Hérode et le marché de Noël

Christine Orsini posait une excellente question, suite à un article précédent paru sur ce blogue (Extension du terrorisme) : « Quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ? »

Il est évident que le terroriste dont il s’agissait (le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen), n’entendra pas nos arguments. Mais on peut déjà répondre à sa place que son geste n’était pas seulement « anti-islamiste », mais simplement athée : ce qui est rigoureusement interdit au sein de l’Islam politique régnant dans son pays d’origine. À l’heure où le libertarisme s’oppose au libéralisme, on n’en est plus à un paradoxe près. Pour une raison que nous ignorons, mais qui a certainement à voir avec le principe satanique, il aspirait à la mort : celle des autres et la sienne. Le terroriste tue et se tue, indifféremment . Cet acte apparemment insensé recouvre néanmoins une forme de logique qu’il s’agit ici de dégager en nous aidant de la théorie mimétique, car nous savons bien, après Girard, que l’indifférenciation a du sens, et où elle mène ceux qui sont emportés dans ses tourbillons.

Pourquoi avoir choisi ce mode d’action particulier : écraser des passants sur un marché de Noël, une « méthode » effectivement empruntée à ses ennemis principaux supposés ? Nous pouvons risquer une première hypothèse en citant le premier chapitre du traité de Clausewitz décrivant trois actions réciproques : « Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes (…) Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne (…) Mais l’adversaire fait la même chose… ». Lorsque la violence est en jeu, Satan se confond avec la réciprocité mimétique elle-même. Mais cela ne constitue pas une explication suffisante, pour la simple raison que Noël n’est pas une fête musulmane.

Apparaît alors une deuxième raison, beaucoup plus simple : lorsqu’on veut perpétuer un crime de masse, quelle qu’en soit la motivation, on choisit les outils disponibles pour le réaliser et un lieu public où la foule se rassemble. Aux USA, les armes de guerre sont en libre accès ; ce sont elles qui sont choisies en priorité puisqu’elles sont faites pour ça. En Europe, le moyen le plus efficace auquel tout le monde peut avoir accès, ce sont les moyens de transport mécanisés. On assiste d’ailleurs de plus en plus à une combinaison des deux modes opératoires. Le dernier – ou l’avant-dernier attentat au moment où j’écris – a été perpétué à la Nouvelle Orléans, dans une rue très fréquentée, comparable sur ce point au marché de Noël, avec un pick-up et une arme de guerre.

Aux deux tentatives d’explication précédentes, on peut ajouter une troisième, qui ressort du projet revendicatif  lui-même, commun à tous les actes terroristes : le crime doit être spectaculaire afin de rassembler le plus grand nombre de spectateurs. Pour ce faire, il y a mieux encore que les voitures et les camions, et quoi de plus spectaculaire que deux avions de ligne explosant au cœur des deux plus hautes tours du monde ? Et Karlheinz Stockhausen déclara, le 16 Septembre 2001, que ce qui venait de se produire cinq jours plus tôt à New-York était : « La plus grande œuvre d’art qui ait jamais été donnée. (…) En comparaison, nous, en tant que compositeurs, ne sommes absolument rien [1]. »

André Breton s’exprimait déjà en ce sens : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ». Et Marcel Duchamp à la suite : « On tue son voisin, il faut bien tuer son voisin pour survivre », sous-entendu : pour survivre en tant qu’artiste, c’est-à-dire pour devenir célèbre. Et d’une certaine façon, c’est aussi ce que le fondateur de l’art conceptuel a commis, en s’appropriant ce ready-made, considéré par les historiens comme fondateur de l’art contemporain : l’urinoir inversé nommé « fountain » et signé R. Mutt. Duchamp occulte non seulement un cri de révolte vraisemblablement lancé par Elsa von Freytag-Loringhoven, qui aurait exposé cet objet par pure provocation, mais ce faisant, il contribue aussi à détruire celle qui fut l’une de ses amantes. Son aveu explicite est exposé dans son œuvre ultime et posthume : Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage [2].

À partir de cette faute commise et avouée – et donc pardonnée dans un certain sens – on constate une nette progression dans l’horreur, puisqu’elle aboutirait aux massacres perpétrés par des terroristes. Progression inversement proportionnelle au profit financier obtenu : cette dernière observation est accessoire, mais on peut néanmoins prolonger l’analyse du phénomène terrorisme en s’appuyant sur l’art contemporain, à condition de reconnaitre que le profit recherché est d’un ordre différent, mais que la recherche de la célébrité est commune. Le musée Guggenheim de New-York diffusa en boucle, dans une de ses salles, les vidéos montrant l’effondrement des tours et la panique de la population. Panique : effet produit par l’apparition du dieu Pan. Cet enfant monstrueux, sacrifié par les siens pour qu’il rejoigne l’Olympe, mais qui n’en finira plus de revenir parmi les hommes pour semer la discorde, mettant les armées les plus puissantes en déroute. Pan : le dieu des terroristes, est plus actuel que jamais.

Les terroristes sont des performers et comme le déclarait Stockhausen : ils figurent parmi les « meilleurs » du genre. Selon le célèbre compositeur, à la suite de l’acte terroriste « cinq mille personnes sont projetées vers la résurrection. En un instant [3]. » L’acte atteindrait une dimension transcendantale. S’en prendre au World Wide Center, cela se comprend aisément : le succès est garanti, le spectacle grandiose. Mais pourquoi foncer dans un marché de Noël de province en écrasant des enfants ? À coup sûr, le film de cet évènement ne passera pas en boucle dans un musée d’art contemporain, car les victimes seraient vues de trop près. On aime le spectacle, mais on préfère ignorer le réel lorsqu’il troque le « transcendantal », le « sublime » contre le crime sordide. On peut alors formuler une troisième hypothèse : c’est Noël et sa représentation à travers la crèche, c’est l’enfant innocent qui symbolise la faiblesse de tout nouveau-né, qui est visé [4] :

« Cette association de la puissance et de l’impuissance, de la divinité et de l’enfance, est devenue pour toujours une sorte d’épigramme que des millions de répétitions n’arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n’est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l’endroit par excellence où les extrêmes se touchent [5]. »

La faiblesse, cette dépendance du nouveau-né à sa mère, cette scène profondément humaine et universelle et ce paradoxe inouï de l’alliance de la divinité et de la faiblesse, c’est tout cela qui est écrasé. On peut évoquer le nihilisme du criminel, mais là encore, on ne sait pas très bien de quoi on parle. Alors, au risque d’aller trop loin et de ne plus être compris, je vais tenter une explication plus personnelle.

Récemment, en ce dimanche de l’Épiphanie, le prêtre de ma paroisse qui est aussi l’exorciste du diocèse, m’a encore une fois heureusement surpris par la profondeur de son homélie, que je vais tenter de résumer sans la trahir. Associant les rois mages à des hommes en recherche partis demander à Hérode, aux grands prêtres et aux scribes qui l’entourent et le conseillent, où devait se trouver le lieu de naissance du Messie, il fit remarquer que cette assemblée, c’est l’Église, son magistère et son autorité doctrinale. Et c’est cette Église qui a su guider avec pertinence ces hommes, partis de si loin à la recherche de Dieu incarné ; c’est cette assemblée de criminels et de théologiens qui leur permettront de l’atteindre, de se trouver réunis avec les humbles bergers en Sa présence. Nous connaissons la suite : avertis en songe, ils ne retournèrent pas chez Hérode et sa cour de théologiens pour leur annoncer ce qu’ils avaient vu. Ce qui n’empêchera pas Hérode de perpétuer le massacre des innocents. Mais Joseph, averti à son tour par un songe, écoutant son intuition et exerçant à son tour sa liberté d’agir, a fui entre temps avec sa famille en Égypte : « La violence et la vérité de peuvent rien l’une sur l’autre. » (Pascal)

Les terroristes, Hérode : ces criminels nous interrogent à travers leurs actes monstrueux. Je ne les connais pas et suis incapable de savoir ce qu’ils ont réellement dans la tête, mais en écoutant ce prêtre qui, par sa pratique de l’exorcisme, a acquis une rare connaissance de Satan, y compris de son action au sein de l’Église, il me semble que les terroristes ont dû faire partie de ces hommes partis à la recherche du vrai Dieu. Comme les rois mages, ils sont allés demander aux plus hautes autorités de l’Église où le trouver, mais à la différence de ces voyageurs et de Joseph, ces malheureux n’ont pas su écouter leurs songes, ni suivre leur intuition (ou le Saint-Esprit) qui les aurait guidés vers la liberté et vers la vie. Ils ont préféré faire confiance à Hérode, à ses prêtres et ses docteurs de la loi : à ceux qui savent, à ceux qui commandent. Ils leur ont obéi au point de pactiser avec eux ; à moins que prenant conscience de la nature satanique de leurs intentions, cela les ait rendus fous au point de vouloir les détruire ? Ce qui équivaut, de leur point de vue, à détruire l’Église en ses fondements.

Bien sûr, il est toujours possible de prendre ses distances en évoquant le contexte historique des écritures : cette corruption généralisée ; cette « prostitution », selon l’expression biblique. Remarquons alors comment, dans l’Apocalypse, le chiffre de la bête, 666, reprend précisément le nom d’Hérode (ou Horodos, le chiffre 6 était associé à la lettre hébraïque o, ou wauw), mais aussi la façon dont il est dit que Satan, enchaîné par l’effet de la Révélation, sera délivré dans « mille années », pour un temps limité. On se demandera alors s’il n’y a pas correspondance des temps entre le massacre des innocents par Hérode et le nombre effarant de viols et de meurtres d’enfants couverts depuis des décennies par l’institution catholique, les politiques, les fidèles et les militants qui les soutiennent : toute cette chaîne d’obéissance à une hiérarchie instituée. Derrière Hérode, on perçoit assez clairement la présence de Baal et de ces enfants rituellement jetés dans la fournaise.

J’ai vu Satan agir pour la première fois dans l’enceinte d’une école catholique, sous les traits d’une « bonne sœur » qui fut notre institutrice, et j’ai vu la façon dont l’institution ecclésiale associée au pouvoir politique  – en l’occurrence : un maire et sénateur socialiste – se protégeaient, s’associaient pour faire taire les « saintes familles » qui avaient osé élever la voix, y compris en faisant ouvrir leur courrier par les employés de la poste. Si elles n’ont pas fui le danger en prenant exemple sur la Sainte Famille, c’est parce qu’elles croyaient encore que l’institution ecclésiale aimait la justice. Pour avoir si longtemps détesté ces institutions et tout ce qu’elles représentent (école, partis et chapelles), je peux comprendre que ceux qui n’ont pas eu la chance, qui a été la mienne, de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, aient pu devenir des terroristes. Dire cela ne revient pas à excuser leurs actes monstrueux ! Cela consiste seulement à reconnaître qu’il en faut très peu pour détourner un enfant de la vérité du christianisme, a fortiori lorsque ce sont ceux qui prétendent le représenter qui le trahissent. On n’érigera pas pour autant ces enfants perdus en autant de victimes : ce serait un peu trop simple. Ce qui est important de reconnaître ici, c’est que ce « peu » est susceptible de les transformer en terroristes. Jésus pardonnait volontiers les fautes commises, mais il fut d’une intransigeante sévérité à l’encontre des prêtres et des professeurs de son temps : les scribes et les docteurs de la loi :

« Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Lc.17, 1) 

Ce sont les Sadducéens et les Pharisiens qui se voient placés ici au premier plan de sa ligne de mire. Bien que Jésus fasse partie de ce peuple, de ses rites et de son histoire, il pleure devant Jérusalem, qu’il sait condamnée, il prêche aussi dans la cour du Temple, lors de chacun des grands pèlerinages trisannuels où il se rendait à Jérusalem, comme tout bon pratiquant. Ivan Illich, ce prêtre qui choisira finalement sa liberté de pensée et d’action dira : « L’Église est une putain mais c’est ma mère ». Il poursuit : « Acceptons l’ambiguïté d’être des fils d’une mère indigne, mais pas de nous.[6]» Le chanteur catholique Paul Van Haver (Stromae) a compris, me semble-il, la pensée d’Ivan Illich : il suffit de remplacer « mère » par « Église » dans le texte de Fils de joie pour s’en assurer. Le clip de la chanson, qui représente l’enterrement grandiose d’une putain et d’une mère, accompagné du discours officiel de son fils, évoque irrésistiblement les « funérailles » de l’Église catholique elle-même : forcément grandioses [7].

Cette distance prise à l’égard d’une mère indigne est nécessaire, elle est la conséquence d’une prise de liberté jointe à la pleine acceptation d’une proximité charnelle évidente, et de la reconnaissance de nos propres fautes. Cette distance nous permet de respecter « notre mère l’Église », malgré cette hiérarchie pesante et ses compromissions, malgré les crimes couverts par l’esprit de corps. Le respect évite de se voir entraîné malgré soi dans ces fameuses « actions réciproques » qui caractérisent la guerre. Car l’acte terroriste n’est pas « la négation de l’acte guerrier » mais son prolongement historique, surtout depuis que des hommes qui se moquent de la loi ont pris le pouvoir, en Russie, aux USA, en Israël, en Chine…

Il me semble que René Girard avait parfaitement saisi le phénomène en cours. Ces « funérailles » catastrophiques de l’Église, il les associait pour sa part à l’Apocalypse. À la suite de l’événement initial – ce tremblement de terre de haute magnitude – nous vivons sans doute une réplique du massacre des innocents, mais aussi de la destruction du Temple. Espérons qu’elle sera suivie de la résurrection des saints innocents et de la restauration du Temple détruit sous la forme inédite du triomphe de l’Agneau, corps du Christ. « De temple, je n’en vis point en elle [la cité céleste] ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau » (Ap.22, 21). C’est peut-être en ce sens que Stockhausen, compositeur épris de mysticisme, osait parler de « résurrection » des victimes du 11 septembre 2001 ? Sa scandaleuse déclaration aura au moins su mettre le doigt sur un point sensible : là où terrorisme, mysticisme, spectacle, folie et transcendance se touchent pour former un complexe paradoxal et douloureux, masqué par le brouillard de guerre.


[1] Une longue réflexion sur cette déclaration, au regard de la vie et de l’œuvre de Stockhausen, a été poursuivie par Lambert Dousson, « … la plus grande œuvre d’art pour le cosmos tout entier » Stockhausen et le 11 septembre, essai sur la musique et la violence, Paris, éd. MF, 2020, p.16

[2] J’ai développé les tenants et les aboutissements de cette « affaire » passionnante dans un article, non publié : Le testament de Marcel Duchamp.

[3] Cité par Dousson, op. cit. p.16

[4] On a remarqué que lors de ces actions criminelles, à Nice, à Magdeburg, il semble que les chauffeurs visaient en premier lieu les jeunes enfants.

[5] Chesterton, L’homme éternel, éd. ESR, p.141

[6] Entretien avec Jean-Marie Domenach, visible sur internet série « un certain regard » du 19 mars 1972.

[7] Stromae, Fils de joie.


 [BH1]

« Plus identique que tous les autres »

Ce billet a pour objet une actualité brûlante, l’investiture du nouveau président américain. Mais pour comprendre d’un coup d’un seul le titre que j’ai choisi de lui donner, il faudrait avoir écouté attentivement à Toulouse ou ici-même, la conférence de Benoît Chantre et plus précisément sa définition girardienne du bouc émissaire.

Souvenez-vous, la victime émissaire est « comme l’arbre qui cache la forêt », puisqu’elle est tenue pour seule responsable des maux qui affectent une communauté ; tout à coup, on ne voit plus que son identité monstrueuse à elle, qui en réalité est celle de la communauté tout entière, déchirée par ses luttes intestines ; le bouc émissaire incarne donc à lui tout seul la perte des différences. C’est Œdipe substitué à la cité de Thèbes, accusé d’y avoir semé la peste, la peste, c’est-à-dire : l’identité mortelle du tous contre tous. La monstruosité du bouc émissaire est donc qu’il semble, contre toute logique, « plus identique que tous les autres ». Cette « identité accusée » dit Benoît Chantre, qui insiste sur les deux sens du verbe, attire sur elle un rejet unanime. La communauté croit pouvoir expulser loin d’elle une identité menaçante. Cette solution bancale fait du bouc émissaire un être à la fois maléfique et bénéfique : maléfique parce qu’il est le monstre à l’origine de la perte des différences ; bénéfique parce que son expulsion a miraculeusement fait revenir l’ordre dans la société.

« Plus identique que tous les autres » : cette définition obscure du bouc émissaire m’a semblé parfaitement claire appliquée au président singulier qu’une démocratie moderne vient de se choisir ; ce n’est évidemment pas comme « victime » qu’en ces jours d’intronisation, ses partisans comme ses adversaires se représentent le nouveau « maître du monde » ! Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, nul ne pouvait douter que le candidat républicain, soit se présentait lui-même comme une victime (on avait tenté de le destituer, on lui avait volé sa réélection, une justice corrompue s’acharnait contre lui après avoir mis ses partisans en prison, etc.) soit en était objectivement une, menacé de mort lors de ses meetings : il attribue aujourd’hui à la volonté divine le miracle d’en avoir réchappé. Le candidat républicain s’est lui-même présenté comme « bouc émissaire » devant l’opinion, même si bien sûr, son incroyable énergie et ses ressources « médiatiques » lui ont assuré de jouer d’autres rôles et, en particulier, lui ont permis aujourd’hui, au milieu des acclamations de la foule, d’apparaître comme un sauveur tout puissant.

Un homme persécuté qui finit en « sauveur de l’Amérique », il ne serait pas tellement paradoxal d’attribuer au nouveau président des Etats-Unis le prestige de la victime émissaire selon René Girard. Nous ne savons pas comment tout cela finira, l’oiseau de Minerve ne prend son vol qu’à la nuit tombée (1), mais nous savons comment cela a commencé. C’est la seconde fois que les Etats-Unis auront choisi d’être gouvernés par un candidat antisystème, qui en actes et en paroles provoque stupeur et tremblements (2). Il reste pas mal de questions sans réponse, tant l’événement est sidérant : il m’a semblé que les analyses de René Girard et la théorie mimétique pouvaient nous aider à leur donner du sens. On a souvent tort, en comparant le présent au passé, de chercher le sens d’un événement dans l’idée que l’histoire se répète, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Cependant, on peut repérer sous la réelle nouveauté des événements historiques des « invariants » qui remontent aux origines : certaines vérités anthropologiques sont pourvoyeuses de sens, tel est le cas de la mimesis et du mécanisme victimaire.

Le mécanisme victimaire, puisqu’on a commencé par lui ; comment serais-je la seule lectrice de Girard à y avoir pensé : le candidat républicain a plus d’un trait de ressemblance avec le roi en sursis d’immolation des « monarchies sacrées » analysées dans la Violence et le sacré (3). Les institutions dérivent toutes du mécanisme victimaire ; en toutes, il s’agit de reproduire, par l’intermédiaire de nouvelles victimes, cette fois rituelles, un lynchage réconciliateur. S’efforçant de répéter le lynchage fondateur, les premières sociétés ont fait commettre à leurs victimes sacrifiables toutes les transgressions possibles et ce faisant, leur ont conféré un prestige (sacré) terrifiant. C’est dans ce prestige qu’il faut chercher le principe de toute souveraineté politique aussi bien que religieuse.  Il n’est donc pas interdit de penser que les invraisemblables provocations et outrances du candidat républicain lors de ses campagnes, les passions contraires qu’il suscite, (il est soit adoré soit exécré), le fait même qu’il soit le premier présidentiable américain à avoir été condamné en justice, tout cela fait de lui un « double » moderne du roi sacré. Il incarne aussi le « skandalon » biblique, l’obstacle fascinant. Il y a bien quelque chose d’idolâtre et de scandalisé dans l’emprise que le « maître de la violence », le grand chef, exerce sur ses administrés et sur une partie de la planète, sur ses adversaires comme sur ses partisans.

On sait que seule une violence sacralisée peut tenir en respect la violence ; en tous cas, tel est le mensonge collectif sur lequel reposent les « ordres » institués, « les royaumes et les principautés » que la Révélation évangélique a profondément fragilisés. Le grand atout électoral du Président à qui l’on doit sans doute l’ère de la postvérité, a été de s’opposer, avec une énergie qui a séduit l’opinion, à la déconstruction, comme on dit aujourd’hui, de toutes les « valeurs » ancestrales ayant fait leurs preuves ; ces valeurs tournant le dos à l’amour de la vérité, privilégient le domaine de l’action sur celui de la connaissance (faisant des sciences elles-mêmes des moyens d’action ou des voies d’accès à la technologie), et ce sont elles qui ont permis de construire le monde d’aujourd’hui. La vérité n’est pas une « valeur », elle ne dépend pas du fait d’être désirée ou pas. En plus, elle n’a souvent rien d’aimable. Par contre, un certain nombre de vertus rendent la puissance d’agir aimable : la détermination, l’endurance, le courage surtout ; ces vertus, attribuées aux Pères fondateurs, ne sont-elles pas celles de leur actuel successeur ?

On dénonce volontiers l’immoralité du Président et de ses « fans » et leur absence de « culture » (au sens qu’on donne à ce mot quand on distingue une personne cultivée d’une brute ignare). Non seulement la victoire présente des MAGA (4) a été assurée par toutes les couches de la société et par une partie de l’élite la plus riche et la plus influente du pays, mais il semble tout à fait évident que la « révolution » en cours, le « nouvel âge d’or » qui commence, relève d’exigences morales. La théorie mimétique a montré l’irrésistible passage, dans les sociétés modernes, de la médiation externe (l’admiration de modèles inégalables) à la médiation interne (la haine impuissante pour des modèles devenus obstacles, la rivalité des égaux). Pour les électeurs du candidat républicain, c’est d’une réaction morale dont l’Amérique a besoin :  ils dénoncent la « société ouverte », fondée sur l’hypocrisie du « politiquement correct », une société amorale, car seule, une société close rend possible une vie morale authentique ; celle-ci est faite de la conscience permanente des sacrifices auxquels une société doit son existence ; il faut donc renouer avec les vertus ancestrales et la médiation externe. Le véritable culte voué au grand chef par sa base électorale, les MAGA, est significatif d’une réaction qu’on peut qualifier d’anti-démocratique mais qui relève aussi d’une exigence morale.

Le discours d’investiture du nouveau Président a pu sembler plus revanchard que rassembleur. Il ne faut pas oublier la mimesis, le moteur de nos histoires individuelles comme de la grande histoire.  Aussi individualisé que soit un individu, il se dirige vers les objets ou les objectifs que lui désignent ses modèles. Aussi « imprévisible » soit ce Président hors-normes, faute d’être au service d’une cause ou d’une idéologie, on peut s’attendre à ce qu’il s’empare des armes ou des arguments de ses rivaux mimétiques pour les retourner contre eux. Ainsi, c’est une évidence pour les Démocrates les plus lucides, la victoire du camp républicain est d’abord une défaite du camp démocrate. Tout a été fait chez les démocrates, à commencer par le choix de leur candidat, puis l’absence de choix de la candidate, pour encourager l’adversaire et affronter l’adversité. Le refus des excès d’un certain progressisme de gauche ou d’extrême gauche, est alors apparu comme un simple « retour au bon sens ». N’est-ce pas là aussi un retour à l’ordre républicain, mis en danger par un excès de « démocratie » ? C’est encore la rivalité mimétique qui force ce Président tout-puissant à ne pas se contenter d’une victoire sortie des urnes mais à se comporter en victime assoiffée de vengeance, à vouloir l’emporter sur ses adversaires face à l’histoire et même à l’éternité, en menaçant des foudres de la justice son prédécesseur et en se plaçant lui-même sous la protection divine, élu par Dieu en quelque sorte, défenseur du camp du Bien ?

« Plus identique que tous les autres », comment cet excellent paralogisme mis au jour par Benoît Chantre peut-il convenir à un homme dont tout le monde souligne la différence ? S’il diffère en effet de ses prédécesseurs à la tête des USA, il incarne quelque chose qui transcende le domaine du politique. Notre difficulté à comprendre les Américains vient de ce qu’ils sont restés assez profondément religieux, surtout en matière politique. « In God we trust », le nouvel élu prête serment sur la Bible. Le prestige et la victoire d’un  candidat auquel les oubliés comme les nantis ont pu s’identifier, et enfin, d’une manière ou d’une autre,  toutes les couches de la population américaine, ne relèvent pas d’une analyse politique traditionnelle ; cette victoire va bien au-delà de la réprobation d’une politique migratoire ou inflationniste, au-delà du ras-le-bol du wokisme et des théories du « genre », au-delà d’un « populisme » né de l’abandon de la classe ouvrière par les élites mondialisées, etc. Elle relève de la résurgence de « croyances ancestrales », en particulier de la conviction qu’il faut être l’élu de Dieu pour incarner une communauté à soi tout seul et ouvrir une ère nouvelle, qualifiée d’âge d’or, comme au chapitre 19 de l’Apocalypse de Jean.

Depuis la plus haute antiquité, les grands chefs se sont mis sous la protection des dieux. Le jour de l’investiture du nouveau grand chef, des « fans » portaient des T-shirts proclamant Daddy’home (Papa est de retour) représentant le nouvel élu devant la Maison Blanche, les bras en croix. Des responsables de l’église évangélique sont allés jusqu’à rapprocher le nouvel élu du roi David, dont il porterait la chevelure dorée, ce qui a l’avantage de faire oublier ses frasques sexuelles : le roi David a tué le mari de Bethsabée dont il attendait un enfant ; à part le fait d’avoir échappé courageusement à la mort, ces deux « élus de Dieu » ont en commun de n’être pas des saints.

En juillet 2024, en Floride, un discours du candidat républicain a marqué les esprits : « Encore une fois, chers chrétiens, sortez de chez vous, allez voter, juste cette fois-ci. Vous n’aurez plus besoin de voter à l’avenir, je vous aime, (…) Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter de nouveau, nous aurons tout arrangé, si bien que vous n’aurez plus besoin de voter. » On a vu là surgir une menace sévère pour la démocratie, bien entendu, un projet dictatorial. Un chef qui dit « je vous aime », il y a confusion des ordres, prévient Pascal, « la tyrannie est de vouloir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. » (Lafuma 58) Mais il faut penser à l’hypothèse religieuse. D’après le médiéviste Joël Schnapp, le président aurait fait allusion à la Parousie biblique : « S’il dit qu’il sera inutile de voter dans quatre ans, il sous-entend peut-être que le retour de Jésus est imminent et rendra caduque l’organisation politique telle qu’on la connaît aujourd’hui. » Nous voilà fixés : le discours d’investiture fait référence à la fin du monde, au retour de Jésus ainsi qu’au mythe de l’âge d’or de l’Apocalypse de Jean ; la référence à la ville assiégée de Gog et Magog (20, 8) par des hordes coalisées contre le camp des saints : les auditeurs comprennent qu’il s’agit de leur pays, menacé de l’extérieur par les migrants et de l’intérieur par la pensée « woke ».

Pour conclure, d’abord une question : Trump serait-il, à son insu, la sage-femme qui aide à la naissance d’une époque nouvelle ? C’est peut-être le pari très risqué qu’ont fait les génies imaginatifs et conquérants de la « Tech » qui l’ont rejoint. Ensuite une citation : « La lecture non sacrificielle de l’Ecriture judéo-chrétienne et la pensée de la victime émissaire peuvent assumer la dimension apocalyptique du présent sans retomber dans les tremblements hystériques de la « fin du monde » DDC, p. 467. La fin d’une époque n’est pas la fin du monde. René Girard avait dit à Michel Serres qu’il aurait vécu assez vieux pour voir l’américanisation de l’Amérique. L’élection d’un homme plus américain que le président Obama et même « plus américain que les Américains » pourrait bien signifier la disparition de l’Amérique comme « modèle », celle de « Monsieur Smith au Sénat », qui nous a tant fait rêver.

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1) C’est la métaphore proposée par Hegel dans la préface des « Principes de la philosophie du droit », pour dire que le philosophe n’est pas un prophète, il ne trouve du sens qu’à ce qui est effectivement réalisé. Dans ce billet girardien et non hégélien, je ne cherche nullement à « justifier » l’aventure politique de Donald Trump, seulement à lui donner une signification anthropologique, mais sans entrer dans des considérations politiques ou géopolitiques qui feraient planer un doute raisonnable sur ses chances de réussite.

2) Stupeur et tremblements, c’est le titre d’un roman d’Amélie Nothomb dont l’action se situe au Japon. Il paraît que le protocole imposait au visiteur de l’Empereur, considéré jusqu’en 1946 comme un dieu vivant, de lui manifester sa vénération avec « stupeur et tremblements ».

3) La Violence et le Sacré, Grasset, pp.150-166 et 419-425.

4) MAGA : « Make America Great Again”.

La décision

« La décision et le sacrifice sont liés en toute chose [1]. »

Il faut prendre au sérieux cette déclaration de René Girard. Je suis arrivé à la même conclusion en travaillant sur les origines sacrificielles de la monnaie (en attente de publication), aussi, un bref détour par cette recherche s’avère nécessaire.

La valeur peut être attachée aux choses matérielles ou immatérielles, mais la paix retrouvée est la valeur absolue, obtenue à l’origine par la mort d’un seul, suite à une crise mimétique ; un état d’indifférenciation particulièrement éprouvant. Ce précieux cadavre apporte la vie à l’ensemble de la communauté, qui tente alors de le conserver d’une façon ou d’une autre, y compris en le dévorant, c’est-à-dire en assimilant sa valeur dans le but de prolonger son effet bénéfique dans les corps vivants qui en sont les bénéficiaires. La valeur provient de ce paradoxe et de cette première appréhension de la transcendance, appréhendée comme une relation de réciprocité entre le domaine des morts et celui des vivants.

Première incarnation d’un dieu, et de la notion nouvelle de valeur qui lui est attachée ; la monnaie, symbole par excellence, est le substitut ultime d’une victime humaine. La monnaie est cette trace ultime, ce reste extrêmement dégradé – on rejoint ici la notion d’entropie – d’une décision première – de decidere : trancher le cou de la victime sacrificielle. Cette première décision fondamentale, naissance hypothétique du premier dieu, engendre la possibilité de décider à nouveau, autant de fois que nécessaire. Par conséquent, l’usage de la monnaie, ce reste tangible d’un corps sacrifié, cette incarnation de la valeur, ne peut pas être neutre. Cet objet est inconnu de toutes les espèces vivantes en dehors de la nôtre, si bien que l’exception humaine et l’unité de notre espèce se confirment à la faveur de ce constat : il n’existe aucune société humaine dépourvue de monnaie ; il n’en existe aucune qui puisse se passer de sacrifices. Encore faut-il définir ce que l’on entend par là.

Au regard de l’évolution générale des espèces, on constate chez l’homme une évolution à ce point rapide que le lien entre monnaie et sacrifice s’effiloche au point de se faire oublier. Cet état de méconnaissance m’avait conduit, dans un premier temps, à penser que l’institution de la monnaie remplace peu à peu l’institution du sacrifice. Cette évolution plurimillénaire est marquée notamment par l’apport du judéo-christianisme, qui désacralise la monnaie. On devine l’influence de la pensée libérale derrière une telle conception, c’est-à-dire une forme d’optimisme, un dernier reste de positivisme. Je considère maintenant que cette évolution, certes incontestable, consiste plus précisément en un transfert de décisions opérée dans un premier temps dans l’orbe du sacré et passant progressivement dans le domaine profane du commerce. Les décisions opérées à travers le rite par les prêtres et les rois, depuis le sommet de la pyramide sociale– et concrètement, depuis le sommet des pyramides aztèques – se transforment en une multiplicité de décisions individuelles, effectuées depuis la base par ces « petits porteurs » que sont les consommateurs et les actionnaires que nous sommes tous.  Car le simple fait de posséder un compte en banque revient à confier l’usage de notre argent à une, ou plusieurs entreprises que nous ne connaissons pas, et qui prennent les décisions à notre place.

Cependant, bien que tout désir et toute décision prise se trouvent sous influence – car nous sommes plongés dans un « bain mimétique » –nous prenons directement et fréquemment des décisions lorsque nous achetons ou vendons le moindre objet, le moindre service. Le passage à la caisse s’accompagne d’une impression fugace, presque imperceptible, un pincement au cœur, une jouissance qui a rapport au sacrifice. L’institution sacrificielle, dont le premier ressort est mimétique, n’a pas complètement disparu ; elle s’est multipliée au contraire, mais en adoptant une forme de plus en plus anodine. Ce phénomène anthropologique peut être mis en rapport avec le phénomène physique de l’entropie. La puissance coalescente d’un premier sacrifice fondateur, tel que relaté dans le mythe, se dégrade irrémédiablement à travers sa répétition rituelle.

Pour Claude Lefort, en démocratie, « le citoyen se voyant extrait de toutes les déterminations concrètes pour être converti en unité de compte : le nombre se substitue à la substance [2]. » Égalisés, indifférenciés par l’addition des suffrages, chacun est néanmoins appelé à décider qui aura le privilège de le représenter pour prendre les décisions importantes, qui engagent le collectif. Et si ce privilège peut sembler minuscule, compte tenu du nombre des votants, il reste néanmoins gratifiant, honorifique et coalescent dans un sens positif : il permet d’obtenir une unité politique effective et nécessaire. Or la présence de ces corps intermédiaires que l’on nomme « partis » nuit au bon déroulement de l’opération pour différentes raisons, telles que développées par Simone Weil, qui proposait de supprimer les partis politiques :

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui [3]. »

On remarquera que sans en changer un seul mot, ces sentences peuvent aussi bien s’appliquer aux entreprises, et en particulier aux entreprises technologiques multinationales. Or ce qui se produit actuellement, notamment aux Etats-Unis, est l’alliance entre un conglomérat d’entreprises et un parti. Il en est de même en Russie, en Chine. La situation en France est différente dans la mesure où les européens ont renoncé à la puissance et aux empires du passé. Nous assistons actuellement à une forme d’accord entre tous les partis, quels qu’ils soient, pour empêcher la formation d’un gouvernement, c’est-à-dire pour empêcher la fonction politique, la prise de décision. Ces partis en sont même venus à menacer d’exclusion leurs membres qui auraient la velléité de participer à un gouvernement.

Simone Weil, puis Charles de Gaulle proposèrent de supprimer, ou de limiter le pouvoir des partis (en changeant la constitution), Emmanuel Macron réussit à supplanter les deux partis principaux en état de déliquescence, qui s’étaient jusque-là partagé le pouvoir, en créant un mouvement autour d’un projet concret et cohérent qui a emporté l’adhésion d’une majorité. Bien sûr, un candidat ne parvient pas au pouvoir sans moyens financiers et sans une organisation efficace : cet aspect, entièrement négligé par Simone Weil, permit aux gens sérieux de considérer son idéalisme avec condescendance. Pourtant, il devient plus que jamais nécessaire de lire ses écrits politiques, car personne ne semble être allé aussi loin dans cette tentative réputée impossible, qui consiste à unir le politique et l’amour de la vérité [4], qui est le tout du christianisme :

« Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre [5]. »

L’actualité montre que les partis ont trouvé le moyen de se venger de leurs adversaires éternels. Ils ont bien compris que leur existence même était en jeu : elle leur importe plus que le bien commun. On n’oubliera pas pour autant le rôle néfaste joué par des entreprises conquérantes, et cette tentation autoritaire qui se manifeste notamment chez Elon Musk sous le couvert de « libertarisme ». Mais ce qui me semble important pour notre propos, c’est de constater que les partis et les entreprises technologiques dominantes ont désormais réussi à établir un barrage, ou un brouillard épais entre les citoyens et les choix politiques effectués en leur nom. Dès lors, les décisions prises ne peuvent plus être qualifiées de démocratiques, et l’amour inconditionnel de la vérité, cher à Simone Weil et à tous ceux qui ont été saisis par la grâce, ne guide plus les grandes orientations politiques. Le règne de la « post-vérité » et de la force s’installe désormais avec le plus grand cynisme.

Malgré ce brouillard, à rapprocher du fameux « brouillard de guerre » – une notion introduite par Clausewitz – nous ne sommes pas devenus aveugles, et chacun peut constater la catastrophe en train d’advenir, et les partis et les entreprises sont certainement dirigées par des personnes très intelligentes, elles-mêmes conscientes de l’imminence de la catastrophe. Ont-elles fait le choix de s’enrichir pour pouvoir se payer un billet pour la planète Mars, ou pour se faire cryogéniser en attendant des jours meilleurs ? Cette course à l’abîme est soutenue par des rêves de plus en plus fous.

Mais nous savons bien que la folie est une spécificité humaine, qu’elle n’est pas incompatible avec une grande intelligence. Et nous savons aussi qu’une psychose collective, c’est-à-dire une folie contagieuse, précède tout sacrifice.


[1] René Girard, Au cœur de l’homme et des sociétés : la violence, Actes de la 77è session des semaines sociales de France. La violence, comment vivre ensemble ? Bayard, 2003 p.107

[2] Claude Lefort, Démocratie et avènement d’un « lieu vide », Le temps présent. Ecrits 1945-2005. Belin, 2007, p.466

[3] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, 1957, p.132

[4] On se réfère notamment à L’enracinement, mais toute son œuvre témoigne d’une pensée politique cohérente.

[5] Ibid. p.139

Brutalité versus complexité

Dans un texte précédent intitulé “Du désastre au désir” paru dans les Cahiers A’chroniques en décembre 2023 (https://www.a-chroniques.com/_files/ugd/c2744a_0d8549ddc4d64c289eb7918ddc8fb5a6.pdf) et relayé en janvier 2024 par le blogue, il y a donc un an, j’avais suggéré que l’état de notre monde, et en particulier des sociétés occidentales, pourrait s’expliquer par un niveau de complexité inédit dont la maîtrise suppose des ressources nous ne disposons plus à un niveau suffisant. L’Etat de droit mais aussi les interventions publiques dans tous les domaines apparaissent désormais comme des germes potentiels de risques (juridiques, politiques, économiques, environnementaux, intergénérationnels, informationnels, discriminatoires, etc.) : ils ont exigé une inflation normative et une mobilisation de financements sans précédent dans l’Histoire humaine.

La complexité ne cessant de croître en notre bas monde comme Pierre Teilhard de Chardin [1] l’avait énoncé dans un contexte théorique qui lui était propre, la pénurie de moyens et de capacités ne peut que devenir évidente, une fois un certain seuil atteint : l’épaisseur des codes juridiques, l’augmentation des effectifs de magistrats et d’avocats ainsi que les montants des transferts de revenus passant par l’intermédiaire de la puissance publique en sont des indices manifestes, se traduisant par une impossible compatibilité à terme avec la valeur cardinale de l’égale liberté maximale pour chaque être humain [2] qui les justifie.

Face à cette impasse logique, il semble bien que des issues se dessinent toutefois, en rupture avec la tendance de longue durée observée : face à une complexité immaîtrisable, des simplifications radicales s’imposent pour certains. Elles ont toutes un dénominateur commun : la brutalité.

Les ministères chargés de la simplification des normes, en France depuis longtemps avec le succès d’estime que l’on sait, comme aux États-Unis l’emblématique DOGE (Department Of Government Efficiency) récemment confié à Elon Musk et Vivek Ramaswamy par Donald Trump, mettent en évidence une sorte de retournement plus ou moins sincère : le producteur de normes par excellence qu’est l’État de droit devrait se muer en éradicateur de sa propre substance pour le mieux-être des électeurs et citoyens. Ce qui était apparu à partir des années 1930 comme une incarnation de la Providence dispensatrice de tout ce qui était nécessaire à la population deviendrait désormais une manifestation démoniaque.

Les tabous et les rites sacrificiels archaïques, les obligations et interdits des religions civiques, les lois et procédures de l’État moderne [3], les règles de la concurrence loyale ainsi que les amendes et démantèlements de monopoles décidés par les régulateurs de l’économie de marché, toutes ces complexifications des règles du vivre ensemble qui se sont progressivement succédé ou parfois empilées, sont désormais stigmatisées par certains comme des complications qui empêchent l’humanité de poursuivre ses buts de prolongation de la vie, d’augmentation du potentiel de l’intelligence humaine et d’expansion dans l’espace extra-planétaire en direction de planètes B, la planète A devenant de moins en moins vivable.

C’est du moins l’avis des entrepreneurs du XXIe siècle, notamment ceux de la “tech” et, parmi eux, ceux qui ont élu domicile dans la Silicon Valley ou un de ses avatars. Assez remarquablement et conformément à leur manière d’agir dans les affaires, ils semblent avoir lancé une sorte d’offre publique d’achat (OPA) qui se présente comme amicale sur Donald Trump et son capital électoral, lequel  avait réussi une décennie plus tôt sa propre OPA sur le traditionnel parti républicain étatsunien, the Great Old Party fondé en 1854 pour s’opposer aux législations esclavagistes. Les libertariens américains qui ne parvenaient à obtenir que des scores ridicules aux élections présidentielles américaines ont pratiqué un entrisme dans le parti républicain en bénéficiant pour ce faire de la bannière nationaliste du Make America Great Again (MAGA) portée par Donald Trump. Les  nominations annoncées par le président élu semblent confirmer, au moins dans l’immédiat, la rentabilité de l’investissement : sans le moindre souci de conflits d’intérêts, des magnats libertariens ont investi la plupart des postes ministériels qui leur importent. Ils se présentent à visage découvert avec un programme de tueurs de coûts et de destructeurs de normes sous le mot d’ordre alléchant de “disruption”, autrement dit, pour les derniers francophiles de la planète, de rupture. Il s’agit bien de rompre avec des tendances plurimillénaires, pour ne pas remonter jusqu’au Paléolithique faute d’archives archéologiques suffisantes, de contention  de la violence des communautés humaines par la combinaison empirique d’interdits et obligations. Ils ont certes varié dans leurs modalités mais ont toujours persisté dans leurs finalités.

Il semble bien que la brutalité soit désormais érigée en système de gouvernement : dans un premier temps pour faire disparaître les entraves, dans un second temps pour jouir d’une liberté d’initiatives déchaînée. Peu importe les consommations d’énergie, les atteintes à la biodiversité, l’imprégnation par des résidus chimiques des eaux, des terres, de l’air et des chairs, dès lors que les projets prométhéens envisagés par quelques détenteurs de capitaux accumulés depuis les années 1980 et inspirés par la science-fiction des années 1950, leur apparaissent comme l’avenir glorieux de l’humanité. Peu importe les droits humains, l’état d’exception devient de droit face au COVID, aux catastrophes naturelles par exemple à Mayotte, aux attentats terroristes face auxquels la “neutralisation” est préférée à l’arrestation et au procès, aux événements voulus comme les Jeux Olympiques ou subis comme l’incendie de Notre-Dame, etc., pour en rester à des exemples français mais facilement généralisables à d’autres pays. 

Il est remarquable que cette brutalité simplificatrice se développe dans des pays réputés pour leurs pratiques décentes des libertés publiques, pratiques qui, il est vrai, se sont traduites par une indiscutable inflation normative au point de susciter une réaction en retour de défiance (https://emissaire.blog/2024/12/10/helas-la-fin-du-droit-une-prophetie-qui-savere/ ).  

Cette renonciation aux principes, qui étaient jusque-là présentés comme des valeurs à chérir, s’appuie sur une concurrence féroce avec des pays qui n’en ont cure, la Chine populaire en tête dont le contrôle de sa population est vécue comme un impératif par le parti communiste qui la dirige. Contre toute attente après les divagations maoïstes, celle-ci est parvenue à retrouver des capacités scientifiques et technologiques de pointe, renouant avec une tradition d’hégémonie et d’autosuffisance que la parenthèse de déclin ouverte au XVIIIe siècle nous avait fait oublier. D’autres empires anciens, relégués au second plan par les succès, somme toute éphémères, de l’Occident colonial, tentent de refaire surface dans le sillage de la Chine, qui est désormais leur chef de file incontestable, tels la Turquie, l’Iran, l’Inde et bien entendu la Russie. Leur ressentiment à l’égard de l’Occident, auquel ils ont été soumis un temps, en général très bref à l’échelle de l’histoire des civilisations, a été largement sous-estimé. Il sera probablement un mobile puissant pendant une période plus longue que celle durant laquelle ces anciens empires ont subi une domination coloniale et/ou culturelle. À des degrés divers, la brutalité simplificatrice est aussi à l’ordre du jour dans ces pays. L’invocation religieuse y est, partout dans ces empires renaissants, une manière de simplifier à l’extrême et de justifier toute brutalisation. Les oppositions n’y sont pas ou plus entre ambitions démocratiques et persistances autocratiques mais entre autocraties aux vernis idéologico-religieux teintés différemment. 

Quant aux pays de l’Afrique, ils recourent bon gré mal gré aux tutelles chinoise, russe et turque en particulier, expression de leur ressentiment face à leurs colonisateurs du XIXe siècle, et se laissent dominer par des juntes militaires, héritières directes de la décolonisation ou recours épisodiques face à l’anarchie. Ces juntes préfèrent aussi et logiquement la brutalité simplificatrice à la subtilité exigée par le respect des droits humains.

Face à cette tendance, l’Union européenne et ses voisins se réclamant de la démocratie libérale semblent hésiter, pris de vertige face à la puissance de leurs partenaires commerciaux et les menaces militaires qui les visent explicitement et leur incapacité à maîtriser la double crise complémentaire, migratoire et démographique, à laquelle ils sont confrontés.

Bref, il semble bien que nos rêves progressistes soient de plus en plus mis à mal. Une ère de la brutalité semble en quelque sorte se nourrir des difficultés rencontrées et engendrées par la subtilité que nous avons distillée pendant quelques décennies, tout au plus un siècle ou deux.

Il me reste à vous souhaiter une heureuse année 2025, en espérant que la subtilité résiste à la brutalité et dans l’idéal, qu’elle s’accommode d’une aspiration légitime à la simplification.


[1] Concept de noosphère développé dans Le phénomène humain en particulier.

[2] Voir Théorie de la justice parue en 1972 de John Rawls.

[3] Voir par exemple La violence et le sacré de René Girard.

Conférence de Jean Nayrolles

Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.

Voici la conférence donnée dans ce cadre par Jean Nayrolles, professeur d’histoire de l’art à l’université de Toulouse et auteur d’une lecture de l’histoire de l’art adossée à la vision girardienne (« Du sacrificiel dans l’art », Kimé, 2019 et « Le Sacrifice imaginaire », Kimé, 2020) :

A la suite de la prochaine Assemblée Générale de l’association Recherches Mimétiques le 14 février, Jean Nayrolles présentera son nouvel ouvrage, publié en 2024, « Charlie Chaplin: généalogie du cinéma » aux éditions Manucius.

Extension du terrorisme

Deux événements, à New-York et à Magdebourg, les 4 et 20 décembre derniers, mettent en lumière une évolution surprenante des actes terroristes et des réactions provoquées, qui sont indissociables : en effet, le but poursuivi, c’est précisément de provoquer des réactions. Or ces actes sont assez particuliers quant à leurs intentions, et ont donné lieu à des réactions contrastées et surprenantes [1] ; ils nous invitent à y réfléchir.

Constatons avant tout les différences, abyssales : l’américain Luigi Mangione est érigé en héros par des assurés sociaux qui se disent lésés par leur compagnie d’assurance, dont le PDG, Brian Thompson, a été assassiné par balle en pleine rue. Le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen suscite une réprobation générale pour avoir foncé au volant d’une voiture en plein cœur d’un marché de Noël, tuant au hasard cinq personnes et en en blessant plus de deux cents autres. À en croire les réactions publiques, nous aurions d’un côté un « héros justicier », de l’autre un « monstre psychopathe ». Quant aux ressemblances, elles peuvent être décelées à condition de les regarder dans un miroir, c’est-à-dire de façon inversée : les réactions publiques se polarisent d’un côté contre la victime (Brian Thompson), de l’autre contre le bourreau (Taleb A.)

Pour Luigi M., il s’agissait de dénoncer la politique d’une organisation jugée menaçante et injuste : la société United Helthcare, principal assureur de santé aux Etats-Unis. On peut déjà avancer que derrière la privatisation de l’assurance santé aux Etats-Unis et ses pratiques critiquables, c’est une certaine logique capitaliste ou libertarienne qui est mise en question. Pour Taleb A., en massacrant des innocents qui n’y peuvent rien, c’est l’Arabie Saoudite qui est indirectement visée, et derrière cet État théocratique, c’est l’Islamisme, pour lequel l’apostasie est un délit passible de la peine de mort.

Bien entendu, l’objet de ce billet ne cherche en aucun cas à justifier des actes criminels. Cela ne doit pas nous empêcher de prendre en compte les revendications de ceux qui les ont commis. Si la méthode employée n’est pas acceptable, force est de constater que les motivations sont considérables, et le diagnostic de « folie », notamment avancé à l’encontre de Jawad A., est une façon trop commode de détourner le regard. Car il est vrai que les théocraties islamiques, et notamment l’Arabie Saoudite, pratiquent des assassinats ciblés à l’encontre des apostats bénéficiant à l’étranger du statut de réfugié politique : on se rappellera l’affaire Jamal Khashoggi, les menaces à l’encontre de Ayaan Hirsi Ali, etc. Que le psychiatre en activité Jawad A., connu pour son aide aux demandeurs d’asile, ait pu développer une forme de paranoïa, c’est plus que probable, mais cette dérive repose sur des faits établis. Il en viendra à publier sur X, quelques mois avant de passer à l’acte : « Existe-t-il une voie vers la justice en Allemagne sans faire exploser une ambassade allemande ou égorger au hasard des citoyens allemands ? Je cherche cette voie pacifique depuis janvier 2019 et je ne l’ai pas trouvée.[2] »

C’est bien ce qui devrait poser question : pourquoi ne l’a-t-il pas trouvée ? Et pourquoi Luigi M. ne l’a-t-il pas trouvée non plus ? Il me semble que ces deux événements dérivent d’une dégradation des rapports entre les pouvoirs et les administrés et d’une confusion généralisée, touchant aussi bien les démocraties libérales et les théocraties. Par réaction, un nombre croissant de personnes ne se sentent plus traitées équitablement et veulent se faire entendre. Nous avons quitté la vision kitsch et optimiste d’un avenir où chacun aurait droit à son quart d’heure de célébrité (Warhol) pour assister, dans le présent, à une succession de quarts d’heures de cauchemars. Pour parvenir à la célébrité recherchée, c’est-à-dire au « buzz » mesuré en nombre de visions éphémères dans le flux des actualités, les victimes doivent être aussi nombreuses et indifférenciées que possible (à Magdebourg), ou bien c’est la victime choisie par le bourreau qui doit être d’importance (à New-York). Mais chaque tuerie est oubliée lorsque survient la suivante, malgré l’affirmation d’un « devoir de mémoire » qui peine à s’imposer.

Mais derrière ces actes spectaculaires, les revendications ont-elles été prises en compte ? Lors des procès d’assise, la tendance actuelle est d’écouter les victimes et leurs collatéraux quand les procès concernent les acteurs des crimes perpétués. Si les victimes doivent être écoutées, entendues, soutenues, réconfortées, ce n’est pas le lieu adéquat. Dans le cas des attentats terroristes, les accusés ont particulièrement « mérité » leur quart d’heure de célébrité sur la scène judiciaire : il est chèrement payé, et ce quart d’heure n’est pas un cadeau ! De plus, parmi la multiplicité et la variété des crimes commis, les actes terroristes justifient d’être particulièrement pris en compte, car ils interviennent toujours au terme d’une surdité volontaire, ou d’une forme d’immobilité justifiée d’une façon ou d’une autre par des décideurs politiques souvent éloignés des réalités, qu’ils soient intéressés avant tout par leurs plans de carrière ou aveuglés par une idéologie. Mais si les terroristes s’inscrivent toujours dans un cadre politique, leur procès n’est pas politique, dans le sens où ce sont les actes qui sont jugés, et non les idées. Il ne s’agit donc pas de « procès politiques ». Il faut alors distinguer le message exprimé par les terroristes et les actes commis : la fonction du procès est de rappeler la loi et de l’appliquer, et non d’écouter des revendications politiques. Ce débat doit donc avoir lieu, lui-aussi, sur une autre scène.

Ces deux affaires récentes ont ceci de particulier que les idées qui les ont motivées sont partagées par une grande partie de la population. Alors pourquoi recourir à une violence spectaculaire a-t-il été jugé nécessaire par les terroristes ? Cette violence peut être rapprochée d’un sacrifice, mais dans un cadre traditionnel, le sacrifice est une institution fondatrice du droit. D’une certaine façon, on peut considérer que le processus démocratique, consistant à élire des représentants politiques, relève également du rituel et du sacrifice, mais ici, il semble avoir été perpétué à l’envers : de la part d’un individu, contre le collectif. Le terrorisme consiste à réaliser des sacrifices « sauvages », non encadrés par la loi et le rite. Ce retournement est-il le signe de l’échec du processus démocratique ? Il est en effet symptomatique que nos dirigeants parviennent de plus en plus difficilement à décider (de decidere : trancher le cou de l’animal sacrificiel), et il est vraisemblable que les succès électoraux des mouvements d’extrême-droite, observables dans tous les pays concernés, résultent de l’attente de leaders capables de décider, de « trancher dans le vif ».

Un article récent de Jean-Marc Bourdin : « Hélas, la fin du droit, une prophétie qui s’avère… », (https://emissaire.blog/2024/12/10/helas-la-fin-du-droit-une-prophetie-qui-savere/) met en avant le constat d’une dégradation plus radicale encore. Constat dont les prémices ont été décrites par Carl Schmitt, entre Terre et mer, 1942, et Théorie du partisan, 1963. Mais en 1933, ce professeur prônait un État fort, justifiait une souveraineté surplombante, et même un dictateur créant le droit à travers ses prises de décision ! Ce qui est incompréhensible de la part d’un juriste de cette envergure, qui déclarait qu’un parti ne respectant pas la constitution, comme le parti nazi, devrait être interdit, et ce juste avant de s’y encarter. Les derniers moments de la république de Weimar, le spectacle d’un parlement incapable de former un gouvernement, c’est-à-dire de prendre des décisions nécessaires, ressemble à bien des égards à une situation que nous traversons aussi, et certaines aspirations actuelles émergentes au sein des sociétés démocratiques sont elles-mêmes difficiles à comprendre en dehors de ce constat : le besoin de décider. Le retour des dictateurs, ou de politiques se déclarant « illibéraux » s’explique par ce biais, mais aussi, et c’est un paradoxe, la fréquence des actes terroristes au sein des démocraties : ils constituent eux aussi une forme d’appel vers un état fort, capable de couper court aux discussions littéralement parlementaires, de celles qui s’estiment bien-pensantes et qui s’abstiennent de trancher, de peur de faire des victimes.

Lorsque les institutions ne sont plus aptes à opérer des sacrifices, ce pour quoi elles ont été fondées, certains individus s’en chargent à leur place, ce qui est aussi une façon de les rappeler à leurs obligations. Rappelons que le sacrifice, lorsqu’il est pratiqué de façon institutionnelle, n’est pas appréhendé comme un acte de violence, mais comme le moyen de protéger les membres d’une communauté contre le mal, qui se confond avec la violence :

« Les témoins mettront les premiers la main à l’exécution du condamné, puis tout le peuple y mettra la main. Tu feras disparaître le mal au milieu de toi. » (Deutéronome, 17, 7)

Le détournement de procès publics vers l’écoute des victimes, s’il relève de bonnes intentions manifestes, s’inscrit aussi dans le constat d’un affaiblissement général du droit. Il est l’expression d’une stratégie d’évitement de la décision, de la coupure, du sacrifice : « Mais les vertus, elles aussi, brisent leurs chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » (G. K. Chesterton, Orthodoxie, 1908). Ainsi, l’attention pour les victimes est certes vertueuse, mais en s’appliquant lors des procès, elle en vient à disloquer une institution indispensable à la cohésion sociale. Le corps social se disloque, ses membres « vagabondent », les vertus et les vices se confondent.

Dans son article, Jean-Marc Bourdin fait surtout référence à René Girard et Benoît Chantre (Achever Clausewitz, 2006), qui ne parviennent certes pas aux extrémités schmittiennes ; mais s’ils s’appliquent à s’en démarquer, c’est sans doute en raison d’une certaine proximité. Le présent article participe de l’appréhension commune d’une tendance inquiétante, qui ne peut s’inverser qu’au prix d’une plus grande lucidité avant tout. Pour les chrétiens, elle doit mener à une conversion, et non au retour vers des formes antérieures de prise de décision, mais on n’échappera pas au sacrifice pour autant. La citation du Deutéronome justifiant la lapidation peut alors s’entendre différemment : « Tu feras disparaître le mal au milieu de toi » ne s’adresse plus au corps social, mais à chacun d’entre-nous. Tel est, me semble-il, le sens de la scène extraordinaire et brillamment commentée par Girard de « la femme adultère » (Jean 8). Il s’agit, là encore, de la stricte inversion du sacrifice, et il est assez frappant que les mêmes termes puissent être employés à la fois pour justifier la lapidation et pour l’empêcher.


[1] Les erreurs d’interprétations les plus grossières proviennent des milieux d’extrême droite : l’AfD et le RN ont immédiatement assimilé Taleb A. à un terroriste islamiste, alors qu’il est proche de l’AfD et d’Elon Musk, et ouvertement hostile à l’Islam. Quant à Luigi M., la confusion atteint un niveau tel, et la polarisation politique au sein de la société américaine à la suite, que les partis ont préférés jouer profil bas alors que le tueur semble avoir rassemblé la majorité de la population derrière lui, comme le souligne un rapport publié par le Network Contagion Research Institute (Le Monde du 21 déc.2024 : Luigi Mangione, accusé de meurtre et héroïsé sur Internet : autopsie d’un phénomène viral.)

[2] Le Monde du 21 déc.2024 : Ce que l’on sait du suspect de l’attaque sur le marché de Noël de Magdebourg.

Conférence de Claire Bressolette

Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.

Voici maintenant la conférence prononcée par Claire Bressolette, docteur ès lettres et spécialiste de Jacques Maritain, dont la vision de l’eucharistie fait contrepoint avec celle de Pierre Gardeil :

Conférence du frère David-Marc d’Hamonville

Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.

Voici maintenant la quatrième conférence, donnée par le frère David-Marc d’Hamonville, moine bénédictin à En Calcat et spécialiste de la Bible :

Hélas, la fin du droit, une prophétie qui s’avère…

Parmi les assertions prophétiques d’Achever Clausewitz, l’une d’entre elles m’avait particulièrement troublé en 2007 et avait nourri chez moi un scepticisme, sans doute provoqué par un résidu d’idéal progressiste : l’annonce de la fin du droit. René Girard en fait un sous-chapitre de son chapitre III intitulé “Le duel et la réciprocité”. Près d’une vingtaine d’années après son dialogue si fructueux avec Benoît Chantre, où en sommes-nous ? Le prophète a-t-il réussi, en annonçant le malheur, à conjurer le sort ou sa prophétie s’est-elle avérée en prospective probable voire en prévision réaliste ?

Si Girard part d’un propos suggéré par les difficultés du droit international et même plus étroitement du droit de la guerre, dont les violations sont toujours restées impunies lorsqu’elles émanent des vainqueurs, malgré ou en accord avec les procès de Nüremberg, il faut aujourd’hui ne pas hésiter à l’élargir aux droits nationaux. 

Alors que l’Etat de droit et l’émergence d’un droit international plus ambitieux que le jus gentium, le droit des gens des modernes, semblaient tracer un progrès universel et indéfini jalonné par les déclarations des droits humains, leur sanction devant des cours de justice et l’institutionnalisation d’un droit pénal international, ultime clé de voûte d’un droit opposable aux Etats, voilà que cet échafaudage prometteur est remis en cause par des secousses à répétition. Souvent l’allégeance au droit varie et bien fol qui s’y fie.

Rappelons quelques opinions délivrées par Girard : “La perte du droit de la guerre nous laisse face à l’alternative terrible de l’attaque et de la défense, de l’agression et de la réponse à cette agression, qui sont une seule et même chose. […] Le primat de la victoire que [Clausewitz] érige en règle, s’exaspère sur fond de mépris de l’adversaire, qu’on doit finir par abattre. Cette attitude autorise tous les manquements aux règles de l’honneur.” Quelques lignes plus loin : “Mais les guerres idéologiques, où la politique court derrière la guerre, fonctionneront comme des croisades en organisant le massacre de populations entières. Carl Schmitt a bien vu cela quand il parle de “théologisation” de la guerre où l’ennemi devient un Mal à éradiquer”. Après un détour par sa théorie du partisan et le développement du terrorisme, Girard affirme que Schmitt “n’a pas compris ce qui était en jeu dans la dissuasion nucléaire, par exemple. Tout ce qui a fonctionné sur ce principe, après 1945, a fonctionné au niveau d’une espèce d’accord entre mafias plutôt qu’au niveau du droit. […] rien n’est passé par les Nations Unies.”  Il souligne que le “fait même qu’on parle d’”États voyous” prouve à quel point nous sommes sortis de la codification des guerres interétatiques”. Pour lui “l’imprévisibilité de la violence est nouvelle : la rationalité politique, dernière forme de vieux rituels, a échoué.” Il constate peu après que “la puissance de l’armement a pris la place de la politique” dans une perspective heideggerienne de “l’arraisonnement du monde à la technique”.

Plus tôt dans son essai, Girard avait affirmé en généralisant : “Mais est-on encore dans un monde où la force peut céder au droit ? C’est précisément ce dont je doute. Le droit lui-même est fini, il échoue dans tous les coins ; même d’excellents juristes, que je connais bien[1], n’y croient plus. Ils voient que cela s’effondre, s’effrite. Pascal déjà n’y croyait plus. […] Le droit, je l’ai vu sortir du sacrifice […].”

René Girard a probablement proposé ici une matrice réaliste des perspectives actuelles. Nous vivons sinon un effondrement, expression sans doute malheureuse des collapsologues en ce qu’elle semble pronostiquer une catastrophe quasi instantanée et immédiate, du moins un affaissement durable des fondations de l’ordre juridique patiemment consolidé avec l’émergence d’États de droit en interne et de l’ordre westphalien à l’international.

Il n’est sans doute pas utile d’insister outre mesure sur la fin du droit international : le droit de la guerre est bafoué par la multiplication des crimes de guerre et contre l’humanité lors des conflits actuels. La question du génocide est posée par les Ukrainiens et les Palestiniens. Le deux poids deux mesures (double standard) inauguré par les procès de Nüremberg s’est confirmé depuis, ne serait-ce qu’à travers l’immunité constante des États-Unis, des atrocités de la guerre du Vietnam aux prisons de Guantanamo et d’Abou Ghraib, entre autres. Les juridictions internationales (Cour Internationale de Justice et Cour Pénale Internationale) peinent à asseoir leur légitimité. L’Organisation des Nations Unies voit le conseil de sécurité, son instance exécutive principale, paralysé par le droit de veto accordé à ses membres permanents. Les nominations à la présidence de commissions ou de COP de représentants de pays ouvertement opposés à leurs finalités, tournent à la farce. Dans un monde qui croyait encore, il y a peu, aux vertus du « doux commerce » sous l’égide de l’OMC, le retour des droits de douane et les difficultés à entériner les traités de libre échange manifestent là encore un recul de la coopération internationale. Le droit international ne parvient pas davantage à faire face aux migrations, la distinction entre légalité et illégalité qui repose sur le droit d’asile produisant plus de drames que d’apaisement là où la réalité trouve sa source dans les déséquilibres démographiques, économiques et de perspectives offertes aux générations futures. D’autres exemples pourraient sans doute être donnés.  

En droit interne, des difficultés sont notables dans la pérennisation des progrès indéniables effectués au vingtième siècle vers un universalisme réel en direction des femmes, ainsi que face au racisme par exemple. L’incapacité à juguler les trafics des produits stupéfiants mais aussi des êtres humains, a produit un terreau fécond pour la délinquance. La fonction dissuasive du droit pénal voit ses limites manifestées par la hausse des taux d’homicides, faisant suite à une longue décrue amorcée il y a quatre siècles. Plus généralement, la combinaison de l’inflation normative et de la juridictionnalisation proliférante des rapports humains engendre une complexité que notre système n’a plus les moyens de maîtriser, sauf à substituer l’intelligence artificielle aux juridictions et avocats pour trancher les litiges dans des délais acceptables et selon une application uniforme des règles.

Face à l’accumulation de telles difficultés, les libertés publiques sont rognées après une longue période d’expansion et l’état d’exception, qu’il dise son nom ou le taise, est une tentation de plus en plus forte pour les gouvernants.

Les institutions politiques ne sont pas mieux loties : l’élection démocratique des représentants des peuples tourne de plus en plus fréquemment à une loterie incertaine, où les tricheurs savent de mieux en mieux maximiser leurs chances de l’emporter par le mensonge et la manipulation. Des situations de blocage en raison de la constitution de majorités négatives ou de l’opposition entre des légitimités incompatibles, paralysent tant l’élaboration que la mise en œuvre des normes juridiques. La puissance des réseaux sociaux rend de plus en plus illusoire l’apparition d’un débat politique serein et d’une opinion publique raisonnable autorisés par ce que John Rawls appelait le “consensus par recoupement”[2] à la fin du siècle dernier.

Quand René Girard prophétisait il y a une vingtaine d’années la fin du droit, il voyait juste. Les libertariens sont tentés d’en tirer des conséquences radicales : puisque le droit est en déclin, pourquoi ne pas s’en passer ? Cette nouvelle modalité de l’anarchisme repose sur l’illusion qu’une économie débridée engendrera un “ordre spontané”, selon l’expression de Hayek, capable de résoudre avantageusement les problèmes qui s’accumulent. 

Rappelons-nous pour finir comment René Girard concluait sa vision prophétique : ”La violence a produit du droit qui est toujours, comme le sacrifice, une moindre violence. Qui est peut-être la seule chose dont la société humaine soit capable.”


[1] Fait-il allusion à un de ses fils, avocat de profession, ou à certains de ses collègues universitaires ?

[2] Accord entre les citoyens sur des principes de justice, malgré leurs différentes doctrines englobantes (religieuses, morales ou philosophiques).

Conférence de James Alison

Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis la semaine dernière les conférences qui ont marquées cette journée.

Après la conférence de Benoît Chantre, voici le podcast de celle prononcée par James Alison.