
par Christine Orsini
Ce billet a pour objet une actualité brûlante, l’investiture du nouveau président américain. Mais pour comprendre d’un coup d’un seul le titre que j’ai choisi de lui donner, il faudrait avoir écouté attentivement à Toulouse ou ici-même, la conférence de Benoît Chantre et plus précisément sa définition girardienne du bouc émissaire.
Souvenez-vous, la victime émissaire est « comme l’arbre qui cache la forêt », puisqu’elle est tenue pour seule responsable des maux qui affectent une communauté ; tout à coup, on ne voit plus que son identité monstrueuse à elle, qui en réalité est celle de la communauté tout entière, déchirée par ses luttes intestines ; le bouc émissaire incarne donc à lui tout seul la perte des différences. C’est Œdipe substitué à la cité de Thèbes, accusé d’y avoir semé la peste, la peste, c’est-à-dire : l’identité mortelle du tous contre tous. La monstruosité du bouc émissaire est donc qu’il semble, contre toute logique, « plus identique que tous les autres ». Cette « identité accusée » dit Benoît Chantre, qui insiste sur les deux sens du verbe, attire sur elle un rejet unanime. La communauté croit pouvoir expulser loin d’elle une identité menaçante. Cette solution bancale fait du bouc émissaire un être à la fois maléfique et bénéfique : maléfique parce qu’il est le monstre à l’origine de la perte des différences ; bénéfique parce que son expulsion a miraculeusement fait revenir l’ordre dans la société.
« Plus identique que tous les autres » : cette définition obscure du bouc émissaire m’a semblé parfaitement claire appliquée au président singulier qu’une démocratie moderne vient de se choisir ; ce n’est évidemment pas comme « victime » qu’en ces jours d’intronisation, ses partisans comme ses adversaires se représentent le nouveau « maître du monde » ! Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, nul ne pouvait douter que le candidat républicain, soit se présentait lui-même comme une victime (on avait tenté de le destituer, on lui avait volé sa réélection, une justice corrompue s’acharnait contre lui après avoir mis ses partisans en prison, etc.) soit en était objectivement une, menacé de mort lors de ses meetings : il attribue aujourd’hui à la volonté divine le miracle d’en avoir réchappé. Le candidat républicain s’est lui-même présenté comme « bouc émissaire » devant l’opinion, même si bien sûr, son incroyable énergie et ses ressources « médiatiques » lui ont assuré de jouer d’autres rôles et, en particulier, lui ont permis aujourd’hui, au milieu des acclamations de la foule, d’apparaître comme un sauveur tout puissant.
Un homme persécuté qui finit en « sauveur de l’Amérique », il ne serait pas tellement paradoxal d’attribuer au nouveau président des Etats-Unis le prestige de la victime émissaire selon René Girard. Nous ne savons pas comment tout cela finira, l’oiseau de Minerve ne prend son vol qu’à la nuit tombée (1), mais nous savons comment cela a commencé. C’est la seconde fois que les Etats-Unis auront choisi d’être gouvernés par un candidat antisystème, qui en actes et en paroles provoque stupeur et tremblements (2). Il reste pas mal de questions sans réponse, tant l’événement est sidérant : il m’a semblé que les analyses de René Girard et la théorie mimétique pouvaient nous aider à leur donner du sens. On a souvent tort, en comparant le présent au passé, de chercher le sens d’un événement dans l’idée que l’histoire se répète, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Cependant, on peut repérer sous la réelle nouveauté des événements historiques des « invariants » qui remontent aux origines : certaines vérités anthropologiques sont pourvoyeuses de sens, tel est le cas de la mimesis et du mécanisme victimaire.
Le mécanisme victimaire, puisqu’on a commencé par lui ; comment serais-je la seule lectrice de Girard à y avoir pensé : le candidat républicain a plus d’un trait de ressemblance avec le roi en sursis d’immolation des « monarchies sacrées » analysées dans la Violence et le sacré (3). Les institutions dérivent toutes du mécanisme victimaire ; en toutes, il s’agit de reproduire, par l’intermédiaire de nouvelles victimes, cette fois rituelles, un lynchage réconciliateur. S’efforçant de répéter le lynchage fondateur, les premières sociétés ont fait commettre à leurs victimes sacrifiables toutes les transgressions possibles et ce faisant, leur ont conféré un prestige (sacré) terrifiant. C’est dans ce prestige qu’il faut chercher le principe de toute souveraineté politique aussi bien que religieuse. Il n’est donc pas interdit de penser que les invraisemblables provocations et outrances du candidat républicain lors de ses campagnes, les passions contraires qu’il suscite, (il est soit adoré soit exécré), le fait même qu’il soit le premier présidentiable américain à avoir été condamné en justice, tout cela fait de lui un « double » moderne du roi sacré. Il incarne aussi le « skandalon » biblique, l’obstacle fascinant. Il y a bien quelque chose d’idolâtre et de scandalisé dans l’emprise que le « maître de la violence », le grand chef, exerce sur ses administrés et sur une partie de la planète, sur ses adversaires comme sur ses partisans.
On sait que seule une violence sacralisée peut tenir en respect la violence ; en tous cas, tel est le mensonge collectif sur lequel reposent les « ordres » institués, « les royaumes et les principautés » que la Révélation évangélique a profondément fragilisés. Le grand atout électoral du Président à qui l’on doit sans doute l’ère de la post–vérité, a été de s’opposer, avec une énergie qui a séduit l’opinion, à la déconstruction, comme on dit aujourd’hui, de toutes les « valeurs » ancestrales ayant fait leurs preuves ; ces valeurs tournant le dos à l’amour de la vérité, privilégient le domaine de l’action sur celui de la connaissance (faisant des sciences elles-mêmes des moyens d’action ou des voies d’accès à la technologie), et ce sont elles qui ont permis de construire le monde d’aujourd’hui. La vérité n’est pas une « valeur », elle ne dépend pas du fait d’être désirée ou pas. En plus, elle n’a souvent rien d’aimable. Par contre, un certain nombre de vertus rendent la puissance d’agir aimable : la détermination, l’endurance, le courage surtout ; ces vertus, attribuées aux Pères fondateurs, ne sont-elles pas celles de leur actuel successeur ?
On dénonce volontiers l’immoralité du Président et de ses « fans » et leur absence de « culture » (au sens qu’on donne à ce mot quand on distingue une personne cultivée d’une brute ignare). Non seulement la victoire présente des MAGA (4) a été assurée par toutes les couches de la société et par une partie de l’élite la plus riche et la plus influente du pays, mais il semble tout à fait évident que la « révolution » en cours, le « nouvel âge d’or » qui commence, relève d’exigences morales. La théorie mimétique a montré l’irrésistible passage, dans les sociétés modernes, de la médiation externe (l’admiration de modèles inégalables) à la médiation interne (la haine impuissante pour des modèles devenus obstacles, la rivalité des égaux). Pour les électeurs du candidat républicain, c’est d’une réaction morale dont l’Amérique a besoin : ils dénoncent la « société ouverte », fondée sur l’hypocrisie du « politiquement correct », une société amorale, car seule, une société close rend possible une vie morale authentique ; celle-ci est faite de la conscience permanente des sacrifices auxquels une société doit son existence ; il faut donc renouer avec les vertus ancestrales et la médiation externe. Le véritable culte voué au grand chef par sa base électorale, les MAGA, est significatif d’une réaction qu’on peut qualifier d’anti-démocratique mais qui relève aussi d’une exigence morale.
Le discours d’investiture du nouveau Président a pu sembler plus revanchard que rassembleur. Il ne faut pas oublier la mimesis, le moteur de nos histoires individuelles comme de la grande histoire. Aussi individualisé que soit un individu, il se dirige vers les objets ou les objectifs que lui désignent ses modèles. Aussi « imprévisible » soit ce Président hors-normes, faute d’être au service d’une cause ou d’une idéologie, on peut s’attendre à ce qu’il s’empare des armes ou des arguments de ses rivaux mimétiques pour les retourner contre eux. Ainsi, c’est une évidence pour les Démocrates les plus lucides, la victoire du camp républicain est d’abord une défaite du camp démocrate. Tout a été fait chez les démocrates, à commencer par le choix de leur candidat, puis l’absence de choix de la candidate, pour encourager l’adversaire et affronter l’adversité. Le refus des excès d’un certain progressisme de gauche ou d’extrême gauche, est alors apparu comme un simple « retour au bon sens ». N’est-ce pas là aussi un retour à l’ordre républicain, mis en danger par un excès de « démocratie » ? C’est encore la rivalité mimétique qui force ce Président tout-puissant à ne pas se contenter d’une victoire sortie des urnes mais à se comporter en victime assoiffée de vengeance, à vouloir l’emporter sur ses adversaires face à l’histoire et même à l’éternité, en menaçant des foudres de la justice son prédécesseur et en se plaçant lui-même sous la protection divine, élu par Dieu en quelque sorte, défenseur du camp du Bien ?
« Plus identique que tous les autres », comment cet excellent paralogisme mis au jour par Benoît Chantre peut-il convenir à un homme dont tout le monde souligne la différence ? S’il diffère en effet de ses prédécesseurs à la tête des USA, il incarne quelque chose qui transcende le domaine du politique. Notre difficulté à comprendre les Américains vient de ce qu’ils sont restés assez profondément religieux, surtout en matière politique. « In God we trust », le nouvel élu prête serment sur la Bible. Le prestige et la victoire d’un candidat auquel les oubliés comme les nantis ont pu s’identifier, et enfin, d’une manière ou d’une autre, toutes les couches de la population américaine, ne relèvent pas d’une analyse politique traditionnelle ; cette victoire va bien au-delà de la réprobation d’une politique migratoire ou inflationniste, au-delà du ras-le-bol du wokisme et des théories du « genre », au-delà d’un « populisme » né de l’abandon de la classe ouvrière par les élites mondialisées, etc. Elle relève de la résurgence de « croyances ancestrales », en particulier de la conviction qu’il faut être l’élu de Dieu pour incarner une communauté à soi tout seul et ouvrir une ère nouvelle, qualifiée d’âge d’or, comme au chapitre 19 de l’Apocalypse de Jean.
Depuis la plus haute antiquité, les grands chefs se sont mis sous la protection des dieux. Le jour de l’investiture du nouveau grand chef, des « fans » portaient des T-shirts proclamant Daddy’home (Papa est de retour) représentant le nouvel élu devant la Maison Blanche, les bras en croix. Des responsables de l’église évangélique sont allés jusqu’à rapprocher le nouvel élu du roi David, dont il porterait la chevelure dorée, ce qui a l’avantage de faire oublier ses frasques sexuelles : le roi David a tué le mari de Bethsabée dont il attendait un enfant ; à part le fait d’avoir échappé courageusement à la mort, ces deux « élus de Dieu » ont en commun de n’être pas des saints.
En juillet 2024, en Floride, un discours du candidat républicain a marqué les esprits : « Encore une fois, chers chrétiens, sortez de chez vous, allez voter, juste cette fois-ci. Vous n’aurez plus besoin de voter à l’avenir, je vous aime, (…) Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter de nouveau, nous aurons tout arrangé, si bien que vous n’aurez plus besoin de voter. » On a vu là surgir une menace sévère pour la démocratie, bien entendu, un projet dictatorial. Un chef qui dit « je vous aime », il y a confusion des ordres, prévient Pascal, « la tyrannie est de vouloir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. » (Lafuma 58) Mais il faut penser à l’hypothèse religieuse. D’après le médiéviste Joël Schnapp, le président aurait fait allusion à la Parousie biblique : « S’il dit qu’il sera inutile de voter dans quatre ans, il sous-entend peut-être que le retour de Jésus est imminent et rendra caduque l’organisation politique telle qu’on la connaît aujourd’hui. » Nous voilà fixés : le discours d’investiture fait référence à la fin du monde, au retour de Jésus ainsi qu’au mythe de l’âge d’or de l’Apocalypse de Jean ; la référence à la ville assiégée de Gog et Magog (20, 8) par des hordes coalisées contre le camp des saints : les auditeurs comprennent qu’il s’agit de leur pays, menacé de l’extérieur par les migrants et de l’intérieur par la pensée « woke ».
Pour conclure, d’abord une question : Trump serait-il, à son insu, la sage-femme qui aide à la naissance d’une époque nouvelle ? C’est peut-être le pari très risqué qu’ont fait les génies imaginatifs et conquérants de la « Tech » qui l’ont rejoint. Ensuite une citation : « La lecture non sacrificielle de l’Ecriture judéo-chrétienne et la pensée de la victime émissaire peuvent assumer la dimension apocalyptique du présent sans retomber dans les tremblements hystériques de la « fin du monde » DDC, p. 467. La fin d’une époque n’est pas la fin du monde. René Girard avait dit à Michel Serres qu’il aurait vécu assez vieux pour voir l’américanisation de l’Amérique. L’élection d’un homme plus américain que le président Obama et même « plus américain que les Américains » pourrait bien signifier la disparition de l’Amérique comme « modèle », celle de « Monsieur Smith au Sénat », qui nous a tant fait rêver.
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1) C’est la métaphore proposée par Hegel dans la préface des « Principes de la philosophie du droit », pour dire que le philosophe n’est pas un prophète, il ne trouve du sens qu’à ce qui est effectivement réalisé. Dans ce billet girardien et non hégélien, je ne cherche nullement à « justifier » l’aventure politique de Donald Trump, seulement à lui donner une signification anthropologique, mais sans entrer dans des considérations politiques ou géopolitiques qui feraient planer un doute raisonnable sur ses chances de réussite.
2) Stupeur et tremblements, c’est le titre d’un roman d’Amélie Nothomb dont l’action se situe au Japon. Il paraît que le protocole imposait au visiteur de l’Empereur, considéré jusqu’en 1946 comme un dieu vivant, de lui manifester sa vénération avec « stupeur et tremblements ».
3) La Violence et le Sacré, Grasset, pp.150-166 et 419-425.
4) MAGA : « Make America Great Again”.








