
par Benoît Hamot
Christine Orsini posait une excellente question, suite à un article précédent paru sur ce blogue (Extension du terrorisme) : « Quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ? »
Il est évident que le terroriste dont il s’agissait (le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen), n’entendra pas nos arguments. Mais on peut déjà répondre à sa place que son geste n’était pas seulement « anti-islamiste », mais simplement athée : ce qui est rigoureusement interdit au sein de l’Islam politique régnant dans son pays d’origine. À l’heure où le libertarisme s’oppose au libéralisme, on n’en est plus à un paradoxe près. Pour une raison que nous ignorons, mais qui a certainement à voir avec le principe satanique, il aspirait à la mort : celle des autres et la sienne. Le terroriste tue et se tue, indifféremment . Cet acte apparemment insensé recouvre néanmoins une forme de logique qu’il s’agit ici de dégager en nous aidant de la théorie mimétique, car nous savons bien, après Girard, que l’indifférenciation a du sens, et où elle mène ceux qui sont emportés dans ses tourbillons.
Pourquoi avoir choisi ce mode d’action particulier : écraser des passants sur un marché de Noël, une « méthode » effectivement empruntée à ses ennemis principaux supposés ? Nous pouvons risquer une première hypothèse en citant le premier chapitre du traité de Clausewitz décrivant trois actions réciproques : « Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes (…) Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne (…) Mais l’adversaire fait la même chose… ». Lorsque la violence est en jeu, Satan se confond avec la réciprocité mimétique elle-même. Mais cela ne constitue pas une explication suffisante, pour la simple raison que Noël n’est pas une fête musulmane.
Apparaît alors une deuxième raison, beaucoup plus simple : lorsqu’on veut perpétuer un crime de masse, quelle qu’en soit la motivation, on choisit les outils disponibles pour le réaliser et un lieu public où la foule se rassemble. Aux USA, les armes de guerre sont en libre accès ; ce sont elles qui sont choisies en priorité puisqu’elles sont faites pour ça. En Europe, le moyen le plus efficace auquel tout le monde peut avoir accès, ce sont les moyens de transport mécanisés. On assiste d’ailleurs de plus en plus à une combinaison des deux modes opératoires. Le dernier – ou l’avant-dernier attentat au moment où j’écris – a été perpétué à la Nouvelle Orléans, dans une rue très fréquentée, comparable sur ce point au marché de Noël, avec un pick-up et une arme de guerre.
Aux deux tentatives d’explication précédentes, on peut ajouter une troisième, qui ressort du projet revendicatif lui-même, commun à tous les actes terroristes : le crime doit être spectaculaire afin de rassembler le plus grand nombre de spectateurs. Pour ce faire, il y a mieux encore que les voitures et les camions, et quoi de plus spectaculaire que deux avions de ligne explosant au cœur des deux plus hautes tours du monde ? Et Karlheinz Stockhausen déclara, le 16 Septembre 2001, que ce qui venait de se produire cinq jours plus tôt à New-York était : « La plus grande œuvre d’art qui ait jamais été donnée. (…) En comparaison, nous, en tant que compositeurs, ne sommes absolument rien [1]. »
André Breton s’exprimait déjà en ce sens : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ». Et Marcel Duchamp à la suite : « On tue son voisin, il faut bien tuer son voisin pour survivre », sous-entendu : pour survivre en tant qu’artiste, c’est-à-dire pour devenir célèbre. Et d’une certaine façon, c’est aussi ce que le fondateur de l’art conceptuel a commis, en s’appropriant ce ready-made, considéré par les historiens comme fondateur de l’art contemporain : l’urinoir inversé nommé « fountain » et signé R. Mutt. Duchamp occulte non seulement un cri de révolte vraisemblablement lancé par Elsa von Freytag-Loringhoven, qui aurait exposé cet objet par pure provocation, mais ce faisant, il contribue aussi à détruire celle qui fut l’une de ses amantes. Son aveu explicite est exposé dans son œuvre ultime et posthume : Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage [2].
À partir de cette faute commise et avouée – et donc pardonnée dans un certain sens – on constate une nette progression dans l’horreur, puisqu’elle aboutirait aux massacres perpétrés par des terroristes. Progression inversement proportionnelle au profit financier obtenu : cette dernière observation est accessoire, mais on peut néanmoins prolonger l’analyse du phénomène terrorisme en s’appuyant sur l’art contemporain, à condition de reconnaitre que le profit recherché est d’un ordre différent, mais que la recherche de la célébrité est commune. Le musée Guggenheim de New-York diffusa en boucle, dans une de ses salles, les vidéos montrant l’effondrement des tours et la panique de la population. Panique : effet produit par l’apparition du dieu Pan. Cet enfant monstrueux, sacrifié par les siens pour qu’il rejoigne l’Olympe, mais qui n’en finira plus de revenir parmi les hommes pour semer la discorde, mettant les armées les plus puissantes en déroute. Pan : le dieu des terroristes, est plus actuel que jamais.
Les terroristes sont des performers et comme le déclarait Stockhausen : ils figurent parmi les « meilleurs » du genre. Selon le célèbre compositeur, à la suite de l’acte terroriste « cinq mille personnes sont projetées vers la résurrection. En un instant [3]. » L’acte atteindrait une dimension transcendantale. S’en prendre au World Wide Center, cela se comprend aisément : le succès est garanti, le spectacle grandiose. Mais pourquoi foncer dans un marché de Noël de province en écrasant des enfants ? À coup sûr, le film de cet évènement ne passera pas en boucle dans un musée d’art contemporain, car les victimes seraient vues de trop près. On aime le spectacle, mais on préfère ignorer le réel lorsqu’il troque le « transcendantal », le « sublime » contre le crime sordide. On peut alors formuler une troisième hypothèse : c’est Noël et sa représentation à travers la crèche, c’est l’enfant innocent qui symbolise la faiblesse de tout nouveau-né, qui est visé [4] :
« Cette association de la puissance et de l’impuissance, de la divinité et de l’enfance, est devenue pour toujours une sorte d’épigramme que des millions de répétitions n’arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n’est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l’endroit par excellence où les extrêmes se touchent [5]. »
La faiblesse, cette dépendance du nouveau-né à sa mère, cette scène profondément humaine et universelle et ce paradoxe inouï de l’alliance de la divinité et de la faiblesse, c’est tout cela qui est écrasé. On peut évoquer le nihilisme du criminel, mais là encore, on ne sait pas très bien de quoi on parle. Alors, au risque d’aller trop loin et de ne plus être compris, je vais tenter une explication plus personnelle.
Récemment, en ce dimanche de l’Épiphanie, le prêtre de ma paroisse qui est aussi l’exorciste du diocèse, m’a encore une fois heureusement surpris par la profondeur de son homélie, que je vais tenter de résumer sans la trahir. Associant les rois mages à des hommes en recherche partis demander à Hérode, aux grands prêtres et aux scribes qui l’entourent et le conseillent, où devait se trouver le lieu de naissance du Messie, il fit remarquer que cette assemblée, c’est l’Église, son magistère et son autorité doctrinale. Et c’est cette Église qui a su guider avec pertinence ces hommes, partis de si loin à la recherche de Dieu incarné ; c’est cette assemblée de criminels et de théologiens qui leur permettront de l’atteindre, de se trouver réunis avec les humbles bergers en Sa présence. Nous connaissons la suite : avertis en songe, ils ne retournèrent pas chez Hérode et sa cour de théologiens pour leur annoncer ce qu’ils avaient vu. Ce qui n’empêchera pas Hérode de perpétuer le massacre des innocents. Mais Joseph, averti à son tour par un songe, écoutant son intuition et exerçant à son tour sa liberté d’agir, a fui entre temps avec sa famille en Égypte : « La violence et la vérité de peuvent rien l’une sur l’autre. » (Pascal)
Les terroristes, Hérode : ces criminels nous interrogent à travers leurs actes monstrueux. Je ne les connais pas et suis incapable de savoir ce qu’ils ont réellement dans la tête, mais en écoutant ce prêtre qui, par sa pratique de l’exorcisme, a acquis une rare connaissance de Satan, y compris de son action au sein de l’Église, il me semble que les terroristes ont dû faire partie de ces hommes partis à la recherche du vrai Dieu. Comme les rois mages, ils sont allés demander aux plus hautes autorités de l’Église où le trouver, mais à la différence de ces voyageurs et de Joseph, ces malheureux n’ont pas su écouter leurs songes, ni suivre leur intuition (ou le Saint-Esprit) qui les aurait guidés vers la liberté et vers la vie. Ils ont préféré faire confiance à Hérode, à ses prêtres et ses docteurs de la loi : à ceux qui savent, à ceux qui commandent. Ils leur ont obéi au point de pactiser avec eux ; à moins que prenant conscience de la nature satanique de leurs intentions, cela les ait rendus fous au point de vouloir les détruire ? Ce qui équivaut, de leur point de vue, à détruire l’Église en ses fondements.
Bien sûr, il est toujours possible de prendre ses distances en évoquant le contexte historique des écritures : cette corruption généralisée ; cette « prostitution », selon l’expression biblique. Remarquons alors comment, dans l’Apocalypse, le chiffre de la bête, 666, reprend précisément le nom d’Hérode (ou Horodos, le chiffre 6 était associé à la lettre hébraïque o, ou wauw), mais aussi la façon dont il est dit que Satan, enchaîné par l’effet de la Révélation, sera délivré dans « mille années », pour un temps limité. On se demandera alors s’il n’y a pas correspondance des temps entre le massacre des innocents par Hérode et le nombre effarant de viols et de meurtres d’enfants couverts depuis des décennies par l’institution catholique, les politiques, les fidèles et les militants qui les soutiennent : toute cette chaîne d’obéissance à une hiérarchie instituée. Derrière Hérode, on perçoit assez clairement la présence de Baal et de ces enfants rituellement jetés dans la fournaise.
J’ai vu Satan agir pour la première fois dans l’enceinte d’une école catholique, sous les traits d’une « bonne sœur » qui fut notre institutrice, et j’ai vu la façon dont l’institution ecclésiale associée au pouvoir politique – en l’occurrence : un maire et sénateur socialiste – se protégeaient, s’associaient pour faire taire les « saintes familles » qui avaient osé élever la voix, y compris en faisant ouvrir leur courrier par les employés de la poste. Si elles n’ont pas fui le danger en prenant exemple sur la Sainte Famille, c’est parce qu’elles croyaient encore que l’institution ecclésiale aimait la justice. Pour avoir si longtemps détesté ces institutions et tout ce qu’elles représentent (école, partis et chapelles), je peux comprendre que ceux qui n’ont pas eu la chance, qui a été la mienne, de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, aient pu devenir des terroristes. Dire cela ne revient pas à excuser leurs actes monstrueux ! Cela consiste seulement à reconnaître qu’il en faut très peu pour détourner un enfant de la vérité du christianisme, a fortiori lorsque ce sont ceux qui prétendent le représenter qui le trahissent. On n’érigera pas pour autant ces enfants perdus en autant de victimes : ce serait un peu trop simple. Ce qui est important de reconnaître ici, c’est que ce « peu » est susceptible de les transformer en terroristes. Jésus pardonnait volontiers les fautes commises, mais il fut d’une intransigeante sévérité à l’encontre des prêtres et des professeurs de son temps : les scribes et les docteurs de la loi :
« Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Lc.17, 1)
Ce sont les Sadducéens et les Pharisiens qui se voient placés ici au premier plan de sa ligne de mire. Bien que Jésus fasse partie de ce peuple, de ses rites et de son histoire, il pleure devant Jérusalem, qu’il sait condamnée, il prêche aussi dans la cour du Temple, lors de chacun des grands pèlerinages trisannuels où il se rendait à Jérusalem, comme tout bon pratiquant. Ivan Illich, ce prêtre qui choisira finalement sa liberté de pensée et d’action dira : « L’Église est une putain mais c’est ma mère ». Il poursuit : « Acceptons l’ambiguïté d’être des fils d’une mère indigne, mais pas de nous.[6]» Le chanteur catholique Paul Van Haver (Stromae) a compris, me semble-il, la pensée d’Ivan Illich : il suffit de remplacer « mère » par « Église » dans le texte de Fils de joie pour s’en assurer. Le clip de la chanson, qui représente l’enterrement grandiose d’une putain et d’une mère, accompagné du discours officiel de son fils, évoque irrésistiblement les « funérailles » de l’Église catholique elle-même : forcément grandioses [7].
Cette distance prise à l’égard d’une mère indigne est nécessaire, elle est la conséquence d’une prise de liberté jointe à la pleine acceptation d’une proximité charnelle évidente, et de la reconnaissance de nos propres fautes. Cette distance nous permet de respecter « notre mère l’Église », malgré cette hiérarchie pesante et ses compromissions, malgré les crimes couverts par l’esprit de corps. Le respect évite de se voir entraîné malgré soi dans ces fameuses « actions réciproques » qui caractérisent la guerre. Car l’acte terroriste n’est pas « la négation de l’acte guerrier » mais son prolongement historique, surtout depuis que des hommes qui se moquent de la loi ont pris le pouvoir, en Russie, aux USA, en Israël, en Chine…
Il me semble que René Girard avait parfaitement saisi le phénomène en cours. Ces « funérailles » catastrophiques de l’Église, il les associait pour sa part à l’Apocalypse. À la suite de l’événement initial – ce tremblement de terre de haute magnitude – nous vivons sans doute une réplique du massacre des innocents, mais aussi de la destruction du Temple. Espérons qu’elle sera suivie de la résurrection des saints innocents et de la restauration du Temple détruit sous la forme inédite du triomphe de l’Agneau, corps du Christ. « De temple, je n’en vis point en elle [la cité céleste] ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau » (Ap.22, 21). C’est peut-être en ce sens que Stockhausen, compositeur épris de mysticisme, osait parler de « résurrection » des victimes du 11 septembre 2001 ? Sa scandaleuse déclaration aura au moins su mettre le doigt sur un point sensible : là où terrorisme, mysticisme, spectacle, folie et transcendance se touchent pour former un complexe paradoxal et douloureux, masqué par le brouillard de guerre.
[1] Une longue réflexion sur cette déclaration, au regard de la vie et de l’œuvre de Stockhausen, a été poursuivie par Lambert Dousson, « … la plus grande œuvre d’art pour le cosmos tout entier » Stockhausen et le 11 septembre, essai sur la musique et la violence, Paris, éd. MF, 2020, p.16
[2] J’ai développé les tenants et les aboutissements de cette « affaire » passionnante dans un article, non publié : Le testament de Marcel Duchamp.
[3] Cité par Dousson, op. cit. p.16
[4] On a remarqué que lors de ces actions criminelles, à Nice, à Magdeburg, il semble que les chauffeurs visaient en premier lieu les jeunes enfants.
[5] Chesterton, L’homme éternel, éd. ESR, p.141
[6] Entretien avec Jean-Marie Domenach, visible sur internet série « un certain regard » du 19 mars 1972.
[7] Stromae, Fils de joie.








