesurer les progrès dans la compréhension des mécanismes du désir dans nos sociétés. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais j’entends de plus en plus souvent le terme « inspirant ». Ce n’est encore qu’une petite musique, mais elle me semble de plus en plus jouée. Une fois que nous sommes en alerte, elle devient plus présente. Il est clair que son sens ne relève pas ici du lexique médical, mais bien de celui de l’art ou encore de celui du management.

Ainsi Cadremploi a fait connaître en 2017 une étude d’un cabinet américain, Bain & Company, sur le leadership, étude qui s’appuie nous dit-on sur 10 000 témoignages. Sa conclusion : « encadrer c’est bien, inspirer son équipe c’est mieux ». L’antienne est depuis régulièrement reprise dans les colloques et séminaires infligés aux cadres dirigeants. 33 qualités feront de vous un leader pleinement inspirant, mais quatre suffisent pour que vous soyez reconnu comme tel.

Attention, ce ne sont pas les qualités que vous vous attribuez, mais celles qui vous sont reconnues. Néanmoins, il vous est loisible de faire un travail sur vous pour les acquérir, voire sans doute pour donner à croire qu’elles sont vôtres. Bonne nouvelle quand même de la part des auteurs de l’étude, « aucune combinaison de qualités n’est meilleure qu’une autre. Ainsi, il n’y a non pas une, mais bien des milliers de façons d’inspirer les autres en travaillant à leurs côtés. »

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On trouve naturellement dans ce tableau bien des poncifs de la socio-psychologie des organisations. Mais ce qui semble intéressant dans l’affaire est la reconnaissance implicite de l’importance d’un rapport humain déterminant entre leader et salariés : il doit être un modèle ou encore un exemple. Si le premier quadrant se veut une psychologie du soi et de sa maîtrise (« développer ses propres compétences »), les trois autres pointent des qualités relationnelles : « nouer des liens », « donner le ton » et « mener une équipe ». Dans ma propre représentation, je proposais autrefois quelque chose de plus simple mais qui tend à se recouper : les trois H, à savoir Humanité, Humilité et… Humour.

Bref il faut que le leader sache rendre désirable par les autres ce qu’il désire lui-même. Et pour ce faire, le mieux est encore de donner l’exemple. Après le marketing et la publicité, une autre science des rapports humains et son application pratique, la psychodynamique de groupe et le management, semblent ainsi s’appuyer sur une compréhension empirique du désir mimétique. Et alors que la théorie de René Girard se focalise sur celui qui désire et son ignorance des mécanismes qui l’agissent, tant la publicité que le management travaille à faire émerger et à consolider la souveraineté que recherche un modèle délibéré, laquelle lui confère sa puissance d’être et d’agir. À côté du constat que nous désirons en méconnaissance de cause, la cause étant ici le mécanisme mimétique, il existe une approche possible de l’autre pôle des rapports humains, celui du modèle conscient de ce qui est en jeu : il s’agit alors d’identifier des conditions à réunir, plus haut appelées des qualités, pour déclencher une mobilisation à son avantage. Une « science » du leader désirant suggère une pratique, sans doute en partie inévitablement manipulatoire, pour obtenir l’adhésion de son équipe. À partir du moment où le mécanisme est compris, il est souvent tentant de l’utiliser à son profit.

Toujours dans le monde managérial, le benchmark que les Québécois traduisent de manière clairvoyante par parangonnage, induisant ainsi l’idée que cette démarche permet de prendre modèle sur les parangons étudiés, met au cœur de la recherche des bonnes pratiques, une forme institutionnelle de désir mimétique.

Dans le domaine de la création artistique, il semble aussi que l’on revienne de la prétention, mensongère ou naïve, à faire du radicalement nouveau et de partir de rien. Sauf nihilisme revendiqué, les artistes disent désormais plus facilement en ce début de millénaire qu’ils ont trouvé tel ou tel de leurs devanciers ou de leurs contemporains « inspirant ». Il s’agit de poursuivre plutôt que de rompre. Mais aussi de reconnaître une dette et d’aspirer sans doute à être à son tour inspirant. Quelle meilleure consécration de la postérité que de faire école. Pablo Picasso qui l’aurait peut-être souhaité et qui semblait prédisposé à ce couronnement par sa notoriété, n’y est pas parvenu, tandis que Marcel Duchamp est devenu, probablement malgré lui, l’inspirateur de l’art conceptuel, genre aujourd’hui dominant. Depuis 60 ans, ses sectateurs se réclament de lui sans cacher l’influence qu’il a produite sur eux.

Dernier argument en attendant les vôtres : dans le monde du marketing, comme nous l’avions signalé dans un article précédent de ce blogue, les influenceurs ont pris une part prépondérante pour la promotion des biens, services et attitudes que doivent acquérir ou adopter leurs suiveurs. Le succès du mot influenceur est un autre marqueur de la perception nouvelle de la puissance d’inspiration.

A tort ou à raison, je conclurai donc volontiers sur ce que la fréquence accrue de l’usage de l’adjectif « inspirant » et de ses dérivés m’inspire : l’espoir d’un progrès collectif et diffus en cours dans la compréhension des rapports humains. Qui veut entraîner à sa suite et satisfaire certains de ses propres désirs doit se donner en modèle, parangon, exemple, comme il vous plaira. Mais peut-être est-ce une raison supplémentaire de douter des capacités de nos contemporains à accroître leur lucidité et s’engager sur le chemin de leur salut.

Propriétés des triangles semblables

par Jean-Louis Salasc

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal : c’était l’avis de Platon, Descartes, Leibniz et quelques autres. Et si de plus la pensée girardienne se nichait au cœur de triangles semblables

J’apprécie beaucoup la clarté de Pascal Ide, dans ses ouvrages comme dans ses conférences. Fin 2018, il publie un nouvel essai : « Le Triangle maléfique ». Il y approfondit les mécanismes relationnels décrits par le psychologue Stephen Karpman, à la fin des années 60.  Ce dernier les résumait sous la forme d’un triangle reliant Victime, Bourreau et Sauveur. Ce paradigme a fait l’objet depuis d’une abondante littérature. Le livre de Pascal Ide la pulvérise. D’abord par sa rigueur à définir les différentes notions. Ensuite et surtout parce qu’il révèle la charge morale sous-jacente (charge  « éthique » pour les âmes sensibles) : il est bien question de subir ou commettre le mal, soit comme privation d’un bien (Saint-Augustin), soit comme violence aliénant notre liberté. Ni Karpman, ni l’imposante légion des comportementalistes ne sont jamais allés sur ce terrain. Pascal Ide est prêtre, médecin, docteur en philosophie et en théologie. A bon droit, il (re)baptise le triangle de Karpman : « Triangle maléfique ».

Bien sûr, il ne s’agit pas des situations où la victime est bien réelle ; où le sauveur cherche à rendre service sans s’imposer ; où le bourreau n’en est pas un, mais exerce le rôle légitime de régulateur (comme des parents indiquant les limites à leurs enfants). Il s’agit des jeux relationnels pervertis, dans lesquels l’un se victimise pour obtenir tel avantage, l’autre feint d’aider pour simplement tyranniser, et le dernier prend plaisir à persécuter autrui. Ces jeux se déroulent la plupart du temps de façon inconsciente.

Devant un schéma triangulaire, le girardien du rang tend l’oreille. Avec les mots de victime, bourreau, persécuteur, sauveur (surtout avec une majuscule), le gyrophare s’allume à pleine puissance. Mais passée cette réaction géométrico-pavlovienne, un premier examen douche tout enthousiasme. Le triangle mimétique fonde une anthropologie ; celui de Karpman est une grille de décodage des  jeux relationnels. Le premier s’interroge sur les fondements, le second est un outil de psychothérapeute. L’un est explicatif, l’autre descriptif. Pascal Ide reste bien sur ce registre, il propose au lecteur des clefs pratiques pour sortir de ces jeux.

Et pourtant…

Ce qui continue à me chatouiller l’esprit, c’est la circularité commune aux deux triangles. Les girardiens sont familiers de la circularité du désir, qui passe entre le médiateur et le sujet, en fait des rivaux, contamine le reste de la communauté, etc. Or, une circularité similaire se retrouve dans le triangle maléfique. La victime devient bourreau et réciproquement ; le sauveur également. Il suffit de quelques échanges pour qu’une personne passe d’un rôle à l’autre. Pascal Ide ne cesse d’insister (comme Karpman d’ailleurs) sur le fait qu’il s’agit de rôles et non d’identités ; car l’erreur commune est bien celle-ci, il l’observe chez ses patients : prendre les termes de Victime, Sauveur et Bourreau pour des identités. Voilà une première similitude remarquable entre ces deux triangles.

Il s’en trouve une deuxième. L’essai de Pascal Ide comporte un court chapitre, le quatrième, dans lequel il esquisse une hypothèse sur l’origine du triangle maléfique. Celui-ci serait une perversion (un « détournement ») du cycle du don, tel que l’a mis en lumière Marcel Mauss : donner, recevoir, rendre. Dans le jeu pervers, la victime exige de recevoir, le sauveur impose son don et le bourreau refuse de rendre. Or, Girard a interprété le cycle du don comme un rituel destiné à se prémunir de la crise mimétique. S’il est dénaturé, c’est donc le champ libre aux rivalités, potentiellement à la violence. Voilà le deuxième lien profond entre nos deux triangles.

S’agit-il pour autant de triangles semblables ?

Il est vrai que la rivalité entre sauveur et bourreau à l’égard de la victime ressemble fort à celle entre le sujet et son médiateur. Il est vrai aussi que l’objet du désir, dans le triangle mimétique, est également une victime, ne serait-ce que parce que la rivalité entre sujet et médiateur le fait disparaître.

Néanmoins, je me contente ici de poser la conjecture et la mettre en débat, comptant sur des commentateurs mieux armés que moi en matière de psychologie et de philosophie pour éclairer la question.

Le « Triangle maléfique » aurait tout intérêt à se trouver adossé à une anthropologie solide comme la théorie mimétique. Celle-ci de son côté ne perdrait rien à englober un  outil pragmatique et bien connu, même si cette popularité conduit  parfois à des contresens et à une littérature quelque peu « ferroviaire ».

Et surtout, n’oublions pas que l’un comme l’autre touchent à l’enjeu de la violence, dont nous ne cessons de chercher à enrayer le cycle.

Qui donc sera le nouveau Thalès de ces deux triangles semblables, le désir triangulaire et le triangle maléfique ?

Un peu de mathématiques ne fait jamais de mal.

***

Pascal Ide : « Le Triangle maléfique », octobre 2018, éditions Emmanuel, 328 pages

Sur le même thème, un article de Jean-Marc Bourdin en janvier 2018 :

https://emissaire.blog/?s=Le+triangle+dramatique

« Le fils de Joseph » d’Eugène Green : un triangle parfait

Le fils de Joseph affiche

par Benoît Chantre

Un jour viendra où l’on ne dira plus, devant un film d’Eugène Green, que le bruit d’un tiroir est une citation de Bresson, que les jambes vues en train de descendre un escalier sont une citation de Bresson, que le petit âne sur la plage se retournant vers le spectateur est une citation de Bresson. Il y a une manière de ne pas vouloir voir qui consiste à voir des citations à la place de ce qu’on n’avait pas vu. Depuis que Bergotte, suivant les conseils d’un critique, est mort foudroyé par un « petit pan de mur jaune », nous avons pris l’habitude de ne regarder les œuvres que dans les marges, à côté de ce qu’elles donnent réellement à voir. Eugène Green, lui, filme ce qui a lieu, dans l’émotion qui bouleverse un visage ou la présence intérieure qui jaillit d’une voix très retenue. Il est toujours « ponctuel » – et donc invisible, puisque n’apparaissent que ceux qui sont en retard sur l’événement et se laissent emporter dans le tourbillon de la vie mondaine. Comme l’écrit Pascal, pour dire la juste distance à l’œuvre et à l’autre : « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. » Celui qui est ponctuel « ne réussit pas », comme le déclare l’un des personnages du film. Il est hors champ. Il peut alors montrer ceux qui se montrent, mais aussi les autres, qui sont révélés dans la lumière.

Victor EzenfisEugène Green épingle les premiers au passage, moins pour se venger du milieu littéraire, qu’il n’avait pas encore croqué dans ses films, que pour signaler que quelque chose est en train de vraiment apparaître dans son film, que ces gens sont là pour ne pas voir. Ainsi l’écrivain branché, trop insignifiant pour avoir le moindre mot à dire, et qui pourtant vient d’obtenir le Prix Conlong. Mais aussi Violettte Tréfouille, la critique affolée (éblouissante Maria de Medeiros, profil d’aigle, fume-cigare et remarques à contre-emploi). Et encore Oscar Pormenor, l’éditeur cynique (splendide Mathieu Amalric, qui de satanique au départ devient in fine aussi émouvant, sur la plage où il retrouve son fils « naturel » et sa mère délaissée, que Léontès à la fin du Conte d’hiver). Tout ce petit monde parisien couche, publie, s’agite de ne pas vouloir voir ou entendre la Parole. Or celle-ci ne cesse de parler dans le silence. Celui d’un blanc sur un mur. Elle crie de ne pas tuer. Le couteau est pourtant là, appuyé sur la gorge du géniteur enfin trouvé et maintenant bâillonné par son propre fils, menotté au fauteuil soudain renversé. Vincent voit son geste criminel arrêté. Il se relève et replie la lame. Il a gagné contre son ressentiment, contre sa colère d’enfant sans père, tournant dans sa cage en quête désespérée d’un nom. Soudain intimé de ne pas tuer, il a trouvé le « Dieu lointain qui vient du dedans », pour citer Levinas. Nous allons bientôt le voir sourire.

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Prisonnier dans sa chambre bleue, face à une affiche représentant Le Sacrifice d’Abraham du Caravage qui lui avait inspiré son premier geste parricide, Vincent a fini par renoncer à sa vengeance (ou par comprendre la peinture). Il épargne son père « selon la chair » et s’enfante un père « selon l’esprit » : celui qui le saisit par le bras, dans le hall de l’hôtel, au moment où il prend la fuite après avoir renoncé à l’acte parricide. Cet homme s’appelle Joseph (parfait Fabrizio Rongione, qui jouait un rôle assez proche dans La Sapienza). Et Joseph devine qu’il s’est passé quelque chose, dans la suite de l’hôtel où son frère Oscar Pormenor fornique et décide de qui doit apparaître ou non sur la scène littéraire. Quelque chose a eu lieu, à quoi Joseph n’a pas assisté, qu’il va essayer de comprendre après coup avec Vincent. Les deux amis vont au Louvre contempler le Christ mort de Champaigne. Ils voient la plaie au côté droit. Puis le Joseph de La Tour : l’outil du charpentier a la forme de la croix, qui dit le choix de ne pas apparaître ou celui d’apparaître d’une façon paradoxale. Est-ce alors Joseph, en passe de devenir un père spirituel, qui explique à Vincent les images, ou est-ce Vincent, son fils spirituel, qui fait comprendre à l’oncle qu’il est mis au monde par le neveu ? Les deux vivent une même initiation. Vincent se recompose une famille autour du sacrifice qu’il a fait de sa vengeance. Son acte, qui est un non-acte, engendre un père, un fils et une mère.

REgnier

Elle s’appelle Marie (bouleversante Natacha Régnier, qu’on retrouve enfin chez Eugène Green, après Le Pont des arts). Elle accepte de rencontrer Joseph, que tient tant à lui présenter Vincent. On ne sait plus trop alors qui enfante qui par la Parole. A chaque fois, deux sommets du triangle en engendrent un troisième : Marie et Vincent engendrent Joseph, Vincent et Joseph engendrent Marie, Marie et Joseph engendrent Vincent. Reste à dire maintenant cette famille, à la nommer comme telle. L’incarnation aura lieu sur une plage de Normandie (magnifiques images de Raphaël O’Byrne), où tous les trois marchent vers la mer, Marie montée sur un âne, pour échapper à une traque organisée par Pormenor. Car le géniteur veut se venger d’un crime qui n’a pas eu lieu. Il cherche à tuer une seconde fois celui dont il ignore qu’il est son fils. De la chambre bleue, qui était close, à la mer ouverte sur l’infini, l’espace s’est métamorphosé. Les trois engendreurs-engendrés sont maintenant sur le même plan, celui où nous venons de les rejoindre à notre tour. L’événement est saturé de présence. La réaction ne se fait donc pas attendre : des militaires et des policiers, bras armés d’une société bâtie sur le refus d’entendre et de voir – sur le refus du miracle, donc -, font irruption sur la plage, suivis par Pormenor. Ce dernier reconnaît l’enfant qu’on vient de menotter : c’était bien lui, son agresseur. Mais, quand Marie et Joseph, interrogés, reconnaissent Vincent comme leur fils, le géniteur est foudroyé. Il présente ses excuses, les yeux rougis par l’émotion. Et il se retire. Les trois amis repartent sur la plage. Vincent brise alors le triangle. Il laisse ses parents marcher seuls, qui déjà s’enlacent. Mais il n’est plus exclu du couple. Remarquable Victor Ezenfils, dont c’est le premier film, et dont le visage prend si magnifiquement la lumière.

Projection en présence d’Eugène Green, mercredi 2 octobre, 18h30, à l’Institut catholique de Paris, dans le cadre du ciné-club « La Caméra du philosophe ».

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