Gongbang et Yoga du rire, deux illustrations de la puissance insoupçonnée de la mimesis

par Bernard Perret

En nous privant de rencontres directes avec nos semblables et d’interactions langagières informelles facilitées par le contact physique, la pandémie nous oblige à explorer plus systématiquement le pouvoir des images et des sons transmis par nos écrans et à découvrir des aspects insoupçonnés de la mimesis.

En voici deux exemples frappants.

En Corée du sud, un étudiant s’est filmé en train de lire ses manuels scolaires pour prouver à ses parents qu’il préparait sérieusement ses examens. Diffusée sur Youtube par la chaîne « The man sitting next to me », la vidéo a été vue par des milliers d’étudiants qui se sont aperçus qu’ils pouvaient trouver là une réelle incitation à travailler. Selon l’Express du 28 février, le concept serait en plein essor à travers le monde, y compris depuis peu en France, la chaîne américaine « The Strive studies » comptant plus de 320 000 abonnés et cumulant quasiment 20 millions de vues. Selon la sociologue Catherine Lejealle, citée par le journal, « on n’a besoin pas forcément d’un coach, mais de quelqu’un qui va s’entraîner avec vous pour tenir sur la longue durée. Ceux qui réussissent, c’est ceux qui ont travaillé avec les autres. Et l’aide des autres, ici, c’est regarder ces vidéos ou en poster ». Pour plus de détail sur le « gongbang » (c’est le nom de cette nouvelle pratique), voir :

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2021-02-23/le-gongbang-cette-nouvelle-mode-des-etudiants-du-monde-entier-pour-rompre-la-solitude-4b78355a-e447-4d36-9c77-23501053387c

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Le harcèlement scolaire

par Caroline

Cet article a été publié le mois dernier par Caroline sur son site apprendre-réviser-mémoriser.fr ; il commente un ouvrage de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier (1).

Désir mimétique et bouc émissaire pour rendre compte du harcèlement scolaire

Dans leur livre Les blessures de l’école – Harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter les situations, (1) Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier estiment que l’école, du fait de la vie en collectivité, est génératrice d’intimidation. Ils se réfèrent aux travaux de René Girard au sujet du désir mimétique. René Girard était un anthropologue et philosophe français et a développé la thèse selon laquelle les humains ne sont pas en quête d’un objet précis, mais qu’ils recherchent avant tout ce que les autres humains recherchent également. Le désir serait donc fondamentalement un processus imitatif : nous voulons ce que les autres estiment désirables. René Girard a également beaucoup travaillé sur la notion de bouc émissaire : selon lui, sous certaines conditions, les groupes humains vont désigner en leur sein une victime expiatoire transformant ainsi la menace du « tous contre tous » par la coalition du « tous contre un ». Cette désignation d’un bouc émissaire a une fonction sociale : se protéger de la propre violence du groupe.

Des conditions favorisent l’émergence du phénomène de bouc émissaire (et du harcèlement scolaire)

Les conditions favorables à l’émergence du phénomène de bouc émissaire prennent principalement naissance dans des situations de crise lorsque les institutions s’affaiblissent et cessent de jouer leur rôle. Dans ce contexte, les groupes sont potentiellement générateurs de violence. À l’école, l’affaiblissement des pouvoirs institutionnels a tendance à créer des mouvements de harcèlement.

Ainsi, les humains sont gouvernés par une “force obscure” qui les pousse à se fondre dans le désir des autres et, dans certaines conditions, le désir des autres est d’exclure l’un des membres du groupe pour protéger la survie du groupe et se protéger eux-mêmes de la violence des autres membres du groupe.

« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe puisque nous avons le même bouc émissaire ». – René Girard

Pourquoi les élèves “suiveurs” participent-ils au harcèlement ?

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Connaissez-vous Richard Thaler ?

par Jean-Louis Salasc

Richard Thaler est né en 1945, et a exercé comme professeur d’économie à l’université de Chicago. En 2017, il a reçu le prix Nobel d’économie, plus particulièrement pour ses travaux d’analyse comportementale des acteurs économiques. Richard Thaler avait publié en 2008, en collaboration avec Cass Sunstein : «Nudge : Improving Decisions about Heath, Wealth and Happiness » traduit en français par « Nudge – Emotions, habitudes, comportements : comment inspirer les bonnes décisions » ou dans d’autres éditions « Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision ».

« To nudge » est un verbe anglais, qui signifie « toucher ou pousser légèrement avec le coude de façon à attirer discrètement l’attention de quelqu’un » (Oxford Dictionary). La signification est identique pour le substantif « a nudge ». La traduction généralement retenue pour l’emploi de « nudge » ou « nudging » par Richard Thaler est « coup de pouce ». Cette substitution anatomique est cependant significative et bienvenue, car elle témoigne d’une bonne compréhension de la pensée des auteurs. Thaler et Sunstein sont en effet les chantres (pardon, les thuriféraires) d’une théorie économique et sociale, le paternalisme libéral.

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A propos de transcendances

par Olivier Joachim

Dans son ultime ouvrage paru en 2019 et intitulé « Relire le relié », Michel Serres évoque assez longuement la question de la transcendance ou des transcendances. Tout en réfléchissant à ces notions délicates, exposées dans le livre en première partie, il me paraît important d’en souligner la proximité avec l’œuvre de René Girard, cité d’ailleurs à la fin du livre, au chapitre consacré à la question de la violence.

Non philosophe moi-même, il est possible que mon propos sombre dans la banalité ou qu’il soit même erroné. Je prie le lecteur de m’en excuser, espérant simplement que ce document incitera à d’autres analyses et d’autres perspectives, plus rigoureuses et plus pertinentes.

Quelques précisions étymologiques pour commencer.

Si le préfixe trans- suggère le passage, le franchissement, le dépassement d’un horizon, le mot se termine par –scendance qui évoque un mouvement, une dynamique, une trajectoire. La transcendance désignerait donc le voyage vers un autre monde, mythique, formel, imaginaire, esthétique, symbolique situé au delà de nos perceptions immédiates.

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L’emballement mimétique

par Joël Hillion

Le mécanisme mimétique est spontané. Il conduit, dès la petite enfance, l’individu à « élire » un modèle sans le savoir. Si le modèle est « bon » ― son parent, son maître d’école, toute figure d’attachement fiable ―, le processus peut conduire à des « constructions » réussies. Ainsi fonctionnent l’admiration, la vocation. (1) C’est Victor Hugo écrivant sur son cahier d’écolier : « Je serai Chateaubriand ou rien. »

Mais le choix est aléatoire. Pour prévenir les incertitudes de « l’élection », les parents, les éducateurs orientent l’enfant vers les bons modèles ― ceux, en tout cas, qu’ils croient bons. Ainsi les contes, les fables, toutes les figures mythiques jouent le rôle de modèles (ou de repoussoirs selon les cas). Pour le meilleur et pour le pire. Le super-héros violent « pour les garçons », et Blanche-Neige la soumise « pour les filles ». Nous avons appris à nous méfier de ces modèles-là.

L’éducation réussie amène l’enfant à faire siennes les représentations qu’il a enregistrées et à les métamorphoser pour qu’elles deviennent sa personnalité propre. Victor Hugo n’est pas devenu Chateaubriand.

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Il a fini par lui arriver malheur…

par Jean-Marc Bourdin

Quatre ans se sont écoulés depuis la prise de fonction de Donald Trump à la Maison Blanche. Je m’étais alors aventuré à publier ici-même en février 2017 un billet que j’avais intitulé Malheur à celui qui arrive par le scandale, titre que j’avais assorti (prudemment) d’un point d’interrogation :

Malheur à celui qui arrive par le scandale ?

Ce titre faisait bien entendu référence à la parole du Christ rapportée dans Luc (17, 1-2) : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer, que s’il scandalisait un de ces petits…  » Matthieu (18, 6-7) : « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » Formule reprise en titre d’un livre compilant un entretien avec Maria Stella Barberi et un article de René Girard. Dans les deux cas, celui du Christ et celui de notre anthropologue favori, il y avait un constat sur le dérangement produit dans les habitudes de pensée et sur la difficulté à laquelle se heurtait leur parole pour être reçue comme elle le méritait.

Mais dans le cas de Donald Trump, j’avais opéré une inversion de taille : il m’avait semblé alors que le promoteur et animateur de télé-réalité était un adepte du scandale comme événement de nature à renforcer sa notoriété, sa popularité et, en définitive, le désir qu’il était susceptible de susciter dans le public et l’électorat américains, ce qui lui avait permis d’arriver à ses fins de façon plutôt inattendue dans un pays où les professionnels de la politique dominent une scène bipartisane aux multiples garde-fous institutionnels. Sur ce point, il me paraît que les faits qui ont jalonné sa présidence ont confirmé que le scandale, cette pierre d’achoppement sur laquelle on revient sans cesse buter, était bien une tactique systématique dans le cadre d’une stratégie de renforcement de l’adhésion que ses positions avaient fait naître.

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Etoiles doubles : René Girard et Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Descartes et Pascal, Goethe et Schiller, Picasso et Dali,  Debussy et Ravel, Einstein et Bohr, Sartre et Camus… Notre histoire culturelle regorge de ces duos de génies, contemporains entre eux. Parfois amis, parfois ennemis, parfois les deux. Souvent concurrents sinon rivaux, parce que tournés vers un même objet : le piano pour Liszt et Chopin, le calcul infinitésimal pour Newton et Leibniz, etc. De ce phénomène, la théorie mimétique a bien sûr beaucoup à dire, mais ce n’est pas ici le propos. Il s’agit seulement de suggérer l’ajout d’un nouveau duo à cette liste déjà copieuse : Michel Henry et René Girard.

En quoi peuvent-ils être liés ?

Au chapitre des ressemblances, voici deux philosophes nés à un an d’intervalle ; l’un venu des confins de feu l’Empire français (Michel Henry est né à Haiphong), l’autre parti vers ceux des Etats-Unis (Girard termine sa carrière à Stanford). Tous deux solitaires, en marge de l’intelligentsia institutionnelle ; tous deux méconnus (bien que cela s’arrange un peu pour René Girard). Chacun a développé une vision très originale : Phénoménologie de la vie côté Michel Henry, Théorie mimétique côté René Girard. Ces visions, l’une comme l’autre, sont accordées au message chrétien : caractéristique fort notable quand la plupart des actuelles doxas le congédient. Enfin, tous deux écrivent puissamment et impressionnent par leur rigueur intellectuelle.

Au chapitre des oppositions, nous trouvons d’abord une différence de méthode. Michel Henry s’inscrit dans le courant phénoménologique. René Girard l’avait envisagé avant de l’abandonner assez vite. La pensée de Michel Henry s’épanouit progressivement à partir des intuitions qu’il expose dès sa thèse. Au contraire, René Girard moissonne de tous côtés : mythes, littérature, ethnologie, histoire, religions, pour converger vers la synthèse de la théorie mimétique.

Toujours au chapitre des divergences, nous avons le contenu même des deux théories. En hyper résumé, nous pourrions dire que Michel Henry est un penseur de l’intériorité, et René Girard un penseur de l’altérité. Ce dernier fonde sa théorie sur le mimétisme : il lui faut donc au moins un autre, celui que l’on imite. Quant à Michel Henry, le point départ de sa pensée est notre propre perception intérieure de nous-mêmes, dans laquelle il voit la certitude ultime.

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Comprendre la violence pour ne pas se laisser agir par elle

par Bernard Perret

La période actuelle est marquée par des irruptions de violence inattendues et déconcertantes, apparemment irrationnelles, face auxquelles les observateurs et les intellectuels paraissent souvent démunis. Bien qu’elle ne dispense pas d’analyser les causes exogènes de chaque situation de violence, la pensée de Girard permet seule d’en comprendre la logique interne. Elle fournit un cadre d’intelligibilité de portée très générale qui pourrait se révéler fort utile pour guider la réflexion et l’action politique.

Voici quelques propositions au sujet de la violence, évidentes pour ceux qui ont lu Girard :

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René Girard et l’effondrement économique

par Antoine Costa
Article initialement publié sur son blogue le 13 juin 2020

La théorie mimétique de René Girard adaptée aux marchés financiers.

L’acheteur – c’est combien ?
Le vendeur –1,50 dollar.
L’acheteur – Ok j’en prends.
Le vendeur – c’est 1,51 dollars.
L’acheteur – Euh… vous aviez dit 1,50 dollars.
Le vendeur – c’était avant de savoir que vous en preniez.
Alexandre Laumonnier 6, le soulèvement des machines (éditions Zones Sensibles, 2013)

Le 20 avril dernier le prix du pétrole dégringola toute la journée sur les marchés pour terminer à moins quarante dollars le baril. Les vendeurs, devant l’incapacité de réceptionner la marchandise, se mirent à payer les acheteurs pour se débarrasser de cette encombrante marchandise. Le monde ne se déconfinait pas comme prévu, l’activité ne repartait pas comme avant et les stocks commençaient à être pleins. Les Russes voulurent profiter de la baisse de la demande pour créer un contre-choc pétrolier et faire ainsi chuter artificiellement le prix du baril, mettant en péril l’industrie des schistes américains. D’une certaines façon leur opération a réussi : il suffit de regarder l’évolution de la production américaine avant et après le virus pour comprendre que les USA vont mettre du temps à retrouver leur leadership énergétique, si jamais ils y parviennent.

Contrairement à d’autres crises, celle engendrée par le virus n’est pas une crise financière mais une crise de l’économie réelle : le monde physique s’est arrêté. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la demande du premier semestre oscille entre moins dix et moins quarante millions de barils suivant les jours. Ce qui nous amène à une baisse de 8,6 millions de barils par jour sur l’année 2020 : la plus grande chute de consommation de l’histoire du pétrole. Il faut remonter aux années 1930 pour retrouver une telle contraction de l’économie.

Au premier trimestre 2020, les pétroliers (Exxon aux USA, Shell au Pays-bas, BP en Angleterre, Total en France, Equinor en Norvège ou Rosneft en Russie) ont enregistré une récession de 17%. Seuls Shell et Equinor ont décidé de baisser les dividendes versés aux actionnaires, les autres préférant les rassurer. Tous sabrent dans le budget de recherche (la prospection), pourtant indispensable à leur survie. Sur 42 millions de nouveaux chômeurs américains 70 000 viennent du secteur pétrolier. 

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Hold up déjoué

par Hervé van Baren

Le film Hold-up, récemment diffusé en ligne, défend les positions des opposants aux mesures contre le COVID 19, confinement, port du masque, fermeture des magasins, etc. Nous ne traiterons pas ici du film proprement dit mais du témoignage de Christophe Cossé, paru dans France-Soir (1), dans lequel il explique ce qui l’a motivé à produire le film. Tentons d’en analyser le langage et la rhétorique pour déterminer s’il défend bien, comme le prétend son auteur, la vérité et la liberté.

Le manifeste de Cossé commence par une citation de Kierkegaard : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir». L’auteur avoue donc d’emblée être plus dans une quête existentielle, une saga héroïque, que dans la recherche d’une vérité objective, démarche dont il va pourtant se réclamer tout au long du texte.

Cossé cite aussi le roman dystopique de George Orwell, 1984, par l’intermédiaire de Michel Onfray :

« Michel Onfray le rappelait dans son ouvrage « Théorie de la dictature », en rapprochant notre monde actuel de celui de 1984 : « On peut citer aussi l’inversion systématique du sens des mots, par exemple, la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour… qui reformate complètement les cerveaux » ».

La citation exacte d’Orwell : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », résume parfaitement le langage du film, caractérisé par une grande confusion entre les vices prêtés aux accusés et les méthodes utilisées par l’accusation. La violence de la charge cherche à passer pour vertueuse, la liberté revendiquée enferme dans des prisons mentales, paranoïaques et imperméables à toute critique, et surtout, le rejet de toute analyse sérieuse et objective au profit de prises de position les plus polémiques signalent la capitulation de la raison. Le reportage est violemment à charge.

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