
par Hervé van Baren
… et à la foule qui l’entoure ?
Comme beaucoup de monde, je suis sorti abasourdi, sonné, du visionnage de l’altercation verbale entre les dirigeants américains et ukrainiens dans le bureau ovale de la Maison Blanche1. Je me suis ensuite précipité sur les analyses de ce moment que tout le monde qualifie d’historique, ne fût-ce que par le ton inédit de l’échange. Aucun de ces commentaires ne m’a satisfait, aucun n’atteignait, me semblait-il, le niveau nécessaire pour donner sens à un moment aussi surréaliste.
Mon indignation devant la trahison de Trump et Vance de tous les principes qui fondaient l’Occident se heurtait aux témoignages des supporters de Trump, qui avaient l’air très satisfaits de la performance théâtrale de leur champion2. Ainsi, il y a des gens, beaucoup de gens, qui estiment parfaitement légitime le sabordage de décennies d’ordre mondial basé sur des principes de respect de l’autre, la volonté délibérée de le remplacer par un monde de gangsters sans foi ni loi, la planète devenant leur terrain de jeu.
Comment en est-on arrivé là ? Comment en sortir ?
Partons d’un phénomène mondial qui n’épargne pas l’Europe, la prolifération de régimes dits « illibéraux », autrement dit appuyés sur exactement les mêmes idées : la mise au rebut de la démocratie et de l’Etat de droit, le plébiscite d’un (dés)ordre mondial basé sur la rivalité, le rapport de force. Mais constater l’émergence d’un nouvel ordre ne suffit pas à l’expliquer. Personne n’a rien à gagner dans l’effondrement du système actuel. Il nous a laissé 80 ans de paix relative, un marché mondial qui a permis à une majorité de pays émergents de sortir de la misère, une prospérité inédite3. Le nouveau nous promet des guerres sans fin, une ère de terreur permanente, une paupérisation du grand nombre, un risque sensiblement augmenté de déflagration mondiale, y compris d’holocauste nucléaire4. Celles et ceux qui soutiennent la politique du nouveau gouvernement américain creusent indéniablement leur propre tombe. Ils le font néanmoins, et ils le font avec jubilation.
L’absurdité apparente de cette forme de suicide collectif nous incite à convoquer la théorie mimétique, ne fût-ce que parce que René Girard est un des rares à avoir parfaitement anticipé le phénomène. Un mot s’impose : sacrifice. Jamais les conditions du sacrifice n’ont été mieux remplies. Jamais la crise mimétique n’avait atteint une telle échelle, mondiale. On ne va plus chercher les victimes émissaires dans le village voisin ; là aussi, les « échanges » se font au niveau global. Il serait fastidieux d’établir une liste. Limitons-nous à deux pays : la Russie et les Etats-Unis d’Amérique.
Poutine et Trump ne sont pas des hommes politiques. Ils sont, avant tout, des grands-prêtres, et le Kremlin et la Maison-Blanche sont les nouveaux autels sacrificiels où l’on égorge les victimes. Les Etats-Unis et la Russie ont basculé dans la crise mimétique et leurs peuples ont choisi d’en sortir en appliquant l’éternelle solution : le sacrifice.
L’invasion par la Russie, effective ou souhaitée, de ses voisins, n’a aucune justification géopolitique. Le risque existentiel que poserait l’OTAN n’est qu’une piètre excuse au projet réel : purifier la Russie, décadente, humiliée, menacée d’effondrement, en expulsant la violence interne. La Russie, c’est l’empire Aztèques du XXIe siècle. Il faut nourrir les dieux, fournir le Temple en innombrables victimes sacrificielles5.
La guerre contre l’Ukraine n’a aucune justification raisonnable, pas plus que la guerre hybride menée contre l’Occident haï. Même si Poutine avait réussi son pari d’invasion-éclair de l’Ukraine, les bénéfices qu’il pouvait en espérer n’auraient jamais compensé les pertes, la crise économique due aux sanctions occidentales, la profonde défiance de la communauté internationale et en particulier des pays voisins et, surtout, le divorce définitif avec le pays le plus proche culturellement, l’Ukraine, le frère slave.
La guerre-éclair a tourné au fiasco, mais peu importe. Au contraire : l’horrible guerre de tranchées, la boucherie relayée par les médias, tout cela n’est un échec que pour un stratège militaire au sens raisonnable du terme. Pour un grand prêtre, c’est une aubaine inespérée. D’abord, parce qu’elle confirme le caractère monstrueux de l’ennemi et de ceux qui le soutiennent. Ensuite et surtout, parce qu’elle fournit sur un plateau les milliers de victimes que le mécanisme sacrificiel exige lorsqu’il est à bout de souffle.
Des victimes potentielles, Poutine en a à profusion. Les « nazis » ukrainiens, d’abord, à commencer par les civils, bombardés sans relâche ou soumis aux pires exactions dans les territoires occupés. A ce titre, la déportation des enfants6 ukrainiens prend une signification symbolique. Dans la régression sacrificielle, la Russie de Poutine n’est pas loin de revenir au culte de Moloch7. Il y a aussi l’utilisation de criminels comme chair à canon qui, bien plus que d’être une mesure pragmatique, témoigne de l’obsession purificatrice des russes. Il y a, enfin, les forces vives de la nation, sa propre jeunesse, envoyée se faire équarrir sur le champ de bataille sans que personne ne semble y trouver quoi que ce soit à redire.
L’objectif réel et inexprimé du peuple russe, c’est sa rédemption dans le sang. Lorsqu’on a compris cela, on est pris de terreur à l’écoute des nombreuses menaces de Poutine d’utiliser l’arsenal nucléaire russe. Interpréter ces menaces comme du bluff est une dangereuse erreur. Une communauté ayant plongé dans la folie sacrificielle n’a pas peur de sa propre destruction. D’une certaine façon, elle la souhaite, elle la voit comme une apocalypse régénératrice. La logique de la Destruction Mutuelle Assurée8 n’a que peu d’effets sur le grand-prêtre et sur la foule qui le suit. Personnellement, cette idée me terrifie.
On le voit, cet éclairage girardien rend compte de toutes les incohérences de la politique russe récente. Qu’en est-il du mouvement MAGA aux Etats-Unis ?
Je l’ai brièvement mentionné dans un article récent9, les « provocations » de Donald Trump s’apparentent systématiquement à une inversion de l’accusation, les victimes devenant les « méchants » et inversement. Les plus pauvres et exploités parmi les habitants des Etats-Unis d’Amérique deviennent des criminels. Les alliés fidèles deviennent des profiteurs sans vergogne, l’Amérique étant l’innocente victime de leur cynisme. Le pays envahi et martyrisé par son voisin devient l’instigateur de la guerre et son dirigeant, un dictateur qui en porte l’entière responsabilité. Les lanceurs d’alerte, les amoureux de la vérité deviennent des traîtres. Les dirigeants des pays démocratiques sont fustigés alors que les déclarations d’amour aux pires despotes se multiplient. Tout cela témoigne bien plus d’une résurgence sacrificielle que d’une politique réfléchie. On dénonce les mensonges à répétition de Trump, mais en réalité il accuse constamment. Girard nous l’apprend : dans la crise sacrificielle, l’accusation n’a que faire d’honnêteté et de cohérence. Il faut arrêter de croire que Trump sait ce qu’il fait. Il a la compréhension intuitive que sa seule compétence est religieuse : il est, par ses propres blessures d’enfance et son obsession purificatrice, le parfait grand-prêtre pour le nouveau culte sacrificiel qui s’établit en Amérique. Ses suiveurs sont l’exacte réplique de la foule qui condamne Jésus à mourir sur la croix :
Pilate leur demande : « Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie ? » Ils répondirent tous : « Qu’il soit crucifié ! » Il reprit : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Mais eux criaient de plus en plus fort : « Qu’il soit crucifié ! » (Matthieu 27, 22-23)
Aucun argument raisonnable ne pourra jamais atteindre une foule plongée dans cet état. Il reste donc la question cruciale, vitale : comment parle-t-on à un grand-prêtre, le couteau levé sur la victime sacrificielle ?
On peut aisément identifier les paroles qui n’ont aucune chance de sortir la foule de cette psychose collective.
Le rapport de force. C’est pourtant un langage qui ose se confronter au réel. Il part du constat qu’on ne discute pas avec un grand-prêtre assoiffé de sang. On pourra éventuellement dialoguer après la résolution sacrificielle de la crise. Mais sachant, avec Girard, qu’aucun sacrifice, aucune Shoah ne pourra plus jamais rétablir la paix, cette recette n’a pas beaucoup d’utilité. Il reste donc la confrontation violente, la neutralisation du danger, ce qui revient à la montée aux extrêmes prédite par Girard, qui nous rappelle qu’il est impossible de résister au mimétisme lors d’une telle confrontation. Si nous choisissons la lutte à mort contre les fanatiques qui nous pressent de tous côtés, y compris de l’intérieur, nous deviendrons à notre tour une foule sacrificielle, déterminée à purifier le monde par l’élimination des méchants.
L’appel à la raison. Peut-être, en continuant à réciter les mantras du modernisme progressiste et des Lumières humanistes, entendront-ils ? Cela, c’est de l’angélisme, qui ne peut connaître qu’une seule issue : nous irons rejoindre les malheureux ukrainiens sur l’autel des grands-prêtres.
La ruse. Emmanuel Macron a pu mesurer les limites d’une telle approche lors de sa récente visite à Washington pour tenter d’infléchir la politique de Trump.
On peut continuer la liste. On finira par se rendre compte de la cruelle réalité : aucun langage humain n’a le pouvoir de sortir le sacrificateur de son obsession purificatrice. Le seul langage qui puisse nous sortir du sacrifice, c’est un langage de révélation, c’est le langage des prophètes.
Les grands-prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus. Reprenant la parole, le gouverneur leur demanda : « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils répondirent : « Barabbas. » Pilate leur demande : « Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie ? » Ils répondirent tous : « Qu’il soit crucifié ! » Il reprit : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Mais eux criaient de plus en plus fort : « Qu’il soit crucifié ! » Voyant que cela ne servait à rien, mais que la situation tournait à la révolte, Pilate prit de l’eau et se lava les mains en présence de la foule, en disant : « Je suis innocent de ce sang. C’est votre affaire ! » Tout le peuple répondit : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (Matthieu 27, 20-25)
Où suis-je dans cette scène ? Suis-je Pilate, qui tente un moment d’inverser le cours tragique de l’histoire, mais qui cède rapidement aux réalités du monde ? Le grand-prêtre Caïphe, qui se réjouit du succès de sa campagne de « fake news » et de la réussite probable du sacrifice dont il est l’instigateur ? Suis-je un des soldats romains qui maintiennent l’ordre et qui se disent : « je fais mon boulot, pour le reste, cela ne me regarde pas » ?
Suis-je noyé dans cette foule, à réclamer l’aspersion par le sang de l’Agneau, qui à coup sûr me lavera de mes péchés ?
Peut-être me prends-je pour le Messie, je suis la victime de la méchanceté du monde, mais par ma toute-puissance je le sauverai du mal ? Eternelle tentation de l’hubris.
Suis-je aux côtés de Jésus, à lui tenir la main, au risque de prendre les coups avec lui ? Lorsque je suis tenté d’endosser ce beau rôle, je me souviens, le récit ne laisse aucun doute là-dessus : il n’y avait personne aux côtés de Jésus. Personne pour prendre sa défense, personne pour le plaindre, personne pour le consoler.
Il n’y avait personne près de la femme innocente, lorsqu’elle brûlait sur le bûcher en d’atroces souffrances, aux cris de « à mort la sorcière ».
Il n’y avait personne aux portes des chambres à gaz où l’on entassait les enfants, les femmes et les vieillards, pour les éliminer comme de la vermine.
Il n’y a personne à côté du lit où le père indigne rejoint sa fillette pour abuser d’elle, personne pour entendre ses appels à l’aide.
Je plane au-dessus de cette scène, rejouée tant de fois, et je prends le temps de la contempler dans ses moindres détails. Je contemple l’innocent accusé, humilié, souillé, l’unanimité qui s’est faite contre lui, le silence qui étouffe son innocence. Je me mets à sa place, je ressens ce qu’il doit ressentir, la terreur, le sentiment d’injustice, la colère, le désespoir, « Eloï, Eloï, lama sabaqthani ? »
Je reviens à la foule, je me coule dans la foule, je me laisse gagner par l’euphorie d’être un membre anonyme de cette foule, la rage qui me gagne contre celui que tout le monde accuse, la jouissance d’être en résonance parfaite avec les autres. Je ressens ce besoin irrépressible d’être couvert de son sang. Je me reconnais !
Je suis un sacrificateur.
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1Réunion Trump-Vance-Zelensky dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, le 28 février 2025https://www.youtube.com/watch?v=VGb4tjnqpdE
2Trump termine l’échange avec Zelenski par un ahurissant « ça va faire un très bon show télévisé ».
3Et aussi, il faut le rappeler, une planète ravagée et des inégalités sociales inédites
4Notons, durant l’échange dont il est question, l’accusation de Trump : Zelenski, par son entêtement à défendre son pays, serait responsable d’un risque accru de troisième guerre mondiale.
5A ce sujet, revoir le film hypnotique de Mel Gibson, Apocalypto.
7« Dans la Bible, le culte de Moloch est lié à des sacrifices d’enfants par le feu » (Wikipedia, Moloch)
8Ou MAD : Mutually Assured Destruction, la doctrine nucléaire dominante, selon laquelle la paix est garantie par l’assurance de l’anéantissement tant de l’agresseur que de l’agressé en cas d’usage des bombes atomiques.
9René Girard peut-il être récupéré ? mon précédent article :
https://emissaire.blog/2025/03/04/rene-girard-peut-il-etre-recupere/









