Petits sacrifices entre amis

Par Thierry Berlanda

Hier au diner, nous parlions de tout et de rien sur un mode badin. Au moment du dessert, la conversation roula inopinément sur Brigitte Bardot. Le ton changea aussitôt : de paisible, il devint acrimonieux. Ce fut ainsi que, comme c’est le cas depuis 60 ans, l’occasion de s’étriller fut involontairement donnée par la star à quelques personnes pourtant bien disposées les unes à l’égard des autres. Après que nous ayons rompu quelques lances, j’ai proposé à la petite assemblée la reprise girardienne que voici.

Ne vous apparait-il pas que les stars de cinéma déclenchent, à la fois ou alternativement, une excessive adulation et l’expression d’un considérable ressentiment ? De là, le nom d’idole qu’on leur prête n’est-il pas fort bien trouvé, qui souligne leur caractère sacré ?

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Élysée ? Élisez-moi !

par Jean-Marc Bourdin

Tout homme politique aspirant à une élection se doit d’utiliser la stratégie du « pseudo-narcissisme » pour convaincre ses concitoyens du bien-fondé de son ambition. Notre conseil : manifester en toutes circonstances une autosuffisance de nature à accréditer sa compétence.

Le pseudo-narcissisme est un concept forgé par René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) : le recours au préfixe « pseudo- » traduit la supériorité de la compréhension du phénomène qu’en ont Proust et Dostoïevski face à celle de Freud (lequel a le premier forgé le concept de « narcissisme » dans un article intitulé justement « Pour introduire le narcissisme »). Si, chez Freud, la coquette – archétypale du comportement narcissique – fait preuve d’une souveraine autosuffisance et séduit par voie de conséquence, le pseudo-narcisse dostoïevskien ou proustien (se) donne seulement l’illusion de l’autosuffisance. Cela accroît, certes, son pouvoir d’attraction mais ne suffit pas pour autant à lui assurer un sentiment de plénitude : semblant se désirer lui-même, il reste dépendant du désir qu’il suscite chez les autres. Autrement dit, si le dandy ou la coquette fait croire aux autres qu’il / elle s’aime et polarise ainsi leurs désirs, il / elle ressent une insuffisance du même type que tout un chacun, sa manœuvre visant à la combler. Le dandy ou la coquette sera d’ailleurs raillé pour sa « suffisance », mot ironique qui semble être le contradictoire d’insuffisance mais est en pratique synonyme de vanité.

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La psychologie interdividuelle pour les Nuls

Recension par Jean-Marc Bourdin

Compagnon de route depuis les années 1970 et disciple assumé de René Girard qu’il désigne comme son modèle, le psychiatre Jean-Michel Oughourlian vient de publier un nouvel essai aux éditions Albin Michel : Cet autre qui m’obsède, sous-titré Comment éviter les pièges du désir mimétique. Il se présente comme une version simplifiée, condensée (155 pages) mais aussi porteuse d’une leçon de sagesse de Notre troisième cerveau (paru en 2013). Comprenons-nous bien, le « pour les Nuls » du titre de cet article n’a rien de péjoratif, bien au contraire : il fait référence à une ambition louable de se mettre à la portée des béotiens que nous sommes.

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L’homme du ressentiment

par Christine Orsini

Le général de Gaulle avait voulu l’élection présidentielle au suffrage universel pour que le grand rendez-vous politique d’un peuple avec son chef ait lieu dans un face à face qui exclue les partis. Nous vivons une campagne présidentielle inédite à cause de ses surprises quasi quotidiennes mais en un sens, on est revenu au point de départ : les actuels challengers (pour le deuxième tour) sont des individualités hors parti : Le Pen a un comité de soutien (dixit Pierre Rosanvallon), Mélenchon roule pour lui, tel une vedette du showbiz, et Macron est en marche, il engrange des partisans, mais à son âge et sans être ni à droite ni à gauche, il n’a pas (encore) de légitimité parlementaire. Et le seul qui avait en vue une élection présidentielle et des législatives soutenues par les partis de la droite et du centre est devenu après quelques péripéties médiatico-judiciaires, un candidat anti-système comme les autres.

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Le piège du « Vox Populi, Vox “Praesidentis” »

par Emmanuel Portier

Sans revenir sur l’affaire Jacqueline Sauvage, qui a fait l’objet d’autres contributions sur ce blogue, arrêtons-nous une minute sur l’argument à succès de ses deux avocates selon lequel l’opinion publique avait émis un jugement dont le politique n’avait pas d’autre choix que de le suivre.

Les arguments développés par Maître Nathalie Tomasini, lors du débat « L’opinion publique est-elle un juge à part entière ? » diffusé sur France Culture le 13 février dernier, témoignent d’une remise en cause profonde de la légitimité de nos institutions, et de la dangereuse tentation à s’autoproclamer non plus l’avocate d’un client, voire d’une cause, mais celle de « l’opinion publique dans son ensemble »,  cette « opinion qui a porté tout cela »  par « une vague partie de la société dans son entier ».  Il suffit de relire une minute René Girard pour voir la distance qu’au contraire il convient d’avoir sur toute justice rendue par une foule portée par une vague, ou toute vengeance exigée par elle. De pareilles foules exaltées sont nés nos plus grands totalitarismes.

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Pour une analyse mimétique de la crise de la démocratie représentative

par Bernard Perret

Les campagnes électorales sont des moments privilégiés pour observer les phénomènes mimétiques. Les dynamiques bien connues de bipolarisation, de cristallisation et de rejet (avec pour corrélat, ces jours-ci, une tentative inédite de victimisation de la part d’un candidat) ont un caractère éminemment contagieux. Les sondages, les médias et, de plus en plus, les réseaux sociaux, contribuent à les amplifier en suscitant l’envie irrésistible de communier avec les passions qui agitent l’électorat. La présente campagne apporte la démonstration a contrario de la force contraignante de la logique de bipolarisation, devenue progressivement tri-polarisation, qui domine la vie politique depuis des décennies : seule une incroyable conjonction de circonstances parvient à inhiber la polarisation de l’électorat et à donner pour la première fois sa chance à un centre qui n’existe guère jusqu’ici en tant que pôle d’identification politique. Au risque, il est vrai, de créer à terme une nouvelle bipolarisation dont l’un des pôles serait le Front national.

Dans un tel contexte, comment comprendre la frustration et le rejet du politique exprimés par de larges franges de l’électorat ? L’une des expressions en est la montée du populisme, mais les deux phénomènes ne se confondent pas. Un récent ouvrage attire l’attention sur la montée du « Praf » (= « plus rien à foutre »), une attitude qui tend à se répandre et qui conduit à une abstention massive plutôt qu’à un vote extrémiste. Les « prafistes » interrogés sur leurs motivations répondent invariablement qu’ils ne croient plus dans la politique, que trop de promesses n’ont pas été tenues et que les candidats ne s’intéressent pas à leurs problèmes. L’une des causes de cette déception est facile à identifier : depuis des années, la droite et la gauche ont presque uniquement misé sur la croissance pour atteindre leurs objectifs de réduction du chômage et de progrès social, et celle-ci fait défaut pour des raisons structurelles contre lesquelles les politiques nationales ne peuvent pas grand-chose.

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« Silence », parlons-en

 

par Jean-Marc Bourdin

Le dernier film de Martin Scorcèse, Silence est pour nous passionnant, à défaut de toujours séduire les cinéphiles. Le scénario souffre effectivement de faiblesses comme le parallèle un peu lourd à force d’être transparent entre la trahison de Judas et celle d’un Japonais au caractère faible qui alterne reniements et demandes d’absolution. Mais le plus important est ailleurs. Le titre évoque une situation où des hommes, confrontés aux violences les plus insupportables et dans l’impossibilité de faire un choix acceptable, se retrouvent confrontés au silence de Dieu. Scorcèse met en images brumeuses, pluvieuses et boueuses des événements historiques se déroulant au Japon au milieu du XVIIe siècle. Son film est adapté du célèbre roman éponyme (en japonais 沈黙 ou Chinmoku) écrit en 1966 par Shūsaku Endō, écrivain catholique japonais de grand renom.

Après des succès initiaux en particulier à la suite de Saint François Xavier, les missionnaires jésuites portugais sont bouleversés par l’annonce de l’apostasie de leur supérieur au Japon, le père Cristóvão Ferreira. Mise en place pour couper les racines de la christianisation des Japonais (et probablement aussi pour écarter les risques d’une colonisation culturelle, voire militaire), l’inquisition japonaise a en effet défini une procédure d’une efficacité redoutable dont il a été la victime : imposer aux prêtres une abjuration (matérialisée par la cérémonie du fumi-e, soit le piétinement d’une image pieuse et, si cette insulte symbolique ne paraît pas suffisante, le crachat sur le crucifix) comme condition nécessaire à la fin des tortures et des mises à mort de leurs fidèles. Le dilemme est insupportable pour un chrétien dont la vérité révélée le convainc de l’innocence des victimes persécutées en raison de leur croyance en Dieu. Le plus dogmatique des deux jésuites, le père Francisco Garupe, finira par se noyer avec des chrétiens clandestins jetés à la mer pour le faire abjurer : il y trouvera le martyre qu’il recherchait probablement. Quant au père Sebastião Rodrigues, convaincu par le prêtre déchu Ferreira, apostat et apparemment satisfait de son choix, il abjurera et sacrifiera son idéal de sainteté conférée par le martyre pour arrêter les tortures et les mises à mort dont sont victimes les Japonais fidèles à la foi chrétienne. Cette alternative vise à induire un doute chez le spectateur sur l’attitude la plus héroïque.

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