Sur la prison

Par Thierry Berlanda

L’affaire Jacqueline Sauvage pose une question que l’émotion qu’elle suscite obscurcit autant qu’elle la souligne. Voyons comment la pensée de René Girard peut nous aider à discerner le véritable ressort de cette décision judiciaire. Que signifie en effet le maintien en cellule d’une femme qui ne constitue aucun danger pour ses contemporains ? Ceci que nous sommes rivés, le peuple comme ses représentants, à une conception expiatoire de l’emprisonnement.

N’entendons-nous pas le délire inflationniste de certains candidats à la prochaine élection présidentielle à propos du nombre de places de prison ? Ne voit-on pas le risque majeur qu’ils nous font courir, d’une mutation de notre société vers le contre-modèle « carcéraliste » nord-américain ? Osons postuler au contraire que de places de prison, nous avons déjà bien trop. Pourquoi ? Parce que précisément la prison ne peut ni ne doit pas être un lieu d’expiation, mais de simple contention.

Pour ce qui est de se racheter, un homme n’est finalement soumis qu’au jugement de sa conscience. Quel juge pourrait être moins indulgent ? Quel juge peut-on moins facilement berner ? Quel juge peut-il se montrer finalement plus juste ?

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Girard pour déchiffrer l’histoire présente : “Age of Anger”, best-seller 2017

par Christine Orsini et Jean-Marc Bourdin

Notre blogue voudrait attirer votre attention sur un essai récent, non encore traduit de l’anglais, qui fait un tabac dans le monde anglo-saxon au sens le plus large, puisqu’il englobe l’Inde dont l’auteur, Pankaj Mishra, est originaire. Il est intitulé “Age of Anger. A History of Present” (littéralement « L’ère de la colère. Une histoire du présent »).

L’hebdomadaire Le Point daté du 16 février 2017 signale ce phénomène éditorial actuellement en tête des ventes d’essais (sur le site d’Amazon par exemple). Il publie un long entretien avec Pankaj Mishra, lequel déclare : « Mon livre tente d’expliquer en se basant sur le travail de René Girard, comment dans un monde moderne de plus en plus homogène, l’individualisme et le désir mimétique sont la clé pour analyser une société marchande universalisée. » Son travail est présenté comme le premier ouvrage de réflexion sérieux depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le lien ci-après en fait état : https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/lere-de-la-colere.

Pour résumer ce qu’on peut apprendre du long entretien du Point :

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Pour réduire la violence, il faut y renoncer, et non pas tuer le violent

 par Emmanuel Portier

Jacqueline Sauvage est cette femme reconnue coupable du meurtre de son mari, tué de trois coups de fusil dans le dos en 2012, après quarante-sept ans d’enfer conjugal. Condamnée en première instance (fin 2014), confirmation en appel (fin 2015), par deux cours d’assises distinctes (soit 6 magistrats et 21 citoyens, au total, ayant eux eu accès à l’intégralité du dossier) à la même peine de 10 ans d’emprisonnement, assortie d’une période de sûreté automatique et incompressible de cinq ans.

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Djihadiste cherche modèle… désespérément

par Jean-Marc Bourdin

Farid Benyettou, dit « l’émir des Buttes-Chaumont », vient de publier en janvier 2017 avec l’anthropologue Dounia Bouzar un témoignage intitulé Mon djihad. Itinéraire d’un repenti aux éditions Autrement.

Son récit part d’une insuffisance d’être et d’un désir idéaliste de le combler en prenant des modèles toujours plus radicaux à chaque fois qu’il éprouve une déception et doute de son utilité, jusques à devenir lui-même un propagandiste du djihad. Son cheminement suit celui d’une pathologie du désir mimétique le conduisant à promouvoir le djihadisme puis à s’en détourner. Se présentant comme fortement suggestible, il semble être récemment parvenu à une auto-élucidation pour orienter désormais ses désirs vers la réparation et le soin. Je veux croire en sa sincérité en raison de la pertinence de son récit repérant les médiateurs auxquels il a soumis ses désirs. Même si, comme il le dit lui-même, son appartenance à des groupes djihadistes est comparable à l’addiction d’un toxicomane, lequel risque toujours la rechute.

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« Moi, président ! »

par Thierry Berlanda

Les vœux télévisés de François Hollande, quel que soit le bilan que nous pouvons dresser de son mandat (il est d’ailleurs probable que sa politique ne fut pas aussi néfaste que ses adversaires de tous bords se sont acharnés à constamment le prétendre), avaient quelque chose d’émouvant, voire de pathétique. Non seulement parce que le président y a tenté une défense quasi désespérée de sa politique, mais aussi et surtout parce que le point d’énonciation du discours présidentiel, soit son principe même et sa structure idéologique, y apparaissaient clairement. Or ce sont ce principe et cette structure, d’ailleurs grandement commune à la gauche et à une partie de la droite, qui suscitent précisément le problème de la fameuse distance séparant le peuple de ses élites (politiques ou autres, en France et dans le monde). Or cet écart, qui fut longtemps nié, s’il est à peu près admis aujourd’hui, reste néanmoins mal compris, et notamment par l’actuel président.

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Malheur à celui qui arrive par le scandale ?

par Jean-Marc Bourdin

Notre époque vit un étrange renversement, comme si de nombreux faits convergeaient pour donner raison aux prophètes de malheur. Prophètes qui, au demeurant, ont toujours annoncé les dangers dans l’espoir d’une prise de conscience qui permettrait de les éviter. D’un certain point de vue, la maîtrise de risques que l’on cartographie pour mieux les mettre sous contrôle, aujourd’hui dans les entreprises comme dans les organismes publics, se présente comme un point d’équilibre contemporain. Hans Jonas et son « principe responsabilité » ainsi que Jean-Pierre Dupuy en tant que promoteur du « catastrophisme éclairé » ont conceptualisé pour la planète ce que les risk managers, contrôleurs internes et autres auditeurs répertorient et tentent de contenir dans toutes les organisations. Quant aux particuliers, ils sont assurés d’office par des organismes publics de sécurité sociale ou incités à le faire par des mutuelles ou des sociétés d’assurance. Et des conseils les appellent à la vigilance pour limiter les risques : alimentation, tabagie, alcool, phénomènes météorologiques, pollution atmosphérique…

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L’ère de la post-vérité

  par Christine Orsini        

Le néologisme post-vérité, dernier avatar de l’ère post-moderne, fait couler beaucoup d’encre depuis que le dictionnaire d’Oxford l’a élu, en 2016,  « mot de l’année ». C’est un choc, tout de même, « la vérité est morte » comme « Dieu est mort ».  Ainsi, ce n’est pas seulement l’erreur, c’est aussi la vérité qui est « humaine, trop humaine ». Elle a fait son temps. La simple question « est-il vrai que la vérité n’existe plus ? » est une incongruité. Elle rappelle l’impasse logique du « menteur » : s’il ment, il dit vrai et s’il dit vrai, il ment. Pour un girardien, l’effacement de la différence entre une opinion vraie et une opinion fausse, c’est, sur le plan de la pensée, le stade ultime de l’indifférenciation en quoi consiste la violence. Il nous faut comprendre comment on en est arrivé là !  Si la perspective de la fin de la vérité est impensable, la preuve est faite qu’on peut penser que la vérité n’est plus une fin. On doit donc se poser la question de son effacement progressif, si ce n’est du vocabulaire, au moins des objectifs à atteindre ou des garanties à fournir quand on se mêle de prendre la parole en public : cela concerne les professeurs, les journalistes, les politiques et, pourquoi pas, la conversation entre amis.

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