A chacun son Apocalypse

par Jean-Louis Salasc

Au marché de la fin du monde, les étals sont bien fournis. Les uns choisiront la guerre nucléaire, les autres le réchauffement climatique. Vous pouvez opter pour l’effondrement économique ou la submersion migratoire de l’Occident par les pays dits du Sud. Cela ne vous va pas ? Pensez  alors au transhumanisme, rendant sous peu notre espèce caduque. Plus classique, le capitalisme, qui conduit l’humanité à sa perte depuis des siècles (la première société par actions fut le moulin du Bazacle à Toulouse, en 1372). A l’opposé, le collectivisme, avec les désastres, certes non aboutis, du bloc soviétique, mais qui poursuit ses efforts avec la Chine communiste. Ou bien la recherche scientifique : ainsi le dernier accélérateur à particules du CERN à Genève est réputé engendrer des petits « trous noirs », dont la sympathique propriété est d’absorber tout ce qui se trouve autour d’eux, y compris la lumière. Bien sûr, il reste toujours les épidémies, l’actuel Coronavirus en témoigne. Pensons aussi aux super volcans et aux météorites géantes ; au terrorisme ultra catholique, à l’abrutissement par les écrans ou encore la surpopulation. Bref, le choix est vaste, cette liste n’épuise pas l’offre.

Acquérir l’un de ces produits procure plusieurs avantages.

Le premier est de ne plus avoir à penser. En effet, chaque perspective apocalyptique propose un système de compréhension du monde, puisqu’elle identifie la vrai source du mal (en effet, quel mal plus absolu que la fin du monde, même si certains s’en réjouissent ?) Il suffit donc de suivre ses prescriptions, plus besoin de réfléchir.

Le deuxième avantage est celui du prestige social. Si l’essentiel de votre énergie passe à faire consciencieusement votre travail, à prendre soin de vos proches, à cultiver quelque passion ou divertissement, le couperet tombe : vous n’êtes qu’un plouc. Par contre, expliquez que vous êtes soucieux du réchauffement climatique, préoccupé par les équilibres géopolitiques, scandalisé par la mondialisation sauvage, angoissé par les risques sanitaires cachés derrière les promesses des nanotechnologies,  vigilant face à l’insidieuse influence idéologique de la Russie conservatrice, ou autre : vous tiendrez là vos galons de citoyen du monde.

Maintenant la question du tarif.

Il vous en coûtera d’abord de vous mettre en harmonie avec l’article que vous aurez choisi. Il est fâcheux d’avoir six enfants pour qui milite contre la surpopulation ; il faut bien devenir végétarien pour défendre la cause animale, etc. Evidemment, je n’envisage ici que les personnes sincères, pas les cyniques prophétisant une apocalypse dont ils tirent pour autrui des exigences desquelles ils s’exemptent.

Le deuxième prix à payer est le renoncement à une certaine cohérence intellectuelle. Une apocalypse occupe l’esprit de manière obsessionnelle, elle offre donc le risque de se muer en idéologie. Et toute idéologie bute plus ou moins vite sur la réalité ou sur ses contradictions. Un exemple ? Les panneaux photovoltaïques, réputés nous sauver du réchauffement climatique. Notre pays a dépensé plus de deux milliards d’euros par an depuis douze ans pour subventionner leur déploiement. Or, ces panneaux sont en verre ; il faut une température de 1 700 °C pour faire fondre la silice, ce que nos fournisseurs chinois réalisent dans des fours à charbon. Ces panneaux doivent donc d’abord « rembourser » les émissions de dioxyde de carbone dues à leur fabrication. En France, ce remboursement n’aura jamais lieu, car l’électricité de réseau y est essentiellement produite par l’hydraulique et le nucléaire, qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Nous dépensons ainsi plus de deux milliards d’euros par an pour augmenter les émissions de dioxyde de carbone (certes en Chine) et donc aggraver le réchauffement climatique. Où est passé la cohérence intellectuelle ?

Le troisième prix à payer est sans doute le plus élevé. S’abandonner à une apocalypse, c’est renoncer à toute espérance (là encore, parlons des gens sincères). Il ne s’agit pas de l’accablement qui peut nous saisir devant une accumulation de revers. Il s’agit du sentiment insidieux que plus rien n’a de sens ou de valeur, hormis une survie précaire. Or, vivre n’est pas seulement survivre. C’est se développer, grandir, évoluer, progresser, s’épanouir. « La loi de la vie, c’est l’accroissement » écrivait Michel Henry. Une apocalypse nous fascine, comme un lièvre devant des phares ; elle nous détourne de nous-mêmes, nous décourage de « persévérer dans notre être ».

Et la théorie mimétique ?

René Girard est souvent qualifié de « penseur apocalyptique ». Est-ce à dire qu’il propose un article de plus au grand bazar de la fin des temps ? Je crois que non ; il nous apporte bien autre chose.

Cette réputation de penseur apocalyptique vient en grande partie de son dernier ouvrage, « Achever Clausewitz ». En bref, Girard voit chez le penseur de la guerre la vision anticipée d’un des concepts clefs de la théorie mimétique, celui d’emballement, qui entraîne dans le conflit l’ensemble de la communauté. Clausewitz emploie le terme de « montée aux extrêmes » ; il ne décèle aucun frein à ce que cette spirale de réciprocité violente conduise à un anéantissement. Effrayé semble-t-il par la portée de cette découverte, Clausewitz la révoque par une pétition de principe : « d’un point de vue pratique, cela ne se produit pas ». Girard revient sur cette esquive (d’où le titre de son livre, d’ailleurs, qui signifie précisément d’aller jusqu’au bout de la pensée du général prussien). Il y revient entre autre avec le constat des armements nucléaires : nous savons désormais que la destruction complète de l’humanité est possible.

René Girard n’apporte aucun « article » nouveau au marché de l’apocalypse. Il affirme simplement que le phénomène de « montée aux extrêmes » n’est pas un cas de figure théorique, comme Clausewitz l’envisageait pour se rassurer. L’emballement mimétique décrit dans le « système Girard » montre que le terme d’apocalypse n’est pas usurpé, car la spirale de la violence mimétique est propre à faire disparaître des communautés, au sens le plus réaliste du terme.

La théorie girardienne nous porte même plus loin. Elle constate que le mimétisme est à la source de nombreuses « apocalypses ». C’est évident pour les guerres, la rivalité nucléaire, le comportement des marchés boursiers ; assez clair également pour le saccage de la planète. Si d’autres « fins du monde » n’ont pas le mimétisme comme origine (ainsi un raz-de-marée, une météorite géante, une pandémie), les phénomènes de la théorie girardienne peuvent en accroître les effets. Ainsi la spirale mimétique peut prétendre au titre de « mère de toutes les apocalypses ».

Et cependant, René Girard fait autre chose que de donner raison à nos angoisses.

Le terme d’apocalypse a deux significations : celle de « fin du monde », comme ce billet l’évoque jusqu’à présent.  Mais aussi celle de « révélation ». Et l’histoire de la théorie mimétique est bien celle d’une révélation. Elle est la prise de conscience du rôle du mimétisme dans nos désirs ; la prise de conscience des phénomènes d’emballement mimétiques ; la prise de conscience que le massacre d’un bouc émissaire n’est plus une solution pour notre monde d’aujourd’hui.

Et cette prise de conscience nous donne des indications pour échapper à nos apocalypses : ne pas se fourvoyer sur des victimes expiatoires, choisies par nos paniques ; savoir reconnaître, partant atténuer, le mimétisme qui nourrit nos réciprocités violentes ; pratiquer aussi le « bon usage » du mimétisme, en ayant l’humilité et la sagesse de suivre les exemples fructueux.

La théorie mimétique n’est pas une théorie du déni des apocalypses. Au contraire, elle se révèle souvent leur « mère ».  Par cette révélation, elle ouvre la perspective de leur faire face,  en progressant dans la compréhension, la maîtrise et le bon usage du mimétisme. En cela, René Girard nous permet de renouer avec une espérance ; en cela, il se distingue radicalement des « marchands de peur ». Retenons la théorie mimétique dans son entier, pas seulement les chapitres terrifiants d’« Achever Clausewitz ».

4 réflexions sur « A chacun son Apocalypse »

  1. Le pire est certes le nihilisme (ce que tu soulignes), Nietzsche l’avait déjà pointé (lui -même que des esprits courts et mal informés ont souvent taxés de nihiliste).
    Sur Henry, qui fit un travail de jeunesse sur Spinoza (auquel tu fais toi-même allusion), précisons que l’accroissement de la vie dont il parle n’est as l’accumulation d’objets, mais bien le pouvoir et le désir de la vie de s’éprouver elle-même toujours davantage. Nous avons une possibilité joyeuse de nous accroître (…), et une malheureuse, de loin la plus générale.
    Quant à l’apocalypse, qui est l’effondrement des masques et donc, oui, une révélation, nous pouvons espérer, et aussi faire en sorte, chacun à notre place, qu’en ce sens elle advienne, mais elle ne peut sans doute concernée que l’humanité en genre, et non pas en nombre (sinon nous tomberions dans le travers du millénarisme, qui fut à bon droit condamné par le concile d’Éphèse en 431.

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  2. Ping: L'ÉMISSAIRE
  3. merci , Jean-Louis, cette analyse est malheureusement réaliste , et nos « chers » politiciens nous font aller droit dans le mur …
    saurons-nous nous opposer ??
    Gilles Tranié

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