Haro sur le baudet… ou pas

par Jean de La Fontaine

Notre blogue bénéficie aujourd’hui d’une contribution exceptionnelle. Nous remercions chaleureusement, mais à la distance sociale prescrite par les autorités, son auteur d’avoir accepté de nous faire part de quelques réflexions. Il a intitulé la fable qu’il nous offre ce jour : Les animaux malades de la peste. Bonne lecture.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

*

“Dans Les animaux malades de la peste, La Fontaine suggère admirablement cette répugnance quasi religieuse à énoncer le terme terrifiant, à déchaîner en quelque sorte sa puissance maléfique dans la communauté : La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)…

Le fabuliste nous fait assister au processus de la mauvaise foi collective qui consiste à identifier dans l’épidémie un châtiment divin. Le dieu de colère est irrité par une culpabilité qui n’est pas également partagée par tous. Pour écarter le fléau, il faut découvrir le coupable et le traiter en conséquence ou, plutôt, comme écrit La Fontaine, le « dévouer » à la divinité.

Les premiers interrogés, dans la fable, sont des bêtes de proie qui décrivent benoîtement leur comportement de bête de proie, lequel est tout de suite excusé. L’âne vient en dernier et c’est lui, pas du tout sanguinaire et, de ce fait, le plus faible et le moins protégé, qui se voit, en fin de compte, désigné.” (René Girard, Le bouc émissaire, Grasset : Paris, 1982).

*

« Si choquée fût-elle, une population frappée par la peste cherchait à s’expliquer l’attaque dont elle était victime. Trouver les causes d’un mal, c’est recréer un cadre sécurisant, reconstituer une cohérence de laquelle sortira logiquement l’indication des remèdes. Or, trois explications étaient formulées autrefois pour rendre compte des pestes : l’une par les savants, l’autre par la foule anonyme, la troisième à la fois par la foule et par l’Eglise.

La première attribuait l’épidémie à une corruption de l’air […]. La seconde était une accusation : des semeurs de contagion répandaient volontairement la maladie ; il fallait les rechercher et les punir. La troisième assurait que Dieu, irrité par les péchés d’une population tout entière avait décidé de se venger. » (Jean Delumeau, La Peur en Occident : Une cité assiégée (XIVe-XVIIe siècle), Fayard : Paris, 1978).

*

Après ces trois citations, une question demeure. A notre époque, le processus de sortie de la pandémie sera-t-il du même ordre ou tout parallèle serait-il anachronique ? Après tout, les Lumières et les progrès de la science ont changé beaucoup de choses à nos existences et nos modes de pensée.

Certains suggèrent que la Nature (c’est-à-dire Dieu dans nos temps écologiques, pour inverser la formule de Spinoza), la Nature donc se venge, lui prêtant une intentionnalité divine (“Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,/ Je crois que le Ciel a permis/ Pour nos péchés cette infortune” puis pour finir « Sa peccadille fut jugée un cas pendable./ Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !/ Rien que la mort n’était capable/ D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.« ). 

D’autres, et parfois les mêmes, cherchent des responsables à l’origine et à la diffusion de la pandémie ou, sur le plan politique, au retard à prendre des mesures adéquates, habituel en ce genre de circonstances (Jean Delumeau l’avait également noté dans son ouvragé cité plus haut) : les carnivores parviendraient-ils encore à désigner un herbivore comme fauteur du trouble ? (“Que le plus coupable de nous/ Se sacrifie aux traits du céleste courroux,/ Peut-être il obtiendra la guérison commune.”)

Les élections à venir dans plusieurs pays se dérouleront avec en arrière-fond le souvenir de la gestion de la crise épidémique : des jalons sont placés dès à présent dans ce but pour désigner des responsables, sinon des coupables, à sanctionner le moment venu. En France, le Premier Ministre est traditionnellement un fusible en de pareilles circonstances, c’est même une de ses vocations institutionnelles. Il a déjà indiqué samedi 28 mars 2020 lors d’une conférence de presse télévisée qu’il ne laissera “dire à personne qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement”. Quant au Président de la République, il avait déclaré la vielle à des organes de la presse italienne : “Nous n’avons absolument pas ignoré ces signaux. J’ai abordé cette crise avec sérieux et gravité dès le début, lorsqu’elle s’est déclenchée en Chine”. Dans une démocratie représentative, de telles facultés d’exclusions différées et, somme toute, plus paisibles sont ouvertes aux populations atteintes par une épidémie ou toute autre crise. d’envergure.  L’avenir nous le dira. Peut-être que la morale de La Fontaine sera inversée : « Selon que vous serez puissant ou misérable, /Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Ou peut-être pas.

Disputatio

à propos de l’article « A chacun son Apocalypse »

https://emissaire.blog/2020/03/24/a-chacun-son-apocalypse/

Note de l’administrateur :

Chère lectrice, cher lecteur, il arrive que nos contributeurs réguliers s’entre-déchirent à propos d’un article (c’est bien le moins pour des girardiens qui entendent démasquer le mimétisme). Nous vous proposons de publier ces joutes dans une nouvelle rubrique  : Disputatio. A vous de confirmer son intérêt par vos commentaires et vos « j’aime » (que nous pourrions d’ailleurs orthographier « gemme », car vos réactions nous sont précieuses). Bonne lecture de cette première.

  • Thierry Berlanda

Le pire est certes le nihilisme (ce que souligne l’article), Nietzsche l’avait déjà pointé (lui que des esprits courts et mal informés ont souvent taxé de nihiliste).

Sur Michel Henry, qui fit un travail de jeunesse sur Spinoza (auquel Jean-Louis fait allusion), précisons que l’accroissement de la vie dont il parle n’est pas l’accumulation d’objets, mais bien le pouvoir et le désir de la vie de s’éprouver elle-même toujours davantage. Nous avons une possibilité joyeuse de nous accroître, et une malheureuse, de loin la plus générale.

Quant à l’apocalypse, qui est l’effondrement des masques et donc, oui, une révélation, nous pouvons espérer, et aussi faire en sorte, chacun à notre place, qu’en ce sens elle advienne, mais elle ne peut sans doute concerner que l’humanité en genre, et non pas en nombre. A ce titre, le millénarisme fut à bon droit condamnée par le concile d’Ephèse en 431.

  • Hervé van Baren

L’usage abusif du terme « apocalypse » pour désigner des catastrophes de fin du monde est énervant. Les anglophones ont eu le bon goût d’appeler le dernier livre de la Bible : the Book of Revelation, évitant ainsi ce déplorable amalgame. Girard, je rejoins Jean-Louis là-dessus, ne donne pas dans le catastrophisme, il donne un sens anthropologique à la Révélation biblique.

Cependant, je crois qu’il serait naïf de penser que nous pourrons vaincre le mimétisme d’appropriation et le mécanisme victimaire facilement. Ce sont des invariants anthropologiques, cela fait partie de notre nature. La prise de conscience progressive des racines profondes de la violence ne signifie nullement la victoire contre celle-ci ; au contraire, comme le montre Girard, cette révélation est à l’origine d’une prolifération incontrôlée de la violence, qui menace l’humanité d’autodestruction. Contrairement à Jean-Louis, je ne crois pas en la possibilité pour l’humain de vaincre la violence « en progressant dans la compréhension, la maîtrise et le bon usage du mimétisme ». Cela, c’est la manière des humains, la voie raisonnable, et elle est impuissante face aux forces en jeu.

La condition pour échapper à cette fatalité porte un autre nom : c’est la conversion, le renoncement radical à nos idoles et à notre violence. J’entends les prophètes quand ils nous disent que cette conversion n’est pas à notre portée humaine. Elle n’est pas non plus une grâce divine qui serait accordée à quelques élus prédestinés ; c’est l’acte libre par excellence.

Il manque donc un membre à l’équation : c’est la notion de crise. Seule la crise peut nous mettre dans les conditions d’une conversion. Quelques versets choisis d’Isaïe 66 l’illustrent (7, 8, 9, 12, 14 ou 16).

  • Thierry Berlanda

D’accord avec Hervé, sur la critique des limites, humaines trop humaines, de ce que j’avais appelé le millénarisme dans ma réponse précédente à Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction : celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas, on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

  • Jean-Marc Bourdin

Dans la traduction anglaise de la Bible, comme nous le savons tous, l’Apocalypse de Jean est titré « Book of Revelation ». Nous avons préféré en France utiliser un mot non traduit et incompréhensible, encourageant le double sens de la vocation du livre et de la teneur du récit qu’il contient, voire amenant à entendre le second là où le premier aurait dû primer. Révélation a été le sens que René Girard privilégiait, mais je crois aussi qu’il a toujours aimé jouer avec les doubles sens des mots pour mieux les articuler alors même qu’ils semblaient opposés (pharmakon / poison et remède, gift / cadeau empoisonné, sang à la fois pur et impur, sacré comme violence et contention de la violence, l’autre du désir comme modèle et obstacle, etc.) ou sans rapport immédiat (bouc émissaire à la fois rituel hébreu et phénomène d’exclusion d’un par tous comme dans l’usage récent du vocable « déception », à la fois insatisfaction du désir et, comme en anglais en particulier mais aussi dans son sens principal jusqu’au 19ème siècle en français, tromperie, tricherie, voire aveuglement, ce qui nous ramène à l’idée de révélation qui est son contraire, l’enlèvement du voile qui empêche nos yeux de voir). J’imagine donc que l’apocalypse est chez René Girard l’articulation des deux sens du mot, à savoir la révélation des menaces que fait peser la violence destructrice, qu’elle soit spontanée ou amplification de phénomènes plus ou moins extérieurs à nos activités humaines, ou pour le dire plus simplement, révélation des mécanismes catastrophiques.

  • Christine Orsini

L’article de Jean-Louis Salasc propose par son contenu une analyse girardienne très nécessaire en ce moment, et dans sa forme, une pointe d’ironie. Il faudrait arrêter de n’être que grave et pontifiant en cette période de sidération… et de basculement des certitudes.

L’article d’Hervé van Baren en date du 17 mars dernier, intitulé « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique ») prépare l’esprit du lecteur à celui de Jean-Louis sur nos hantises de l’apocalypse et la façon paradoxale et salutaire de Girard d’être « apocalyptique ». Il vaut la peine d’y revenir après la lecture du papier de Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Dire qu’être obsédé par les catastrophes à venir permet « de ne plus avoir à penser » est un peu insultant pour quelqu’un comme Jean-Pierre Dupuy, dont tout l’effort consiste à montrer qu’il faut croire aux catastrophes, et même y penser très fort, pour avoir un chance de les éviter. Le cas du désastre sanitaire que nous allons vivre lui donne raison : le scénario de la pandémie virale était évoqué de manière très précise dans les documents officiels il y a une dizaine d’années, mais comme personne n’y croyait vraiment on a omis de renouveler les stocks de masques (parmi quelques autres inconséquences). Sa fameuse formule « nous nous croyons pas ce que nous savons » s’applique aussi parfaitement à la future apocalypse écologique, et les contradictions que tu mets en avant (bilan carbone des panneaux voltaïques, etc.) ont peu de rapport avec le sujet qui est de savoir s’il faut oui ou non se préparer à tout changer pour éviter de se trouver un jour en situation de dire, comme aujourd’hui avec les masques, « comment avons nous pu être aussi inconscients ».

  • Jean-Louis Salasc

Bernard, j’ai lu avec grand intérêt ta première intervention, où tu fais un approfondissement du sens de la révélation dans la vision girardienne.

La première partie de mon article est ironique. J’ai précisément cherché à fustiger ceux qui prennent prétexte des apocalypses pour faire avancer d’autres intentions plus ou moins avouables ; à démasquer les « Apollonius de Tyane » de notre temps (cf. le quatrième chapitre de « Je vois tomber Satan comme l’éclair »). Je ne pense vraiment pas que Jean-Pierre Dupuy en soit un. Comme quoi l’ironie est un art bien difficile…

  • Thierry Berlanda

J’apprécie beaucoup vos échanges avec Jean-Louis. Je ne les discute pas car je ne saurais trancher. Cela dit, Jean-Pierre Dupuy, je dois le reconnaître avec une effronterie que tu me pardonneras, Bernard, je l’espère, ne m’a jamais paru philosophiquement insurpassable. Certains mathématiciens disent en effet que tout ce qui peut arriver, un jour ou l’autre arrivera. C’est en fait une tautologie, car le problème est justement de bien discerner ce qui, en tant que tel, peut arriver. J’aimerais bien, en revanche, creuser l’idée que nous ne croyons pas que ce que nous savons. Cette idée a des résonances très profondes. En effet, je pense que nous ne croyons pas ce que nous savons car croire et savoir sont deux régimes de connaissance complètement hétérogènes. Personnellement, je n’ai jamais cru, par exemple, qu’un avion de 200 tonnes puisse voler, et pourtant je le sais. Nous n’avons à vrai dire de savoir que des choses extérieures ; croire (si l’on distingue bien la croyance de la superstition), au contraire, est une disposition qui nous donne accès à ce qui nous est le plus intérieur (le Soi). Et donc, non, nous ne croyons pas ce que nous savons, et il serait sans doute illusoire d’y prétendre car en aucun cas ce qui est intérieur ne peut être vu à l’extérieur (un sentiment, par exemple : avons-nous jamais vu une honte ou une joie ?)

A chacun son Apocalypse

par Jean-Louis Salasc

Au marché de la fin du monde, les étals sont bien fournis. Les uns choisiront la guerre nucléaire, les autres le réchauffement climatique. Vous pouvez opter pour l’effondrement économique ou la submersion migratoire de l’Occident par les pays dits du Sud. Cela ne vous va pas ? Pensez  alors au transhumanisme, rendant sous peu notre espèce caduque. Plus classique, le capitalisme, qui conduit l’humanité à sa perte depuis des siècles (la première société par actions fut le moulin du Bazacle à Toulouse, en 1372). A l’opposé, le collectivisme, avec les désastres, certes non aboutis, du bloc soviétique, mais qui poursuit ses efforts avec la Chine communiste. Ou bien la recherche scientifique : ainsi le dernier accélérateur à particules du CERN à Genève est réputé engendrer des petits « trous noirs », dont la sympathique propriété est d’absorber tout ce qui se trouve autour d’eux, y compris la lumière. Bien sûr, il reste toujours les épidémies, l’actuel Coronavirus en témoigne. Pensons aussi aux super volcans et aux météorites géantes ; au terrorisme ultra catholique, à l’abrutissement par les écrans ou encore la surpopulation. Bref, le choix est vaste, cette liste n’épuise pas l’offre.

Acquérir l’un de ces produits procure plusieurs avantages.

Le premier est de ne plus avoir à penser. En effet, chaque perspective apocalyptique propose un système de compréhension du monde, puisqu’elle identifie la vrai source du mal (en effet, quel mal plus absolu que la fin du monde, même si certains s’en réjouissent ?) Il suffit donc de suivre ses prescriptions, plus besoin de réfléchir.

Le deuxième avantage est celui du prestige social. Si l’essentiel de votre énergie passe à faire consciencieusement votre travail, à prendre soin de vos proches, à cultiver quelque passion ou divertissement, le couperet tombe : vous n’êtes qu’un plouc. Par contre, expliquez que vous êtes soucieux du réchauffement climatique, préoccupé par les équilibres géopolitiques, scandalisé par la mondialisation sauvage, angoissé par les risques sanitaires cachés derrière les promesses des nanotechnologies,  vigilant face à l’insidieuse influence idéologique de la Russie conservatrice, ou autre : vous tiendrez là vos galons de citoyen du monde.

Maintenant la question du tarif.

Il vous en coûtera d’abord de vous mettre en harmonie avec l’article que vous aurez choisi. Il est fâcheux d’avoir six enfants pour qui milite contre la surpopulation ; il faut bien devenir végétarien pour défendre la cause animale, etc. Evidemment, je n’envisage ici que les personnes sincères, pas les cyniques prophétisant une apocalypse dont ils tirent pour autrui des exigences desquelles ils s’exemptent.

Le deuxième prix à payer est le renoncement à une certaine cohérence intellectuelle. Une apocalypse occupe l’esprit de manière obsessionnelle, elle offre donc le risque de se muer en idéologie. Et toute idéologie bute plus ou moins vite sur la réalité ou sur ses contradictions. Un exemple ? Les panneaux photovoltaïques, réputés nous sauver du réchauffement climatique. Notre pays a dépensé plus de deux milliards d’euros par an depuis douze ans pour subventionner leur déploiement. Or, ces panneaux sont en verre ; il faut une température de 1 700 °C pour faire fondre la silice, ce que nos fournisseurs chinois réalisent dans des fours à charbon. Ces panneaux doivent donc d’abord « rembourser » les émissions de dioxyde de carbone dues à leur fabrication. En France, ce remboursement n’aura jamais lieu, car l’électricité de réseau y est essentiellement produite par l’hydraulique et le nucléaire, qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Nous dépensons ainsi plus de deux milliards d’euros par an pour augmenter les émissions de dioxyde de carbone (certes en Chine) et donc aggraver le réchauffement climatique. Où est passé la cohérence intellectuelle ?

Le troisième prix à payer est sans doute le plus élevé. S’abandonner à une apocalypse, c’est renoncer à toute espérance (là encore, parlons des gens sincères). Il ne s’agit pas de l’accablement qui peut nous saisir devant une accumulation de revers. Il s’agit du sentiment insidieux que plus rien n’a de sens ou de valeur, hormis une survie précaire. Or, vivre n’est pas seulement survivre. C’est se développer, grandir, évoluer, progresser, s’épanouir. « La loi de la vie, c’est l’accroissement » écrivait Michel Henry. Une apocalypse nous fascine, comme un lièvre devant des phares ; elle nous détourne de nous-mêmes, nous décourage de « persévérer dans notre être ».

Et la théorie mimétique ?

René Girard est souvent qualifié de « penseur apocalyptique ». Est-ce à dire qu’il propose un article de plus au grand bazar de la fin des temps ? Je crois que non ; il nous apporte bien autre chose.

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COVID-19 : Une épidémie de confinements

par Jean-Marc Bourdin

A vrai dire, nul ne sait dire à ce jour (21 mars 2020) quelle aurait été la meilleure politique publique pour maîtriser l’épidémie du COVID-19 : des évaluations ultérieures le diront probablement. Les cartographies des risques redécouvriront des territoires un temps explorés à la suite de la grande peur du H1N1 puis délaissés au point que les stocks de masques FFP2 ne furent pas renouvelés en France à leur date de péremption ; face à cet effet calamiteux du « flux tendu », par ailleurs si cher aux logisticiens d’entreprise qui sont aujourd’hui les rois de la « création de valeur », dans le domaine de la santé publique, des stocks seront reconstitués. De même, les crédits publics de la recherche seront un temps redéployés, voire même nous dit-t-on, augmentés ; mais cette promesse sera-t-elle tenable quand la production et la consommation se trouveront durablement effondrées et, avec elles, les bases de l’impôt, source de financement de ces recherches, dans un contexte où bien d’autres dépenses publiques comme celles destinées à la rémunération des personnels soignants et éducatifs (la masse principale des charges du budget de l’État et de l’Assurance Maladie en France) devront être, légitimement, revues à la hausse.

Mais nous constatons néanmoins déjà un premier effet : à savoir un conformisme multilatéral à une époque où les identités nationales magnifiées par tant de pouvoirs en place et d’oppositions virulentes prônent en matière de relations internationales l’unilatéralisme et le bilatéralisme. Parmi les nombreux paradoxes de la crise, la volonté d’agir pour soi conduit à agir comme la plupart des autres États. À l’instar d’un effet de mode.

Dans un premier temps, comme le plus souvent, il a semblé que l’ennemi désigné était l’étranger ou le voyageur international contaminant : fermeture des frontières et rapatriements des nationaux partis à l’étranger s’en sont suivis. Mais très rapidement et tout en restant omniprésente dans les discours et les mesures politiques, cette exclusion est devenue anecdotique du fait de son manque de pertinence manifeste. Restait donc à s’attaquer au problème sur le territoire national. Une deuxième voie était le confinement des malades le temps de la guérison. Mais cela n’a pas semblé suffire à partir du moment où les porteurs asymptomatiques susceptibles de diffuser le virus à leur insu et du fait de leur ignorance sont apparus comme particulièrement nombreux, peut-être même majoritaires. Il a donc fallu étendre les mesures de confinement à tout un chacun ou presque, excluant de la population jugée indispensable à la continuité de la société la plupart de ses membres. Dans un nouveau paradoxe, il nous a été dit : pour être solidaires, soyez solitaires. La plupart d’entre nous se trouve donc exclue de la majorité des rapports qu’elle entretient avec les autres humains, faute d’avoir le droit de les côtoyer : nous sommes tous des lépreux ou des pestiférés qui s’ignorent et donc tous invités à rester dans notre lazaret, mais un lieu d’isolement limité en l’espèce à la cellule familiale dont les membres sont, eux, condamnés à se côtoyer davantage qu’à l’habitude. Voilà qui est peu commun dans une époque où l’interaction avec un maximum de nos contemporains est plutôt valorisée et la cellule familiale à tendance centrifuge. Quant à la perspective historique, elle était restée jusqu’alors conforme à l’enseignement de Caïphe dans l’Evangile de Jean préférant le sacrifice d’un seul, extensible à celui d’une minorité, pour que le reste continue à vivre. Pour que le reste continue à vivre, il faudrait maintenant que tous sacrifient tout ou partie de leur être social, bref que les liens sociaux se raréfient et se distendent.

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COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique

par Hervé van Baren

Dans Le Bouc Emissaire, René Girard démonte la rhétorique de Guillaume de Machaut. Il y a la peste. Outre les habitants de la ville qui tombent comme des mouches, le phénomène le plus marquant est la dissolution du lien social. Les lois, les coutumes, la culture, tout ce qui fait l’identité rassurante se trouve balayé par un mal aux origines indéfinies. La crise est avant tout spirituelle. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ? Serai-je le suivant à périr ? Les réponses artificielles que les humains apportent aux questions existentielles – j’existe par mon métier, par mon statut social, par mon utilité, par le nombre de personnes qui m’admirent ou me prennent pour modèle, par ma richesse matérielle… perdent brutalement leur pouvoir. La crise balaye les forteresses du monde et nous laisse nus.

La réponse programmée des humains, la façon de recréer une communauté, c’est le bouc émissaire. Donald Trump le sait mieux que quiconque, lui qui a construit son pouvoir – nous nous en rendons compte un peu plus chaque jour – exclusivement sur ce concept1. Aujourd’hui, après avoir raillé le virus Covid-19, comme Goliath se moquait de David, il s’attaque au vrai coupable des malheurs de l’Amérique, l’Europe. La méchante Europe, responsable de la propagation du virus « étranger » aux Etats-Unis par manque de courage politique. C’est bien connu (d’ailleurs cette propagande-là a cours aussi en France), les virus, poussières radioactives et autres calamités s’arrêtent aux frontières. Continuer à lire … « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique »

COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique

par Jean-Marc Bourdin

La peste était dans Thèbes et l’inconduite d’Œdipe en était responsable. La peste dévastait l’Europe médiévale et les juifs en auraient été les vecteurs pour le contemporain Guillaume de Machaut. Mais la médecine et l’hygiène avaient fait de tels progrès que ce n’était plus qu’un sujet d’étude et une occasion pour notre hubris actuelle de se moquer de l’irrationalité des accusations portées contre les initiateurs présumés de ces épidémies.

Un virus faiblement létal vient nous rappeler utilement que notre maîtrise scientifique ne modifie en rien certains de nos fondamentaux anthropologiques. Ainsi la contagion de la maladie se mêle-t-elle inextricablement à la crise sociale : la bourse effondre la valorisation des entreprises et donc les retraites par capitalisation ; des vols de masques et de gel hydroalcoolique se produisent dans les hôpitaux ; les consommateurs stockent pâtes et riz ; la culture et le sport de masse et, plus généralement, la plupart des activités qui rassemblent une foule de plus de cent personnes, sont condamnés à supprimer leurs manifestations pour un temps indéterminé ; les déplacements internationaux touristiques et professionnels subissent des interdictions comparables ; les enfants ne sont plus les bienvenus dans les écoles, collèges, lycées, universités et crèches ; les parents salariés sont invités à garder leurs enfants et, par voie de conséquence, dissuadés ou empêchés d’aller au travail, leur activité quotidienne habituelle ; ceux qui travailleront malgré tout ne pourront pas déjeuner au restaurant ou dans un bar ; et tout le reste ou presque à l’avenant. Il n’y a guère que les soins qui s’intensifient, le reste de la vie sociale se rétrécissant comme peau de chagrin. René Girard s’interrogeait sur la nature de la crise thébaine, peste sanitaire et/ou sociale. On le voit aujourd’hui : elles sont intimement liées et sont susceptibles de se nourrir mutuellement.

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Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ?

par Jean-Louis Salasc

« Toujours chercher le quatrième », telle était la recommandation de Claude Lévi-Strauss face à un ensemble de trois éléments. Il s’appuyait en effet sur la notion mathématique de « groupe de Klein » pour décrire les systèmes d’échange dans une communauté ; et le nombre minimal d’éléments pour pouvoir définir un tel groupe est précisément de quatre. Or, la théorie mimétique s’illustre par un triangle, celui constitué par le sujet, l’objet du désir et le médiateur qui inspire ce désir. Où nous conduirait d’appliquer à ce triangle  la recommandation de Lévi-Strauss ?

Il nous faut donc joindre au trio mimétique une quatrième personne, bien distincte. Et pour cela, elle ne doit être ni médiateur, ni soumise à son influence, ni objet du désir. C’est donc un élément neutre (les adeptes des mathématiques apprécieront le charme de la coïncidence). Mais pourquoi donc l’ajouter si c’est un élément neutre ? Restons à trois personnes et tout ira bien.

Il existe cependant une très bonne raison de l’ajouter ;  cette quatrième personne tient un rôle dans le système relationnel mimétique : elle est celle qui n’est pas désignée par le médiateur. Le sujet ne sait où tourner son désir, le médiateur va lui désigner l’objet. Mais désigner, c’est distinguer. Et l’acte de distinguer exige d’avoir à faire un choix entre au moins deux éléments. Autrement dit, s’il ne se trouve qu’un seul objet possible, le rôle du médiateur est strictement tautologique : cela ne signifie pas grand chose que de désigner le seul choix existant. Mais grâce à notre quatrième personne, le rôle de médiateur devient substantiel, puisqu’il différencie l’un des deux objets possibles.

Troquer le triangle mimétique pour un carré ne remet pas en cause l’analyse girardienne du désir. Bien évidemment, l’objet du désir y est désigné parmi nombre de possibilités. Simplement, le triangle ne les représente pas.

A ce stade un petit croquis s’impose. Voici le triangle bien connu, dans lequel le médiateur désigne l’objet au sujet et suscite ainsi son désir :

Passons maintenant au carré ;  il montre les deux objets parmi lesquels le médiateur « choisit » :

Continuer à lire … « Le triangle mimétique est-il un carré qui s’ignore ? »

Donald, Greta et le réchauffement climatique

Par Hervé van Baren

Donald Trump (l’homme le plus puissant de la planète) et Greta Thunberg (une lycéenne suédoise) s’interpellent à la tribune de Davos par discours interposé. Sur un sujet aussi sérieux que le réchauffement climatique, comment pouvons-nous rester enfermés dans des disputes stériles, qu’est-ce qui rend impossible l’unanimité agissante ? Aucun appel à la raison, aucun message alarmiste ne semble en mesure de nous rassembler autour d’un projet commun, ce qui me semble pourtant la condition nécessaire à une action concrète et efficace. Nous trompons-nous de combat ? La nécessité impérative ne serait-elle pas de rétablir un dialogue, de chercher un compromis acceptable par tous, avant d’appeler à l’action ? Si c’est le cas, alors qu’est-ce qui rend impossible cette communion vertueuse, quelle force invincible nous divise au lieu de nous rassembler ?

Hier soir, sur un tout autre sujet, mon épouse citait un morceau de verset de l’Evangile selon St Matthieu. Le voici :

« Qui n’est pas avec moi est contre moi […] » (Matthieu 12, 30)

Pour ceux qui ne seraient pas familiers de ma lecture parabolique de la Bible, je renvoie à la plupart de mes précédents articles sur ce beau blogue. Pour résumer, mon hypothèse exégétique est que de nombreux versets et de passages bibliques peuvent être lus de deux manières. La première consiste à lire dans le contexte historique, culturel et religieux convenu. Dans ce cas on a, dans le texte, une loi, une vérité absolue, un dogme ou un article de foi, ou encore une information historique.

Quiconque n’est pas avec Jésus est contre Jésus. Quand on veut bien y réfléchir, un tel verset est bien embarrassant. Je pourrais ne pas vouloir suivre Jésus, ne pas croire qu’il est Fils de Dieu, voire Messie. Je pourrais refuser d’en faire l’objet de ma foi religieuse, ne pas croire aux miracles que les Evangiles lui prêtent. Je pourrais faire tout cela et pour autant reconnaître en cet homme un sage, et être touché par certaines de ses paroles. Je serais alors comme beaucoup d’athées et d’agnostiques qui déclarent avoir du respect pour Jésus sans pour autant adhérer à tout son enseignement, et encore moins aux dogmes que l’Eglise en a tirés. Le verset dit clairement que dans ce cas, ma relation à Jésus ne serait ni neutre, ni distante : elle serait résolument hostile.

L’autre interprétation, ce que j’appelle la lecture parabolique, constate que cette parole n’est ni une loi, ni un dogme, ni une morale, ni la transcription d’une parole historique, c’est une révélation, et peu importe en définitive qu’elle soit proférée par Jésus ou par quelqu’un d’autre. C’est une parabole, une histoire fictionnelle destinée à nous faire réfléchir. Les paraboles révèlent la plupart du temps un mécanisme universel de la violence humaine, à la fois familier et parfaitement invisible (sinon il n’y aurait pas besoin de nous le révéler). René Girard a été le premier à décrire cette dimension parabolique, en décelant dans des passages à caractère mythologique ou sacrificiel une révélation implicite du très concret mécanisme victimaire.

Dans le cas présent, le mécanisme n’est pas si difficile à repérer. On est soit pour soit contre ; pas de neutralité possible. C’est ce qui arrive quand un conflit violent éclate. Plus le groupe se scinde en deux camps adverses, plus les individus qui ne sont pas gagnés par la rage homicide sont sommés de faire leur choix. Rester neutre n’est pas en option. En temps de guerre, on fusille les traîtres, et dans leur grande majorité ces affreux ne sont pas des espions à la solde de l’ennemi : ce sont des individus qui décident, parfois en âme et conscience, parfois pour des raisons moins nobles, de ne plus participer au massacre. En temps de guerre on a beaucoup moins de chance de se faire trouer la peau par l’ennemi que par ses amis, lorsqu’on a l’outrecuidance de prétendre renoncer à assassiner des pauvres gens qui, tout bien considéré, ne nous ont rien fait.

C’est une autre constante universelle de la violence humaine : dans un conflit, le crime suprême, impardonnable, est de ne pas prendre parti. En relisant bien le verset, on voit que c’est exactement cela qu’il exprime.

Comment cette interprétation parabolique nous éclaire-t-elle sur nos réactions aux discours de Donald Trump et de Greta Thunberg ? Nous prenons le verset dans son sens premier, celui qui nous saute immédiatement aux yeux. Nous sommes sommés de prendre parti soit pour Donald Trump, soit pour Greta Thunberg, et cette injonction irrésistible nous est invisible en tant que telle. Nous voyons notre libre arbitre dans le choix d’un des deux camps, sans voir que le mécanisme exposé par le second sens du verset nous enlève en partie ce libre arbitre, puisqu’il nous interdit une troisième possibilité, ne pas choisir, ou différer ce choix, par exemple le temps de mieux nous renseigner. J’insiste sur le fait que je me place ici en dehors de toute morale ou de recherche de la vérité dans les discours respectifs. Il est clair pour moi que l’approche de Donald Trump relève de la désinformation et du déni, celle de Greta Thunberg de la recherche de la vérité, fût-elle désagréable à contempler. Mais le présent article n’est pas un article d’opinion. L’objectif n’est pas de décider qui de Donald Trump ou de Greta Thunberg a raison, mais bien de voir comment un débat comme celui-ci conduit systématiquement à la polarisation violente, à la formation de deux camps hostiles.

L’analyse des discours de Donald et de Greta permet de comprendre la raison de notre apparente impossibilité de nous accorder.

Le discours de Donald Trump (extraits) :

« Ils veulent nous voir échouer, mais ça ne marchera pas » 

« Pour accueillir les possibilités de l’avenir, nous devons rejeter les prophètes de malheur avec toutes leurs prédictions apocalyptiques »

« Nous ne laisserons pas l’extrême-gauche détruire notre économie et notre pays, éradiquer notre liberté 

« Ces prophètes de malheur veulent tous la même chose, le pouvoir absolu et contrôler le moindre aspect de nos vies ».

Cette partie du discours de D. Trump est un appel à peine masqué à l’élimination du bouc émissaire, en l’occurrence Greta et ses amis. Le propos n’est pas sans rappeler le poème de Guillaume de Machaut analysé en détail par René Girard1. Il y a la peste et les habitants de la ville tombent comme des mouches. Laissons faire la peste, mais désignons les Juifs comme la source du mal : ils empoisonnent les rivières. Laissons le réchauffement climatique détruire le monde, mais n’oublions pas de punir Greta et ses amis, ces prophètes de malheur qui nous disent que la peste, c’est nous. Donald Trump manie à la perfection l’accusation sacrificielle. Plus elle est excessive, plus cela fonctionne.

Le discours de Greta Thunberg (extraits) :

« Notre maison brûle toujours et votre inaction nourrit le feu à chaque minute ».

« On m’a avertie que dire aux gens de paniquer […] est une chose très dangereuse ».

« Nous nous fichons de vos histoires de partis. La droite et la gauche, comme le centre, ont tous échoués ».

« Ce que nous vous demandons, c’est d’agir comme si vous placiez l’amour de vos enfants au-dessus de tout ».

A priori, on a un discours aux antipodes de celui de D. Trump. La force qui devrait nous faire agir est l’amour. Tous les partis sont interpellés. Les faits sont rappelés et étayés par les données scientifiques.

Cependant, ce qui nous intéresse ici c’est un aspect particulier du discours, à savoir sa contribution ou pas à l’escalade violente. De ce point de vue, Greta Thunberg échoue à participer à la réconciliation des clans opposés. Elle utilise le « vous » accusateur, qui implique qu’elle s’exclut elle-même du groupe des fautifs. Elle utilise des mots comme « échouer » qui cherchent à culpabiliser. Sans le nommer, elle diabolise son adversaire.

Il n’y a rien dans le discours de Greta qui incite à sortir de la polarisation. Pour obtenir cet improbable résultat, il est nécessaire de reconnaître sa part de responsabilité dans le conflit. Par exemple, Greta, on le lui a d’ailleurs assez reproché, pourrait reconnaître qu’elle est aussi une consommatrice et qu’elle participe au réchauffement. Il est tout aussi nécessaire de reconnaître une part de vérité chez l’adversaire. Elle aurait pu, par exemple, reconnaître que les actions à prendre pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables auront vraisemblablement des conséquences néfastes sur l’économie, et par conséquent sur nos vies. Qu’il y a là un sacrifice à consentir. En verbalisant cette évidence elle n’aurait fait qu’exprimer les peurs des climatosceptiques qui sont à la source de leur déni, sans les juger.

Nous avons toujours l’impression que faire un pas vers l’adversaire et reconnaître une part de responsabilité chez nous déforce notre message et trahit nos valeurs. En réalité, parce qu’une telle démarche est la seule qui puisse laisser entrevoir une réconciliation, c’est aussi la seule qui puisse mener à terme à une solution commune, pacifique et assumée par tous les acteurs du débat. La polarisation nous braque tellement sur nos « vérités » qu’elle nous interdit de voir qu’une solution concrète et viable sera toujours un compromis entre les différentes aspirations. Dans notre réflexe conditionné de rejoindre un camp et de nous identifier à sa doctrine, aussi vertueuse soit-elle, se trouve déjà la fatalité d’une confrontation violente dont l’issue, en cas de victoire d’un des partis, est un totalitarisme.

Dans le cas particulier qui nous préoccupe, il faut prendre en compte la situation de crise exceptionnelle, dans le sens où la survie à court terme de la civilisation, voire de l’humanité, est en jeu. Or plus la crise est aigüe, douloureuse, plus le mécanisme de polarisation du conflit est puissant. Dans le débat qui oppose climatosceptiques et partisans d’une transformation de nos habitudes de consommation et de nos modes de vie, on voit mal comment une initiative telle que celle que je décris pourrait faire converger les points de vue. Il faut bien voir que la cause principale de ce blocage ne réside pas dans les opinions, mais bien dans l’enjeu.

Il y a deux crises, et il faut les distinguer. La première est apparente, mesurable, prévisible ; c’est le réchauffement climatique. La seconde est invisible, imprévisible, impossible à évaluer ; c’est la polarisation violente qui conduit au conflit violent. Voir seulement la face apparente du verset de Matthieu revient à reconnaître la première crise et à nier la seconde ; voir la face cachée, la parabole, revient à reconnaître les deux. Dans le second cas on est vraiment libre ; on peut choisir en toute conscience que la seule façon de réaliser la nécessaire sortie de la position bloquée est la lutte jusqu’à la victoire (ou la défaite honorable). On peut aussi essayer d’obtenir ce résultat en refusant la fatalité du mécanisme exposé par Jésus, mais cela n’est possible qu’en renonçant à la radicalité et à l’unilatéralité de nos opinions, et en invitant l’adversaire à en faire autant.

Comment articuler ces réflexions avec la théorie mimétique ? Celle-ci décrit le passage d’une situation d’innombrables conflits fusionnant en unanimité sacrificielle. Force est de constater que cette fusion des conflits ne prend pas toujours la forme d’une foule opposée à une victime émissaire ; la dynamique peut aussi conduire à une opposition entre deux camps de forces plus ou moins égales. La polarisation violente serait-elle le résultat d’un échec de la tentative de résolution sacrificielle ? C’est ce que semble suggérer l’obsession de D. Trump pour le langage sacrificiel. Le phénomène qui conduit à ces deux situations distinctes reste le même, je pense, et le verset de Matthieu le décrit de manière remarquablement concise. On pourrait d’ailleurs le reformuler dans sa version sacrificielle : « qui n’est pas avec la foule est contre la foule ».

Précisons encore un point. L’article n’est pas un appel à l’action, il a pour seule ambition de participer à l’augmentation des connaissances sur les mécanismes anthropologiques de la violence. Je n’appelle à aucune action concrète, j’invite seulement à réfléchir sur les conséquences de nos actes et de nos positionnements politiques et éthiques. C’est cette connaissance seulement qui permet de décider en toute conscience s’il est plus important d’avoir raison, au prix de la paix, ou de chercher la paix, au prix de la raison.

 

[1] René Girard, Le Bouc émissaire, chapitre 1 : Guillaume de Machaut et les Juifs

Du sacrificiel dans l’art

par Jean-Marc Bourdin

Jean Nayrolles, professeur d’université en histoire de l’art à Toulouse, développe une nouvelle aile dans le château de la théorie mimétique avec Du sacrificiel dans l’art, dont le titre fait un aimable clin d’œil à Du spirituel dans l’art de Vassili Kandinsky paru il y a plus d’un siècle.

Nous savions déjà comment la naissance de la tragédie dans la Grèce antique s’était construite dans la continuité des récits mythiques et des rituels sacrificiels, mais aussi en rupture avec eux depuis La violence et le sacré. Dans un premier chapitre de son essai, Jean Nayrolles établit la généalogie parallèle qui a donné naissance aux arts plastiques à la même époque, notamment à la statuaire anthropomorphe prenant la suite de statues en bois en général aniconiques dédiées à des divinités, les xoana : la statue offerte au temple devient un substitut aux corps sacrifiés, comme en atteste de nombreux mythes ou, tout du moins, certaines de leurs variantes. L’auteur indique une autre généalogie contemporaine de ces événements, celle du monnayage, également producteur de représentations figurées, à l’articulation du religieux sacrificiel et de l’établissement d’une souveraineté politique. Bref, l’hypothèse d’une genèse de toutes les institutions à partir des pratiques religieuses énoncée par Émile Durkheim et reprise par René Girard trouve ici un nouvel étai.

Mais l’aventure ne fait que s’amorcer ici. Car la question du sacrificiel dans l’art reste présente à toutes les périodes de l’histoire et permet de l’écrire sous un angle entièrement renouvelé.

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Ode à la joie

par Jean-Louis Salasc (à ma gauche, Haydn ; à ma droite, Beethoven)

2020 se présente. Notre fascination pour les chiffres ronds en fait une « année Beethoven », ce cher Ludwig étant né il y aura deux cinquante ans. Disques, émissions, concerts, hommages, conférences vont déferler. Qui était-il ? Un caractère ombrageux dont le testament est une « Ode à la Joie », un enfant battu et cependant prodige, une vie sentimentale mystérieuse, un musicien grand public (la Cinquième Symphonie) mais aussi abscons (la Grande Fugue), un esprit révolutionnaire et un ami de l’aristocratie, la gloire et la misanthropie, le paradoxe de la surdité : on trouve tout dans sa vie.

Et même un épisode… girardien.

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