René Girard et l’effondrement économique

par Antoine Costa
Article initialement publié sur son blogue le 13 juin 2020

La théorie mimétique de René Girard adaptée aux marchés financiers.

L’acheteur – c’est combien ?
Le vendeur –1,50 dollar.
L’acheteur – Ok j’en prends.
Le vendeur – c’est 1,51 dollars.
L’acheteur – Euh… vous aviez dit 1,50 dollars.
Le vendeur – c’était avant de savoir que vous en preniez.
Alexandre Laumonnier 6, le soulèvement des machines (éditions Zones Sensibles, 2013)

Le 20 avril dernier le prix du pétrole dégringola toute la journée sur les marchés pour terminer à moins quarante dollars le baril. Les vendeurs, devant l’incapacité de réceptionner la marchandise, se mirent à payer les acheteurs pour se débarrasser de cette encombrante marchandise. Le monde ne se déconfinait pas comme prévu, l’activité ne repartait pas comme avant et les stocks commençaient à être pleins. Les Russes voulurent profiter de la baisse de la demande pour créer un contre-choc pétrolier et faire ainsi chuter artificiellement le prix du baril, mettant en péril l’industrie des schistes américains. D’une certaines façon leur opération a réussi : il suffit de regarder l’évolution de la production américaine avant et après le virus pour comprendre que les USA vont mettre du temps à retrouver leur leadership énergétique, si jamais ils y parviennent.

Contrairement à d’autres crises, celle engendrée par le virus n’est pas une crise financière mais une crise de l’économie réelle : le monde physique s’est arrêté. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la demande du premier semestre oscille entre moins dix et moins quarante millions de barils suivant les jours. Ce qui nous amène à une baisse de 8,6 millions de barils par jour sur l’année 2020 : la plus grande chute de consommation de l’histoire du pétrole. Il faut remonter aux années 1930 pour retrouver une telle contraction de l’économie.

Au premier trimestre 2020, les pétroliers (Exxon aux USA, Shell au Pays-bas, BP en Angleterre, Total en France, Equinor en Norvège ou Rosneft en Russie) ont enregistré une récession de 17%. Seuls Shell et Equinor ont décidé de baisser les dividendes versés aux actionnaires, les autres préférant les rassurer. Tous sabrent dans le budget de recherche (la prospection), pourtant indispensable à leur survie. Sur 42 millions de nouveaux chômeurs américains 70 000 viennent du secteur pétrolier. 

Dans cet article j’essaie de revenir sur une composante essentielle du fonctionnement des marchés financiers : le mimétisme. Les marchés n’ont rien de rationnels ou de scientifiques et comme la foule, ils sont soumis à la même psychologie, servant de support de contagion à la panique, l’euphorie ou la peur.

C’est ainsi que l’on peut comprendre la journée du 20 avril au cours de laquelle le baril fut donné et non pas vendu, avec quarante dollars en cadeau, aux acheteurs. C’est la contagion de l’excès de confiance, l’optimisme communicatif qui a poussé à cette dégringolade.

René Girard (1923-2015) ne s’est pas spécialement intéressé à l’économie, quoique d’autres après lui ont fait une analyse “girardienne“ de l’économie, mais son idée du désir mimétique est plus que jamais essentielle pour comprendre le fonctionnement de l’économie spéculative.

Voici quelques techniques qu’utilisent les algorithmes de trading (transaction haute fréquence) pour se duper mutuellement. Le front-runing consiste à faire passer des actions pour son compte personnel avant de passer une grosse action pour un client et profiter ainsi du mouvement généré. Le spoofing consiste à vendre ou acheter une grosse quantité d’actions et d’annuler au dernier moment afin de créer un mouvement de prix artificiel. Le quote stuffing ressemble au précédent et vise à créer un leurre sur le marché pour tester la réaction des concurrents. Le subpenny consiste à augmenter de quelques cents un ordre pour le forcer à la baisser ou à la hausse et faire ainsi monter le prix avant de passer de réels ordres. Ces techniques sont quelques-unes des plus célèbres utilisées sur les marchés par les logiciels pour se duper entre eux. Il peut s’agir de devises, de tonnes de riz, de kilos d’or ou de barils de pétrole. On est plus proche d’une table de poker que d’une science économique. 

Le mot spéculation vient du latin speculum qui signifie miroir. La spéculation consiste non pas à acheter un bien parce qu’on le désire mais parce qu’un autre le désire. On espère donc tirer bénéfice du désir de l’autre.

Pour spéculer, il faut qu’il y ait irrégularité et hasard, il faut trouver des failles, des corrélations que l’autre n’a pas vues. Les techniques citées plus haut relèvent plus du poker et elles sont pourtant couramment utilisées pour manipuler les marchés. Le marché ne peut donc qu’être chaotique, si un concurrent décèle une corrélation, il aura tôt fait de s’en saisir. D’où l’extrême volatilité des marchés, d’où le fait que le marché est en roue libre, sans direction. Il s’est autonomisé par rapport au monde réel. Il y a ceux qui produisent le pétrole, ceux qui le brûlent et entre, ceux qui en manipulent le cours.

Ceux-là sont sur les marchés à terme. Un marché de contrat à terme est un marché dans lequel s’échangent des contrats dans lesquels des exécutants, qui achètent ou vendent, s’engagent maintenant sur un prix et une date de livraison. Ces marchés sont anciens et existaient déjà à la bourse d’Amsterdam au 18ème où les marchands s’échangeaient des biens qui n’existaient pas ou qu’ils ne possédaient pas encore. Ces marchés ont une utilité puisqu’ils permettent de couvrir le risque. Si on ramasse des oranges en décembre et qu’on consomme du jus d’orange l’été, le contrat à terme permet de sécuriser l’achat des oranges au producteur avant la livraison pour le producteur de jus d’orange avec une latence de plusieurs mois. Le vendeur et l’acheteur se protègent ainsi des changements de prix, le risque est pris par l’intermédiaire. L’intermédiaire qui va acheter puis vendre ce contrat à terme n’attend pas la livraison physique des oranges. Il espère tirer profit de cette action (par exemple une mauvaise récolte signifie une raréfaction de l’offre qui signifie une hausse du prix du jus d’orange) entre le moment où il achète et il revend.

Depuis une trentaine d’années, le phénomène de financiarisation de l’économie consiste à faciliter la création de ce type de produits et à en élargir l’accès à tous types d’acteurs. Le Commodity Futures Modernization Act, adopté sous Clinton en 2000, instaure une législation flexible qui permet à de nouveaux acteurs financiers d’accéder au marché des dérivés du pétrole. À partir de cette date, les marchés à terme ne vont cesser de prendre de l’importance. Entre 2000 et 2008 par exemple, ils sont multipliés par quinze. Avant la crise des subprimes, les échanges de contrats à terme correspondent à 600 millions de barils, soit sept fois le volume réel de pétrole échangé. Après 2008, le pétrole et l’or vont devenir une valeur refuge pour les spéculateurs et le mouvement va encore s’amplifier. Dans L’Illusion financière, l’économiste Gaël Giraud estime que les mouvements de capitaux sur les marchés dérivés du pétrole pèsent financièrement trente fois plus que les marchés de livraison réelle. Cela signifie qu’un baril est acheté et vendu trente fois avant sa livraison physique. 

Les boursicoteurs des marchés à terme pétroliers (futures en anglais), responsables de la journée du 20 avril, sont incapables de réceptionner un tanker de millions de barils de pétrole. Ils n’ont pas la structure pour cela, ce sont des « bureliers » comme le dit Zézette (Marie-Anne Chazel) dans Le père noël est une ordure, « ils travaillent dans les bureaux ». Ils achètent et vendent la cargaison d’un bateau, et le pétrole en soute peut changer de propriétaires plusieurs fois en pleine mer, entre son port de départ et la livraison en raffinerie. Les boursicoteurs brassent bien plus d’argent que le marché réel du pétrole et, plus que la production ou la demande, ce sont eux qui influent sur le prix.

Le déterminant principal du prix du pétrole est l’anticipation que font les acteurs du marché de demain. Et cela pour une raison simple, c’est que ce monde carbure à l’or noir et il y a peu de chances, hormis certains évènements qui influent de manière minime sur la demande et le prix, que l’on s’en détourne. Un consommateur peut acheter une Renault plutôt qu’une Peugeot, mais l’humanité consommera de toute façon autour de cent millions de barils par jours. La consommation reste à peu près stable et l’influence des évènements géopolitiques est mineure. 

Penser l’économie avec René Girard

Pour René Girard, les sociétés ancestrales sont fondées sur une norme transcendante (le sacré). Cette norme contient la violence dans les deux sens du terme : elle la met à distance et l’inclut. Les règles de la société servent à canaliser la violence, mais c’est aussi par elles qu’elle peut se répandre. Lorsque la violence se généralise, la société ne peut être refondée que par la désignation et l’expulsion d’un bouc-émissaire. Le christianisme dévoile ce mécanisme caché des sociétés : Jésus est une victime innocente et ce qui lui arrive met en lumière le fonctionnement des sociétés. Les normes sociales perdent de leur transcendance et nous sommes devenus conscients de leur arbitraire. La norme ne peut plus être extérieure, c’est l’individu qui devient la norme.

Quand la transcendance ne fonctionne plus, c’est l’économie qui prend le relais : elle devient le système de régulation de la violence entre les individus. Comme le sacré qu’elle remplace, l’économie contient la violence : elle est violente mais aussi, elle la met à distance. D’où le paradoxe : d’un côté, on a le « doux commerce » pour Montesquieu (De l’esprit des lois, 1758) : « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix » en rendant les nations dépendantes. De l’autre côté, le commerce « porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ». 

Girard ne s’est intéressé qu’à un certain type d’objets dont le partage est impossible : les humains. D’autres après lui (Aglietta et Orléan, La violence de la monnaie, 1982 et Jean-Pierre Dupuy, L’enfer des choses : René Girard et la logique de l’économie, 1979) vont s’atteler à une critique girardienne de l’économie. Et c’est sans doute l’analyse de ce non-économiste qu’est Girard, qui est la plus intéressante pour comprendre le fonctionnement des marchés.

Le marché c’est la concurrence, donc la rivalité, donc le désir. La contradiction du désir mimétique (l’individu désire ce que l’autre individu possède), est résolue par l’économie. Il ne s’agit plus d’une femme pour laquelle deux hommes vont s’entretuer. Car la marchandise, reproductible à l’infini, vient résoudre cette tension. De même pour la monnaie, on peut la désirer sans fin. Les individus peuvent ainsi rentrer dans une boucle mimétique sans fin : grâce à l’économie, ils peuvent désirer sans fin et sans violence.

La souveraineté de l’individu est un mensonge (sinon il n’y aurait pas de publicité ou de marketing), l’Homo œconomicus déclenche une boucle mimétique. Et la publicité joue sur le désir de ressemblance (la mode) ou de distinction (se conformer par la distinction). On agit toujours en fonction du regard de l’autre.

Cette analyse est intéressante, car elle vient rompre avec l’idée que l’économie serait une science ou que les marchés seraient rationnels. Pour analyser l’économie « science orgueilleuse », il faut s’en remettre à la « psychologie des foules » (John Kenneth Galbraith, L’ère de l’opulence, 1961). « Pour comprendre » l’orgie spéculative » de 1929, l’important n’est pas le taux d’intérêt ou le crédit mais l’ambiance de l’époque (…) la spéculation exige une confiance et l’optimisme ».

Keynes, un spéculateur ayant perdu sa fortune deux fois et l’ayant gagné trois fois, en 1936 ne disait pas autre chose, la spéculation consiste à prévoir la psychologie du marché, et le bon spéculateur est celui qui « devine mieux que la foule ce que la foule va faire ».

Typiquement la journée du 2 avril, où le baril est monté de 8 dollars, un bénéfice de 800 millions de dollars en quelques heures, à partir d’un Tweet de Donald Trump, peut être analysée en ces termes. Que s’est-il passé ? Trump affirme dans un message avoir parlé à son ami Mohammed ben Salman qui lui-même a parlé à Poutine, le responsable de ce contre-choc pétrolier et la chute des prix. Il affirme dans un message Twitter, sans aucune preuve ni engagement, que ces derniers se sont mis d’accord sur une baisse de dix millions de barils par jour. Il n’y a rien d’officiel, aucun communiqué de l’OPEP, aucune déclaration des saoudiens ni de Moscou. Juste un Tweet de Trump. Les acteurs financiers réagissent par mimétisme et retrouvent confiance : le baril monte. Leur comportement est irrationnel et ils paieront cher leur excès de confiance deux semaines plus tard. 

La plupart des crises financières sont semblables. Elles impliquent une surévaluation des actifs et une spéculation excessive. Que ce soit les tulipes au 18èmesiècle au Pays-Bas, la bulle de la Compagnie des Mers du Sud, la Compagnie du Mississippi, la bulle du Japon de 1980 (spéculation immobilière à Tokyo), la bulle Internet de 2000 ou les subprimes de 2008. Les acteurs économiques ne font pas des choix irrationnels, ils se copient entre eux.

Partant de ce constat nous allons maintenant parler de la question du crédit. À la fin du 18ème siècle, un débat s’engage sur la question du crédit entre Jérémy Bentham et Adam Smith. Dans La richesse des nations (1776) Smith défend l’idée d’une limite légale au crédit. Celle-ci permettrait de sécuriser l’accès à l’argent. Elle permettrait d’exclure les gens peu fiables et d’assurer des possibilités de financement aux « gens industrieux ». Dans Défense de l’usure véritable (1787), Bentham lui répond. Chacun fait ce qu’il veut de son argent et chacun est libre d’accepter un crédit à un taux élevé. Bentham avait un point de vue microéconomique libertaire (chacun est libre de faire ce qu’il veut de son argent ou d’emprunter à un taux excessif) et Smith un point de vue macroéconomique : de manière générale limiter l’usure permettrait selon lui un investissement de meilleur qualité.

Les 17ème, 18ème et 19ème siècles regorgent de crises et de paniques financières liées à l’explosion de bulles qui ruinèrent des pays entiers. Le schéma était toujours le même : l’excès de confiance amène à prêter de l’argent à des agents peu sûrs, les taux sont élevées car on considère qu’il y a un risque, la bulle éclate quand les prêteurs se rendent compte de la surévaluation et comprennent qu’ils ne reverront jamais leur argent. Smith avait eu raison, mais les idées de Bentham triomphaient. Le crédit, usure ou non, consiste à « échanger de l’argent présent contre de l’argent futur » quelles qu’en soient les conditions. Les lois qui fixaient un taux d’intérêt maximal furent abrogées faisant passer l’usure pour un problème moyenâgeux ou une considération religieuse.

Dans les années qui précédèrent la crise de 1929, le marché connut une expansion remarquable. Les actions avaient doublé de valeur depuis 1926 et tous ceux qui avaient suivi le troupeau en achetant ou vendant sur la base de la popularité des actions y avaient gagné. Personne ne se méfiait car tout le monde parlait d’une “nouvelle ère“ liées à de nouvelles innovations (électricité, métallurgie, chimie). Les innovations ne donnent pas de gains au début, certaines d’entre elles sont aussi des échecs financiers mais beaucoup promettent des profits futurs. L’excès de confiance incita les gens à s’endetter. L’investisseur surestime les potentiels de gains à mesure qu’il sous-estime le risque. La réaction en chaîne qui s’en suit plonge l’économie dans la dépression.

La confiance repose sur les évaluations futures que font les investisseurs. Mais cela revient à prédire le futur ou l’image qu’on s’en fait. En l’absence de prévisions rationnelles, le marché est soumis à des vagues d’optimisme ou de pessimisme irrationnelles. Plus que le marché, le spéculateur regarde les autres. Keynes fait cette métaphore : le marché est comme un concours de beauté où nous élirions non pas le plus beau visage, mais le visage qu’on estime le plus prompt à recueillir les voies des autres. Plutôt que de regarder les perspectives du marché, écrit Keynes, les investisseurs « s’espionnent mutuellement ». L’électeur fait aussi le même raisonnement : il vote pour le candidat le plus susceptible d’être élu, pas pour celui qu’il préfère. 

Un marché en hausse encourage les investisseurs à croire que le marché continuera d’augmenter. Voilà pourquoi les néoclassiques ne voient pas venir les crises. Voilà pourquoi les économistes ne voient pas la crise arriver et font comme tout le monde : ils paniquent. Ils se rendent compte de la déconnexion totale entre leurs idées et le fonctionnement réel de l’économie. Ils jettent leurs théories par la fenêtre et se comportent comme des keynésiens dopés aux hormones. Ils prônent le plus d’État, le déficit et la monnaie coule à flot. Enfin ils doivent répondre à la question : Pourquoi ne l’avez-vous pas vu ? Alors ils parlent de « cygne noir » et de « comportement irrationnel ».

Le virus est venu percer cette bulle qu’est l’exploitation des schistes. Les américains ne cessent de fermer des forages d’une industrie vivant à crédit. 11% des prêts à « haut rendement » (junk bonds) sont des schistes. 110 milliards de dollars de dette sont entrés dans une zone de turbulence, sur 936 émises. Un baril bas pourrait les amener à être en incapacité à rembourser ces dettes. La bulle pourrait éclater du côté des prêteurs : le marché du pétrole pourrait en entraîner d’autres dans sa chute comme l’immobilier l’avait fait en 2007. Ceux qui pendant dix ans ont prêté de l’argent qu’ils ne reverront pas dans une industrie responsable du « miracle énergétique » risquent de tomber de haut.

Alors certes, il y a des signes positifs pour l’économie. 80% de la hausse de la demande mondiale de pétrole et le fait de la Chine. C’est donc elle qui tire le vaisseau Terre vers la croissance. A peine sortie du confinement, les commandes ont repris : 117 supertankers (Very Large Crude Carrier) de deux millions de barils se dirigent vers la Chine entre mai et août. En trois mois, 230 millions de barils devraient circuler sur les océans pour rejoindre les ports de Chine. C’est la plus grosse livraison de l’histoire du pétrole. La réintoxication du monde reprend et les marchés reprennent confiance. Mais tout cela reste fragile. Le reconfinement et la façon dont les États feront face au réchauffement climatique pèsent sur l’avenir.

« Mais le bonheur comme le malheur sont des appréciations très relatives, les marchés voient le verre à moitié plein d’une reprise plus vigoureuse qu’anticipée, accompagnée par les torrents d’argent déversés par les banques centrales et les gouvernements, quand les économistes et les ministres contemplent le désastre de l’envolée conjointe du chômage et de la dette. Leur horizon de temps n’est pas non plus le même. Les Bourses vivent dans le futur et dans le mouvement. Il leur suffit de croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui pour acheter la hausse. Un pari sur le futur qu’aucun économiste ne se risque à prendre. »
Philippe Escande, L’euphorie soudaine des Bourses en pleine tempête, Le Monde, 4/06/2020

Bibliographie 

Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, 1982
Jean-Pierre Dupuy, L’enfer des choses : René Girard et la logique de l’économie, 1979
John Kenneth Galbraith, L’ère de l’opulence, 1961
et Brève histoire de l’euphorie financière, 1992
Steeve Keen, L’imposture économique, 2014
Gaël Giraud, L’illusion financière, 2014
Nicolas Bouleau, le mensonge de la finance, 2018

9 réflexions sur « René Girard et l’effondrement économique »

  1. Passionnant de bout en bout. J’ajoute une précision, pour la vérité historique. Le « krach de la tulipe » – premier krach boursier de l’histoire – date de 1637, à Amsterdam. Cela va faire 4 siècles que les spéculateurs sont prévenus…

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  2. Je vous remercie d’avoir écrit ce post qui m’a beaucoup intéressé mais aussi questionné.

    J’aimerais vous soumettre une critique.

    Sur la forme, il me semble que le contenu est émaillé d’erreurs et de raccourcis mais que ceux-ci sont révélateurs.

    J’ai noté plusieurs passages qui m’ont interpellé, cependant je n’en prendrais qu’un pour mon commentaire : le passage sur le tweet de Trump.

    Premièrement, il est révélateur de lire comme exemple « typique » que « la journée du 2 avril, où le baril est monté de 8 dollars, un bénéfice de 800 millions de dollars en quelques heures, à partir d’un Tweet de Donald Trump ». Cet exemple est mis en exergue d’un phénomène récurrent manifeste des crises financières consécutives de l’irrationalité supposée des intervenants sur les marchés financiers (en l’occurrence sur le pétrole).

    Deux remarques d’abord :
    – Corrélation n’est pas causalité. Il suffit de consulter le graphique des futures [1] sur le pétrole sur la période indiquée pour se rendre compte que la volatilité sur le pétrole est extrême sur la période (crise COVID…). Il est pour le moins hasardeux de relier ces deux événements.
    – La confusion entre « bénéfice de 800 millions » et la cotation du future sur le pétrole (« +8 dollars ») interpelle aussi : il suffit de prendre un peu de recul sur l’historique des prix du pétrole pour se rendre compte que le prix a été divisé quasiment par deux entre le 2 mars et le 2 avril. Est-ce à dire que la destruction de valeur massive a ruiné tous les intervenants sur ce marché avant qu’ils ne fassent un bénéfice le 2 avril ? Evidemment non, cette destruction de valeur n’a rien à voir avec les pertes et profits des intervenants. Certains ont gagné, d’autres ont perdu, pour un jeu à somme (quasi-)nulle.

    Ainsi, il me semble que l’exemple si « typique » n’est peut être pas le plus adéquat pour illustrer le phénomène mimétique lié à l’irrationalité des intervenants.

    En effet, le plus significatif est cette confusion sur la rationalité et l’analyse mimétique des comportements. La rationalité est ici à comprendre comme la capacité des marchés financiers à être efficient. Et dans ce contexte, le terme d’efficience se réfère à la vitesse à laquelle les prix reflètent presque immédiatement toute information (privé ou publique) pouvant être pertinente pour évaluer l’évolution future des prix (et donc pour un agent efficient, d’allouer de manière optimale ses ressources). Autrement dit, dans un marché efficient remplis d’intervenants rationnels, les informations pertinentes sont instantanément répliquées dans les prix. N’est-il pas paradoxal qu’on puisse considérer rationnel d’un côté ce qui semble si irrationnel de l’autre ?

    Si on reprend l’exemple du tweet de Trump ci-dessus, c’est bien une information pertinente pour les marchés financiers, comme une information parmi d’autres à traiter de manière rationnelle et instantanée (comme tant d’autres !), tel que prévu, par la théorie (en tout cas pour une des plus fameuses [2]).

    Ainsi, en conclure que « leur comportement est irrationnel et ils paieront cher leur excès de confiance deux semaines plus tard. » rate l’essentiel : il n’est pas nécessaire d’être irrationnel pour être mimétique. Cet amalgame est pour moi le fait révélateur du post.

    En effet, sur le fond, et c’est ce qui m’amène à vous proposer ce commentaire c’est que je pense que le papier tombe dans le piège du « pourquoi » si bien décrit par J.M. Oughourlian [3] : pourquoi les marchés financiers sont violents ? Parce que les financiers sont mimétiques (extrêmement et sans limite).

    Mais cette recherche du pourquoi aboutit à des oppositions binaires : la « méchante Finance » contre les producteurs « industrieux », ceux qui produisent ou consomment du pétrole contre ceux qui « manipulent les cours ». Et évidemment quand on réfléchit au pourquoi, on cherche une cause ; et lorsqu’on cherche une cause on trouve toujours … un bouc émissaire : en l’occurrence les méchants traders !

    Je m’excuse d’avance de ce que je vais écrire : je pense que les marchés financiers sont des boucs émissaires « parfaits ».

    Et il suffit de lire comment ils sont (indistinctement) décrits dans le post pour s’en convaincre :
    – ce sont des boursicoteurs (terme si péjoratif faisant fi de la très grande variété des intervenants sur les marchés financiers!)
    – ils sont des « bureliers comme le dit Zézette dans le père noël est une ordure » (quel raffinement !)
    – ils utilisent évidemment des techniques illégales (tirés du double livre -par ailleurs intéressant « 5|6 ») : ils sont donc malhonnêtes !
    – comme vu plus haut, ils sont par essence irrationnels car mimétiques (justification logique et rationnelle – ne serait-ce pas un habillage du cerveau cognitif du rapport interdividuel avec le modèle-obstacle qu’est le « méchant trader » ?)
    – ils sont aussi « joueurs » (l’analogie du poker est utilisée non pas une mais deux fois !)
    – ils sont frénétiques car ils achètent et revendent jusqu’à trente fois les actifs sur lesquels ils spéculent (exemple de G.Giraud)
    – ils « ils paieront cher leur excès de confiance » comme cité plus haut (sans commentaire !)
    – le pire est la conclusion : la corrélation est faite (et donc la causalité !) entre hausse des Bourses et « réintoxication du monde » : leur immoralité est totale.

    N’en jetez plus ! 🙂

    Qu’il me soit pardonné d’émettre une critique ici pour ce blog (qui fait honneur au si regretté René Girard).

    Bien cordialement,
    Nicolas

    [1] N’importe quel site de courtier permet de consulter l’historique des prix, même ceux des « boursicoteurs »
    [2] Efficient Market Hypothesis
    [3] Notre troisième cerveau

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  3. Nicolas POUZENC le terme rationnel est trop employé en économie pour signifier encore quelque chose. Vous avez raison de critiquer son emploi. Ne connaissant pas l’auteur de l’article je ne souhaite pas discuter de ses intentions.
    Par contre il a cité Jean Pierre DUPUY qui a magistralement démontré l’impossibilité pour les marchés de s’auto-reguler. La démonstration du mécanisme mimétique des marchés montre en plus cette impossibilité de s’auto-reguler. Ils ne peuvent être qualifiés d’efficients. Qu’en pensez-vous ?

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  4. L’article et le commentaire de Nicolas Pouzenc illustrent en fait deux faces de la réalité : les marchés financiers sont à la fois tout-à-fait rationnels et tout-à-fait mimétiques.

    Si le but est d’accroître son capital, il est tout-à-fait rationnels d’acheter une valeur qui montent et de vendre une valeur qui baisse, donc d’imiter les autres acteurs.

    On se trouve donc dans un cas paradoxal où la raison ne s’oppose plus au mimétique, mais le soutien.

    De là vient que les marchés financiers ont des comportements comparables à ceux des personnes tellement pris dans leur rapport mimétique que la raison a été expulsé. Ainsi la bulle financière est similaire au paroxysme de la crise mimétique, lorsque tout arguments rationnels devient impossible. De même les fluctuations imprévisibles de cours est similaire aux sautes d’humeur chez les personnes tellement pris de mimetismes qu’elles changent de mediateurs en permanence (tels que René Girard les trouve chez Dostoïevski).

    Ou me trompes-je ? Cette similitude est-elle vraiment utilisable ?

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  5. Ne sachant pas qui se trouve derrière le nom LA MUDE, je m’adresse à vous en termes génériques:
    Madame, Monsieur, Vous avez raison, dans la mesure où vous avez été obligé de définir le sens de rationalité: « Si le but est d’accroître son capital »….Mais avec un tel sens, il est impossible que le système arrive, par lui-même à un équilibre général, il ne peut s’auto réguler et n’est donc pas efficient au sens des économistes dits néo-classiques.

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  6. Le réel n’est pas rationnel, mais religieux, disait-il, et le financier justifie son impéritie par l’impéritie de celui qui le critique, autant dire que Satan expulse Satan, la vielle machine institutionnelle a encore de beaux jours devant elle.
    L’analogie poétique du virus met les rivaux à terre et tant que nous n’accèderons pas à la conversion des aveux, nous ne saurons inventer que l’illusoire victoire du crime sur le châtiment, cette étreinte létale des ennemis qui refusent d’écrire le récit mutuel de leur rédemption :

    « Sous son chevet se trouvait un évangile. Il le prit machinalement. Ce livre appartenait à Sonia, c’était dans ce volume qu’elle lui avait lu autrefois la résurrection de Lazare. Au commencement de sa captivité, il s’attendait à une persécution religieuse de la part de la jeune fille, il croyait qu’elle allait lui jeter sans cesse l’Évangile à la tête. Mais, à son grand étonnement, pas une seule fois elle ne mit la conversation sur ce sujet, pas une seule fois même elle ne lui offrit le saint livre. Ce fut lui-même qui le lui demanda peu de temps avant sa maladie, et elle le lui apporta sans mot dire. Jusqu’alors il ne l’avait pas ouvert.

    Maintenant encore il ne l’ouvrit pas, mais une pensée traversa rapidement son esprit : « Ses convictions peuvent-elles à présent n’être point les miennes ? Puis-je du moins avoir d’autres sentiments, d’autres tendances qu’elle?… »

    Durant toute cette journée, Sonia fut, elle aussi, fort agitée, et, dans la nuit, elle eut même une rechute de sa maladie. Mais elle était si heureuse, et ce bonheur était une si grande surprise pour elle, qu’elle s’en effrayait presque. Sept ans, seulement sept ans ! Dans l’ivresse des premières heures, peu s’en fallait que tous deux ne considérassent ces sept ans comme sept jours. Raskolnikoff ignorait que la nouvelle vie ne lui serait pas donnée pour rien, et qu’il aurait à l’acquérir au prix de longs et pénibles efforts.

    Mais ici commence une seconde histoire, l’histoire de la lente rénovation d’un homme, de sa régénération progressive, de son passage graduel d’un monde à un autre. Ce pourrait être la matière d’un nouveau récit, — celui que nous avons voulu offrir au lecteur est terminé.  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Crime_et_Ch%C3%A2timent/%C3%89pilogue/2

    Lazare, sors de là !

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