Fin de la tragédie ou sa résurgence ?

La leçon inaugurale de Wajdi Mouawad au Collège de France prononcée le 6 février 2025, visible sur YouTube,

intitulée L’ombre en soi qui écrit, doit nous interpeller.

Le dramaturge libano-canadien, mondialement reconnu, dresse une espèce de bilan du monde, bilan brillant et terrifiant à la fois. Sa « thèse » revient, dans ses grandes lignes, à faire le constat que les Occidentaux ont perdu le goût de la tragédie, ils ne la comprennent plus, et cela est devenu criant depuis la deuxième moitié du vingtième siècle. Wajdi Mouawad n’est pas le premier à s’en apercevoir. René Girard nous a suffisamment éclairés sur ce phénomène irréversible.

La Shoah, de ce point de vue, est révélatrice, comme un point de bascule. Theodor W. Adorno avait admis qu’après la Shoah, comme tragédie suprême et négation de la civilisation elle-même, l’écriture devenait impossible. « Il ne peut y avoir de poésie après Auschwitz ».

Pourtant, les massacres n’ont pas disparu : les Khmers rouges, le Rwanda, aujourd’hui Gaza et l’Ukraine. Comme si nous ne pouvions plus sortir de notre sidération (le mot est devenu « viral »).

Les conséquences de cette catastrophe sont multiples et même, elles se renouvellent sans arrêt. Pour Mouawad, la plus grave est celle du repli des Occidentaux sur eux-mêmes, l’hypertrophie de leur moi-je, l’individualisme souverain, la fermeture au monde et aux autres, avec comme en apothéose, la récente déflagration égoïste des libertariens : plus de censure, je suis libre, je n’ai de compte à rendre à personne. Cet aveuglement volontaire est comme un réflexe contre l’état du monde que nous avons nous-mêmes produit et qui nous fait peur : pollution, injustice, famines, guerres, etc. Enfermés dans notre bulle, nous ne voulons plus rien savoir. L’éducation a-t-elle encore un sens ?

« L’époque moderne a commencé par une soudaine, une inexplicable éclipse de la transcendance », déclarait Hannah Arendt, dans La crise de la culture. La « crise de l’Occident » ‒ et avec lui, du reste du monde, progressivement ‒ ressemble à une inexplicable désaffection des humains devant leurs responsabilités. Cette seconde éclipse n’est pas rassurante.

Dans son tableau désespéré de l’espèce humaine, Mouawad en vient à se demander si le sacrifice, qu’il appelle « le sang », n’est pas l’ultime recours à notre effondrement collectif, comme la précipitation de Gribouille vers les abris. D’où, à ses yeux, une nécessaire réhabilitation de la tragédie, et pour donner consistance à sa « thèse », il termine sa lecture publique en se barbouillant la figure de son propre sang, manifestant par là comme le sursaut du poète face à la barbarie.

Hélas, sa « sortie de crise » est à peu près équivalente à la non sortie de crise des Occidentaux réfugiés dans leur égoïsme. Son « acte sanglant » est une exaltation de son moi spectaculaire, alors qu’il le définit comme absolument « intime », presque hermétique. Cette « ombre en soi qui écrit »ressemble tristement à un aveuglement.

Son aveuglement, Wajdi Mouawad en est conscient, est comparable à un trou noir astronomique dans lequel la lumière est piégée. Pour nous, ce trou noir nous rappelle ce que René Girard a nommé la méconnaissance. Comment gère-t-on sa méconnaissance ? Comment vit-on quand la violence a été révélée pour ce qu’elle est : un sacrifice inutile. Comment sort-on de l’abri de Gribouille ?

Y a-t-il une possibilité d’issue tragique à notre tragédie universelle ? La tragédie peut-elle encore avoir un sens ? Jean Giraudoux, dans sa tragédie Électre, conclut :

LA FEMME NARSÈS

Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE

Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT

Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

Sommes-nous seulement capables de faire se lever le moindre soleil ?

Mais qui sont ces gens ?

Sérieusement. Quel était le sens de cette étrange rencontre avec Zelensky dans  le Bureau ovale ? Est-ce ainsi que se déroulent les rencontres diplomatiques ? Reprocher au méchant petit garçon de ne pas être assez reconnaissant. De n’avoir pas encore dit merci ! Mais de quoi parlons-nous ? d’affaires d’État ? L’enjeu n’est-il pas, pour les États-Unis, un accord commercial d’une valeur de plusieurs milliards de dollars ? Pour l’Ukraine, d’une aide militaire indispensable et de garanties de sécurité face à un adversaire puissant et acharné ? Non ! Parlons politesse. « Vous manquez vraiment de reconnaissance. Après tout ce que nous avons fait pour vous – d’ailleurs ce n’était pas très bien car ce fut fait par le précédent qui n’a jamais rien compris à rien – mais quand même toute l’aide que nous vous avons donnée, avez-vous dit « merci » ne serait-ce qu’une fois !!? »

Quel était le but de cette humiliation publique ? Pourquoi faire venir Zelensky à la Maison blanche ? Pour signer un accord ? Mais de cet accord Trump n’a nullement besoin. Poutine lui a publiquement promis l’accès aux métaux rares qu’il convoite et une grande partie de ceux-ci sont dans les territoires occupés par la Russie. Alors à quoi rime toute cette mise en scène ? Pourquoi faire avaler aux Ukrainiens un accord dicté sous contrainte et sans justification ? Et cela, après qu’ils l’aient rejeté sous sa forme originelle, pour tenter de le négocier à nouveau. Était-ce pour voir jusqu’où ils étaient prêts à s’abaisser pour recevoir une aide indispensable? Apparemment ils n’étaient pas prêts à s’abaisser suffisamment. « Comment osez-vous venir ici pour discuter publiquement de nos politiques ! » lui a jeté brulement Vance. De quoi s’agissait-il exactement, quel crime lui reprochait-on ? Zelensky voulait parler des garanties de sécurité avant de signer l’accord, alors que la position américaine était : « Signe, on discutera ensuite ».

Pourquoi cette réunion était-elle publique? Il y avait là quelques politiciens choisis et surtout les médias qui rediffusaient la scène. Zelensky était invité à reconnaître publiquement son incapacité à survivre sans le soutien des États-Unis. Il fallait qu’il s’humilie en abandonnant toutes garanties de sécurité, qu’il accepte de faire une confiance aveugle à celui qui ne serait son protecteur qu’à ce prix. Ce qu’il a refusé de faire. Quel était le but de l’humiliation publique de Zelensky qui s’ensuivit ? L’humilier publiquement rien d’autre. C’était déjà le sens du traité qu’on lui imposait, dont le seul but était qu’il s’humilie publiquement, qu’il reconnaisse la grandeur et surtout son entière dépendance envers Trump qui allait l’aider (ou pas) par pure générosité. C’est-à-dire comme un maître tout-puissant.

Pourquoi ? Tout simplement parce que Zelensky est un héros mondial. Un phare. Un exemple de courage et de rectitude morale qu’admirent tous les hommes et les femmes politiques d’Europe, d’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande ou du Royaume-Uni. C’est-à-dire de tous les pays qui comptent pour Trump et que pour cette raison même, il déteste. Il fallait détruire l’image grandiose de ce petit morveux. Car qui est Trump ? Le président des États-Unis? Un vulgaire homme d’affaires, sans classe et sans culture, dont se moquent tous les politiciens des démocraties occidentales. Ils rient de lui dans son dos. Il ne peut pas discuter d’égal à égal avec eux, car il n’est rien. C’est pourquoi il les a humiliés, de même que l’Ukraine, une première fois, en disant qu’ils n’avaient rien à faire à la table de discussion avec la Russie.

Il fallait maintenant que le médiocre acteur comique qu’ils célèbrent comme un héros reconnaisse qu’il n’est rien ni personne, et qu’il ne peut survivre sans Trump. Et comme il a refusé de le faire, refusé de signer les yeux fermés, alors qu’on le lui avait bien dit, on lui a montré qu’il n’était rien. On a fait voir au monde entier qu’il n’est pas le représentant d’une nation, mais un petit garçon ingrat et mal élevé, dont le pays est déjà en partie occupé par la Russie. Un moins que rien qui n’a réussi à s’accrocher à ce qui reste de son pays que parce que ce vieux fou de Joe l’a bêtement aidé. Et Trump de se féliciter à la fin de la rencontre : « Cela va faire de l’excellente télévision ! »

Trump est le plus parfait héros mimétique. Il ne vit que dans les yeux des autres. Il n’existe que par l’image de lui qu’ils réfléchissent. Bouc émissaire de tous les maux de la planète sur qui nous sommes trop heureux de rejeter la responsabilité de tous nos échecs. C’est avec un savoir-faire sans faille que Trump dès le début s’est offert comme la cible de nos ressentiments. Depuis la crise climatique, en passant par l’inégalité économique croissante, jusqu’aux conflits d’Ukraine et de Gaza, dans tous les cas il s’est placé là où convergent tous les regards. Il s’est donné à la fois comme la solution universelle et le méchant par excellence. Exécré par les uns, divinisé par les autres, Trump, source de tous les biens et de tous les maux, cumule les deux vertus opposées de la victime émissaire.

Il suffirait que nous regardions ailleurs pour qu’il disparaisse comme une baudruche qui se dégonfle, mais cela supposerait que nous soyons prêts à voir le monde tel qu’il est, ou à dire la vérité, ce que nul ne veut vraiment faire. Pour l’instant, il est encore trop utile. La haine qu’il accumule sur lui est par trop libératrice. Son projet grotesque et monstrueux pour Gaza a d’un coup presque fait disparaître du discours public la guerre elle-même, son origine et son développement. Et tous ceux qui hésitaient à critiquer Israël alors qu’ils désapprouvaient la destruction systématique de Gaza ont trouvé enfin un libre objet d’opprobre. Et maintenant, quoi qu’il arrive en Ukraine, ce sera la faute de Trump.

Il nous permet de penser soit qu’un monde sans lui sera à peu près en ordre, soit qu’il le deviendra bientôt par lui. Ce réconfort est tel que ni les uns ni les autres ne changeront d’avis. Celui qui se donne ainsi comme un modèle au centre de l’attention de tous n’est pas lui-même sans médiateur. Son médiateur interne fut Obama, puis ce fut surtout, et c’est toujours jusqu’à un certain point, Joe Biden. L’homme qui a gagné les élections contre lui. Disparu, rejeté par son parti qui en fait le bouc émissaire de son échec, restent les accomplissements de Biden qu’il convient d’effacer. Ce que de nombreux décrets se sont immédiatement chargé de faire. En politique étrangère aussi, il fallait plus que rompre, il faudra proprement faire disparaître tout ce qu’il a fait.

Pendant toute la durée de la guerre, Biden a fourni à Israël une aide militaire sans précédent et s’est par là rendu complice de la destruction systématique de Gaza. Comment peut-on effacer cet effacement, anéantir cet anéantissement? En construisant là où l’autre a détruit et en transformant la guerre qu’il a soutenue en une magnifique occasion de faire des affaires. Pour l’Ukraine, la situation, nous l’avons vu, est plus compliquée, d’autant plus qu’elle concerne au premier chef le médiateur externe de Trump : Poutine.

Trump n’est ni l’agent, ni l’allié de Poutine : le président russe est son modèle, son médiateur. Trump désire ce que ce modèle désire. Être l’homme fort de son pays, celui que tous écoutent et à qui tous obéissent. Le mépris de Poutine pour le droit et l’ordre international n’est pas, selon Trump, un signe de faiblesse, mais un admirable témoignage de sa force. En envahissant l’Ukraine Poutine a simplement privilégié les intérêts de son pays. Russia first ! Il n’y a là rien à critiquer, c’est comme cela qu’il faut faire et c’est très exactement le programme de Trump. America first ! Quand le maître et le disciple entreront-ils en conflit? Il faut encore qu’ils se rapprochent un peu. Poutine reste transcendant. Plus brutal et audacieux. Il demeure un modèle et n’est pas encore tout à fait un rival.

Conversion de Georges Bernanos

Est désormais en ligne la conférence donnée par Jean Nayrolles le 24 février dernier,  » De Charlot à Chaplin ; sur les traces d’une conversion cinématographique »

https://www.rene-girard.fr/chaplin-conference-jean-nayrolles

De conversion, et de conversion dans une acception giaradienne, il sera à nouveau question dans la prochaine conférence Zoom organisée par l’Association Recherches Mimétiques le 4 avril prochain à 19 heures.

Elle sera donnée par Maxime Morin, doctorant à l’Université de Lille et auteur de l’ouvrage « Georges Bernanos et la révolution des consciences » (février 2025, 128 pages, aux éditions Le Passager clandestin).

En voici la présentation.

« La tradition critique s’accorde à dire de l’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) qu’elle peut être divisée en deux parties. On considère le tout début de la rédaction du Journal d’un curé de campagne, à la Noël 1934, comme l’événement inaugural de cette division – division qui sépare certes l’œuvre elle-même, mais qui sépare aussi – et surtout – la propre subjectivité de son auteur. Aussi faut-il bien appeler révélation, ou peut-être et plus radicalement encore conversion,  l’événement de cette division interne. 

À la lumière de l’œuvre de René Girard, et plus particulièrement de son essai sur Dostoïevski, nous proposons de relire la bipartition de l’œuvre et de la subjectivité bernanosiennes à nouveaux frais. Pour ce faire, nous formulerons l’hypothèse que Georges Bernanos est un auteur converti, à condition que l’on s’attèle à élucider le concept de conversion en son entente girardienne. »

Voici le lien pour suivre cette conférence :

Baudelaire, Bergson, Girard et moi !

J’ai souvent été frappé par le caractère éminemment sérieux des essais sur le rire. Et je vais m’efforcer d’éviter ici et tant bien que mal cet écueil. Alors pour être sûr de mon affaire, j’ai d’abord misé sur le titre de la présente communication ! M’inspirant d’un recueil de Woody Allen intitulé par son traducteur en français Dieu, Shakespeare et moi, je me suis donc amusé à énumérer trois théoriciens  majeurs du rire en m’accrochant à leurs basques. Cela donne donc : “Baudelaire, Bergson, Girard et moi !”

Imaginez un nabot montant sur une pyramide humaine dont la base est formée par des colosses, chacun juché sur son prédécesseur, histoire de prétendre voir un horizon un peu plus éloigné que celui qu’ils ont embrassé. De deux choses l’une, ou vous me condamnerez pour fatuité, ce qui pourrait être un sujet de moquerie bienvenu, ou vous me reconnaîtrez une certaine capacité à l’autodérision et me gratifierez d’un sourire complice. Bref, que je glane un rire moqueur ou un sourire approbateur, à tous les coups j’aurai gagné. Et si j’échoue lamentablement, tombantt lourdement de la pyramide, je pourrai toujours rire des pisse-froid qui n’auront rien compris à mes intentions drôlatiques…

Pour me hisser sur les épaules des géants dont je fais présomptueusement ma base, encore faut-il que je vous présente succinctement mon degré de compréhension de ce qu’ils ont écrit sur le rire pour que je m’essaie à une critique sentencieuse.

1-Baudelaire et le grotesque

Commençons donc par Baudelaire qui, au milieu du XIXe siècle, entend identifier rien moins que “l’essence du rire”. Critique d’art, Baudelaire traite d’abord de la caricature même s’il généralise très vite. Ce point de départ n’est pas anodin : il part ainsi d’un rire produit par des professionnels.

Pour lui, “comme le rire est essentiellement humain, il est essentiellement contradictoire, c’est-à-dire qu’il est à la fois signe d’une grandeur infinie et d’une misère infinie, misère infinie relativement à l’Être absolu dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C’est du choc perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire. Le comique, la puissance du rire est dans le rieur et nullement dans l’objet du rire. Ce n’est point l’homme qui tombe qui rit de sa propre chute […].”  Il se situe donc plutôt du côté du moqueur que du risible. Il ajoute une distinction entre un “comique absolu” ou “grotesque” qui a sa préférence et un comique qu’il qualifie de “significatif” : le grotesque est pour lui “une création mêlée d’une certaine faculté imitatrice d’éléments préexistants dans la nature.” Où l’on retrouve la caricature, dont ce pourrait être une définition. Alors que le “comique significatif” serait davantage inféodé à l’imitation, seule une part de création y étant ajoutée. Le “comique absolu” ferait rire sur le coup, le “comique significatif”, “un langage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser”, déclencherait le rire après coup.

Reprenant une longue tradition catholique, Baudelaire qualifie le rire de satanique : il semble ainsi en exclure Jésus selon une logique manichéenne imparable. Personnellement, j’en doute et me demande si Jésus a ou non résisté à la tentation de l’humour ? S’il ne semble pas à la première lecture éclater de rire ou faire rire son auditoire, c’est peut-être là le résultat d’un biais introduit par les évangélistes, confirmé à leur suite par les pères de l’Eglise et la pompe sacerdotale : à leur décharge, il semble incongru de raconter une plaisanterie lors d’une cérémonie mêlant adoration divine, sacrifice suprême et révélation ultime. Mais il est bien connu que les rabbins sont en général plus enclins à rire que les prêtres, les pasteurs ou les imams : or jusqu’à preuve du contraire, Jésus était plus rabbin de son vivant qu’officiant chrétien ou musulman… Justement, entièrement Dieu mais aussi tout à fait humain selon la théologie chrétienne, Jésus fait un usage répété de la métaphore caricaturale. L’opposition de la paille et la poutre est à l’évidence une énorme exagération, un procédé comique fréquent selon Bergson, exagération incongrue doublée d’une féconde imagination métaphorique, quasi-poétique, “surnaturaliste” pourrait-on même dire. Bref, il adopte en l’espèce le registre du grotesque tant prisé par Baudelaire. En notre époque où le blasphème est pour les uns liberté souhaitable et pour d’autres, irrespect insupportable, imaginons un instant Coluche en faisant un sketch [1].

Vous me direz, une exception ne suffit pas. Mais il y a maints autres exemples : Breughel l’Ancien nous en donne un aperçu saisissant, toujours dans le registre du grotesque, lorsqu’il représente sur une toile la parabole des aveugles. Tout est à mon avis une question d’intonation dans les propos de Jésus : enseignait-il au moyen d’imprécations, de bons mots ou alternait-il les registres rhétoriques ?

Que dire encore de la représentation d’un riche incapable de franchir la porte d’entrée du Royaume, là encore un exemple d’exagération grotesque ? Que le chas de l’aiguille soit le comble de l’étroitesse ou le surnom donné à une des portes pratiquées dans l’enceinte de Jérusalem, peu importe, l’idée est la même : une fois de plus, Jésus pousse à l’extrême la situation, tel un caricaturiste forçant le trait et emploie une image drôle, à la Plantu : le chameau passe la tête, le cou, une première bosse à l’intérieur de Jérusalem et même en se contorsionnant sa seconde bosse et son arrière-train. Quant au riche, traînant ses sacs d’or et de diamants, il reste définitivement coincé à l’extérieur de l’enceinte en raison de sa charge excessive : il ne peut plus ni avancer, ni reculer ! Et Jésus peut aller jusqu’au scatologique lorsqu’il affirme que ce qui souille l’homme n’est pas ce qui sort de son corps mais ce qu’il profère par sa bouche.

Nous pourrions également faire l’hypothèse d’autres modalités d’action et de discours de type ironique quand il tourne en dérision des interdits en accomplissant des miracles un jour de sabbat ou oppose le bon samaritain à un prêtre et un lévite : il s’agit de provocations délibérées pour mettre en face de leurs contradictions hypocrites ceux qui privilégient confortablement la lettre à l’esprit. Je pourrais continuer : comment ne pas rire par exemple en se figurant les démons de Gerasa se réfugier dans un troupeau de porcs se précipitant ensemble dans le vide ? J’imagine Jésus blagueur et son auditoire hilare, une foule au rire communicatif. Si nous acceptons ce point de vue, les Béatitudes pourraient aussi s’entendre comme un sommet de l’ironie : peut-être une promesse aux malheureux mais surtout comme un avertissement aux opulents, aux puissants, aux violents, aux hédonistes, etc.

Au terme de cette petite démonstration, il me semble que l’on peut rire de tout, en particulier avec Jésus. C’est une question de point de vue adopté, sinistre ou goguenard. Toutes les paroles du Christ que je viens d’évoquer peuvent être entendues comme des avertissements sévères mais aussi des bonnes blagues destinées à ancrer un enseignement dans la mémoire des disciples et des foules qui l’écoutent. Pourquoi ne pas croire que si Jésus attirait un public aussi large, c’était aussi en l’amusant par ses propos comme savent le faire certains enseignants charismatiques ou comme il est de coutume dans tout bon discours prononcé par un anglo-saxon ? Une autre vision de l’alternative entre la pesanteur et la grâce nous est ainsi donnée. Vous l’aurez compris, pour moi la pesanteur est du côté de l’esprit de sérieux et la grâce divine peut se manifester par certains rires comme tant de rabbins, héritiers de la culture dans laquelle Jésus vivait, l’ont si bien compris.

Autre point de désaccord avec la thèse de Baudelaire : le rire serait la manifestation d’une prétention à la supériorité. C’est à l’évidence avéré dans certaines formes mais pas dans toutes : l’autodérision tend au contraire à se moquer de soi, de ses travers, à se reconnaître l’égal des autres susceptibles d’être moqués, voire à manifester plaisamment son infériorité. Avec l’autodérision, contrairement à ce qu’affirme Baudelaire, c’est bien l’homme qui tombe qui rit de sa chute. Là se trouve le burlesque des Keaton, Chaplin, Tati, Laurel et Hardy, Bourvil, De Funès, Monty Python, ou aujourd’hui Dujardin et consorts.

2-Bergson et le burlesque

Me voilà donc maintenant juché sur les épaules de Baudelaire. Attaquons désormais la face nord de Bergson, un demi-siècle plus tard. Sobrement intitulé Le rire, son célèbre essai sans cesse réédité entend expliciter “la signification du comique”. Comme Baudelaire, Bergson voit dans le trébuchement d’un passant l’archétype de la situation risible. Face à cette chute, le rieur pourrait s’entendre rétorquer par une personne compatissante ou la victime du trébuchement : “Et vous trouvez ça drôle ?” Le rire est alors pourtant irrépressible face à une situation burlesque : le grotesque d’un bipède un instant condamné à s’affaler sur son séant, les quatre fers en l’air. En philosophe, Bergson se démarque néanmoins du poète qu’il cite peu au demeurant. En premier lieu, si Baudelaire s’intéresse au rieur, au caricaturiste, Bergson se centre sur le risible, le caricaturé, remarquant par exemple que “la nature obtient souvent elle-même des succès de caricaturiste”. Ensuite ce dernier énonce ainsi un but différent : “notre méthode, qui consiste à déterminer les procédés de fabrication du comique, tranche sur celle qui est généralement suivie, et qui vise à enfermer les effets du comique dans une formule très large et très simple.” Je ne suis pas sûr qu’il soit parfaitement fidèle à son projet quand il pose que le comique, selon une formule qui a fait florès, est “du mécanique plaqué sur du vivant”. Sur du vivant, certes, mais du mécanique, n’est-ce pas un peu réducteur ? Lui-même utilise souvent le vocable de ”raideur”, plus général et plus compatible avec des attitudes humaines que le terme de “mécanique”. Soyons honnête en ajoutant un développement un peu moins synthétique et un peu plus englobant de Bergson : “Est comique tout arrangement d’actes et d’événements qui nous donne, insérées l’une dans l’autre, l’illusion de la vie et la sensation du mécanique.” Bergson penche du côté du burlesque, ce prisme contemporain du cinéma muet naissant au moment où il publie son essai. Henri Bergson semble annoncer que Buster Keaton sera dans la décennie suivante son meilleur disciple.

Si Bergson cite à de nombreuses reprises des scènes ou des paroles comiques, il en atténue la drôlerie en les surplombant de ses démonstrations : ce qui était drôle est ravalé au rang d’argument au risque de ne plus l’être, l’essentiel étant pour le philosophe de définir des procédés comiques.

En notre époque où les promoteurs de l’intelligence artificielle nous font tant de promesses, nous pouvons constater, au moins jusqu’à présent, qu’un plaquage machinique reste bien en peine de produire des effets comiques. Il est vrai que nous avons connu bien des évolutions depuis un peu plus d’un siècle.

Mais Bergson ne pouvait ignorer l’humour dont avait fait preuve Montaigne lorsqu’il affirma : “Au plus élevé trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul”. Ce travail de l’esprit, qui consiste à nous ramener à notre juste mesure, produit de puissants effets comiques. Il résulte d’une réflexion et n’a rien d’automatique ni de mécanique, sauf à considérer après Newton notre cul comme une pomme qui tombe lorsque nous nous asseyons. Et c’est notre séant et non du mécanique qui est alors plaqué sur le siège…

Enfin pour continuer de décortiquer la définition canonique de Bergson, l’humoriste ne plaque pas, il ajuste une mécanique de précision pour en faire émerger de l’inattendu amusant, lorsqu’il a le talent nécessaire pour ce faire. Cela marche ou non selon l’humeur du public, la justesse de la construction et la qualité de l’interprétation. Un même sujet peut donner lieu à des réussites ou des échecs. En recourant au terme de “ressort” à de nombreuses reprises, Bergson suggère bien plus qu’un simple plaquage, une cinématique complexe plutôt qu’un trivial aplatissement. Les rapports humains sont ici nécessairement élaborés.

L’expression de la “politesse du désespoir” utilisée pour définir l’humour suggère des sentiments subtils. Elle sonne si juste qu’elle a été attribuée à de nombreux auteurs prestigieux d’aphorismes même si elle semble être due au cinéaste Chris Marker, écrivain et, entre autres, réalisateur de films expérimentaux (dont La jetée). Difficile d’inclure la politesse du désespoir dans la catégorie bergsonienne du mécanique plaqué sur du vivant : du vivant, certainement oui, mais du mécanique, sauf à imaginer une horloge sensorielle, je vois moins. Ni la politesse ni le désespoir ne relèvent du registre du mécanique. Il serait sans doute toujours possible de faire glisser cette expression raffinée dans la description du procédé par souci d’orthodoxie bergsonienne, mais ne perdrions-nous pas l’essentiel par ce forçage ? Bref, le projet de Bergson d’une définition précise est tout aussi louable dans son intention que brillant dans son exécution mais à mon sens par trop réducteur.

3-Girard et la chatouille

Avançons encore d’un demi-siècle pour découvrir l’inédit de René Girard que Benoît Chantre a eu l’heureuse idée de porter à notre connaissance, ouvrage intitulé d’une manière quelque peu inattendue Naïveté du rire. D’autres que moi, et Benoît le premier, qui a soigneusement commenté et annoté l’essai, vous en parleraient plus savamment que je ne saurais le faire. Je vais malgré tout vous dire ce que j’en retiens pour ma propre gouverne.

Girard part du chatouillement comme moyen de provoquer le rire en effleurant des parties du corps en général les mieux protégées comme les aisselles ou la plante des pieds. Cette origine reste présente jusques dans un essai d’interprétation du comique parue en 1972 sous le titre Un équilibre périlleux : “Le rire physique […] a pour but de repousser une agression venue de l’extérieur et de protéger le corps contre une éventuelle intrusion.” Mais s’il se prolonge en quasi-convulsions, il finit par nous affaiblir face à cette menace.

Chez Girard comme chez ses prédécesseurs, l’approche du rire hésite entre l’involontaire et l’intentionnel. La canonique chute impromptue du passant ou du patineur cède parfois la place au savoir-faire de l’auteur comique capable de doser une sorte de drogue pour produire l’effet désiré.

Ce qui est particulièrement amusant dans l’essai de Girard est la disqualification du philosophe pour traiter du rire : il s’agit d’un objet qui lui échappe. Et Girard finit par se référer à la célèbre scène du Bourgeois gentilhomme qui met aux prises les professeurs particuliers de M. Jourdain avec le maître de philosophie qui, malgré son intention d’apaiser leur querelle, s’y laisse aspirer, faisant du dernier venu le plus risible d’entre tous. Dans un parallèle audacieux, il va même jusqu’à établir une parenté avec Oedipe Roi où la recherche du responsable de la peste à Thèbes oppose Œdipe, Créon et Tirésias comme celle de la primauté de leur discipline les maîtres de M. Jourdain. Molière maîtrise la dose qui déclenche le rire chez son public et place le philosophe du côté du risible en allant jusqu’à suggérer à ses spectateurs qu’ils rejoignent aussi, en de certaines circonstances, le camp des risibles. Si tous les personnages sont ridicules, à commencer par M. Jourdain, alors il doit bien y avoir chez chaque spectateur un peu de cette prétention de parvenu à vouloir s’élever plus haut que son cul ou de celle de ces maîtres qui font de leur art le fondement de leur supériorité alléguée. Car le ridicule menace toujours qui veut rire sans être à son tour objet risible, tel le patineur se moquant de celui qui vient de choir juste avant de tomber à son tour, déséquilibré par ses convulsions irrépressibles.

Conscient de l’intersubjectivité à l’œuvre dans le rire, Girard perçoit mieux que ses prédécesseurs la possibilité d’indifférenciation entre rieur et risible et la contagion imitatrice qui unit tout ou partie des acteurs d’une scène comique. Si les rapports qu’il établit pour l’exprimer entre justifiable, justifié, injustifiable et injustifié, résidus d’une ultime tentative phénoménologique avant son abandon, si ces rapports ne me semblent pas toujours limpides, il met en évidence cette singularité du rire qui résiste ainsi à l’explication savante.

En revenant à l’emprise corporelle de la chatouille, il nous suggère que l’humoriste est lui-même capable de prodiguer une chatouille intellectuelle en sachant quand, où, comment, à qui, dans quel contexte et encore à quel rythme la faire. La métaphore de la chatouille devient en définitive la meilleure explicitation de l’essence du rire ou de sa mécanique, cette relation “pour de rire”. Comme il le fera un peu plus tard avec le désir mimétique, Girard parvient ici à une évidence simple et efficace là où ses prédécesseurs ont approché le phénomène relationnel d’une manière partielle en privilégiant un angle de vue particulier. Nous sommes semblables dans la rivalité mais aussi dans un rire réconciliateur où chacun se projette à la place de l’autre. Girard nous offre le panoramique là où le grand-angle était jusqu’alors au mieux accessible à ses prédécesseurs.

A vrai dire, la plupart des éléments du puzzle nécessaire à l’établissement d’une préférence pour l’humour et le sourire partagé face à l’ironie mordante et l’exclusion du risible sont désormais à disposition.

4-Et moi… l’humble prétentieux

Quant à moi, je vais maintenant prétendre ajouter au Girard d’avant Girard, près de trois quarts de siècle après que mon maître vénéré a écrit son essai séminal. Car le rire est aussi un rapport humain de type mimétique et de forme triangulaire comme l’a formalisé Mensonge romantique et vérité romanesque, quelques années seulement après la rédaction de Naïveté du rire. Sa géométrie relie sans surprise trois sommets : moqueur, rieur(s) et risible. Le phénomène ne dépend pas principalement du moqueur ni du risible mais d’un mécanisme de psychologie “interdividuelle” qui met en relation plusieurs parties. Le rire est aussi une arme de séduction et de persuasion, donc de suggestion, ainsi qu’une imitation. Ce couple suggestion/imitation est bien le double mouvement relationnel que Jean-Michel Oughourlian met au principe de sa déclinaison psychologique de la théorie mimétique.

Les rieurs imitent le moqueur aux dépens du risible et ce, qu’il s’agisse d’une situation impromptue ou d’un scénario et de dialogues imaginés par un auteur comique et interprété par un comédien qui sait les rendre amusants. Les rieurs sont soumis au désir mimétique suggéré par le modèle que leur fournit le moqueur en observant ensemble l’objet risible. Il s’agit de mettre, selon l’expression bien connue, “les rieurs de son côté”. Notons à ce point que le modèle est en général conscient de sa capacité d’entraînement alors qu’il l’est souvent, dans sa version girardienne habituelle, “à l’insu de son plein gré”, comme les Guignols de l’info l’avaient fait dire à un cycliste dont le dopage venait d’être révélé. En fusionnant le groupe des rieurs avec le moqueur, on exclut de facto le risible, tel une victime émissaire, répondant ainsi d’une seule voix à la question : “De qui se moque-t-on ?” Quant au railleur, il est alors assimilable à l’officiant qui accomplit le sacrifice de l’objet de la dérision. Et il est avéré que le rire est contagieux : c’est, entre autres, le ressort de toute comédie et une condition nécessaire du succès de l’entreprise. Bref le rire est ce qui réunit les participants à une scène quasi-sacrificielle dont la pseudo-promotion du Bourgeois gentilhomme en Grand Mamamouchi fournit une illustration classique.

Donc le rire rend manifeste en première analyse un rapport humain de désir mimétique comme les autres. Si comme le désir mimétique, le rire est le propre de l’humain, il nous offre néanmoins parfois une perspective originale. C’est notamment le cas lorsque le moqueur prend l’initiative de s’offrir en risible et de se joindre aux rieurs auxquels il aura ainsi suggéré l’hilarité. Si vous acceptez ce point de vue, l’autodérision se place sans doute au confluent des deux rapports de désir décrits par Girard que sont le narcissisme et le masochisme. Se railler est une tactique propre à attirer l’attention sur soi. Et il n’est pas rare que les humoristes séduisent et attirent davantage que les tenants de l’esprit de sérieux. Mais contrairement à la coquette qui tente d’accréditer l’idée qu’elle se désire elle-même en se pavanant, l’humoriste tendra à s’auto-dénigrer dans l’espoir d’être consolé, voire admiré et même aimé.

Bref, il s’agit alors d’aplatir en quelque sorte le triangle en une droite qui relie les rieurs et l’objet qui se propose délibérément à leurs rires. Et pour moi, là se tient le sommet du comique. Renversant la formule de Bergson, je serais tenté de dire que c’est alors du vivant plaqué sur du mécanique. Et pour aller contre Baudelaire, je prétends que le comique, la puissance du rire, se trouve au plus haut dans l’objet du rire dès lors qu’il s’assume comme risible, autodérision dans laquelle Baudelaire excellait au demeurant. Et contre le Girard de Naïveté du rire, je postule que cette confession participe alors d’une conversion qui n’est pas si ratée que cela, et parfois qui est même parfaitement réussie. Avec Flaubert et Proust, mais aussi probablement dès Shakespeare et Cervantès, il est possible de faire une place à la lucidité du rire dès lors que les écrivains invitent leurs lecteurs à rire d’eux-mêmes. Girard remarque d’ailleurs que les grands écrivains deviennent leurs propres pasticheurs dans leurs dernières œuvres [2].

Pour pousser audacieusement le bouchon girardien encore plus avant, dans l’océan de comique de dérision qui baigne les “seuls en scène” et les talk shows, que les Québécois traduisent littéralement en “vitrines linguistiques”, regroupant des chroniqueurs plus ou moins drôles, les îlots d’autodérision sincère me semblent la formule humoristique en pratique la plus assimilable à une conversion, un effort pour quitter le “mensonge romantique” et approcher la “vérité romanesque”, une forme de confession sans complaisance : ainsi en nommant Marcel le personnage principal de La Recherche, Proust nous fait comprendre qu’en se moquant de ses personnages, et Dieu sait s’il ne s’en prive pas en utilisant de multiples procédés comiques, c’est d’abord et avant tout de lui qu’il se moque en tant que snob, pédant, jaloux pathologique, etc. Il se révèle à ses lecteurs comme risible, voire ridicule, à l’instar de ses contemporains qui, eux, n’ont pas cette lucidité. Marcel, c’est Jean Santeuil qui se reconnaît désormais aussi risible que les autres personnages de son roman. Contrairement au postulat de Baudelaire, le moqueur renonce en l’occurrence à toute prétention à la supériorité. Il ouvre un espace de connivence à ceux qui sont disposés à accepter ce qu’il révèle de lui comme d’eux-mêmes.

L’autodérision relève enfin sur un mode mineur, me semble-t-il, de la summa divisio que Girard nous a proposée entre sacrifice de soi et sacrifice d’autrui en interprétant l’épisode biblique du jugement de Salomon : ne rire que des autres ou rire en toutes circonstances de soi, cela change tout.

Je conclus avec un propos prêté au stoïcien Epictète, au premier siècle de notre ère, auquel Girard, Bergson et Baudelaire auraient sans doute souscrit : “Celui qui rit de lui-même ne manque jamais de choses pour rire.” Bref, si nous manquons toujours d’être, jamais nous ne manquerons d’être… risibles, surtout lorsque nous proférons de doctes certitudes comme je viens de m’y essayer.


[1] « C’est l’histoire d’un mec, un chapardeur, Marcel qu’i’ s’appelle. Complètement bourré, i’ vient de se cogner méchamment la tête contre une poutre de la maison qu’il cambriole. Son acolyte se met alors une écharde dans l’œil en regardant de trop près une table en marqueterie dont il évalue le prix à la revente. Sympa, Marcel prend une pince à épiler pour enlever l’écharde, essaie une fois, deux fois, pas moyen. I’ risque même d’éborgner son compère. À la fin, son pote excédé lui dit : arrête Marcel, tu t’es mis le bois dans l’œil ! »

[2] In Un équilibre périlleux. Essai d’interprétation du comique. Appendice à Naïveté du rire, Paris: 2025, Grasset.

« Business as usual »

« Business as usual » est une expression toute faite ; elle signifie qu’en dépit des apparences,  tout continue comme d’habitude. « Nihil novi sub sole », rien de nouveau sous le soleil, eussions-nous écrit à l’époque d’une autre « lingua franca ». « Tout change, mais rien ne change » aurait pu dire le prince Salina.

Depuis l’entrée de Donald Trump à la Maison blanche et les déclarations tonitruantes qu’il assène avec régularité, l’opinion publique occidentale se cristallise sur une idée qui semble faire consensus : un changement radical dans la marche du monde est en train de se produire sous nos yeux. Certains en trépignent de joie, la plupart se roulent par terre en pleurant. « Nouvel ordre du monde », « changement d’ère », « la révolution Trump », etc. vous n’avez pas manqué de croiser ces formules, dont le caractère hyperbolique traduit l’intensité émotionnelle de ceux qui les véhiculent.

Il me semble cependant que cette idée d’un changement majeur ne va pas de soi. J’attends des indices plus solides, au-delà de l’écume des jours,du « brouillard de la guerre » (comme disait Clausewitz) et du théâtre des sympathies et des antipathies, des idolâtries et des répulsions.

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Je suis quand même stupéfait de voir l’opinion publique occidentale se déchaîner contre Donald Trump, communier dans des séances de détestation collectives à son encontre, alors qu’il est le premier, et le seul, à annoncer vouloir la fin de l’hécatombe en Ukraine.

Un de mes précédents billets déplorait le consensus autour de la poursuite de la guerre, et qu’un tout petit nombre de personnalités seulement osent se prononcer en faveur d’une cessation des hostilités et d’un recours à la voie diplomatique (1). Avec Donald Trump,  en voici une de plus, et par surcroît, en position d’agir et de peser sur le processus. Je m’en réjouis, ce qui ne veut pas dire que je donne quitus à Donald Trump pour tout ce qu’il ou fait.

Les adeptes de la poursuite de la guerre n’ont qu’un seul argument : si l’Ukraine cède, Vladimir Poutine va se ruer sur le reste de l’Europe et y imposer une dictature odieuse. Volodymyr Zelensky l’exprime avec clarté : « L’Ukraine protège l’Europe et la démocratie ». Jo Biden faisait chorus.

Cet argument me paraît extrêmement contestable.

D’abord parce que la Russie fait d’ores et déjà partie des perdants de cette guerre ; j’ai commenté ce point de vue dans nos colonnes voici une année (2). Pertes humaines irréparables ; Suède et Finlande dans l’OTAN ; perte des gazoducs de la Baltique ; etc.

Contestable ensuite parce que Vladimir Poutine n’est pas seul responsable de cette guerre. Les Etats-Unis ont non seulement soutenu cette guerre ces trois dernières années, mais ils l’ont aussi souhaitée. Et de longue date. En 1997, dans son livre « Le  grand Echiquier »,  Zbigniew Brzezinski, l’une des figures de la géopolitique américaine, expliquait que « l’Ukraine est le ventre mou de la Russie » et que c’est par là qu’il fallait la circonvenir. En 2008, George W. Bush donne le feu vert à une perspective d’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. En 2019,  un rapport de la Rand Corporation préconise d’armer l’Ukraine pour affaiblir la Russie dans  une guerre de basse intensité. Voyez mon billet de 2022,  « L’éternel Retour » (3), pour davantage de précisions. L’extension de l’OTAN vers la Russie ne me paraît pas du tout un prétexte inventé par Vladimir Poutine pour justifier son agression. Si les responsabilités de cette guerre sont partagées, le récit de Poutine comme agresseur assoiffé de conquêtes s’étiole singulièrement.

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Les Etats-Unis sont depuis 1945 un système néo-impérial, concurrencé jusqu’en 1991 par un autre système néo-impérial, l’URSS. Fort heureusement pour ceux qui en sont les vassaux, en particulier les pays d’Europe (4), les Etats-Unis justifient leur comportement néo-impérial par la défense des libertés, de l’initiative individuelle et de la démocratie ; ils sont ainsi tenus à un minimum de respect de ces principes (ils l’étaient d’ailleurs davantage à l’époque où ils avaient un concurrent). Encore une fois nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais ce minimum n’empêche pas les Etats-Unis de profiter de leur statut de centre néo-impérial. La non-convertibilité du dollar en or, décidée par Richard Nixon en 1971,  est une entreprise de racket généralisée ; son corollaire, l’extraterritorialité du dollar, permet d’infliger quelques « amendes » complémentaires ou de faire du chantage pour s’emparer d’entreprises ou technologies (voyez l’affaire Alstom).

Un empire se fait la vie facile sur le dos de ses vassaux. Business as usual.

Une autre caractéristique du comportement néo-impérial des Etats-Unis est de contrôler les gouvernements des pays vassaux ; le critère étant bien sûr qu’ils soient favorables aux intérêts américains. Certes, cela conduit à soutenir parfois des dirigeants dont l’inspiration démocratique est assez évanescente (le Shah, Pinochet, Somoza, Saddam Hussein (5), Mohammed ben Salmane, etc.) Mais Franklin D. Roosevelt a par avance « légitimité » toutes ces écarts : « C’est peut-être un salopard, mais c’est le nôtre » aurait-il dit du dictateur péruvien Trujillo. Une autre forme de contrôle vint à la lumière lorsque fut révélée la mise sur écoute du portable d’Angela Merkel ; elle eut le tact, en ne protestant pas, de préserver Barack Obama de l’embarrassante obligation de présenter ses excuses (ironie).

En 2000, une équipe de géopoliticiens américain publie le PNAC, « Project for a New American Century » (Projet pour un nouveau siècle américain). Mis sous le boisseau à cause de certains excès, ce document prône une ligne de conduite que toutes les administrations mettront cependant en œuvre : empêcher à tout prix l’émergence de toute nouvelle puissance de taille mondiale. Au milieu des années 2000, les Etats-Unis s’avisent que le sous-traitant commode qu’est la Chine commence à afficher des prétentions excessives. Et en 2007, à la conférence annuelle de Munich sur la Sécurité, Vladimir Poutine se permet de plaider pour un ordre mondial multipolaire, c’est-à-dire la fin de l’hégémonie américaine.

Business as usual : un empire cherche toujours à casser les reins d’un rival qui se présenterait ; sans remonter à « Delenda est Carthago », contentons de l’exemple de l’Empire anglais, dont le souci au début du vingtième siècle était de contrarier l’émergence de l’Allemagne comme puissance. Nous savons tous comment cela s’est terminé en 1918.

La Russie est également un projet néo-impérial (vous serez d’accord avec moi sans que je n’argumente). Depuis 2027, elle se présente, sinon comme un rival, mais au moins comme un contestataire de l’hégémonie américaine. Les Etats-Unis s’efforcent alors de faire basculer sous son influence l’Ukraine, ce fameux « ventre mou » désigné par Zbigiew Brzezinski. Après une série de manœuvres occultes de part et d’autres, Vladimir Poutine décide de passer au stade militaire. Un empire (ou se projetant comme tel) ne peut tolérer un adversaire dans sa proximité, il lui faut des états-tampons ; business as usual.

Dans cette affaire, chacun des deux protagonistes commet une erreur d’appréciation ; il est maintenant facile de le voir. Les Etats-Unis pensent que les sanctions vont rapidement démolir l’économie russe ; cela ne se produit pas. De son côté, Vladimir Poutine pensait qu’une brève opération militaire suffirait pour ramener l’Ukraine dans son giron ; trois ans après, ce n’est pas le cas.

Cette double erreur se traduit par une impasse. Veuillez m’excuser, je retire le terme d’impasse : cela se traduit par plus d’un million de vies brisées (5).

Le jeu démocratique amène un nouveau chef de bande à la tête de l’empire (Donald Trump est élu sans ambiguïté). Il arrive avec des idées différentes de ses prédécesseurs, mais certainement pas celle que le système néo-impérial des Etats-Unis ne doive s’effacer.

Il commence par mettre au pas ses vassaux. Certains comprennent très vite : Disney, Wall Mart et de nombreuses entreprises liquident leurs services dédiés à l’inclusion des diversités et prennent leurs distances avec le wokisme ; la plupart des grandes banques américaines se retirent début janvier de la Net-Zero Banking Alliance (6) ; Larry Fink, le patron de Blackrock, le plus grand fonds d’investissement au monde, déclare en décembre dernier que « l’immigration, grâce à l’Intelligence Artificielle et aux robots, est désormais inutile ».

D’autres comprennent juste à temps, comme Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, fidèle militant démocrate : douze jours avant l’investiture de Donald Trump, il annonce supprimer ses « fact-checkers » et sa division Inclusion, tout en s’excusant d’avoir cédé aux injonctions de la précédente administration.

D’autres  vassaux cependant, comprennent moins vite. Les Européens par exemple. À quelques exceptions près, ils n’ont pas caché leur préférence pour Jo Biden. Le dimanche 9 février, ils apprennent par un tweet que Donald Trump a discuté avec Vladimir Poutine. Le samedi 14, le vice-président Vance les sermonne au sommet de Munich sur la sécurité. Le mardi 18, une rencontre entre délégations américaine et russe se tient à Ryad, sans eux. Les 24 et 27 février respectivement, Emmanuel Macron et Keir Starmer (premier ministre anglais) sont reçus à la Maison blanche ; ils n’obtempèrent que du bout des lèvres aux projets de Donald Trump. Celui-ci reçoit ensuite Volodymyr Zelensky le vendredi 28 févier ; l’entretien s’achève en pugilat verbal, le président ukrainien refusant les conditions qui lui sont faites. Deux jours plus tard, le dimanche 2 mars, seize pays de l’Union européenne se réunissent à Londres, accueillent chaleureusement le président ukrainien et lui promettent leur soutien. Le lundi 3, Donald Trump suspend l’aide américaine à l’Ukraine. Le mardi 4, Volodymyr Zelinsky écrit au président américain qu’il accepte désormais toutes ses conditions.

Il ne s’agit pas d’une séquence géopolitique ; il s’agit d’un chef de gang qui donne des claques à ses affidés pour qu’ils n’oublient pas quelle est leur place. Business as usual.

Je crois que ce serait une erreur d’attribuer ce comportement à la seule personnalité de Donald Trump, nous avons vu dans la note (4) le mépris que manifestait Barack Obama à l’égard des Européens. Jo Biden, moins ordurier que Donald Trump dans la forme, n’était pas pour autant un chevalier blanc, volant au secours d’une innocente démocratie menacée par l’ogre russe.

Les détracteurs de Donald Trump affirment qu’il s’est soumis à Moscou, qu’il en adopte toute la propagande et qu’il a tout cédé sans rien obtenir. Au stade où nous en sommes, Donald Trump n’a rien cédé du tout. Les véritables concessions se verront lorsqu’un traité sera signé. Pour l’heure, il est seulement possible d’estimer la main de chaque protagoniste. Nous avons vu ci-dessus combien la Russie est actuellement perdante. En trois ans de guerre, elle n’est pas parvenue à s’emparer de la totalité des deux oblasts qu’elle visait, Donetsk et Lougansk ; si les négociations s’ouvrent, cela lui restera à obtenir.

Les Etats-Unis n’ont certes pas atteint leur objectif de déstabiliser la Russie, mais leur main reste solide.  Elle comprend d’abord le basculement dans l’OTAN de la Suède et la Finlande ; c’est fait, cela ne figurera pas au menu des discussions : énorme revers pour la Russie qui a d’ores et déjà perdu, et pour longtemps, un voisin neutre (la Finlande) avec qui elle partage 1 200 km de frontière.

Autre élément de la main de Donald Trump, plusieurs compagnies américaines, dont Blackrock et Monsanto, ont déjà acheté une grande partie des terres cultivables d’Ukraine. Business as usual.

Enfin, élément majeur de la main américaine, les gazoducs de la Baltique (Nord Stream 1 et 2).  Leur sabotage fut un coup sévère pour la Russie. Or, le 30 janvier, le Danemark (par ailleurs sous pression de Donald Trump au sujet du Groenland) annonce donner son feu vert pour la réparation des gazoducs, c’est-à-dire une perspective de remise en service. Au même moment, un tribunal helvétique accepte de reporter au 9 mai la liquidation de la société propriétaire des gazoducs (dont le siège social est en Suisse), juste quand Stephen Lynch, un investisseur américain, se déclare prêt à les acquérir. Merveilleux alignement de planètes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, mais la remise en service de Nordstream I et II, même sous « contrôle » américain, est un puissant levier pour tempérer les exigences de Vladimir Poutine.

Les deux chefs de gang se sont confrontés et ont pu mesurer leurs puissances respectives : ils enterrent maintenant la hache de guerre et vont se « partager la ville », à proportion du rapport de forces. Business as usual.

C’est le constat, somme toute banal, mais amer, que la marche du monde reste régie par les rapports de force entre les puissances. Cela dit, ne désespérons pas. Pascal disait que la violence et la vérité se livraient une « étrange et longue guerre » et que nulle d’entre elles ne saurait venir à bout de l’autre. Tout néo-impérial que soit le comportement des États-Unis, il prône les libertés, l’initiative individuelle et la démocratie ; non seulement nous pouvons nous en réjouir, mais encore nous devons, pacifiquement, les réclamer sans cesse et dénoncer les États-Unis lorsqu’ils les enfreignent. Prendre au mot les intentions louables, quand bien même ne seraient-elles qu’un habillage hypocrite du système néo-impérial, voilà une stratégie que l’Europe aurait pu (ou devrait, s’il en est encore temps) adopter.

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En quoi ce billet est-il girardien ? Où sont les concepts de la théorie mimétique ?

Ils se trouvent dans le changement de paradigme impulsé par Donald Trump. Carl Schmidt disait que « l’essence du politique est de désigner l’ennemi ». Si l’ennemi est désigné par quelqu’un, c’est qu’il n’est pas intrinsèque : rien ne s’oppose donc à en changer. Donald Trump ne fait rien qu’exercer l’essence de sa fonction en désignant un autre ennemi. Chaque président fait de même : George W. Bush ciblait le terrorisme, l’Iran  et l’Irak ; Barak Obama passe un accord avec l’Iran et accuse le système financier (contre lequel il ne fera rien) ;  le premier Trump déchire l’accord avec l’Iran et s’en prend à la Chine ; Jo Biden se fâche avec l’Arabie Séoudite, oublie la Chine et cible la Russie. La pratique de « désigner l’ennemi » perdure : business as usual.

Bien entendu, la théorie mimétique a traduit le terme de Carl Schmidt par celui de « bouc émissaire ». C’est logique puisqu’il s’agit de choisir celui à qui l’on fait porter la responsabilité des maux qu’endure la collectivité. Mais je suis très gêné par la polysémie excessive du terme de « bouc émissaire » et je trouve que la théorie mimétique n’a pas ici suffisamment développé son lexique.

Lors des crises (mimétiques forcément), avant que ne se produise le consensus sur la victime à sacrifier, les clans s’affrontent et chacun « propose » un coupable. Girard a illustré cette phase, dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, lorsqu’Apollonius de Tyane propose à l’angoisse de la foule, touchée par la peste, un misérable mendiant en guise d’exutoire. Mais c’est seulement la cristallisation de l’hostilité de la foule qui fait du mendiant un bouc émissaire ; auparavant, il n’est qu’un quidam accusé arbitrairement. C’est, à mon sens, un manque de la théorie mimétique que de ne pas avoir de mot pour désigner celui qui est « proposé » comme bouc émissaire, sans cependant en être encore un.

Pourquoi  serait-il intéressant d’avoir un tel mot ? Parce qu’il se pourrait que nous soyons justement embourbés dans cette phase précédant la cristallisation. Nous avons encore le réflexe archaïque de recourir au bouc émissaire, mais nous savons que son exécution est illusoire. Girard a suffisamment expliqué comment la Passion du Christ a révélé la fausseté et l’injustice du sacrifice du bouc émissaire ; y contribue sans doute aussi l’esprit scientifique et la rationalité, lointain héritage de la Grèce antique et qui s’est puissamment développé depuis la Renaissance.

Recourir au mécanisme du bouc émissaire tout en sachant (au moins pour une partie de la communauté), que son exécution ne produira rien, c’est tourner en boucle dans la phase girardienne où la cristallisation ne s’est pas produite. Et nous savons qu’elle ne se produira jamais.

Je ne sais pas si nous vivons des temps apocalyptiques, selon la thèse répandue chez les girardiens. Mais il me semble que cela fait de nombreux siècles que les empires et les systèmes néo-impériaux (« les Puissances et les Principautés », pourrions-dire pour renouveler un peu notre vocabulaire) désignent leurs « méchants » pour exciter les foules et les entraîner à d’ignobles carnages, seulement utiles aux princes.

Décidément, j’ai du mal à voir dans le trumpisme une eschatologie ; il ne m’apparaît que comme… business as usual.

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(1) Voir le billet « Ukraine, deuxième année », https://emissaire.blog/2023/03/14/ukraine-deuxieme-annee/

(2) Voir le billet « Un millions de Vies brisées », https://emissaire.blog/2024/03/19/un-million-de-vies-brisees/

(3) Voir le billet « L’éternel Retour », https://emissaire.blog/2022/04/05/leternel-retour/

(4) Zbgniew Brzezinski dans « Le grand Echiquier » : « Les pays d’Europe sont les vassaux des États-Unis » ; Barack Obama à propos des pays européens : « Ce sont nos amis, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons qu’ils fassent » (interview à Vox en janvier 2015)

(5) Avant d’être l’odieux dictateur qui nécessita deux guerres, Saddam Hussein était un ami des Etats-Unis, qui le soutenaient dans l’inutile et long massacre de la guerre entre Iran et Irak (1980-1988) ; il s’agissait pour l’Amérique de combattre le régime des mollahs et de laver l’affront de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran.

(6) Association lancée en 2021 avec pour objectif que les activités de prêts et d’investissements ne causent aucune émission de gaz à effet de serre ; 140 banques de 40 pays s’y étaient ralliées.

René Girard peut-il être récupéré ?

Pour un chroniqueur régulier de l’Émissaire, la récupération de la pensée de René Girard par la nouvelle droite américaine pose question, pour dire le moins. J.D. Vance, le vice-président, déclare que sa conversion au catholicisme en 2019 doit tout à sa découverte de l’œuvre de Girard1. On s’interroge sur le sens que M. Vance donne à une « conversion au catholicisme », et plus particulièrement à la dimension anti-sacrificielle de cette religion mise en exergue par René Girard, lorsqu’on constate le recours systématique de l’administration Trump à l’accusation d’innocents, les migrants illégaux qui sont qualifiés de criminels, les ukrainiens accusés d’être responsables de la guerre d’agression qu’ils subissent depuis trois ans et plus, jusqu’aux européens accusés par M. Vance de brader leurs valeurs démocratiques. Plus que des provocations gratuites, on reconnaît aisément l’inversion sacrificielle entre le bourreau et sa victime. Le régime Trump II est une grossière tentative de rétablir les antiques mensonges mythologiques.

Dans cet article, je vais tenter de montrer que cette démarche s’intègre dans un combat existentiel qui pourrait bien être au cœur de l’idéologie MAGA.

Partons de la principale contradiction interne du trumpisme : la cohabitation improbable entre l’anarchie la plus radicale, la destruction de l’État, la liberté d’expression érigée en valeur suprême, et le retour à un ordre moral rigide (dont Vance est sans doute un des plus farouches partisans). On admettra qu’il y a là une contradiction majeure.

L’ordre moral est vu comme une solution à la crise morale dont sont accusés les progressistes : éclatement de la famille et de ses valeurs, recours abusif à l’avortement, combats LGBTQ+, victimisation à outrance, hégémonie du politiquement correct…

L’autoritarisme est vu comme la solution à la paralysie de l’État, dont est accusée la démocratie : budget hors de contrôle, réactions frileuses aux crises extérieures vues comme des aveux de faiblesse, culture du compromis qui interdit toute politique volontariste.

Revenons à notre sujet : la récupération de la pensée de Girard au prétexte que celle-ci a su mettre au jour le rôle fondamental du mécanisme victimaire dans la genèse et la sauvegarde des sociétés. Le problème, c’est que Vance ne retient de cette pensée que le risque d’embrasement généralisé consécutif à l’affaiblissement des mécanismes régulateurs de la violence, et il a fait de Girard l’inspirateur d’un traditionalisme moderne qui est en réalité le sien : pour éviter le chaos et la destruction, il faut à tout prix rétablir des structures solides, fût-ce au prix de l’humanisme et de la démocratie. La fin justifie les moyens, et la fin est, dans ce cas, purement négative : il s’agit d’éviter le chaos et la destruction. L’enjeu est existentiel2.

Girard n’a jamais préconisé un repli sur les positions stables du passé ; il montre au contraire l’inanité de telles réactions. A partir du moment où le mécanisme sacrificiel est exposé, il perd toute efficacité, ce qui fait de l’apocalypse girardienne un phénomène irréversible. Les tentatives modernes de rétablir un ordre sacrificiel sont vouées à une surenchère sanglante, comme le montrent les génocides du XXe siècle.

Pourtant, le diagnostic du trumpisme est globalement correct. L’Amérique de Biden et consorts est décadente, prisonnière d’une dynamique d’effondrement.

Dans le domaine économique d’abord : l’incapacité à juguler le déficit du budget promet à relativement court terme un défaut de paiement, la disparition du dollar comme monnaie de référence, et autres conséquences en cascade. Bref, la disparition de la grande puissance USA. Le libre-échange considéré comme un principe sacré s’est retourné contre son principal promoteur et a conduit à la désindustrialisation du pays au profit de la Chine et des pays émergents (Mexique), une des causes de cette faillite annoncée de l’État américain. En ce sens, la politique de Trump II est parfaitement cohérente et pourrait même être qualifiée de vertueuse. Une majorité des décrets présidentiels pris dans l’urgence des premiers jours de son mandat vont dans le sens très pragmatique d’un équilibrage des comptes : taxes à l’importation qui doivent conduire à la réindustrialisation du pays et au rééquilibrage de la balance commerciale, réduction drastique des dépenses de l’État au risque du chaos administratif, pressions sur les alliés pour qu’ils paient leur part dans les initiatives communes (Otan, soutien à l’Ukraine, aide au développement…).

Quant à la méthode, cette rhétorique de diabolisation, ce langage outrancier, ouvertement sacrificiel, elle s’explique par la nécessité d’appuyer une telle politique sur le plébiscite d’une large base populaire. Trump et son équipe ont bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de la compréhension et de l’utilisation de la rivalité mimétique et du mécanisme victimaire, particulièrement en temps de crise.

Dans le domaine identitaire ensuite. Le progressisme, dont on regroupe les plus farouches partisans sous le terme de woke, a conduit au délitement des structures sociales traditionnelles : la famille, les communautés religieuses (un des piliers sociétaux aux USA), la patrie. Là encore, une valeur première de l’Amérique, la liberté, s’est retournée contre elle en se transformant en relativisme moral, en individualisme forcené qui interdit de facto la constitution de communautés soudées.

Un troisième marqueur culturel vient compléter le sombre tableau : le culte de l’argent, qui n’a fait que se renforcer, conduit à terme à une société dans laquelle les relations humaines sont tarifées, une société cynique et indifférente à l’autre, toujours plus ou moins vu comme un agent de l’enrichissement personnel3.

Le cocktail est explosif et l’effondrement de tout le système n’est plus de l’ordre de l’hypothèse. Le mouvement MAGA peut être vu comme un sursaut existentiel face à cette crise.

Constatons le dilemme de l’Amérique, qui sera très bientôt le nôtre, parce que la crise qui menace l’Europe n’est, particularités culturelles mises à part, pas si différente. Nous avons le choix entre la peste et choléra. La peste, c’est le retour d’une extrême-droite décomplexée dont l’idéologie présente trop de similitudes avec le fascisme pour notre tranquillité d’esprit. Cette dérive autoritariste est justifiée par le choléra : l’État progressiste est devenu impuissant à cause de son tropisme vertueux. Toute action, tout changement doit être soigneusement pesé pour être sûr de ne léser personne, de ne pas créer de nouvelles victimes sacrificielles. C’est le retour de bâton de la révélation de la violence des institutions humaines : la paralysie, la faiblesse, l’impuissance4. C’est ce phénomène, associé à la culture de l’initiative privée, qui explique la détestation de la démocratie moderne par la nouvelle droite américaine.

A tous points de vue, la démocratie et le progrès sont préférables à une résurgence du fascisme ou de ses avatars ; il suffit d’ouvrir un livre sur l’histoire du XXe siècle pour s’en convaincre. Malheureusement, le progressisme est en échec, c’est cela la crise existentielle que nous traversons. Avant de se réfugier dans une politique réactionnaire, il convient de s’interroger sur les raisons profondes de cet échec, ce que ne font ni les progressistes ni leurs adversaires. C’est à ce stade de l’analyse qu’il faut convoquer René Girard et l’anthropologie. Girard montre que l’effondrement simultané du rêve progressiste et des structures sociales ne peut être abordé par des analyses locales ou contemporaines ; il faut étendre le champ d’étude aussi bien géographiquement que dans le temps. Le sacrifice est en train de disparaître, et ce mécanisme régulateur définit toutes les institutions de l’histoire. Le phénomène s’apparente à un saut anthropologique majeur, voire inédit5. Girard place l’enjeu à un niveau autrement élevé que les considérations économicopolitiques ou sociopolitiques qui précèdent.

La crise que nous vivons est de nature apocalyptique, ce qui a trois significations :

1) Elle découle de la démythification du monde, la révélation des invisibles mécanismes de contrôle de la violence par le sacrifice.

2) Il en résulte la destruction des institutions, dont l’efficacité et le caractère rassembleur dépendent de la méconnaissance de ces mécanismes.

3) Le niveau de bouleversement, qui touche à notre être tant individuel que collectif, dépasse notre capacité à contrôler le phénomène ; nous ne pouvons que le subir.

La dimension apocalyptique de la crise seule peut résoudre le paradoxe du trumpisme que nous exposions au début de l’article, cette improbable rencontre entre l’anarchie la plus radicale et un ordre autoritariste et rigide. L’anarchie résulte directement du constat de l’échec de toutes les institutions ; elles deviennent haïssables dès que leur dimension sacrificielle est exposée. Cette haine est particulièrement sensible chez des personnalités comme Vance et Musk. Sans que la contradiction leur soit apparente, les mêmes reconnaissent la nécessité vitale de rétablir un ordre autoritaire, en particulier moral, pour éviter le chaos absolu.

Tout cela peut se résumer en un concept simple : une réaction panique à la fin d’un monde.

La reconnaissance de la nature apocalyptique de la crise condamne à l’avance toutes nos tentatives de l’éviter. Une réflexion vraiment chrétienne doit nous conduire à un tout autre positionnement. La crise aura lieu, le monde tel que nous le connaissons sera détruit, et ce n’est la faute de personne : c’était écrit depuis le début. Les vraies valeurs des trois religions monothéistes nous invitent plutôt à survivre à la période de chaos qui en résultera6, et pour cela il n’y a qu’une voie, comme le dit très clairement Girard : la conversion, le renoncement aux passions mimétiques. La douceur, l’humilité, la compassion, l’amour de l’autre. L’ordre moral prôné par Vance n’est qu’un indigeste et dangereux succédané à cette conversion des cœurs. Vance veut nous imposer la soumission à un ordre archaïque. L’Evangile nous invite à l’acte libre par excellence.

*****

1 Voir l’article de J.D. Vance How I Joined the Resistance, The Lamp, 2020 (en anglais).« Girard’s […] theory of mimetic rivalry […]spoke directly to some of the pressures I experienced at Yale. But it was his related theory of the scapegoat—and what it revealed about Christianity—that made me reconsider my faith.” https://thelampmagazine.com/blog/how-i-joined-the-resistance

2 C’était aussi le cas du nazisme dans sa rhétorique : Lebensraum, purification de la race, nouvel ordre moral basé sur la force, tout cela dérivait de la perception d’un danger existentiel qui aurait menacé la survie de l’Allemagne.

3 Par exemple, la résolution des conflits relationnels dans les tribunaux qui s’apparente souvent à de l’extorsion de fonds.

4 Voir l’article Sortir de la victimisation, https://emissaire.blog/2024/05/28/sortir-de-la-victimisation/

5 Comparable aux bouleversements anthropologiques tels que la maîtrise des outils, du feu, de l’agriculture et de l’élevage.

6 Je parle ici d’une survie spirituelle : ne pas céder à l’appel de la barbarie.

Trois petites réflexions autour des doubles et du marxisme

C’est dans la troisième partie d’Achever Clausewitz que René Girard et Benoît Chantre discutent la question du « Duel et (de la) réciprocité ». Petite surprise immédiate, cette section se trouve dans le premier sous-titre : « L’étonnante trinité » ; le stratège prussien nous fait passer à un trio qui pourrait contredire d’emblée le titre du chapitre. On comprend les complications qu’il y a toujours à définir un nombre ontologico-métaphysique pour la pensée de Girard. La question d’une épistémologie comme d’une ontologie girardiennes a été soulevé dans ce blogue et la discussion pourrait continuer ici, mais nous voulons rester sur deux des questions qui font le fondement de ce site : la politique et l’actualité. La discussion politique autour des acteurs sociaux reste aujourd’hui cruciale dans les possibles applications de la théorie mimétique à la réalité des événements actuels.

Alors, quelques questions peuvent se poser à propos de ce dualisme des acteurs sociaux et sur la réalité de la violence : est-ce possible seulement de nous défaire de cette configuration duale aussitôt nous approchons de la crise finale ? Pourrait-on penser en un système de doubles qui ferait une sorte d’équilibre capable de dissuader de la violence jusqu’au point de la rendre un pur effet et produit du hasard et non pas des capacités techniques humaines ? Par la suite, nous voudrions réhabiliter quelque peu la vision d’une dualité fondatrice en politique, surtout en temps démocratique, dualité de laquelle il semble vraiment difficile de sortir sans casser quelques œufs.

Nous commencerons par un auteur bolivien auquel nous avons déjà fait allusion dans un billet précédent : le sociologue d’Oruro, René Zavaleta Mercado (1938-1984). Au cours des années 70, pendant un séjour à l’université d’Oxford au Royaume Uni, cet écrivain bolivien se mit à travailler sur le problème de la théorie marxiste du pouvoir duel ou double pouvoir (surtout à partir des discussions sur la Révolution Russe entre Trotski et Lénine), tout en s’intéressant à Maritain (Zavaleta fait référence au philosophe catholique français dans au moins deux textes). Dans cette perspective, il se penche sur le moment qui vient juste après la Révolution Nationale de 1952 en Bolivie. Le gouvernement révolutionnaire du MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) prit plusieurs mesures orientées vers les classes laborieuses : droit de vote universel, réforme agraire, nationalisation des mines, en essayant de garantir leur dû à ses alliés durant les journées de combat et comme part du programme du co-gouvernement (entre le parti petit-bourgeois MNR et la tout récemment créée COB, Centrale Ouvrière Bolivienne).

C’est à cause de cette situation et de la radicalisation des secteurs ouvriers, qu’une discussion s’instaura parmi la gauche bolivienne de l’époque pour savoir si la situation qui divisait l’État était comparable à la situation russe de 1917. Même si la réflexion ne conduit pas son auteur à autre chose qu’à percevoir les faiblesses du mouvement ouvrier, la question de la dualité des pouvoirs semble être encore importante pour penser la faiblesse de l’État en Bolivie, surtout en ce qui concerne sa capacité à contrôler tout le territoire et les groupes qui préservent leur autonomie vis-à-vis du pouvoir centrale.

Cette discussion autour du duel et des doubles ramène à des travaux autour du marxisme dans une perspective mimétique. En ce sens, nous voulons rendre un très humble hommage à Cesáreo Bandera, en invitant à la relecture de l’analyse qu’il fait de Marx dans son dernier chapitre de A sacred game. The role of the sacred in the genesis of modern literary fiction (1994). La comparaison de la description que fait Marx des substitutions et transformations capitalistes avec les passages sur la double substitution dans La Violence et le sacré, et chez Girard en général, est superbe et mémorable. Les intuitions de Bandera ne sont pas du tout incompatibles avec le point que montre Jean Nayrolles, au moment de l’analyse du Manifeste du Parti Communiste dans son livre Le Sacrifice imaginaire (2020) : « Mais cela ne peut se faire sans créer son adversaire. La parenté entre le ‘progressisme’ politique ainsi constitué et l’idéologie des avant-gardes artistiques depuis sa plus ancienne configuration à l’époque romantique, parenté qui affleure constamment dans l’histoire sans être jamais tout à fait explicitée, trouve ici son explication : l’un comme l’autre ont créé leur adversaire » (p. 131).

Les antagonismes de classes sont toujours aux fondements des phénomènes sociaux pour le marxisme, le double monstrueux qu’est toute bourgeoisie pour les classes laborieuses empêche de croire à une cohabitation pacifique des êtres humains, non sans casser les mêmes œufs que ceux du paragraphe ci-dessus. Cette situation d’antagonismes congénitaux n’est pas sans rappeler l’alternative terrible que présenta Jean-Pierre Dupuy dans une de ses dernières conférences : avoir à choisir entre la paix et la justice.

Pour finir, si la dualité dialectique des antagonismes sociaux et symboliques est à l’ordre du jour dans les analyses marxistes, il faut bien se tourner vers le présent pour voir combien les questions de classe et les questions idéologiques pèsent dans le factionnalisme binaire qui affecte le MAS, parti au gouvernement depuis 2021, avec cette fois-ci Luis Arce Catacora et non plus Evo Morales comme chef de l’exécutif. Le sang versé des innocents qui étaient en faveur de Morales en 2019, a produit une allégeance qui renforce celle qui existait auparavant et qui a donné à l’ex-président ses victoires électorales (2006, 2009 et 2014). Nous proposons une vision dans laquelle Arce est devenu chaque fois un double plus monstrueux pour Morales et les sentiments semblent être réciproques. La question que nous voulons poser ici en référence à tout ce que nous venons de dire  – et aussi en relation avec un très beau texte du philosophe américain aussi décédé en 2024, Fredric Jameson, à propos du pouvoir duel : Dual Power : American utopia and the universalarmy (édité par Slavoj Žižek, 2016) – est celle des raisons pour lesquelles le gouvernement de Luis Arce a permis un blocage pendant 24 jours (l’année dernière, en octobre et novembre) des mouvements sociaux qui soutiennent Morales. Est-ce qu’il s’agit d’une peur de la capacité de double pouvoir qu’a Morales dans son petit-État du Chapare ? Ou peut-être s’agit-il d’une préfiguration des mesures que le gouvernement Arce veut prendre face au pouvoir des trafiquants de drogue (toujours associés à Morales, mais aucune preuve) ? Peut-être ni l’armée ni la police boliviennes ne sont-elles vraiment capables de faire face au pouvoir qu’a Morales chez ses défendeurs, toujours prêts à sacrifier leurs vies pour lui ?

Pour conclure, compte tenu des influences de la théorie marxiste à un niveau global et de sa puissance explicative, non sans compatibilité avec la théorie mimétique, et en regardant l’apparente situation de double pouvoir dans la Bolivie d’aujourd’hui, il reste à nous demander si le monisme trinitaire d’un Girard théologien ne devrait pas faire toujours attention aux doubles sataniques que représentent tous ses rivaux au niveau même de la théorie ?

Localisation des blocages, image du journal Los Tiempos.

NB : la situation que nous décrivons dans la dernière partie de ce billet est en train de se dérouler maintenant et pourrait bien changer d’un jour à l’autre (Morales est sous un ordre d’arrestation depuis décembre). Nous espérons la compréhension des lecteurs au cas où il y aurait des changements entre le temps de rédaction du billet et le temps de sa publication.

Regards croisés sur Donald Trump

Regards croisés sur Donald Trump… et autres catastrophes

L’article de Manel Albouchi dans Kapitalis1, un site tunisien centré sur l’économie, résonne étrangement avec ma récente analyse girardienne de la crise mondiale (voir une série de courtes vidéos récemment parues sur ma chaîne YouTube, lien ici). Assisterions-nous à une réconciliation des deux courants de pensée, la psychanalyse et la théorie mimétique ?

L’autrice met comme moi l’accent sur l’engouement massif pour le discours de Donald Trump « qui semble tout droit sorti des méandres de l’histoire médiévale », plutôt que sur la personnalité du nouveau président US. Cette ferveur « s’enracine dans des mécanismes psychiques archaïques ».

Elle parle aussi de « régression collective », un retour du clivage, « cette défense primitive qui oppose le ‘tout bon‘ au ‘tout mauvais‘ ». Une « peur profonde de l’incertitude » serait à l’origine de ce grand pas en arrière. C’est aussi une crise de la pensée, les anciens récits, éclipsés par « des récits réducteurs et des idéologies vides », laissent un « vide immense […] que des figures populistes, avec leurs promesses grandiloquentes et leur rejet de l’autre, viennent occuper ».

La généalogie de la crise remonte aux « traumatismes collectifs », aux « blessures historiques » qui restent hanter nos imaginaires parce qu’ils ne sont pas dits, pas reconnus.

La soumission à l’autorité d’un leader populiste « reflète la quête désespérée d’ordre et de stabilité », même si la figure paternelle élue est défaillante et incapable de « transmettre des valeurs qui permettent de dépasser les oppositions binaires ».

Le remède ? Réinvestir « les espaces de création, de pensée et de transmission symbolique ». Là où ces espaces renaissent, « les ombres du passé peuvent enfin s’intégrer, et les sociétés peuvent commencer à se reconstruire sur des bases plus saines et plus lumineuses ».

Ce court article a le grand mérite d’éviter de tomber dans le piège d’une lecture myope de la crise, avec les outils de la normalité : économie, sociologie, géopolitique, etc. L’autrice relève bien, et c’est rare, le caractère immatériel des causes profondes de la crise et son diagnostic d’une régression généralisée de ce qu’elle appelle l’inconscient collectif est nécessaire. Le vocabulaire est freudien, mais ce n’est pas le plus important. Rares sont les explications de la crise qui insistent sur la dimension immatérielle, symbolique.

Si le diagnostic est bon, la genèse de cet effondrement des ordres symboliques est absente. La conclusion pourrait s’appliquer à la sortie d’une crise telle que la seconde guerre mondiale, à la formidable vitalité des Trente Glorieuses et à l’exception historique de décennies de paix entre nations, en Europe du moins. La question des causes profondes de la régression sacrificielle à laquelle nous assistons à l’échelle mondiale est pourtant primordiale.

D’après l’autrice, le silence qui s’impose à la suite d’épisodes de traumatisme collectif permet la résurgence périodique de crises destructrices. C’est le déficit de parole qui enclenche et entretient la malédiction qui s’abat sur la communauté. Je partage cet avis. Pourtant, il manque un facteur clé dans cette analyse. Ce silence n’empêche nullement de longues périodes d’entente et de prospérité. Il faut identifier le déclencheur de la phase critique du cycle, qui replonge la communauté dans la crise. Ce déclencheur est presque toujours une parole.

De meilleurs connaisseurs que moi du paradigme psychanalytique trouveraient sans doute une autre passerelle avec la pensée de Girard. Lorsque la cure conduit à la libération de la parole interdite, lorsque le réel s’évade de la prison de l’amnésie traumatique, que se passe-t-il ? La « guérison » épargne-t-elle au patient une crise particulière, une crise de la révélation ? Je laisse cette question aux commentaires.

Notre civilisation occidentale a réalisé des exploits inédits dans presque tous les domaines, la pacification des mœurs, la sécurité matérielle, la victoire de la raison contre l’obscurantisme, entre autres. Le progrès nous promettait un avenir radieux. L’effondrement est d’une telle brutalité qu’il me semble peu crédible d’en attribuer les causes à une série de phénomènes secondaires et matériels, dont l’apparition simultanée ne serait qu’une malheureuse coïncidence.

Il y a bien une cause fondamentale à l’effondrement du monde : les victimes parlent, phénomène invisible et impensé, si ce n’est par l’approche girardienne. C’est là que la théorie mimétique se démarque. Les victimes parlent et le monde s’effondre. C’est la parole libérée des victimes qui fait resurgir les anciens traumatismes enfouis dans les mythes. Ce sont d’ailleurs plus que des traumatismes : ce sont les structures violentes de toute société, de toute institution humaine, que cette parole fait surgir des limbes où nous les dissimulions.

Beaucoup d’intellectuels sont tentés par la position du spectateur averti, qui se permet de donner la solution magique à la crise. L’autrice n’échappe pas à cette tendance, lorsqu’elle espère un réinvestissement du monde symbolique par l’art, l’éducation, les récits porteurs de sens. Les « il faut » qui saturent l’espace médiatique n’ont aucune vertu ; pour la plupart, ils resteront lettre morte. La crise ne nous invite à rien d’autre qu’à une douloureuse introspection. Face à la victime qui parle, personne n’est innocent. Nous aussi, nous sommes des sacrificateurs, et nous aussi, nous opposons à cette révélation le déni et les formules magiques. Les trajectoires de fuite sont nombreuses, et toutes sont vaines.

Nous vivons les douleurs de l’enfantement, la fin de notre état de fœtus, cet état si confortable qui nous permettait de croire que nous pourrions continuer à vivre dans la chaleureuse et rassurante matrice mythologique. La résistance aux contractions est acharnée, mais rien n’y fera : nous serons expulsés de ce jardin d’Eden, que nous le voulions ou non.

Le travail a commencé.

1 Le phénomène Trump : analyse psychanalytique des fractures contemporaines, par Manel Albouchi – Kapitalis, 23 janvier 2025. https://kapitalis.com/tunisie/2025/01/23/le-phenomene-trump-analyse-psychanalytique-des-fractures-contemporaines/

Lien vers la playlist« Crise dans le monde » sur YouTube : 

Stromae a encore touché… juste

Il y a trois ans, je vous avais proposé une compréhension de girardien de service que m’avait inspirée le morceau phare de l’album Multitude de Stromae intitulé L’enfer. (https://emissaire.blog/2022/01/20/lenfer-de-stromae-cest-de-se-croire-seul-en-enfer/ ).

Depuis, Stromae a dû interrompre une nouvelle fois une grande tournée et s’était placé en retrait pour se refaire une santé. Ses fans attendaient son retour. Le voilà qui revient avec un duo qu’il partage avec la merveilleuse Pomme au timbre si profond. Il est associé à un film d’animation sur Netflix intitulé Arcane, lui-même dérivé d’un jeu vidéo, League of Legends. Je dois vous avouer que c’est un univers que je ne connais pas. Mais peu importe. Quand je vois apparaître le nom de Stromae, celui de Pomme ou, plus encore, les deux artistes réunis, j’écoute !

Cela commence comme la litanie que produit le contact des roues d’un train en mouvement sur une voie ferrée. L’auditeur finit par deviner malgré une forte transformation de la voix par un vocodeur (?) :

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 4)

Le ton est donné d’emblée, l’oxymore dominera les paroles. Comme toujours, le vocabulaire est simple, d’accès immédiat, les vers sont souvent répétés. Ici ce parti pris est particulièrement adapté au thème obsédant pour ne pas dire obsessionnel de la chanson [1].

T’es la meilleure chose qui m’est arrivée / Mais aussi la pire chose qui m’est arrivée / Ce jour où je t’ai rencontrée, j’aurais peut-être préféré / Que ce jour soit jamais arrivé (arrivé) / La pire des bénédictions / La plus belle des malédictions / De toi, j’devrais m’éloigner / Mais comme dit le dicton / « Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné ».

D’emblée, nous savons que la situation est douloureuse et probablement sans issue salubre, quand le meilleur et le pire se mêlent inextricablement. Suit un couplet mixte où la voie féminine vient dialoguer avec la voix masculine, les deux se mêlant parfois :

Tu sais c’qu’on dit / « Soit près d’tes amis les plus chers » / Mais aussi / « Encore plus près d’tes adversaires » / Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi / Mais si tu cherches encore ma voix / Oublie-moi, le pire, c’est toi et moi.

“Ma meilleure ennemie” est donc le titre qui arrive enfin au cœur du morceau après une longue introduction : de deux expressions banales, ma meilleure amie, mon pire ennemi, Stromae fait quelque chose d’intrigant par un croisement inhabituel (sans être pour autant inédit [2]) des deux. En adoptant cette expression, il semble être dans l’accusation de l’autre même si celle-ci est nuancée. Mais il dissipe vite le malentendu, dès le vers suivant en affirmant que “le pire, c’est toi et moi”. Le problème est identifié à juste titre dans la relation, il est d’ailleurs réciproque comme le signale immédiatement la voix féminine qui reprend mot pour mot l’affirmation que “le pire, c’est toi et moi”. Le couplet suivant, également chanté par la voix de Pomme efface tout doute sur la réciprocité toxique de la relation :

Pourquoi ton prénom me blesse / Quand il se cache juste là dans l’espace ? / C’est quelle émotion, ta haine / Ou de la douceur / Quand j’entends ton prénom / Je t’avais dit « ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre /.

L’autre est désormais un prénom qu’il suffit d’entendre pour ressentir la blessure dont on ne parvient pas à guérir. Et le doute subsiste sur la nature ambivalente de l’émotion suscitée, la haine s’opposant à ou se combinant alors avec la douceur.

Le morceau s’achève par une sorte de résumé : la répétition de l’expression qui donne son titre au morceau, la fuite comme seule issue à une réciprocité toxique et la fatale litanie ad libitum des “je t’aime, je te hais”.

Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi (x 2).

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 8).

Nous sommes dans le plus extrême et le plus banal des rapports de doubles : attraction et répulsion, amour et haine, meilleure et pire. Si nous sommes raisonnablement “près de ceux qui nous sont les plus chers”, nous ne pouvons éviter de nous tenir déraisonnablement “encore plus près d[e nos] adversaires”.

La réponse qu’il est conseillé d’apporter est aussi appropriée que le mal est correctement décrit : fuir, s’éloigner et oublier sont bien les meilleurs remèdes à la toxicité d’une relation qu’on sait ne pouvoir durablement apaiser [3]. Un peu plus tôt, la voix féminine avait d’ailleurs sagement énoncé : “Je t’avais dit « Ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre.Fatal ressentiment dont il faut s’affranchir.

Mais si l’on revient à L’enfer, ce morceau dans lequel Stromae évoquait ses pensées suicidaires, il est tentant de s’interroger sur l’identité de cette meilleure ennemie : une compagne ? Ce serait à mon avis trop simple et apparemment peu compatible avec les échos qu’il donne avec Coralie, son épouse, de leur relation conjugale. Peut-être plus probablement deux des personnages d’Arcane, le dessin animé pour lequel le titre a été composé. Mais ne serait-ce pas aussi cette vie douloureuse que Stromae aime et hait, qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer, que le jour [de sa naissance ?] ne soit jamais arrivé, ce jour qui l’a uni à la vie ? Raccrochons-nous quoi qu’il en soit au dicton mentionné très tôt dans cet étonnant duo : “Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné”. C’est la vie.


[1] Il existe au demeurant des versions très longues du morceau : une demi-heure, voire une heure, durant laquelle se répètent des séquences de deux minutes et quelques produisant une forme de possession hypnotique et/ou une addiction chez l’auditeur.

[2] Ce n’est au demeurant pas une expression originale et elle a déjà connu il y a un quart de siècle une certaine célébrité : Ma meilleure ennemie est le titre de l’adaptation française d’un film sorti en 1998 de Chris Columbus dont le titre est en anglais Stepmom et au Québec… La blonde de mon père.  Dans les rôles principaux figurent Julia Roberts, Susan Sarandon et Ed Harris.

[3] Comme le recommande Jean-Michel Oughourlian dans ses ouvrages.

Hérode et le marché de Noël

Christine Orsini posait une excellente question, suite à un article précédent paru sur ce blogue (Extension du terrorisme) : « Quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ? »

Il est évident que le terroriste dont il s’agissait (le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen), n’entendra pas nos arguments. Mais on peut déjà répondre à sa place que son geste n’était pas seulement « anti-islamiste », mais simplement athée : ce qui est rigoureusement interdit au sein de l’Islam politique régnant dans son pays d’origine. À l’heure où le libertarisme s’oppose au libéralisme, on n’en est plus à un paradoxe près. Pour une raison que nous ignorons, mais qui a certainement à voir avec le principe satanique, il aspirait à la mort : celle des autres et la sienne. Le terroriste tue et se tue, indifféremment . Cet acte apparemment insensé recouvre néanmoins une forme de logique qu’il s’agit ici de dégager en nous aidant de la théorie mimétique, car nous savons bien, après Girard, que l’indifférenciation a du sens, et où elle mène ceux qui sont emportés dans ses tourbillons.

Pourquoi avoir choisi ce mode d’action particulier : écraser des passants sur un marché de Noël, une « méthode » effectivement empruntée à ses ennemis principaux supposés ? Nous pouvons risquer une première hypothèse en citant le premier chapitre du traité de Clausewitz décrivant trois actions réciproques : « Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes (…) Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne (…) Mais l’adversaire fait la même chose… ». Lorsque la violence est en jeu, Satan se confond avec la réciprocité mimétique elle-même. Mais cela ne constitue pas une explication suffisante, pour la simple raison que Noël n’est pas une fête musulmane.

Apparaît alors une deuxième raison, beaucoup plus simple : lorsqu’on veut perpétuer un crime de masse, quelle qu’en soit la motivation, on choisit les outils disponibles pour le réaliser et un lieu public où la foule se rassemble. Aux USA, les armes de guerre sont en libre accès ; ce sont elles qui sont choisies en priorité puisqu’elles sont faites pour ça. En Europe, le moyen le plus efficace auquel tout le monde peut avoir accès, ce sont les moyens de transport mécanisés. On assiste d’ailleurs de plus en plus à une combinaison des deux modes opératoires. Le dernier – ou l’avant-dernier attentat au moment où j’écris – a été perpétué à la Nouvelle Orléans, dans une rue très fréquentée, comparable sur ce point au marché de Noël, avec un pick-up et une arme de guerre.

Aux deux tentatives d’explication précédentes, on peut ajouter une troisième, qui ressort du projet revendicatif  lui-même, commun à tous les actes terroristes : le crime doit être spectaculaire afin de rassembler le plus grand nombre de spectateurs. Pour ce faire, il y a mieux encore que les voitures et les camions, et quoi de plus spectaculaire que deux avions de ligne explosant au cœur des deux plus hautes tours du monde ? Et Karlheinz Stockhausen déclara, le 16 Septembre 2001, que ce qui venait de se produire cinq jours plus tôt à New-York était : « La plus grande œuvre d’art qui ait jamais été donnée. (…) En comparaison, nous, en tant que compositeurs, ne sommes absolument rien [1]. »

André Breton s’exprimait déjà en ce sens : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ». Et Marcel Duchamp à la suite : « On tue son voisin, il faut bien tuer son voisin pour survivre », sous-entendu : pour survivre en tant qu’artiste, c’est-à-dire pour devenir célèbre. Et d’une certaine façon, c’est aussi ce que le fondateur de l’art conceptuel a commis, en s’appropriant ce ready-made, considéré par les historiens comme fondateur de l’art contemporain : l’urinoir inversé nommé « fountain » et signé R. Mutt. Duchamp occulte non seulement un cri de révolte vraisemblablement lancé par Elsa von Freytag-Loringhoven, qui aurait exposé cet objet par pure provocation, mais ce faisant, il contribue aussi à détruire celle qui fut l’une de ses amantes. Son aveu explicite est exposé dans son œuvre ultime et posthume : Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage [2].

À partir de cette faute commise et avouée – et donc pardonnée dans un certain sens – on constate une nette progression dans l’horreur, puisqu’elle aboutirait aux massacres perpétrés par des terroristes. Progression inversement proportionnelle au profit financier obtenu : cette dernière observation est accessoire, mais on peut néanmoins prolonger l’analyse du phénomène terrorisme en s’appuyant sur l’art contemporain, à condition de reconnaitre que le profit recherché est d’un ordre différent, mais que la recherche de la célébrité est commune. Le musée Guggenheim de New-York diffusa en boucle, dans une de ses salles, les vidéos montrant l’effondrement des tours et la panique de la population. Panique : effet produit par l’apparition du dieu Pan. Cet enfant monstrueux, sacrifié par les siens pour qu’il rejoigne l’Olympe, mais qui n’en finira plus de revenir parmi les hommes pour semer la discorde, mettant les armées les plus puissantes en déroute. Pan : le dieu des terroristes, est plus actuel que jamais.

Les terroristes sont des performers et comme le déclarait Stockhausen : ils figurent parmi les « meilleurs » du genre. Selon le célèbre compositeur, à la suite de l’acte terroriste « cinq mille personnes sont projetées vers la résurrection. En un instant [3]. » L’acte atteindrait une dimension transcendantale. S’en prendre au World Wide Center, cela se comprend aisément : le succès est garanti, le spectacle grandiose. Mais pourquoi foncer dans un marché de Noël de province en écrasant des enfants ? À coup sûr, le film de cet évènement ne passera pas en boucle dans un musée d’art contemporain, car les victimes seraient vues de trop près. On aime le spectacle, mais on préfère ignorer le réel lorsqu’il troque le « transcendantal », le « sublime » contre le crime sordide. On peut alors formuler une troisième hypothèse : c’est Noël et sa représentation à travers la crèche, c’est l’enfant innocent qui symbolise la faiblesse de tout nouveau-né, qui est visé [4] :

« Cette association de la puissance et de l’impuissance, de la divinité et de l’enfance, est devenue pour toujours une sorte d’épigramme que des millions de répétitions n’arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n’est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l’endroit par excellence où les extrêmes se touchent [5]. »

La faiblesse, cette dépendance du nouveau-né à sa mère, cette scène profondément humaine et universelle et ce paradoxe inouï de l’alliance de la divinité et de la faiblesse, c’est tout cela qui est écrasé. On peut évoquer le nihilisme du criminel, mais là encore, on ne sait pas très bien de quoi on parle. Alors, au risque d’aller trop loin et de ne plus être compris, je vais tenter une explication plus personnelle.

Récemment, en ce dimanche de l’Épiphanie, le prêtre de ma paroisse qui est aussi l’exorciste du diocèse, m’a encore une fois heureusement surpris par la profondeur de son homélie, que je vais tenter de résumer sans la trahir. Associant les rois mages à des hommes en recherche partis demander à Hérode, aux grands prêtres et aux scribes qui l’entourent et le conseillent, où devait se trouver le lieu de naissance du Messie, il fit remarquer que cette assemblée, c’est l’Église, son magistère et son autorité doctrinale. Et c’est cette Église qui a su guider avec pertinence ces hommes, partis de si loin à la recherche de Dieu incarné ; c’est cette assemblée de criminels et de théologiens qui leur permettront de l’atteindre, de se trouver réunis avec les humbles bergers en Sa présence. Nous connaissons la suite : avertis en songe, ils ne retournèrent pas chez Hérode et sa cour de théologiens pour leur annoncer ce qu’ils avaient vu. Ce qui n’empêchera pas Hérode de perpétuer le massacre des innocents. Mais Joseph, averti à son tour par un songe, écoutant son intuition et exerçant à son tour sa liberté d’agir, a fui entre temps avec sa famille en Égypte : « La violence et la vérité de peuvent rien l’une sur l’autre. » (Pascal)

Les terroristes, Hérode : ces criminels nous interrogent à travers leurs actes monstrueux. Je ne les connais pas et suis incapable de savoir ce qu’ils ont réellement dans la tête, mais en écoutant ce prêtre qui, par sa pratique de l’exorcisme, a acquis une rare connaissance de Satan, y compris de son action au sein de l’Église, il me semble que les terroristes ont dû faire partie de ces hommes partis à la recherche du vrai Dieu. Comme les rois mages, ils sont allés demander aux plus hautes autorités de l’Église où le trouver, mais à la différence de ces voyageurs et de Joseph, ces malheureux n’ont pas su écouter leurs songes, ni suivre leur intuition (ou le Saint-Esprit) qui les aurait guidés vers la liberté et vers la vie. Ils ont préféré faire confiance à Hérode, à ses prêtres et ses docteurs de la loi : à ceux qui savent, à ceux qui commandent. Ils leur ont obéi au point de pactiser avec eux ; à moins que prenant conscience de la nature satanique de leurs intentions, cela les ait rendus fous au point de vouloir les détruire ? Ce qui équivaut, de leur point de vue, à détruire l’Église en ses fondements.

Bien sûr, il est toujours possible de prendre ses distances en évoquant le contexte historique des écritures : cette corruption généralisée ; cette « prostitution », selon l’expression biblique. Remarquons alors comment, dans l’Apocalypse, le chiffre de la bête, 666, reprend précisément le nom d’Hérode (ou Horodos, le chiffre 6 était associé à la lettre hébraïque o, ou wauw), mais aussi la façon dont il est dit que Satan, enchaîné par l’effet de la Révélation, sera délivré dans « mille années », pour un temps limité. On se demandera alors s’il n’y a pas correspondance des temps entre le massacre des innocents par Hérode et le nombre effarant de viols et de meurtres d’enfants couverts depuis des décennies par l’institution catholique, les politiques, les fidèles et les militants qui les soutiennent : toute cette chaîne d’obéissance à une hiérarchie instituée. Derrière Hérode, on perçoit assez clairement la présence de Baal et de ces enfants rituellement jetés dans la fournaise.

J’ai vu Satan agir pour la première fois dans l’enceinte d’une école catholique, sous les traits d’une « bonne sœur » qui fut notre institutrice, et j’ai vu la façon dont l’institution ecclésiale associée au pouvoir politique  – en l’occurrence : un maire et sénateur socialiste – se protégeaient, s’associaient pour faire taire les « saintes familles » qui avaient osé élever la voix, y compris en faisant ouvrir leur courrier par les employés de la poste. Si elles n’ont pas fui le danger en prenant exemple sur la Sainte Famille, c’est parce qu’elles croyaient encore que l’institution ecclésiale aimait la justice. Pour avoir si longtemps détesté ces institutions et tout ce qu’elles représentent (école, partis et chapelles), je peux comprendre que ceux qui n’ont pas eu la chance, qui a été la mienne, de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, aient pu devenir des terroristes. Dire cela ne revient pas à excuser leurs actes monstrueux ! Cela consiste seulement à reconnaître qu’il en faut très peu pour détourner un enfant de la vérité du christianisme, a fortiori lorsque ce sont ceux qui prétendent le représenter qui le trahissent. On n’érigera pas pour autant ces enfants perdus en autant de victimes : ce serait un peu trop simple. Ce qui est important de reconnaître ici, c’est que ce « peu » est susceptible de les transformer en terroristes. Jésus pardonnait volontiers les fautes commises, mais il fut d’une intransigeante sévérité à l’encontre des prêtres et des professeurs de son temps : les scribes et les docteurs de la loi :

« Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Lc.17, 1) 

Ce sont les Sadducéens et les Pharisiens qui se voient placés ici au premier plan de sa ligne de mire. Bien que Jésus fasse partie de ce peuple, de ses rites et de son histoire, il pleure devant Jérusalem, qu’il sait condamnée, il prêche aussi dans la cour du Temple, lors de chacun des grands pèlerinages trisannuels où il se rendait à Jérusalem, comme tout bon pratiquant. Ivan Illich, ce prêtre qui choisira finalement sa liberté de pensée et d’action dira : « L’Église est une putain mais c’est ma mère ». Il poursuit : « Acceptons l’ambiguïté d’être des fils d’une mère indigne, mais pas de nous.[6]» Le chanteur catholique Paul Van Haver (Stromae) a compris, me semble-il, la pensée d’Ivan Illich : il suffit de remplacer « mère » par « Église » dans le texte de Fils de joie pour s’en assurer. Le clip de la chanson, qui représente l’enterrement grandiose d’une putain et d’une mère, accompagné du discours officiel de son fils, évoque irrésistiblement les « funérailles » de l’Église catholique elle-même : forcément grandioses [7].

Cette distance prise à l’égard d’une mère indigne est nécessaire, elle est la conséquence d’une prise de liberté jointe à la pleine acceptation d’une proximité charnelle évidente, et de la reconnaissance de nos propres fautes. Cette distance nous permet de respecter « notre mère l’Église », malgré cette hiérarchie pesante et ses compromissions, malgré les crimes couverts par l’esprit de corps. Le respect évite de se voir entraîné malgré soi dans ces fameuses « actions réciproques » qui caractérisent la guerre. Car l’acte terroriste n’est pas « la négation de l’acte guerrier » mais son prolongement historique, surtout depuis que des hommes qui se moquent de la loi ont pris le pouvoir, en Russie, aux USA, en Israël, en Chine…

Il me semble que René Girard avait parfaitement saisi le phénomène en cours. Ces « funérailles » catastrophiques de l’Église, il les associait pour sa part à l’Apocalypse. À la suite de l’événement initial – ce tremblement de terre de haute magnitude – nous vivons sans doute une réplique du massacre des innocents, mais aussi de la destruction du Temple. Espérons qu’elle sera suivie de la résurrection des saints innocents et de la restauration du Temple détruit sous la forme inédite du triomphe de l’Agneau, corps du Christ. « De temple, je n’en vis point en elle [la cité céleste] ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau » (Ap.22, 21). C’est peut-être en ce sens que Stockhausen, compositeur épris de mysticisme, osait parler de « résurrection » des victimes du 11 septembre 2001 ? Sa scandaleuse déclaration aura au moins su mettre le doigt sur un point sensible : là où terrorisme, mysticisme, spectacle, folie et transcendance se touchent pour former un complexe paradoxal et douloureux, masqué par le brouillard de guerre.


[1] Une longue réflexion sur cette déclaration, au regard de la vie et de l’œuvre de Stockhausen, a été poursuivie par Lambert Dousson, « … la plus grande œuvre d’art pour le cosmos tout entier » Stockhausen et le 11 septembre, essai sur la musique et la violence, Paris, éd. MF, 2020, p.16

[2] J’ai développé les tenants et les aboutissements de cette « affaire » passionnante dans un article, non publié : Le testament de Marcel Duchamp.

[3] Cité par Dousson, op. cit. p.16

[4] On a remarqué que lors de ces actions criminelles, à Nice, à Magdeburg, il semble que les chauffeurs visaient en premier lieu les jeunes enfants.

[5] Chesterton, L’homme éternel, éd. ESR, p.141

[6] Entretien avec Jean-Marie Domenach, visible sur internet série « un certain regard » du 19 mars 1972.

[7] Stromae, Fils de joie.


 [BH1]