Violence et non-violence dans les arts martiaux

par Didier Olivry

Didier OLIVRY est Renshi 7ème dan de kendo, 5ème dan d’iaïdo, 2ème dan de jodo et ceinture marron de judo. Il est aussi l’auteur de « Des arts martiaux – Quatre explorations inspirées par Edgar MORIN, René GIRARD, François JULLIEN et Yoshi OÏDA », L’Harmattan, Paris, 2022. Le présent article fait de nombreuses références à cet ouvrage, en particulier au chapitre : « Deuxième exploration en compagnie de René GIRARD – La violences des arts martiaux est-elle une violence comme les autres ?« 

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La violence interindividuelle n’est pas une matière aisée à traiter. Deux siècles d’humanisme, relayant le discours rousseauiste (L’Homme est bon par nature…), ont presque réussi à évacuer de la conscience que cette violence interindividuelle reste une composante essentielle de la vie en société. Et puis, la violence, c’est toujours celle des autres. Il nous est difficile d’admettre que, pourtant, nous sommes tous capables (coupables ?) de violence ; mieux, lorsque nous avons des accès de violence, c’est toujours de la faute des autres, bien entendu ; ou encore, quand nous sommes violents de nous-mêmes, c’est toujours pour une bonne cause.

Un minimum d’honnêteté nous amènerait cependant à reconnaître que chacun d’entre nous entretient en permanence un fonds de violence multiforme, capable de s’exercer à la première occasion : en famille, au travail, en voiture, sur un terrain de sport, dans une file d’attente… selon toute une gamme très raffinée d’attitudes et de comportements, depuis l’indifférence affichée et l’incivilité ordinaire jusqu’au meurtre commis froidement ou dans un état de démence, en passant par les violences verbales, psychologiques, sexuelles, économiques… Ainsi devons-nous admettre que nous sommes continuellement partie à des conflits interindividuels, vers lesquels il semble que nous soyons insidieusement mais inéluctablement entraînés. Insidieusement, car le conflit peut naître n’importe quand : l’envie, la jalousie, le ressentiment s’installent et viennent rapidement à bout des meilleurs sentiments, déclenchant la colère, la haine ou la violence verbale ou physique. Ainsi, inéluctablement, les conflits s’enclenchent-ils; jusqu’à leur apaisement, leur épuisement, parfois même leur résolution. Avant de renaître plus tard, autrement.

Il est un domaine, les arts martiaux japonais [1], qui est fait d’un aller-retour constant entre l’exercice de la violence la plus rude et le respect des adversaires/partenaires dans le cadre d’une éthique, le Bushidô (La Voie du Combattant) et des rites veillant scrupuleusement aux rapports pacifiques entre pratiquants. De manière généralement inconsciente mais réelle, ces arts du Duel sont ainsi pétris de violence et de sacré. On entre généralement en arts martiaux avec l’objectif de se défendre, pour maîtriser la violence des autres. Mais, autant qu’une école de maîtrise de la violence, les arts martiaux sont une école de violence. On ne peut contenir la violence des autres et sa propre violence sans faire l’apprentissage de son renforcement. Il ne s’agit d’ailleurs pas que d’une violence apprise. La maîtrise de la violence ne peut naître, se développer, se perfectionner, on ne peut en percer les secrets, sans un certain attrait pour elle. Attrait partagé en France par plus d’un million de licenciés, soit la moitié du football, au même niveau que le tennis, quatre fois celui de l’athlétisme. Quels sont les mécanismes d’apprentissage/maîtrise de la violence dans les arts martiaux ? L’architecture conceptuelle de René GIRARD offre une aide précieuse pour y voir plus clair.

A la base, le désir mimétique …

A la manière de Don Quichotte vouant une admiration sans borne pour Amadis de Gaule, le monde des arts martiaux nous offre une galerie de portraits remplie de « Grands Maîtres », des héros capables de susciter les désirs mimétiques les plus forts, mais il y a aussi toute une série de modèles croisés au fil des entraînements et des compétitions. On peut les répartir en six groupes, déclinant la fonction de médiation, entre médiation externe et médiation interne :

– Les grandes figures, analogues d’Amadis de Gaule, ont ici pour nom : KANO Jigorô pour les judoka, FUNAKOSHI Gishin pour les karatéka, UESHIBA Morihei pour les aïkidoka, MINAMOTO no Tametomo pour les kyudoka, MIYAMOTO Musashi pour les kendoka. Autant de héros incontestés, auteurs de hauts faits incontestables, morts depuis longtemps : la distance entre les ambitions des pratiquants d’aujourd’hui et celles de ces héros est… grande. Ils constituent le premier groupe de médiateurs externes.

– Les grands propagateurs des différentes disciplines dans les années 1950 à 1970 : des japonais venus en Occident ; Maîtres KAWASHI et OSAWA en judo, Maître KAZE en karaté sont venus en France et y ont implanté leur art avec une détermination et une abnégation exemplaires. Ils forment une autre catégorie de médiateurs externes incontestés.

– Les quelques centaines de pratiquants de la première heure dans les différentes disciplines. Ils sont devenus les actuels dirigeants des différentes fédérations, au niveau régional, national, voire international. Ils ont été les disciples directs des membres du deuxième groupe et ont favorisé la venue régulière en Europe de Japonais, maîtres bien établis dans leurs disciplines ou champions étudiants invités comme « sparing partners » de nos équipes nationales. C’est grâce à eux que les arts martiaux ont pris l’ampleur qu’ils connaissent désormais, ont été véritablement inscrits dans le paysage occidental. Eux aussi médiateurs externes, quoique déjà plus proches de la masse des pratiquants.

– Les milliers d’enseignants et assistants formés d’abord par les pionniers, puis par les élèves de ceux-ci. Les professeurs chenus d’aujourd’hui ont tous travaillé avec un professeur français du groupe précédent formé par un des maîtres japonais du deuxième groupe. Un petit nombre de pratiquants ont consacré leur vie à l’art martial qu’ils se sont choisi et sont devenus professionnels ; ils sont 5ème, 6ème, 7ème dan acquis au fil d’examens passés en France ou en Europe. Les autres, le grand nombre, sont 2ème, 3ème ou 4ème dan, et sont bénévoles. C’est sous leur impulsion commune que les arts martiaux sont devenus un phénomène de masse en occident, notamment en France, le deuxième pays des arts martiaux japonais, après le Japon.

– Un tout petit nombre de la catégorie précédente (quelques dizaines) ont tout quitté dans leur pays d’origine pour aller suivre sur place les enseignements de maîtres japonais, avec généralement pour objectif de revenir enseigner « au pays ». Ces quelques « moines-soldats » se subdivisent aussi en deux sous-ensembles : (1) Ceux qui sont restés entre 5 et 12 ans, qui, après avoir quelquefois fait une ou deux tentatives infructueuses, ont trouvé « le » senseï qu’ils « cherchaient de tout temps ». Ils ont une seule référence, un seul personnage exemplaire à proposer à leurs élèves, vis-à-vis duquel ils sont les médiateurs : leur médiation est « mono-produit ». (2) Ceux qui sont (pour faire court) restés 12 mois, sont allés dans douze dojo et ont reçu l’enseignement des « douze plus grands maîtres de leur discipline ». Ils sont généralement imbattables sur l’étiquette et les traditions les plus anciennes et ésotériques, fortement teintées de religiosité et de « philosophie » orientales. Ils se veulent les médiateurs qualifiés de ces douze senseï. Leur médiation est « multi-produits » orientée vers un patchwork de figures idéales.

La grande masse des pratiquants enfin : depuis les « vétérans » ménageant leur vieux os, jusqu’aux « poussins » amenés par leur maman pour « apprendre à se défendre » et à respecter une discipline venue en droite ligne de la « sagesse orientale », en passant par la cohorte des jeunes, des adolescents et des jeunes adultes. Ils ont tous en tête les grandes figures de la Grande Légende des Arts martiaux : les discussions dans les vestiaires sont pleines des références à ces héros légendaires, dont les médiateurs sont les membres des groupes ci-dessus. Mais ceux-ci ne sont pas seuls. En effet, dans le processus de massification de la pratique des arts martiaux, un grand nombre de pratiquants est amené à jouer le rôle de médiateur vis-à-vis des autres : les plus « anciens » (de quelques semaines à quelques années) sont sollicités pour montrer les techniques et conseiller les moins avancés qu’eux.

Dans un tel contexte, quelle est la charte des pratiquants d’arts martiaux ? Victoire sur soi-même et victoire sur les autres, dans l’imitation des grandes figures, des senseï et des anciens (sempaï) : avec ces quelques mots, le théâtre de la rivalité mimétique est installé. Si la victoire sur soi-même est le désir majeur, l’objectif affiché, l’excuse et l’au-delà de la violence interindividuelle, le quotidien des dojo est de faire passer la victoire sur soi-même par la victoire sur les autres, au sein du même dojo ou dans le cadre de compétitions entre dojo différents et… rivaux. Le moyen le plus sûr de vérifier les progrès sur nous-mêmes n’est-il pas de constater nos progrès dans la domination sur les autres ? Le choc des volontés de domination et la dynamique du désir mimétique s’y renforcent mutuellement.

… et la double contrainte

Dans la pratique, les entraînements remettent forcément en cause en continu les hiérarchies, par l’évolution des pratiquants les uns vis-à-vis des autres. D’abord capables de faire jeu égal avec leurs égaux/rivaux, les pratiquants sont progressivement en mesure d’égaler, puis de surpasser les anciens, voire leurs senseï. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, qu’ils soient égaux/rivaux, anciens, ou senseï. D’ailleurs l’introduction implicite, sournoise, d’un double langage vis-à-vis du partenaire/rival est finalement assez facile, puisque l’on est (heureusement) jamais (sauf accident/exception) dans une situation réelle, où l’un des combattants reste sur le carreau. D’où la tentation de transgresser les règles établies, si cela peut momentanément permettre de montrer qu’on serait quand même le plus fort « si on se bagarrait à fond ». Certes, cette violence est encadrée par les règles du jeu, mais, comme il est tentant de ne pas les respecter ! D’ailleurs ces règles du jeu, traitant essentiellement des limites de violence à ne pas dépasser, des ruses déloyales à ne pas utiliser, sont sujettes à interprétation, donc à transgression plus ou moins explicite (pas vu, pas pris !), à rejet plus ou moins conscient, voire à contestation plus ou moins bruyante (de la part des supporters, coach, etc.) prolongeant la violence physique de l’assaut sous d’autres formes. Cette tentation est souvent présente, y compris de la part d’un ancien, voire d’un senseï, de recourir plus ou moins consciemment à des pratiques « border line » : « bétonner », « jouer la montre », prétexter d’être souffrant ou blessé ou épuisé par le combat précédant… On touche ici à l’angle mort des arts martiaux, au cœur de son ambivalence, générant des situations de double bind, de double contrainte. C’est en scrutant cet angle mort avec les outils que René GIRARD a développé pour démonter les mécanismes de la violence mimétique que l’on peut mieux comprendre comment celle-ci s’articule autour de la dynamique du désir mimétique et de la double contrainte.

Lors de l’entraînement technique, l’apprentissage de la violence s’effectue de deux manières : (1) en position d’attaquant, on apprend à faire des attaques de plus en plus efficaces, tant pour elles-mêmes que pour permettre au partenaire de se perfectionner, (2) en position de contre-attaquant, on apprend à se faire violence à soi-même pour ne pas rester au niveau du simple réflexe de défense et pour surmonter l’attaque de l’autre par une contre-attaque, plus habile, plus puissante, en mobilisant une énergie supérieure à celle du partenaire, y compris en utilisant l’énergie déployée par l’attaquant pour la retourner contre lui. Dans les deux cas, on est dans le cadre initial de l’imitation du senseï et des anciens, dans le cadre du désir mimétique de faire comme eux, surtout si l’on s’exerce avec le senseï ou avec un ancien.

Combat libre et compétition franchissent un pas supplémentaire : ici, il s’agit précisément de montrer qu’on est le meilleur : le meilleur à appliquer les techniques apprises, le meilleur à y résister. Le désir de prouver qu’on est le meilleur est symétrique : la mécanique mimétique, jouant à plein, s’avère aussi plus complexe qu’au cours de l’entraînement technique proprement dit. En effet, d’une part il convient d’exercer une pression sur l’adversaire, résister à celle qu’il exerce, tout en contenant son propre désir de violence instinctive (à savoir d’attaquer sans occasion) ; d’autre part il faut être en position, selon les cas, de profiter d’une faille dans la garde de l’adversaire pour attaquer sans réticence (c’est-à-dire avec le maximum de violence possible) ou de contrecarrer/surmonter une violente attaque de l’adversaire. Le désir mimétique de domination de l’autre, de la victoire, doit donc s’accommoder en même temps de la violence et de la résistance à la violence. Le contexte de la compétition accroît d’un coup l’intensité du combat pour produire un véritable duel devant s’achever sur un ippon, en reconnaissance d’un coup qui, dans la vie réelle, aurait sûrement entraîné l’anéantissement provisoire ou définitif de l’adversaire. Au fil des entraînements (dont la compétition fait partie), on voit donc se dessiner la figure emblématique du double monstrueux de René GIRARD, où l’indifférenciation nourrit l’excitation qui génère l’agressivité, donc la violence : un combat « à fond » entre deux adversaires au fort tempérament peut d’ailleurs être une bonne image du « double monstrueux ».

Notons au passage que, dans les arts martiaux avec assaut (judo, karaté et kendo), les combattants peuvent être sanctionnés pour manque de combativité, pour manque de désir de violence. Inversement, on récompense régulièrement le déploiement de combativité, c’est-à-dire le déploiement de violence, de certains compétiteurs par le trophée du « fighting spirit » (une spécialité d’origine irlandaise). C’est dire combien, dans les arts martiaux, la violence est… obligatoire, consubstantielle, exacerbée même dans le cadre contradictoire du double bind.

Contenir“ la violence

Mais, si le monde des arts martiaux sait générer de la violence, il sait aussi l’arrêter et produire des effets propres à sa limitation. Ainsi, à la différence des sports de combat (boxe anglaise, boxe thaï, krav maga…) ou les MMA (Multiple Martial Arts), où le KO d’un des adversaires est le but explicitement recherché, les arts martiaux japonais « contiennent » la violence, au double sens du terme : un arsenal de règles tant à l’entraînement que dans les compétitions est là pour contenir la violence dans des limites préservant l’intégrité physique de l’adversaire/partenaire. La violence ne peut s’exercer que limitée, et cette limitation « quantitative » est institutionnalisée, organisée : (1) d’une manière générale, il y a des techniques permises et des techniques interdites. Dans les compétitions, si un des adversaires se livre à des pratiques interdites, il peut (doit) être sanctionné, voire exclu de la compétition. (2) Quand un des protagonistes se trouve en posture de se faire blesser (étranglement, luxation d’un bras, d’un poignet ou d’une jambe par exemple) il peut demander l’arrêt immédiat du combat en tapant sur le sol ou sur le corps du partenaire/adversaire. L’aïkido reste quant à lui cantonné dans la défense : l’aïkidoka n’attaque pas, il répond aux attaques de ses adversaires, occasion pour lui de retourner la violence de l’attaquant contre lui, avec une menace de luxation ou de frappe. Dernier né des arts martiaux, il est emblématique de cette volonté des dirigeants des arts martiaux de descendre dans la manifestation de la violence.

La limitation de la violence est donc au cœur de la pratique des arts martiaux. Elle en est la condition et scande l’évolution des pratiquants. Cependant l’appréciation de la réalité de ses progrès se heurte à une difficulté constante, celle d’en mesurer les évolutions réelles, d’en percevoir les fluctuations. Car le fait de demeurer dans un contexte « amical » ne facilite pas l’objectivité. Source donc d’illusions, de frustrations, qui viennent alimenter le fonds de violence qu’entretient chaque pratiquant d’arts martiaux. Dans la compétition, l’appréciation de la domination de l’adversaire n’est plus une affaire personnelle ou amicale ; elle passe par la reconnaissance des arbitres. Quelle que soit la réalité du combat, c’est la décision des arbitres qui fait loi, au-delà de la perception interne de chaque combattant. Comme l’arbitrage est une activité humaine, donc soumise à toutes les imperfections possibles, les décisions peuvent déboucher sur plusieurs issues. Soit la décision est incontestable et la violence organisée prend fin dans la paix retrouvée : le perdant doit travailler pour renforcer ses points faibles et augmenter ses chances de victoire à la prochaine fois. Soit la décision arbitrale est sujette à caution et, après l’arrêt temporaire de la violence qu’elle organise, elle devient une source de frustration allant réalimenter fortement le fonds de violence du combattant, qui s’estime spolié, et de ses supporters. Mais l’arbitre a toujours vraiment raison. Pour le clan des perdants, ce doit être une occasion de cultiver son aptitude au fairplay. D’une manière ou d’une autre, à partir d’un moment, il faut que la violence s’arrête. À chacun d’en tirer les conséquences et les leçons.

Ainsi voyons-nous que les arts martiaux, en organisant en continu l’apparition et l’arrêt de la violence, constituent un lieu où chaque pratiquant actualise le principe général de l’organisation sociale. Dès lors, la violence qui s’y exprime et s’y trouve contenue a moins besoin de s’exprimer ailleurs, “dans le civil“, dans la vie courante, dans les relations sociales ordinaires. Les pratiquants de haut niveau apparaissent le plus souvent très calmes. Les médias se plaisent même à les présenter comme des “gros nounours“ … mais gare à celui qui chatouille les moustaches du tigre ! En se situant à un niveau intermédiaire entre le déchaînement débridé de la violence et une paix toujours précaire, les arts martiaux se présentent comme une pratique susceptible de contribuer au lien social, en cantonnant la violence interindividuelle dans des limites acceptables. Pour ce faire, les arts martiaux font appel à une pratique très ritualisée

Du rituel à la non-violence

Quiconque entre pour la première fois dans un dojo ne peut manquer d’être frappé par l’omniprésence des rituels. Le plus visible, le plus fréquent est le salut à la japonaise : inclinaison du buste, les mains sur les cuisses en position debout, ou bien les mains posées sur le sol à partir de la position en seïza, assis sur les talons. Dans un entraînement d’une heure et demie, on peut ainsi facilement compter plus de cinquante saluts. Et pas n’importe quel salut : le fait de s’incliner face à quelqu’un, de courber l’échine, dans toutes les civilisations, exprime le respect marqué à la personne saluée. Bien sûr, l’alignement des pratiquants dans les saluts collectifs n’est pas aléatoire. Le grade et l’ancienneté sont les critères habituels de classement. Chacun a toujours un supérieur et un inférieur, contraste frappant avec les mœurs modernes, où l’égalitarisme (de façade) est la règle. De l’extérieur, une telle ritualisation peut paraître très contraignante. Dans le vécu des pratiquants, elle facilite considérablement la vie en résolvant d’emblée les conflits éventuels, lissant les rapports interindividuels entre personnalités à fort tempérament. Toujours de l’extérieur, la prégnance rituelle, le quasi-silence des pratiquants à l’entraînement, l’exotisme du vocabulaire peuvent faire penser à un culte religieux, d’une religion laïque.

Vient une question : le chemin vers la non-violence pourrait-il passer par les arts martiaux ? Lanza DEL VASTO, disciple de GANDHI, grand militant de la cause de la non-violence, n’hésitait pas à vanter les vertus martiales : « Notre non-violence, nous devons la mettre dans la ligne des vertus héroïques, non comme une négation, mais comme un prolongement, une purification, un achèvement de l’antique et mystique épopée et nous devons sauver une chose oubliée de nos temps : l’Honneur ! ». Ailleurs : « La non-violence est une façon de forcer l’adversaire (car force il y a), de le forcer à réfléchir… de le tenir les yeux ouverts sur son méfait jusqu’à ce que la vérité s’impose à lui. » (…) « Sans combat contre moi-même il n’y a pas de victoire possible sur l’ennemi dans la Non-Violence. Si le mal est en moi comme en mon ennemi, et si c’est au mal seul que j’en ai, il s’ensuit que je dois procéder par ordre et commencer par combattre le mal en moi. »

Sans prétendre épuiser ici le sujet, on voit combien, s’il y a violence dans les arts martiaux, la violence des arts martiaux n’est pas une violence comme les autres, car, d’emblée consciente d’elle-même, elle sait s’autolimiter et ne pas céder aux excès de la violence mimétique pure. Les arts martiaux transforment les adversaires en partenaires, et inversement. Plus précisément, les arts martiaux, tout en connaissant la différence entre partenaires et adversaires, n’établissent pas une frontière infranchissable entre les deux. On peut être reconnaissant à l’œuvre de René GIRARD de nous permettre une exploration novatrice de ce monde fascinant dans sa diversité et son unicité.


[1] Judo, karaté, aïkido, kendo/iaïdo/jodo (escrime) et kyudo (tir à l’arc)

3 réflexions sur « Violence et non-violence dans les arts martiaux »

  1. Passionnant article, qui laisse toute sa place à la réflexion. J’apprécie tout particulièrement l’accent sur l’ambiguïté d’une approche qui cherche à dépasser la violence en l’exerçant. Je suis moi aussi persuadé qu’il n’y a pas de solution à notre violence sans nous confronter à celle des autres, mais surtout à la nôtre. Et reconnaître que cette expérience initiatique passe nécessairement par des rites et des règles bien plus stricts que ceux qui s’appliquent dans notre quotidien, c’est simplement de la sagesse. On ne libère pas le monstre hideux sans l’avoir préalablement mis en laisse.

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  2. Merveilleux et exemplaire billet pour ce blogue girardien : on apprend plein de choses sur un art ou un sport très pratiqué et on a le sentiment que la lecture girardienne qu’en donne son auteur est indispensable ! qu’elle rend intelligible en profondeur le paradoxe de tous les sports de combat, donc forcément « violents », mais conçus pour canaliser et maîtriser la violence : non pas principalement celle des autres, dont on craint d’être victime, mais la sienne propre. On comprend le rôle indispensable des rituels et cette compréhension nous fait progresser non seulement en anthropologie girardienne mais en sagesse, comme le dit excellemment Hervé van Baren plus haut. Exemplaire, ce billet, parce que ce blogue n’a pas d’autre vocation que celle de faire connaître la TM et d’en montrer la nécessité, en tous cas le bien-fondé comme « grille de lecture » de la réalité qui est la nôtre, celle de notre époque, dans toutes sortes de domaines.

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